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Précieuses pépites

Voici, chronologiquement, donc en désordre, les meilleures phrases, images et textes qui émergent doucement de l’invraisemblable amoncellement des documents que je reçois et des livres que je découvre depuis 2004. Ce florilège est comme un tissu de pensées humaines remarquables, utiles ou drôles, filtrées à travers mon prisme personnel, qui est la recherche de l’émancipation générale par la résistance de chacun aux abus de pouvoir.

Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin.
Proust, 1913.
Mais qu’on nous dise d’après quelles vues, d’après quel intérêt on aurait pu donner une constitution à la nation elle-même. La nation existe avant tout, elle est l’origine de tout. Sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même. Avant elle et au-dessus d’elle il n’y a que le droit naturel. Si nous voulons nous former une idée juste de la suite des lois positives qui ne peuvent émaner que de sa volonté, nous voyons en première ligne les lois constitutionnelles, qui se divisent en deux parties : les unes règlent l’organisation et les fonctions du corps législatif : les autres déterminent l’organisation et les fonctions des différents corps actifs. Ces lois sont dites fondamentales, non pas en ce sens qu’elles puissent devenir indépendantes de la volonté nationale, mais parce que les corps qui existent et agissent par elles ne peuvent point y toucher. Dans chaque partie, la constitution n’est pas l’ouvrage du pouvoir constitué, mais du pouvoir constituant. Aucune sorte de pouvoir délégué ne peut rien changer aux conditions de sa délégation.
Sieyes, « Qu’est-ce que le Tiers état ? » (1789)
Dans toute Nation libre, et toute Nation doit être libre, il n’y a qu’une manière de terminer les différends qui s’élèvent touchant la constitution. Ce n’est pas à des Notables qu’il faut avoir recours, c’est à la Nation elle-même. Si nous manquons de constitution, il faut en faire une ; la Nation seule en a le droit.
Sieyes, 1789.
Il serait ridicule de supposer la nation liée elle-même par les formalités ou par la constitution auxquelles elle a assujetti ses mandataires. […] Non seulement la nation n’est pas soumise à une constitution, mais elle ne peut pas l’être, mais elle ne doit pas l’être, ce qui équivaut encore à dire qu’elle ne l’est pas.
Sieyes, 1789.
L’écriture du droit provoque donc l’apparition ou à tout le moins l’amplification de phénomènes de caste et de monopole. Elle réserve la discussion juridique pertinente au bénéfice de quelques-uns… la forme juridique, à bien des égards, n’est pas autre chose qu’un moyen extrêmement sophistiqué et efficace de mettre en évidence la légitimité du statut de celui qui prétend faire œuvre d’autorité juridique.
D. de Béchillon, « Qu’est-ce qu’une règle de droit ? » cité par R. Cabrillac, Les codifications, coll. « Droit, éthique, société », PUF, 2002, p. 139 note 6.
. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables. L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse. Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas. Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux, sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit singulier ! À force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend à tout soupçonner.
Charles-Victor Langlois &amp ; Charles Seignobos, Introduction aux études historiques (1898)
L’histoire des paysans a été écrite par les citadins
L’histoire des nomades a été écrite par les sédentaires
L’histoire des chasseurs-cueilleurs a été écrite par les agriculteurs
L’histoire des peuples sans État a été écrite par les scribes du palais
Elles sont toutes répertoriées dans les archives sous le nom de « Chroniques barbares »
Auteur anonyme
cité par James C. Scott dans son livre passionnant, « Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États », 2017, p 234.
« Capital humain »
Mars-avril-mai 2020 en France.
Si l’efficacité d’un homme n’est pas guidée et régulée par un sens moral, alors plus il est efficace, pire il est, plus il est dangereux pour le corps politique. Le courage, l’intellect, toutes les qualités magistrales ne servent qu’à rendre un homme plus mauvais s’ils ne sont utilisés que pour son propre intérêt, avec une indifférence brutale aux droits des autres. Cela avilit la communauté si elle vénère ces caractères et traite leurs possesseurs comme des héros, que ces qualités soient utilisées correctement ou incorrectement. Cela ne fait aucune différence quant à la manière précise dont cette sinistre efficacité est présentée. Peu importe que la force et les capacités d’un tel homme se dévoilent dans une carrière d’entrepreneur ou de politicien, de soldat ou d’orateur, de journaliste ou de dirigeant populaire. Si l’homme travaille pour le mal, alors plus il réussira, plus il devra être méprisé et condamné par tous les hommes droits et clairvoyants. Juger un homme simplement par ses succès est un tort odieux ; et si les gens en général jugent ainsi habituellement les hommes, s’ils apprennent à tolérer la méchanceté parce que le méchant triomphe, ils montrent leur incapacité à comprendre qu’en dernière analyse les institutions libres reposent sur le caractère de la citoyenneté, et par une telle admiration pour le mal ils se révèlent inaptes à la liberté.
Teddy Roosevelt, « La citoyenneté dans une République » (1910)
Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu’à la condition que l’immense majorité soit frustrée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c’est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d’être monopolisé, c’est-à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l’individu est supprimé.
Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l’individu, vous n’entendez parler que du bourgeois, du propriétaire. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; il n’ôte que le pouvoir d’asservir à l’aide de cette appropriation le travail d’autrui.
La conception intéressée qui vous fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison vos rapports de production et de propriété —rapports transitoires que le cours de la production fait disparaître —, cette conception, vous la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd’hui disparues.
K. Marx, F. Engels : le manifeste du parti communiste (1847).
De l’étendue de l’État.
C’est à la violence que les États doivent leur origine ; presque toujours quelque heureux brigand en est le fondateur, et presque partout les lois ne furent, dans leur principe, que des règlements de police, propres à maintenir à chacun la tranquille jouissance de ses rapines.
Quelqu’impure que soit l’origine des États, dans quelques-uns l’équité sortit du sein des injustices, et la liberté naquit de l’oppression.
Lorsque de sages lois forment le gouvernement, la petite étendue de l’État ne contribue pas peu à y maintenir le règne de la justice et de la liberté ; et toujours d’autant plus efficacement qu’elle est moins considérable.
Le gouvernement populaire parait naturel aux petits États, et la liberté la plus complète s’y trouve établie.
Dans un petit État, presque tout le monde se connaît, chacun y a les mêmes intérêts ; de l’habitude de vivre ensemble naît cette douce familiarité, cette franchise, cette confiance, cette sûreté de commerce, ces relations intimes qui forment les douceurs de la société, l’amour de la patrie. Avantages dont sont privés les grands États, où presque personne ne se connaît, et dont les membres se regardent toujours en étrangers.
Dans un petit État, les magistrats ont les yeux sur le peuple, et le peuple a les yeux sur les magistrats.
Les sujets de plainte étant assez rares, sont beaucoup mieux approfondis, plutôt réparés, plus facilement prévenus.
L’ambition du gouvernement n’y saurait prendre l’essor sans jeter l’alarme, sans trouver des obstacles invincibles. Au premier signal du danger, chacun se réunit contre l’ennemi commun, et l’arrête. Avantages dont sont privés les grands États : la multiplicité des affaires y empêche d’observer la marche de l’autorité, d’en suivre les progrès ; et dans ce tourbillon d’objets qui se renouvellent continuellement, distrait des uns par les autres, on néglige de remarquer les atteintes portées aux lois ou on oublie d’en poursuivre la réparation. Or, le prince mal observé, y marche plus sûrement et plus rapidement au pouvoir absolu.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).
J’aime qu’on me réfute, et je me réfute moi-même souvent. Ces libres propos n’ont nullement pour objet de lancer dans la circulation un certain nombre d’idées vraies. Je ne sais pas ce que c’est qu’une idée vraie. Une idée, pour moi, c’est une affirmation que l’on veut redresser et compléter aussitôt qu’on l’entend ; c’est une pensée qui en appelle une autre. Et je n’écrirais point si je ne lisais presque partout de fades lieux communs qui n’appellent rien, qui n’éveillent rien. Toutes mes idées, si elles sont comme je veux, sont des pierres d’attente. Et j’ai le droit de compter que ceux qui cherchent seulement l’occasion d’un oui ou d’un non ne me lisent point.
Émile Chartier, dit Alain.
J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n’a aucun droit. La majorité a celui de contraindre la minorité à respecter l’ordre : mais tout ce qui ne trouble pas l’ordre, tout ce qui n’est qu’intérieur, comme l’opinion ; tout ce qui, dans la manifestation de l’opinion, ne nuit pas à autrui, soit en provoquant des violences matérielles, soit en s’opposant à une manifestation contraire ; tout ce qui, en fait d’industrie, laisse l’industrie rivale s’exercer librement, est individuel, et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social.
Benjamin Constant, Mélanges de littérature et de politique, 1829, Préface.
Le fait que les magistrats ne sont ni rétribués ni tirés au sort doit être considéré comme aristocratique.
, Les politiques, II, 11, 1273-a (GF Flammarion 1993, trad. Pellegrin, p 194.
Je veux dire, par exemple, que dans les (cités) démocratiques c’est le peuple qui est souverain, alors que c’est le petit nombre dans les (cités) oligarchiques.
Aristote, Les politiques, III, 6, 1278-b (GF Flammarion 1993, trad. Pellegrin, p 225.
Je veux dire, par exemple, qu’il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort
et comme oligarchique qu’elles soient électives.
Aristote, Les politiques, IV, 9, 1294-b (GF Flammarion 1993, trad. Pellegrin, p 307.
Les élections, dit Aristote (Politique, IV, 1300b4-5), sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les aristoi, au lieu du gouvernement par le peuple tout entier.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (Payot, 1972, p. 66).
D’autres, par contre, en parlent comme d’une oligarchie du fait qu’elle a beaucoup d’éléments oligarchiques. Par exemple toutes les magistratures sont électives c’est-à-dire qu’aucune n’est tirée au sort.
Aristote, Les politiques, IV, 9, 1294-b (GF Flammarion 1993, trad. Pellegrin, p 308.
OUT SERAIT PERDU, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. » Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748. « La plus inévitable de toutes les lois, la seule qui soit toujours sûre d’être obéie, c’est la loi de la force. L’homme armé est le maître de celui qui ne l’est pas ; un grand corps armé, toujours subsistant au milieu d’un peuple qui ne l’est pas, est nécessairement l’arbitre de sa destinée ; celui qui commande à ce corps, qui le fait mouvoir à son gré, pourra bientôt tout asservir. […] l’homme libre n’est pas celui qui n’est point actuellement opprimé ; c’est celui qui est garanti de l’oppression par une force constante et suffisante. » Robespierre, Discours sur l’organisation des gardes nationales, décembre 1790.
OUT SERAIT PERDU, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. »
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748.
« La plus inévitable de toutes les lois, la seule qui soit toujours sûre d’être obéie, c’est la loi de la force. L’homme armé est le maître de celui qui ne l’est pas ; un grand corps armé, toujours subsistant au milieu d’un peuple qui ne l’est pas, est nécessairement l’arbitre de sa destinée ; celui qui commande à ce corps, qui le fait mouvoir à son gré, pourra bientôt tout asservir. […] l’homme libre n’est pas celui qui n’est point actuellement opprimé ; c’est celui qui est garanti de l’oppression par une force constante et suffisante. »
Robespierre, Discours sur l’organisation des gardes nationales, décembre 1790.
« Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les Membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant à chaque instant être comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »
Le journalisme consiste pour une large part à dire : « Lord Jones est mort » à des gens qui ne savaient même pas que Lord Jones existait.
G. K. Chesterton
Tant que nous endurerons les patrons, tant que nous engraisserons cette charognerie, nous serons malheureux comme les pierres du chemin.
Émile POUGET Le Père Peinard 1891
Florilège « Destruction voulue de l’éducation nationale »
« L’éducation et la formation sont considérés comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise […]. L’industrie n’a qu’une très faible influence sur les programmes enseignés. […] Les enseignants n’ont qu’une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit »
La Table-ronde des industriels européens, réunissant les 50 plus grandes firmes européennes, 1989, rapport « Éducation et compétence en Europe ».
« La responsabilité de la formation doit, en définitive, être assumée par l’industrie. […] Le monde de l’éducation semble ne pas bien percevoir le profil des collaborateurs nécessaires à l’industrie. […] L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique »
La Table-ronde des industriels européens, 1995.
« Oubliée l’époque où universités et entreprises se regardaient en chiens de faïence… En quelques années, une nouvelle organisation de la recherche s’est mise en place autour de la figure emblématique du chercheur-entrepreneur » RDTinfo, le « magazine d’information sur la recherche européenne » publié par la Direction générale de la Commission chargée de la recherche, 2002, cité par Isabelle Bruno dans son livre À vos marques®, prêts… cherchez !.
« Pour éviter de se heurter à un front de résistance interne et externe qui conduirait à l’échec, la réforme doit être menée pas à pas, sans proclamation tonitruante. »
Philippe Aghion et Elie Cohen, économistes auteurs du rapport « Éducation et croissance » dont est tiré cette citation, 2004.
« À budget comparable, un chercheur français publie de 30 à 50 % de moins qu’un chercheur britannique dans certains secteurs. Évidemment, si l’on ne veut pas voir cela – je vous remercie d’être venu, il y a de la lumière, c’est chauffé –, on peut continuer, on peut écrire… »
Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, en janvier 2009.
« Le CNRS dans son entier doit se placer à l’interface entre la création de valeur par ses scientifiques et le captage de cette valeur par les entreprises »
Alain Fuchs, alors Président du CNRS, en 2010.
« La plupart des universités n’ont pas la culture d’un centre de coûts, Or, si on est autonome, si on gère son budget, on est un centre de coûts et un centre de profits. Il faut qu’elles acquièrent cette culture. Il faut savoir formater une offre et faire payer les factures. Et ne pas considérer que, lorsqu’on fait une prestation pour l’hôpital ou le CNRS, elle doit être gratuite parce qu’on fait partie du service public ! »
Geneviève Fioraso, alors ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, en janvier 2014.
« Il faut bannir du vocabulaire les mots de concurrence et d’excellence, détestés par les syndicats d’enseignants et d’étudiants. Remplacer ces mots systématiquement par ouverture et diversité. Dans un système ouvert et divers, on répond aux demandes des jeunes et des familles, on permet à chacun d’aller aussi loin que ses capacités le permettent. La sélection ne signifie pas exclusion mais plutôt orientation. En contrepartie les universités devront ouvrir des formations adaptées aux étudiants mal préparés, issus des séries de bac techno ou pro. Il n’y aura aucun rationnement, aucune exclusion. »
Robert Gary-Bobo, professeur d’économie à l’ENSAE, conseiller de Macron pour l’enseignement supérieur, note à l’adresse du candidat Macron transmise en novembre 2016.
« On peut imaginer maintenir dans chaque université quelques formations de licence quasi-gratuites dans les grandes disciplines à côté de formations payantes. L’ancien système à côté du nouveau. Ces formations gratuites seront bientôt désertées, sauf par les militants de l’UNEF, qui mettent 6 ans à faire une licence. »
Robert Gary-Bobo, professeur d’économie à l’ENSAE, conseiller de Macron pour l’enseignement supérieur, note à l’adresse du candidat Macron transmise en novembre 2016.
« Cette loi [de programmation pluriannuelle de la recherche] doit être à la hauteur des enjeux pour notre pays. Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies »
Antoine Petit, PDG du CNRS, décembre 2019.
« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait à cette loi ? »
Laurence Parisot, alors présidente du MEDEF, août 2005.
Source :
Juin 2019
« Qu’on interdise à tous les Noirs de tisser le lin ou la laine, de filer ou de peigner la laine, ou encore de travailler dans la sidérurgie ou la métallurgie, que ce soit pour fondre le métal ou pour le transformer en différentes sortes de barres métalliques ; qu’on leur interdise aussi de fabriquer des chapeaux, des bas, ou des cuirs de toutes sortes… Car, s’ils établissent des manufactures et que le gouvernement se trouve ensuite dans la nécessité de stopper leur progrès ne nous devons pas nous attendre à ce que cela se passe aussi facilement qu’aujourd’hui. »
Joshua Gee, Considérations sur le commerce et la navigation de la Grande-Bretagne, 1729.
Les colonies et la pauvreté
Bien qu’elle puisse déranger, la citation ci-dessus est le triste reflet de plusieurs centaines d’années de politique économique. Pas n’importe quelle politique économique, toutefois, mais la politique suivie par l’Europe lors de son essor économique au début de la période moderne. Dans la perspective actuelle, elle nous semble néanmoins choquante, en particulier à cause de sa franchise puisqu’elle admet très ouvertement que le but de la politique est de cantonner les colonies à un rôle de simples fournisseurs de matières premières. Traditionnellement, on a toujours vigoureusement interdit aux colonies de développer une industrie manufacturière, afin de les concentrer sur la fourniture de matières premières, mais bien que cet état de fait soit devenu politiquement incorrect, il ne fait aucun doute qu’il perdure dans la pratique.
Dans le chapitre précédent, nous avons soutenu avec Werner Sombart que l’industrialisation est au cœur du capitalisme et que, par conséquent, le fait d’interdire aux colonies de s’industrialiser revenait à les condamner à la pauvreté. Dans cette partie du livre, nous allons voir comment la désindustrialisation peut conduire à l’inverse du dévelop­pement, c’est-à-dire à la régression et à la primitivisation économique.
Un des mécanismes contribuant à cela est l’effet Vanek-Reinert, qui amène les secteurs économiques les plus avancés des nations commerçantes les moins avancées à être les premières victimes du libre-échange immédiat. Quand les cercles vertueux basés sur les rendements croissants s’inversent, la périphérie du monde fait l’expérience d’une série d’événements impliquant désindustrialisation, désagriculturisation et dépeuplement, des mécanismes qu’on peut aujourd’hui observer du sud du Mexique jusqu’à la Moldavie. L’émigration vers les régions du monde contrôlées par les activités à rendements croissants apparaît alors comme la seule option de survie.
À l’époque de Joshua Gee, les écrivains économiques recevaient aussi des conseils sur l’attitude à adopter si les habitants des colonies se mettaient à soupçonner le lien entre l’interdiction de développer leur industrie et leur propre pauvreté. La solution était de semer la confusion en les autorisant à exporter librement des produits agricoles :
« Parce que ceux qui travaillent dans les plantations sont tentés par un marché libre pour assurer leur expansion partout en Europe, et que tous vont s’y atteler afin de répondre à la prodigieuse demande de ce libre-échange extensif, détournant ainsi leurs esprits des manufactures qui sont la seule chose sur laquelle notre intérêt peut se heurter aux leurs. »
Mathew Decker, Essai sur les causes du déclin du commerce étranger de la Grande-Bretagne, 1744.
Le parallèle avec la situation actuelle est frappant. Les pays en développement désindustrialisés, attirés par la libre exportation de produits agricoles vers l’Union européenne et les États-Unis, oublient ainsi leur désir d’industrialisation. Pourtant, jamais un pays n’est devenu riche en exportant des produits alimentaires sans disposer également d’un secteur industriel.
Erik Reinert, Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres (2007).
Je crois qu’il y a plus de cas d’atteinte à la liberté du peuple par des empiétements progressifs et silencieux du pouvoir que par des usurpations violentes et soudaines.
Les moyens de défense contre les dangers venus de l’étranger sont historiquement devenus les instruments de la tyrannie chez nous.
James Madison.
« Le système public ne reculera que pris en tenaille entre des déficits devenus insupportables et des ressources en voie de rétractation »
Alain Minc, L’Expansion du 2 novembre 1984, cité par Serge Halimi en 2005
Il est dans l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour qu’il ne puisse pas se protéger par les armes et qu’il soit si occupé à ses tâches quotidiennes qu’il n’ait pas le temps pour la rébellion.
Pensée attribuée à Aristote.
Celui qui n’a jamais fait une erreur n’a sans doute jamais essayé quelque chose de nouveau.
Albert Einstein (1879 – 1955)
« Le peuple est un éternel mineur. Je hais la démocratie. (…) Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain. (…) L’instruction obligatoire et gratuite n’y fera rien qu’augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d’instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts. »
Gustave Flaubert, dans une lettre à George Sand, également férocement anti-communarde.
Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.
Arthur Schopenhauer
« [Peuple] Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre ta cause et la morale publique sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition ; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés contre nous : telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi ? Non. Défendons le peuple, au risque d’en être estimés. Qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu. »
Robespierre, 8 thermidor
Si vous pratiquez la liberté d’expression sans déranger personne, vous ne le faites pas correctement.
Dmitry Orlov
Celui dont le pied glisse montre le chemin à beaucoup.
Proverbe turc.
Quand dans une cité la loi est assujettie et sans force, je vois sa perte toute proche. Mais où elle règne sur les chefs et où les chefs se font les esclaves des lois, c’est le salut que je vois arriver là et avec lui tous les biens que les Dieux accordent aux cités.
L’esclavage était légal. Le colonialisme était légal. L’holocauste était légal. L’apartheid était légal. L’état d’urgence est légal. La destruction du droit du travail et des services publics est légale.
La légalité est une question de pouvoir, pas de justice.
« La pauvreté est l’état et la condition sociale de l’individu qui n’a pas de force de travail en réserve ou, en d’autres termes, pas de biens ou de moyens de subsistance autres que ceux procurés par l’exercice constant du travail dans les différentes occupations de la vie. La pauvreté est donc l’ingrédient le plus nécessaire et indispensable de la société, sans lequel les nations et les communautés ne pourraient exister dans l’état de civilisation. C’est le destin de l’homme. C’est la source de la richesse, car sans pauvreté, il ne pourrait y avoir de travail ; et il ne pourrait donc y avoir de biens, de raffinements, de conforts, et de bénéfices pour les riches. »
Patrick Colquhoun, un marchand qui monta la première « police de prévention » privée d’Angleterre pour empêcher les travailleurs des docks d’arrondir leurs maigres salaires avec de la marchandise volée.
Il faut être idiot pour ne pas comprendre que les classes populaires doivent être maintenues dans la pauvreté, sans quoi elles ne seront jamais laborieuses.
Arthur Young (1771)
Si ceux qui font les lois ou ceux qui les appliquent étaient des êtres d’une intelligence supérieure à l’intelligence humaine, ils pourraient exercer cet empire sur les pensées ; mais s’ils ne sont que des hommes, s’il est absurde que la raison d’un homme soit, pour ainsi dire, souveraine de la raison de tous les autres hommes, toute loi pénale contre la manifestation des opinions n’est qu’une absurdité.
Maximilien Robespierre, Discours sur la liberté de la presse, prononcé à la Sté des Amis de la Constitution, le 11 mai 1791.
« On emploie la fraude, quand la monnaie est falsifiée matériellement, comme toute autre marchandise. Cette falsification peut être l’œuvre de faussaires privés. […] Elle peut être l’œuvre des gouvernements et, sous cette forme elle a joué un grand rôle dans les temps passés […]
On emploie aussi la violence pour changer arbitrairement la valeur de la monnaie. Quand un individu a emprunté un kilogramme d’or pur, c’est-à-dire une quantité de métal à laquelle on donne aussi le nom de 3444 francs, il est clair que ce n’est qu’en employant la violence, qu’il peut, pour se libérer, obliger son créancier à accepter certains morceaux de papier sur lesquels on a écrit, il est vrai, le chiffre de 3444 francs, mais contre lesquels aucun possesseur d’or n’est disposé de livrer un kilogramme de métal. […]
Ce n’est qu’avec l’aide de la loi qu’en général s’exerce cette sorte de violence, qui, au dire de plusieurs personnes, n’en est pour cela que plus blâmable, les lois devant avoir pour but de réprimer, et non de favoriser la violence et la spoliation »
V. Pareto, Cours d’Économie politique, 1896.
S’il est vrai que nous ressemblons à toutes les productions de la nature, si nous ne valons pas mieux qu’elles, pourquoi persister à nous croire mus par des lois différentes ? Les plantes et les bêtes connaissent-elles la pitié, les devoirs sociaux, l’amour du prochain ? Et voyons-nous, dans la nature, d’autre loi suprême que celle de l’égoïsme ?
Sade (cynique chimiquement pur, indifférent à la souffrance d’autrui, idole des élites modernes), Juliette, Ve partie.
« Le droit du travail et la protection de l’environnement sont devenus excessifs dans la plupart des pays développés. Le libre-échange va réprimer certains de ces excès en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en développement. »
Gary Becker, « économiste libéral », août 1993.
Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté́ qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté́ mais bien gagné sa servitude. Étienne de La Boétie
Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue.
Hélder Câmara
Tous les dix ans environ, les États-Unis doivent attraper un petit pays merdique et le jeter contre le mur, juste pour montrer au monde que nous sommes sérieux.
Michael Ledeen, titulaire de la chaire Freedom à l’American Enterprise Institute.
Toute [bonne] constitution est un acte de défiance.
Benjamin Constant, Courrier français, 5 novembre 1829, in Benjamin CONSTANT, Recueil d’articles, 1829-1830, Paris, Champion, 1992, p. 53 – cité par Pierre Rosanvallon, dans « La contre-démocratie », p. 15.
C’est à cette histoire romaine que Machiavel s’est référé pour affirmer que les bonnes lois sont celles qui s’enracinent dans l’expérience des conflits. « Dans toute république, écrit-il, il y a deux partis : celui des grands et celui du peuple ; et toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de leur opposition […]. On ne peut […] qualifier de désordonnée une république [la République romaine] où l’on voit briller tant de vertus : c’est la bonne éducation qui les fait éclore, et celle-ci n’est due qu’à de bonnes lois ; les bonnes lois à leur tour sont le fruit de ces agitations que la plupart condamnent si inconsidérément. »
Ainsi que l’a montré Claude Lefort, Machiavel découvre ici une vérité scandaleuse : dans une cité libre, la loi n’est pas une œuvre de la froide raison, mais le fruit du heurt de deux désirs également illimités, le désir des Grands de toujours posséder davantage et celui du peuple de ne pas être opprimé. Aussi la loi n’est-elle jamais donnée une fois pour toute : elle demeure ouverte aux conflits qui toujours conduisent à la réformer.
Alain Supiot, La gouvernance des nombres, p. 114.
23. Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 4, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1952, p. 390.
24. Claude Lefort, Le Travail de l’œuvre : Machiavel [1972], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1986, p. 472 et s.
Une nouvelle distribution de la richesse entraîne une nouvelle distribution du pouvoir.
Antoine Barnave, 1783.
Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude.
Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures.
Constitution du 24 juin 1793, Article 28.
Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir. Cela décide tout.
Après l’insurrection, jamais un peuple ne devrait accepter ni un gouvernement provisoire, ni une constituante élue. La liberté retrouvée est cet instant à haut risque où tout peut être perdu. À cet instant-là, déléguer est folie.
Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse. Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou à la casuistique des autres. L’heure de nous-mêmes a sonné.
Aimé Césaire, lettre à Maurice Thorez.
« La tragédie du peuple de Palestine est que leur pays a été « donné » par une puissance étrangère à un autre peuple afin d’y créer un nouvel État. Le résultat est qu’on a rendu des certaines de milliers d’innocents sans foyer de façon permanente. À chaque nouveau conflit, leur nombre n’a fait qu’augmenter. Combien de temps encore le monde va-t-il tolérer ce spectacle d’une cruauté implacable ? Il est évident que les réfugiés ont tous les droits sur la terre dont ils ont été chassés et que la négation de ce droit est au cœur de la perpétuation du conflit. Aucun peuple au monde n’accepterait d’être chassé en masse de son propre pays ; comment quiconque peut exiger du peuple de Palestine d’accepter une punition que personne d’autre ne tolèrerait ? Une installation permanente et juste des réfugiés dans leur pays est un ingrédient essentiel de toute solution réelle au Moyen-Orient.
On nous dit fréquemment que nous devons sympathiser avec Israël à cause des souffrances des Juifs en Europe aux mains de nazis. Je ne vois là aucune raison de perpétuer une quelconque souffrance. Ce qu’Israël fait aujourd’hui ne peut pas être excusé, et invoquer les horreurs du passé pour justifier celles du présent est une hypocrisie grossière. Non seulement Israël condamne un grand nombre de réfugiés à la misère ; non seulement de nombreux Arabes sous occupation sont condamnés à un régime militaire ; mais, de plus, Israël condamne aussi les pays arabes qui ont récemment émergé d’un statut colonial à s’appauvrir encore, car leurs besoins militaires prennent le pas sur le développement national. »
Bertrand Russell, deux jours avant sa mort, le 2 février 1970 :
Je regarde vraiment avec commisération la grande masse de mes concitoyens qui, lisant les journaux, vivent et meurent dans la croyance qu’ils ont su quelque chose de ce qui s’est passé dans le monde à leur époque.
Thomas Jefferson.
« C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française – une unité de dix siècles – DANS LE CADRE D’UNE ACTIVITÉ CONSTRUCTIVE DU NOUVEL ORDRE EUROPÉEN que j’entre, aujourd’hui, dans la voie de la collaboration. »
Pétain, discours du 30 octobre 1940
Principe de Condorcet :
Si une alternative est préférée à toute autre par une majorité, alors elle doit être élue.
La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être.
Henri Poincaré.

— De rien.
Quant à la liberté de penser, on dit vrai dans une large mesure quand on dit que sans elle il n’y a pas de pensée. Mais il est plus vrai encore de dire que quand la pensée n’existe pas, elle n’est pas non plus libre.
Simone Weil.
« L’économie », c’est une idéologie déguisée en science.
« Le problème avec les citations sur Facebook, c’est qu’il est difficile de savoir si elles sont authentiques. »
Napoléon Bonaparte.
[Histoire des abus de pouvoir] Mémoire de la domination masculine (ici, au Québec).
Un peuple n’est pas un rassemblement quelconque de gens réunis n’importe comment ; c’est le rassemblement d’une multitude d’individus, qui se sont associés en vertu d’un accord sur le droit et d’une communauté d’intérêts.
Cicéron, La République, trad. E Bréguet (1989-92), vol.2, I, 25, p. 222.
Un peuple libre obéit mais ne sert pas ; il a des chefs mais non des maîtres ; il obéit aux lois, mais seulement aux lois ; et c’est en vertu des lois qu’il ne devient pas esclave des hommes.
Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne.
Même le meilleur système constitutionnel et les meilleures des lois ne suffisent pas à protéger la république de l’agression externe, de la tyrannie et de la corruption, tant que ces ordres et ces lois ne sont pas par cette forme particulière de qui fait comprendre aux citoyens que leur intérêt individuel fait partie du bien commun, par cette générosité de l’âme et cette juste ambition qui les pousse à participer à la vie publique, par cette force intérieure qui confère la détermination de résister contre les puissants et les arrogants qui veulent opprimer.
Maurizio Viroli, Républicanisme (1999).
Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies.
Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?
Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte.
Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.
La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1547).
Tout être humain a besoin de garde-fous, parce que la folie elle est là, de façon latente, chez chacun de nous ; « la raison » c’est jamais acquis définitivement, c’est une conquête de chaque jour.
Alain Supiot, « Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain ? », .
C’est par le travail que la raison saisit le monde même, et s’empare de l’imagination folle.
Simone Weil, citée par Alain Supiot
Le tête-à-tête avec l’idée incite à déraisonner, oblitère le jugement, et produit l’illusion de la toute-puissance. En vérité, être aux prises avec une idée rend insensé, enlève à l’esprit son équilibre et à l’orgueil son calme […] Le penseur en train de noircir une page sans destinataire se croit, se sent l’arbitre du monde.
E. M. Cioran, Essai sur la pensée révolutionnaire (1957), cité par Alain Supiot
L’univers mental ment monumentalement. Prévert cité par Alain Supiot
N’envions pas à une sorte de gens leurs grandes richesses ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher et il n’y a rien à gagner à un tel marché.
Jean de la Bruyère, Les caractères, chap. Des biens de fortune
Celui qui n’est plus ton ami ne l’a jamais été.
La vérité n’existe que dans son partage social
Attribuée à Aristote.
L’homme par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce. En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance, et fait que de grandes parties du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues et stériles, inhabitables et désertes. Négligeant toujours les conseils de l’expérience, pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, et les détruit de toutes parts et sous tous prétextes : en sorte qu’on voit des populations, autrefois considérables, s’appauvrir de plus en plus. On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable.
Jean-Baptiste de Lamarck, « Système analytique des connaissances positives de l’Homme », pages 154 et 155.
Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît.
Hannah Arendt.
Il est un point sur lequel, dans la clandestinité, nous étions tous d’accord, c’est qu’on ne devait pas revoir une presse soumise à la domination de l’argent.
Francisque Gay, 1945.
L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire.
Henri Bergson
En causant avec elle, Winston se rendit compte à quel point il était facile de présenter l’apparence de l’orthodoxie sans avoir la moindre notion de ce que signifiait l’orthodoxie. Dans un sens, c’est sur les gens incapable de la comprendre que la vision du parti s’imposait avec le plus de succès. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé…
George Orwell, 1984.
Nous ne connaissons pas le vrai si nous ignorons les causes.
Taire la vérité, n’est-ce pas déjà mentir ? Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires !
Charles Peguy, Cahiers de la quinzaine, 5 janvier 1900.
L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit.
La vérité absolue n’existe pas. La vérité n’est jamais exclusive. Ceci est vrai et cela l’est aussi. La vérité évolue et grandit avec l’esprit. C’est pourquoi nous ne devons jamais imposer notre vérité aux autres.
La délibération sera, en effet, meilleure si tous délibèrent en commun, le peuple avec les notables, ceux-ci avec la masse.
Aristote, Les Politiques IV, 14, 1298-b, p. 325.
Nous ne protégeons pas la liberté d’expression parce que nous sommes d’accord avec tout ce qui est protégé. Nous le faisons parce que nous croyons que personne – pas le gouvernement et pas les entreprises commerciales privées – ne devrait décider qui peut parler et qui ne peut pas.
Electronic Frontier Foundation (EFF)
Une ordonnance de Kilkenny, de l’année 1367, nous apprend comment les prix des marchandises étaient fixés. « Les marchands et les marins, écrit Ch. Gross, devaient, sous la foi du serment, faire connaître le prix coûtant des marchandises et les frais de transport. Puis le maire de la ville et deux prud’hommes fixaient le prix auquel les marchandises devaient être vendues. » La même règle était en vigueur à Thurso pour les marchandises venant « par mer ou par terre ».
Cette façon d’ »établir le prix » répond si bien à la conception même du commerce tel qu’on le comprenait au moyen âge qu’elle doit avoir été presque universelle. C’était une très vieille coutume de faire établir le prix par un tiers ; et, pour tous les échanges à l’intérieur de la cité, c’était certainement une habitude très répandue de s’en rapporter pour les prix à des « prud’hommes » — à une tierce partie — et non au vendeur ni à l’acheteur.
Kropotkine, L’Entraide (1906).
Ne pas voter, c’est laisser les autres choisir à votre place, alors que voter, c’est laisser les autres choisir à votre place. « Élection, piège à cons » est une loi fondamentale de la physique politique. Le vrai suffrage universel consiste à voter les lois. Le faux « suffrage universel » consiste à élire des maîtres.
Quiconque met la main sur moi pour me gouverner est un usurpateur et un tyran.
Je le déclare mon ennemi.
Pierre-Joseph Proudhon
Quand on comprend que les hommes s’entre-tuent pour établir leur dominance ou la conserver, on est tenté de conclure que la maladie la plus dangereuse pour l’espèce humaine, ce n’est ni le cancer, ni les maladies cardio-vasculaires, comme on tente de nous le faire croire, mais plutôt le sens des hiérarchies, de toutes les hiérarchies.
Il n’y a pas de guerre dans un organisme, car aucun organe ne veut établir sa dominance sur un autre, ne veut le commander, être supérieur à lui. Tous fonctionnent de telle façon que l’organisme entier survit.
Quand, dans ce grand organisme qu’est l’espèce humaine, chaque groupe humain qui participe à sa constitution comprendra-t-il qu’il ne peut avoir qu’un seul but, la survie de l’ensemble et non l’établissement de sa dominance sur les autres ? Aucun d’eux n’est représentatif à lui seul de l’espèce et ne détient à lui seul la vérité.
Henri Laborit, La nouvelle grille (1974).
Le véritable courage consiste à dénoncer les crimes commis par son propre camps et non ceux commis par l’adversaire.
Bertrand Russel
LA DÉMOCRATIE EST LA SOMME DE NOS RÉSISTANCES. Julian Assange
Strictement parlant, l’élection ne diffère pas essentiellement du tirage au sort. Certes, l’électeur – individuel ou collectif – choisir les meilleurs. Mais s’il n’a aucune Autorité,  choix n’a aucune valeur pour les autres ; c’est donc, de leur point de vue, comme si l’on tirait le candidat au sort ; à moins que l’électeur n’ait une “autorité négative”, il vaut mieux tirer les juges au sort que de les faire élire par des bandits.
Alexandre Kojève, La notion d’autorité, 1942, 2004, p. 114, note 1.
Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la violence et des camps de concentration, le “c’est ainsi” que l’on peut prononcer avec Hegel devant les montagnes revêt la valeur d’une complicité criminelle.
Pierre Bourdieu.
Dans les territoires qu’il a pris, Israël a instauré une occupation qui n’ira pas sans oppression, répression et expulsions, et il se lèvera contre elle une résistance qu’il qualifiera de terrorisme.
Charles de Gaulle, conférence de presse du 27 nov. 1967.
La force motrice des oligarques est leur conviction de bien faire. Jack London, Le Talon de fer
Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal.
Hannah Arendt, Responsabilité et jugement.
Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces  Vont régner !  Paix ! disent cent crétins. C’est fini. Chose faite.  Il règne. Nous avons voté ! Vox populi. –  Oui, je comprends, l’opprobre est un fait accompli.  Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l’urne ?  Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ?  Où donc était la loi dans ce tour effronté ?  Où donc la nation ? Où donc la liberté ?  Ils ont voté !  Troupeau que la peur mène paître  Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;  Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,  La tribune fatale et la presse funeste ;  Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,  Criez, quoique à l’abri de la contagion ;  Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous  Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,  Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,  Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes  Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?  Quand un peuple se laisse au piège estropier,  Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,  Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;  On s’illustre en bravant un lâche conquérant,  Et le moindre du peuple en devient le plus grand.  Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,  À vivre dans la fange et dans les pourritures,  Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,  L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart.  Dans la chute d’autrui je ne veux pas descendre.  L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre  Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.  Tout l’univers aveugle est sans droit sur le jour.  Fût-on cent millions d’esclaves, je suis libre.  Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,  Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.  Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,  La vertu, la fierté, la justice, l’histoire,  Toute une nation avec toute sa gloire  Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.  Pour soutenir le temple il suffit d’un pilier ;  Un Français, c’est la France ; un Romain contient Rome,  Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.
Victor Hugo, « Ils ont voté ! » (extrait), in « Les Châtiments », III, 4, 1852.
Tout endoctrinement facilité par l’ignorance de l’informé, ne lui présentant qu’un aspect des choses, tendant à lui imposer des automatismes de pensée et de comportement, occultant les opinions contraires en décrétant qu’elles sont erronées ou tentant de les présenter de telle sorte qu’elles perdent aussitôt toute cohérence face à la solution préparée par celui qui informe, individu ou institution, est l’expression d’un mépris profond de l’homme.
C’est considérer qu’il est incapable de se faire une opinion personnelle parce qu’ignorant, ce qui est vrai, mais au lieu de combler son ignorance en lui fournissant des opinions et des informations différentes ou contraires, c’est le tromper que de ne lui montrer qu’un aspect des choses. C’est le considérer comme un sous-homme, c’est faire preuve d’un véritable racisme.
Le rôle d’un pouvoir ne devrait pas être de « former » l’opinion, mais de lui fournir des éléments d’information nombreux et différenciés permettant à chaque individu de remettre en cause chaque jour les bases de la pérennité de ce pouvoir même.
Autrement dit, ce serait alors se supprimer tout pouvoir centralisé. Ce serait de fournir à chaque individu les moyens d’apporter sa part imaginative à la construction jamais finie de la société humaine.
Henri Laborit, La Nouvelle Grille.
Plus le roi multiplie les prohibitions et les défenses, et plus le peuple s’appauvrit ;
Plus le peuple a d’instruments de lucre, et plus le royaume se trouble ;
Plus le peuple a d’adresse et d’habileté, et plus on le voit fabriquer des objets bizarres ;
Plus les lois se manifestent, et plus les voleurs s’accroissent.
Lao Tse
Voyant qu’ils n’obtenaient rien par l’adresse et la ruse, les Américains ont eu recours à la violence. Non à la violence des armes, mais à celle des décrets ; car ce peuple, faiseur de lois, placé en face de sauvages ignorants, leur livre une guerre de procureur ; et, comme pour couvrir son iniquité d’un simulacre de justice, les expulse des lieux par acte en bonne forme.
Gustave de Beaumont (1802-1866), « Marie ou l’esclavage aux États-Unis »
2017 : le moment où Macron salue le nouveau Président.
Il suffit de regarder une chose longtemps pour qu’elle devienne intéressante.
On sait, en effet, que la propagande totalitaire n’a pas besoin de convaincre pour réussir et même que ce n’est pas là son but. Le but de la propagande est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge. Le but de la propagande est d’obtenir des individus qu’ils renoncent à la contredire, qu’ils n’y songent même plus.
Cet intéressant résultat, l’abasourdissement médiatique l’obtient très naturellement par le moyen de ses mensonges incohérents, péremptoires et changeants, de ses révélations fracassantes et sans suite, de sa confusion bruyante de tous les instants.
Cependant, si chacun, là où il se trouve, avec ses moyens et en temps utile, s’appliquait à faire valoir les droits de la vérité en dénonçant ce qu’il sait être une falsification, sans doute l’air du temps serait-il un peu plus respirable.
Encyclopédie des Nuisances, George Orwell devant ses calomniateurs, Quelques observations.
Le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. Roland Barthes
Jamais, depuis les débuts de la réflexion économique, on n’avait vu une telle des représentants de la discipline. Alors que l’histoire des théories économiques est tissée de violentes controverses, ardentes le plus souvent et parfois violentes, sur la valeur, la nature de la monnaie, les formes de la concurrence, le rôle présumé du capital, les bienfaits ou les dangers de l’intervention publique dans la marche des affaires, le débat d’aujourd’hui offre une morne plaine. […]
Un véritable clergé, composé d’économistes institutionnels, de banques, d’organismes de recherche s’y emploie à escamoter tout ce qui pourrait être mis en question pour éclairer les dirigeants politiques […]
Au fond, ce à quoi s’emploient nos précepteurs de cette vulgate néo-libérale, c’est à nous faire prendre les vessies de l’accumulation financière et de l’exploitation cynique du travail et du talent de l’homme pour les lanternes de la concurrence enfin pleinement épanouie. Ils doivent être confondus.
Jean-Luc Gréau, ancien économiste au Medef, « La trahison des économistes » (2008).
Faux « suffrage universel » (élire des maîtres au lieu de voter nos lois)
concédé en 1848 pour que le peuple accepte de renoncer à ses fusils.
L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie, on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale.
Pierre Mendès France, votant contre le Traité de Rome – Discours du 18 janvier 1950.
Aucune Assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle n’exerce qu’au nom du Peuple.
Philippe Séguin devant l’Assemblée nationale, dans la nuit du 5 au 6 mai 1992.
Les gens de justice (Daumier)
« Vous aviez faim… vous aviez faim… ça n’est pas une raison… Mais moi aussi presque tous les jours j’ai faim et je ne vole pas pour cela… »
« Il y a trente ans aux États-Unis et dans le reste du monde occidental, nous avons commencé l’expérience. Cette expérience avait deux éléments : la baisse des impôts pour relancer l’investissement, avec Reagan et Thatcher, et la déréglementation pour donner plus de liberté. Aujourd’hui, après trente ans de cette expérience, on se rend compte que c’est un échec abyssal.
La croissance a baissé et les inégalités ont augmenté, à tel point que tous les bénéfices de la croissance de ces trente dernières années sont allés aux plus riches alors que la grande majorité des citoyens a connu la stagnation. Une large proportion de la population a connu le déclin et les jeunes sont des victimes de cette expérience ratée. »
Qu’est-ce que l’on peut faire pour combler ce fossé ?
« Cela va demander des changements politiques et les gens vont devoir remettre en question certaines des fondations mêmes de nos sociétés. Je pense que les jeunes vont commencer à poser toutes les questions et notamment : est-ce que la zone euro, est-ce que la monnaie unique, est un projet qui a réussi ?
Cette monnaie s’est faite contre la croissance et ce sont les jeunes, quand l’économie connaît un chômage élevé, qui souffrent le plus.
Joseph Stiglitz, Entretien du « Prix Nobel d’économie » américain avec François Lenglet, « L’Angle éco », France 2, 31 mai 2016.
La difficulté n’est pas tant de comprendre les idées nouvelles, elle est d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous.
John Maynard Keynes, Préface de la première édition anglaise de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), trad. fr. Jean de Largentaye, Paris, Payot, 1942
Les lois constitutionnelles tracent les règles qu’il faut observer pour être libre ; mais c’est la force publique qui nous rend libres de fait, en assurant l’exécution des lois. La plus inévitable de toutes les lois, la seule qui soit toujours sûre d’être obéie, c’est la loi de la force.
L’homme armé est le maître de celui qui ne l’est pas ; un grand corps armé, toujours subsistant au milieu d’un peuple qui ne l’est pas, est nécessairement l’arbitre de sa destinée ; celui qui commande à ce corps, qui le fait mouvoir à son gré, pourra bientôt tout asservir.
