[Fléau universel de la « banque universelle » too big to fail, too big to jail] BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne

5/10/2018 | 1 commentaire

Cette pas­sion­nante enquête dif­fu­sée à la télé hier soir très tard (à enre­gis­trer rapi­de­ment avant qu’on ne la cen­sure) va nous aider à réfléchir :

. à l’en­jeu mon­dial du Glass Stea­gall Act, loi US votée en 1933 pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour de la « banque uni­ver­selle » (confu­sion des banques de dépôt et des banques d’af­faires qui per­met —tou­jours— aux usu­riers de jouer au casi­no de la bourse avec les éco­no­mies des gens normaux),

. aux indis­pen­sable ins­ti­tu­tions popu­laires de contrôle de la mon­naie et de la banque,

. aux men­songes poli­ti­ciens tou­jours impu­nis faute de consti­tu­tion digne de ce nom,

. à l’es­prit de corps (et sur­tout de cor­rup­tion) des élites fran­çaises comme l’ins­pec­tion géné­rale des finances (qui a noyau­té et cor­rom­pu la répu­blique française),

. à la dupli­ci­té de ce voleur de Pébe­reau, qui a tant plai­dé pour que l’É­tat équi­libre son bud­get en impo­sant de cruelles éco­no­mies sur tous les bud­gets publics alors même que sa propre banque inci­tait et aidait les pires frau­deurs à échap­per à l’im­pôt (et donc à dévas­ter le bud­get en question),

. au rôle cen­tral et cri­mi­nel de Pébe­reau et de ses copains-coquins (Tri­chet, DSK, etc.) dans le mar­tyr révol­tant des Grecs et dans l’aus­té­ri­té fran­çaise,

. et, last but not least, au finan­ce­ment (ultra-lucra­tif) des armes des géno­cides africains !!!

Alors, certes, la BNP-Pari­bas n’est pas la seule banque à cor­rompre et à finan­cer des mas­sacres (c’est le pal­ma­rès de tous les usu­riers), et si elle avait été amé­ri­caine elle pour­sui­vrait sans soute ses crimes impu­né­ment, mais la mal­fai­sance de ce géant est emblé­ma­tique de la déme­sure cri­mi­nelle qu’on peut pré­voir chaque fois qu’on néglige de fixer des limites dras­tiques à tous les pouvoirs.

Quand le peuple va-t-il enfin chas­ser (lui-même) ses bourreaux ?

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :



Frank­lin Roo­se­velt signe le Glass-Stea­gall-Act le 16 juin 1933 : 
à par­tir de cette date, c’est la fin des crises finan­cières ! (et le métier de ban­quier de dépôts devient ennuyeux et mal payé).


1999 : Clin­ton-Le-Grand-Pour­ri signe le Gramm-Leach-Bli­ley avec ses Par­rains, ce qui assas­sine le Glass Stea­gall Act :
à par­tir de la déré­gu­la­tion (glo­ba­li­sa­tion) finan­cière des années 1980, le métier de ban­quier rede­vient amu­sant et extrê­me­ment enri­chis­sant, les crises finan­cières se mul­ti­plient (une tous les 3 ou 4 ans !), la ruine cri­mi­nelle des épar­gnants se répète, et ce jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment, en 2008… Et quoi demain ?

NB : sur la catas­tro­phique déré­gu­la­tion finan­cière orga­ni­sée depuis Rea­gan aux USA, That­cher en Angle­terre, Pom­pi­dou en France, etc., il faut abso­lu­ment voir (et tra­vailler le crayon à la main) l’en­quête magni­fique « INSIDE JOB » : His­toire détaillée d’un odieux com­plot, celui de la déré­gu­la­tion finan­cière : INSIDE JOB, enquête essen­tielle pour com­prendre la pro­chaine « crise » et l’énorme tra­hi­son des « élites ».


Voir aus­si :

Pantouflages et collusions entre la fonction publique et le monde des affaires

https://​www​.pan​tou​fle​watch​.org/​2​0​1​6​/​0​6​/​0​6​/​p​a​n​t​o​u​f​l​a​g​e​-​k​e​z​a​ko/

Voir aus­si le der­nier livre de

Laurent Mauduit (Mediapart), « LA CASTE. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » :


http://​www​.edi​tions​la​de​cou​verte​.fr/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​i​n​d​e​x​-​L​a​_​c​a​s​t​e​-​9​7​8​2​3​4​8​0​3​7​7​0​2​.​h​tml


Voir aus­si, sur Médiapart :

Les parts d’ombre de BNP Paribas

par Mar­tine ORANGE

En trente ans, BNP Pari­bas est deve­nu un monstre ban­caire. Un docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre raconte les faces cachées de la qua­trième banque mon­diale. Media­part a obte­nu des auteurs des extraits en video de l’entretien avec l’ex-procureur amé­ri­cain char­gé de l’enquête sur la banque, accu­sée d’avoir vio­lé l’embargo sur le Sou­dan et condam­née en 2014 à une amende record. Décapant.

Ce fut le man­tra de toute la classe poli­tique pen­dant la crise finan­cière de 2008. « Les banques fran­çaises n’ont rien coû­té aux finances publiques. Le modèle de la banque uni­ver­selle a prou­vé sa résis­tance pen­dant la crise », n’ont-ils ces­sé de répé­ter. Les banques fran­çaises, un modèle, vraiment ?

Pour ce dixième anni­ver­saire de la crise, le docu­men­taire de Tho­mas Lafarge et Xavier Harel, BNP Pari­bas, dans les eaux troubles de la plus grande banque fran­çaise, vient à point nom­mé pour rela­ti­vi­ser ces paroles, en revi­si­tant les actes et les pro­pos de la banque pen­dant cette période. BNP Pari­bas y révèle ses côtés sombres, obs­curs, inavouables par­fois. Peut-être est-ce la rai­son pour laquelle ce docu­men­taire est dif­fu­sé ce jeu­di 4 octobre, en toute fin de soi­rée sur France 3. Il faut savoir pré­ser­ver les icônes.

Pour plan­ter le décor de la puis­sance de BNP sur le monde poli­tique fran­çais, les auteurs ont choi­si de rete­nir une pho­to, abon­dam­ment com­men­tée depuis sa paru­tion dansParis Match à l’automne 2008. Elle fut prise un dimanche d’octobre 2008 à Ber­cy, au moment où la crise finan­cière se déchaî­nait. Après Leh­man Bro­thers, ce sont les banques euro­péennes, à com­men­cer par Dexia, For­tis – rache­tée à vil prix par BNP dans les semaines qui suivent –, Royal of Scot­land, qui menacent de s’effondrer. Sur la pho­to, ils sont tous là, la ministre des finances Chris­tine Lagarde, le direc­teur du Tré­sor, le secré­taire géné­ral de l’Élysée, les membres des cabi­nets. Tous debout, ils écoutent un homme assis, de dos. Michel Pébe­reau, PDG de BNP Pari­bas, leur explique ce qui se passe, et sans doute ce qu’il convient de faire.

Michel Pébereau, président de BNP Paribas en 2011 © ReutersMichel Pébe­reau, pré­sident de BNP Pari­bas en 2011 © Reuters

Peut-on se pas­ser de l’avis d’un homme aus­si puis­sant qui dirige la qua­trième banque mon­diale, affi­chant un bilan de plus de 2 000 mil­liards d’euros, plus lourd que le PNB (pro­duit natio­nal brut) de la France ? Certes, non. Mais le malaise sus­ci­té par cette image vient de ce qu’elle dit du rap­port de force exis­tant. Rare­ment image n’a autant résu­mé la cap­ture du monde poli­tique par le monde ban­caire pen­dant la crise, ce « too big to fail » qui a pris tout le monde en otage et dicte ses solu­tions. Car ce sont bien les choix des res­pon­sables ban­caires qui seront rete­nus, sans déli­bé­ra­tion démo­cra­tique, dans la ges­tion de la crise de 2008. Et c’est du pré­sident de BNP Pari­bas, que le pou­voir poli­tique attend alors des remèdes.

Cette puis­sance, BNP Pari­bas l’a acquise en à peine trente ans, à la faveur de la finan­cia­ri­sa­tion et de la mon­dia­li­sa­tion de l’économie, mais por­té aus­si par l’ambition de fer de Michel Pébe­reau, qui a pré­si­dé l’établissement de 1993 à 2011. Avant lui, BNP était une banque de détail, une banque qui osait déjà dire « votre argent nous inté­resse », mais qui res­tait au contact de ses clients, des entre­prises, comme témoigne une des der­nières sala­riées de cette période. Tout a chan­gé avec la pri­va­ti­sa­tion de la banque, déci­dée par Édouard Bal­la­dur en 1993. Michel Pébe­reau est alors dési­gné par le gou­ver­ne­ment pour pré­si­der l’établissement, le changer.