Plus la discipline sera sévère, plus le principe de l’obéissance passive &amp ; de la subordination absolue sera rigoureusement maintenu ; plus le pouvoir de ce chef sera terrible ; car la mesure de sa force sera la force de tout le grand corps dont il est l’âme ; &amp ; fut-il vrai qu’il ne voulût pas en abuser actuellement, ou que des circonstances extraordinaires empêchassent qu’il pût le vouloir impunément, il n’en reste pas moins certain que, partout où une semblable puissance existe sans contrepoids, le peuple n’est pas libre ; en dépit de toutes les lois constitutionnelles du monde ; car l’homme libre n’est pas celui qui n’est point actuellement opprimé ; c’est celui qui est garanti de l’oppression par une force constante &amp ; suffisante.
Robespierre, Discours sur l’organisation des gardes nationales, Publié mi-décembre 1790 / Utilisé devant l’Assemblée Nationale les 27 &amp ; 28 avril 1791.
La reconnaissance est une maladie du chien non transmissible à l’homme.
Antoine Bernheim
La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes. C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage ; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison ; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.
Jean Rostand
Si un État veut éviter la désintégration civile, il ne faut pas permettre à la pauvreté et à la richesse extrêmes de se développer dans aucune partie du corps civil, car cela conduit au désastre. C’est pourquoi le législateur doit établir maintenant quelles sont les limites acceptables à la richesse et à la pauvreté.
Platon, Les lois, V 744d.
Ces mêmes romains qui avaient soutenus sans peine les travaux, les périls, les incertitudes et les rigueurs des évènements, furent tristement vaincus par le loisir et les richesses, objets de tous les vœux. D’abord s’accrut la soif de l’or, ensuite celle du pouvoir : ce fut la double cause de tous nos maux. Car l’avidité anéantit la bonne foi, la probité et les autres vertus, pour leur substituer l’orgueil, la cruauté, le mépris des dieux et la vénalité universelle… »
Salluste (historien romain) expliquant les raisons de la décadence romaine et des guerres civiles : (Catilinaires, IX, 1-XII, 5).
Les citoyens accédant aux offices de Prieurs ne cherchaient pas à observer les lois, mais à les corrompre. Si un de leurs amis ou parents était passible d’une peine, ils prenaient soin, avec le concours de la Seigneurie et des officiers, de dissimuler leurs fautes, afin qu’ils restassent impunis. Ils ne veillaient pas sur le patrimoine de la Commune, et trouvaient ainsi le moyen de la voler. De la sorte, ils tiraient beaucoup d’argent de la caisse de la Commune, sous prétexte de rémunérer des hommes qui l’auraient servie. Les faibles n’étaient pas secourus, mais les grands leur faisaient du tort, et les « gras » qui occupaient des charges et étaient apparentés aux grands agissaient de la même manière.
Stefani, décrivant en 1289 la situation dans la république de Florence.
L’égalité est impossible dans un État où la possession est solitaire et absolue ; car chacun s’y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu’il peut, et la richesse nationale (…) finit par tomber en la possession d’un petit nombre d’individus qui ne laissent aux autres qu’indigence et misère. (…) Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour cultiver librement son esprit.
Thomas More, Utopie, 1566
Mais qui gardera ces gardiens ?
Le gouvernement doit prendre des mesures pour éviter que tout l’argent ne s’accumule en un petit nombre de mains (…) ; l’argent, comme le fumier, ne fructifie que si on prend soin de le répandre.
Francis Bacon, 1625.
Le gouvernement est, et devrait être, institué pour le bénéfice commun, la protection et la sécurité du peuple, de la nation ou de la communauté ; et non à l’avantage ou pour les émoluments particuliers d’un homme, d’une famille, ou d’une catégorie d’hommes qui ne forment qu’une partie de la communauté.
Cinquième article de la Déclaration des droits de l’État de Pennsylvanie, rédigé en 1776 par William Penn et ses amis quakers, partisans de l’égalité.
Les privilégiés engloutissent et les capitaux et les personnes ; tout est voué sans retour à la stérilité privilégiée.
Sieyes, Essai sur les privilèges, 1788.
Si l’arbre savait ce que lui réserve la hache, il ne lui fournirait pas le manche.
Proverbe africain.
La bête et la putain règnent sans partage.
William Blake, 1798, cité par Thompson dans « La formation de la classe ouvrière anglaise » (1963), p23.
Le ridicule est qu’on cultive l’apparence à l’encontre d’autrui jusqu’à s’imaginer qu’elle est vérité.
Emmanuel Kant.
Une constitution est une chose antérieure au gouvernement, et le gouvernement n’est que la créature d’une constitution. La constitution d’un pays n’est point le fait de son gouvernement, mais celui du peuple constituant ledit gouvernement.
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1792), p 129.
L’économie c’est la méthode. Mais notre but reste de changer le cœur et l’âme de l’être humain.
Margaret Thatcher (Sunday Times, 3 mai 1981)
Quand bien même de nombreuses autres conséquences de cet ordre social témoignent de sa monstruosité, de son caractère éphémère et de son aberration d’une façon plus crue et plus manifeste, son absurdité n’affleure nulle part de manière aussi définitive que dans cette dégénération imperceptible et silencieuse de peuples entiers, démontrant avec force que la dernière tendance immanente du système capitaliste n’est autre que l’anéantissement de l’espèce humaine. La lutte contre cet ordre est une nécessité pour la conservation de l’humanité.
Rosa Luxemburg, « La statistique démographique en France » (1898), in Le Socialisme en France, Agone, 2013.
À peine sortis des massacres de la Commune, rappelons à ceux qui seraient tentés de l’oublier que la gauche versaillaise, non moins que la droite, a commandé le massacre de Paris, et que l’armée des massacreurs a reçu les félicitations des uns comme des autres. Versaillais de droite et Versaillais de gauche doivent être égaux devant la haine du peuple.
Manifeste des proscrits de la Commune, Londres, 1874.
Il n’y eut, il n’y aura jamais, il est même impossible qu’il existe dans aucun temps ni aucun pays un parlement, ou une catégorie d’hommes, ou une génération d’hommes, qui ait le droit ou le pouvoir de lier et d’astreindre la postérité jusqu’« à la fin des temps », ou de décider pour toujours comment le monde doit être gouverné et par qui il doit l’être. C’est pourquoi toutes les clauses, lois ou déclarations de cette nature, par quoi leurs auteurs s’efforcent de faire ce qu’ils n’ont ni le droit ni le pouvoir de faire, sont en elles-mêmes nulles et non avenues. Chaque siècle, chaque génération doit avoir la même liberté d’agir, dans tous les cas, que les siècles et les générations qui l’ont précédé. La vanité et la présomption de vouloir gouverner au-delà de la tombe est la plus ridicule et la plus insolente de toutes les tyrannies. L’homme n’a sur l’homme aucun droit de propriété, et aucune génération n’est propriétaire des générations suivantes. Le parlement ou le peuple de 1688, ou de telle autre époque, n’avait pas plus le droit de disposer du peuple d’aujourd’hui, ou de le lier et de l’astreindre sous quelque forme que ce fût, que le parlement ou le peuple actuels n’ont le droit de lier et d’astreindre ceux qui existeront dans un siècle ou dans mille ans d’ici. Chaque génération a et doit avoir la compétence d’agir selon ce que sa situation exige. Ce sont les problèmes des vivants, non ceux des morts, qui doivent être réglés. Quand l’homme cesse d’exister, son pouvoir et ses besoins cessent d’exister avec lui ; et, ne participant plus aux intérêts de ce monde, il n’a plus autorité pour dicter quels en seront les gouvernants, ni comment son gouvernement devra être organisé ou dirigé.
Je ne milite ni pour ni contre quelque forme de gouvernement, ni pour ni contre quelque parti, ni ici ni ailleurs. Tout ce que choisit de faire une nation entière, elle a le droit de le faire. M. Burke dit que non. Où donc alors existe ce droit ? Je défends, moi, les droits des vivants, et je refuse qu’ils soient légués, régis ou garantis par l’autorité usurpée des morts ; M. Burke défend, lui, l’autorité des morts contre les droits et la liberté des vivants. Il fut un temps où les rois, sur leur lit de mort, disposaient de leurs couronnes au moyen d’un testament et livraient leurs peuples comme des troupeaux de bêtes au successeur qu’il leur plaisait de désigner. Cette coutume est tellement discréditée qu’on s’en souvient à peine, et tellement abominable qu’on a quelque mal à y croire. Or les clauses parlementaires sur lesquelles M. Burke fonde son credo politique sont de même nature.
Les lois de chaque nation doivent se rapporter à un principe commun. En Angleterre, aucun parent, aucun maître, ni même toute l’autorité du parlement, aussi omnipotent qu’il se soit déclaré, ne peut astreindre ou régir la liberté personnelle d’un simple individu au-delà de l’âge de vingt et un ans : sur quelle base légale, dès lors, le parlement de 1688, ou tout autre parlement, pourrait-il lier la postérité pour toujours ?
Ceux qui ont quitté ce monde et ceux qui n’y sont pas encore entrés sont plus éloignés les uns des autres que ce que l’imagination humaine peut concevoir. Quelle éventuelle obligation peut-il y avoir entre eux ? Quelle règle ou quel principe peut-on poser pour que de deux êtres imaginaires, dont l’un a cessé d’être et dont l’autre n’existe pas encore, et qui jamais ne pourront se rencontrer en ce monde, l’un soit autorisé à dominer l’autre jusqu’à la fin des temps ?
On dit en Angleterre qu’on ne peut prendre l’argent du peuple sans son consentement : qui a donc autorisé, ou qui pouvait autoriser, le parlement de 1688 à priver la postérité de sa liberté et à restreindre à jamais son droit d’agir en certaines circonstances, puisque cette postérité n’existait pas pour donner ou refuser son consentement ?
On ne peut présenter à l’entendement des hommes une plus grande absurdité que ce que M. Burke propose à ses lecteurs. Il leur dit, ainsi qu’au monde à venir, qu’une certaine assemblée d’hommes qui existaient il y a cent ans a fait une loi et que la nation n’a pas, n’aura jamais, ne peut même avoir en elle-même le pouvoir de la changer. Que d’absurdités et de subtilités il a fallu pour faire accroire au genre humain que les gouvernements étaient de droit divin ! M. Burke vient d’en trouver une nouvelle : sans se donner la peine d’aller jusqu’à Rome, il en appelle au pouvoir de ce parlement infaillible d’autrefois, et cite ce que celui-ci a accompli comme relevant d’une autorité divine, car il faut assurément qu’une autorité soit plus qu’humaine pour qu’aucun pouvoir humain ne puisse la modifier jamais.
Il est assez extraordinaire que le délit qui avait fait expulser Jacques II, celui de s’être arrogé un pouvoir qu’il n’avait pas, ait été commis sous une autre forme par le parlement qui l’a expulsé. Cela prouve que les droits de l’homme étaient imparfaitement compris à l’époque de la Révolution ; car il est certain que le droit que le parlement s’était arrogé (il ne pouvait lui avoir été délégué, puisque personne n’était en droit de le faire) sur les personnes et sur la liberté de la postérité jusqu’à la fin des temps était aussi tyrannique et infondé que celui que Jacques avait voulu s’arroger sur le parlement et la nation, et qui avait causé son expulsion. La seule différence (car dans les principes il n’y en a point) est que l’un était un usurpateur au regard des vivants, et l’autre au regard des hommes à venir ; et comme l’autorité de l’un n’était pas mieux fondée que celle de l’autre, il s’ensuit que leurs actes sont nuls et sans effet
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1792), p 99 et s.
Et vous, législateurs, souvenez-vous que vous n’êtes point les représentants d’une caste privilégiée, mais ceux du peuple français, n’oubliez pas que la source de l’ordre, c’est la justice, que le plus sûr garant de la tranquillité publique, c’est le bonheur des citoyens, et que les longues convulsions qui déchirent les États ne sont que le combat des préjugés contre les principes, de l’égoïsme contre l’intérêt général ; de l’orgueil et des passions des hommes puissants contre les droits et contre les besoins des faibles.
Robespierre (haï et calomnié par les bourgeois voleurs de pouvoir).
Socrate : J’imagine, Gorgias, que tu as eu, comme moi, l’expérience d’un grand nombre d’entretiens. Et, au cours de ces entretiens, sans doute auras-tu remarqué la chose suivante : les interlocuteurs ont du mal à définir les sujets dont ils ont commencé de discuter et à conclure leur discussion après s’être l’un et l’autre mutuellement instruits. Au contraire, s’il arrive qu’ils soient en désaccord sur quelque chose, si l’un déclare que l’autre se trompe ou parle d’une façon confuse, ils s’irritent l’un contre l’autre, et chacun d’eux estime que son interlocuteur s’exprime avec mauvaise foi, pour avoir le dernier mot, sans chercher à savoir ce qui est au fond de la discussion. Il arrive même parfois qu’on se sépare de façon lamentable : on s’injurie, on lance les mêmes insultes que l’on reçoit, tant et si bien que les auditeurs s’en veulent d’être venus écouter pareils individus. Te demandes-tu pourquoi je te parle de cela ? Parce que j’ai l’impression que ce que tu viens de dire n’est pas tout à fait cohérent, ni parfaitement accordé avec ce que tu disais d’abord au sujet de la rhétorique. Et puis, j’ai peur de te réfuter, j’ai peur que tu penses que l’ardeur qui m’anime vise, non pas à rendre parfaitement clair le sujet de notre discussion, mais bien à te critiquer ? Alors écoute, si tu es comme moi, j’aurai plaisir à te poser des questions, sinon je renoncerai.
Veux-tu savoir quel type d’homme je suis ? Eh bien, je suis quelqu’un qui est content d’être réfuté, quand ce que je dis est faux, quelqu’un qui a aussi plaisir à réfuter quand ce qu’on me dit n’est pas vrai, mais auquel il ne plaît pas moins d’être réfuté que de réfuter. En fait, j’estime qu’il y a plus grand avantage à être réfuté que de réfuter, dans la mesure où se débarrasser du pire des maux fait plus de bien qu’en délivrer autrui. Parce qu’à mon sens, aucun mal n’est plus grave pour l’homme que de se faire une fausse idée des questions dont nous parlons en ce moment. Donc, si toi, tu m’assures que tu es comme moi, discutons ensemble ; sinon, laissons tomber cette discussion, et brisons-là.
Platon, Gorgias : dialogue et philosophie (457d-458a).
C’est une erreur grave, quoique fort commune, de faire reposer exclusivement la démocratie sur la souveraineté du nombre ; car, dans les oligarchies aussi, et l’on peut même dire partout, la majorité est toujours souveraine.
D’un autre côté, l’oligarchie ne consiste pas davantage dans la souveraineté de la minorité. Supposons un État composé de treize cents citoyens, et parmi eux que les riches, au nombre de mille, dépouillent de tout pouvoir politique les trois cents autres, qui, quoique pauvres, sont libres cependant aussi bien qu’eux, et leurs égaux à tous autres égards que la richesse ; dans cette hypothèse, pourra-t-on dire que l’État est démocratique ? Et de même, si les pauvres en minorité sont politiquement au-dessus des riches, bien que ces derniers soient plus nombreux, on ne pourra pas dire davantage que c’est là une oligarchie, si les autres citoyens, les riches, sont écartés du gouvernement.
Certes il est bien plus exact de dire qu’il y a démocratie là où la souveraineté est attribuée à tous les hommes libres, oligarchie là où elle appartient exclusivement aux riches. La majorité des pauvres, la minorité des riches, ne sont que des circonstances secondaires. Mais la majorité est libre, et c’est la minorité qui est riche.
Aristote, La Politique, Traduction Barthélémy-Saint-Hilaire, Livre VI, ch 3.
Le ciel se rit des prières qu’on lui fait pour écarter de soi les maux dont on persiste à vouloir les causes.
Jacques-Benigne Bossuet
L’humeur injuste et violente de ceux qui gouvernent les hommes est un mal d’ancienne date, pour lequel j’ai bien peur que la nature des choses humaines ne comporte pas de remède ; mais quant à cet esprit de monopole, à cette rapacité basse et envieuse des marchands et des fabricants, qui ne sont, ni les uns ni les autres, chargés de gouverner les hommes, et qui ne sont nullement faits pour en être chargés, s’il n’y a peut-être pas moyen de corriger ce vice, au moins est-il bien facile d’empêcher qu’il ne puisse troubler la tranquillité de personne, si ce n’est de ceux qui en sont possédés.
Adam SMITH, « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » (1776), livre IV Des systèmes d’économie politique.
La justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent céder.
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, V, LXXXIX, cité par Joseph Stiglitz, Le Prix de l’inégalité (2012), p. 68.
« Nous avons dû lutter contre les vieux ennemis de la paix, le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse, l’antagonisme de classe, l’esprit de clan, les profiteurs de guerre. Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons aujourd’hui qu’il est tout aussi dangereux d’être gouverné par l’argent organisé que par le crime organisé ».
Franklin Roosevelt, 31 octobre 1936.
La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une urne, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus puis à se désintéresser, s’abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est action continuelle du citoyen non seulement sur les affaires de l’État, mais sur celles de la région, de la commune, de la coopérative, de l’association, de la profession.
Si cette présence vigilante ne se fait pas sentir, les gouvernements (quels que soient les principes dont ils se recommandent), les corps organisés, les fonctionnaires, les élus, en butte aux pressions de toute sorte de groupes, sont abandonnés à leur propre faiblesse et cèdent bientôt, soit aux tentations de l’arbitraire, soit à la routine et aux droits acquis…
La démocratie n’est efficace que si elle existe partout et en tout temps.
Pierre MENDES-France
Toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens les uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi.
Noam Chomsky.
Sans tendresse, nous sommes en enfer.
Adrienne Rich.
Des villages sans défense sont bombardés depuis les airs, leurs habitants chassés dans la campagne, leurs animaux de travail sont mitraillés, leurs huttes sont détruites par le feu de balles incendiaires : cela s’appelle la pacification.
Politics and the English Language, 1946 [La politique et la langue anglaise, 1946]
« Si vous proférez un mensonge assez gros et continuez à le répéter, les gens finiront par le croire.
Le mensonge ne peut être maintenu que le temps que l’État puisse protéger les gens des conséquences politiques, économiques et/ou militaires du mensonge. Il devient donc d’une importance vitale pour l’État d’utiliser tous ses pouvoirs pour réprimer la dissidence, car la vérité est l’ennemi mortel du mensonge, et donc par extension, la vérité est le plus grand ennemi de l’État.
Joseph Goebbels, Ministre à l’Éducation du peuple et à la Propagande sous le Troisième Reich de 1933 à 1945.
Le but de la propagande est le découragement des esprits.
Quiconque prétend s’ériger en juge de la vérité et du savoir s’expose à périr sous les éclats de rire des Dieux, puisque nous ignorons comment sont réellement les choses, et que nous n’en connaissons que la représentation que nous en faisons.
Albert Einstein.
On mesure le degré de liberté d’une société non pas à la façon dont elle traite les bons citoyens, obéissants et conformistes mais à la façon dont elle traite ses dissidents et ceux qui résistent à l’orthodoxie.
Alexandre Astier.
Proudhoniens et communistes sont également ridicules dans leurs diatribes réciproques et ils ne comprennent pas l’utilité immense de la diversité dans les doctrines. Chaque école, chaque nuance a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire, et si cette multiplicité des systèmes vous semblait funeste, vous méconnaîtriez la plus irrécusable des vérités : La lumière ne jaillit que de la discussion.
Auguste Blanqui (1805-1881), « Maintenant, il faut des armes ».
Donnons au monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais, parce que nous sommes à la tête d’un mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion ; cette religion fût-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. À cette condition, j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non !
Correspondance de Proudhon à Marx (1846).
Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne.
Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.
Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Cela ne me suffit point. La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance.
Je ne nierai pas cependant qu’une constitution semblable ne soit infiniment préférable à celle qui, après avoir concentré tous les pouvoirs, les déposerait dans les mains d’un homme ou d’un corps irresponsable. De toutes les différentes formes que le despotisme démocratique pourrait prendre, celle-ci serait assurément la pire.
Lorsque le souverain est électif ou surveillé de près par une législature réellement élective et indépendante, l’oppression qu’il fait subir aux individus est quelquefois plus grande ; mais elle est toujours moins dégradante parce que chaque citoyen, alors qu’on le gêne et qu’on le réduit à l’impuissance, peut encore se figurer qu’en obéissant il ne se soumet qu’à lui-même, et que c’est à l’une de ses volontés qu’il sacrifie toutes les autres.
Je comprends également que, quand le souverain représente la nation et dépend d’elle, les forces et les droits qu’on enlève à chaque citoyen ne servent pas seulement au chef de l’État, mais profitent à l’État lui-même, et que les particuliers retirent quelque fruit du sacrifice qu’ils ont fait au public de leur indépendance.
Créer une représentation nationale dans un pays très centralisé, c’est donc diminuer le mal que l’extrême centralisation peut produire, mais ce n’est pas le détruire.
Je vois bien que, de cette manière, on conserve l’intervention individuelle dans les plus importantes affaires ; mais on ne la supprime pas moins dans les petites et les particulières. L’on oublie que c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes. Je serais, pour ma part, porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres, si je pensais qu’on put jamais être assuré de l’une sans posséder l’autre.
La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse et elle les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. Elle éteint peu à peu leur esprit et énerve leur âme, tandis que l’obéissance, qui n’est due que dans un petit nombre de circonstances très graves, mais très rares, ne montre la servitude que de loin en loin et ne la fait peser que sur certains hommes. En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens, que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central, de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes, et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité.
J’ajoute qu’ils deviendront bientôt incapables d’exercer le grand et unique privilège qui leur reste. Les peuples démocratiques qui ont introduit la liberté dans la sphère politique, en même temps qu’ils accroissaient le despotisme dans la sphère administrative, ont été conduits à des singularités bien étranges. Faut-il mener les petites affaires où le simple bon sens peut suffire, ils estiment que les citoyens en sont incapables ; s’agit-il du gouvernement de tout l’État, ils confient à ces citoyens d’immenses prérogatives ; ils en font alternativement les jouets du souverain et ses maîtres, plus que des rois et moins que des hommes. Après avoir épuisé tous les différents systèmes d’élection, sans en trouver un qui leur convienne, ils s’étonnent et cherchent encore ; comme si le mal qu’ils remarquent ne tenait pas à la constitution du pays bien plus qu’à celle du corps électoral.
Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs.
Une constitution qui serait républicaine par la tête, et ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m’a toujours semblé un monstre éphémère. Les vices des gouvernants et l’imbécillité des gouvernés ne tarderaient pas à en amener la ruine ; et le peuple, fatigué de ses représentants et de lui-même, créerait des institutions plus libres, ou retournerait bientôt s’étendre aux pieds d’un seul maître.
Alexis de Tocqueville, « De la Démocratie en Amérique, vol II » (Quatrième Partie : Chapitre VI).
En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l’ouvrir. On lui refuse tout, jusqu’à la gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans ; il lui semble qu’il n’en a plus, maintenant qu’il s’est découvert à tous ; car ceux qui le blâment s’expriment hautement, et ceux qui pensent comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s’éloignent.
Il cède, il plie enfin sous l’effort de chaque jour, et rentre dans le silence, comme s’il éprouvait des remords d’avoir dit vrai.
Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », tome 1 – 2ème partie – Chapitre VII DU POUVOIR QU’EXERCE LA MAJORITÉ EN AMÉRIQUE SUR LA PENSÉE
La démocratie est l’organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun.
Marc Sangnier.
Le travail des pauvres est la seule source de toutes les douceurs de l’existence.
Bernard Mandeville (1670-1733)
Les paysans passent, d’ordinaire, pour être malins et rusés ; les candidats, très souvent, pour être stupides. On a écrit là-dessus des romans, des comédies, des traités de science sociale, des statistiques qui, tous, ont confirmé ces deux vérités. Or, il arrive que ce sont les candidats stupides qui, toujours, roulent les paysans malins. Ils ont, pour cela, un moyen infaillible qui ne demande aucune intelligence, aucune étude préparatoire, aucune qualité personnelle, rien de ce qu’on exige du plus humble employé, du plus gâteux serviteur de l’État. Le moyen est tout entier dans ce mot : promettre… Pour réussir, le candidat n’a pas autre chose à faire qu’à exploiter – exploiter à coup sûr – la plus persistante, la plus obstinée, la plus inarrachable manie des hommes : l’espérance. Par l’espérance, il s’adresse aux sources mêmes de la vie ; l’intérêt, les passions, les vices.
On peut poser en principe absolu l’axiome suivant : « Est nécessairement élu le candidat qui, durant une période électorale, aura le plus promis et le plus de choses, quelles que soient ses opinions, à quelque parti qu’il appartienne, ces opinions et ce parti fussent-ils diamétralement opposés à ceux des électeurs. » Cette opération que les arracheurs de dents pratiquent journellement sur les places publiques, avec moins d’éclat, il est vrai, et plus de retenue, s’appelle pour le mandant : dicter sa volonté, pour le mandataire : écouter les vœux des populations… Pour les journaux, cela prend des noms encore plus nobles et sonores… Et tel est le merveilleux mécanisme des sociétés politiques que voilà déjà plusieurs milliers d’années que les vœux sont toujours écoutés, jamais entendus, et que la machine tourne, tourne, sans la plus petite fêlure à ses engrenages, sans le moindre arrêt dans sa marche. Tout le monde est content, et cela va très bien comme cela va.
Ce qu’il y a d’admirable dans le fonctionnement du suffrage universel, c’est que le peuple, étant souverain et n’ayant point de maître au-dessus de lui, on peut lui promettre des bienfaits dont il ne jouira jamais, et ne jamais tenir des promesses qu’il n’est point, d’ailleurs, au pouvoir de quelqu’un de réaliser. Même il vaut mieux ne jamais tenir une promesse, pour la raison électorale et suprêmement humaine qu’on s’attache de la sorte, inaliénablement, les électeurs, lesquels, toute leur vie, courront après ces promesses, comme les joueurs après leur argent, les amoureux après leur souffrance. Électeurs ou non, nous sommes tous ainsi… Les désirs satisfaits n’ont plus de joies pour nous… Et nous n’aimons rien autant que le rêve, qui est l’éternelle et vaine aspiration vers un bien que nous savons inétreignable.
L’important, dans une élection, est donc de promettre beaucoup, de promettre immensément, de promettre plus que les autres. Plus les promesses sont irréalisables et plus solidement ancré dans la confiance publique sera celui qui les aura faites. Le paysan veut bien donner sa voix, c’est-à-dire aliéner ses préférences, sa liberté, son épargne entre les mains du premier imbécile ou du premier bandit venu ; encore exige-t-il que les promesses qu’il reçoit, en échange de tout cela, en vaillent la peine… Il en réclame pour sa confiance, éternelle comme son destin de dupé.
« Que veut le paysan ? me disait, un jour, un député, en veine de franchise. Il veut des promesses, voilà tout. Il les veut énormes, déraisonnables, et en même temps claires… Il ne demande pas qu’on les réalise, sa voracité bien connue ne va pas jusque-là ; il exige seulement de les comprendre. Il est heureux si elles ont trait à sa vache, à son champ, à sa maison. Et s’il peut en parler, le soir, à la veillée, le dimanche, devant le porche de l’église ou au cabaret, comme d’une chose qui pourrait arriver et n’arrivera jamais, il se tient pour satisfait. On peut alors l’écraser d’impôts, doubler les charges qui pèsent sur lui… Lui, sourit d’un air fin, et à chaque contribution nouvelle, à chaque nouvelle tracasserie administrative, il se dit : « C’est bon… c’est bon… allez toujours… J’avons un député qui fera cesser, bientôt, tous ces micmacs. Il l’a promis ! » »
Octave Mirbeau, Les 21 jours d’un neurasthéniques, 1901.
Les véritables dommages sont le fait de ces millions qui ne veulent que « survivre ». Ces braves gens qui ne demandent qu’à ce qu’on les laisse tranquilles. Ceux qui ne veulent pas que leurs petites vies soient dérangées par quoi que ce soit qui les dépasse. Ceux qui n’ont ni camp ni cause. Ceux qui ne réaliseront pas l’ampleur de leurs propres forces, par peur de se confronter à leurs propres faiblesses. Ceux qui n’aiment pas faire de vagues — ni se faire des ennemis. Ceux pour qui la liberté, l’honneur, la vérité, et les principes ne sont que littérature. Ceux qui vivent petit, forment de petits couples, et meurent petit. C’est l’approche réductionniste de la vie : si vous vous faites discrets, vous la garderez sous contrôle. Si vous ne faites pas de bruit, le croque-mitaine ne vous trouvera pas. Mais c’est une illusion, parce qu’ils meurent aussi, ces gens qui enferment leurs esprits dans de minuscules bulles afin de se sentir protégés. Protégés ? ! Mais de quoi ? ! La vie tutoie toujours la mort ; les routes étroites mènent au même endroit que les larges avenues, et une petite bougie se consume tout comme une torche enflammée. Je choisis ma propre façon de brûler.
Sophie Scholl.
« La faim apprivoisera les animaux les plus féroces, elle apprendra la décence et la civilité, l’obéissance et la sujétion aux plus pervers. En général, la faim seule peut éperonner et aiguillonner [les pauvres] pour les faire travailler ; et pourtant nos lois ont dit qu’ils ne doivent jamais avoir faim. Les lois, il faut l’avouer, ont dit, aussi bien, qu’ils doivent être forcés à travailler.
Mais alors la contrainte de la loi est accompagnée de beaucoup de troubles, de violence et de bruit, elle engendre la mauvaise volonté et ne peut jamais être productrice d’un service bon et acceptable, alors que la faim n’est pas seulement un moyen de pression pacifique, silencieux, incessant, mais, comme elle est le mobile le plus naturel d’assiduité et de travail, elle provoque les efforts les plus puissants, et, quand elle est satisfaite par la liberté d’autrui, elle pose des fondations durables et sûres pour la bonne volonté et la gratitude.
L’esclave doit être forcé à travailler, mais l’homme libre doit être laissé à son propre jugement et à sa discrétion, il doit être protégé dans la pleine jouissance de son bien, que ce soit beaucoup ou peu ; et puni quand il envahit la propriété de son voisin. »
Joseph Townsend, penseur important du au XVIIIème, « A dissetation on poor laws » (1786)
Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que « vivre signifie être partisans ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.
L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.
L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité ; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter ; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis ; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques-uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques-uns veulent que cela se produisent, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser.
La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose ; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement : et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu
et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande : et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé ? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien.
La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent, de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre. Ils recommencent ainsi à s’absenter de toute responsabilité. Non bien sûr qu’ils ne voient pas clairement les choses, et qu’ils ne soient pas quelquefois capables de présenter de très belles solutions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requièrent une vaste préparation et du temps. Mais pour être très belles, ces solutions demeurent tout aussi infécondes, et cette contribution à la vie collective n’est animée d’aucune lueur morale ; il est le produit d’une curiosité intellectuelle, non d’un sens aigu d’une responsabilité historique qui veut l’activité de tous dans la vie, qui n’admet aucune forme d’agnosticisme et aucune forme d’indifférence.
Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécialement de ce qu’il n’a pas fait. Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes. Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences viriles de mon bord battre déjà l’activité de la cité future que mon bord est en train de construire. Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques-uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’œuvre intelligente des citoyens. Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques-uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice ; et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.
Je suis en vie, je suis résistant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents.
Antonio Gramsci
Se laver les mains du conflit entre les puissants et les opprimés, ce n’est pas rester neutre, mais prendre parti pour les puissants
(Graffiti peint par Banksy sur un mur de Gaza, la citation est de Paulo Freire).
Rester neutre face à l’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur.
Desmond Tutu
Celui qui accepte passivement le mal est tout autant responsable que celui qui le commet. Celui qui voit le mal et ne proteste pas, celui-là aide à faire le mal.
Martin Luther King
Tu ne dois pas être une victime, tu ne dois pas être un oppresseur, mais avant tout, tu ne dois pas être un spectateur.
Yehuda Bauer
J’ai compris qu’ici personne n’est innocent. L’indifférence a les mains imbibées de sang.
Kenny Arkana
Pas besoin d’une conspiration officielle quand tous les intérêts convergent. Ces gens sont allés dans les mêmes universités et confréries, ils siègent dans les mêmes conseils d’administration, ils fréquentent les mêmes clubs privés. Ils ont des intérêts communs, ils n’ont pas besoin de se réunir, ils savent ce qui est bon pour eux et ils l’obtiennent.
George Carlin.
Vouloir éviter l’inévitable, n’est-ce pas augmenter sa douleur ?
À propos des théories gouvernementales que personne ne peut pas mettre en doute sans être accusé de « conspirationnisme » ou de « confusionnisme » ou de « théorie du complot », etc. :
Une théorie qui n’est réfutable [offre les conditions de sa réfutation] par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut.
Karl Popper.
Comme le soulignait John Stuart Mill, pouvoir critiquer sans aucune crainte les lois de Newton et voir qu’elles résistent à ces critiques est une des raisons de croire aux lois de Newton. Si on poursuivait devant les tribunaux tous ceux qui contestent la validité des lois de la physique, il n’y aurait plus aucune raison d’y croire. La même chose est vraie, a fortiori, pour la sociologie.
Jean Bricmont, la République des Censeurs, 2014 (p24).
Si quelqu’un traite quelqu’un de sophiste, c’est qu’il se sait plus sot. Qui ne peut attaquer le raisonnement, attaque le raisonneur. C’est ici une loi analogue à celle qui fait que l’on se détruit tout entier pour supprimer un mal particulier enchevêtré dans le bien : – Loi de l’expédient.
Paul VALÉRY / Tel Quel / Œuvres II / la Pléiade 1960, p.685
Ne les croyez pas, ne les craignez pas, n’attendez rien d’eux.
A Soljenitsyne
FRESSENNEVILLE. Maison de Monsieur Édouard Riquier, après l’incendie.
Manipuler par l’émotion… le truc qui marche à tous les coups.
La fonction de l’éthique institutionnelle est d’habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd’hui.
Jacques Testart
Juger une personne ne définit pas qui elle est. Cela définit qui vous êtes (en ce moment).
En Iran théocratique, le clergé détermine le choix final qui sera présenté au public. Dans la dictature aristocratique américaine, l’aristocratie fait ce choix.
Le sectarisme, et sa réponse naturelle, l’anti-sectarisme, font tous deux avancer la cause de l’aristocratie, partout. Il ne suffit pas de diviser pour régner. Il faut aussi pervertir les enjeux en créant les antagonismes, pour distraire.
Eric Zuesse
John Dewey définit la comme croyance en la capacité de l’expérience humaine de générer les buts et méthodes qui permettront à l’expérience ultérieure d’être riche et ordonnée, avec la conviction que le processus de l’expérience importe davantage que tel ou tel résultat particulier.
Nicolas Go (spécialiste de la méthode Freinet), « Sans cesse redessiner les gestes d’émancipation ».
Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle Assemblée nationale, pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent.
Pierre Joseph Proudhon, « Confessions d’un révolutionnaire ».
Depuis qu’il n’y a plus de suffrages à vendre, [le peuple romain] n’a cure de rien ; lui qui jadis distribuait les pleins pouvoirs, les faisceaux, les légions, tout enfin, il a rabattu de ses prétentions et ne souhaite plus anxieusement que deux choses : du pain et des jeux !
Juvénal, Satires, traduction Pierre de Labriolle et François Villeneuve, Les Belles Lettres, p.127.
Les riches n’abandonnent leur position que face à une menace sociale. C’est aux gens, pas aux riches, de prendre conscience de ces injustices, et du fait que les oligarques ne méritent pas ces privilèges. Notre regard sur les riches doit changer, il faut en finir avec l’admiration, ou la déférence. On devrait les considérer comme des égoïstes, des antisociaux, les mépriser, et qu’ils le sachent. C’était le cas dans la préhistoire.
Christopher Boehm, un expert des sociétés de cueillette et de chasse, a rassemblé des données sur deux cents sociétés différentes. La plupart étaient extraordinairement égales, basées sur le partage de la nourriture, l’échange de dons. D’après lui, ils maintenaient l’égalité en ridiculisant ceux qui se voulaient supérieurs, ou ils les exilaient, et dans certains cas, ils étaient même tués. Il montre comment ce qu’il appelle des « stratégies contre les dominants » fonctionnaient.
Richard Wilkinson.
La haute classe détient tout l’argent et ne paie aucune taxe, la moyenne classe paie toutes les taxes et fait tout le travail, et les pauvres sont juste là pour les effrayer.
George Carlin.
En se conservant, les élites croient conserver tout ce qu’elles représentent, mais elles ne se demandent jamais si elles sont encore des élites, c’est-à-dire si elles en remplissent les devoirs ; je ne me lasserai point d’insister sur ce point capital. Une société où le prestige ne correspond plus exactement aux services rendus, où les classes dirigeantes reçoivent plus de la communauté qu’elles ne lui donnent, est une société vouée à la ruine.
Georges Bernanos, Lettre aux Anglais, Gallimard, 1949.
Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, parce que le patronat ne désarme jamais.
Ambroise Croizat – ministre du travail et de la sécurité sociale de 1945 à 1947.
La seule chose qui rende légales les décisions unilatérales du gouvernement, c’est la constitution, que seuls peuvent modifier ceux-là même qui en usent ou abusent.
Quand un peuple est privé du droit légitime d’écrire la loi des lois Quand un peuple est privé du droit légitime d’écrire lui-même les lois auxquelles il acceptera de se soumettre
Quand un peuple est contraint, via l’élection, de se donner des maîtres, qu’il ne pourra pas contrôler, mais qui le contraindront -&gt ; Un tel peuple ne dispose plus, pour se faire entendre :
que du droit naturel — mais vain — d’implorer via des pétitions que du droit naturel de s’exprimer dans la rue que du droit, certes désagréable, mais légitime, légitime car ultime recours, de pratiquer la grève.
Monsieur Manuel Valls, premier ministre, qui dut faire usage du 49.3 pour faire valoir sa volonté Monsieur Manuel Valls, qui accuse la rue Monsieur Manuel Valls, qui accuse la grève Qui use quant à lui de la force armée
Monsieur manuel Valls pratique la surdité volontaire
Son action est légale, mais illégitime Son Verbe est irrecevable.
Ce personnage, et si ce n’était lui ce serait un autre, Se fonde sur un droit édifié malgré le peuple de France, et contre lui. Un droit construit pour protéger la décision du petit nombre, au mépris du grand nombre.
Cela s’appelle, fallacieuse dénomination, la démocratie. Alors qu’en démocratie réelle, jamais un peuple n’aurait à s’insurger : il lui suffirait de se concerter.
Ana Saillans, juin 2016
« En réalité, nous avons pratiquement tous peur. Vos parents ont peur, vos éducateurs ont peur, les gouvernements et les religions ont peur que vous deveniez un individu à part entière, car ils veulent tous que vous restiez bien à l’abri au sein de la prison que sont les influences de l’environnement et de la culture.
Mais seuls les individus qui brisent le carcan des schémas sociaux en les comprenant, et qui cessent par conséquent d’être prisonnier du conditionnement de leur propre esprit — seuls ceux-là sont en mesure de faire éclore une nouvelle civilisation, et non ceux qui ne font que se conformer aux schémas en place, ou qui résistent à un moule donné parce qu’ils ont été moulés dans un autre.
La quête de la vérité ne consiste pas à demeurer dans la prison, mais plutôt à comprendre la prison et à s’en échapper — et ce mouvement vers la liberté crée une nouvelle culture, un monde différent. »
« Ma réponse aux «  », en particulier de « RésistanceS » :
À chaque époque, il existe des libres penseurs, c’est-à-dire des gens qui n’appartiennent à aucune secte, n’adhèrent à aucune religion, s’intéressent aux faits avant de parler de valeurs, jugent de la vérité d’une opinion indépendamment de la personne qui l’énonce, qui écoutent différents points de vue, hésitent, doutent et discutent avec tout le monde. Ils pensent que chacun a le droit d’exprimer son opinion.
En face d’eux, il y a les fanatiques, les cléricaux, les obscurantistes, qui font exactement le contraire. Ils tiennent (plus ou moins) à jour leurs fiches, surveillent qui parle avec qui et lancent des campagnes de haine et de diffamation contre les libres penseurs. Ils censurent tout ce qu’ils peuvent. Ils croient incarner la lutte du Bien contre le Mal.
Malheureusement, de nos jours, les fanatiques, les cléricaux et les obscurantistes ne parlent que de démocratie et de droits de l’homme, de lutte contre la haine, l’extrême-droite, le racisme et l’antisémitisme.
Cela a pour effet d’égarer un certain nombre d’esprits faibles qui se pensent comme étant de gauche tout en n’étant que des victimes de l’illusion consistant à croire que l’on appartient au camp du Bien et qui se privent et tentent de priver les autres des ressources de l’esprit critique. »
Jean Bricmont, juin 2016
« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »
François Mitterrand, cité par Georges-Marc Benhamou dans son livre « Le dernier Mitterrand »
« Si vous n’êtes pas en révolte, si vous ne faites qu’accepter votre environnement, il se fait une sorte de paix, mais c’est la paix de la mort ; alors que si vous luttez pour vous dégager de cet environnement et pour trouver vous-mêmes ce qui est vrai, vous découvrez une autre forme de paix qui n’est pas une simple stagnation. Il est essentiel de se battre contre son environnement. Il le faut. La paix est donc sans importance, ce qui compte, c’est de comprendre cet environnement et de vous y arracher : c’est de là que vient la paix. Mais si vous cherchez la paix en vous contentant d’accepter votre environnement, vous allez vous laisser endormir, et dans ce cas-là, autant mourir. Voilà pourquoi dès le plus jeune âge vous devriez avoir en vous un sentiment de révolte, sinon vous ne ferez que dépérir. »
« Je suis convaincu par l’expérience que rien n’est plus nuisible au développement de l’enfant que les interrogations isolées et les rapports de chef à subordonné entre le maître et l’élève, et pour moi rien n’est plus révoltant qu’un spectacle pareil. (…) Les visites à l’école de , qui d’un côté, ont beaucoup nui aux études, de l’autre m’ont été très utiles. Elles m’ont définitivement convaincu que la récitation des leçons et les examens sont les restes de la superstition de l’école du Moyen-âge, et sont absolument nuisibles et en contradiction avec les idées modernes. (…) Il est impossible, et pour le maître et pour l’étranger, de résumer toutes les connaissances de l’élève, de même qu’il est impossible de résumer les connaissances d’un homme en n’importe quelle branche. Si l’on menait un homme de quarante ans, intelligent, à l’examen de géographie, ce serait aussi stupide et étrange que de mener à un pareil examen un enfant de dix ans. L’un et l’autre ne peuvent que répondre par cœur et, en une heure, il est impossible d’apprécier leurs connaissances réelles. Pour connaître ce que sait chacun d’eux il faut passer avec eux des mois entiers. Là où sont introduits les examens (j’entends par là toute obligation de répondre aux questions posées), apparaît un nouvel objet, tout à fait inutile et qui exige un travail particulier, des capacités particulières, et cet objet s’appelle la préparation aux examens ou à la leçon. Un élève du lycée apprend l’histoire, les mathématiques, et, principalement, l’art de répondre aux examens. Je ne considère pas cet art comme un objet d’enseignement utile. (…) Si un étranger désire apprécier le degré de connaissance de mes élèves, qu’il vive avec nous et étudie les résultats et les applications pratiques de ce que nous savons. Il n’y a pas d’autre moyen, et tous les examens ne sont que tromperie, mensonge et font obstacle à l’enseignement. »
Léon Tolstoï.
 ! ! ! L’erreur de Charles De Gaulle, selon Machiavel ! ! !
« Un prince doit avoir assez de sagesse et de vertu pour ne pas laisser comme héritage à un autre l’autorité dont il s’était emparé, parce que les hommes ayant plus de penchant au mal qu’au bien, son successeur pourrait user ambitieusement du pouvoir dont lui-même ne s’était servi que d’une manière vertueuse »
Nous la payons cher.
Ana Saillans (2016)
« Le peuple est las des sauveurs ; il entend dorénavant discuter leurs actes ».
Journal Le Prolétaire. 1871.
« Il y a dans la Constitution du 24 juin I793 un article que je trouve tout à fait délicieux : « La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent. » (Article 9.) »
Catherine Baker, « Insoumission à l’école obligatoire » (1995), p22.
« La discipline fabrique des individus ; elle est la technique spécifique d’un pouvoir qui se donne les individus à la fois pour objets et pour instruments de son exercice »
Michel Foucault, « Surveiller et punir » (1975).
Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques.
Il l’est d’autant moins que l’inconscience, les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, es préjugés en un mot soustraits à l’examen, y sont au contraire prépondérants.
Émile Durkheim, « Leçons de sociologie » (1950), p 123.
Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue.
Dom Helder, curé de son état, pacifiste convaincu.
La reconnaissance des droits de l’homme par l’État moderne a la même signification que la reconnaissance de l’esclavage par l’État antique… L’homme de la société bourgeoise y est là un être atomisé, rattaché à autrui par le seul lien de son propre intérêt… esclave du travail et du profit, esclave de son besoin égoïste et du besoin égoïste d’autrui…
Marx – Engels, « La Sainte Famille »
Chercher à comprendre, c’est commencer à désobéir.
« La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres ».
Citation qui est en fait une phrase déformée et interprétée hors de son contexte politique, au sortir de la guerre. Dans sa version originale cette citation prend un tout autre sens et a surtout une toute autre portée politique et démocratique que la version tronquée connue de tous.
« Beaucoup de formes de gouvernement ont été testées, et seront testées dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps ; mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions de ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres.
Un groupe d’hommes qui a le contrôle de la machine et une majorité parlementaire a sans aucun doute le pouvoir de proposer ce qu’il veut sans le moindre égard pour le fait que le peuple l’apprécie ou non, ou la moindre référence à sa présence dans son programme de campagne.
Le parti adverse doit-il vraiment être autorisé à faire adopter des lois affectant le caractère même de ce pays dans les dernières années de ce Parlement sans aucun appel au droit de vote du peuple, qui l’a placé là où il est ? Non, Monsieur, la démocratie dit : « Non, mille fois non. Vous n’avez pas le droit de faire passer, dans la dernière phase d’une législature, des lois qui ne sont pas acceptées ni désirées par la majorité populaire. […] »
W Churchill, discours du 11 novembre 1947.
Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.
Lettre de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris, aux policiers le 29 mai 1968
Prendre soin de la vie et de l’humain, avec une infinie tendresse et une obstination sans faille, est, aujourd’hui, la condition de toute espérance.
Sachons qu’un seul sourire échangé, un seul geste d’apaisement, aussi minime soit-il, peut encore, contre tous les fatalismes, contribuer à nous sauver de la barbarie…
Philippe Meirieu.
Se rencontrer soi-même à travers les autres dans une fermeture qui ne reproduit que soi-même n’a aucun intérêt.
C’est dans la divergence et dans la rencontre que la fertilité et l’avancement peuvent se produire.
Francis Cousin.
Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu’ils apprennent une fois qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens. »
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur les sciences et les arts » (1750).
Avec beaucoup de douceur, Spartacus le presse : « Je dirai un mot et puis tu diras un mot. Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas seuls. Avons-nous fait des choses terribles pour qu’on nous amène ici ? Il ne faut pas que nous ayons honte et que nous nous haïssions l’un l’autre. Tout homme possède un peu de force, un peu d’espoir, un peu d’amour. Ce sont comme des graines plantées dans le cœur de tous les hommes. Mais celui qui les garde pour soi, il les voit se dessécher et mourir très vite. Si, par contre, il donne sa force, son espoir et son amour à d’autres, alors il en retrouve des réserves inépuisables. Il n’en manquera plus jamais et sa vie vaudra la peine d’être vécue. Et crois-moi, gladiateur, la vie est la meilleure chose qui existe au monde. Nous le savons. Nous sommes des esclaves. Nous n’avons rien d’autre que la vie, nous savons donc ce qu’elle vaut. Les Romains possèdent tant d’autres choses que la vie pour eux n’a pas grand sens. Ils jouent avec elle. Mais nous, nous prenons la vie au sérieux, et c’est pourquoi nous devons nous efforcer de ne pas être seuls. Tu es trop seul, gladiateur. Parle-moi un peu. »”
Dans une Rome ravagée par la corruption et l’arbitraire, où les puissants s’engraissent sur le dos des esclaves qui meurent dans les champs et les mines, un fils et petit-fils d’esclaves, Spartacus, se met dans l’esprit de changer le monde. À la tête d’une troupe d’opprimés galvanisés par la légitimité de leur révolte et surpris par leur propre force, il fera trembler Rome au cours d’une véritable guerre qui durera deux ans. Ni naïf, ni dogmatique, “Spartacus” rappelle avec vigueur et lucidité que rien ne justifie d’accepter indéfiniment l’injustice. Et qu’un soulèvement est si vite arrivé…
de couverture de Spartacus, de Howard Fast (1951, Agone).
Toute constitution, toute loi expire naturellement après une période de dix-neuf années. Maintenir leur empire passé ce terme, c’est un acte de force et non de droit.
Thomas Jefferson à James Madison, Paris, le 6 septembre 1789
Qui s’instruit sans agir, laboure sans semer.
La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire.
Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932.
Face au fascisme on ne pense plus ; il ne faut plus penser — c’est tabou.
L’antifascisme est une forme plus évoluée, plus subtile que l’antisémitisme, mais pas moins contre-révolutionnaire.
Il crée une attitude de réflexe et de haine.
Face au fascisme, tout est permis : les crapuleries, le mensonge, le truquage, le lynchage, l’appel à l’État.
L’antisémitisme fonctionnait aussi bien contre l’épicier du coin que contre le « judéo-bolchévisme », le « judéo-capitalisme »…
La capacité d’assimilation du terme fascisme sera encore plus vaste : tout ce qui dérange et tout ce qu’on ne veut pas comprendre devient du « fascisme ».
La seule attitude révolutionnaire possible n’est pas d’en rajouter dans l’antifascisme, de voir du fascisme partout comme le font les gauchistes.
Il n’y a pas de monstres en face de nous.
Nos ennemis, ce sont des rapports sociaux, même si ce sont des hommes qui les défendent et que nous devons affronter.
C’est en s’attaquant à l’argent et à l’État que l’humanité pourra non pas accéder à un impossible paradis, mais se constituer en communauté.
Groupes radicaux pour l’abolition de l’argent et de l’État
« L’antifascisme est le pire produit du fascisme.
Dans la trajectoire que Karl Marx a positionné au sein de la Première Internationale et dans les groupes radicaux qui ont suivi, l’idée essentielle est qu’il ne s’agit pas d’amender et d’améliorer l’esclavage salarial mais de le détruire, qu’il ne s’agit pas d’amender et d’organiser autrement la domination étatique mais qu’il s’agit de la détruire.
L’antifascisme policier de théâtre a pour présupposé l’idée que il ne s’agit pas de détruire l’état, qu’il ne s’agit pas de détruire le salariat, mais qu’il existerait des fractions capitalistes plus dangereuses que d’autres.
L’idée mythologique, cette gigantesque schizophrénie, c’est que le fascisme est le pire ennemi.
La fonction de l’antifascisme est de détruire les luttes prolétaires radicales pour les amorcer, les enfermer, et les attacher à l’appareil d’État.
La paranoïa policière et la schizophrénie militaire du Capital rentre et absorbe tous ces groupes antifa : ils sont chasseurs de faf comme certains étaient chasseurs de nazis.
Ils ne se battent pas pour détruire la marchandise, l’État et l’argent ; ils se battent contre le fascisme.
Dire « Je suis antifa » alors que le fascisme est mort structurellement depuis 1945 et que de la guerre du Viêt Nam en passant par les millions d’enfants irakiens massacrés, toutes les grandes industries massacrantes de la modernité sont démocratiques, c’est non seulement ne rien comprendre, mais c’est montrer qu’on est un valet du capitalisme.
La seule chose dont le système du fétichisme de la marchandise a peur, c’est la conscience radicale anti-marchande et anti-étatique qui ne veut pas améliorer l’esclavage salarial mais l’abolir.
Tous ces gens qui se disent antifa, qu’est-ce qu’ils nous disent ? Ils nous disent, ah bah l’abolition du salariat on verra plus tard.
Aujourd’hui, la crise du Capital en France est en train de déstructurer l’intégralité des vies humaines, des vies individuelles, des vies collectives.
On devrait imaginer qu’il y ait des chasseurs de Hollande, des chasseurs de Valls, des chasseurs de Gattaz, des chasseurs de toute cette clique capitaliste qui est en train d’organiser un sur-servage contemporain.
Être antifa, ça coûte pas cher, ça plaît au ministère de l’intérieur et ça permet d’organiser de grandes dérivations pour que les problèmes ne soient pas posés. »
Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires.
George Orwell
C’est parmi les plus brillants des insurgés que se trouvent les futurs maîtres.
Ana Sailland
Pourquoi nous voulons abolir le délit d’opinion ?
La liberté d’expression est une valeur humaine dans sa liberté même de dire l’inhumain. Les opinions racistes, xénophobes, sexistes, sadiques, haineuses, méprisantes ont autant le droit de s’exprimer que les nationalismes, les croyances religieuses, les idéologies sectaires, les clans corporatistes qui les encouragent ouvertement ou sournoisement selon les fluctuations de l’ignominie démagogique. Les lois qui les répriment, telle, en France, la loi Gayssot de 1990, s’en prennent au « puéril revers des choses » sans toucher aux causes. Elles exorcisent le mal au lieu de le prévenir et de le guérir. Elles substituent la sanction à l’éducation. Ce ne sont pas les propos qui doivent être condamnés, ce sont les voies de fait. Ce ne sont pas les discours ignominieux du populisme qui doivent faire l’objet de poursuites sans quoi il faudrait dénoncer aussi leur imprégnation sournoise et leur présence masque dans les déclarations démagogiques de la politique clientéliste et bien pensante , ce sont les violences l’encontre des biens et des personnes, perpétrées par les sectateurs de la barbarie.
Le sens commun montre qu’il est inconséquent d’interdire Mon Combat de Hitler, Bagatelles pour un massacre de Céline, les Protocoles des sages de Sion, ou les ouvrages révisionnistes, et de tolérer par ailleurs les propos misogynes de Paul de Tarse et du Coran, les diatribes antisémites de saint Jérôme et de Luther, un livre truffé d’infamies comme la Bible, l’exhibition complaisante des violences qui forment la matière ordinaire de l’information, l’affichage omniprésent du mensonge publicitaire et tant de contrevérités historiques, entérinées par l’histoire officielle. Mieux vaut ne pas l’oublier : une fois instaurée, la censure ne connaît pas de limites, car la purification éthique se nourrit de la corruption qu’elle dénonce.
On ne combat pas et on ne décourage pas la bêtise et l’ignominie en leur interdisant de s’exprimer : la meilleure critique d’un état de fait déplorable consiste à créer la situation qui y remédie. La bêtise, l’infamie, la pensée ignoble sont les sanies d’une sensibilité blessée. Les empêcher de s’écouler, c’est envenimer la blessure au lieu d’en diagnostiquer les causes afin d’y porter remède. Si nous ne voulons pas qu’une aberration finisse par infecter le tissu social comme une tumeur maligne, nous devons la reconnaître pour ce qu’elle est : le symptôme d’un malaise dans l’individu et dans la société.
Ce n’est pas le symptôme qui est condamnable, c’est notre peu  d’empressement à éradiquer des conditions qui propagent le prurit, l’abcès, la peste. Au souci d’écraser l’infâme, mieux vaut seconder le désir de vivre mieux c’est à dire plus humainement.
Raoul Vaneigem – Rien n’est sacré, tout peut se dire.
Source : Fakir, le journal fâché avec tout le monde. Ou presque.
Le chaos du monde ne naît pas de l’âme des peuples, des races ou des religions, mais de l’insatiable appétit des puissants. Les humbles veillent. Le Saker francophone
Si la tyrannie et l’oppression viennent sur cette terre, ce sera sous le couvert de la lutte contre un ennemi étranger. La perte de nos libertés intérieures est à imputer aux dispositions contre le danger, réel ou imaginaire, de l’étranger.
James Madison.
Une mauvaise herbe est une plante dont on n’a pas encore trouvé les vertus.
Ralph Waldo Emerson.
Renvoyer aux pouvoirs leur image vraie qu’ils refusent de voir pour se sentir légitimes à mal faire :
L’habitude commence comme un fil de soie et devient vite comme un câble d’acier.
Proverbe espagnol.
La prise de décision consensuelle est typique des sociétés au sein desquelles on ne voit aucun moyen de contraindre une minorité à accepter une décision majoritaire, soit parce qu’il n’existe pas d’État disposant du monopole de la coercition, soit parce qu’il ne manifeste aucun intérêt ni aucune propension à intervenir dans les prises de décisions locales.
S’il n’y a aucun moyen de forcer ceux qui considèrent une décision majoritaire comme désastreuse à s’y plier, alors la dernière chose à faire, c’est d’organiser un vote.
Ce serait organiser une sorte de compétition publique à l’issue de laquelle certains seraient considérés comme des perdants. Voter serait le meilleur moyen de provoquer ces formes d’humiliation, de ressentiment et de haine qui conduisent au bout du compte à la destruction des communautés.
David Graeber.
Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va.
Le 16 décembre 1791 aux Jacobins, Brissot faisait l’apologie de la guerre : il fallait détruire Coblence !
lui répondit deux jours plus tard à la seule tribune qui lui était désormais ouverte. À tous ceux qui avaient dépeint la gloire des expéditions militaires, il en montre toute l’horreur : souffrances, gaspillage de fonds publics, militarisation de la société :
« Tout cela pourquoi ? Pour exporter la Révolution française ? Nullement, personne n’aime les missionnaires armés. Pour la liberté ? Pas du tout. La guerre fait le lit du despotisme. ».
Benjamin Landais, Aymeric Monville et Pierre Yaghlekdjian, « L’idéologie européenne » (2008) p 200.
La morale collective actuelle nous fait croire que l’important, c’est de l’emporter sur les autres, de lutter, de gagner. Nous sommes dans une société de compétition, mais un gagnant est un fabricant de perdants. Il faut rebâtir une société humaine où la compétition sera éliminée. Je n’ai pas à être plus fort que l’autre. Je dois être plus fort que moi grâce à l’autre.
Albert Jacquard (La relève et la peste).
La force de la Constitution réside entièrement dans la détermination de chaque citoyen à la défendre.
Les droits constitutionnels ne seront préservés que si chaque citoyen, pour la part qui lui revient, se sent personnellement investi de la mission de les défendre.
Citation attribuée à Albert Einstein (mais je ne retrouve pas la source)
… Qu’une association d’hommes d’affaires, une foule des émi­grés de tous les pays… jetés éperdument dans la lutte pour le dol­lar, se sentent tout à coup transportées du désir de lancer des tor­pilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sur les colonnes ennemies, c’est une preuve que la lutte désordon­née pour la production et l’exploitation des richesses entretient l’usage et le goût de la force brutale, la violence industrielle engen­dre la violence militaire et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang.
La fureur coloniale n’est qu’une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes…
L’ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle…
Anatole France, « Sur la pierre blanche » (1903), cité dans « L’idéologie européenne » de Landais, Monville et Yaghlekdjian (2008).
L’humanité n’a pas l’argent pour extraire de l’eau de zones arides, mais elle a de l’argent pour chercher de l’eau sur Mars. La question est : « Existe-t-il une forme de vie intelligente sur la terre ? »
La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre, elle est la reconnaissance du principe qu’une partie de la vérité m’échappe.
Paul Ricoeur
Le journaliste est celui « qui imprime ce que les autres n’aimeraient pas voir imprimé ; tout le reste n’est que relations publiques »
« Ce système représentatif, par une sorte d’escamotage métaphysique, est proclamé de nos jours comme une empreinte exacte des volontés individuelles, comme une si juste image de soi-même qu’un petit nombre d’élus peuvent raisonnablement et légitimement disposer des personnes et des biens de toute une nation ; qu’ils le peuvent indéfiniment et de la même manière que cette nation aurait droit de le faire si tous les particuliers dont elle se trouve composée étaient consultés un à un. Quel abus du mot représentatif ! […] Rien ne prouve plus, ce me semble, combien la nation française est encore à son enfance politique, que sa respectueuse adhérence à une servitude sans exemple. »
Necker, « De la Révolution française ».
La fleur de lotus vient au milieu de la boue.
Proverbe japonais.
« La plus grande menace pour le journalisme d’investigation, ce sont les autres journalistes d’investigation »
« Je m’excuse d’avance pour ce que je vais dire. En tant que spécialiste de la technologie, j’imagine que vous vous attendez tous à ce que je vous parle de technologie mais en fait je vais vous parler d’autre chose. J’ai envie de vous parler de la plus grande menace pour le journalisme d’investigation, et ce sont les autres journalistes d’investigation. »
« Et comme il est important de donner des noms, je tiens donc à remercier le sponsor Der Spiegel, “qui n’a pas peur de la vérité” [la devise de l’hebdomadaire allemand]. Je pense qu’il est important de dire, Michael Sontheimer, que quand tu me traites de , ça me brise le cœur parce qu’on a bossé ensemble, mais pire que ça, ça me brise le cœur parce que tu me fais encourir le danger d’être mise en prison pour le reste de ma foutue vie. » [Ce qualificatif de «  » aurait pu mettre en grave danger les donneurs d’alerte, puisqu’il les excluait du milieu journalistique et de la protection juridique qui en découle].
Tout ce qui nous effrayait du socialisme — perdre nos maisons, nos épargnes, et être forcés de travailler pour un salaire minable sans avoir de pouvoir politique — s’est réalisé grâce au capitalisme.
Bernie Sanders, candidat démocrate à la présidentielle US, 2016.
On a trouvé le chaînon manquant entre le singe et l’homme : c’est nous.
La plupart des gens préféreraient mourir que de réfléchir. C’est ce qu’ils font, d’ailleurs.
Bertrand Russel.
Celui dont le pied glisse montre le chemin à beaucoup.
Proverbe turc.
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.
Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.
On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.
Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.
Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir. »
Serge Carfantan, Leçon n°63, « Sagesse et révolte ».
Choisir un homme, fût-il le meilleur, au lieu de choisir une politique, c’est abdiquer.
Pierre Mendès-France (1907-1982)
Léon Tolstoï
– « Si quelqu’un aspire à une vie vertueuse, son premier acte doit être de s’abstenir de faire du mal aux animaux ».
– « De tuer les animaux à tuer les hommes il n’y a qu’un pas, tout comme de faire souffrir les animaux à faire souffrir les hommes. »
– « L’homme peut vivre et rester en bonne santé sans avoir besoin de tuer des animaux pour s’alimenter. Par conséquent, se nourrir de viande rend co-responsable de l’assassinat d’animaux perpétré juste pour satisfaire notre palais. Agir de cette façon est immoral. C’est un fait tellement simple et il n’est sans doute pas possible de ne pas être d’accord. »
– « Si l’homme cherche sérieusement et honnêtement la voie de la morale, la première chose qu’il doit abandonner est la consommation de viande. »
– « Le végétarisme vaut comme critère de base avec lequel nous pouvons reconnaître si l’homme aspire sérieusement à une perfection morale. La nourriture carnée est un résidu primitif ; le passage à une alimentation végétarienne est la première manifestation de l’instruction. »
Non jamais la Cour et ses serviteurs ne vous trahiront dans le sens grossier et vulgaire, c’est-à-dire assez maladroitement pour que vous puissiez vous en apercevoir assez tôt pour que vous soyez encore à temps de réparer les maux qu’ils vous auront faits. Mais ils vous tromperont, ils vous endormiront, ils vous épuiseront : ils vous amèneront par degrés au dernier moment de votre agonie politique ; ils vous trahiront avec art, avec modération, avec patriotisme ; ils vous trahiront lentement, constitutionnellement, comme ils ont fait jusqu’ici.
Robespierre, janvier 1792.
Le futur, ce n’est pas ce qui va nous arriver, le futur, c’est ce que nous allons faire.
L’ennemi est un choix, pas une donnée.
Pierre Conesa, La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi (2014)
Ne soyez jamais certains de rien.
Bertrand Russell
La vie est courte. Transgressez les règles, pardonnez rapidement, embrassez lentement, aimez véritablement, riez sans contrôle et ne regrettez jamais quelque chose qui vous a fait sourire.
Mark Twain.
Convaincre des gens de faire quelque chose, mais les convaincre par l’exposé de la situation, par la prise de conscience du réel, nullement par des règlements. Il ne s’agit pas d’obliger les personnes à agir, mais de les informer de certaines réalités et de les amener à constater qu’il est de leur intérêt, qu’il est de leur nature, d’agir dans certaines directions et selon telles méthodes.
Fourastié et Courthéoux (1963).
« Les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les États. […] L’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. Heureusement. »
Bernard Arnault, baron voleur, première fortune de France.
Dans les États qui juxtaposent à la puissance législative des Chambres la possibilité de demandes populaires de référendums, c’est le peuple qui monte au rang suprême par l’acquisition du pouvoir de prononcer le rejet ou l’adoption définitive des décisions parlementaires.
Du coup le Parlement se trouve ramené au rang de simple autorité : il ne représente plus la volonté générale que pour chercher et proposer l’expression qu’il convient de donner à celle-ci ; il ne remplit ainsi qu’office de fonctionnaire.
Le véritable souverain c’est alors le peuple.
Carré de Malberg, dans un article de 1931 « Référendum Initiative populaire », cité Dans « La démocratie locale et le référendum » de Marion Paoletti, chez l’Harmattan page 89.
La nation choisit son maître, puis elle se tait. Par l’élection elle démissionne aussitôt d’un pouvoir qu’elle n’a possédé que l’éclair d’un instant. Cet acte d’abdication accompli, le peuple, s’il reste dans la légalité, est tout aussi passif que sous le règne d’un monarque absolu. Bernard Charbonneau, « L’État » (1949).
« Dans le cas de la création monétaire l’avantage serait toujours pour ceux qui émettraient la monnaie de crédit ; et comme le gouvernement représente la nation, la nation aurait épargné l’impôt, si elle, et non la banque, avait fait elle-même l’émission de cette monnaie… Le public aurait un intérêt direct à ce que ce fût l’État, et non une compagnie de marchands ou de banquiers, qui fit cette émission ».
David Ricardo, Principes d’économie politique (1817).
« Je prétends que, dans la conjoncture actuelle, à condition d’entourer l’opération de garde-fous, l’émission de monnaie ex nihilo par la Banque de France, sans qu’existe aucune créance en contrepartie, est indispensable pour sortir notre économie de son anémie. (…)
Il s’agirait de fournir aux ménages un pouvoir d’achat supplémentaire, qui n’alourdisse en rien les coûts de production. (…)
Cette monnaie ne pourrait être remise au Trésor, ce que les accords européens interdisent. (…)
C’est donc directement aux habitants du territoire français que la monnaie créée devra aller. (…)
Le mot capitation désignant un impôt uniforme prélevé par tête d’habitant, l’allocation versée serait une capitation inversée. (…) 1000 ou 2000 frs. seraient versés à toute personne résidente, quel que soient son âge et ses revenus. La Banque (centrale) réserverait le droit de renouveler ou non l’opération si la conjoncture le demande. »
Jean-Marcel Jeanneney, Fondateur de l’OFCE, « Écoute la France qui gronde » (1995).
Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574.
On n’est pas moins fautif en ne faisant pas ce qu’on doit faire qu’en faisant ce qu’on ne doit pas faire.
Marc Aurèle
Ils sont un millier à couper les branches du mal, mais un seul s’attaque aux racines.
Henry David Thoreau
Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie.
Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. C’est que le pouvoir est maudit, et c’est pour cela que je suis anarchiste.
Louise Michel, La Commune : Histoire et souvenirs.
On s’est souvent demandé pourquoi, parmi tous les membres du gouvernement, dont pas un ne se montrait à la hauteur des circonstances, Paris eut surtout horreur de Jules Ferry, c’est surtout à cause de son épouvantable duplicité.
Louise Michel, La Commune : Histoire et souvenirs.
Le drapeau noir crêpé de sang de ceux qui veulent vivre en travaillant, ou mourir en combattant, effraie ceux qui veulent vivre du travail des autres.
Extrait des de Louise Michel (1830-1905).
L’oiseau ne bâtit guère dans les mêmes conditions son nid une première fois brisé ; l’animal chassé, s’il échappe au piège ou aux chiens, n’est pas dupe une seconde fois. Les hommes seuls subissent éternellement les mêmes douleurs, n’ayant jamais voulu changer les conditions qui les produisent.
Louise Michel, Prise de possession(1890).
Les gouvernements protègent et récompensent les hommes à proportion de la part qu’ils prennent à l’organisation du mensonge.
Léon Tolstoï, « L’esclavage moderne » sur la destruction nécessaire des gouvernements, 1900.
Je suis citoyen des États-Unis et j’ai une part de responsabilité dans ce que fait mon pays. J’aimerais le voir agir selon des critères moraux respectables. Cela n’a pas grande valeur morale de critiquer les crimes de quelqu’un d’autre – même s’il est nécessaire de le faire, et de dire la vérité. Je n’ai aucune influence sur la politique du Soudan, mais j’en ai, jusqu’à un certain point, sur la politique des États-Unis.
Noam Chomsky, The Guardian, 20 janvier 2001.
Tout mouvement de libération de l’homme ne saurait plus passer maintenant que par une déscolarisation.
Ivan Illich
Un peuple qui élit des corrompus […] des voleurs et des traîtres n’est pas victime, il est complice.
George Orwell.
À présent domine en France une forme abâtardie de la pensée de Nietzche (il en aurait d’ailleurs été le premier horrifié) qui invite continuellement le lecteur à remplacer la question « Que dit-il ? » par « Qui parle ? » (Certains se sont même spécialisés – sous le masque de « l’antifascisme » – dans cet exercice purement ).
À tel point qu’on peut se demander combien de critiques professionnels seraient encore capables, de nos jours, de juger la valeur philosophique ou littéraire d’un texte anonyme – autrement dit d’un texte dont il leur serait impossible, par définition, de prétendre connaitre à l’avance les sombres arrière-pensées. »
Jean-Claude Michéa, La gauche et le peuple, 2014.
Si vous voulez que la vérité se révèle à vous, ne soyez jamais pour ou contre.
La lutte entre “pour” et “contre” est la pire maladie de l’esprit
Maître Sengcan (maître bouddhiste, VI s. av. JC)
La désobéissance civile n’est pas notre problème.
Notre problème c’est l’obéissance civile.
Notre problème, ce sont les gens qui obéissent aux diktats imposés par les dirigeants de leurs gouvernements et qui ont donc soutenu des guerres. Des millions de personnes ont été tuées à cause de cette obéissance.
Notre problème, c’est l’obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravagent le monde.
Notre problème, c’est que les gens soient obéissants alors que les prisons sont pleines de petits voleurs et que les plus grands bandits sont à la tête du pays.
C’est ça notre problème.
Howard Zinn.
La pire séduction du mal, c’est la provocation au combat.
Il existe deux ensembles de principes. Les principes de pouvoir et de privilège et les principes de vérité et de justice.
Si vous courez après le pouvoir et les privilèges, ce sera toujours au détriment de la vérité et de la justice.
Noam Chomsky.
Qu’est-ce que le fascisme ?
(George Orwell, À ma guise, 24 mars 1944)
De toutes les questions de notre époque qui demeurent sans réponse, la plus importante est peut-être : « Qu’est-ce que le fascisme ? »
Un institut de sondage américain a récemment posé cette question à une centaine de personnes et obtenu des réponses allant de « C’est la démocratie parfaite » à « C’est le mal absolu. » Chez nous, si on demande à un individu ordinaire qui réfléchit un peu de définir le fascisme, il répondra généralement en désignant les régimes allemand et italien. Mais cela reste très insatisfaisant, car même les principaux États fascistes diffèrent grandement les uns des autres dans leur organisation comme dans leur idéologie.
Il est difficile, par exemple, de faire entrer dans le même cadre l’Allemagne et le Japon, et c’est plus difficile encore avec certains petits États qu’on peut qualifier de fascistes. On admet généralement, par exemple, que le fascisme est, par nature, belliqueux, qu’il se développe dans une atmosphère d’hystérie guerrière et ne peut régler ses problèmes économiques que par les préparatifs de guerre ou des conquêtes. Pourtant, ce n’est manifestement pas le cas du Portugal, ni des diverses dictatures sud-américaines. Il y a aussi l’antisémitisme, qui est censé être une des marques distinctives du fascisme ; mais certains mouvements fascistes ne sont pas antisémites. Les controverses savantes, dont les revues américaines se font l’écho depuis des années, n’ont même pas permis de déterminer si le fascisme est ou non une forme du capitalisme. Pourtant, quand nous appliquons le terme « fascisme » à l’Allemagne, au Japon ou à l’Italie de Mussolini, nous savons à peu près ce que nous entendons par là. C’est en politique intérieure que ce mot a perdu toute trace de signification. Une lecture attentive de la presse montre qu’il n’y pratiquement pas une seule catégorie d’individus (en tout cas, pas un seul parti politique ou groupement constitué) qui n’ait été qualifiée de fasciste durant ces dix dernières années.
Je ne parle pas ici de l’usage oral du mot « fasciste ». Je parle de ce que j’ai lu dans des textes. J’ai vu les expressions « sympathisant fasciste », « de tendance fasciste » ou « fasciste » (tout court) appliquées avec le plus grand sérieux aux catégories d’individus suivantes.
Les conservateurs. Tous les conservateurs, partisans ou non de la politique d’apaisement (1), sont tenus pour subjectivement pro-fascistes. La domination britannique en Inde et dans les colonies est censée ne pas se distinguer du nazisme. Les organisations qu’on pourrait dire de type patriotique et traditionaliste sont étiquetées comme « crypto-fascistes » ou « fascisantes ». Parmi elles, les boy-scouts, la police métropolitaine, le MI5 et la Légion britannique (2), La phrase-clé est : « Les public schools sont les pépinières du fascisme. »
Les socialistes. Les avocats du capitalisme à l’ancienne (sir Ernest Benn, par exemple) affirment que socialisme et fascisme sont une seule et même chose. Certains journalistes catholiques soutiennent que les socialistes ont été les principaux collaborateurs dans les pays occupés par les nazis. La même accusation a été lancée, mais d’un point de vue différent, par le parti communiste dans ses phases d’ultra-gauche. Entre 1930 et 1935, le Daily Worker qualifiait généralement le parti travailliste de « travaillo-fasciste ». Cette accusation a été reprise par d’autres extrémistes de gauche, comme les anarchistes par exemple. Certains nationalistes indiens considèrent les syndicats britanniques comme des organisations fascistes.
Les communistes. Une école de pensée très importante (représentée entre autres par Rauschning, Peter Drucker, James Burnham et F.A. Voigt (3) ) rejette toute distinction entre les régimes nazi et soviétique ; elle soutient que fascistes et communistes ont sensiblement les mêmes objectifs, voire que ce sont, dans une certaine mesure, les mêmes individus. Les éditoriaux du Times (d’avant-guerre) qualifiaient l’URSS de « pays fasciste ». D’un point de vue différent encore, c’est un jugement auquel anarchistes et trotskistes font écho.
Les trotskistes. Les communistes accusent les trotskistes proprement dits (c’est-à-dire les membres de l’organisation de Trotski) d’être une organisation cryptofasciste à la solde des nazis. Cette idée était très largement répandue à gauche pendant la période du Front populaire. Dans leurs phases d’ultra-droite, les communistes ont tendance à porter la même accusation contre tous les mouvements situés sur leur gauche : le Common Wealth ou le parti travailliste indépendant (ILP), par exemple.
Les catholiques. En dehors de ses propres rangs, l’Église catholique est presque universellement considérée comme pro-fasciste, aussi bien objectivement que subjectivement.
Les opposants à la guerre. Les pacifistes et tous les opposants à la guerre sont fréquemment accusés non seulement de faire le jeu des forces de l’Axe mais même d’avoir des sympathies fascistes.
Les partisans de la guerre. Les opposants à la guerre fondent habituellement leur argumentation sur l’idée que l’impérialisme britannique est pire que le nazisme, et ils tendent à appliquer le terme « fasciste » à quiconque souhaite une victoire militaire. Les partisans de la Convention du peuple (4) en sont presque venus à prétendre que vouloir résister à une invasion nazie était un symptôme de sympathies fascistes. Dès sa création, la Home Guard fut dénoncée comme une organisation fasciste. En outre, toute la gauche a tendance à mettre militarisme et fascisme dans le même sac. Les simples soldats dotés d’une conscience politique traitent presque systématiquement leurs supérieurs de « fascisants » ou de « fascistes-nés ». Les manœuvres, astiquer ses chaussures, saluer les officiers sont des activités considérées comme menant tout droit au fascisme. Avant la guerre, s’engager dans les territoriaux (5) était tenu pour un signe de penchants fascistes. La conscription et l’armée de métier sont toutes deux dénoncées comme des phénomènes fascistes.
Les nationalistes. Le nationalisme est universellement considéré comme fasciste par nature, mais cela ne s’applique qu’aux mouvements nationalistes qu’on réprouve. Les nationalismes arabe, polonais, finlandais, le parti indien du Congrès, la Ligue musulmane, le sionisme et l’IRA sont tous qualifiés de fascistes, mais jamais par les mêmes personnes.
Comme on le voit, le mot « fascisme » ainsi utilisé est presque totalement dénué de sens. Dans la conversation, bien entendu, on l’emploie de façon encore plus extravagante que par écrit. Je l’ai entendu appliqué aux fermiers, aux commerçants, au Social Crédit (6), aux châtiments corporels, à la chasse au renard, aux courses de taureaux, au Comité de 1922, au Comité de 1941 (7), à Kipling, à Gandhi, à Tchang Kaï-chek, à l’homosexualité, aux émissions de Priestley, aux auberges de jeunesse, à l’astrologie, aux femmes, aux chiens et que sais-je encore.
Pourtant, ensevelie sous toute cette confusion, gît bien une certaine signification. Premièrement, il est clair qu’il y a de très grandes différences, pour la plupart faciles à repérer bien que difficiles à formuler, entre les régimes dits fascistes et les régimes dits démocratiques. Deuxièmement, si « fasciste » signifie « qui a des sympathies pour Hitler », certaines des accusations dont je viens de dresser la liste sont manifestement beaucoup plus justifiées que d’autres. Troisièmement, même ceux qui lancent le mot « fasciste » à tous les vents lui attachent au minimum une signification émotionnelle. Par « fascisme », ils entendent grosso modo quelque chose de cruel, sans scrupules, arrogant, obscurantiste, antilibéral et anti-classe ouvrière. À l’exception du petit noyau des sympathisants fascistes, la quasi-totalité des Anglais accepteraient « brutal » pour synonyme de « fasciste ». C’est approximativement la meilleure définition qu’on puisse donner de ce mot dont on a tant abusé.
Mais le fascisme est aussi un système politique et économique. Pourquoi, dès lors, ne réussissons-nous pas à en avoir une définition précise et acceptée par tous ? Hélas, nous n’y parviendrons pas, du moins pour le moment. Il serait trop long d’expliquer pourquoi, mais, sur le fond, c’est parce qu’il est impossible de définir le fascisme de façon satisfaisante sans admettre certaines choses que ni les fascistes eux-mêmes, ni les conservateurs ni les socialistes quelle que soit leur couleur ne sont prêts à admettre. Tout ce qu’on peut faire pour l’instant, c’est user du mot avec une certaine circonspection et non, comme on le fait généralement, le ravaler au rang d’injure.
George Orwell, À ma guise, 24 mars 1944 (Agone 2008, p. 116).
(1) Menée notamment par le Premier ministre Nevilie Chamberlain entre 1933 et 1939, la politique d’apaisement (appeasement) à l’égard de Hitler consistait en réalité à céder devant ses exigences. Elle est symbolisée par les accords de Munich en septembre 1938.
(2) Plus communément désignée par le lieu de son quartier général. Scotland Yard, la police métropolitaine est la force territoriale de police responsable du Grand Londres.
Le MI5 (Military Intelligence 5) est le service de renseignement britannique, responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni et du contre-espionnage.
La Légion britannique est l’organisme d’aide sociale des forces armées britanniques.
(3) Journaliste, polémiste puis théoricien du management, Peter Drucker est l’auteur de The End of the Economic Man : The Origins of Totalitarianism ( 1939), livre qui, même s’il se trompe dans les détails, présente l’intérêt d’avoir prédit l’alliance entre l’Allemagne et la Russie.
Journaliste, F.A. Voigt fut l’un des rares représentants de la presse libérale ou de gauche à s’opposer à la politique d’apaisement. Son livre sur la crise des années 1930, Unto Caesar (1938) anticipait l’antitotalitarisme des années 1950, qui insistait sur les similitudes entre fascisme et communisme.
(4) Sur la Convention du peuple, lire supra. AMG 3, note I. p. 45.
(5) Force de réserve de l’armée de terre britannique, composée de volontaires.
(6) Mouvement créé dans les années 1920 par le major Douglas, le Social Credit reposait sur l’idée que la question sociale peut être résolue par une réorganisation du système financier et monétaire.
(7) Le Comité de 1922 regroupe tous les parlementaires tories. Groupe d’hommes politiques et d’intellectuels présidé par J.B. Priestley, le Comité de 1941 avait pour objectif une réorganisation efficace et rationnelle de l’économie pour soutenir l’effort de guerre, mais aussi dans la perspective de l’après-guerre. La plupart de ses membres entrèrent en 1942 dans le parti du Common Wealth.
Il n’y a en effet aucune opinion, aussi absurde soit-elle, que les hommes n’aient pas rapidement adoptée dès qu’on a réussi à les persuader qu’elle était généralement acceptée.
Arthur Schopenhauer L’art d’avoir toujours raison
Si vous n’êtes pas vigilants, les médias arriveront à vous faire détester les gens opprimés et aimer ceux qui les oppriment.
Les changements de valeur de la monnaie, c’est-à-dire des prix, n’importent à la société que pour autant que leur incidence est inégale…
Le sous-emploi, la vie incertaine du travailleur, la non-réalisation des prévisions, la perte brutale de la valeur des épargnes, les revenus non gagnés et excessifs de certains, des spéculateurs et des profiteurs, tous ces phénomènes résultent, dans une large mesure, de l’instabilité du pouvoir d’achat de la monnaie.
Nulle part les idées conservatrices ne se considèrent comme mieux en place que dans le domaine monétaire ; cependant nulle part le besoin de l’innovation n’est plus pressant…
Si de nouvelles idées… sont saines et correctes, je ne doute pas que tôt ou tard elles prévaudront.
John Maynard Keynes, A Tract on Monetary Reform, 1923, cite par Maurice Allais, en exergue de son livre « Pour l’indexation, condition majeure d’efficacité, d’équité et d’honnêteté » (1990).
Aux yeux d’un commerçant, un consommateur averti en vaut la moitié d’un.
Albert Brie.
« Le problème de la greffe de couilles, c’est le manque de donneurs. »
Jacques Chirac
Devenant familier, un dogme devient automatiquement juste.
Pour la plupart des gens, rien de ce qui est contraire à tout système d’idées dont ils ont été nourris depuis leur enfance ne saurait être raisonnable. Les idées nouvelles sont raisonnables si on peut les faire entrer dans un cadre déjà familier, déraisonnables si l’on ne peut les y adapter.
Nos préjugés intellectuels déterminent les courants suivant lesquels coulera notre raison.
Aldous Huxley Le plus sot animal, 1945, cité par Maurice Allais, dans « La crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires » (1999), p. 91.
Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. […] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité.
Jean Jaurès, discours devant la Chambre des députés, séance du 19 juin 1906.
[techno] Le progrès fait rage
Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre. […]
Même sous la Constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave.
Ne soyez jamais certain de rien.
Bertrand Russell
Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.
Martin Luther-King.
Alain Peyrefitte– – Le traité de Rome n’a rien prévu pour qu’un de ses membres le quitte.
Général de Gaulle – C’est de la rigolade ! Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ? Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça.
L’ambition souvent fait accepter les fonctions les plus basses ; c’est ainsi que l’on grimpe dans la même posture que l’on rampe.
Jonathan Swift
Comme ils ont en poche les clefs des prisons Et qu’ils font métier de mentir Ils s’appellent les réalistes.
Marcel Martinet
Tout homme qui fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et surtout la grande armée des gens d’autant plus sévères qu’ils ne font rien du tout.
(Les Ligues pacifistes) étaient gouvernementales ; elles agissaient en se mettant à la place du gouvernement ; elles cherchaient des principes pour un gouvernement pacifique. Leurs discours étaient des discours du trône ; autres, mais non pas très différents des discours ordinaires ; toujours d’un ministre ou d’un diplomate ; ces naïfs tenaient les empires dans leurs mains en parlant, et tous les fils de l’Histoire.
Je vous invite, mon lecteur, à un genre d’action bien plus direct ; restez individu ; agissez seul, selon vos véritables idées, dans votre cercle réel d’action, qui est fort petit ; ne vous dîtes point : « Si j’étais roi ». Restez les pieds au sol ; parlez de votre place, non à la tribune ; ne parlez jamais au peuple ; parlez à votre ami, à votre concierge, à votre épicier, à votre voisin dans la foule. […] Pour ce combat contre la guerre, auquel je te convie, il faut être seul.
Mets-toi bien dans la tête ceci ; si tu publies une brochure, il vaut mieux que tu la fasses imprimer à tes frais et que tu n’aies que trois lecteurs, que si tu trouves dix souscripteurs pour la signer avec toi. En bref tu n’as pas à dire ce que tu ferais, si tu étais gouvernement, mais à te méfier de tout gouvernement.
ALAIN, De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, p 35,   Institut Alain, 1988.
L’Histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette — cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait.
Les mafieux le comprennent.
Les conquérants aussi.
Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose, puisqu’ils ne les ont pas tuées.
David Graeber, « Dette : 5000 ans d’Histoire ».
Il n’y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même que d’avoir autorité sur les autres.
Le reproche de distraction, par exemple des professeurs vis-à-vis des élèves qui seraient trop dissipés, ne cache pas un défaut de concentration, mais un manque de concentration vis-à-vis de ce à quoi ces enseignants voudraient que les élèves en question soient attentifs. Ce qu’on appelle distraction est souvent une attention rebelle, indisciplinée. Accuser l’autre d’être distrait, c’est une façon d’imposer son pouvoir dès lors que celui-ci est menacé, et donc au final tenter d’imposer une redistribution de l’attention en sa faveur.
Il est difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux même pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs.
La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
Pierre Bourdieu
Tout a été dit mais, comme personne n’écoute, il faut toujours répéter.
[…] « la routinisation idéologique des groupes d’extrême gauche enfermés dans leur dogme et qui ne savent rien faire d’autre que redérouler interminablement les bandes magnétophoniques enregistrées une fois pour toutes qui leur tiennent lieu d’entrailles ».
Castoriadis in La Brèche, repris dans Quelle démocratie ?
La liberté n’est pas menacée seulement par les régimes totalitaires ou autoritaires. Elle l’est aussi, de manière plus cachée mais non moins forte, par l’atrophie du conflit et de la critique, l’expansion de l’amnésie et de l’irrelevance, l’incapacité croissante de mettre en question le présent et les institutions existantes.
Cornélius Castoriadis, « La « fin de la philosophie » ? », in Les Carrefours du labyrinthe.
En plus d’être la négation du droit, est un formidable moyen de contrôler la population, c’est un outil de gouvernement.
Éric Hazan.
Si j’avais à écrire ici un livre de morale, il aurait cent pages et quatre-vingt-dix-neuf seraient blanches. Sur la dernière j’écrirais : Je ne connais qu’un seul devoir, et c’est celui d’aimer. Et pour le reste, je dis non. Je dis non, de toutes mes forces.
Albert Camus.
Pour moi, l’échec du Front de gauche, du NPA et des anarchistes, de la CGT, de Solidaires, de la FSU et de la CNT, un échec qui dure depuis plus de trente ans et qui concerne aussi Attac ou les économistes atterrés, vient de ce que ces organisations n’assument pas les institutions de 1945 dans ce qu’elles ont de révolutionnaire, à savoir le début d’une autre pratique de la valeur économique (et donc du travail) que sa pratique capitaliste :
– salaire à vie contre emploi et marché du travail,
– propriété d’usage contre propriété lucrative,
– cotisation-salaire contre le couple impôt-prévoyance,
– financement de l’investissement sans crédit contre le chantage des prêteurs,
– mesure de la valeur par la qualification du producteur contre sa mesure par le temps de travail.
Tout cela commence à se mettre en place entre les années 30 et les années 60, et ce qui est alors en jeu, ce n’est pas un autre partage de « la valeur » supposée invariante (la valeur d’échange capitaliste), c’est une autre production de valeur économique débarrassée de sa pratique capitaliste, c’est-à-dire des employeurs et des actionnaires ou prêteurs.
Tant que nous continuerons à nous battre pour « prendre l’argent dans les poches du patronat » ou pour le « plein emploi » ou pour la « solidarité » avec les « victimes », autrement dit pour un capitalisme plus juste, nous serons battus.”
Bernard Friot.
« Si la foule gouvernée peut se croire l’égale du petit nombre qui gouverne, alors il n’y a plus de gouvernement.
Le pouvoir doit être hors de portée de la compréhension de la foule des gouvernés. L’autorité doit être constamment gardée au-dessus du jugement critique à travers les instruments psychologiques de la religion, du patriotisme, de la tradition et du préjugé…
Il ne faut pas cultiver la raison du peuple mais ses sentiments, il faut donc les diriger et former son cœur non son esprit. »
Joseph de Maistre (1753 – 1821) « Étude sur la souveraineté » (Œuvres complètes, Lyon, 1891-1892), cité Fabrice Arfi dans « Le sens des affaires » page 71.
Comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes : on se contente de les haïr.
Avec la monstrueuse accélération de la vie, l’esprit et l’œil sont accoutumés à une vision et à un jugement incomplets et faux, et chacun ressemble aux voyageurs qui font connaissance avec le pays et la population sans quitter le chemin de fer.
Nietzsche, « Humain trop humain. Un livre pour les esprits libres » (1878-1879)
Doutez de tout ce qu’une personne de pouvoir peut vous dire.
En public, les institutions se présentent systéma­tiquement sous leur meilleur jour.
Comptables de leurs actes et de leur réputation, les personnes qui les gèrent ont toujours tendance à mentir un peu, à arrondir les angles, à cacher les problèmes, voire à nier leur existence.
Ce qu’elles disent peut être vrai, mais l’organisation sociale leur donne toutes les raisons de mentir.
Un participant de la société correctement socialisé peut les croire ; un sociologue correctement socialisé doit en revanche soupçonner le pire, et le traquer.