La vraie trans­for­ma­tion vien­dra six ans plus tard, en 1999 lorsque BNP s’empare de Pari­bas, aux termes d’une bataille féroce avec la Socié­té géné­rale. Bizar­re­ment, le docu­men­taire passe sous silence ce conflit qui mit le capi­ta­lisme fran­çais à feu et à sang, appe­lant le pou­voir à tran­cher entre les ambi­tions des deux banques.

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Prendre le contrôle de Pari­bas, c’est non seule­ment chan­ger de taille, mettre la main sur des mil­liards de capi­taux, mais c’est aus­si chan­ger de sta­tut. BNP se trouve pro­pul­sé dans « la haute banque » comme on disait au XIXe siècle, celle qui siège dans les conseils d’administration, qui a une main­mise sur toute l’économie, au tra­vers de cen­taines de par­ti­ci­pa­tions et de sièges d’administrateur qui vont avec. Mais c’est aus­si entrer dans le monde obs­cur de l’évasion fis­cale, des for­tunes cachées en Suisse ou ailleurs, des para­dis fis­caux. Un monde que Pari­bas fré­quente de très longue date, au moins depuis les années 1950 et que Michel Pébe­reau se gar­de­ra bien de bousculer.Les sala­riés de BNP qui ont accep­té de témoi­gner pour ce docu­men­taire racontent le choc cultu­rel que fut l’arrivée de Pari­bas. Entre eux, les cen­taines de mil­liers de sala­riés, pré­sents dans les agences au coin de la rue, et les « sei­gneurs » qui arri­vaient de la très feu­trée rue d’Antin, siège de Pari­bas, le choix de la direc­tion fut vite fait : les « sei­gneurs » l’emportèrent. Toute la culture du mérite, des pos­si­bi­li­tés d’évolution de car­rière qui per­met­taient de par­tir au bas de l’échelle pour grim­per jusqu’au som­met furent empor­tée avec.

Mais la banque aus­si chan­gea d’aspect : elle jouait désor­mais dans la cour des grands. Elle était une banque inter­na­tio­nale, pré­sente sur tous les mar­chés mon­diaux, goû­tant comme toutes les autres les délices de la finance mon­dia­li­sée, de l’ingénierie finan­cière. Elle reprit aus­si toutes les pra­tiques de l’évasion fis­cale, si chère à Pari­bas suisse, en dépit de toutes les alertes internes. « 100 % des clients étaient non décla­rés », sou­tient aujourd’hui un ancien res­pon­sable. Plus de 40 mil­liards d’euros étaient cachés dans cette filiale, deve­nue une banque dans la banque, avec le plein assen­ti­ment de la direc­tion en France. Sans que le fisc fran­çais ou les régu­la­teurs ne s’en émeuvent.

Rien ne sem­blait devoir bri­ser cette dyna­mique du tou­jours plus. Jusqu’à ce qu’advienne, en 2008, la crise des sub­primes. Une crise entiè­re­ment liée aux dérives de Wall Street et des ban­quiers amé­ri­cains et qui a conta­mi­né la « blanche » finance euro­péenne, à en croire les banques européennes.

C’est peut-être une des lacunes de ce docu­men­taire de ne pas démon­ter cette fable. Il n’explique pas suf­fi­sam­ment com­ment l’éclatement de la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine devint une crise de la finance mon­diale. Car contrai­re­ment à ce que le monde finan­cier fran­çais et euro­péen n’a ces­sé de sou­te­nir, les banques euro­péennes avaient entiè­re­ment par­tie liée avec Wall Street. C’est leur déve­lop­pe­ment sans limites, leurs inter­ven­tions et leurs jeux finan­ciers mas­sifs, les ame­nant à dépendre entiè­re­ment du mar­ché des capi­taux amé­ri­cains pour refi­nan­cer leurs enga­ge­ments qui a per­mis cette pro­pa­ga­tion sans contrôle de la crise.

BNP Pari­bas est la par­faite illus­tra­tion de cette trans­for­ma­tion. De l’avis de tous les his­to­riens, ce fut elle qui don­na la pre­mière le signal de la crise finan­cière et sa pro­pa­ga­tion dans tout le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal, en annon­çant le 9 août 2007 la sus­pen­sion de trois de ces fonds. « Il n’y avait plus de valo­ri­sa­tion pos­sible de cer­tains actifs », expli­qua-t-elle alors. Ce seul constat créa un séisme dans le monde finan­cier : il n’était plus pos­sible de mettre des chiffres en face des biens ou des engagements.