Howard S. Becker, Les ficelles du métier, 1998.
L’homme vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner sans donner de prétexte.
Jules Renard
Ouvre l’œil et regarde, tu verras ton visage dans tous les visages. Tends l’oreille et écoute, tu entendras ta propre voix dans toutes les voix.
Khalil Gibran (1883-1931).
Une cité ou les sujets, paralysés par la crainte, ne prennent pas les armes, doit être dite plutôt sans guerre qu’en paix. La paix en effet n’est pas l’absence de guerre : c’est une vertu qui nait de la force d’âme […].
Du reste une cité dont la paix dépend de l’inertie de sujets, conduits comme du bétail pour n’apprendre rien que l’esclavage, mérite le nom de « solitude » mieux encore que celui de « cité ».
La plupart des gens préfèrent croire que leurs dirigeants sont justes et équitables même en face de preuves du contraire, puisque lorsqu’un citoyen reconnait que le gouvernement sous lequel il vit ment et est corrompu, il doit décider de ce qu’il compte faire.
Poser des actions face à un gouvernement corrompu représente des risques d’atteintes à sa vie ou à celle d’êtres chers. D’un autre côté, choisir de ne rien faire implique de trahir toute idéologie personnelle de « défense de ses principes ».
La majorité des gens n’ont pas le courage de faire face à ce dilemme.
Par conséquent, la plupart de la propagande n’est pas conçue pour tromper l’esprit critique, mais simplement pour donner aux lâches d’esprit une excuse pour ne pas penser du tout.
Michael Rivero.
« Le pire des analphabètes, c’est l’analphabète politique. Il n’écoute pas, ne parle pas, ne participe pas aux événements politiques. Il ne sait pas que le coût de la vie, le prix de haricots et du poisson, le prix de la farine, le loyer, le prix des souliers et des médicaments dépendent des décisions politiques. L’analphabète politique est si bête qu’il s’enorgueillit et gonfle la poitrine pour dire qu’il déteste la politique. Il ne sait pas, l’imbécile, que c’est son ignorance politique qui produit la prostituée, l’enfant de la rue, le voleur, le pire de tous les bandits et surtout le politicien malhonnête, menteur et corrompu, qui lèche les pieds des entreprises nationales et multinationales. »
Bertolt Brecht, poète et dramaturge allemand (1898/1956).
Novembre 1938. Daladier (le Macron de l’époque) radical, pourtant un des tenants du front populaire décide, au nom des bruits de guerre, de casser tous les conquis de mai 1936 par une série de décrets loi appelés par la classe ouvrière, et notamment la suppression de la semaine de quarante heures (qui avait fait passer, sous la pression populaire, la semaine de 65 heures à 40 h !). Voilà ses mots :
« Il faut supprimer cette loi de paresse et de trahison nationale. Comment notre pays pourrait-il continuer à vivre avec une classe ouvrière qui jouit de deux dimanches [avec la semaine de 40 h, les ouvriers ne travaillaient plus le samedi] et un patronat qui s’étrangle à essayer de faire vivre la France ! »
Comme l’histoire bégaie !
Michel Etievent.
Le travailleur libre, qui se rend sur le marché libre pour y vendre sa peau, doit s’attendre à être tanné.
Karl Marx
Aussi étroit que soit le chemin, bien qu’on m’accuse et qu’on me blâme, Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme.
William Ernest Henley, repris par Nelson Mandela.
Si tu veux être heureux, être un homme libre, laisse les autres te mépriser.
Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes.
Heinrich Heine
Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble » Paulo Freire, Pédagogie des opprimés.
La liberté de tout dire n’a d’ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté de tout faire. Quand il est permis de tout dire, la vérité parle d’elle-même et son triomphe est assuré.
Jean-Paul Marat « Les Chaînes de l’esclavage »
Le gouvernement a un bras long et un bras court : le long sert à prendre, et il arrive partout ; le bras court sert à donner, mais il arrive seulement à ceux qui sont tout près.
Assurément, on ne doit pas regarder comme heureuse et prospère une société dont les membres les plus nombreux sont réduits à la pauvreté et à la misère. La seule équité, d’ailleurs, exige que ceux qui nourrissent, habillent et logent tout le corps de la nation, aient, dans le produit de leur propre travail, une part suffisante pour être eux-mêmes passablement nourris, vêtus et logés. […]
Tout pour nous et rien pour les autres, voilà la vile maxime qui paraît avoir été, dans tous les âges, celle des maîtres de l’espèce humaine.
Adam SMITH (1776), Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre 3, chapitre 4.
Il est des moments dans la vie où l’on se sent seul et blessé… Je pense pourtant que ces moments d’abandon et de désarroi, lorsque tout semble s’effondrer, sont en réalité des ponts vers l’avenir. Nous luttons et tentons de ressaisir la sécurité de notre passé, mais presque à notre insu, nous nous retrouvons à l’autre bout avec un esprit nouveau, une conscience nouvelle, une force nouvelle. C’est un peu comme si la souffrance et la lutte étaient indispensables pour nous aider à atteindre de nouveaux sommets.
Sue Mitchell
Je suis né simple soldat. Les curés, qui m’enseignèrent ce qu’ils savaient et que je sus promptement aussi bien qu’eux, ne s’y trompèrent jamais ; et ils considéraient mes étonnantes versions à peu près comme nous faisons pour les nids d’oiseaux ou l’hydrographie du castor ; cela étonne en d’humbles bêtes.
Un bon nombre de mes camarades étaient nés officiers, et je le reconnus tout de suite, car ils me traitaient sans façon et lançaient ma casquette dans les arbres. À quoi je trouvai un remède, qui était de lancer un bon coup de poing de temps en temps. Plus tard, je me protégeai plus élégamment par un genre de raillerie redoutable.
Ce que j’écris ici n’est donc point pour me plaindre de mon sort, mais plutôt pour rendre compte de mes opinions à ceux qui s’en étonnent et même s’en attristent ; cela vient de ce qu’ils sont nés officiers. Non point sots ; il n’y a point tant de sots ; mais plutôt persuadés qu’il y a des hommes qui sont nés pour commander, et qu’ils sont de ceux-là. Et c’est ce que je reconnais de fort loin à un certain air de suffisance et de sécurité, comme s’ils étaient précédés d’une police invisible qui éloigne la canaille.
J’en vois de tous métiers, les uns officiers dans le sens propre, d’autres, épiciers, d’autres, curés, d’autres, professeurs, journalistes, portiers, ou suisses d’église. Ils ont ceci de commun qu’ils sont assurés qu’un blâme de leur part ou seulement un avertissement me feront abandonner aussitôt mes opinions de simple soldat ; espérance toujours trompée.
Alain, Propos sur les pouvoirs, avant-propos.
Peter Brabeck, PDG de Nestlé
« L’eau est bien sûr la ressource de base le plus important que nous avons dans le Monde aujourd’hui. On peut se poser la question de savoir si nous devrions privatiser l’approvisionnement normal de l’eau pour la population.
Il y a deux opinions différentes à ce sujet. La première opinion, qui est je pense extrême, est représentée par les ONG, qui stipulent que l’eau est un droit public. Cela veut dire qu’en tant qu’être humain vous devriez avoir accès à l’eau. C’est une solution extrême. Et l’autre opinion dit que l’eau est un aliment comme n’importe quel autre. Et comme n’importe quel produit alimentaire, elle devrait pouvoir être sur le marché. Personnellement je pense que c’est mieux de donner à toute denrée alimentaire une valeur marchande… »
Peter Brabeck, PDG de Nestlé.
Il faut limer et frotter sa cervelle à celle d’autrui.
« Allons-nous oublier […] que l’on tire meilleur parti d’une ignorance associée à une sage pondération que d’une habileté jointe à un caractère capricieux, et qu’Les gens ordinaires au contraire […] ne prétendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de compétition. C’est ainsi que leur politique a généralement des effets heureux. »
Thucydide (citant Cléon), « La Guerre du Péloponnèse », II, 37,
Plus que tout autre domaine de la pensée économique, la monnaie est celui où la complexité est utilisée pour cacher la réalité plutôt que pour l’expliquer.
John Kenneth Galbraith, « Money : when it came, here it went” (1975)
Que tous les grands de la terre et tous les nobles fussent étranglés et pendus avec les boyaux des prêtres.
Jean Meslier, abbé (1664-1729), Testament (posthume).
En Angleterre, il n’y eut pas de Terreur, principalement parce qu’il n’y eut pas d’intervention étrangère contre la Révolution.
Christopher Hill, « La révolution anglaise : 1640 » (1940), p. 15.
Attention ! Pas de guerre civile ! La guerre civile perdrait la liberté. Deux heures de conversation à coups de canon, et c’est vingt ans d’euphorie pour les banques et vingt ans de misère et de silence pour les faubourgs.
Jules Vallès, cité par Henri Guillemin, « La Commune, n°4 » minute 5:30.
Attention aux provocateurs, garde à vous, Républicains, garde à vous : on veut vous mettre dedans, on veut vous jeter à nouveau dans le pétrin !
Père Duchêne, journal cité par Henri Guillemin, « La Commune, n°4 » minute 5:30.
Une organisation sociale et économique juste se fonde sur le respect mutuel, l’égalité et la dignité avec laquelle chacun est traité.
Ken Loach, « Défier le récit des puissants » (2013), p. 16.
Seule une crise, réelle ou supposée, peut produire de réels changements.
Milton Friedman.
On doit concevoir par là que ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l’intérêt commun qui les unit ; car, dans cette institution, chacun se soumet nécessairement aux conditions qu’il impose aux autres ; accord admirable de l’intérêt et de la justice, qui donne aux délibérations communes un caractère d’équité qu’on voit s’évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762).
Quand l’escroc montre la lune avec la main, le gogo regarde la lune pendant que l’autre main lui fait les poches.
La division du travail conduit les individus à décider en négligeant les dimensions en dehors de leur compétence ; ou à ne pas intervenir sur lesquels ils ne se sentent pas autorisés à intervenir. La division du travail est donc intrinsèquement porteuse d’absurdités.
Christian Morel, « Les décisions absurdes » (2002), p 333.
La perte de sens renverse totalement la façon de considérer une erreur. La définition classique de l’erreur est de viser un but et de le manquer […]. Mais si le but est inconnu, absent, invérifiable ou aléatoire, comment définir une erreur ? […] Le problème alors n’est plus l’erreur mais la perte de sens. L’absurde, alors, n’est plus d’aller contre un objectif de façon radicale et persistante, mais de ne pas avoir d’objectif.
Christian Morel, « Les décisions absurdes » (2002), p 334.
Le groupe fournit une émulation réciproque, un consentement tacite, un sentiment d’être ailleurs qui facilite le passage à l’acte.
Christian Morel, « Les décisions absurdes » (2002), p 347.
Les qualités nécessaires pour accéder au pouvoir n’ont rien à voir avec les qualités nécessaires pour exercer le pouvoir.
Léon Blum.
Liberté d’expression et respect mutuel de rigueur, prônés partout dans l’Inde du 3 siècle avant JC : l’édit d’Erragudi :
« La croissance des éléments du Dharma [comportement correct] est possible de bien des façons. C’est la réserve à l’égard de la parole qui en est la racine, afin de ne pas encenser sa propre secte et de ne pas dénigrer les autres sectes dans des circonstances inopportunes ; et même dans des circonstances appropriées, cette parole doit garder sa modération. Au contraire, les autres sectes devraient être dûment honorées de toutes façons et en toutes occasions […]
Si quelqu’un agit différemment, non seulement il fait injure aux siens, mais il porte aussi atteinte aux autres. En vérité, si quelqu’un exalte sa secte et dénigre les autres dans l’intention de glorifier la sienne, uniquement pour l’attachement qu’il lui porte, il ne fait que blesser gravement les siens en agissant de la sorte.
Amartya Sen, « La démocratie des autres », page 29.
Nous avons à achever la création.
Simone Weil.
Les malheureux sont muets.
Les collectifs ne pensent pas.
L’amour du passé n’a rien de réactionnaire.
La liberté de la presse, c’est la liberté pour la presse de ne pas être un métier.
Au Japon, au début du 7e siècle, le prince bouddhiste Shokoto […] fut aussi l’initiateur d’une constitution relativement libérale ou KEMPO, appelée la « constitution des 17 articles », en 604 après JC. Tout à fait dans l’esprit de la Grande Charte (Magna Carta) signée six siècles plus tard en Angleterre, elle insistait sur le fait que les décisions relatives à des sujets d’importance ne devaient pas être prises par un seul. Elles devaient être discutées par plusieurs personnes.
Cette constitution donnait aussi le conseil suivant : « ne soyons pas portés à l’esprit de ressentiment lorsque les opinions d’autrui diffèrent des nôtres. Car tout homme a un cœur, et tout cœur a ses propres inclinations. Ce qui est juste pour les uns est faux pour les autres, et inversement.
Amartya Sen, « La démocratie des autres », page 32.
Le gouvernement représentatif devient bientôt le plus corrompu des gouvernements si le peuple cesse d’inspecter ses représentants.
Le problème des Français, c’est qu’ils donnent trop à la confiance, et c’est ainsi qu’on perd la liberté.
Il est vrai que cette confiance est infiniment commode : elle dispense du soin de veiller, de penser et de juger.
Madame Rolland (1789), citée par Rosanvallon (2006, n°3, min. 2:37).
Le peuple n’est qu’un vain nom s’il ne signifie pas l’opinion publique.
Fréront, « L’orateur du peuple » (1789), cité par Rosanvallon (2006, n°3, min. 5:55).
Le peuple, s’il n’est pas opinion, n’a plus de nom, c’est un être purement métaphysique, ce n’est même pas un cops sans âme, c’est un cadavre.
Ce qui est bien connu en général est, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu. Dans le processus de la connaissance, le moyen le plus commun de se tromper, soi et les autres, est de présupposer quelque chose comme connu et de l’accepter comme tel.
G. F. Hegel, « Phénoménologie de l’esprit ».
Avec leur ribambelle de dieux, les païens n’étaient pas si bêtes : ils avaient tout de même réussi à donner au pauvre monde l’illusion d’une grossière entente avec l’invisible.
Bernanos, « Journal d’un curé de campagne » (1936).
Bientôt, les nations éclairées feront le procès à ceux qui ont régné sur elles ; les rois fuiront dans les déserts, parmi les animaux féroces leurs semblables, et la nature reprendra ses droits.
Saint-Just sur la Constitution de la France, à la Convention, 24 avril 1793.
Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de 4 heures par jour, tous ceux qu’anime la curiosité scientifique pourront y donner libre cours, tous les peintres pourront peindre sans pour autant vivre dans la misère au lieu de vivre de leur talent, les jeunes auteurs ne seront pas obligés de se faire de la réclame en écrivant des livres alimentaires à sensation en vue d’acquérir l’indépendance financière que nécessitent les œuvres monumentales dont ils auront perdu le goût et la capacité de créer quand ils seront enfin libres de s’y consacrer ; surtout, le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie, il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux mais pas assez pour conduire à l’épuisement.
Comme les gens ne se seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas pour seuls amusements ceux qui sont passifs et insipides.
Bertrand Russel, « Éloge de l’oisiveté »
La loi politique est subordonnée par les ploutocrates à la loi économique. Ils trouvent excellente la loi politique ainsi faite et ne souffre qu’on n’y apporte aucune modification et ils appellent ça « conserver » ».
Pierre Leroux, « De la ploutocratie, ou du gouvernement des riches » (1848).
La liberté ne peut s’exercer que par des hommes à l’abri du besoin.
Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans.
Michele Isgro, procureur fasciste lors de la condamnation de Gramsci, le 4 juin 1928.
Plutôt le despotisme que le règne de la canaille.
Comte d’Entraigues, citant Pétion, avant que les Girondins ne jettent la France dans la guerre, cité par Henri Guillemin, « Les deux révolutions », p. 112.
Plutôt Hitler que le Front populaire !
Mot d’ordre de tous les grands possédants (et décideurs publics) avant la deuxième guerre mondiale.
L’union européenne, c’est une assurance-vie contre le socialisme.
Alain Madelin, idéologue prétendument « libéral ».
Si les bourgeois ont pris les armes en 89, c’est avant tout par effroi des pauvres. La bourgeoisie s’est servie des pauvres dont elle avait besoin pour intimider la Cour et pour établir sa propre oligarchie. Et les nouveaux maîtres, la Législative, sont des faiseurs d’affaires pour qui la liberté c’est le privilège de s’enrichir sans obstacle.
Jean-Paul Marat, « L’ami du peuple », 20 nov. 1791, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions. », p. 110.
Quiconque renonce même à une erreur qu’il prend pour la vérité, pour des raisons de cupidité, est un être méprisable.
Robespierre, 1792, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 80.
Donnez-moi de l’argent, je vais le répartir et cet argent me servira à provoquer dans le public parisien des motions incendiaires qui terrifieront les constituants et les rapprocheront de sa Majesté.
Mirabeau, note au roi de février 1791 (note 43).
Il nous faut prêcher la tolérance aux princes assez naïfs pour nous écouter et, une fois que nous seront libres, nous nous arrangerons pour être les plus forts et pour écraser ceux qui ne pensent pas comme nous.
Abbé Galiani, cité par Henri Guillemin comme « encore une de ces curés incroyants » dans « Les deux révolutions », p. 76.
Il n’y a que la milice bourgeoise qui peut nous sauver.
Bancal des Issarts, 14 juillet 1789, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 56.
C’est à nous bourgeois de nous occuper de l’affaire, il ne faut pas que le quatrième état s’en occupe.
Mirabeau, 26 juin 1789, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 55.
Les propriétés ne sont plus en sûreté. Seule la grande bourgeoisie peut remédier au malheur qui nous menace.
Le Chapelier, 12 juillet 1798, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 56.
Tout faisait croire aux gens de la classe ouvrière [elle écrit bien ça !] que le joug de la disparité des fortunes allait cesser de peser sur eux. Ils se levèrent dans cet espoir insensé.
Madame de Staël, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 50.
Il y a un argent propre, un argent noble, c’est celui de la paie, du salaire, et il y a un argent sale, un argent déshonorant, c’est celui des gens du monde.
Péguy, « L’argent », cité par Henri Guillemin.
En me disant croyez tout, vous m’empêchez de rien croire.
Rousseau, cité par Henri Guillemin dans « L’affaire Jésus ».
Pour lui, Lamartine se présentait comme « un vivant » et non pas comme « un de ces grands hommes d’autrefois dont on salue vaguement la mémoire mais qui ne nous concerne plus ». Un Monsieur, au contraire, qui a toujours des choses à nous dire. Il y a comme ça des morts plus vivants que bien des vivants.
Maurice Maringue parlant d’Henri Guillemin à propos de Lamartine, dans « Henri Guillemin le passionné » (1994), p. 52.
[Lamartine] n’était pas un « poète égaré » dans les affaires publiques, un élégiaque perdu dans ses rêvasseries et ses utopies. En composant « Les Girondins », il avait compris que, sous couvert de belles déclarations, on voulait perpétuer la misère du plus grand nombre au profit des privilégiés.
Henri Guillemin, cité par Maurice Maringue dans « Henri Guillemin le passionné » (1994), p. 53.
À l’histoire sèche, froide, impassible, je préfère l’histoire passionnée.
Je ne suis pas loin de penser qu’elle est plus vraie.
Georges Duby, « L’histoire continue », cité par Maurice Maringue dans « Henri Guillemin le passionné » (1994), p. 11.
Que faire contre les ruses des scélérats ? Se rassembler.
Jacques Roux, « Manifeste des Enragés », 25 juin 1793.
Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vides, puis nous vous emplirons de nous-mêmes.
George Orwell, « 1984 ».
Nul n’a mieux défini la pensée politique et sociale de Voltaire que Robespierre, à la Convention, dans son rapport du 18 floréal : « Cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. »
Henri Guillemin, « Éclaircissements » (1961),
chapitre « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire »
Ah, au moment où j’en suis venu de la vie vous savez, je crois comprendre maintenant ce que c’est que les obsédés sexuels.
C’est les gens qui n’ont pas connu une tentation plus grande.
Je vois par exemple un homme comme Lamartine, que j’ai bien étudié, un homme comme Jaurès que j’ai bien étudié, il n’y a pas de femmes dans leur vie.
Parce que quand un type est PASSIONNÉ PAR UNE IDÉE au point où l’était Robespierre, c’est ça qui compte le plus.
Robespierre c’était quelqu’un qui croyait à ce qu’il disait, et même c’est une phrase bien amusante de Mirabeau contre lui que j’avais réservée pour tout à l’heure pour vous la citer maintenant :
Mirabeau avait osé dire avec un incroyable cynisme : « Monsieur De Robespierre est disqualifié pour la politique car il croit tout ce qu’il dit » disait Mirabeau [rires].
Eh bien c’est vrai. C’était un homme qui avait une grande idée, l’idée que PERSONNE NE S’OCCUPE DES ÉCRASÉS, DES HUMILIÉS, DES DÉSHÉRITÉS, eh bien moi, Robespierre, je voudrais le faire.
Henri Guillemin, Conférence sur Robespierre, 12 février 1970.
Il y a ce qu’on dit et il y a ce qu’on fait. Il y a un vocabulaire à attraper, et il est facile avec quelques mots ─ liberté et indépendance nationale ─ de se faire écouter des imbéciles.
Bonaparte, automne 1795, cité par Henri Guillemin (conférence n°3/15 sur Napoléon, « Un militaire abusif », min. 19:15).
La France, je couche avec elle, elle fait ce que je lui demande, et elle paie.
Napoléon à Roederer, cité par Henri Guillemin (conférence n°10/15 sur Napoléon, min. 27:40).
« Tendancieux » est le terme usuel pour désigner la tendance qui n’est pas la bonne.
Henri Guillemin, postface de « Nationalistes et nationaux » (1974).
Les légendes ont la vie dure, surtout les légendes protectrices, tout exprès construites pour dissimuler des vérités inopportunes.
Henri Guillemin, préface aux « Rêveries d’un promeneur solitaire » de Rousseau.
Bonaparte, quand on le voit de près, c’est un petit bourgeois usant de grosses ficelles, cyniquement, et servi par une chance admirable.
De même, voyez-vous, de même que son aigle était un vautour, lui-même, personnellement, me fait moins penser à un lion qu’à une espèce de petit chacal affublé d’une crinière.
Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon, min. 27:30.
Bonaparte a le goût des malhonnêtes gens, il aime à s’entourer de canailles, et il le dit ─ c’est pour ça, d’ailleurs, qu’il va chérir Talleyrand ─, il y a une phrase de lui extrêmement claire là-dessus : « il y a longtemps que j’ai constaté que les gens honnêtes ne sont bons à rien ».
Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon, min. 21.
Je n’aime personne.
Bonaparte à Bourrienne, cité par Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon, min. 18:30.
Les femmes, je les compte pour rien. Je suis l’homme du calcul sec.
Bonaparte à Roederer, cité par Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon, min. 18:30.
« Les hommes ont deux ressorts : la crainte et l’intérêt. Il faut leur faire peur et leur montrer un avantage. »
Donc, Bonaparte avait deux moyens d’agir : éblouir et corrompre.
Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon.
Notre société s’est constituée par un groupe de gens qui enlèvent aux travailleurs, par des actes précis de banditisme et de vol, le fruit de leur labeur.
Tolstoï, cité par Henri Guillemin, conférence n°10/15 sur Tolstoï, min. 25:45.
Les meilleurs narrateurs, même les honnêtes, même ceux qui se croient libres, restent machinalement en discipline, remaillent la tradition à la tradition, subissent l’habitude prise, reçoivent les mots d’ordre, achèvent, tout en se croyant des historiens, d’user les livrées des historiographes.
L’histoire vraie manquera de complaisance.
Victor Hugo, cité par Henri Guillemin en tête de son livre « 1848, la première résurrection de la République » (1948).
Exploiteur, cet « ordre », comme tu l’appelles, dont tu es le bénéficiaire, cet ordre provisoire, tu sais toi-même qu’il est condamné, qu’il va s’écrouler et que c’est inévitable.
Tolstoï, cité par Henri Guillemin, conférence n°10 sur Tolstoï, min. 26:37.
Les Nordistes n’ont réclamé l’abolition de l’esclavage que parce qu’ils avaient maintenant mis au point chez eux une autre formule d’esclavage bien plus solide, bien plus générale et bien plus oppressive, celle du prolétariat, alors que les Sudistes n’avaient pas encore été avisés de cette mutation d’un rendement cent fois supérieur.
Tolstoï, cité par Henri Guillemin, conférence n°10 sur Tolstoï, min. 26:15.
Quand un pauvre homme a la vertu dans la peau, il est perdu pour les grandeurs.
Péguy, cité par Henri Guillemin dans sa préface au Discours de 1750 de Rousseau.
Veillons à ne pas attaquer l’opinion des capitalistes : nous sommes dans la main d’hommes qui n’ont pas toujours d’intérêts conformes à ceux de l’État.
Cabanis, le 19 novembre 1799, quelques jours après le coup d’État du 18 Brumaire, cité expressément dans Le Moniteur et cité par Henri Guillemin (conférence n°6/15 sur Napoléon, « Un caïd respectueux », min. 18:45).
L’activité des tribunaux a pour objet la défense des intérêts d’une classe. Les tribunaux sont d’abord un appareil destiné à maintenir l’ordre établi au profit des possédants.
Tolstoï, cité par Henri Guillemin, conférence n°10 sur Tolstoï, « Résurrection », min. 14:22.
« L’oppression anonyme »  nom donné par Beslay à la « République conservatrice » de Thiers, dans « La vérité sur la Commune », et cité par Henri Guillemin dans son livre « L’avènement de Monsieur Thiers, et réflexions sur la Commune », page 308.
Féroces et lâches, les Français joignent aux vices des Germains ceux des Gaulois ; c’est le peuple le plus hideux qui ait jamais existé.
Officier français Bonaparte, en congé permanent, cité par Henri Guillemin (conférence n°1/15 sur Napoléon, min. 17:30).
Les Républicains, les opposants, sont des gens à pisser dessus : on ne bouge pas chez moi, parce qu’on ne peut pas bouger.
Bonaparte, sténographié par Marquiset (publié en 1913) et cité par Henri Guillemin (conférence n°10/15 sur Napoléon, min. 23).
Pour gouverner, il faut être militaire : on ne gouverne qu’avec des bottes et des éperons […] Il ne s’agit pas d’être aimé, il s’agit d’être craint.
Bonaparte à Lascaze, cité par Henri Guillemin (conférence n°10/15 sur Napoléon, min. 23:15).
18 mai 1802 : la même semaine, Napoléon rétablit l’esclavage et la traite, et il rétablit le remplacement militaire (possibilité pour les riches d’éviter la mobilisation en achetant un pauvre pour aller mourir à sa place), supprimé par les Jacobins du Directoire.
La chair à canon amoureuse du canonnier.
Victor Hugo, parlant des grognards de la Grande armée.
Il est temps désormais que les ignorants cessent d’avoir toute velléité de gouverner.
Cambacérès, cité par Henri Guillemin (conférence n°5/15 sur Napoléon, min. 3).
Il faut parler paix et agir guerre.
Bonaparte, cité par Henri Guillemin.
Les tripoteurs flairaient une affaire énorme.
Albert Vandal, « L’avènement de Bonaparte », cité par Henri Guillemin (conférence n°7/15 sur Napoléon, min. 2:11), à propos du groupe financier franco-suisse qui a poussé Bonaparte au pouvoir et obtenu de lui en retour la création de la Banque dite « de France ».
Quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c’est-à-dire, le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir ? C’est la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnant dans la France républicaine ; de cette vertu qui n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois. Mais comme l’essence de la République ou de la démocratie est l’égalité, il s’ensuit que l’amour de la patrie embrasse nécessairement l’amour de l’égalité. Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de l’intérêt public à tous les intérêts particuliers ; d’où il résulte que l’amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus : car sont-elles autre chose que la force de l’âme qui rend capable de ces sacrifices ? et comment l’esclave de l’avarice et de l’ambition, par exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie ? Non-seulement la vertu est l’âme de la démocratie ; mais elle ne peut exister que dans ce gouvernement.
Robespierre, « Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la convention nationale dans l’administration intérieure de la République », fait au nom du Comité de salut public, prononcé à la Convention le 5 février 1794.
Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.
Tolstoï, « Anna Karénine ».
Un troisième rapport qu’on ne compte jamais, et qu’on devrait toujours compter le premier, est celui des utilités que chacun retire de la confédération sociale, qui protège fortement les immenses possessions du riche, et laisse à peine un misérable jouir de la chaumière qu’il a construite de ses mains.
Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l’autorité publique n’est-elle pas en leur faveur ? Qu’un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d’autres friponneries, n’est-il pas toujours sûr de l’impunité ? Les coups de bâton qu’il distribue, les violences qu’il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu’on assoupit, et dont au bout de six mois il n’est plus question ?
Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu’il soupçonne. Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voilà les escortes en campagne : l’essieu de sa chaise vient-il à rompre ? tout vole à son secours : fait-on du bruit à sa porte ? il dit un mot, et tout se tait : la foule l’incommode-t-elle ? il fait un signe, et tout se range : un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l’assommer ; et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seraient plutôt écrasés, qu’un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l’homme riche, et non le prix de la richesse.
Que le tableau du pauvre est différent ! plus l’humanité lui doit, plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées, même quand il a le droit de les faire ouvrir ; et si quelquefois il obtient justice, c’est avec plus de peine qu’un autre n’obtiendrait grâce : s’il y a des corvées à faire, une milice à tirer, c’est à lui qu’on donne la préférence ; il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter : au moindre accident qui lui arrive, chacun s’éloigne de lui : si sa pauvre charrette renverse, loin d’être aidé par personne, je le tiens heureux s’il évite en passant les avanies des gens lestes d’un jeune duc : en un mot, toute assistance gratuite le fuit au besoin, précisément parce qu’il n’a pas de quoi la payer ; mais je le tiens pour un homme perdu s’il a le malheur d’avoir l’âme honnête, une fille aimable, et un puissant voisin.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique (article de l’Encyclopédie, 1755).
Ce ne serait pas la peine d’avoir des gens [des domestiques, quoi], s’ils ne nous servaient à chasser le pauvre quand il demande son dû.
Jean-Jacques Rousseau, au comte de Lastic.
[Jean-Jacques Rousseau] est l’homme qui, de par ses origines, est peuple, et peuple au sens le plus fâcheux du mot !
Ferdinand Brunetière, critique de la Revue des Deux Mondes, cité par Henri Guillemin (min. 11).
Ces gens du monde, si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien parce qu’ils ont intérêt à ce que rien n’aille mieux, qui sont toujours contents de tout le monde parce qu’ils ne se soucient de personne et qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim.
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin (conf. 1/2, min. 10).
Aucun homme n’a, sur son semblable, une autorité naturelle.
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin.
Tout cet ordre social prétendu qui couvre en fait les plus cruels désordres. Comment voulez-vous qu’on admire une société où le profit est en raison inverse du travail ? !
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin.
Tout privilège au profit des particuliers qui les obtiennent est à la charge de la nation qui les donne.
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin.
Aux financiers qui, pour dissimuler leurs opérations, prétendent que leur art est très complexe et qu’il faut faire de longues études pour y entendre, Jean-Jacques Rousseau explique l’intérêt très particulier de ce langage obscur : « afin que, ne l’entendant point [ce langage], on n’ose pas le contredire : ils nous parlent de ressorts que l’on ne nous dit si profonds que de peur que peut-être nous tentions de les découvrir dans leur simplicité ».
Henri Guillemin.
Tant que les moutons n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les loups.
Madame Edgar Quinet note dans son journal du 12 novembre 1870 : « si Paris s’aperçoit qu’on l’a jouée, le revirement sera terrible ».
Eh bien c’est ça, l’origine de la Commune !
Henri Guillemin.
Le riche tient la loi dans sa bourse.
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin (conf. 1/2).
Le luxe fait vivre peut-être cent pauvres dans nos villes, mais il en fait périr cent mille dans nos campagnes.
Jean-Jacques Rousseau cité par Henri Guillemin.
Faites comprendre aux rédacteurs du Journal des débats et du Publiciste que le temps n’est pas éloigné où, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai, eux et tous les autres : il n’y a plus de place en France que pour un seul parti, le mien. Je ne souffrirai jamais que mes journaux disent autre chose que ce qui sert mes intérêts.
Bonaparte à Foucher, 18 avril 1805, cité par Henri Guillemin.
S’arranger toujours pour attaquer l’ennemi avec des forces doubles des siennes.
Napoléon, avouant au Maréchal Soulte ses secrets de tricheur pour devenir un « grand gagneur de batailles », le 5 octobre 1806, cité par Henri Guillemin (conf. n°11/15, min. 2:20). La France était « un grand nid de soldats » disait Chateaubriand.
Une chose imprimée sans mon ordre, par le seul fait qu’elle est imprimée, constitue un appel à l’opinion, et par conséquent, une indiscipline.
Napoléon, cité par Henri Guillemin (conf. n°10/15, min. 24).
Ils le couvrirent du sang qu’ils versaient pour le perdre.
Lamartine, parlant des Girondins pendant la Grande terreur faisant couler des fleuves de sang pour en accuser Robespierre et lui aliéner l’opinion publique, cité par Henri Guillemin.
Tant que le militaire ne tue pas, c’est un enfant : n’ayant pas l’habitude de penser, dès qu’on lui parle, il est contraint, pour essayer de comprendre, à des efforts accablants.
Céline, « Voyage au bout de la nuit ».
Le vrai rideau de fer, c’est entre les riches et les miteux. Les questions d’idées sont vétilles entre personnes égales. L’opulent nazi et l’administration de Suez, ils parcourent les mêmes golfs, ils ouvrent la chasse ensemble, ils soupent à Saint-Maurice. Mais nous, là, hâvres, penailleux, trimards, mégotièrement, revendicuteurs, allez, à la niche !
C’est le troupeau encyclopédiste qui a mis en branle les magistrats.
Madame de Verdelin, écrivant à Jean-Jacques Rousseau pour lui expliquer sa prise de corps le 9 juin 1762, cité par Henri Guillemin minute 24:52.
Saisissante, la remarque d’André Delattre (p. 34) : « L’imposteur que voyait Voltaire en tout fondateur de religion, il n’avait pas à aller loin pour en trouver le modèle. » Exact. Littéralement exact.
Voltaire, sur le trépied, enseigne aux démunis le Dieu « rémunérateur et vengeur », alors qu’il pouffe, entre intimes, sur ce croquemitaine. Voltaire prêcheur déiste n’est pas le « cagot » qu’imaginaient les holbachiens ; un fourbe, tout bonnement ; c’est Tartufe.
Henri Guillemin, « Éclaircissements » (1961), chapitre « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire », p 51.
Un peuple sans religion sera bientôt un peuple de brigands.
Citation (à vérifier) attribuée à
Selon la calme analyse d’un observateur étranger, « les grandes entreprises continuèrent, à quelques exceptions près, à s’identifier à un gouvernement qui leur avait confié la direction de l’économie » ; le patronat « savait que la paix sociale ne serait pas menacée tant que le régime demeurerait [avec l’appui de l’occupant] un régime policier, et tant que les ouvriers sauraient que la sanction de toute insubordination était la déportation en Allemagne »
Henri Guillemin citant H. W. Herman (« La politique du patronat français de 36 à 45 ») dans « Nationalistes et nationaux » (1974), p 472.
« En Catalogne, l’épuration des trotskystes et des anarchosyndicalistes a commencé : elle sera menée avec la même énergie qu’en URSS. »
La Pravda, 17 décembre 1936, citée par Henri Guillemin expliquant la guerre d’Espagne (min. 47).
La religion est l’art d’enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux qui les accablent et de ceux qui les gouvernent.
D’Holbach, « Le système de la nature », cité par Henri Guillemin expliquant Voltaire (min. 37)
Ferdinand Brunetière, qu’on me faisait révérer quand j’étais étudiant comme un prince de la critique, oppose Voltaire et Rousseau en disant : « Au fond, je préfère de beaucoup Voltaire parce que Rousseau a mis en cause l’ordre social, tandis que Voltaire a respecté la propriété. »
Henri Guillemin expliquant Voltaire (min. 3:40).
Ce sont de ces puissants qui ne seraient plus heureux si les faibles n’étaient pas misérables.
Jean-Jacques Rousseau, cité par Henri Guillemin expliquant Voltaire (min. 9:30).
C’est la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent dépouillés par les pauvres.
Voltaire, à propos du « Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes » de Jean-Jacques Rousseau, et cité par Henri Guillemin expliquant Rousseau (1/2, min. 24:25).
Il est nécessaire qu’il y ait des gueux ignorants pour nourrir les gens de bien.
Voltaire, cité, de façon un peu déformée, par Henri Guillemin (min. 36:30).
Celui qui assiste muet au mal assiste le mal.
Victor Hugo, cité par Henri Guillemin dans « Passion de l’histoire » (min. 20).
L’insubordination des généraux est la pire dans une République ; dans un État libre, c’est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint.
Saint-Just, cité par Henri Guillemin dans « Napoléon, légende et vérité », p 24.
Ce n’est qu’un péché véniel de calomnier et d’imputer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent de nous [nous, les jésuites].
Texte jésuite retrouvé par Pascal et cité par Henri Guillemin (« Pascal ½ », min. 6).
Le socialisme a fait en France sa première explosion en 1848 et il a épouvanté le pays. L’Empire a été institué principalement pour le vaincre.
Monsieur de Meaux, à l’Assemblée, le 16 juin 1871, cité par Henri Guillemin dans « Cette curieuse guerre de 1870 » (1956), p 9.
Et qu’est-ce que la patrie, si ce n’est le pays où l’on est citoyen et membre du souverain ? […] Il n’est que la démocratie où l’État est véritablement la patrie de tous les individus qui le composent, et peut compter autant de défenseurs intéressés à sa cause qu’il renferme de citoyens. Voilà la source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres.
Robespierre, « Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République », fait au nom du Comité de salut public, prononcé à la Convention le 5 février 1794.
Sur un champ couvert d’une moisson fertile, ils vont triant avec soin quelques mauvaises plantes pour accuser celui qui l’a semé d’être un empoisonneur.
Jean-Jacques Rousseau, « Lettres écrites de la montagne » (pour se défendre contre les calomnies des encyclopédistes et autres crapules voltairiennes).
Le riche tient la loi dans sa bourse. Ils font leurs innovations peu à peu, lentement, sans que personne en voie la conséquence ; et quand enfin on s’en aperçoit et qu’on veut y porter remède, ils crient qu’on veut innover.
Jean-Jacques Rousseau.
Machiavel : ne pas l’avoir lu mais le regarder comme un scélérat.
Gustave Flaubert.
Est juste ce qui est approprié au bien commun.
Claude Rochet, d’après Thomas d’Aquin.
Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant et entreprenant, c’est qu’il n’y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis. Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s’inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).
Mais que l’insurrection soit décidée, elle ne sert de rien, si elle n’est générale.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).
Robespierre ressent très vite que les déclarations de droits sont vaines si l’égalité des droits est niée dans la réalité par l’extrême inégalité des conditions sociales.
Dès 1789, il se distingue à l’Assemblée en refusant tout traitement sécuritaire des émeutes de la faim et appelle les députés à « remonter à la source du mal, à découvrir pourquoi le peuple meurt de faim plutôt que de l’égorger quand il s’attroupe ».
En février 1790, il défend « la propriété du peuple » contre le droit des seigneurs lors du débat sur l’affectation des biens communaux.
Il développe ensuite en 1792 une virulente critique de la liberté du commerce et il affirme le droit à l’existence comme le premier droit de l’homme.
Pour lui, « tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propriété commune à la société entière ».
Et « toute spéculation mercantile qui se fait aux dépens de la vie de son semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage &amp ; un fratricide ».
Alexis Corbières et Laurent Mafféïs, « Robespierre, reviens ! » (2012).
Écoutez la voix de la justice et de la raison ; elle vous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur.
Robespierre, 30 mai 1791.
Gardez-vous bien de confondre l’efficacité des peines avec l’excès de la sévérité : l’un est absolument opposé à l’autre.
Une fois nommée, une femme politique va faire construire un puits plutôt qu’une route.
Expériences africaines.
Le pire des totalitarismes sera possible lorsqu’on réduira à Hitler (on fascisera) l’idée de nation.
Léo Strauss (juif allemand réfugié aux USA, et qui parlait de « réduction ad hitlerum » dans les controverses politiques.
Suggestion d’interjection pour stigmatiser les eurocrates :
« Bande de fédérastes ! »
Le peuple qui se soumet aux lois doit en être l’auteur. Il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de fixer les règles de la société.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762)
Pour le père du Passage, quand une torpille tombe dans la rue et fait sauter jusqu’à l’appui de sa fenêtre le cadavre éventré d’un gosse, le révérend père du Passage commence par observer le ciel, non pour invoquer le Seigneur, mais pour tâcher de reconnaître si l’avion est bien-pensant, et dans ce cas, il cache précipitamment les petits boyaux dans sa cheminée afin de ne pas compromettre la croisade des gens de bien.
Bernanos, cité par Guillemin (min. 48:04)
MIR, en russe, signifie à la fois MONDE et PAIX. Pour eux, c’est le même concept.
Ce qu’il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c’est cette idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme ; c’est ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit ; c’est qu’aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir, aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la race humaine […] ; c’est que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge.
Christopher Hill, « 1640 : la révolution anglaise » (1940).
L’autorité ne doit jamais proscrire une religion, même quand elle la croit dangereuse. […] Le seul moyen d’affaiblir une opinion, c’est d’établir le libre examen. Or, qui dit libre examen dit éloignement de toute espèce d’autorité, absence de toute convention collective : l’examen est essentiellement individuel.
Benjamin Constant, « Cours de politique constitutionnelle » (1861).
Le grand aveu des rentiers :
« Le déficit, c’est notre trésor national. »
Mirabeau, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions », p. 33.
Si tout est relatif, le cannibalisme est une affaire de goût.
Importance de la virgule : « On va manger, les enfants ? »
« Ce soir on a les Dupont à manger. »
Je crois parce que c’est absurde.
Il ne faut plus de gens vivant du travail des autres.
André Léo, dans le journal « La Sociale », pendant la Commune de 1871.
La bonne colère, c’est le sentiment qui accompagne le désir de justice.
Le temps libéré est une richesse existentielle.
André Gortz.
Se défaire de ce qu’on n’est pas.
La Fontaine ?
La clôture tire vers le haut.
Elle stimule l’intelligence la plus terre-à-terre.
Régis Debré, « Éloge des frontières »
Robespierristes, antirobespierristes, dites-nous qui est Robespierre.
Marc Bloch.
On peut facilement réveiller quelqu’un qui dort, mais il est impossible de réveiller quelqu’un qui fait semblant de dormir.
Mata Amritanandamayi, dite Amma.
Ce sont de piètres découvreurs, ceux qui ne croient pas à la terre ferme parce qu’ils ne voient que la mer.
Bacon, « De la dignité et du progrès des sciences », II, VII, 5.
Depuis la Révolution américaine, et plus encore depuis la française, le gouvernement d’Angleterre [car j’aime mieux l’appeler ainsi que de dire le gouvernement anglais] s’est volontairement employé à prêcher cette doctrine des précédents, empruntant ceux-ci à des époques et à des circonstances antérieures aux deux événements en question.
Ces précédents reposent, en règle générale, sur des principes et des opinions qui sont le contraire de ce qu’ils devraient être ; et plus ils remontent loin dans le temps, et plus ils sont suspects. Mais du fait qu’on associe ces exemples au culte superstitieux des choses antiques, à la façon des moines montrant des reliques prétendument saintes, la plupart des hommes tombent dans le piège.
Les gouvernements se comportent aujourd’hui comme s’ils avaient peur de faire naître chez l’homme la moindre réflexion. Ils le conduisent en douceur dans le sépulcre des précédents, afin d’engourdir ses facultés et de détourner son attention du spectacle des révolutions. Ils sentent qu’il accède aux lumières plus vite qu’ils ne le souhaiteraient, et cette politique des précédents est le baromètre de leurs craintes. Ce papisme politique, tout comme le papisme ecclésiastique d’autrefois, a fait son temps et va bientôt quitter la scène. La relique en lambeaux et le précédent suranné, le moine et le monarque tomberont ensemble en poussière.
Gouverner à coups de précédents, sans se soucier du principe qui présida à leur naissance, est l’un des systèmes les plus vils qu’on puisse instituer. Dans de nombreux cas, les précédents devraient alarmer et non servir d’exemple, être fuis plutôt qu’imités. Au lieu de quoi, on les prend en bloc et on leur donne séance tenante le nom de constitution et de loi.
Ou bien la doctrine des précédents est une politique conçue pour maintenir l’homme dans un état d’ignorance, ou bien c’est la preuve palpable que les gouvernements déclinent en sagesse à mesure qu’ils vieillissent et ne peuvent plus se mouvoir que sur les échasses et les béquilles desdits précédents. Comment se fait-il que ceux-là qui aimeraient passer pour plus sages que leurs prédécesseurs ne semblent être, dans le même temps, que les fantômes d’une sagesse disparue ?
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792), chapitre 4 « Des constitutions ».
Les économistes en tant que groupe correspondent à l’ancienne définition d’une nation : un groupe de personnes unies dans une méprise courante sur leur propre passé et une aversion commune pour leurs voisins (en l’occurrence, les domaines voisins, tels la sociologie et les sciences politiques).
Érik S. Reinert, « Comment les pays riches sont devenus riches, et pourquoi les pays pauvres restent pauvres » (2012), p 136.
J’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous, et qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux.
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries du promeneur solitiaire », seconde promenade (1788, livre inachevé à sa mort).
Les chiens nous regardent avec admiration, les chats nous regardent avec mépris, seuls les cochons nous regardent comme des égaux.
Churchill (salaud en chef).
Vichy, la « Révolution nationale » et Pétain, c’est le triomphe d’une minorité impopulaire qui, depuis vingt ans, cherchait en vain électoralement sa chance, et qui l’a trouvée dans le désastre de la nation.
Bernanos, cité par Henri Guillemin dans « le but est atteint » (min. 28:00).
Il faut faire gouverner les vaincus par les vaincus eux-mêmes, afin qu’ils s’enfoncent ainsi dans l’esclavage et que la servitude leur devienne naturelle.
Adolf Hitler, « Mein Kampf », cité par Henri Guillemin dans « L’An 40 » (min. 13:10).
Des mesures draconiennes prises par une bourgeoisie effrayée, voilà qui pourrait être une bonne définition du fascisme, et dans ce sens, le régime de Vichy était bien un régime fasciste.
Paxton, « La France de Vichy », cité par Henri Guillemin dans « L’An 40 » (min. 24:30).
Aucun abandon de souveraineté ne peut être définitivement légalisé, même par référendum, parce que le droit des peuples à leur libre disposition est un principe tellement fondamental qu’un peuple ne peut pas plus y renoncer qu’un individu ne peut valablement se vendre en esclavage.
M. et R. Weil, « Demo-cratie, pouvoir au peuple » (1996).
Si vous cherchez la source du fleuve Yoskino, vous la trouverez dans les gouttes d’eau sur la mousse.
Proverbe japonais.
Projet veut dire produit.
Le mot projet prépare à la marchandisation de tout ce qui existe.
Le mot le plus utilisé dans tous les manuels de management (qui est la science de l’oppression) n’est plus le mot hiérarchie (qui en a totalement disparu) mais le mot projet.
Les seuls à qui on ne demande pas de projet, ce sont les riches.
D’après Franck Lepage.
Grandeur d’âme :
C’est à la lueur des flammes de leurs châteaux incendiés qu’ils ont la grandeur d’âme de renoncer au privilège de tenir dans les fers les hommes qui ont rencontré leur liberté les armes à la main. […] Ces sacrifices sont pour la plupart illusoires.
Jean-Paul Marat, « L’Ami du Peuple », 21 septembre 1789.
Les hommes n’hésitent pas à renoncer à la vertu pour la richesse.
Adam Smith.
Qui veut être riche ne sera pas bon ; qui veut être bon ne sera pas riche.
La richesse est pareille à l’eau de mer : plus on en boit, plus on a soif.
Arthur Schopenhauer.
Dès que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exécutent, toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir.
Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » (1934).
Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu’il se sent jugé.
Émile Chartier dit « Alain », « Propos », 25 janvier 1930.
Tout pouvoir est une conspiration permanente.
Honoré de Balzac, sur Catherine de Médicis (1843).
Les bulletins de vote, destinés à être emportés par le vent avec les promesses des candidats, ne valent pas mieux que des sagaies contre des canons.
Pensez-vous, citoyens, que les gouvernants vous les laisseraient si vous pouviez vous en servir pour faire une révolution ?
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).
Peut-on parler de suffrage universel sans rire ? Tous sont obligés de reconnaître que c’est une mauvaise arme […]
Votre vote, c’est la prière aux dieux sourds de toutes les mythologies, quelque chose comme le mugissement d’un bœuf flairant l’abattoir.
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).
Comme l’anthropologie est passée, passera le capital.
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).
La volonté du peuple ! Avec cela qu’on s’en soucie, de la volonté du peuple ! Si elle gêne, on ne la suit pas, voilà tout : on prétend qu’elle est contre la loi. S’il n’en existe aucune, on la fabrique.
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).
Est-ce que la raison d’État ne rend pas [le gouvernement] impuissant à tout autre chose qu’à sa propre conservation, pour laquelle il sacrifie des millions d’hommes et tout ce qui en firent vivre des millions d’autres ? On a des troupeaux, c’est pour les tondre et les égorger, il n’en va pas autrement du bétail humain.
La constitution que nos aïeux il y a cent ans ébauchèrent avec le même bois que leurs échafauds, que les réactions d’après ont rétrécie, faisait alors trembler les despotes comme un rugissement de lion. Ils se sont vite aperçus que les lois servaient de cage au lion et ils le laissent rugir tant qu’il lui plaît, les barres de fer sont solides, la porte est bien verrouillée.
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).
En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des Républicains.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), III, 6.
L’idée des est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée, et où le nom d’homme est en . Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut de représentants.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), III, 15.
Représenter signifie faire accepter comme étant la volonté de la masse ce qui n’est que volonté individuelle.
Il est possible de représenter, dans certains cas isolés, lorsqu’il s’agit par exemple de questions ayant des contours nets et simples et lorsque, par surcroît, la délégation est de brève durée.
Mais une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés.
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 21.
Quand j’ai voté, mon égalité tombe dans la boîte avec mon bulletin ; ils disparaissent ensemble.
Louis Veuillot.
Un gouvernement ne trouve pas sa force en lui-même, mais dans l’attachement du pays et dans l’intérêt que le peuple trouve à le soutenir. Quand ces deux motifs n’existent plus, le gouvernement n’est plus qu’un enfant au pouvoir ; et il a beau, comme l’ancien gouvernement de la France, harceler les individus pendant longtemps, il ne fait que précipiter sa propre chute.
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).
Il n’est pas d’autre contrat que celui passé entre ses différentes composantes par l’ensemble du peuple en vue d’engendrer et de constituer un gouvernement. Supposer qu’un gouvernement quelconque puisse être partie prenante dans un contrat passé avec le peuple, c’est supposer que le gouvernement existait avant d’en avoir le droit.
Le gouvernement n’est pas un fonds de commerce que n’importe quel homme ou groupe d’hommes aurait le droit d’ouvrir et de gérer à son profit. Ce n’est qu’un dépôt, confié au nom de ceux qui le délèguent ─ et qui à tout moment peuvent le reprendre.
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).
Il est contraire aux principes du gouvernement représentatif qu’un corps s’octroie à lui-même des pouvoirs.
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).
Les gens aisés et riches penseront peut-être que je présente un portrait exagéré de la situation, mais s’ils pouvaient descendre dans les régions froides du besoin, dans le cercle polaire de la pauvreté, ils constateraient que leur opinion change avec le climat.
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).
La plupart des peuples, ainsi que des hommes, ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant.
Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ; le peuple ne peut pas même souffrir qu’on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), chapitre VIII « Du peuple », p 76.
La première des lois est de respecter les lois.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique (article de l’Encyclopédie, 1755).
Ces considérations sont importantes, et servent à résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature ; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n’ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et n’engendre point de vices ; la dépendance des hommes étant désordonnée [dans mes Principes du Droit politique, il est démontré que nulle volonté particulière ne peut être ordonnée dans le système social] les engendre tous, et c’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement. S’il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c’est de substituer la loi à l’homme, et d’armer les volontés générales d’une force réelle, supérieure à l’action de toute volonté particulière.
Jean-Jacques Rousseau, « Émile ou de l’Éducation » (1762).
Il paraît d’abord que nous défier de nos préjugés, jusqu’à ce que, la balance à la main, on ait examiné s’il y a plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés […]
Quand il serait vrai que la commisération ne serait qu’un sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre, sentiment obscur et vif dans l’homme sauvage, développé, mais faible dans l’homme civil, qu’importerait cette idée à la vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force ? En effet, la commisération sera d’autant plus énergique que l’animal spectateur s’identifiera intimement avec l’animal souffrant. Or il est évident que cette identification a dû être infiniment plus étroite dans l’état de nature que dans l’état de raisonnement. C’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la réflexion qui le fortifie ; c’est elle qui replie l’homme sur lui-même ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l’afflige : c’est la philosophie qui l’isole ; c’est par elle qu’il dit en secret, à l’aspect d’un homme souffrant : péris si tu veux, je suis en sûreté. Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine.
L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s’éloigne : c’est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de s’entr’égorger.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1754).
Mais quand la nature affecterait dans la distribution de ses dons autant de préférences qu’on le prétend, quel avantage les plus favorisés en tireraient-ils, au préjudice des autres, dans un état de choses qui n’admettrait presque aucune sorte de relation entre eux ? Que sert l’esprit à des gens qui ne parlent point, et la ruse à ceux qui n’ont point d’affaires ? J’entends toujours répéter que les plus forts opprimeront les faibles ; mais qu’on m’explique ce qu’on veut dire par ce mot d’oppression.
Les uns domineront avec violence, les autres gémiront asservis à tous leurs caprices : voilà précisément ce que j’observe parmi nous, mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire des hommes sauvages, à qui l’on aurait même bien de la peine à faire entendre ce que c’est que servitude et domination. Se trouve-t-il un homme d’une force assez supérieure à la mienne, et, de plus, assez dépravé, assez paresseux, et assez féroce pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance pendant qu’il demeure oisif ? Il faut qu’il se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un très grand soin durant son sommeil, de peur que je ne m’échappe ou que je ne le tue : c’est-à-dire qu’il est obligé de s’exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle qu’il veut éviter, et que celle qu’il me donne à moi-même. Après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment ? Un bruit imprévu lui fait-il détourner la tête ? Je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, et il ne me revoit de sa vie.
Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, ; situation qui n’existant pas dans l’état de nature, y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort.
Après avoir prouvé que l’inégalité est à peine sensible dans l’état de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine, et ses progrès dans les développements successifs de l’esprit humain.
Jean-Jacques, « Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1754).
Premièrement, un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et de discussions épineuses ; ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité ; enfin peu ou point de luxe, car ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l’État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre III, chapitre 4 « De la démocratie ».
L’homme qui se compare est éternellement malheureux.
Jean-Jacques Rousseau
Tous ces vices ne tiennent pas tant à l’homme qu’à l’homme mal gouverné.
Jean-Jacques Rousseau
Commentaire d’Alain Finkielkraut : la question morale peut donc devenir une question politique.
Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuellement et que l’idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs de la civilité, même parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire devint un outrage, parce qu’avec le mal qui résultait de l’injure, l’offensé y voyait le mépris de sa personne souvent plus insupportable que le mal même.
C’est ainsi que chacun punissant le mépris qu’on lui avait témoigné d’une manière proportionnée au cas qu’il faisait de lui-même, les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels.
Jean-Jacques, « Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1754).
Quel parti dois-je prendre dans cette question ? Celui, messieurs, qui convient à un honnête homme qui ne sait rien, et qui ne s’en estime pas moins.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur les sciences et les arts » (1750), première partie.
Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible.
[…] le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle.
L’esprit a ses besoins, ainsi que le corps. Ceux-ci sont les fondements de la société, les autres en sont l’agrément. en un mot, les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune.
[…] Tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge.
[…] Aujourd’hui que des recherches plus subtiles et un goût plus fin ont . On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître.
Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur les sciences et les arts » (1750), première partie.
Après avoir soutenu, selon ma lumière naturelle, le parti de la vérité, quel que soit mon succès, il est un prix qui ne peut me manquer : je le trouverai dans le fond de mon cœur.
C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé ; s’élever au-dessus de lui-même […] et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur les sciences et les arts » (1750), première partie.
Il ne faut pas non plus une si grande nation, que les chefs épars pour la gouverner puissent trancher du souverain chacun dans son département, et commencer par se rendre indépendants pour devenir enfin les maîtres.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre III chapitre 5 « De l’aristocratie ».
Il est donc incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes » (1754).
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? S’il faut obéir par force, on n’a pas besoin d’obéir par devoir ; et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.
Obéissez aux puissances. Si cela veut dire : Cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu ; je réponds qu’il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue ; mais toute maladie en vient aussi : est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin ? Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois, non seulement il faut par force donner sa bourse ; mais, quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner ? Car, enfin, le pistolet qu’il tient est une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre I chapitre 3 « Du droit du plus fort ».
Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalité ; l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l’esprit, ou de l’âme, l’autre qu’on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention, et qu’elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différents , dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres, comme d’être plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire obéir.
On ne peut pas demander quelle est la source de l’inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s’il n’y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce serait demander, en d’autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, ou de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.
Jean-Jacques, « Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1754).
C’est bien mal connaître les hommes que de croire qu’après s’être une fois laissés séduire par le , ils y puissent jamais renoncer ; ils renonceraient cent fois plutôt au nécessaire et aimeraient encore mieux mourir de faim que de honte.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique (article de l’Encyclopédie, 1755).
Les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entraînés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et quils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres ; mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment selon qu’elle leur devient favorable ou contraire.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes » (1754), seconde partie.
Le plus grand mal &amp ; la plus grande honte de l’état social est que le crime y fasse des liens plus indissolubles que n’en fait la vertu.
Les méchants se lient entre eux plus fortement que les bons &amp ; leurs liaisons sont bien plus durables, parce qu’ils ne peuvent les rompre impunément, que de la durée de ces liaisons dépend le secret de leurs trames, l’impunité de le leurs crimes, &amp ; qu’ils ont le plus grand intérêt à se ménager toujours réciproquement.
Au lieu que les bons, unis seulement par des affections libres qui peuvent changer sans conséquence, rompent &amp ; se séparent sans crainte &amp ; sans risque dès qu’ils cessent de se convenir.
Jean-Jacques Rousseau, « Rousseau juge de Jean-Jacques » (1772).
Je voudrais que vous puissiez aussi réfléchir un peu sur vous-même. Vous vous fiez à votre bonté naturelle ; mais savez-vous à quel point l’exemple et l’erreur peuvent la corrompre ?
Jean-Jacques Rousseau à Diderot, cité par Jean-Paul Jouary dans son excellent « Rousseau citoyen du futur », p 104.
Au fond, comme tous les engagements de la société sont réciproques par leur nature, il n’est pas possible de se mettre au-dessus de la loi sans renoncer à ses avantages, et personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne.
Par la même raison nulle exemption de la loi ne sera jamais accordée à quelque titre que ce puisse être dans un gouvernement bien policé.
Les citoyens mêmes qui ont bien mérité de la patrie doivent être récompensés par des honneurs et jamais par des privilèges : car la république est à la veille de sa ruine, sitôt que quelqu’un peut penser qu’il est beau de ne pas obéir aux lois.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique (article de l’Encyclopédie, 1755).
Quelque heureux que puissent être les changements survenus dans l’État, ils sont tous pour le riche : le ciel fut toujours d’airain pour le pauvre, et le sera toujours…
Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ?
Jean-Paul Marat (1790), cité par Jean Massin, p 28.
En 1791, Marat écrit à Camille Desmoulins : « Après la vérité et la justice, la liberté fut toujours ma déesse favorite ». Cet ordre reviendra toujours invariable sous sa plume ; il fonde son originalité parmi les révolutionnaires de son temps.
Pour lui, si la liberté mérite qu’on lui sacrifie sa vie, elle ne vaut que dans son rapport à la vérité qu’exige l’homme de science et à la justice dont le prophète a faim et soif.
De ce point de vue, confirmant la leçon de Rousseau, la société anglaise a achevé d’ouvrir les yeux de Marat sur le libéralisme illusoire de telles âmes.
Jean Massin, « Marat » (1960), p 28.
Quoi ! C’est là Marat ? Cette chose jaune, verte d’habit, ces yeux gris jaunes si saillants !… C’est au genre batracien qu’elle appartiendrait à coup sûr, plutôt qu’à l’espèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?
Michelet, cité par Jean Massin dans « Marat » (1960), p11.
Dès qu’une fois un peuple a confié à quelques-uns de ses membres le dangereux dépôt de l’autorité publique et qu’il leur a remis le soin de faire observer les lois, toujours enchaîné par elles, il voit tôt ou tard sa liberté, ses biens, sa vie à la merci des chefs qu’il s’est choisi pour le défendre.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).
Marat n’appartient pas spécialement à la Révolution française ; Marat est un type antérieur, profond et terrible. Marat, c’est le vieux spectre immense. Si vous voulez savoir son vrai nom, criez dans l’abîme de mot : Marat ; l’écho, du fond de l’infini, vous répondra : Misère ! […]
On guillotine Charlotte Corday et l’on dit : Marat est mort. Non, Marat n’est pas mort. Mettez-le au Panthéon ou jetez-le à l’égout, qu’importe, il renaît le lendemain. Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire ; il renaît dans les greniers de Rouen, il renaît dans les caves de Lille ; il renaît dans le grenier sans feu, dans le grabat sans couverture, dans le chômage, dans le prolétariat, dans le lupanar, dans le bagne, dans vos codes qui sont sans pitié, dans vos écoles sans horizon, et il se reforme de tout ce qui est ignorance, et il se recompose de tout dce qui est la nuit.
Ah ! que la société humaine y prenne garde, on ne tuera Marat qu’en tuant la misère ; […] tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat.
Victor Hugo, cité par Jean Massin dans « Marat » (1960), p 11 &12.
Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant-coureur de leur servitude.
Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude, trop occupée d’ailleurs de ses propres affaires, il importe qu’il y ait dans l’État des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabinet, qui suivent les menées du gouvernement, qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l’alarme aux approches de la tempête, qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l’abîme qu’on creuse sous ses pas, et qui s’empressent de noter celui sur qui doit tomber l’indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant et entreprenant, c’est qu’il n’y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis.
Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s’inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).
Le pouvoir doit être bien distingué des fonctions ; la nation délègue en effet les diverses fonctions publiques ; mais le pouvoir ne peut être aliéné ni délégué.
Si l’on pouvait déléguer ces pouvoirs en détail, il s’en suivrait que la souveraineté pourrait être déléguée.
Robespierre, « notes manuscrites en marge du projet de constitution de 1791 ».
On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rende inutile l’ancien.
Buckminster Fuller.
L’être doué de raison peut faire de tout obstacle une matière de son travail et en tirer parti.
Marc Aurèle, « Pensées », VIII, 35.
Les lâches ! ils se mêlent avec les défenseurs de la patrie ; ils imitent notre langage ; ils flattent notre amour pour la liberté ; ils ont l’air quelquefois de le surpasser : ils se parent de tous les signes extérieurs de la Révolution, ils en imaginent même de nouveaux ; ils ne siègent pas dans les Sociétés populaires, ils les président, ils les dirigent.
Une fois munis de ces brevets de patriotisme qui les associent à notre cause, ils s’efforcent de la rendre ridicule à force d’exagération et d’extravagances ; ils la chargent de toute leur infamie ; ils entraînent le zèle ardent et irréfléchi dans leurs perfides systèmes.
Les Français applaudissent quelquefois à des motions arrêtées dans les cabinets de Londres ou de Vienne : quelque temps après, on découvre tous les maux qu’elles ont entraînés, et le sang de cent mille Français coule pour expier l’erreur d’un moment.
Malheur à quiconque oserait parler alors le langage de la raison ! Ils le proscrivent comme un lâche modéré ou comme un ennemi de la liberté.
À quels dangers la République ne sera-t-elle pas exposée, si le législateur n’est pas assez éclairé pour les démasquer !
Robespierre, Discours non prononcé et inachevé sur les factions, fin ventôse (mi-mars 1794).
Passer la vérité en contrebande, à travers tous les obstacles que ses ennemis lui opposent ; multiplier, répandre par tous les moyens possibles les instructions qui peuvent la faire triompher ; balancer par le zèle et par l’activité du civisme, l’influence des trésors et des machinations prodiguées pour propager l’imposture, voilà, à mon avis, la plus utile occupation et le devoir le plus sacré du patriotisme épuré.
Des armes contre les tyrans, des livres contre les intrigants ; la force pour repousser les brigands étrangers, la lumière pour reconnaître les filous domestiques, voilà le secret de triompher à la fois de tous vos ennemis.
Robespierre, « Discours sur l’influence de la calomnie sur la révolution », prononcé aux Jacobins, le 28 octobre 1792, publié le 30 octobre 1792 dans ses Lettres à ses Commettants, n° 3.
Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France.
L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse.
Édouard Daladier, président du Conseil, lors du Congrès radical de Nantes en 1934.
Apprenez donc que, hors ce qui concerne la discipline militaire, c’est-à-dire, le maniement et la tenue des armes, les exercices et les évolutions, la marche contre les ennemis des lois et de l’État, les soldats de la patrie ne doivent aucune obéissance à leurs chefs ; que loin de leur être soumis, ils en sont les arbitres ; que leur devoir de citoyen les oblige d’examiner les ordres qu’ils en reçoivent, d’en peser les conséquences, d’en prévenir les suites. Ainsi lorsque ces ordres sont suspects, ils doivent rester dans l’inaction ; lorsque ces ordres blessent les droits de l’homme, ils doivent y opposer un refus formel ; lorsque ces ordres mettent en danger la liberté publique, ils doivent en punir les auteurs ; lorsque ces ordres attentent à la patrie, ils doivent tourner leurs armes contre leurs officiers. Tout serment contraire à ces devoirs sacrés, est un sacrilège qui doit rendre odieux celui qui l’exige, et méprisable celui qui le prête.
Marat, « L’Ami du Peuple », 8 juillet 1790.
Le droit qu’ont les citoyens de s’assembler où il leur plaît, et quand il leur plaît, pour s’occuper de la chose publique, est inhérent à tout peuple libre.
Sans ce droit sacré, l’état est dissous, et le souverain est anéanti ; car, dès que les citoyens ne peuvent plus se montrer en corps, il ne reste dans l’État que des individus isolés ; la nation n’existe plus.
On voit avec quelle adresse les pères conscrits ont anéanti la souveraineté du peuple, tout en ayant l’air d’assurer la liberté individuelle. En Angleterre, toute assemblée paisible est licite : la loi ne défend que les attroupements séditieux. Voilà la liberté.
Marat 16-17 août 1792.
C’est un blasphème politique d’oser avancer que la nation, de qui émanent tous les pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation ; ce qui la mettrait elle-même dans la dépendance, ou plutôt sous le joug de ses propres mandataires.
Jean-Paul Marat, 1791.
Veiller est le premier devoir de tout bon citoyen.
Jean-Paul Marat, 13 avril 1792.
Le premier devoir des instituteurs est d’enseigner aux enfants de la classe pauvre le respect des hiérarchies sociales, la frugalité et le travail sans récrimination.
Jules Ferry.
On ne corrige pas celui qu’on pend, on corrige les autres par lui.
Tout compte fait, on ne parle jamais de soi sans préjudice : les condamnations que l’on porte contre soi sont toujours accrues, et les louanges ne sont pas crues.
Il y a peut-être certaines personnes qui sont de ma nature à moi, qui m’instruis mieux par opposition aux modèles que par leur imitation, et en les évitant qu’en les suivant. […] L’horreur de la cruauté me pousse plus profondément, par contrecoup, à la clémence qu’aucun modèle ne saurait m’y attirer. […] Tous les jours, le sot comportement d’un autre me donne un avertissement et un conseil.
Ce qui me pique désagréablement touche et éveille mieux que ce qui plaît. Notre temps n’est apte à nous améliorer qu’à reculons, par opposition que par accord, par différence plus que par similitude. Étant peu instruit par les bons exemples, je me sers des mauvais, dont la leçon est pour moi habituelle.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation ».
L’exercice le plus fructueux et le plus naturel de notre esprit, c’est, à mon avis, la conversation. J’en trouve l’usage plus doux que celui d’aucune autre action de notre vie, et c’est la raison pour laquelle, si j’étais à cette heure forcé de choisir, je consentirais plutôt, je crois, à perdre la vue que l’ouïe ou la parole.
La conversation apprend et exerce en même temps. Si je discute avec un esprit vigoureux et un rude jouteur, il me presse les flancs, il m’éperonne à droite à gauche, ses idées stimulent les miennes. La rivalité, la recherche d’une certaine gloire, la lutte me poussent et m’élèvent au-dessus de moi-même, tandis que l’accord est une chose tout à fait ennuyeuse dans la conversation.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation ».
La sottise est une mauvaise manière d’être ; mais ne pas pouvoir le supporter et s’en irriter, s’en tourmenter, comme cela m’arrive, c’est une autre sorte de maladie qui ne le cède guère à la sottise pour la gêne qu’elle apporte ; et c’est ce qu’à présent je veux blâmer chez moi.
J’entre en conversation et en discussion avec une grande liberté et beaucoup de facilité parce que l’opinion ne trouve pas en moi de terrain très approprié pour y pénétrer et y pousser de profondes racines. Il n’y a pas d’affirmations qui m’étonnent et me troublent, pas de croyance qui me blesse, quelque opposition qu’elle ait avec la mienne. Il n’y a pas d’idée, si frivole et si extravagante soit-elle, qui ne me semble pas bien conforme à la production de l’esprit humain. Nous autres, qui privons notre jugement du droit de prononcer des arrêts, nous regardons sans passion les opinions différentes des nôtres, et si nous n’y prêtons pas le jugement nous y prêtons aisément l’oreille.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation », p 1118.
Les contradictions des jugements, donc, ne me blessent ni ne m’émeuvent : elles m’éveillent seulement et me mettent en action.
Nous n’aimons pas la rectification de nos opinions ; il faudrait au contraire s’y prêter et s’y offrir, notamment quand elle vient sous forme de conversation, non de leçon magistrale.
À chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à raison, comment on s’en débarrassera. Au lieu de lui tendre les bras, nous lui tendons les griffes. Je supporterais d’être rudoyé par mes amis : « Tu es un sot, tu rêves. » J’aime qu’entre hommes de bonne compagnie on s’exprime à cœur ouvert, que les mots aillent où va la pensée.
Il faut fortifier notre ouïe et la durcir contre cette mollesse du son conventionnel des paroles. J’aime une société et une familiarité fortes et viriles et une amitié qui trouve son plaisir dans la rudesse et la vigueur de son commerce, comme l’amour le fait dans les morsures et les égratignures sanglantes.
La conversation n’est pas assez vigoureuse et noble si elle n’est pas querelleuse, si elle est civilisée et étudiée, si elle craint le choc et si elle a des allures contraintes.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation », p 1118.
Quand on me contredit, on éveille mon attention, mais non ma colère : je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune de l’un et de l’autre. […]
Je fais fête à la vérité et je la chéris en quelque main que je la trouve et je me livre à elle et lui tends mes armes vaincues d’aussi loin que je la vois approcher. Et, pourvu qu’on n’y procède pas avec l’air trop impérieux d’un maître d’école, je prête l’épaule aux reproches que l’on fait sur mes écrits ; je les ai même souvent modifiés plus pour une raison de civilité que pour une raison d’amélioration, car j’aime à favoriser et à encourager la liberté de ceux qui me font des critiques par ma facilité à céder, même à mes dépens. Toutefois il est assurément difficile d’attirer à cela les hommes de mon temps : ils n’ont pas le courage de critiquer les autres parce qu’ils n’ont pas le courage de supporter de l’être, et ils parlent toujours avec dissimulation en présence les uns des autres. Je prends un si grand plaisir à être jugé et connu qu’il m’est pour ainsi dire indifférent que ce soit de l’une ou de l’autre des deux façons. Ma pensée se contredit elle-même si souvent, et se condamne, qu’il revient au même pour moi qu’un autre le fasse, vu principalement que je ne donne à sa critique que l’importance que je veux.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation », p 1119.
Nous n’apprenons à discuter que pour contredire, et, chacun contredisant et étant contredit, il en résulte que tout le profit de la discussion, c’est de ruiner et anéantir la vérité.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation », p 1121.
Ayons toujours à la bouche ce mot de Platon : « Si je trouve que quelque chose n’est ni bon ni honnête, n’est-ce pas parce que je ne suis moi-même ni bon ni honnête ? Ne suis-je pas moi-même en faute ? Mon reproche ne peut-il pas se retourner contre moi ? »
Sage et divin refrain qui fustige la plus universelle et la plus courante erreur des hommes. Non seulement les reproches que nous nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments dans les matières à discussion peuvent ordinairement se retourner contre nous, et nous nous enferrons avec nos armes. De cela l’antiquité m’a laissé bon nombre d’exemples importants. Cela fut ingénieusement bien dit, et très à propos, par celui qui trouva [ce mot] :
Stercus cuique suum bene olet1.
[Chacun aime l’odeur de son fumier.]
Nos yeux ne voient rien derrière nous. Cent fois par jour nous nous moquons de nous sur la personne de notre voisin et nous maudissons chez d’autres les défauts qui existent plus manifestement en nous, et nous nous en étonnons avec une extraordinaire impudence sans nous apercevoir [que nous les avons]. […]
Je ne demande pas que personne ne critique s’il n’est pas lui-même sans tache, car alors personne ne critiquerait ─ ni mme s’il n’est pas sans tache dans un mme genre de faute. Mais je demande que notre jugement, blâmant une autre personne, dont il est alors question, ne nous épargne pas d’un jugement intérieur sur nous-mêmes. C’est un devoir de charité pour celui qui ne peut arracher un défaut qui est en lui que de chercher à l’arracher néanmoins en autrui, où il peut avoir des racines moins malignes et moins revêches. Et il ne me semble pas que ce soit une réponse qui convienne que de dire à celui qui m’avertit de mon défaut que ce défaut est aussi en lui. Alors que faire au lieu de cela ? Toujours l’avertissement est vrai et utile.
Montaigne, « Essais », livre 3, chapitre 8 « Sur l’art de la conversation », p 1125.
La dernière raison des rois, le boulet.
La dernière raison des peuples, le pavé.
Victor Hugo, Journal (août 1830).
Ce sont toujours les prêtres qui fixent les frontières. On les juge, nos prêtres laïcs. […] Quand ce n’est pas évident, il faut du transcendant. […] le suprême arbitrage fait passer l’arbitraire. Silence dans les rangs.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p 27.
La frontière est un lieu de passage, d’échanges. La bonne frontière est poreuse, dans les deux sens. Tout organisme vivant a une frontière. La peau est la première de toutes… Elle assure la condition sine qua non du vivant : la séparation régulée entre un dehors et un dedans.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).
Dans la démocratie, les citoyens font eux-mêmes les lois, et nomment directement les officiers publics.
Dans notre plan [le gouvernement représentatif], les citoyens font, plus ou moins immédiatement, le choix de leurs députés à l’Assemblée législative ; la législation cesse donc d’être démocratique et devient représentative.
Sieyès, « Quelques idées de constitution applicables à la ville de Paris », juillet 1789, p 3, cité par Pierre Rosanvallon dans son chapitre « Histoire du mot démocratie » (1993).
Le concours immédiat est celui qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat désigne le gouvernement représentatif. La différence entre ces deux systèmes politiques est énorme.
Sieyès, Dire sur la question du véto royal, 7 septembre 1789, p 14.
Il y a deux manières d’exercer le concours des citoyens à la fabrication des lois. Soit les citoyens exercent ce droit directement, soit ils le confient à des représentants, bien plus capables qu’eux de connaître l’intérêt général.
Sieyès, Dire sur la question du véto royal, 7 septembre 1789, p 14.
Par le temps qui court, chacun a la prétention d’être démocrate sans même en exempter ceux qui, par intérêt ou par préjugé, sont les ennemis les plus implacables de toute démocratie. Le banquier qui s’est enrichi dans les sales tripotages de la bourse, et l’orateur subventionné qui monte à la tribune prétendument nationale pour y défendre les plus révoltants monopoles se disent démocrates ; le journal qui chaque jour se fait l’écho des déclamations aristocratiques et qui se tourne avec le plus de fureur contre la liberté et l’égalité se dit démocrate.
Albert Laponneraye, Lettre aux Prolétaires (1833), cité par Pierre Rosanvallon dans son article de 1993 sur les origines du mot démocratie.
Lorsque dans une république le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie.
Montesquieu, « De l’esprit des lois » (1748), livre II chapitre 2.
Démocratie : forme de gouvernement où les charges se donnent au sort.
Pierre Richelet, Dictionnaire (1680).
Démocratie : sorte de gouvernement où le peuple a toute l’autorité. La démocratie n’a été florissante que dans les républiques de Rome et d’Athènes.
Furetière, Dictionnaire universel (1890).
L’unique chemin conduisant à la paix est la justice.
Pablo Bolivar.
Le mot démocratie est un épouvantail dont les fripons se servent pour tromper les ignorants.
JP Brissot (Girondin), « Plan de conduite pour les députés du peuple aux États généraux de 1789 » (1789).
Le souverain peut commettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple, en sorte qu’il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne le nom de à cette forme de gouvernement.
Jean-Jacques Rousseau, « Émile ou de l’Éducation » (1762)
[Dans une démocratie,] les sujets et les souverains ne sont que les mêmes hommes considérés sous différents rapports.
Jean-Jacques Rousseau, « Lettre à d’Alembert sur les spectacles ».
Pour les deux auteurs [Montesquieu et Rousseau], le concept de démocratie, appréhendé à partir de l’idée de souveraineté, implique que le peuple soit lui-même législateur et magistrat, qu’il exerce donc à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.
[Note : Dans le « monisme » de Rousseau, la distinction du législateur et du magistrat est purement fonctionnelle. Ils n’incarnent pas tant deux pouvoirs concurrents que deux modalités spécifiques du rapport à la chose publique (dans Du contrat social, livre III, chapitre 4, Rousseau note que le fait de légiférer implique une attention à l’intérêt général, alors que le pouvoir exécutif a pour nature de s’appliquer aux objets particuliers).]
Pierre Rosanvallon, « Histoire du mot démocratie », in « Situations de la démocratie » (1993), p 12.
C’est une loi fondamentale de la démocratie que le peuple fasse les lois.
Montesquieu, « De l’esprit des lois » (1748), livre II chapitre 2.
Le début de la sagesse commence par appeler les choses par leur nom.
Proverbe chinois.
Qui veut faire quelque chose trouve un moyen ; qui ne veut rien faire trouve une excuse.
Proverbe arabe.
Lire en butinant : LA référence :
Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; mais ce n’est plus thym ou marjolaine : ainsi les fragments empruntés à autrui, il les transformera et les confondra pour en faire un ouvrage tout sien : à savoir son jugement, son travail et son étude se vise point qu’à le former.
Montaigne, « Essais » livre 1 chapitre 26.
[…] dans une démocratie, tous les habitants qui sont fils de citoyens, tous ceux qui sont nés sur le sol national, ont rendu service à l’État, ou doivent, pour toute autre raison, bénéficier du droit de citoyenneté, tous je le répète peuvent se fonder sur la loi pour réclamer le droit de vote à l’Assemblée suprême ou pour poser leur candidature aux plus hautes charges.
Spinoza, « Traité de l’autorité politique » (1677).
La manière la plus prompte de faire ouvrir les yeux à un peuple est de mettre individuellement chacun à même de juger par lui-même et en détail de l’objet qu’il n’avait jusque-là apprécié qu’en gros.
Machiavel, « Discorsi » I, 47.
Je ne connais pas d’autre dépositaire sûr du pouvoir suprême dans une société que le peuple lui-même, et si nous ne le pensons pas suffisamment compétent pour exercer son contrôle librement, le remède ne consiste pas à le lui retirer, mais à l’instruire.
Thomas Jefferson, « Lettre à William Jarvis » (1820).
Les capitaux circulent, la peur s’installe.
Michel Pinçon-Charlot, « La violence des riches ? Chronique d’une immense casse sociale » (2013), p 29.
La bourgeoisie, travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final d l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. Monsieur Michelin doit faire croire qu’il fabrique des pneus pour donner du travail à ses ouvriers qui mourraient sans lui.
Paul Nizan, « Les chiens de garde » (1932).
Notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de notre existence.
La beauté est indissociable du regard de celui qui voit.
Heinz Pagels (1939-1988), physicien, « L’Univers Quantique » p.334.
Le désordre au niveau individuel entraîne un déterminisme collectif.
Heinz Pagels (1939-1988), physicien, « L’Univers Quantique » p.114.
Une multitude libre est en effet conduite par l’espoir mieux que par la contrainte ; une multitude soumise par la crainte plus que par l’espoir. L’une s’applique à cultiver la vie, l’autre seulement à éviter la mort.
Spinoza, « Traité politique » V, 6, cité par Frédéric Lordon dans « La société des affects » (2013) p 155.
Les stratégies qui misent tout sur les gens formidables ont peu de chances de succès.
Frédéric Lordon, « La société des affects » (2013).
Le pouvoir politique, c’est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets.
Alexandre Matheron, « Individu et communauté chez Spinoza ».
Outil de négrier, le pauvre est celui qui te tend le miroir de ce qui te pend au nez si tu refuses de travailler et d’obéir.
Lorsqu’on peut prouver une chose par des faits, tout ce qu’on peut en dire est superflu.
Ésope, « Le vantard », fable 51.
Un vrai dominant se reconnaît à ce qu’il n’a pas besoin de se justifier.
On oublie l’importante maxime de Sismondi : le prolétaire romain vivait au frais de la société, alors que la société moderne vit aux frais du prolétariat (Sismondi, « Études sur l’économie politique », 1837).
Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852), Avant-propos (1869).
La tradition de toutes les générations disparues pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants.
Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852).
Nous assistons à un conflit frontal entre les grandes transnationales et l’État. Ces derniers se trouvent parasités dans leurs décisions essentielles, politiques, militaires, économiques, par des organisations mondiales qui ne dépendent d’aucun État et ne répondent de leurs actes devant aucun parlement, ni devant aucune institution garante de l’intérêt collectif. En un mot, c’est toute la structure politique du monde qui est en train d’être sapée.
Salvatore Allende, « Discours devant l’Assemblée générale de Nations unies », le 4 décembre 1972.
Si nous sommes jugés selon nos mérites, nous recevrons le fouet.
Un libre esprit ne peut manquer d’essayer ses dents sur toutes robes et tous mollets, surtout de docteurs !
Les vieux dignitaires qui vont leur petit train et vivent dans leur gloire comme un rentier sur son capital, n’aiment pas être mordus aux chausses.
Émile Chartier, dit Alain, cité par Henri Massis.
Nous avons trop longtemps été amusés et induits en erreur par les noms. Il est bien évident que l’usage impropre de mots ou la talentueuse mauvaise utilisation de noms ou d’épithètes ont eu une grande et dangereuse influence sur la politique de ce pays.
Tout abus de langage auquel on peut penser n’a-t-il pas été pratiqué depuis longtemps pour donner au peuple de fausses idées concernant à la fois le gouvernement et ses administrateurs ? […]
J’espère qu’une main ingénieuse fournira au public un petit dictionnaire de ces mots qui, tout comme plusieurs leaders politiques de ce pays, ont changé de sens depuis l’année 1776.
Anonyme, journal « National Gazette », 12 décembre 1792 aux USA, cité par Dupuis-Déri, « Démocratie, histoire politique d’un mot » (2013), p 27.
Peu d’hommes ont des idées saines des choses, la plupart ne s’attachent même qu’aux mots. […] Abusés par les mots, les hommes n’ont pas horreur des choses les plus infâmes, décorées de beaux noms ; et ils ont horreur des choses les plus louables, décriées par des noms odieux. Aussi l’artifice ordinaire des cabinets est-il d’égarer les peuples en pervertissant le sens des mots ; et souvent des hommes de lettres avilis ont l’infamie de se charger de ce coupable emploi.
En fait de politique, quelques vains sons mènent le stupide vulgaire, j’allais dire le monde entier. Jamais aux choses leurs vrais noms. Les princes, leurs ministres, leurs agents, leurs flatteurs, leurs valets, appellent art de régner celui d’épuiser les peuples, de faire de sottes entreprises, d’afficher un faste scandaleux, et de répandre partout la terreur ; politique, l’art honteux de tromper les hommes ; gouvernement, la domination lâche et tyrannique ; prérogatives de la couronne, les droits usurpés sur la souveraineté des peuples ; puissance royale, le pouvoir absolu ; magnificence, d’odieuses prodigalités ; soumission, la servitude ; loyauté, la prostitution aux ordres arbitraires ; rébellion, la fidélité aux lois ; révolte, la résistance à l’oppression ; discours séditieux, la réclamation des droits de l’homme ; faction, le corps des citoyens réunis pour défendre leurs droits ; crimes de lèse-majesté, les mesures prises pour s’opposer à la tyrannie ; charges de l’état, les dilapidations de la cour et du cabinet ; contributions publiques, les exactions ; guerre et conquête, le brigandage à la tête d’une armée, art de négocier, l’hypocrisie, l’astuce, le manque de foi, la perfidie et les trahisons ; coups d’État, les outrages, les meurtres et les empoisonnements ; officiers du prince, ses satellites ; observateurs, ses espions ; fidèles sujets, les suppôts du despotisme ; mesure de sûreté, les recherches inquisitoriales ; punition des séditieux, le massacre des ennemis de la liberté. Voilà comment ils parviennent à détruire l’horreur qu’inspire l’image nue des forfaits et de la tyrannie.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774), « 53 – Dénaturer les noms des chose ».
Le gouvernement représentatif est une tyrannie des parleurs […] Les parleurs gouvernent le monde ; ils nous étourdissent, ils nous assomment, ils nous pillent, ils nous sucent le sang et ils se moquent de nous.
Pierre-Joseph Proudhon, « Qu’est-ce que la propriété ? ou recherche sur le principe du droit et du gouvernement » (1840).
Prenez garde que les contribuables, écartant tout ce qui divise, ne s’unissent un jour et constituent une masse invincible.
Raymond Poincaré.
Werner Sombart avait raison de dire que, d’un but à l’autre, le marxisme ne contient pas un grain d’éthique.
Lénine, « Le contenu économique du populisme » (1885).
Le voleur croit que tout le monde vole.
Proverbe chinois.
Seule la vérité est révolutionnaire.
Antonio Gramsci.
Les Sans-culottes et les Enragés ne parlent de rien moins que de dépouiller les riches.
Rapport de police 1793, Dutard, cité par Markov 1970, p 234.
Qui ne veut pas parler du capitalisme ne dira mot du fascisme.
Max Horkheimer (1939).
Citation dédiée aux bien-pensants (mais intolérants) d’aujourd’hui qui invoquent toujours le sang versé pour justifier le suffrage universel et faire honte à ceux qui osent exercer leur esprit critique à ce sujet :
Le premier devoir que nous impose la période présente est d’avoir assez de courage intellectuel pour nous demander si le terme de révolution est autre chose qu’un mot, s’il a un contenu précis, s’il n’est pas simplement un des nombreux mensonges qu’a suscité le régime capitaliste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le service de dissiper.
Cette question semble impie, à cause de tous les êtres nobles et purs qui ont tout sacrifié, y compris leur vie, à ce mot. Mais seuls des prêtres peuvent prétendre mesurer la valeur d’une idée à la quantité de sang qu’elle a fait répandre.
Simone Weil (1909-1943), Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934).
Ce qui caractérise la bourgeoisie bien plus que la propriété privée, c’est l’énorme remue-ménage qu’elle impose à la société. C’est la mise au travail de tout le monde.
Jacques Ellul.
Il n’y a pas de morale autonome et la vertu des agents s’établit au voisinage de leurs intérêts à la vertu.
Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 63.
L’avenir appartient à la boutique.
Les peuples ne se gouvernent bien que quand ils ont faim.
Voilà ce qui va se passer : les difficultés monétaires et financières qui seront considérables vont amener les successeurs à céder aux Américains. Certes, on leur mettra des « tapis rouges sous les pieds », mais ils passeront par les volontés des anglo-saxons et, les difficultés financières servant d’excuses, toute l’indépendance française va disparaître…
Charles de Gaulle, 24 avril 1969, cité par Michel Debré dans « Entretiens avec le général de Gaulle. 1961-1969 », p 186.
Nous sommes des machines à survie ─ des robots programmés à l’aveugle pour préserver les molécules égoïstes connues sous le nom de gènes.
Richard Dawkins, « Le gène égoïste », préface à l’édition de 1976.
Calomniez audacieusement, il en restera toujours quelque chose.
Francis Bacon (1597).
Loi de physique sociale : l’oxygène moral se raréfie plus on s’élève dans la société.
Jean-Claude Michéa.
Jean-Pierre Vernant, citant Theognis, indique très clairement le germe : « Ceux qui aujourd’hui ont le plus convoitent le double. La richesse, ta chrémata, devient chez l’homme folie, aphrosunè. »
Et Vernant, décrivant l’état des mœurs de cette Grèce du VIe siècle en crise d’ajouter pour sa part : « Qui possède veut plus encore. La richesse finit par n’avoir plus d’autre objet qu’elle-même (…), elle devient sa propre fin, elle se pose comme besoin universel, insatiable, illimité, que rien ne pourra jamais assouvir. À la racine de la richesse, on découvre donc une nature viciée, une volonté déviée et mauvaise, une pleonexia : désir d’avoir plus que les autres, plus que sa part, toute la part. Koros [dédain orgueilleux], hubris [délire des grandeurs et ambition illimitée], pleonexia sont les formes de déraison que revêt, à l’âge de Fer, la morgue aristocratique, cet esprit d’Eris [émulation ou discorde, suivant les cas] qui, au lieu d’une noble émulation, ne peut plus enfanter qu’injustice, oppression, dusnomia [perturbation de l’ordre social]. »
Frédéric Lordon, « Le résistible chantage des compétents » (2009).
Tel a assez d’esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons, qui en manque pour voir qu’il doit se taire sur quelque autre dont il n’a qu’une faible connaissance ; il sort hardiment des limites de son génie [naturel], mais il s’égare, et fait que l’homme illustre parle comme un sot.
La Bruyère, « Caractères », XII, 63 (IV).