Et ce n’est pas grâce à « la résis­tance du modèle de banque uni­ver­selle fran­çais qu’est BNP Pari­bas » que la banque put tra­ver­ser sans trop de dom­mages la crise, mais grâce au sou­tien illi­mi­té des banques cen­trales. La banque cen­trale euro­péenne, diri­gée alors par Jean-Claude Tri­chet ouvrit alors les vannes moné­taires à fond pour prendre le relais d’un mar­ché inter­ban­caire, assu­rant nor­ma­le­ment la liqui­di­té du sys­tème, qui avait lit­té­ra­le­ment dis­pa­ru. Mais l’action de la Réserve fédé­rale fut encore plus déci­sive, en accep­tant de four­nir sans condi­tions et de manière illi­mi­tée les cen­taines de mil­liards de dol­lars dont le sys­tème finan­cier euro­péen avait besoin pour se refinancer.

« C’était inten­tion­nel. C’était délibéré »

2008 ne fut que la pre­mière secousse sis­mique pour la finance euro­péenne. La deuxième beau­coup plus grave arri­va en 2010 avec la crise grecque puis la crise de l’ensemble de la zone euro. C’est à juste titre que le docu­men­taire insiste sur ce moment qui aurait pu être mor­tel pour BNP Pari­bas. Cepen­dant, il donne une lec­ture faible et biai­sée des évé­ne­ments d’alors.

Michel Pébereau et Christine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © ReutersMichel Pébe­reau et Chris­tine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © Reuters

Que la caste de l’inspection des finances, mono­po­li­sant tous les postes dans les grandes banques, de la haute admi­nis­tra­tion de Ber­cy et d’ailleurs, à la banque de France, et jusqu’à l’Élysée ait pesé sur toutes les déci­sions à cette période, cela ne se dis­cute même pas. Elle a orga­ni­sé l’impunité totale du monde ban­caire. Elle a été à la manœuvre pour enter­rer toutes les ten­ta­tives sérieuses d’encadrement, de régu­la­tion et de contrôle. Il en est allé de même pour la lutte contre l’évasion fis­cale, les para­dis fis­caux, la sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en France. Tout a été tour­né au simu­lacre et à la paro­die. En enten­dant Karine Ber­ger, rap­por­teuse à l’Assemblée du pro­jet de loi sur cette fameuse sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en 2013, racon­ter dans le docu­men­taire que « les ban­quiers ont rédi­gé eux-mêmes la loi » – ce dont on se dou­tait –, on se prend à regret­ter son silence d’alors. Que n’a‑t-elle pas par­lé alors, plu­tôt que de cau­tion­ner par son mutisme cette cari­ca­ture de réforme, qui allait empor­ter avec elle tous les pro­jets euro­péens de réforme ban­caire ? (lire ici, ou encore )  

Mais dire que ce fut cette même caste qui impo­sa seule ses vues lors de la crise grecque est plus dis­cu­table. Certes, Jean-Claude Tri­chet, membre illustre de l’inspection, pesait sur toutes les déci­sions en tant que pré­sident de la BCE. Certes, tous les ban­quiers fran­çais, tous issus des rangs de l’inspection, et lar­ge­ment expo­sés à la dette grecque, prô­naient des voies qui leur per­met­traient de sor­tir indemnes de cette crise. Certes, Domi­nique Strauss-Kahn, alors pré­sident du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), res­tait très sen­sible aux sirènes de Ber­cy et de l’inspection. Mais le com­pro­mis euro­péen qui s’est fait sur le dos de la Grèce a été beau­coup plus large que cela.