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire ; ils viennent d’ailleurs que de notre esprit, c’est assez pour être rejetés d’abord par présomption et par humeur ; et suivis seulement par nécessité ou par réflexion.
La Bruyère, « Caractères », XII, 76 (V).
Faire des juges les arbitres ultimes de toute question constitutionnelle est une très dangereuse doctrine qui nous soumet au despotisme d’une oligarchie.
Thomas Jefferson, cité par Frédéric Rouvillois, dans la revue Causeur de juin 2013, p 48.
Le prochain, ce n’est pas le nègre ou le chinois, tous ces colonisés dévorés et exterminés. Aimer des hommes que l’on ne connaît pas, c’est facile, ça n’engage à rien ou à presque rien, ça ne coûte rien et on s’admire de les aimer, dans l’abstrait. C’est bien le prochain, oui, mais le prochain éloigné ! Tandis que les êtres qui nous entourent, que l’on voit chaque jour, que l’on voit du matin au soir, qui nous gênent, qui nous irritent, qui nous font du mal, c’est ceux-là le vrai prochain, le prochain le plus proche, et c’est ceux-là qu’il faut aimer d’abord, c’est avec ceux-là qu’il faut appliquer le commandement « pardonne », non pas une fois, ni 7 fois, ni 77 fois, mais 77 fois 77 fois, c’est-à-dire toujours.
Tolstoï, cité par Henri Guillemin (conférence n°11, min. 17:38).
En clair, n’importe quel juge judiciaire ou administratif peut désormais écarter, dans un litige qui lui est soumis, l’application d’une loi française qu’il juge contraire au droit international ou au droit européen, c’est-à-dire en réalité à la jurisprudence de juges européens parfaitement inconnus des Français, qui n’ont de comptes à rendre à personne et dont on ne s’inquiète peut-être pas assez de la traçabilité.
Autant dire qu’à l’absolutisme démocratique de Rousseau selon lequel la loi est « toujours droite et ne peut errer » s’est substitué une méfiance généralisée à l’égard du législateur qui conduit à l’enserrer dans un filet de normes posées par des juges non élus et politiquement irresponsables. Les normes de référence dont se servent les juges pour censurer la loi (ou la valider, selon leur bon plaisir du jour) sont extrêmement vagues et floues (liberté, égalité, dignité, nécessité, ordre public, etc.) et leur confèrent un pouvoir d’appréciation absolument discrétionnaire.
La Cour européenne des droits de l’homme « invente » le droit qui lui plaît à longueur d’arrêts.
Sauf de très rares cas où la Constitution est précise, il en va de même du Conseil constitutionnel qui extrait les principes qu’il veut (ou ignore ceux dont il ne veut pas) du Préambule de la Constitution.
Anne-Marie Le Pourhiet, « Juges partout, démocratie nulle part », dans la revue Causeur de juin 2013, p 46.
La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante.
On ne peut pas l’obliger ni à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux ; parce que dans l’opinion des autres il serait sage ou même juste d’agir ainsi. Ce sont là de bonnes raisons pour lui faire des remontrances ou le raisonner, ou le persuader, ou le supplier, mais ni pour le contraindre ni pour le punir au cas où il agirait autrement.
La contrainte n’est justifiée que si l’on estime que la conduite dont on désire le détourner risque de nuire à quelqu’un d’autre. Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne autrui. Quant à l’aspect qui le concerne simplement lui-même son indépendance est, en droit, absolue. L’individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit.
John Stuart Mill, De la liberté (1859).
Dans le domaine politique, où le secret et la tromperie délibérée ont toujours joué un rôle significatif, l’autosuggestion représente le plus grand danger : le dupeur qui se dupe lui-même perd tout contact non seulement avec son public, mais avec le monde réel, qui ne saurait manquer de le rattraper, car son esprit peut s’en abstraire mais pas son corps.
Hannah Arendt, « Du mensonge à la violence » (1989), p 39.
« Les grandes conquêtes impériales qui furent les nôtres à l’autre bout de la terre parce que nous possédions la mitrailleuse Maxim et, qu’en face, ils n’avaient que des sagaies, nous reviendront en mémoire à la vue de ces nouveaux exploits, où le sang ne coulera plus, ou du moins plus de notre côté, car nous aurons les groupes téléchiriques [machines commandées à distance], alors qu’eux, les pauvres, n’auront que du napalm et du gaz moutarde à leur opposer. »
Anonyme, 14 mai 1964, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 39
Les ressorts différentiels de l’indignation morale ont leurs mystères. Tandis que la chasse virtuelle aux animaux suscitait un scandale à peu près universel, la chasse à l’homme télécommandée pouvait, à la même époque, prendre tranquillement son essor, dans des formes similaires, sans que personne, parmi ces mêmes acteurs, n’y trouvât rien à redire.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 49.
Une guerre qui requiert de notre part une chasse à l’homme internationale.
George W. Bush, 14 février 2003, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 49
En 2001, Donald Rumsfeld s’était convaincu que « les techniques utilisées par les Israéliens contre les Palestiniens pouvaient tout simplement être déployées à grande échelle ». Il pensait surtout aux programmes d’« assassinats ciblés » dont l’État d’Israël venait de reconnaître officiellement l’existence. Les territoires occupés étant devenus, comme l’explique Eyal Weizman, « le plus grand laboratoire du monde pour les thanatotactiques aéroportées », il n’était pas étonnant que celles-ci soient exportées.
Mais il restait un problème : « comment organiser le département de la Défense pour les chasses à l’homme ? À l’évidence, confiait Rumsfeld en 2002, nous ne sommes pas bien organisés pour cela à l’heure actuelle. » L’appareil militaire états-unien n’était pas prêt, au début des années 2000, a assurer efficacement à l’échelle mondiale des missions habituellement dévolues à la police dans l’espace domestique : l’identification, la traque, la localisation et la capture ─ mais plutôt dans les faits, l’élimination physique ─ d’individus suspects.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 50.
Quoi qu’il en soit, il fallut s’attacher à définir et imposer une nouvelle doctrine stratégique. Des chercheurs travaillèrent à énoncer les « principes théoriques de la chasse à l’homme » destinés à servir de cadre à ces opérations. George A. Crawford les résuma dans un rapport publié en 2009 […] Ce texte, qui se proposait de « faire de la chasse à l’homme un des fondements de la stratégie étatsunienne », en appelait notamment à créer une « agence nationale de la chasse à l’homme », instrument indispensable pour « bâtir une force de chasse à l’homme du futur ».
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 51.
David Rohde, journaliste au New York Times kidnappé en 2008 et détenu au Waziristan pendant sept mois, fut l’un des premiers occidentaux à décrire les effets que cette surveillance létale persistante produit sur les populations qui la subissent. Évoquant un « enfer sur terre », il ajoute : « les drones étaient terrifiants. Depuis le sol, il est impossible de déterminer qui ou quoi ils sont en train de traquer pendant qu’ils décrivent des cercles au-dessus de votre tête. Le bourdonnement lointain du moteur sonne comme le rappel constant d’une mort imminente. […] Tout le monde a peur tout le temps.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 67.
« C’est le plus étrange des rituels bureaucratiques : toutes les semaines, plus d’une centaine de membres du tentaculaire appareil de sécurité nationale se réunissent par téléconférence sécurisée pour disserter des biographies de terroristes présumés et désigner au président ceux qui doivent être les prochains à mourir. » Cette réunion hebdomadaire a été surnommée, à Washington, le « mardi de la terreur ». Une fois établie, la liste des nominés part à la Maison blanche, où le président approuve personnellement, de façon orale, chaque nom. La « kill list » ayant ainsi été validée, les drones se chargent du reste.
Les critères pertinents, pour l’établissement de ces listes de condamnés à mort sans procès, demeurent inconnus. L’administration se refuse à toute précision en la matière.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 69.
Avec le concept de « guerre globale contre la terreur », la violence armée a perdu ses bornes traditionnelles : indéfinie dans le temps, elle l’est aussi dans l’espace. Le monde entier, dit-on, est un champ de bataille. Mais il serait plus exact de dire un terrain de chasse. Car si le rayon de la violence armée se globalise, c’est au nom des impératifs de la traque.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 79.
Comme le rappellent les théoriciens de la chasse à l’homme, « les frontières souveraines comptent parmi les meilleurs alliés » qu’un fugitif puisse avoir.
La Common Law anglaise autorisait autrefois, dans les campagnes, à « mener la chasse aux bêtes de proie nuisibles, tels les renards et les putois, jusque sur la propriété d’autrui ; parce que détruire de telles créatures était réputé d’intérêt public ». C’est ce genre de droit que voudraient aujourd’hui s’arroger les États-Unis, pour des proies humaines, à l’échelle du monde. Il faut, résumait Paul Wolfowitz, « leur dénier tout sanctuaire ».
Ce qui se dessine, c’est un pouvoir invasif se fondant moins sur une notion de droit de conquête que de droit de poursuite. Un droit d’intrusion et d’empiètement universel qui autoriserait à courir sus à la proie partout où elle se réfugie […]
En devenant stratosphérique, le pouvoir impérial modifie son rapport à l’espace. Il s’agit moins d’occuper un territoire que de le contrôler par le haut en s’assurant la maîtrise des airs. Eyal Weizman explique en ces termes tout un pan de la stratégie israélienne contemporaine, qu’il décrit comme une « politique de la verticalité ». Dans ce modèle, « technologie plutôt qu’occupation », il s’agit de « maintenir la domination sur des zones évacuées par d’autres moyens que le contrôle territorial ». À cette verticalisation du pouvoir correspond une forme d’autorité hors-sol, où tout, chaque individu, chaque maison, chaque rue, « même le plus petit événement sur le terrain peut être surveillé, soumis à des mesures de police ou détruit depuis le ciel.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 80.
Lorsqu’elle est établie, le but immédiat d’une « kill box » [zone dessinée sur une carte géographique] est d’autoriser les forces aériennes à conduire des opérations contre des cibles de surface sans autre coordination avec le commandement. » […] chaque cube devient alors une « zone autonome d’opération » pour les unités combattantes qui en ont la charge. En clair, dans un cube donné, feu à volonté. Une « kill box » est une zone de tuerie temporaire.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 83.
Il s’agit en fait de nano-drones, des robots insectes autonomes capables de marauder en essaim et de « naviguer dans des espaces de plus en plus confinés ». Grâce à des engins de ce type, la violence armée pourrait s’exercer dans de tout petits espaces, dans des micro-cubes de mort. Plutôt que de détruire tout un immeuble pour éliminer un individu, miniaturiser l’arme, passer dans les embrasures et confiner l’impact de l’explosion télécommandée à une seule pièce, voire à un seul corps. Votre chambre ou votre bureau deviennent une zone de guerre. […]
En redéfinissant la notion de zone de conflit armé comme un lieu mobile rattaché à la personne de l’ennemi, on en arrive à revendiquer, sous couvert de droit des conflits armés, l’équivalent d’un droit à l’exécution extrajudiciaire étendu au monde entier, même en zone de paix, contre tout suspect, hors procédure, y compris contre ses propres citoyens.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 85-87.
La guerre de guérilla a toujours posé problème à des grandes puissances régulièrement empêtrées dans des conflits asymétriques. […] Le drone apparaît comme la réponse tardive à ce problème historique : il retourne contre la guérilla, mais sous une forme radicalement absolutisée, son vieux principe : priver l’ennemi d’ennemi. Un partisan confronté à une armée de drones ne dispose plus d’aucune cible à attaquer.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 93.
Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter. […] Le droit international progresse par des violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer.
Daniel Reisner, ancien directeur du département juridique de l’armée israélienne, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 231.
Ne croyez rien en politique tant que ça n’a pas été officiellement nié.
On se trompe bien, mon ami, quand on ne compte en ce monde que des dupes et des fripons. Une classe beaucoup plus nombreuse est celle des poltrons.
Manon Roland, 21 juillet 1791.
En dépit des progrès inouïs accomplis entre 1750 et aujourd’hui dans le domaine des techniques, des savoirs scientifiques, des conforts de vie matérielle, des niveaux d’éducation et des libertés civiles, il est en effet une dimension dont l’évolution semble masquée par une remarquable inertie : celle des représentations imaginaires que nos sociétés se donnent d’elles-mêmes. Cornelius Castoriadis a souligné il y a déjà 30 ans le rôle constitutif que joue l’imaginaire dans l’institution des sociétés, ainsi que le besoin que rencontre le projet d’autonomie (issu pour nous de la Grèce antique puis des Lumières radicales) de se doter d’un imaginaire de l’autonomie capable de faire contrepoids à l’imaginaire hétéronome hérité des religions.
Yves Citton, « L’envers de la liberté. L’invention d’un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières », p 26.
Du même fond d’orgueil dont l’on s’élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l’on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi ; c’est le propre du vice, qui n’est fondé ni sur le mérite personnel ni sur la vertu ; mais sur la richesse, les postes, le crédit, et sur les vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre.
La Bruyère, « Caractères » VI, 57, p 280.
[À rapprocher de Rousseau, qui signale qu’on accepte d’être esclave en souhaitant devenir un maître, et d’Adam Smith, qui déplore les mœurs des pauvres qui admirent les riches.]
Reste qu’on ne peut tenir pour indifférent historiquement le vécu athénien de la démocratie maritime et impérialiste. Cette sorte d’explosion qu’Hérodote a exprimée dans une page fameuse (V, 66) :
« Athènes était donc en pleine prospérité. Ce n’est pas dans un cas isolé, c’est d’une façon générale que se manifeste l’excellence du droit égalitaire à la parole (iségorié) : gouvernés par des tyrans, les Athéniens n’étaient supérieurs à la guerre à aucun des peuples qui habitaient autour d’eux ; affranchis des tyrans, ils passèrent de beaucoup au premier rang. Cela prouve que, dans la servitude, ils se conduisaient volontairement en lâches, pensant qu’ils travaillaient pour un maître, au lieu qu’une fois libéré, chacun trouvait son propre intérêt à accomplir sa tâche avec zèle. »
Le peuple athénien, minoritaire certes, et de beaucoup, dans sa propre société, plus minoritaire encore dans l’ensemble maritime qu’il dominait au-delà de ses frontières, était un vrai peuple, qui prenait de vraies décisions, lesquelles étaient aussi graves, pour lui-même ou pour les autres, que la décision d’aller ou de ne pas aller dans la Lune, aujourd’hui, décisions qui sont prises par des minorités beaucoup plus mesquines encore.
Les luttes de classe qui le traversaient étaient de vraies luttes. Quand les Athéniens, « par tribus et par dèmes », prêtaient le serment suivant :
« Je ferai périr, par parole, par action, par vote, et de ma main, si je le puis, quiconque renversera la démocratie athénienne, ou, le régime une fois renversé, exercera par la suite une magistrature, quiconque se lèvera pour s’emparer de la tyrannie ou aidera le tyran à s’établir. Et si c’est un autre qui le tue, je l’estimerai pur devant les dieux et les puissances divines, comme ayant tué un ennemi public ; je ferai vendre tous ses biens, et j’en donnerai la moitié au meurtrier sans le frustrer de rien. Et si un citoyen périt en tirant un de ces traîtres, ou en essayant de le tuer, je lui témoignerai ma reconnaissance, ainsi qu’à ses enfants, comme on l’a fait à Harmodios et à Aristogiton et à leur postérité. Et tous les serments qui ont été prêtés à Athènes, à l’armée ou ailleurs, pour la ruine du peuple des Athéniens, je les annule et j’en romps les liens » ;
il ne s’agissait pas de paroles en l’air. Une stèle de l’acropole, datée de 409, honore ceux qui ont tué, de leurs mains, l’oligarque Phrynichos. Un des meurtriers, un étranger, est fait citoyen.
Pierre Vidal-Naquet, Préface au livre épatant de Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 42.
Incroyable plaidoyer ploutocrate pour l’apathie politique :
Lorsque Seymour Martin Lipset écrit : « Les mouvements extrémistes… touchent particulièrement les mécontents, les déracinés, ceux qui ont connu l’échec ou qui se trouvent privés de contacts sociaux, sans sécurité économique, les gens peu instruits, peu évolués et dans tous les milieux sociaux ceux qui sont portés à l’autoritarisme », l’accent mis sur les gens sans éducation, peu évolués, éveille l’écho des objections sans cesse élevées par Platon contre le rôle des cordonniers et des boutiquiers dans la prise de décisions politiques.
Ou bien lorsque Aristote (Politique, VI, 1319a, 19-38) affirmait que la meilleure démocratie existerait dans un État comportant un vaste arrière-pays rural et une population relativement nombreuse de cultivateurs et de bergers « qui, par suite de leur dispersion dans la campagne, ne se rencontrent pas très souvent et n’éprouvent pas non plus le besoin de ce genre de réunion » (trad. Aubonnet), on sent là quelque affinité avec un spécialiste contemporain de sciences politiques,
W. H. Morris Jones, qui a écrit dans un article au titre révélateur, « Défense de l’apathie » : « Bien des idées liées au thème général du devoir électoral appartiennent, à proprement parler, au camp totalitaire et sont déplacées dans le vocabulaire de la démocratie libérale » ; l’apathie politique est un « signe de compréhension et de tolérance de la diversité humaine » et a « un effet bénéfique sur l’ambiance de la vie politique », parce qu’elle est « un contrepoids plus ou moins efficace aux fanatiques qui constituent le véritable danger qui menace la démocratie libérale ».
Platon et Lipset voudraient tous deux abandonner la politique à des experts, le premier à des philosophes rigoureusement formés, qui, après avoir appréhendé la Vérité, seraient ensuite guidés par elle de façon absolue ; le second à des hommes politiques professionnels (ou à des hommes politiques agissant en accord avec une bureaucratie) qui seraient guidés par leur compétence dans l’art du possible, et périodiquement contrôlés au moyen d’élections, procédé démocratique qui donne au peuple le choix entre des groupes d’experts en concurrence et, dans cette mesure, une part de contrôle.
Bien que tous deux soient d’accord pour juger désastreuse l’initiative populaire dans les décisions politiques, et idéologie naïve l’idée d’« un gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple », la divergence que reflète la distinction entre deux types différents d’experts exprime deux conceptions totalement différentes du but en politique, des conceptions différentes des buts que l’État doit servir.
Platon était radicalement hostile au gouvernement populaire ; Lipset, lui, l’admet à condition qu’il entre dans ce mélange plus de « gouvernement » (en tant que distinct de la tyrannie ou de l’anarchie) que de « populaire », en particulier à condition qu’il n’y ait pas de participation populaire au sens classique.
Ainsi l’« apathie » est-elle transformée en un bien politique, une vertu, qui, de façon mystérieuse, se vainc elle-même (en même temps que l’ignorance politique sous-jacente) lorsque, de loin en loin, le peuple est invité à choisir entre des groupes d’experts en concurrence.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 48.
« Démocratie » est, on le sait, un mot grec. La seconde moitié du mot signifie « pouvoir » ou gouvernement, ainsi l’autocratie est le gouvernement d’un seul homme ; l’aristocratie, le gouvernement par les aristoi, les meilleurs, l’élite ; la démocratie, le gouvernement par le démos, le peuple.
Démos était un mot protéiforme aux multiples significations, entre autres « le peuple en son ensemble » (ou pour être plus précis, le corps des citoyens) et le « petit peuple » (les classes inférieures) et les débats théoriques de l’Antiquité ont maintes fois joué de cette ambiguïté fondamentale. Comme souvent c’est Aristote qui en donna la plus pénétrante formulation sociologique (Politique, III, 1279b34-1280a4) :
« le raisonnement rend donc évident, semble-t-il, que la souveraineté d’une minorité ou d’une majorité n’est qu’un accident, propre soit aux oligarchies soit aux démocraties, dû au fait que partout les riches sont en minorité et les pauvres en majorité. Aussi… la différence réelle qui sépare entre elles démocratie et oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; et nécessairement, un régime où les dirigeants, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires, exercent le pouvoir grâce à leur richesse est une oligarchie, et celui où les pauvres gouvernent, une démocratie » (trad. Aubonnet).
Le propos d’Aristote n’était pas purement descriptif. Derrière sa classification, se trouve une distinction normative, entre un gouvernement dans l’intérêt général, signe du meilleur type de gouvernement, et un gouvernement dans l’intérêt et au bénéfice d’une partie de la population, marque d’un type de gouvernement inférieur en valeur. Le danger inhérent à la démocratie, pour Aristote, c’était que le gouvernement par les pauvres dégénérât en gouvernement dans l’intérêt des pauvres
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 58.
Par l’instruction primaire pour tous, nous avons commencé à enseigner l’art de manipuler les idées à ceux qui dans la société antique étaient des esclaves… Les gens à demi instruits sont dans une situation très ouverte à toutes les influences et le monde aujourd’hui se compose essentiellement de gens à demi instruits. Ils sont capables de saisir certaines idées, mais ils n’ont pas acquis l’habitude de les mettre à l’épreuve et de suspendre leur jugement dans l’intervalle.
H. J. Mackinder, Démocratie Ideals and Reality (1919), p. 243, cité par Moses I. Finley, dans « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 62.
« Un État composé de gens trop nombreux », a écrit Aristote dans un passage célèbre (Politique, 1326b3-7), « ne sera pas un véritable État, pour la simple raison qu’il peut difficilement avoir une véritable constitution. Qui peut être général d’une masse si grande ?
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 63.
La démocratie athénienne était directe, et non représentative, et cela en un double sens ; chaque citoyen était libre d’assister à l’assemblée souveraine et il n’y avait ni bureaucratie ni fonctionnaires, excepté quelques commis, des esclaves dont l’État lui-même était propriétaire, qui conservaient les comptes rendus indispensables, les copies de traités et de lois, les listes de contribuables défaillants et tous documents analogues.
Le gouvernement était ainsi, au sens le plus strict, un gouvernement « par le peuple ». L’assemblée qui décidait en dernier ressort de la guerre et de la paix, des traités, des finances, de la législation, des travaux publics, en bref, de toute la gamme des activités gouvernementales, était un rassemblement de masse en plein air, constitué des milliers de citoyens au-dessus de vingt ans qui choisissaient d’y assister à telle date. Elle se réunissait fréquemment au cours de l’année, quarante fois au minimum, et elle aboutissait normalement à une décision sur les points à l’ordre du jour, en une seule journée de débats, auxquels, en principe, tout homme présent avait droit de participer en prenant la parole.
Le mot iségoria, le droit pour tous de parler à l’assemblée, était quelquefois employé par les écrivains grecs comme un synonyme de « démocratie ». Et la décision était prise par un vote à la majorité simple des présents.
Les tâches de gouvernement, sous leur aspect administratif, étaient réparties en un grand nombre de charges annuelles et un Conseil de cinq cents membres, tous choisis par tirage au sort, et pour une durée d’exercice limitée à une ou deux années, à l’exception de l’état-major de dix généraux et de petites commissions ad hoc, comme les ambassades qu’on envoyait à un autre État. Au milieu du Ve siècle, les citoyens occupant une charge, les membres du Conseil et les jurés, recevaient une petite indemnité journalière, moins élevée que la paye normale d’une journée pour un maçon ou un charpentier qualifié. Au début du IVe siècle, l’assistance à l’assemblée fut rétribuée sur les mêmes bases, mais on n’est pas sûr dans ce cas que le paiement ait été fait de façon régulière ou complète.
La sélection par tirage au sort et la rétribution accordée pour la tenue d’une charge étaient les chevilles ouvrières du système.
Les élections, dit Aristote (Politique, IV, 1300b4-5), sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les aristoi, au lieu du gouvernement par le peuple tout entier.
Ainsi donc, une proportion considérable de citoyens mâles à Athènes avait une expérience directe du gouvernement dépassant de beaucoup ce que nous connaissons, et même dépassant presque tout ce que nous pouvons imaginer. Fait strictement vrai, à sa naissance, un jeune garçon athénien avait réellement une chance de devenir président de l’Assemblée, un poste rotatif occupé pendant une seule journée et pourvu, là encore, par tirage au sort. Il pouvait être inspecteur des marchés pendant un an, membre du Conseil pour une année ou deux (mais pas à la suite), juré plusieurs fois de suite, membre votant de l’Assemblée aussi souvent qu’il le voulait.
Outre cette expérience directe, à laquelle on peut ajouter l’administration de quelque cent communes ou dèmes, entre lesquels était divisée Athènes, il y avait aussi de manière générale une familiarité avec les affaires publiques que même les citoyens portés à l’apathie ne pouvaient éluder en une telle société, restreinte, en face à face.
Aussi la question du niveau d’instruction et de connaissances du citoyen moyen, si importante dans nos débats habituels sur la démocratie, avait- elle à Athènes une dimension différente. À strictement parler, la plupart des Athéniens ne dépassaient guère le niveau d’« une demi-instruction » et Platon ne fut pas le seul parmi les censeurs de l’Antiquité à insister sur ce point.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 64.
L’enthousiasme de la majorité était tel que ceux qui désapprouvaient l’entreprise, craignant de passer pour de mauvais patriotes s’ils votaient contre elle, évitaient de se manifester ».
Il serait aisé de dénigrer le comportement irrationnel d’une foule, dans un rassemblement de masse en plein air, manipulée par des orateurs démagogiques, le patriotisme chauvin, etc.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 68.
[OK, mais le risque est exactement le même dans une foule de députés élus. ÉC.]
Avec le système de gouvernement que j’ai brièvement décrit, Athènes réussit pendant près de deux cents ans à être l’État le plus prospère, le plus puissant, le plus stable, le plus paisible intérieurement, et de loin le plus riche de tout le monde grec au point de vue culturel.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 69.
Périclès, dans un discours célébrant les soldats tombés à la guerre, prononça, dit-on, ces paroles : « Quand un homme sans fortune peut rendre quelque service à l’État, l’obscurité de sa condition ne constitue pas pour lui un obstacle » (Thucydide, 2.37.1). Une large participation publique aux affaires de l’État incluant « ceux qui ont connu l’échec ou qui se trouvent privés de contacts sociaux, sans sécurité économique, peu instruits » ne conduisait pas à des « mouvements extrémistes ».
Il est évident que peu de gens exerçaient réellement leur droit de parole à l’Assemblée ; celle-ci ne tolérait pas les sots, elle reconnaissait par son comportement l’existence d’une compétence politique tout aussi bien que technique et, à toutes les époques, elle garda le regard fixé sur les quelques hommes capables de tracer les lignes politiques entre lesquelles elle devait choisir.
Cependant, cette pratique différait fondamentalement de la formulation que Schumpeter a donnée de la position élitiste : « La méthode démocratique est le système institutionnel aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de décider, à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple. » Schumpeter entendait l’expression « pouvoir de décider » en un sens tout à fait littéral : « Ce sont les dirigeants des partis politiques qui décident, et non le peuple. »
Mais pas à Athènes. Même Périclès n’eut pas un tel pouvoir. Tout le temps où son influence fut à son apogée, il pouvait espérer une approbation continue de sa politique, exprimée par le vote du peuple à l’Assemblée, mais ses propositions étaient soumises à l’Assemblée, semaine après semaine, les idées opposées demeuraient sous les yeux des membres de l’Assemblée et celle-ci pouvait toujours ─ l’abandonner, lui et sa politique. La décision appartenait aux membres de l’Assemblée, elle n’appartenait ni à Périclès ni à un autre dirigeant. S’ils reconnaissaient la nécessité d’une direction, ils n’abandonnaient pas pour autant leur pouvoir de décision. Et Périclès le savait bien. Ce n’est pas par pure politesse tactique qu’il utilisa les mots suivants, tels qu’on nous les rapporte, en 431 av. J.-C, lorsqu’il proposa le rejet d’un ultimatum Spartiate, et par conséquent le vote de la guerre : « Je vois qu’en cette occasion je dois vous donner exactement le même avis que je vous ai donné dans le passé ; et je demande à ceux d’entre vous qui sont persuadés, de donner leur appui à ces résolutions que nous sommes en train de prendre tous ensemble » (Thucydide, 1.140.1).
Pour parler en termes plus conformes à l’usage en matière constitutionnelle, le peuple possédait non seulement l’éligibilité nécessaire pour occuper les charges et le droit d’élire des magistrats, mais aussi le droit de décider en tous les domaines de la politique de l’État et le droit de juger, constitué en tribunal, de toutes les causes importantes, civiles et criminelles, publiques et privées. La concentration de l’autorité dans l’Assemblée, la fragmentation et le caractère rotatif des postes administratifs, le choix par tirage au sort, l’absence de bureaucratie rétribuée, les jurys populaires, tout cela contribuait à empêcher la création d’un appareil de parti et, par voie de conséquence, d’une élite politique institutionnalisée. La direction des affaires était directe et personnelle, et il n’y avait pas place pour de médiocres fantoches, manipulés derrière la scène par les dirigeants « réels ». Les hommes tels que Périclès constituaient, c’est certain, une élite politique, mais cette élite ne se perpétuait pas d’elle-même ; l’on en faisait partie en raison de prestations importantes, fournies principalement à l’Assemblée, l’accès en était ouvert, et pour continuer à en faire partie, il fallait continuer à fournir des prestations publiques.
Quelques-uns des dispositifs institutionnels que les Athéniens inventèrent avec tant d’imagination perdent leur étrangeté apparente à la lumière de cette réalité politique. est le plus connu : un homme dont l’influence était jugée dangereusement excessive pouvait être exilé pour dix ans, sans perdre toutefois, et ceci est important, ses biens ou son statut de citoyen. Les racines historiques de l’ostracisme reposent sur la tyrannie et la crainte qu’inspirait son éventuel retour, mais la survivance de cette pratique est due à l’insécurité quasi intolérable des dirigeants politiques que la logique du système amenait à tenter de se protéger en éloignant physiquement de la scène politique les principaux représentants de la politique opposée.
En l’absence d’élections périodiques départageant les partis, y avait-il une autre solution ? Et il est révélateur qu’à la fin du Ve siècle av. J.-C, lorsque l’ostracisme dégénéra en institution non fonctionnelle, ce dispositif tomba doucement en désuétude.
Un autre dispositif, encore plus curieux, est le dispositif connu sous le nom de graphé para-nomon, par lequel un homme pouvait être accusé et jugé pour avoir fait une « proposition illégale » à l’Assemblée. Il est impossible de faire entrer cette procédure dans une de nos catégories constitutionnelles. La souveraineté de l’Assemblée était sans limites : durant un bref laps de temps, à la fin de la guerre du Péloponnèse, l’Assemblée fut même amenée par des manœuvres à voter l’abolition de la démocratie. Cependant quiconque exerçait son droit fondamental d’iségoria courait le risque d’une condamnation sévère, pour une proposition qu’il avait eu le droit de faire, même si cette proposition avait été adoptée par l’Assemblée.
Nous ne pouvons donner à l’introduction de la graphé paranomon une date plus précise que le cours du Ve siècle av. J.-C, aussi ne connaissons-nous pas les événements qui furent à l’origine de ce dispositif. Sa fonction est cependant assez claire, une fonction double, modérer l’iségoria par la discipline, et donner au peuple, au démos, la possibilité de reconsidérer une décision prise par lui-même. Une graphé paranomon aboutissant à une condamnation avait pour effet d’annuler un vote positif de l’Assemblée, grâce au verdict, non pas d’une élite restreinte telle que la Cour suprême des États-Unis, mais du démos, par l’intermédiaire d’un jury populaire nombreux, choisi par tirage au sort.
Notre système protège la liberté des représentants grâce aux privilèges parlementaires, or ces mêmes privilèges, de façon paradoxale, protègent aussi l’irresponsabilité des représentants. Le paradoxe athénien se situait dans une voie tout à fait opposée, il protégeait à la fois la liberté de l’Assemblée en son ensemble, et celle de ses membres pris individuellement en leur refusant l’immunité.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 70.
Les Grecs eux-mêmes n’ont pas développé une théorie de la démocratie. Il existait des notions, des maximes, des généralités, mais tout cela ne constituait pas en définitive une théorie systématique. Les philosophes attaquaient la démocratie ; les démocrates engagés répondaient en les ignorant, en continuant de s’occuper des affaires du gouvernement et de la politique de façon démocratique, sans écrire de traités sur ce sujet.
Il y eut une exception, peut-être unique, Protagoras, le sophiste de la fin du Ve siècle av. J.-C. Ses idées nous sont connues par les attaques que Platon dirige contre lui dans un de ses premiers dialogues, le Protagoras, dans lequel Socrate utilise moqueries, parodies, voire tricheries, à un degré tout à fait rare dans le corpus platonicien. Platon choisit-il ce ton, on se le demande, précisément parce que Protagoras non seulement professait les doctrines morales caractéristiques des sophistes, mais aussi développait une théorie politique démocratique ? L’essentiel de cette théorie, pour autant que nous puissions en juger d’après Platon, c’est que tous les hommes possèdent la politiké techné, l’art du jugement politique sans lequel il ne peut y avoir de société civilisée. Tous les hommes, tous les hommes libres tout au moins, sont à cet égard des pairs, bien qu’ils n’aient pas tous nécessairement la même habileté en politiké techné (une conception qui fait songer à la Déclaration d’Indépendance) ; la conclusion s’impose donc : les Athéniens ont eu raison d’étendre l’iségoria à chaque citoyen.
La politiké techné à elle seule ne suffit pas à définir la condition humaine. À la différence du monde animal qui vit sur le mode de la compétition et de l’agression, les hommes par nature coopèrent, ils possèdent les qualités de philia (un mot que l’on traduit de façon consacrée, mais affadie, par « amitié ») et de diké, justice. Cependant, pour Protagoras, l’amitié et la justice n’auraient pas suffi à constituer la communauté politique authentique, l’État, sans l’adjonction du sens politique.
De façon significative, Aristote, qui n’était pas démocrate, mettait lui aussi l’accent sur l’amitié et sur la justice comme constituant les deux éléments de la , la communauté. Il est difficile de traduire par un seul mot : le terme a toute une série de signification, y compris par exemple l’association de travail, mais il nous faut ici penser au mot « communauté » dans son sens fort, comme dans la communauté chrétienne primitive, où les liens n’étaient pas seulement ceux de la proximité et d’un style de vie commun, mais aussi la conscience d’avoir un destin commun, une foi commune. Pour Aristote, l’homme était par nature, non seulement un être destiné à vivre dans une cité- État, mais aussi un être de famille et un être de communauté.
À mon avis, ce sens de la communauté, fortifié par la religion d’État, les mythes et les traditions, fut le ressort essentiel des succès de la démocratie athénienne sur le plan des faits (ce qui explique de ma part cette digression relativement longue). Ni l’Assemblée souveraine et le droit d’y participer sans restrictions, ni les jurys populaires, ni le choix des magistrats par tirage au sort, ni l’ostracisme, n’auraient pu éviter soit le chaos d’une part, soit la tyrannie de l’autre, s’il n’y avait eu assez de contrôle de soi dans le corps des citoyens pour maintenir dans de justes limites le comportement de tous.
Le contrôle de soi est tout à fait différent de l’apathie, mot qui signifie littéralement « manque de sentiment », « insensibilité », toutes caractéristiques inadmissibles dans une communauté authentique.
Périclès, [dans l’Oraison funèbre, notait que] la pauvreté ne constituait pas un obstacle, en ces termes : « Ceux qui participent au gouvernement de la cité peuvent s’occuper aussi de leurs affaires privées et ceux que leurs occupations professionnelles absorbent peuvent se tenir fort bien au courant des affaires publiques. Nous sommes en effet les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile » (Thucydide 2.40.2, trad. Roussel).
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 75.
À cette époque, la principale force de combat dans les armées grecques était le corps des hoplites, une milice de citoyens constituée par des fantassins en armure qui combattaient en formation stricte. On attendait des hoplites qu’ils s’équipent à leurs propres frais et ils ne recevaient aucune solde sinon une modeste indemnité journalière durant leur service actif. Aussi étaient-ils recrutés parmi les éléments les plus riches de la population.
En revanche la marine était un corps de rameurs plus professionnel, qu’on employait davantage à temps plein (avec une poignée d’officiers). Tant que dura son empire, Athènes maintint en activité une flotte d’au moins cent trières dont les matelots étaient payés huit mois de l’année environ, sans compter deux cents trières en cale sèche, disponibles pour entrer en service lorsqu’il le fallait. Les rameurs étaient recrutés dans la moitié la plus pauvre de la population, aussi y avait-il une répartition nette et significative, d’un côté les riches et l’armée, de l’autre les pauvres et la flotte.
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 95.
Il est remarquable qu’Athènes, pendant près de deux siècles, ait été exempte […] du signe avant-coureur des guerres civiles, la demande d’abolition des dettes et de redistribution des terres.
L’explication, je crois, est la suivante : durant la longue période d’élaboration du système pleinement démocratique, il y eut d’amples distributions de fonds publics, dans la marine, à travers les indemnités allouées aux jurés, aux titulaires des charges publiques, aux membres du Conseil et aussi un programme relativement étendu de concessions de terres dans les territoires sujets. Pour beaucoup cela peut avoir représenté un revenu d’appoint seulement, insuffisant, mais cet effet complémentaire était l’effet exigé pour libérer Athènes de cette maladie chronique du monde grec, la guerre civile.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 98.
[Ce qui incite à penser qu’un revenu de base ou un salaire à vie ou un dividende universel contribuerait grandement, aujourd’hui, à pacifier la société. ÉC]
Depuis le milieu du VIe siècle av. J.-C. environ, les démocraties commencèrent à apparaître, dans une communauté grecque puis dans une autre ; c’étaient des systèmes de compromis donnant aux pauvres certaines possibilités de participation, en particulier le droit de choisir les magistrats, tout en conservant aux riches le poids le plus important dans la prise des décisions. Athènes en fait déplaça cet équilibre ; or le seul élément différent qui fût unique à Athènes, ce fut l’Empire, un empire pour lequel la flotte était indispensable, ce qui signifiait que les classes inférieures fournissaient les hommes nécessaires à cette flotte. Voilà pourquoi je considère que l’Empire fut une condition nécessaire pour le type athénien de démocratie.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 100.
La structure des groupes d’intérêts dans la société grecque, dans la société politique grecque (le corps des citoyens), était une structure relativement simple. Il n’y avait ni divisions ethniques ni divisions religieuses parmi eux ; il n’y avait pas de partis politiques avec des intérêts institutionnalisés. Mais il y avait des divergences d’intérêts possibles entre secteurs de la population, entre le secteur rural et le secteur urbain, et il y avait surtout les divisions entre riches et pauvres.
Pour cette dernière division, l’expression « classe sociale » ou « classe économique » induit en erreur. C’était une société où il y avait une majorité de propriétaires terriens, depuis les paysans possesseurs d’un à deux hectares seulement, n’assurant que leur propre subsistance, jusqu’aux propriétaires de grands domaines qui en tiraient des revenus en espèces substantiels ; une société où la majeure partie du commerce et de l’industrie était menée sur des bases familiales, et ici encore à un niveau de subsistance (seul un petit nombre d’établissements industriels ou d’entreprises commerciales plus importants employaient une main-d’œuvre servile) ; une société où des concepts modernes comme ceux de capital, de politique d’investissement, de crédit sont inapplicables. Je conserve donc le vocabulaire qu’utilisèrent tous les commentateurs grecs eux-mêmes, pour parler simplement de riches et de pauvres.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 107.
Loin d’être une condition saine et nécessaire de la démocratie, l’apathie est une réponse par le repliement sur soi à l’inégalité d’accès des différents groupes d’intérêts auprès de ceux qui prennent les décisions.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 120.
Il y a une logique défectueuse dans une doctrine qui refuse à de larges secteurs de la population une participation effective au processus de la prise de décisions, en se fondant sur le fait que leurs revendications ont toutes chances d’être « extrémistes », pour souligner ensuite le manque de modération comme preuve de ce qu’ils ont été exclus à juste titre. « La grave erreur des théories sur les taudis urbains », a-t-il été justement rétorqué, « a été de transformer les conditions sociologiques en traits psychologiques, et d’attribuer aux victimes les caractéristiques déformées de leurs bourreaux. En fait l’acceptation sans aucune mise en question de l’irrationalité des taudis a contribué inexorablement à ce que se réalisent d’elles-mêmes les pires prédictions. »
On doit admettre que tout groupe d’intérêts peut abandonner les méthodes démocratiques parce qu’il croit impossible pour lui d’atteindre ses objectifs démocratiquement. Ce fut le cas pour les oligarques athéniens dont j’ai parlé il y a un instant, et leur conviction était bien fondée : étant donné les procédures gouvernementales à Athènes, ils n’avaient pas la possibilité de l’emporter sur l’Assemblée, sinon par la terreur, par l’assassinat et par la fraude.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 123.
Il faut aussi tenir compte du système des tribunaux à Athènes : il n’était pas conçu comme une branche gouvernementale indépendante, mais comme le peuple en action, avec un pouvoir différent de son pouvoir législatif et par conséquent à travers des organes différents, mais comparables. Nous appelons cette institution de façon consacrée, mais très inexacte, des « jurys ».
Les activités des tribunaux étaient essentiellement non professionnelles, c’est-à-dire que, malgré l’existence de règles de procédure tout comme d’un droit positif, le président du tribunal était l’un des magistrats annuels désignés par tirage au sort ; les parties devaient se présenter elles-mêmes, toujours oralement mme les pices produites comme preuves taient lues haute voix cependant les parties pouvaient obtenir le secours d’experts en plaidoiries pour prparer leur procs ; le jury concluait par un verdict, d’ordinaire après avoir siégé une journée ; ce verdict était obtenu par un vote à la majorité, au scrutin secret, qui se déroulait en public, sans aucune discussion préalable. La procédure était essentiellement la même pour les causes publiques et les causes privées.
Ainsi, il n’y avait pas d’appareil d’État pour citer en justice un homme accusé de blasphème ; cette tâche revenait à tout citoyen qui choisissait d’en assumer la responsabilité et qui poursuivait alors le coupable, exactement comme s’il intentait un procès privé concernant un contrat.
Dans certains types de grands procès publics, l’Assemblée elle-même se constituait en cour de justice, mais normalement on réunissait des jurys importants, choisis par tirage au sort sur une liste permanente de six mille volontaires (le nombre des jurés pour le procès de Socrate fut de 501). Nous ne pouvons sans doute pas dire que les jurys représentaient un échantillonnage parfait du corps des citoyens il se peut qu’il y ait eu l une plus grande quantit de citadins, de gens âgés, ou de gens pauvres, pour lesquels la petite indemnité quotidienne était la bienvenue, bien que très inférieure à la paie journalière d’un travailleur cependant on comprend aisment que les Athniens jugeaient ces importants jurys, tirs au sort parmi six mille personnes, sur une population civique qui comptait au total quarante ou quarante-cinq mille hommes, comme suffisamment représentatifs pour être considérés comme le démos lui-même en action.
C’est là que réside la logique de la graphé para-nomon, dans cette notion selon laquelle, par cette procédure, c’était le démos qui jetait un second regard sur une proposition, et non une branche gouvernementale, la branche judiciaire, qui révisait les actes d’une autre branche, la branche législative.
Sur ce point aussi, il y a une différence profonde avec notre conception d’un tribunal : le rôle des jurys comme démos en miniature impliquait une conscience politique, et, corrélativement, une marge d’action impensable à nos yeux, pour le verdict à rendre.
Lorsque Socrate passa en jugement en 399 av. J.-C, non seulement il aurait été impossible de trouver 501 citoyens qui ne soient pas fort bien renseignés (ou du moins ne puissent l’être) sur Socrate et sur ses activités, et qui n’aient pas d’opinion sur son compte, en un sens ou en un autre, mais même il n’aurait pu venir à l’esprit de personne qu’une ignorance débonnaire et une tolérance équitable puissent être souhaitables. La responsabilité civique et une probité loyale dans l’appréciation de la loi et des preuves, voilà ce que l’on attendait, et tout citoyen d’Athènes était censé posséder ces qualités lorsqu’il siégeait à un tribunal, comme lorsqu’il siégeait à l’Assemblée ou au Conseil.
Moses I. Finley, « Démocratie antique, démocratie moderne » (1973), p 132.
De quel droit voudraient-ils troubler la liberté du culte au nom de la liberté, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau ? […] On a dénoncé les prêtres pour avoir dit la messe ! Ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe.
Robespierre, 21 nov. 1793 (1 frimaire an 2).
Si toute organisation vivante, et singulièrement toute organisation à multiples niveaux d’existence et d’individualité, comporte en son sein l’inéliminable présence de l’aléa, du désordre, de la concurrence, de l’antagonisme, il en résulte qu’aucun rationalisateur ne saurait éliminer cette présence sans éliminer du même coup la vie.
Edgar Morin, « La vie de la vie », 1980.
Ce n’est pas l’utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l’évolution. C’est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance.
Henri Laborit.
C’est peut-être une perfection de l’art militaire, de ne faire presque rien avec les plus grandes armées, les forces étant toujours balancées. Il n’en résulte que la misère des peuples. Il y a seulement de part et d’autre cinq ou six cents personnes qui font des fortunes immenses à fournir le nécessaire et le superflu aux meurtriers enrégimentés.
Voltaire (qui parlait en expert, lui qui était un richissime fournisseur aux armées), « Lettre à la duchesse de Saxe », le 31 juillet 1761 (La Pléiade, Correspondance, tome 6, p. 493).
Le code pénal est ce qui empêche les pauvres de voler les riches. Le code civil est ce qui permet aux riches de voler les pauvres.
Ne croyez pas les billevesées de tous ceux qui courent après des coquecigrues.