Toutes les banques euro­péennes, les fran­çaises en pre­mier, mais les alle­mandes en deuxième, étaient lar­ge­ment expo­sées au risque grec. Tous les gou­ver­ne­ments, à com­men­cer par Ber­lin et Paris, ont choi­si de sau­ver leurs banques plu­tôt qu’Athènes, en cachant ces choix inavouables der­rière la rhé­to­rique la plus rance des “fai­néants de Grecs”. Et l’Europe n’a pas fini de payer de cette faute inex­cu­sable de n’accorder aucune remise de dettes, aucune remise de peine à la Grèce. ( lire ici ou >)

« Lorsque les choses deviennent sérieuses, il faut men­tir », décla­ra Jean-Claude Jun­cker, pré­sident de la com­mis­sion euro­péenne en 2011. À cette période, les res­pon­sables poli­tiques et finan­ciers ont mani­fes­te­ment beau­coup men­ti. Car la crise de la Grèce, que tous avaient cru éva­cuer promp­te­ment en impo­sant des condi­tions irréa­li­sables à Athènes est reve­nue par la fenêtre en se trans­for­mant en crise de l’euro. D’un coup, toutes les contre­par­ties amé­ri­caines et inter­na­tio­nales des banques euro­péennes n’ont plus vou­lu prê­ter aux banques euro­péennes. Tout le mar­ché inter­ban­caire s’est retrou­vé para­ly­sé. C’était un bank run à l’ère du numé­rique, se pro­pa­geant à la vitesse de la lumière, mais invi­sible pour les non-spé­cia­listes, comme le qua­li­fie Adam Tooze dans son livre sur la crise de 2008.

Les témoi­gnages des per­sonnes rap­por­tés dans le film sur cette période donnent la mesure du péril. Tan­dis que les res­pon­sables de BNP Pari­bas conti­nuent de van­ter « la banque uni­ver­selle à la fran­çaise », à l’arrière de la scène, ils sont pétri­fiés : la banque est au bord de l’asphyxie, comme le rap­porte un témoin. L’intervention de la BCE, encore diri­gée par Jean-Claude Tri­chet, aida à sau­ver la banque et tout le sys­tème finan­cier euro­péen, mais celle de la FED fut plus déci­sive encore. Une nou­velle fois, la Réserve fédé­rale amé­ri­caine appor­ta à des mil­liards de dol­lars pour évi­ter l’effondrement des banques européennes.

Compte tenu du rôle qu’ont joué les auto­ri­tés amé­ri­caines pour aider la finance euro­péenne pen­dant la crise, on com­prend mieux que par la suite elles demandent des comptes, consi­dèrent comme légi­time de les assu­jet­tir à leurs lois. Mais mani­fes­te­ment Michel Pébe­reau ne l’entendait pas ain­si. Qu’un juge, qui plus est amé­ri­cain, ose lui deman­der des comptes sur les pra­tiques de la banque, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de sa filiale suisse, à lui qui n’avait jamais eu à s’expliquer et encore moins à se jus­ti­fier devant aucune auto­ri­té fran­çaise, voi­là qui était insupportable.

L’affaire était grave pour­tant, comme le raconte l’ancien pro­cu­reur amé­ri­cain Adam Kauf­mann, char­gé de l’enquête aux États-Unis. BNP Pari­bas était soup­çon­né d’avoir réa­li­sé des mil­liards de dol­lars de tran­sac­tions, en pro­ve­nance du Sou­dan et de l’Iran, pays frap­pés par des sanc­tions inter­na­tio­nales, d’avoir recy­clé tous ces avoirs dans le sys­tème inter­na­tio­nal, en fal­si­fiant toutes les preuves pen­dant des années. « C’était inten­tion­nel, c’était déli­bé­ré », sou­tient aujourd’hui l’ancien pro­cu­reur dans des extraits de l’entretien que les réa­li­sa­teurs du docu­men­taire ont accep­té de confier à Mediapart.

Ce n’est qu’à la der­nière extré­mi­té, début 2014, alors que les pour­suites judi­ciaires avaient été enga­gées cinq ans aupa­ra­vant, que la direc­tion de BNP Pari­bas a révé­lé l’existence d’une enquête amé­ri­caine pour vio­la­tion d’embargo, à l’occasion de la publi­ca­tion de son rap­port annuel. Et encore, en en mini­mi­sant les consé­quences ! Il ne s’agissait que d’un petit litige. La peine encou­rue devait être de 1 mil­liard de dol­lars maxi­mum, affir­mait-elle alors. Jamais la banque n’expliqua ce qui lui était repro­ché. Jamais elle ne men­tion­na le nom de Pari­bas Suisse et encore moins ceux des responsables.

BNP Pari­bas a été condam­née à une des plus fortes amendes impo­sées à une banque par les auto­ri­tés amé­ri­caines : 8,9 mil­liards de dol­lars (6,5 mil­liards d’euros à l’époque). Le réqui­si­toire, publié par les auto­ri­tés amé­ri­caines, était assas­sin : il détaillait les agis­se­ments de la banque, qui avait accep­té de deve­nir une qua­si-banque cen­trale pour le Sou­dan, consi­dé­ré pour­tant par les ins­tances inter­na­tio­nales comme un État terroriste.