M. Maurras, à ce que nous confie Bainville, relisait Candide une fois par année, afin de se bien nettoyer l’âme, et se plaisait à répéter : « Maintenant, la voie est libre ! »
Henri Guillemin, « Éclaircissements » (1961), chapitre « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire ».
L’important est de comprendre comment on se comprend.
Lucien Jerphagnon, « Histoire de la pensée » (2011), p 371.
Plus on accepte de liberté dans les affaires, plus il faut bâtir de prisons pour ceux qu’elles défavorisent.
Eduardo Galeano, « Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971).
Un pays est possédé et dominé par le capital qu’on y a investi.
Woodrow Wilson, Président des États-Unis.
Boothby avait soumis à Jean-Jacques cette pensée de Pascal :
Quand tous les hommes vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Qui s’arrête fait remarquer, comme un point fixe, l’emportement des autres. Il est bien naturel que les hommes s’occupent de détruire une telle marque.
Henri Guillemin, en préface du Contrat social.
« Tout est commun entre amis », dit Platon, citant un proverbe qui était déjà vieux en ce temps-là. Je veux bien poser, en suivant Platon, que le communisme est l’idée même de la société. Mais j’aperçois aussitôt qu’il faut que tous soient amis, si l’on veut que tout soit commun ; et il n’est pas moins évident qu’il faut que tout soit commun si l’on veut que tous soient amis. Cela revient à dire que l’on ne peut rien commencer d’après une idée, mais qu’il faut trouver quelque chose à continuer, en quoi l’idée se montre.
Émile Chartier, dit Alain, « Libres propos », 2 année, n°21, 20 janvier 1923, bulletin 113 de l’AAA, p 32.
Je peux vous dire que 95 % de la communauté juive de France est en parfait accord avec la politique d’Israël et de son armée.
Richard Prasquier, président du CRIF, en 2009, pendant l’opération « plomb durci ».
Le contraste entre l’homme « moderne », éduqué, névrosé et inquiet, et la dignité calme et la paix intérieure du croyant à l’ancienne mode fait du dernier un homme à envier.
Mais il y a une sérieuse erreur d’application de la psychologie à faire de la présence ou de l’absence de névrose la pierre de touche de la vérité, et de prétendre qu’un homme a tort parce que sa philosophie le rend névrosé. « La plupart des athées et agnostiques sont névrosés alors que la plupart des simples catholiques sont heureux et en paix avec eux-mêmes. Les vues des premiers sont donc fausses et celles des derniers justes. » Même si l’observation est exacte, le raisonnement fondé ci-dessus est absurde. C’est comme si vous disiez : « vous dites qu’il y a le feu à la cave. Cela vous bouleverse. Parce que vous êtes bouleversé, il n’y a à l’évidence pas de feu. »
L’agnostique, le sceptique est névrosé, mais cela n’implique pas que sa philosophie soit fausse ; cela implique la découverte de vérités auxquelles il ne sait pas s’adapter. L’intellectuel qui essaie d’échapper à la névrose en fuyant la vérité ne fait qu’appliquer le principe selon lequel « où l’ignorance est une bénédiction, c’est folie d’être sage ».
Quand la croyance en l’éternel devient impossible, et qu’il ne reste que le misérable substitut de croire en la croyance, les hommes cherchent leur bonheur dans les joies du moment.
Alan W. Watts, « Éloge de l’insécurité », p 25.
La santé est un état précaire qui ne présage rien de bon.
Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore.
Jules Romains, « Docteur Knock ».
L’homme a un bel avenir derrière lui, mais c’est parce qu’il a devant lui un vaste passé.
Vladimir Jankélévitch.
Notre époque est marquée par un nihilisme festif : plus rien ne vaut rien, et on se marre… Comique obligatoire matin et soir.
Régis Debray (2012).
L’État n’est pas au service d’une seule classe mais essaie de maintenir un bien commun, un intérêt général, ce qui suppose l’existence d’un État et non pas d’un État blessé et amoindri car, quand l’État est amoindri, alors fleurissent les clergés, les banquiers, le FMI et les ethnies, ce qui n’est pas la bonne solution, c’est très vite la guerre de tous contre tous.
Régis Debray (2012).
Dire que l’usure n’est pas un péché serait une hérésie, mais ce serait usure que de prendre du profit à ceux à qui l’on prête de l’argent si l’on exigeait ce profit comme un dû, mais si on l’exige par reconnaissance, alors ce n’est plus un péché…
Escobar, grand jésuite vivant du temps de Pascal, cité par Henri Guillemin (conf. Pascal ½, min. 13:08).
Un militant, c’est un militaire qui porte son uniforme à l’intérieur.
Et qui, désormais, va faire peur aux riches ?
Réflexion anonyme après la chute du mur de Berlin, en 1989.
Les prétextes ne manquent pas à celui qui a le pouvoir de faire ce qu’il lui plaît. […] En prenant pour prétexte le prétendu prétexte de l’intérêt général, on peut aller où l’on veut.
Napoléon, cité par Upinsky, p. 15.
Le mouvement du langage est l’étrave de la transformation de la société.
Upinsky, « Comment vous aurez tous la tête coupée (ou la parole). Le calcul et la mort sont les deux pôles de la politique » (1991), p 19.
Tout débat intellectuel passe par le blasphème.
Citation (à vérifier) attribuée à
La parole n’a pas été donnée à l’homme, il l’a prise.
Pour la première fois depuis deux cents ans, la crise du langage est redevenue la question intellectuelle la plus grave de notre temps : aujourd’hui, le langage est-il encore le meilleur moyen pour faire participer le plus grand nombre au débat politique ou, au contraire, le stratagème le plus habile pour l’en écarter ?
Upinsky, p 23.
Désormais, nous dit-on, l’individu est roi et le roi est sujet. Tout devrait donc être pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est, du moins, ce que cherchent à nous faire croire tous ces professionnels de la politique qui occupent le devant de la scène à nos dépens.
Car, hélas, le présent est toujours à l’image du passé : le privilège du pouvoir n’est pas de répondre aux questions ─ de voter ─ mais de les poser ─ d’organiser les élections.
Upinsky, « Comment vous aurez tous la tête coupée (ou la parole). Le calcul et la mort sont les deux pôles de la politique » (1991), p 25.
Pour dire un mensonge, on peut aller vite. Pour dire la vérité, il faut réfléchir. Mensonge et vérité ne sont pas les deux faces d’une même pièce : il est plus facile de dire un mensonge qu’une vérité ; le mensonge s’accommode mieux de la vitesse, de la non réflexion, du . La vérité, c’est un processus long, qui demande du temps.
Viktor Dedaj.
La vitesse est antinomique de la vérité, elle pousse mécaniquement, ─ sans intention maligne ─ au mensonge.
Le soldat était plein de sympathie pour la cause des paysans ; ses yeux brillaient à la seule évocation de la campagne. Plus d’une fois, dans les troupes, le pouvoir était passé aux mains des soldats, mais presque jamais cette situation n’a vraiment été exploitée ; les soldats hésitaient ; quelques heures après avoir tué un supérieur détesté, ils rendaient la liberté aux autres, entamaient des négociations avec les autorités, puis se laissaient exécuter et fouetter, et acceptaient à nouveau le joug…
Lénine, « Sur la religion », cité par Reich p 68.
Le tetrapharmakon (quadruple remède) d’Épicure :
1) On ne doit pas craindre les dieux.
2) On ne doit pas craindre la mort.
3) Le bien est facile à atteindre.
4) On peut supprimer la douleur.
Il faut vivre comme on pense, sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on vit.
P. Bourget, cité par Upinsky, p 28.
On devient l’homme de son uniforme.
Napoléon, cité par Upinsky.
La terre n’est à personne. Les fruits sont à tout le monde.
Quand tu dis que tu peux et quand tu dis que tu ne peux pas, dans les deux cas tu as raison.
Ce catholique est assez savant en mathématiques, ce qui suppose un entendement cultivé. Il ne croit point aux miracles tant qu’il est dans ses problèmes ; mais pour la conduite de sa vie, il croit les yeux fermés, comme un petit enfant, parce que, dit-il, sans cette précaution, il agiterait au sujet de la vie et de la mort, des questions qui l’empêcheraient de dormir. C’est affaire à lui. Je ne suis point juge de la tristesse des autres ni de la morphine qu’ils prennent, par petites seringues ou autrement.
Alain, « Propos d’un Normand » II, p 146, 31 janvier 1908.
Dans un État libre, chacun peut penser ce qu’il veut et dire ce qu’il pense.
La plupart des hommes aiment confier leur vie au régiment.
Tolstoï, cité par J. K. Galbraith dans « Tout savoir ou presque sur l’économie », p 40.
La meilleure façon de voler une banque est d’en posséder une.
William K. Black.
Dès leur naissance, les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de prêter l’argent au public.
Karl Marx, « Le capital », cité par Éric Toussaint dans « La dette ou la vie », chapitre 17, p 243 et s.
Ignorer les grands pour s’en émanciper.
La Bruyère, « Caractères », n°51.
Devoir d’honorer les grands malgré leur impuissance parce que d’autres nous honorent nous-mêmes.
La Bruyère, « Caractères », n°52.
La grande douleur est muette.
Non seulement comme caractéristique de la transition, mais en tant qu’accord permanent, le plan accorde à tous les gouvernements le droit explicite de contrôler tous les mouvements de capitaux. Ce qui avait habituellement été l’hérésie est maintenant adopté comme orthodoxe.
Keynes, « Travaux préparatoires à la conférence de Bretton Woods », 1944.
Une forme quelconque de protection est nécessaire face au risque de mouvements massifs et nerveux des flux de capitaux.
Nurkse, « Rapport de la Société des Nations, L’expérience monétaire internationale 1944, p 188.
Don’t hate the media, be the media !
Considéré jetable si tu es inutile à leur croissance économique.
You are 99 %, be brave.
Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain. Les tyrans et leurs flatteurs crient sans cesse : peuples, portez vos fers sans murmure car le premier des biens est le repos ; ils mentent : c’est la liberté.
Jean-Jacques Rousseau, « Fragment de lettre à Christophe de Beaumont », 1763.
Nous ne vivons pas, nous attendons à vivre.
Avant que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est peuple. Car cet acte, étant nécessairement antérieur à l’autre, est le vrai fondement de la société.
En effet, s’il n’y avait point de convention antérieure, où serait, à moins que l’élection ne fût unanime, l’obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand, et d’où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n’en veulent point ?
La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose au moins une fois l’unanimité.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), chapitre 5 (exceptionnel) « Qu’il faut toujours remonter à une première convention ».
Une fonction essentielle de l’idéologie d’une classe dominante est de présenter pour elle-même et pour ceux qu’elle domine, une vue du monde cohérente, suffisamment souple, complète et médiatrice, pour convaincre les classes subordonnées de la justice de son hégémonie. Si cette idéologie n’était qu’un reflet des intérêts économiques immédiats, elle serait non seulement inutile mais dangereuse, car l’hypocrisie de la classe en question deviendrait rapidement évidente aux yeux de ses sujets les plus misérables.
Eugène Genovese expliquant Gramsci dans « Red &amp ; Black. Marxian explorations in Southern and Afro-American History » (1971), cité par Mose I. Finley dans « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p117.
Si des avis contraires les uns aux autres n’ont pas été exprimés, il n’est pas possible de choisir le meilleur pour l’adopter.
Hérodote, cité par Bernard Manin (min 9:20).
Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n’ont plus d’autre moyen, pour se conserver, que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l’emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs ; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu’il se doit ? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s’énoncer en ces termes :
« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), chapitre 6 « Du pacte social ».
La postérité d’un auteur, c’est l’ensemble des contresens qui s’abattent sur lui.
Rilke, à propos de Rodin (conférence « Rousseau et les sciences » min. 2 :30).
Pratique des sciences par des mateurs dont le devoir est de transmettre le savoir plus encore que de l’augmenter.
Conférence « Rousseau et les sciences », min. 23:42).
C’est parce qu’il est impossible de prendre la nature sur le fait qu’il faut procéder à la production de mixtes. Voir n’est pas connaître, opérer est le seul moyen de connaître. Les arts chimiques ont une vocation cognitive.
Jean-Jacques Rousseau, « Les arts chimiques », cité dans la conférence « Rousseau et les sciences », min 27).
Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà la morale.
Chamfort, cité par Michel Onfray pour définir l’hédonisme.
Aujourd’hui, le problème avec la société, c’est les gens.
Philippe Meyer, « Brèves de comptoir », 4 sept. 2002.
Je dois me travestir pour gagner de l’argent parce que je ne suis pas reconnu pour ce que je suis.
Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède déjà.
Entre
ce que je pense,
ce que je veux dire,
ce que je crois dire,
ce que je dis,
ce que vous avez envie d’entendre,
ce que vous croyez entendre,
ce que vous entendez,
ce que vous avez envie de comprendre,
ce que vous croyez comprendre,
ce que vous comprenez,
il y a dix possibilités pour qu’on ait des difficultés à communiquer.
mais essayons quand même…
Bernard Werber.
J’ai besoin de mes adversaires pour progresser, et pour devenir ou rester vertueux.
Version opérationnelle, morale individuelle et universelle, du « tout pouvoir va abuser, tout pouvoir a besoin de limites » de Montesquieu.
Une fois qu’on est entré dans un parti, on est obligé, pour ne pas être « embêté », de penser ce que pensent les plus bêtes.
Jean Grenier, « Essai sur l’esprit d’orthodoxie », 1938.
Chaque individu n’est que la moitié d’un être supérieur, dont la dualité androgyne a pour fonction de créer la Justice.
L’homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité en la personne de son semblable comme dans sa propre personne, de s’affirmer tout à la fois comme individu et comme espèce. La Justice est le produit de cette faculté : c’est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu’elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense.
Il serait temps que l’histoire passât aux aveux.
Victor Hugo, 1864.
C’est le silence des lois qui fait le peuple bourreau.
Sophie Wahnish, « La longue patience du peuple », p 16.
On discutait furieusement autour de l’armée et de la guerre. Ils en vinrent à parler tous ensemble, quelques-uns debout ; soudain ils perçurent le tumulte qu’ils faisaient, et ils se turent tous ensemble ; ils se regardèrent en souriant, avec de bons yeux, parce qu’ils avaient appris peu à peu à combattre les opinions sans haïr les hommes.
Alors un sage leur dit : « Personne ici n’aime la paix ; tout le monde ici aime la guerre. Oui, vous êtes tous de bons guerriers. Vous croyez tous que lorsqu’une cause est juste, il n’y a plus qu’une chose à faire : frapper bien fort, afin de faire entrer l’idée dans les faits comme on enfonce un clou dans une planche. Vous croyez que vous discutez sur la paix et la guerre ; mais non ; vous discutez en réalité sur le juste et l’injuste ; chacun de vous dessine un idéal, une manière de vivre qui serait meilleure qu’une autre ; et votre conclusion, à tous, c’est qu’il faut courir à l’idéal, en bousculant, en écrasant, s’il le faut, ceux qui feront barrière avec leurs poitrines. Je crois entendre des chefs barbares qui délibéreraient sous la tente, l’un disant qu’il faut aller à l’Ouest, l’autre qu’il faut aller à l’Est, toujours pour conquérir, toujours pour prendre de force quelque chose. L’un veut détruire l’armée et parle de lever une armée contre l’armée. L’autre, remontant à ce qu’il croit être la vraie cause, veut reprendre le capital à ceux qui l’ont confisqué ; pour y parvenir, il parle de lever une armée encore.
« Ainsi vous en êtes toujours au jugement de Dieu. Vous supportez impatiemment le choc des discours ; on dirait des chevaliers tout armés qui estiment que le sermon dure trop longtemps ; vous dites : tout cela ne conduit à rien ; alignons-nous ; battons-nous ; on verra bien après cela où est la justice. Vieille méthode, mes amis, aussi vieille que le monde. On se bat. On compte les morts. On rassemble les vivants. Et l’on dit : voici le droit désormais ; voici la justice ; voici les justes possédants et les justes frontières ; sonnez trompettes. Et les hommes, s’apercevant qu’ils se sont trompés, recommencent, semblables à d’obstinées fourmis qui se mettent à reconstruire sur les décombres. Vous croyez sans doute qu’il y a là-haut quelque dieu qui dort ; vous espérez qu’il se réveillera au bruit des armes, et qu’il donnera enfin la force aux plus justes.
« Eh bien, je vous dis que l’expérience a assez duré, et que la preuve est faite. Il n’y a point de dieu ; le ciel est vide ; les forces sont aveugles et sourdes ; la divine justice n’est pas si loin ; c’est en vous qu’elle est, si elle est quelque part. Soyez donc hommes ; habituez-vous à cette idée que vous êtes abandonnés ; la justice ne tombera pas du ciel comme une couronne, sur la tête du plus fort. Comment faire ? Je ne sais. Je sais seulement que la cité ne peut valoir que ce que valent les citoyens. Que chacun travaille donc à rendre les autres justes et pacifiques, et d’abord à se rendre lui-même juste et pacifique. Voilà le combat qu’il faut livrer ; voilà la révolution qu’il faut faire. »
Alain, « Propos d’un Normand 2 », p 151, 13 février 1908.
Le républicanisme n’est pas français […] L’hexagone n’est pas le meilleur héritier de cette tradition.
Philipp Pettit, « Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement », 2004.
L’histoire de 1792 a été noyée dans les eaux glacées de périodes qu’on ne commémore que chronologiquement selon un calendrier d’anniversaires [] et vides, [] piété filiale qui ne visent plus à se donner du courage d’agir, ni même de penser, encore moins de décider.
Sophie Wahnish, « La longue patience du peuple », p 13.
L’intérêt d’aborder la question de la violence en amont de son déploiement…
Sophie Wahnish, « La longue patience du peuple. 1792, naissance de la République »..
La vie du chasseur-cueilleur de l’état de nature est solitaire, pauvre, dangereuse, brutale et brève.
Thomas Hobbes.
Il faut regarder alors avec les yeux d’alors.
Célébré jadis comme le rempart de la chose publique et le garant de l’intérêt général, prôné au 19 siècle, par l’Église notamment, comme la troisième voie entre un capitalisme cruel et un socialisme étouffant, le corporatisme est aujourd’hui critiqué de tous côtés.
Steven Kaplan, « La fin des corporations » (2001).
[ou Étape importante de l’art de diviser pour régner. ÉC]
Si nous étions fondamentalement honnêtes, nous ne chercherions rien d’autre, en tout débat, qu’à faire sortir la vérité de son puits, en nous souciant peu de savoir si telle vérité apparaît finalement conforme à la première opinion que nous ayons soutenue ou à celle de l’autre ; ce qui serait indifférent, ou du moins d’importance tout à fait secondaire. La vérité innée […] l’intérêt de la vérité […] cède désormais la partie à l’intérêt de la vanité : il faut que le vrai paraisse faux et le faux vrai.
Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison », introduction.
Vous n’avez plus de tête : on vous l’a coupée en vous coupant la parole, en vous volant les mots. La liberté, c’est d’avoir compris cela : qu’on va sans tête. Nous sommes enfumés, enfermés par nous-mêmes, et nous ne pouvons compter sur personne pour nous délivrer. Prison modèle où les gardiens sont les détenus eux-mêmes.
D’après Arnaud Upinsky et Marcel Jullian.
Pourquoi  ? Parce que c’est le temps que les riches ont mis à récupérer du KO dû à leurs trahisons avérées et à leur réprobation générale : pendant 30 ans, les 99 % n’ont pas eu les privilégiés en travers du progrès social ! Quand les riches sont enchaînés, la société prospère. Quand les riches sont déchaînés, la société désespère.
Quand il n’y a plus d’adultes, commence le règne des experts.
L’histoire a cette vertu de nous tendre des miroirs.
Jean-Philippe Bidault, « Si l’argent m’était conté », 2012).
J’envie le lecteur de Balzac qui n’a pas encore lu Balzac. Quelles surprises ! C’est moi, c’est vous, comme disait ma concierge ; oui, mais relevés, redressés, dignes du nom d’homme.
Alain, « Pourquoi lit-on Balzac ? », 1 mai 1949.
Mais qu’est-ce en vérité qu’une élection ?
L’expression de la volonté populaire, dit-on. Vraiment ? Nous entrons dans un isoloir, et sur un bout de papier, nous traçons une croix devant un, deux, peut-être trois ou quatre noms. Avons-nous pour autant exprimé ce que nous pensions de la politique des États-Unis ? Nous avons sans doute quelques idées sur la question, avec beaucoup de « mais » et de « si » et de « on ». Cette croix sur un bout de papier n’en dit évidemment rien. Il nous faudrait des heures pour exprimer nos idées : qualifier un bulletin de vote d’« expression de notre opinion » n’est qu’une fiction vide de sens.
Walter Lippmann, 1927.
[En plus, les bulletins sur lesquels les électeurs essaient d’exprimer seulement même quelques mots d’explications sont implacablement disqualifiés comme « nuls ». ÉC]
Dire que tout est gouverné et créé par Dieu est comme énoncer que « tout va bien ».
Alan W. Watts, « Éloge de l’insécurité », 1951.
Je dis simplement qu’il y a une philosophie des oppresseurs et une philosophie des opprimés.
Paul Nizan, « Les chiens de garde », 1932.
Pour intégrer les barbares, leur donner une responsabilité publique.
Sans oublier de les contrôler à tout moment !
En effet, ceux qui nous gouvernent redeviennent les pires barbares dès qu’ils se sont affranchis de tout contrôle populaire.
Au centre du système, bien sûr, les luttes de pouvoir sur le pouvoir de faire les règles.
Les capitaux des grandes banques ne sont pas davantage des « institutions de bienfaisance » que les fusils et les canons.
Max Weber (1896), cité par Isabelle Kalinowski, « Le capitalisme et son « éthique » : une lecture de Max Weber ».
Si vous voulez que la vérité se révèle à vous, ne soyez jamais pour ou contre. La lutte entre pour et contre est la plus grande maladie mentale.
Seng-ts’an, maître Zen
Êtes-vous prêt à accepter de n’être ni pour ni contre qui que ce soit ?
Nos cerveaux ont été modelés par l’évolution pour nous unir en équipes, nous diviser des autres équipes puis de nous dissimuler la vérité.
Pour rapprocher les points de vue, il faut donc d’abord comprendre que tous croient avoir raison et, juste pour un moment, prendre du recul, [suspendre son jugement,] sortir de la matrice morale (démarche essentielle pour développer l’humilité morale).
Les privilégiés répugnent à penser qu’ils sont seulement des privilégiés.
Ils en viennent vite à se définir comme intrinsèquement dignes de ce qu’ils possèdent ; ils en viennent à se considérer comme une élite « naturelle », et même, en fait, à voir leurs biens et privilèges comme les extensions naturelles de leur moi supérieur.
Charles Wright Mills, « L’élite au pouvoir », 1956.
[Autrement dit, la richesse et les privilèges conduisent nécessairement, mécaniquement, au racisme, à l’injustice et à la cruauté. ÉC.]
Mode d’emploi pour l’aspirant totalitaire :
C’est là qu’est le secret du bonheur et de la vertu : aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.
Aldous Huxley, « Le meilleur des mondes », 1932.
Ne pas toujours croire les cavapétistes.
Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles.
Max Frisch.
Quelque scrupuleuse exactitude que l’on ait dans sa manière d’écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable.
La Bruyère, « Caractères », I, 28 (N).
Étant pourchassé, nous pourchasserons.
Devise des pirates.
« Allons-nous oublier […] que l’on tire meilleur parti d’une ignorance associée à une sage pondération que d’une habileté jointe à un caractère capricieux, et qu’en général les cités sont mieux gouvernées par les gens ordinaires que par les hommes d’esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours paraître plus intelligents que les lois […]. Les gens ordinaires au contraire […] ne prétendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de compétition. C’est ainsi que leur politique a généralement des effets heureux ».
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 37, in Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1964, cité par Yves Sintomer dans « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », p 47.
Sur ceux qui entrent dans les mêmes fleuves, s’écoulent d’autres et d’autres eaux.
La plus belle harmonie naît de différences.
Tout s’écoule.
Ainsi va la croyance en l’inégalité. Point d’esprit supérieur qui n’en trouve un plus supérieur pour le rabaisser ; point d’esprit inférieur qui n’en trouve un plus inférieur à mépriser.
La toge professorale de Louvain est bien peu de chose à Paris. Et l’artisan de Paris sait combien lui sont inférieurs les artisans de province qui savent, eux, combien les paysans sont arriérés. Le jour où ces derniers penseront qu’ils connaissent, eux, les choses, et que la toge de Paris abrite un songe-creux, la boucle sera bouclée.
L’universelle supériorité des inférieurs s’unira à l’universelle infériorité des supérieurs pour faire un monde où nulle intelligence ne pourra se reconnaître dans son égale. Or la raison se perd là où un homme parle à un autre homme qui ne peut lui répliquer.
« Il n’y a pas de plus beau spectacle, il n’y en a pas de plus instructif que le spectacle d’un homme qui parle. Mais l’auditeur doit se réserver le droit de penser à ce qu’il vient d’entendre et le parleur doit l’y engager (…) Il faut donc que l’auditeur vérifie si le parleur est actuellement dans sa raison, s’il en sort, s’il y rentre.
Sans cette vérification autorisée, nécessitée même par l’égalité des intelligences, je ne vois, dans une conversation, qu’un discours entre un aveugle et son chien. »
Jacques Rancière, « Le maître ignorant », p 71, citant Jacotot, dans son « Journal de l’émancipation intellectuelle », t. III, 1835-1836, p. 334.
L’homme diffère des autres animaux en ce qu’il est plus apte à l’imitation.
Aristote, Poétique, 4.
À Xérès, des paysans affamés prennent la ville aux cris de Vive l’anarchie !
Pour venir à bout des anarchistes, le gouvernement invente « La Mano Negra », un groupe inexistant dont il suffit d’accuser l’appartenance pour condamner.
Quand la politique sera devenue une science positive, le public devra accorder aux publicistes et leur accordera nécessairement la même confiance pour la politique qu’il accorde actuellement aux astronomes pour l’astronomie, aux médecins pour la médecine, etc.
Auguste Comte, « Séparation générale ente les opinions et les désirs », 1819, cité par Michéa dans « L’empire du moindre mal ».
[Tel est le fondement métaphysique de l’autorité au temps des « experts. ÉC]
À force, on a compris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop ; tout bien pesé, ce n’est pas la crise, mais la croissance qui nous déprime. Il faut l’avouer : la litanie des cours de Bourse nous touche à peu près autant qu’une messe en latin.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 49.
Les usurpations, les tours de passe-passe, les indices frelatés d’une science [économique] dont le seul rôle tangible est d’agiter l’ostensoir autour des élucubrations des dominants, d’entourer d’un peu de cérémonie leurs appels à la soumission et enfin, comme l’ont toujours fait les religions, de fournir des explications. Car le malheur général cesse d’être supportable dès qu’il apparaît pour ce qu’il est : sans cause ni raison.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 51.
L’indépendance, c’est plus que la liberté : c’est la liberté perfectionnée.
Jean-Louis Nadal, 1 président de la Cour de cassation, janvier 2011.
Mieux vaut un jour de lion qu’un siècle de mouton.
Proverbe pirate.
L’ordre, c’est la vertu des médiocres.
Proverbe pirate.
Il sert beaucoup de savoir obliger. On coupe le passage aux injures en les prévenant par la courtoisie.
Baltasar Gracián, « Traité de la prudence (L’homme de Cour) », 1647, maxime 259 (CCLIX) « Prévenir les offenses, et en faire des faveurs ».
La démocratie demande un échange vigoureux d’idées et d’opinions. Comme la propriété, les idées doivent être distribuées aussi largement que possible. Pourtant, bon nombre des « gens de bien », selon l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, ont toujours été sceptiques quant à la capacité des citoyens ordinaires à saisir des problèmes complexes et à produire des jugements critiques. De leur point de vue, le débat démocratique ne dégénère que trop aisément en une foire d’empoigne où il est rare que la voix de la raison se fasse entendre. Horace Mann, qui était un sage dans tant de domaines, n’a pas vu que la controverse politique et religieuse était éducative par elle-même et c’est pourquoi il a essayé de laisser les questions conflictuelles à la porte de ses écoles pour tous [common schools] (chapitre 8 : « Les Écoles pour tous »). Son zèle à éviter les querelles partisanes et religieuses est bien compréhensible, mais il a laissé un héritage qui contribue peut-être à expliquer la nature tiède, insipide et abrutissante de l’enseignement public aujourd’hui.
Le journalisme a été façonné par des réserves assez semblables sur les facultés de raisonnement des femmes et des hommes ordinaires (chapitre 9 : « L’art perdu de la controverse »). Selon Walter Lippmann, l’un des pionniers du journalisme moderne, le « citoyen omnicompétent » était un anachronisme dans une époque de spécialisation. Il pensait qu’en tout cas la plupart des citoyens se souciait fort peu de la substance des décisions politiques publiques. La tâche du journalisme n’était pas d’encourager le débat public mais de fournir aux experts des informations sur lesquelles ils puissent fonder des décisions intelligentes. Il soutenait, par opposition avec John Dewey et d’autres vétérans du mouvement progressiste, que l’opinion était un roseau fragile. Elle était davantage façonnée par l’émotion que par un jugement raisonné. Le concept même de public était suspect. Le public qu’idéalisaient les progressistes, un public capable de diriger intelligemment les affaires publiques, était un « fantôme ». Il n’existait que dans l’esprit de démocrates sentimentaux. Walter Lippmann écrivait : « L’intérêt du public pour un problème se limite à ceci : qu’il y ait des règles. Le public s’intéresse à la Loi, pas aux lois ; à la méthode du droit, pas à sa substance. » On pouvait laisser en toute sécurité les questions de substance aux experts, qui, par leur accès à la connaissance scientifique, étaient immunisés contre les « symboles » et les « stéréotypes » émotionnels qui dominaient le débat public.
L’argumentation de Lippmann reposait sur une distinction bien tranchée entre opinion et science. Il pensait que seule cette dernière pouvait prétendre à l’objectivité. L’opinion, quant à elle, reposait sur des impressions vagues, des préjugés et des illusions consolantes.
Ce culte du professionnalisme a eu une influence décisive sur le développement du journalisme moderne. Les journaux auraient pu servir à prolonger et élargir les assemblées communales. Au lieu de quoi, ils ont adhéré à un idéal fallacieux d’objectivité et ont défini leur but comme la diffusion d’informations fiables — autrement dit, du type d’information qui tend non pas à promouvoir le débat mais à y couper court.
Le trait le plus curieux de tout ceci est, bien sûr, que si les Américains se trouvent inondés d’informations, grâce aux journaux, à la télévision et aux autres média, les enquêtes rapportent régulièrement que leur connaissance des affaires publiques est constamment en déclin. En cet « âge de l’information », le peuple américain est notoirement mal informé. L’explication de cet apparent paradoxe crève les yeux, même si on l’énonce rarement : une fois exclus effectivement du débat public pour motif d’incompétence, la plupart des Américains n’ont que faire des informations qui leur sont infligées en de si grandes quantités. Ils sont devenus presque aussi incompétents que leurs critiques l’ont toujours prétendu ─ ce qui nous rappelle que c’est le débat lui-même, et le débat seul, qui donne naissance au désir d’informations utilisables. En l’absence d’échange démocratique, la plupart des gens n’ont aucun stimulant pour les pousser à maîtriser le savoir qui ferait d’eux des citoyens capables.
Christopher Lasch, « La révolte des élites », Introduction, p 22 et s.
Une fois que l’on a déclaré que, savoir et idéologie étaient équivalents, il n’est plus nécessaire de débattre avec vos adversaires sur un terrain intellectuel ou d’entrer dans leur manière de voir. Il suffit de les diaboliser comme étant eurocentriques, racistes, sexistes, homophobes ─ autrement dit, politiquement suspects.
Christopher Lasch, « La révolte des élites », Introduction, p 25.
C’est un exemple ahurissant de ce dont les classes dominantes européennes sont capables dès qu’elles se sentent touchées dans leurs intérêts fondamentaux. Un assassinant devient alors un moyen pratique, une solution possible. Le meurtre de Lumumba, de Rosa Luxembourg, de Félix Mounier, de Malcom X, tout comme les massacres de Guernica, de Buchenwald, de Dresde, d’Hiroshima ou de My lai, sont des expressions d’un système qui font de l’homme un loup pour l’homme.
Ludo de Vitte, « Qui a tué Lumumba ? ».
La ligne qui sépare le bien du mal traverse le cœur de chaque homme.
Soljenitsyne, « L’archipel du Goulag ».
Il est aisé de tromper les plus habiles en leur proposant des choses qui passent leur esprit et qui intéresse leur cœur.
Vauvenargues, « Maximes et pensées », 1746.
Les corps (Parlements, Académies, Assemblées) ont beau se dégrader, ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshonneur, le ridicule glissent sur eux comme les balles du fusil sur un sanglier, sur un crocodile.
Chamfort (1740-1794), « Maximes et pensées », 228.
Corporation : ingénieux système qui permet d’obtenir des profits personnels sans responsabilité individuelle.
Ambrose Bierce, « Le dictionnaire du Diable » (1881-1906).
Le pouvoir politique est à strictement parler l’utilisation organisée de la force par une classe pour maintenir une autre classe à l’assujettissement.
Les souffrances d’un enfant inadapté dans un internat sont peut-être le seul équivalent qu’on puisse trouver en Angleterre de l’isolement qu’éprouve un individu dissident dans une société totalitaire.
George Orwell, cité par Tosco R. Fyvel dans “George Orwell : a personal memoir” (1982), p 200.
La plus grande cruauté qu’on puisse infliger à un enfant est probablement de l’envoyer dans une école où les autres élèves sont plus riches que lui. Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer.
George Orwell, « Keep the Aspidistra flying », cité par Simon Leys, p 38.
La science professorale officielle de la bourgeoisie (…) préfère (…) se perdre en bavardages incohérents sur le caractère déplorable du chômage et l’utilité de syndicats modérés et modestes.
Rosa Luxembourg, « Introduction à l’économie politique ».
Le commerce est l’école de la tromperie.
Vauvenargues, « Maximes et pensées », 1746.
L’indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu’il en puisse être : et c’est ce qui fait que nous n’hésitons pas lorsqu’il faut agir, malgré l’incertitude de nos opinions. Peu m’importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.
Vauvenargues, « Maximes et pensées », 1746.
Puisqu’ils font semblant de nous payer, faisons semblant de travailler.
On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où on va.
Je suis, j’existe, et cette vérité sera toujours vraie toutes les fois que je le penserai.
Descartes, « Réalité réduite à l’instantanéité ».
L’émotion est un raté de l’action, elle se substitue à l’action impossible.
Bergson, résumé par Klein.
La liberté n’est pas le geste de se défaire de nos attachements, mais la capacité à opérer sur eux, à s’y mouvoir, à les établir ou à les trancher. La famille n’existe comme famille, c’est-à-dire comme enfer, que pour celui qui a renoncé à en altérer les mécanismes débilitants, ou ne sait comment faire.
La liberté de s’arracher a toujours été le fantôme de la liberté. On ne se débarrasse pas de ce qui nous entrave sans perdre dans le même temps ce sur quoi nos forces pourraient s’exercer.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 16.
Si on reste entre blancs, il n’y a pas grand-chose à espérer.
Éric Hazan, Arrêt sur images, 2010.
Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter ─ ou si c’est une intelligence, c’est celle des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue ne sont que du point de vue de ce qui veut nous soumettre. Elles indiquent plutôt un point de départ, un point de jonction pour des complicités inédites. Elles font voir un paysage autrement plus délabré, mais infiniment plus partageable que toutes les fantasmagories que cette société entretient sur son compte.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 18.
L’école de la République a formé depuis un siècle et demi un type de subjectivités étatisées, reconnaissables entre toutes. Des gens qui acceptent la sélection et la compétition à condition que les chances soient égales. Qui attendent de la vie que chacun y soit récompensé comme dans un concours, selon son mérite. Qui demandent toujours la permission avant de prendre. Qui respectent muettement la culture, les règlements et les premiers de la classe. Même leur attachement à leurs grands intellectuels critiques et leur rejet du capitalisme sont empreints de cet amour de l’école. C’est cette construction étatique des subjectivités qui s’effondre chaque jour un peu plus avec la décadence de l’institution scolaire.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 21.
Définition d’un gouvernement despotique : un ordre des choses où le supérieur est vil et l’inférieur avili.
Chamfort, « Maximes et pensées », n°542.
Besoins et besogne ont la même racine.
Gilles Dostalter et Bernard Maris, « Capitalisme et pulsion de mort », 2010.
Donnez tout pouvoir à l’homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude.
Hérodote, « Histoires » (-484 -425 environ).
Il y a la question de savoir quelle est l’information importante pour le monde, quel type d’information peut permettre le changement. Et il y a une grande quantité d’informations. Alors, l’information que les organisations font un effort économique pour cacher, c’est vraiment un bon signal que, quand l’information sort, il y a un espoir que ça fasse du bien. Parce que les organisations qui la connaissent le mieux, qui la connaissent de l’intérieur, travaillent à la dissimuler. Et c’est là l’histoire du journalisme.
Julian Assange, entretien pour Ted.
La pitié dégrade celui qui l’éprouve autant que celui qui l’inspire.
Spinoza, cité par Odon Vallet.
L’église est une secte qui a réussi.
Le capitalisme est une maffia qui a réussi.
Roberto Saviano.
Nous ne voulons pas une part de gâteau en plus, nous voulons toute la putain de boulangerie.
Graffiti, 1968.
La proie de tous les tyrans et de tous les fripons, c’est la patrie.
Robespierre, Discours non prononcé, 1794.
Je ne conçois pas la dictature au sein du parti (…) La France n’est pas la Russie.
Albert Mathiez, « Une lettre » parue dans le Populaire de Bourgogne, rubrique Opinions libres, 28 juillet 1922, cité par Yannick Bosc et Florence Gauthier dans leur préface à « La Révolution française » (Bartillat 2012), p 13.
La loi du clerc est, quand l’univers entier s’agenouille devant l’injuste devenu maître du monde, de rester debout et de lui opposer la conscience humaine.
Julien Brenda, « La trahison des clercs », 1927.
Si l’histoire est la politique du passé, ce n’est pas une raison, au contraire, pour qu’elle devienne l’humble servante de la politique ou plutôt des politiques du présent.
Albert Mathiez, « La réaction thermidorienne », avertissement.
Après la mort de Marat :
« Ils veulent nous terroriser, soyons terribles ! »
« Il faut que la peur change de camp. »
René Char, pendant la résistance :
« Chiens de l’enfer qui l’on conduit à devenir un chien de l’Arctique insensible à la souffrance d’autrui. »
Marat dit : « Attention à la guerre ! On est en train d’utiliser vos meilleurs sentiments [comme en 14] pour détruire vos meilleurs patriotes. Vous allez mourir au front et il n’y aura plus personne pour défendre Paris et l’Assemblée ! »
Sophie Wahnish, conférence « 1792 » (min 47:15).
Le Président de la République est un fou qui se prend pour le Président de la République, mais dont la folie reçoit l’accord de tout le monde.
John Austin, cité par Bourdieu dans « Ce que parler veut dire ».
Il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies.
Spinoza, lu par Bourdieu, tous deux cités par Frédéric Lordon dans sa conférence avec Orléan, min 41.
La société n’existe pas.
Margaret Thatcher, fanatique libérale.
La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Albert Camus, « Le mythe de Sisyphe » (1942).
Les médias sont immédiats.
Une erreur tombée dans le domaine public n’en sort jamais ; les opinions se transmettent héréditairement. Cela finit par faire l’Histoire.
Rémy de Gourmont.
Donner aux salariés les équivalents de la richesse.
Gaudin, dans son « Palais social ».
Attention ! Dans le texte suivant, la première partie est superbe, légendaire, une invitation à exercer librement son esprit critique, un pilier de la légende des Lumières. Mais ensuite, on comprend que cette liberté n’est prévue que pour les savants, en qualité de savant ! Pour ce qui concerne les autres, nous sommes apparemment condamnés à obéir servilement ! Donc, exerçons notre esprit critique… sur l’idéologie des Lumières elle-même…
Qu’est-ce que les Lumières ? (selon Emmanuel Kant)
1. La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui.
Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
2. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux.
Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité.
Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermées. Ils leur montrent les dangers qui les menacent, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.
[…]
4. Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même.
Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers.
Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.
5. […] Mais quelle limitation est contraire aux lumières ? Laquelle ne l’est pas, et, au contraire lui est avantageuse ? – Je réponds : l’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir.
Emmanuel Kant (1724-1804), « Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784).
L’esprit s’efforce autant qu’il le peut d’imaginer ce qui augmente la puissance d’agir de son corps.
Spinoza, « L’Éthique », partie III, prop. 12, cité par Lordon qui voit là le principe même de l’idéologie : la pensée est gouvernée par des intérêts à penser.
Peut-on penser l’économie sans être économiste ? Non seulement on le peut, mais la pensée de l’économie serait débile si elle restait l’apanage des économistes. Le fait de penser les questions dont je traite dans ce livre et la manière dont je tente d’y répondre m’excluent d’emblée de la profession. Nul n’entrera dans le cercle des économistes qui prétend, comme moi, qu’en l’absence de réflexion sur ces questions, ce qui se donne comme « science économique » ne pet que tourner à vide, dans un autisme socialement irresponsable.
Jean-Pierre Dupuy, « L’avenir de l’économie ».
Qui ouvre une prison doit savoir qu’il ne la fermera jamais.
Mark Twain.
Ceux qui sont pour la liberté sans agitation sont des gens qui veulent la pluie sans orage.
Mark Twain.
Il y a des gens qui, à propos de certains problèmes, font preuve d’une grande tolérance. C’est souvent parce qu’ils s’en foutent.
Mark Twain.
Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques.
Mark Twain.
La gentillesse est le langage qu’un sourd peut entendre et qu’un aveugle peut voir.
Mark Twain.
Le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé.
Mark Twain.
De toutes les maximes de la finance orthodoxe, il n’en est aucune de plus antisociale que le fétichisme de la LIQUIDITÉ, qui fait un devoir aux institutions de placement de concentrer leurs ressources sur les valeurs « liquides ». Une telle doctrine néglige le fait que, pour la communauté dans son ensemble, il n’y a rien qui corresponde à la liquidité du placement.
Keynes, « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (1936), p 170.
La relation créancier-débiteur intensifie les mécanismes de l’exploitation et de la domination de manière transversale puisqu’elle ne fait aucune distinction entre travailleurs et chômeurs, consommateurs et producteurs, actifs et inactifs, retraités et allocataires du RSA. Tous sont des « débiteurs », coupables et responsables face au capital, lequel se manifeste comme Le Grand Créancier, le Créancier universel.
Un des enjeux majeurs du néolibéralisme est encore, comme le dévoile sans ambiguïté la « crise » actuelle, celui de la propriété, puisque la relation créancier-débiteur exprime un rapport de force entre propriétaires (du capital) et non propriétaires (du capital).
À travers la dette publique, la société toute entière est endettée, ce qui n’empêche pas, mais exacerbe au contraire, « les inégalités », qu’il est temps de qualifier de « différences de classe ».
Maurizio Lazzarato, « La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale », 2011.
Je veux qu’on se souvienne de moi comme quelqu’un qui a donné aux gens des sentiments d’espoir et de pouvoir qu’ils n’avaient pas avant.
Howard Zin, cité par Daniel Mermet dans le film « Une histoire populaire des États-Unis ».
Si nous croyons que la monnaie créée par le système bancaire est la richesse, et bien nous allons vivre avec les conséquences de ça.
Bernard Lietar, dans l’émission « Terre à Terre » du 4 février 2012.
La rue des hommes est à sens unique. La mort tient tous les cafés.
Céline, cité par Henri Guillemin.
Il y a ceux pour qui la liberté du commerce signifie deux choses : une règle absolue pour les fabricants de travailler sans règles de mesures, de poids, de formes, de couleurs, etc. et une non moins absolue, pour les marchands, de circuler, d’exporter et d’importer à leur convenance, sans restriction aucune, sans taxes, sans barrières tarifaires, sans redevances douanières.
Mais cette liberté, sauf pour ceux qui s’aventureraient sur la lune, n’existe dans aucun pays au monde : au contraire, elle existe encore moins dans les pays qui comprennent le mieux le commerce.
Antonio Genovesi (1712-1769), cité par Erik S. Reinert dans son livre épatant « Comment les pays riches sont devenus riches, et pourquoi les pays pauvres restent pauvres » (2012), p 152.
Elle était dans l’opinion que celui qui nie la très Sainte Trinité est un homme de sac et de corde, qui finira par être pendu.
Diderot, « Entretien d’un philosophe avec la Maréchale de *** ».
Historiquement, les politiques efficaces se sont fondées sur « gouverner les marchés » et « altérer les prix ».
Érik S. Reinert dans son livre épatant « Comment les pays riches sont devenus riches, et pourquoi les pays pauvres restent pauvres » (2012), p 152.
Peu de fortune sont assez innocentes dans leur principe pour en jouir en sécurité.
Diderot, « Mon père et moi », 1760.
La Justice est le droit du plus faible.
Joseph Joubert (1774-1824), « Pensées » (posthume, 1842).
Les morts sont des vivants mêlés à nos combats.
Victor Hugo.
C’est une chose remarquable que Molière, qui n’épargnait rien, n’ait pas lancé un seul trait contre les gens de finance.
On dit que Molière et les auteurs comiques du Temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.
Chamfort, « Caractères et anecdotes », n°777, p 216.