Les prin­ci­paux diri­geants de Pari­bas Suisse ont été démis­sion­nés par la suite, avec de confor­tables indem­ni­tés à la clé. Sauf Michel Pébe­reau. Son nom ne fut jamais pro­non­cé et sa res­pon­sa­bi­li­té jamais mise en cause : il avait pour­tant sié­gé au conseil de l’établissement suisse à par­tir de son rachat en 1999 jusqu’en 2012.

Puisqu’il fal­lait quand même un res­pon­sable, Bau­doin Prot, son suc­ces­seur à la tête de BNP Pari­bas, joua les fusibles. Les appa­rences étaient sauves. On n’attaque pas ain­si une des figures tuté­laires de l’inspection des finances, un des par­rains du capi­ta­lisme fran­çais. Alors, par­fois, il est bon de regar­der un docu­men­taire vif et déca­pant pour remettre cer­taines pen­dules à l’heure, de rap­pe­ler le coût éco­no­mique et finan­cier réel pour un pays d’avoir un monstre comme BNP Paribas.

Mar­tine Orange, Media­part.
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Crise de 2008 : la vraie facture laissée par les banques à la France

4 octobre 2018 par Roma­ric GODIN :

Les banques estiment qu’elles n’ont pas coû­té un euro aux finances publiques lors de la crise finan­cière de 2008. Dix ans après, cet argu­ment ne semble plus tenir et la fac­ture totale des erreurs des banques s’annonce très lourde.

Com­bien les erreurs des banques ont-elles coû­té au pays ? À cette ques­tion, la réponse du lob­by ban­caire est tou­jours la même : rien. Dans le docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre sur France 3, on voit Bau­doin Prot, pré­sident de BNP Pari­bas et de la Fédé­ra­tion ban­caire fran­çaise (FBF) de 2011 à 2014, rap­pe­ler que les éta­blis­se­ments ban­caires fran­çais ont rem­bour­sé à l’État les aides publiques des­ti­nées en 2008–2009 à les sau­ver, mais ont en sus payé des inté­rêts qui, in fine, ont enri­chi l’État. Sau­ver les banques serait donc une bonne chose pour les finances publiques ?

En sep­tembre 2015, un com­mu­ni­qué de la FBF, fai­sant suite à une étude de la BCE (banque cen­trale euro­péenne), se vou­lait abso­lu­ment caté­go­rique : « La France est l’un des rares pays de la zone dans lequel la crise ban­caire n’a pas eu d’impact signi­fi­ca­tif sur le défi­cit et la dette publics. » Et de sou­li­gner que l’État a gagné dans le sau­ve­tage ban­caire 2,3 mil­liards d’euros d’intérêts. La conclu­sion du lob­by ban­caire est sans appel : « L’augmentation de la dette publique fran­çaise de 31,1% du PIB sur la période 2008–2014 n’est donc pas liée aux mesures de sou­tien aux banques fran­çaises. » Le com­mu­ni­qué était d’ailleurs titré : « Crise ban­caire, aucun impact sur les finances publiques en France ». Si la dette aug­mente, il faut regar­der ailleurs. Évi­dem­ment, on regar­de­ra du côté des dépenses publiques, autre­ment dit des fonc­tion­naires et des trans­ferts sociaux.

Le siège de BNP Paribas à Issy-les-Moulineaux, près de Paris, en juin 2014. © ReutersLe siège de BNP Pari­bas à Issy-les-Mou­li­neaux, près de Paris, en juin 2014. © Reu­tersMais ce n’est que la par­tie visible de l’iceberg de la crise ban­caire. Car c’est oublier plu­sieurs élé­ments clés de la fac­ture. Et d’abord, plu­sieurs élé­ments de ce sau­ve­tage comme celui de Dexia (6 mil­liards d’euros) ou encore le coût des emprunts toxiques aux col­lec­ti­vi­tés locales (1,2 mil­liard d’euros). Ce der­nier conti­nue­ra de peser sur les comptes de col­lec­ti­vi­tés déjà contraintes à des éco­no­mies bud­gé­taires. Ensuite, le sau­ve­tage ban­caire n’a pas été que direct, il a éga­le­ment été indi­rect. Le plan « d’aide » à la Grèce de mai 2010 a été bâti pour per­mettre de rem­bour­ser les banques créan­cières et finan­cé par des coupes sombres dans le bud­get. Sans ce plan, les pertes encais­sées par les banques, notam­ment fran­çaises, auraient été consi­dé­rables et auraient sans doute néces­si­té une deuxième aide publique directe. Qui plus est, cette déci­sion n’a pas été sans impact sur les finances publiques : d’abord, parce que l’État s’est endet­té pour per­mettre à la Grèce de rem­bour­ser les banques et, ensuite, parce que la stra­té­gie aus­té­ri­taire qui a sui­vi a déclen­ché une spi­rale réces­sive qui a pro­vo­qué une « rechute » de l’économie euro­péenne et la plus longue réces­sion de l’après-guerre : six tri­mestres de contrac­tion du PIB, de la fin 2011 au début 2013. Or une réces­sion a un coût pour les finances publiques.

Et voi­là bien le cœur du pro­blème. Les banques tentent de faire croire que leur sau­ve­tage par l’État serait pra­ti­que­ment un bien­fait pour les finances publiques et qu’elles n’ont aucune res­pon­sa­bi­li­té dans l’état de ces finances. Rien n’est moins vrai. En 2011, mais aupa­ra­vant en 2008, et mal­gré leur « sau­ve­tage », leurs erreurs ont eu des consé­quences majeures sur l’économie. L’activité s’est contrac­tée ET elles ont aggra­vé le mou­ve­ment en rédui­sant le crédit.

Évolution des encours de crédits aux sociétés non financières en France.Évo­lu­tion des encours de cré­dits aux socié­tés non finan­cières en France.

Rap­pe­lons ain­si, qu’avant 2007, les banques euro­péennes ont plei­ne­ment par­ti­ci­pé au sys­tème finan­cier explo­sif qui se met­tait en place aux États-Unis. Les banques ont pu, un temps, croire qu’elles étaient les inno­centes vic­times d’une crise éta­su­nienne dans laquelle elles n’étaient pas impli­quées. C’est en réa­li­té une vision erro­née de la réa­li­té. Dans un ouvrage récent, inti­tu­lé Cra­shed (édi­tions Allen Lane), l’historien Adam Tooze réta­blit cette res­pon­sa­bi­li­té d’un sys­tème finan­cier « trans­at­lan­tique » auquel les banques euro­péennes et fran­çaises ont par­fai­te­ment contri­bué. Il rap­pelle qu’en 2008, 1 000 mil­liards de dol­lars étaient inves­tis par les banques euro­péennes dans la dette et les billets de tré­so­re­rie aux États-Unis. Il sou­ligne qu’alors, ces banques agis­saient comme un « fonds spé­cu­la­tif mon­dial ». Et de fait, c’est bien BNP Pari­bas qui a « inter­na­tio­na­li­sé » la crise des sub­primes en fer­mant ses fonds en août 2007. La crise de 2008 n’est pas qu’une crise éta­su­nienne, c’est une crise mon­diale à laquelle les banques euro­péennes ont appor­té leur écot de responsabilité.

Res­pon­sables du déclen­che­ment de la crise, les banques ne l’ont pas moins été pen­dant la crise. Une fois pro­té­gées par la sphère publique de la faillite, les banques se sont assai­nies en rédui­sant leurs prêts à l’économie. Les encours de cré­dit aux socié­tés non finan­cières ont mis à par­tir de 2009 deux ans à retrou­ver leur niveau d’avant crise. L’activité s’est alors vio­lem­ment réduite et c’est… l’État qui a dû prendre le relais pour redres­ser la demande et faire jouer les sta­bi­li­sa­teurs auto­ma­tiques. L’explosion du défi­cit fran­çais en 2009 à 7,5 % du PIB s’explique par ce double effet : perte d’activité et inter­ven­tion pour frei­ner la chute. Qui peut alors croire que les banques ne sont pour rien dans ce phé­no­mène ? Dire que les banques n’ont rien coû­té aux finances publiques est donc un men­songe qui per­met au sec­teur finan­cier de se rache­ter à fort bon compte une conduite. […]

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1 Commentaire

  1. ève

    RIEN à ajou­ter , sinon que la caste a même ses acteurs biznesswoman !
    Bien choi­sir ses films , même si le thème accroche !
    httpv://www.culturepub.fr/videos/suez-catherine-deneuve/

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