Quelqu’un disait d’un homme très personnel : « il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs ».
Chamfort, « Caractères et anecdotes », n°1078.
Prenez une chaîne longue d’un mètre cinquante à peu près. Attachez un gros costaud un peu mou à une extrémité et cadenassez un petit teigneux à l’autre. Interdisez-leur de s’exterminer et laissez-les mariner cent cinquante ans […] Retournez voir ce qu’il est advenu et vous aurez une idée des relations entre la Banque de France et le Trésor.
Yves Mamou, « Une machine de pouvoir : la Direction du Trésor », p 19, cité par Duchaussoy, p 134.
L’éducation, c’est la transformation du savoir en saveurs.
Barthes, « Discours au Collège de France ».
Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est avoir à sa disposition ce que l’on a donné en garde à sa mémoire.
Ce que l’on sait comme il faut, on en dispose sans regarder le modèle, sans tourner les yeux vers son livre.
Montaigne, « Essais », livre I, chapitre 26 « Sur l’éducation des enfants », trad. Lanly p 187.
Plutarque le précepteur aime mieux nous laisser désir de lui que satiété.
Ce sont ici mes sentiments et mes opinions. Je les donne pour ce que je crois et non pour ce qui est à croire.
Montaigne, « Essais », livre I, chapitre 26 « Sur l’éducation des enfants », trad. Lanly p 181.
Il y a chez Montaigne l’idée que rien n’est plus indispensable que l’apprentissage qui vous enseigne à vous méfier de l’utile.
Raphaël Enthoven.
Le signe distinctif le plus net de la sagesse est une constante bonne humeur.
Pour en finir avec toutes ces vieilles formes d’opposition, partis, coteries, cabales, complots, qui gênaient tant les anciens despotes, l’État moderne doit créer lui-même son opposition, l’enfermer dans des formes convenables et y attirer les mécontents.
Il doit en outre infiltrer tous les rassemblements, en prendre la direction et les dévoyer. Il doit même manipuler policièrement tous les complots clandestins, les surprendre, les égarer, les déconsidérer.
Michel Bounan, « L’État retors » (sur le net
Lire, c’est la seule façon de s’enrichir sans exploiter personne.
Entre l’Europe et une politique sociale, je choisis l’Europe.
François Mitterrand à Attali, deux Judas en pire, en 1983. (
Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux.
Adam Smith, « théorie des sentiments moraux », section 1, chapitre 1.
La réussite économique cache un secret. Elle se concrétise [parfois] aux dépens des fonds publics, créant ainsi une gigantesque classe très défavorisée dont personne ne se soucie.
Frans de Waal, « L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire ».
Le mystère de la justice, l’appareil théâtral dont elle s’entoure […], tous ces éléments ont pour effet (pour but ?) de réduire le justiciable adulte d’un état de citoyen responsable à une position psychologique de petit enfant qui, la tête basse et la mine contrite, comparaît devant des parents solennellement réunis.
Gérard Mendel, « La politique et la crise, la politique est en crise », 1985.
Comme les hommes aiment la justice quand ils jugent les crimes d’autrefois !
Armand Salacron, « Boulevard Durand », 1960.
Tant que vous verrez quelqu’un dans l’antichambre des magistrats et des tribunaux, le gouvernement ne vaut rien ! C’est une horreur qu’on soit obligé de demander justice.
Louis-Antoine de Saint-Just, « Fragments sur les institutions républicaines », 1800.
« La gauche » aime tellement les pauvres qu’elle en fabrique.
Il y a un ange enfermé dans cette pierre et je m’efforce de le libérer.
S’intéresser à la vie d’un écrivain parce qu’on aime son livre, c’est comme s’intéresser à la vie du canard parce qu’on aime le foie gras.
Margaret Atwood.
La propriété privée nous a rendus si stupides et bornés qu’un objet n’est nôtre que quand nous le possédons.
Karl Marx.
À 78 % [d’impôts], les riches partiront ? Mais qu’ils partent donc, ils ne nous manqueront pas. Ils sont très remplaçables, leur fortune est inutile à l’économie, et elle est un trouble à l’ordre public. Ah oui, en partant, qu’ils n’oublient pas de laisser leur passeport à la porte. Avant de la prendre.
Frédéric Lordon, 16 mars 2012.
La capacité de penser doit au désir de penser.
Frédéric Lordon.
Les riches ne servent à rien qu’à eux-mêmes.
Frédéric Lordon
Dans la masse des journaux révolutionnaires, on n’en rencontre aucun, de 1789 à l’an IV, qui mentionne dans son titre le mot « démocratie » ou l’adjectif « démocratique ». Ce sont les adjectifs « national », « patriotique » ou « républicain » (à partir de 1792) qui reviennent le plus souvent au fronton des gazettes.
Pierre Rosanvallon, « Histoire du mot démocratie », 1993.
Si on ne dérange pas, on ne sert à rien !
François Ruffin, journaliste (un vrai).
Entre deux personnes, le couple est le véritable sujet humain. L’homme et la femme forment, au moral comme au physique, un tout organique, dont les parties sont complémentaires l’une de l’autre ; c’est une personne composée de deux personnes. Et cet organisme a pour but de créer la justice en donnant l’impulsion à la conscience, et de rendre possible le perfectionnement de l’humanité par elle-même, c’est-à-dire la civilisation.
Proudhon, « Pornocratie », chapitre 3.
La parole n’enseigne pas les imbéciles, c’est le malheur.
Aux vertus qu’on exige dans un domestique, votre excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être des valets ?
Beaumarchais, Figaro dans « Le Barbier de Séville », acte 1, scène 2.
Le savant n’a pas pour la vérité le respect que le public lui attribue. C’est attristant car on aimerait qu’un savant soit la vérité incarnée.
Edmond Rostand.
La culture, ce n’est pas d’avoir un cerveau farci de dates ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes ; c’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison.
Edmond Rostand.
Sans une grande raideur et une continuelle attention à toutes ses paroles, on est exposé à dire en moins d’une heure le oui ou le non sur une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne pas contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment.
La Bruyère, « Caractères », XII Les jugements, n°39.
Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos mœurs et de nos manières, que l’indignité et le mauvais caractère de ceux qu’ils approuvent. Du même fonds dont on néglige un homme de mérite, l’on sait encore admirer un sot.
La Bruyère, « Caractères », XII Les jugements, n°43.
Les hommes ne se goûtent qu’à peine les uns les autres, n’ont qu’une faible pente à s’approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plaît, rien ne contente ; ils substituent à la place de ce qu’on leur récite, de ce qu’on leur dit ou de ce qu’on leur lit, ce qu’ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu’ils penseraient ou ce qu’ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs idées, qu’il n’y a plus de place pour celles d’autrui.
La Bruyère, « Caractères », XII Les jugements, n°9.
Les honneurs déshonorent.
Par la subsidiarité, le souverain protège sa souveraineté :
soit par le haut, comme le pape dont la doctrine sociale décide qu’un dirigeant ne doit pas faire ce que ses subordonnés peuvent faire eux-mêmes,
soit par le bas, comme les cantons suisses qui exigent de voter eux-mêmes toutes les lois qu’ils peuvent voter et de ne déléguer au niveau supérieur que ce qu’ils doivent rationnellement déléguer.
En 1860, Schneider est à la fois Président de la Chambre des Députés (le Corps législatif), patron du Creusot, Président du Comité des Forges, Régent de la Banque de France et administrateur de la Société Générale !…
TELLE qu’elle est présentée par les responsables gouvernementaux, par les journalistes, par les policiers et par les terroristes eux-mêmes, la guerre menée par le terrorisme contre ses adversaires déclarés est tout à fait invraisemblable. Pour être crédible, cette histoire exigerait triplement et simultanément une excessive stupidité des terroristes, une incompétence extravagante des services policiers spécialisés dans la lutte antiterroriste, et une folle irresponsabilité des médias. Cette invraisemblance est telle qu’il est impossible d’admettre que le terrorisme soit réellement ce qu’il prétend être.
Michel Bounan, « Logique du terrorisme ».
Si donc le peuple promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte, il perd sa qualité de peuple ; à l’instant qu’il y a un maître, il n’y a plus de souverain, et dès lors le corps politique est détruit.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762).
« La connaissance vraie du bien et du mal ne saurait réprimer aucun affect en tant qu’elle est une connaissance vraie mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un affect » : en une proposition tranchante et sans appel, que Bourdieu jadis reprit pour son propre compte en disant qu’il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies, Spinoza énonce froidement l’impossibilité des conversions purement intellectuelles, tout comme celle des idées à avoir jamais quelque effet par elles-mêmes seulement.
Frédéric Lordon
Si tu sais qu’on te dira non, ne demande pas.
(À classer avec la devise d’Al Capone :
Il vaut mieux être poli et armé que poli.)
Conspirer, c’est respirer ensemble.
Qui sifflote s’implique.
Cette fausse sagesse qui doit enfin se montrer telle qu’elle est : une philosophie de porteurs de dividendes.
Paul Nizan, parlant de Bergson.
L’individu de marché, c’est le cochon qui a le choix de ses auges.
Peter Sloterdijk.
Nous sommes colonisés par l’économisme et les personnes morales, sous couvert d’immigration, sont en train de réinventer l’esclavage. L’islamisme monte parce qu’il donne une dignité aux immigrés.
Hervé Juvin, « Le renversement du monde ».
Qui a deux maisons perd la raison.
Proverbe espagnol.
Nous avons failli faire sauter la planète ; nous nous sommes contentés de confisquer les allumettes.
Un trader, après « la crise » et après le G vain.
Oui, madame, j’ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j’ai chargé de leur entretien l’établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m’ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c’est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. […]
Que ne me suis-je marié, me direz-vous ? Demandez à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu’aucun devoir m’y oblige. Ce qu’il y a de certain, c’est que je n’en ai rien fait, et que je n’en veux rien faire. « Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. » Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu’on en fasse puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde ; mais c’est l’état des riches, c’est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. La nature veut aussi qu’on pourvoie à leur subsistance ; voilà ce que j’ai fait ; s’il n’existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne pas les nourrir.
Je suis privé du plaisir de les voir et n’ai jamais savouré la douceur des embrassements paternels, hélas ! je vous l’ai déjà dit, je ne vois là que de quoi me plaindre et je les délivre de la misère à mes dépens, ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa République, que chacun restât inconnu à son père et que tous fussent les enfants de l’État. Mais cette éducation parait vile et basse, voilà le grand crime, il vous en impose comme aux autres et vous ne voyez pas que suivant toujours les préjugés du monde vous prenez pour le déshonneur du vice ce qui n’est que celui de la pauvreté.
Jean-Jacques Rousseau, Lettre à Madame de Francueil, 1751.
La publicité de la vie politique est la sauvegarde des droits du peuple.
Jean Sylvain Bailly, premier président du Tiers État et premier maire de Paris, 1789.
L’euro est une monnaie d’occupation et la France une colonie.
Pascal Lamy s’est augmenté de 35 %.
Fallait pas nous mettre dans la même prison.
Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.
Paul Ricœur.
« Il ne faut jamais oublier qu’on ne s’improvise pas diplomate. »
« Nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type. »
Michèle Alliot-Marie, faisant des propositions policières pour aider le tyran Ben Ali à se débarrasser de ses opposants.
Ceux qui ne participent pas à la bataille participent à la défaite.
Bertold Brecht.
Quand un imbécile fait une action dont il a honte, il prétend toujours que c’est par devoir.
George Bernard Shaw.
Il est donc manifeste que toutes les constitutions qui visent l’avantage commun se trouvent être des formes droites selon le juste au sens absolu, celles, au contraire, qui ne visent que le seul intérêt des gouvernants sont défectueuses, c’est-à-dire qu’elles sont des déviations des constitutions droites. Elles sont, en effet, despotiques, or la cité est une communauté d’hommes libres.
Aristote, « Politiques » (-332), III, 6.11
Chaque philosophe, en fait de vérité, ne peut énoncer que la sienne, dont l’examen attentif et sympathique peut nous aider à découvrir la nôtre.
Lucien, Jerphagnon, « Histoire de la pensée. D’Homère à Jeanne d’Arc », p 21.
La haine du mal même peut rendre les hommes méchants si elle est trop forte, si elle est trop dominante, trop seule, pour ainsi parler, parmi nos autres sentiments. […] c’est la Terreur. […] la pitié fut tournée en rage. Les tableaux trop énergiques et trop répétés de l’humanité souffrante rendirent les cœurs inhumains.
Joseph Joubert (1754 – 1824), « Carnets », 26 juin 1806.
La traductrice a retenu le terme , assez archaïsant, pour rendre le grec . Elle consacre une notice à cette notion qui pourrait être définie comme la prise en compte, dans le comportement d’un individu, de l’idée de soi qu’il donnera à autrui.
(Protagoras, 322b-323a) :
« Mais à chaque fois qu’ils étaient rassemblés, ils se comportaient d’une manière injuste les uns envers les autres, parce qu’ils ne possédaient pas l’art politique, de sorte que, toujours, ils se dispersaient à nouveau et périssaient. Aussi Zeus, de peur que notre espèce n’en vînt à périr tout entière, envoie Hermès apporter à l’humanité la Vergogne et la Justice, pour constituer l’ordre des cités et les liens d’amitié qui rassemblent les hommes.
Hermès demande alors à Zeus de quelle façon il doit faire don aux hommes de la Justice et de la Vergogne : « Dois-je les répartir de la manière dont les arts l’ont été ? Leur répartition a été opérée comme suit : un seul homme qui possède l’art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes, et il en est de même pour les autres artisans. Dois-je répartir ainsi la Justice et la Vergogne entre les hommes, ou dois-je les répartir entre tous ? »
Zeus répondit : « Répartis-les entre tous, et que tous y prennent part ; car il ne pourrait y avoir de cités, si seul un petit nombre d’hommes y prenaient part, comme c’est le cas pour les autres arts ; et instaure en mon nom la loi suivante : qu’on mette à mort, comme un fléau de la cité, l’homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la Justice. »
C’est ainsi, Socrate, et c’est pour ces raisons, que les Athéniens comme tous les autres hommes, lorsque la discussion porte sur l’excellence en matière d’architecture ou de n’importe quel autre MÉTIER, ne reconnaissent qu’à peu de gens le droit de participer au conseil, et ne tolèrent pas, comme tu le dis, que quelqu’un tente d’y participer sans faire partie de ce petit nombre ; ce qui est tout à fait normal, comme je le dis, moi ; lorsqu’en revanche, il s’agit de chercher conseil en matière d’excellence POLITIQUE, chose qui exige toujours sagesse et justice, il est tout à fait normal qu’ils acceptent que TOUT homme prenne la parole, puisqu’il convient à chacun de prendre part à cette excellence — sinon, il n’y aurait pas de cités. Voilà donc, Socrate, la cause de ce fait. »
Source : Platon, Protagoras, 322b-323a, trad. F. Ildefonse, Paris, GF-Flammarion, 1997, p. 86-87. cité par Bruno Bernardi, dans son EXCELLENT florilège intitulé simplement « La démocratie »
Un texte indéchiffrable ne le reste pas longtemps : il devient vite un texte mystérieux, à quoi des armées d’exégètes ont tôt fait d’imposer le sens qui les arrange.
On n’échappe jamais entièrement à l’illusion d’avoir ─ enfin ! ─ tout compris.
Lucien, Jerphagnon, « Histoire de la pensée. D’Homère à Jeanne d’Arc », p 44.
Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts, nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n’avons pas.
La Rochefoucauld, « Réflexions ou Sentences et Maximes morales », 1664, 462.
Le gouvernement poursuit d’autres trusts en justice, mais il soutient le trust monétaire. J’ai attendu patiemment pendant plusieurs années l’occasion d’exposer le niveau incorrect de la masse monétaire et de montrer que le plus grand des favoritismes était celui que le gouvernement a étendu au trust monétaire.
Charles Lindbergh Senior, Député au Congrès US, 15 décembre 1911, cité par Mullins dans son livre passionnant « Les secrets de la réserve fédérale », p 57.
Une banque centrale impose toujours un poids énorme à la nation en matière de « réarmement » et de « défense » et elle crée ainsi une dette inextinguible. Ainsi, elle crée simultanément la dictature militaire et asservit le peuple afin de lui faire payer les « intérêts » de la dette que les banquiers ont artificiellement créée.
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 65.
Notre système financier est une escroquerie et sera un fardeau énorme pour le peuple … J’affirme qu’il existe chez nous un Trust monétaire. Le plan Aldrich est une simple manipulation dans l’intérêt de ce Trust.[…] Le Plan Aldrich est le Plan de Wall Street. […] En 1907 la nature avait répondu le plus aimablement possible et avait donné à ce pays la récolte la plus abondante qu’il ait jamais eue. D’autres industries avaient parfaitement fonctionné et d’un point de vue naturel toutes les bonnes conditions étaient remplies pour que l’ année fût la plus prospère possible . Au lieu de cela, une panique a entraîné d’énormes pertes pour le pays. […] Aujourd’hui, partout des intérêts considérables sont mobilisés afin de pousser l’adoption du Plan Aldrich. Il se dit qu’une somme d’argent importante a été levée à cette fin. La spéculation de Wall Street apporta la Panique de 1907. Les fonds des déposants furent prêtés aux joueurs et à tous ceux que le Trust Monétaire voulait favoriser. Puis quand les déposants voulurent récupérer leur argent, les banques ne l’avaient plus. Cela a créé la panique.
Charles A. Lindbergh, Sr., “Banking, Currency and the Money Trust”, 1913, p. 131.
Dès que des hommes sont réunis, je vois bien que l’agitation s’accroît par l’exemple ; je vois naître et grandir la redoutable Effervescence ; si quelque porte se trouve ouverte pour l’action, vous verrez des miracles ; ce grand corps prendra des forces en marchant.
les pouvoirs, même dans leurs beaux temps, ne peuvent rien contre l’opinion, ce qui est bon à savoir. Mais il est clair aussi que ces grands corps en action, qui sont capables de tout briser, manquent d’idées positives. En l’action commune les forces s’ajoutent, mais les idées se contrarient et s’annulent. Il reste des moyens de géant avec des idées d’enfant. Si nous voulons une vie publique digne de l’Humanité présente, il faut que l’individu reste individu partout, soit au premier rang, soit au dernier. Il n’y a que l’individu qui pense ; toute assemblée est sotte.
« Le citoyen contre les pouvoirs » (1926), p 127.
Six ans après ces événements, l’auteur financier Bertie Charles Forbes, qui fonda par la suite le magazine Forbes (l’éditeur actuel, Malcom Forbes, est son fils), écrivait :
« Imaginez un groupe constitué des plus grands banquiers de la nation quittant subrepticement New York dans un train privé. Cachés par l’obscurité, ils sont partis à toute allure, furtivement, à des centaines de kilomètres au sud. Ils se sont embarqués sur une vedette mystérieuse, se sont faufilés sur une île désertée de tous, sauf de quelques serviteurs, et ont vécu là toute une semaine dans un secret si rigide que pas un seul de leurs noms ne fut mentionné une seule fois, de peur que les serviteurs n’apprennent leur identité et rapportent au monde cette expédition des plus étranges et hautement secrète dans l’histoire de la finance américaine. Ceci n’est pas une fiction : je livre au monde entier, pour la première fois, la véritable histoire sur la manière dont le célèbre rapport monétaire d’Aldrich, la fondation du système monétaire actuel des États-Unis, fut écrit.
« Le secret le plus total fut prescrit à tous. En aucun cas le public ne devait glaner le moindre indice sur ce qui allait être accompli. Le Sénateur Aldrich avait intimé à chacun de se rendre discrètement dans un wagon privé que la compagnie de chemin de fer avait reçu l’ordre de tracter vers un quai non-fréquenté. Le groupe est parti au loin. Les reporters new-yorkais omniprésents avaient été déjoués…
« Nelson Aldrich avait confié à Henry, Frank, Paul et Piatt qu’il allait les garder enfermés à Jekyll Island, loin du reste du monde, jusqu’à ce qu’ils aient mis au point et rédigé un système monétaire scientifique pour les États-Unis. Ce fut la véritable naissance du Système de la Réserve Fédérale actuel, projet établi à Jekyll Island dans une conférence avec Paul, Frank et Henry […] Warburg est le lien qui unit le système d’Aldrich au système actuel. Lui, plus que tout autre, a rendu ce système possible, devenu une réalité qui fonctionne. »
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 34.
Un autre membre du « Club des Prénoms » [les banquiers comploteurs de l’île Jekyll] fut moins réticent. Frank Vanderlip publia plus tard quelques brèves références sur cette conférence. Dans le Saturday Evening Post du 9 février 1935, p. 25, Vanderlip écrivait :
« Malgré l’opinion personnelle que je porte sur l’intérêt pour la société qu’une plus grande transparence soit de mise en ce qui concerne les affaires des grandes entreprises, il y eut une raison, vers la fin de 1910, pour que je fusse aussi secret, en vérité aussi suspect, que tout conspirateur…
Parce qu’il aurait été fatal pour le plan du Sénateur Aldrich que soit connu le fait qu’il avait fait appel au tout Wall Street pour l’aider à préparer sa loi, des précautions furent prises, qui auraient ravi James Stillman (un banquier secret et haut en couleur qui était le président de la National City Bank pendant la Guerre Hispano-Américaine et qui aurait entraîné les États-Unis dans cette guerre)…
Je ne pense pas qu’il y ait la moindre exagération à dire que notre expédition secrète à Jekyll Island fut l’occasion de la véritable conception de ce qui devint au bout du compte le Système de la Réserve Fédérale. »
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 43.
Le problème du public, c’est qu’il est un aveugle guidé par des aveugles.
John Dewey, « Le public et ses problèmes ».
La seule mécanique du Droit suffirait à assurer la coexistence pacifique même d’un peuple de démons.
Emmanuel Kant, « Projet de paix perpétuelle », 1795, cité par Jean-Claude Michéa dans « L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale », 2007, p 37.
Ce qui caractérise notre époque, c’est la crainte d’avoir l’air bête en décernant une louange et la certitude d’avoir l’air intelligent en décernant un blâme.
Jean Cocteau, « La démarche d’un poète ».
Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà la condition première de l’ordre social.
Maurice Barrès.
J’ai de la sympathie pour ceux qui veulent minimiser plutôt que maximiser l’imbrication économique entre nations. Les idées, la connaissance, l’art, l’hospitalité, les voyages : autant de choses, qui sont par nature, internationales. Mais que les marchandises soient de fabrication nationale chaque fois que c’est possible et commode.
John Meynard Keynes (1883-1946).
Le bon nombre pour gouverner est un nombre impair inférieur à 2.
Avant le vote de cette loi, les banquiers new-yorkais ne pouvaient dominer que les réserves de New-York. À présent, nous pouvons dominer les réserves bancaires de tout le pays.
Sénateur Aldrich, The Independant (juillet 1914), cité par E. Mullins dans « Les secrets de la Réserve fédérale » (1952), p 79.
La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans les sociétés démocratiques. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible fun gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays.
Edward Bernays, « Propaganda » (1928), p 31.
Le rôle du public ne consiste pas vraiment à exprimer ses opinions, mais à s’aligner ou non derrière une opinion. Cela posé, il faut cesser de dire qu’un gouvernement démocratique peut être l’expression directe de la volonté du peuple.
Walter Lippmann, « Public Opinion ».
Le peuple doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages.
Walter Lippmann, « Le public fantôme ».
Mon seul adversaire, celui de la France, n’a jamais cessé d’être l’argent.
Charles de Gaulle.
Le collectivisme mène aux camps de concentration, au culte du chef et à la guerre. Il n’y a pas moyen d’échapper à ce processus, à moins qu’une économie planifiée puisse être combinée avec une liberté intellectuelle, ce qui ne deviendra possible que si on réussit à rétablir le bien et le mal en politique
George Orwell, CE III, p 119, cité par Simon Leys, “Orwell ou l’horreur de la politique” (1984), p 76.
L’unique objectif des financiers est le contrôle du monde par la création de dettes inextinguibles.
Henri Ford, industriel américain.
Toute approche déshistoricisée et naturalisante de la nature humaine conduit à légitimer un pouvoir politique absolu.
Joelle Zask, « L’opinion publique et son double », livre 2 « John Dewey, philosophe » (1999).
Diderot reprend aussi à Aristote l’idée que c’est en jouant sur les émotions du public que le théâtre peut jouer son rôle éducatif. Mais la théorie aristotélicienne de la catharsis [purgation] est ici remplacée par une analyse des « impressions » provoquées par la représentation sur les spectateurs. Un spectacle réussi nous émeut parce que l’impression qu’il communique « demeure en nous, malgré nous » ; et le méchant sort de sa loge moins disposé à faire le mal que s’il eût été gourmandé par un orateur sévère et dur.
Gérard Noirel, « Histoire, théâtre &amp ; politique », 2009, p 20.
L’imagination, voilà la qualité sans laquelle on n’est ni un poète, ni un philosophe, ni un homme d’esprit, ni un être raisonnable, ni un homme.
Diderot, « Écrits sur le théâtre ».
La mission politique (ou civique) que Diderot assigne à son théâtre est la conséquence des présupposés réalistes sur lesquels il repose. La nature humaine est intrinsèquement bonne, il suffit que le poète dramatique l’imite fidèlement pour atteindre son but.
Montrer l’homme tel qu’il est réellement, c’est-à-dire vertueux, permet de communiquer la vertu.
Gérard Noirel, « Histoire, théâtre et politique » (2009), p 24.
La common decency résulte d’un travail historique continuel de l’humanité sur elle-même pour radicaliser, intérioriser et universaliser ces vertus humaines de base que représentent les aptitudes à donner, à recevoir et à rendre. Ce travail n’a évidemment pas attendu la modernité pour connaître ses premiers grands développements. Dès l’Égypte ancienne il existe ainsi, selon Jan Assmann, une idée populaire de la justice déjà très élaborée, qui s’enracine à l’évidence dans les dispositions culturelles et psychologiques préparées par les pratiques du don. « Il nous faut distinguer — écrit Assmann — une « justice d’en haut » et une « justice d’en bas ». La justice d’en haut est un organe de l’État, institué pour protéger les gouvernants de la rébellion, les possédants du vol, et l’ordre des troubles de toute nature. Dans le cas de la Maât égyptienne, il s’agit d’une justice d’en bas, d’une justice libératrice qui vient en aide aux pauvres et aux faibles, aux démunis et aux sans-droits, aux veuves et aux orphelins. « Cette justice n’est pas instaurée d’en haut, mais réclamée d’en bas. » […]
Il est facile de comprendre, à partir de là, que les formes de moralité les plus élaborées et les plus universalistes ne peuvent jamais se construire en rupture complète avec cette tradition morale. Elles ne prennent, au contraire, tout leur sens que dans la mesure où elles s’efforcent de maintenir le souffle émancipateur de cette « justice d’en bas » et puisent dans cette dernière les ressources nécessaires à leur mise en pratique.
Coupées de cet enracinement indispensable, elles sont, au contraire, inévitablement conduites à fonctionner de façon purement abstraite, c’est-à-dire comme de simples idéologies morales, aisément retournables contre les vertus humaines de base, tout en continuant d’offrir à leurs nombreux fidèles cette bonne conscience d’acier qui est devenue une des marques décisives de notre temps.
On s’explique mieux, dans ces conditions, les origines de l’erreur philosophique des libéraux. Pour satisfaire aux dogmes de son anthropologie utilitariste (et pour conjurer le spectre des guerres de religion), le libéralisme est, en effet, structurellement contraint de nier l’existence de ce fonds historique commun de vertus universalisables, susceptibles, depuis des millénaires, d’inviter les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes (b). Dans ces conditions, le concept de « morale » ne peut plus recevoir qu’une seule signification : celle d’une idéologie du Bien, au nom de laquelle — on l’accordera aux libéraux — tous les crimes possibles sont en droit justifiables ©.
S’il s’agit donc seulement d’entendre, sous le terme de « Bien », cette construction idéologique éminemment oppressive, on pourra reconnaître, sans difficulté, une valeur réelle au principe libéral du « primat du juste sur le Bien » (c’était après tout le sens du combat orwellien contre le totalitarisme).
Mais si ce qui est visé sous ce terme, c’est l’ensemble des références possibles à l’idée de décence et de vertu morale (l’idée, par exemple, que la générosité ou l’honnêteté valent infiniment mieux que l’égoïsme et l’esprit de calcul), alors il est indispensable de réaffirmer le primat socialiste du décent sur le juste, autrement dit le primat de la « justice d’en bas » (matrice de toute common decency) sur cet idéal de « neutralité axiologique », qui constitue, en fin de compte, le paravent idéologique idéal de toutes « les justices d’en haut ».
b) Le Livre des morts des anciens Égyptiens contient ainsi les préceptes suivants : « Ne pas dénoncer quelqu’un auprès de son supérieur, ne pas faire souffrir, ne pas laisser mourir de faim, ne pas causer les larmes d’autrui, ne pas torturer les animaux, ne pas augmenter au début de chaque journée la quantité de travail demandée, ne pas jurer ni se disputer, ne pas faire de clins d’œil, ne pas être coléreux ni violent, ne pas s’échauffer ni être sourd aux paroles de vérité ». À part, peut-être, la question du clin d’œil, il n’y a pas grand-chose dans cette liste qu’un esprit décent ne puisse encore approuver de nos jours.
c) De ce point de vue, le pamphlet de Trotsky, « Leur morale et la nôtre » (écrit en 1938) constitue l’une des plus terribles illustrations du mépris des hommes ordinaires et de leur common decency, dispensé, en toute bonne conscience, au nom d’une idéologie du Bien, sourde à toute parole de bonté (pour reprendre l’opposition de Zygmunt Bauman entre pratique effective de la bonté et culte idéologique du Bien). On tient, sans doute, ici, l’une des sources culturelles majeures de cette inaptitude pathétique de l’extrême gauche française à comprendre les revendications morales des classes populaires (et, notamment, leur refus traditionnel d’idéaliser la délinquance et les conduites de transgression) ; quitte à les offrir sur un plateau doré aux vieux renards expérimentés de la droite libérale.
Jean-Claude Michéa dans « L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale », 2007, p 153-157.
Les hommes sont conscients de leurs actes et ignorants des causes qui les déterminent.
Proposition de Spinoza, résumée par Lordon.
Le profit veut le gâchis. Le capitalisme détruit.
La mémoire est un sport de combat.
Si tu veux une vie, vole-la.
Au train où vont les choses, ce dont les citoyens auront bientôt besoin, pour découvrir les décisions qui sont prises en leur nom, ce n’est plus d’esprits curieux, mais bel et bien d’agents secrets.
JC Michéa, à propos des menteurs prostitués étiquetés « journalistes », « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes » (2006), p 41.
Dans une société qui adore la sécurité comme la divinité suprême, le travail constitue nécessairement la meilleure des polices.
Nietzsche, « Aurore » §173, cité par Michéa dans « L’empire du moindre mal », p 57.
La possibilité de faire ce que l’on veut rend incapable de se prémunir contre ce qu’il y a de mauvais en chaque homme.
Aristote, « Politiques », IV, 4.
Un esprit simple et indépendant ne travaille pas aux ordres d’un prince.
Voilà ce qu’est notre système monétaire. S’il n’y avait pas de dettes dans notre système monétaire, il n’y aurait pas d’argent.
Mariner S. Eccles, Directeur du CA et Gouverneur du Federal Reserve Board.
C’est bouleversant. Nous dépendons complètement des banques commerciales. Quelqu’un doit emprunter chacun des dollars qui est en circulation, cash ou crédit. Si les banques créent amplement de l’argent synthétique, nous prospérons, sinon c’est la famine. Nous sommes absolument sans système monétaire permanent. Quand quelqu’un commence à voir l’image globale, l’absurdité tragique de notre situation désespérée est presque incroyable.
Robert H. Hemphill, Gestionnaire du rédit, Federal Reserv Bank, Atlanta, Georgia.
Si la doxa maintient les classes dirigeantes dans l’illusion qu’elles font l’Histoire, leur acculturation et leur attirance irrationnelle pour une société marchande déterritorialisée les condamnent au rôle de faire-valoir d’une ploutocratie sans avenir.
Christophe Guilluy, « Fractures françaises » (2010), p 179.
Aujourd’hui, la gauche est forte là où le peuple est faible.
En 1975, Pasolini expliquait que la manipulation de l’opinion passerait désormais par la création d’un « antifascisme facile qui a pour objet un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais ». 30 ans plus tard, Lionel Jospin, candidat malheureux de 2002, confessera que la lutte antifasciste contre le FN n’était « que du théâtre » et que le FN n’était évidemment as un parti fasciste. [relire et vérifier la fin]
Christophe Guilluy, « Fractures françaises » (2010), p 171.
Ce à quoi nous tenons est aussi ce par quoi nous tenons.
Philipp Pettit (2011).
Lorsque vous perdez, ne perdez pas la leçon.
L’adoration des militants pour leurs chefs demeure généralement latente. Elle se révèle par des symptômes à peine perceptibles, tels que l’accent de vénération avec lequel on prononce le nom du chef, l’absolue docilité avec laquelle on obéit au moindre de ses signes, l’indignation avec laquelle on accueille toute critique dirigée contre sa personne.
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 43.
Quand on aime, on se donne du mal.
Et quand même tous les vents de la doctrine auraient libre cours sur Terre, si la Vérité est en lice, c’est lui faire injure que douter de sa force, en mettant en place censure et interdiction. Que la Fausseté s’empoigne avec elle ; qui a jamais vu que la Vérité ait le désavantage dans une rencontre libre et ouverte ? Aucune censure n’a le poids de sa réfutation.
John Milton, « Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » (1644).
C’est principalement, sinon exclusivement, par le don oratoire que les chefs ont réussi, à l’origine du mouvement ouvrier, à gagner leur suprématie sur les masses. Il n’est pas de foule qui soit capable de se soustraire au pouvoir esthétique et émotif de la parole. La beauté du discours suggestionne la masse, et la suggestion la livre sans résistance à l’influence de l’orateur.
Or, ce qui caractérise essentiellement la démocratie, c’est précisément la facilité avec laquelle elle succombe à la magie du verbe. Dans le régime démocratique, les chefs nés sont orateurs et journalistes. […] Dans les États démocratiques règne la conviction que seul le don de la parole rend apte à diriger les affaires publiques. On peut en dire autant, et d’une façon encore plus absolue, des grands partis démocratiques.
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 49.
La composition du Conseil des Gouverneurs de la Réserve Fédérale et du Comité Consultatif Fédéral, de ses membres d’origine jusqu’à nos jours, révèle les liens entre la conférence de Jekyll Island et la communauté bancaire de Londres. C’est la preuve irréfutable, acceptable par tout tribunal, qu’il y avait un plan pour prendre le contrôle de la monnaie et du crédit du peuple des États-Unis et de s’en servir au profit de ses architectes.
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 100.
Le drame des riches, c’est qu’ils ne parviennent pas à tout dépenser, malgré leurs efforts !
Jean-Marc Vittori, chien de garde des Échos, journal vendu à une banque et produisant tous les jours une pensée prostituée, la propagande des riches pour justifier l’injustifiable, légitimer l’inacceptable.
L’accroissement du capital circulant est à la vérité un grand bienfait pour les peuples arriérés à qui manque l’argent, le premier outil du travail : chez ceux-ci, à mesure que le mouvement des capitaux est accéléré, toutes les entreprises, jusqu’alors languissantes, semblent vivifiées par enchantement ; les bras inoccupés trouvent facilement un emploi utile, on remarque une sorte d’épanouissement général, qui se manifeste surtout par un accroissement de la population.
A. Cochut, Revue des deux mondes, tome 5, « Étude sur les économistes financiers du 18e siècle », 1844.
Une considération qui contribua à paralyser les projets de réforme plus encore que les droits acquis, ce fut la crainte d’irriter les gens de finance. Ils étaient déjà les maîtres de la paix et de la guerre, les hommes qui, suivant le mot de Voltaire, soutiennent l’État comme la corde soutient le pendu.
A. Cochut, Revue des deux mondes, tome 5, « Étude sur les économistes financiers du 18e siècle », 1844.
[Vauban] lui-même énumère les obstacles qui feront échouer son système [d’imposition unique sans aucune exemption] dans un chapitre supplémentaire, édité pour la première fois par M. Daire.
Il prédit la colère des nobles, atteints dans leurs privilèges ; l’opposition des hauts fonctionnaires, menacés dans leur despotisme ; les intrigues des gens de finances ; l’inertie de ces faux hommes de bien, qui n’affectionnent que leur aisance et leur tranquillité égoïste : il sent bien que l’heure n’est pas venue de soustraire le pauvre peuple à cette armée de traitants, de sous-traitants, avec leurs commis de toute espèce, sangsues d’État, dont le nombre serait suffisant pour remplir les galères, mais qui, après mille friponneries punissables, marchent la tête levée dans Paris comme s’ils avaient sauvé l’État.
A. Cochut, Revue des deux mondes, en 1844, dans une passionnante recension du livre épatant d’Eugène Daire, « Économistes financiers du 18 siècle » paru en 1843.
Nos désirs sont presque toujours erronés à cause d’une conception erronée de nos intérêts.
Fédor Dostoïevski, « Les carnets du sous-sol », 1864.
La plupart des discussions sur la monnaie s’enferment dans une épaisse gangue d’incantation et de prêchi-prêcha. Souvent de propos délibéré. Ceux qui parlent d’argent ou en font le sujet de leur enseignement et donc leur gagne-pain tirent prestige, estime et avantages pécuniaires, comme les médecins ou les sorciers, de la croyance soigneusement cultivée qu’ils entretiennent une association privilégiée avec l’occulte — qu’ils ont des perspectives sur un domaine totalement inaccessible aux gens ordinaires.
Source de satisfaction professionnelle et, à l’occasion, de profit personnel, cette attitude n’en constitue pas moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il n’est rien, s’agissant de l’argent, qu’une personne dotée d’une curiosité, d’un zèle et d’une intelligence raisonnable ne puisse comprendre. Et quelles que soient les erreurs d’interprétation ou de fait que la présente histoire puisse contenir, il n’en est aucune, le lecteur peut s’en persuader, qui procède d’une simplification outrancière.
L’étude de la monnaie est, par excellence, le domaine de l’économie dans lequel la complexité est utilisée pour déguiser la vérité et non pour la révéler.
[…] Le lecteur devrait s’attaquer aux pages qui vont suivre en sachant bien que l’argent n’est rien de plus ou de moins que ce qu’il a toujours cru — ce que l’on offre ou reçoit pour l’achat ou la vente de biens, services et autres.
John Kenneth Galbraith, « L’argent », p 18.
Plus dangereuse encore allait être la démocratie. La Banque d’Angleterre était l’instrument d’une classe dirigeante. Parmi les pouvoirs que la Banque détenait de cette classe, il y avait celui d’imposer des souffrances. Elle pouvait faire baisser les prix et les salaires, augmenter le chômage. Tels étaient les correctifs utilisés quand on perdait de l’or ou quand l’euphorie était jugée excessive. Personne ou presque ne prévoyait qu’un jour les paysans et les ouvriers auraient le pouvoir d’empêcher les gouvernements d’imposer ce genre de souffrances, même pour une cause aussi juste que la défense de la monnaie.
On sut toutefois très tôt que les intérêts des riches pouvaient à cet égard différer de ceux des autres. En 1810, Ricardo écrivait déjà (vol III p 136) :
La dépréciation de la monnaie en circulation a été plus dommageable aux possesseurs d’argent… On peut établir un principe universel dans son application et selon lequel tout homme perd ou gagne à la dépréciation de la monnaie en circulation selon que ses biens consistent plus ou moins en argent, ou selon que la demande fixe en argent qui s’exerce à son égard excède les demandes fixes dont il peut disposer à l’égard d’autres.
Les cultivateurs, au contraire, y gagnaient :
Plus que toute autre classe de la communauté, [le paysan] bénéficie de la dépréciation de la monnaie et redoute l’augmentation de sa valeur.
En Angleterre, le triomphe des possesseurs d’argent qu’évoque Ricardo était total ou presque. Aux États-Unis, il fut au contraire mis violemment en question. Sous une forme ou une autre, c’est cette mise en question du triomphe des riches qui allait dominer la vie politique des cent cinquante premières années de la république. Seule la question de l’esclavage allait diviser les hommes avec plus de violence encore que celle de l’argent et de la politique monétaire.
John Kenneth Galbraith, « L’argent », p 73.
Le processus par lequel les banques créent de l’argent est si simple que l’esprit en demeure confondu. Quand il s’agit de choses aussi importantes, on est en droit de s’attendre à un mystère plus profond. Les dépôts de la Banque d’Amsterdam dont on vient de parler pouvaient, sur instruction de leur propriétaire, être transférés à d’autres pour régler des comptes. (Un service qui avait longtemps été rendu par les précurseurs privés de la banque.) Les pièces déposées ne servaient pas moins d’argent par le simple fait d’être enfermées dans une banque et susceptibles de transfert sous le seul effet d’un trait de plume.
Il était inévitable que l’on découvre — comme le firent les échevins conservateurs d’Amsterdam en se penchant avec un intérêt coupable sur leurs propres besoins en tant que directeurs de la Compagnie des Indes orientales — qu’un autre trait de plume permettrait à un débiteur de la banque, et non plus à un créditeur du titulaire du dépôt, de recevoir un prêt sur ce dépôt inemployé. Et bien sûr, c’était la banque qui percevrait des intérêts sur le prêt ainsi consenti ! On pouvait prévenir les auteurs de dépôts que ces derniers étaient susceptibles d’une telle utilisation — peut-être même les payer pour cela. Le dépôt original restait au crédit de son auteur. Mais il existait désormais un nouveau dépôt constitué par le prêt. Les deux dépôts pouvaient être utilisés pour effectuer des paiements, comme de l’argent. De l’argent avait donc bien été créé.
La découverte de cette capacité des banques à ainsi créer de l’argent se produisit très tôt dans l’histoire de la banque. C’est qu’il existait cet intérêt à gagner sur les prêts. Avec ce genre de stimulant, les hommes ont un naturel instinct de novateur.
Il existait une autre possibilité faisant appel à des billets de banque et qui serait un jour merveilleusement exploitée par la future république américaine. L’emprunteur recevait non plus un dépôt, mais un billet rachetable dans les espèces qui avaient été placées à la banque comme capital ou comme dépôt sédentaire. Avec ce billet, l’emprunteur pouvait effectuer ses paiements ; le bénéficiaire d’un tel paiement, plutôt que de changer son billet pour de l’argent liquide, pouvait fort bien l’utiliser pour ses propres paiements, et ainsi de suite à l’infini. Entre-temps, la banque continuait de recevoir des intérêts sur le prêt original. Un jour, peut-être, le billet reviendrait à la banque pour être échangé contre du liquide. Mais alors l’emprunteur aurait déjà remboursé son emprunt, en liquide lui aussi. Tout serait pour le mieux, et l’on aurait gagné un intérêt.
Il y avait aussi une chance pour que le billet continue de passer de main en main sans jamais être reconverti. Le prêt qui avait conduit à son émission produirait des intérêts puis serait remboursé. Le billet continuerait sa ronde. Personne ne viendrait jamais réclamer les liquidités originales qui avaient permis le prêt original.
Dans les années 1960, M. George Bail, diplomate, politicien et avocat, chéri du succès, quitta le service public pour s’associer aux Lehman Brothers, la grande firme de Wall Street. « Pourquoi diable, l’entendit-on demander un peu plus tard, est-ce que personne ne m’avait parlé plus tôt de la banque ? »
John Kenneth Galbraith, « L’argent », p 38.
Avec le développement de la banque, à compter du XVIIe siècle, et l’aide d’un certain nombre d’autres circonstances, ces cycles d’euphorie et de panique se multiplièrent. Leur amplitude en vint à correspondre à peu près avec le temps qu’il fallait aux gens pour oublier le désastre précédent — le temps que les génies financiers d’une génération mourussent dans la honte et fussent remplacés par de nouveaux hommes de l’art que gogos et gobe-mouches pouvaient croire aussi doués, mais vraiment, cette fois, que Midas.
Ces cycles d’euphorie et de panique se sont étalés sur deux cent soixante-dix ans, de John Law jusqu’aux prestidigitateurs des caisses d’épargne américaines. Puisque John Law a montré, peut-être mieux que personne après lui, ce qu’une banque peut faire avec la monnaie et à la monnaie, il mérite que l’on s’arrête un peu sur son cas. D’autant que, se déroulant à Paris, ses opérations eurent un style et un panache qu’elles n’auraient probablement pas manifestés si elles avaient eu pour cadre une place financière plus banale. Elles eurent aussi le mérite d’une extrême clarté.
Law arriva en France en 1716 avec des antécédents que, même alors, certains ont dû juger peu rassurants. Originaire d’Ecosse, détail qui retiendra l’attention plus tard, il fuit l’Angleterre où on l’accuse de meurtre, à la suite d’un duel dont il est assez irrégulièrement sorti vainqueur. Héritier d’une fortune considérable, il l’avait dilapidée avant de se mettre à gagner sa vie en jouant. [… La suite est passionnante et hilarante…]
John Kenneth Galbraith, « L’argent », p 42.
L’histoire de la monnaie fait apparaître deux tendances particulièrement bien enracinées.
Quand ils viennent de connaître une période d’inflation, les gens se mettent à chérir la stabilité des prix et quand ils vivent depuis longtemps au milieu de la stabilité, ils deviennent insouciants du risque d’inflation.
Et, deuxièmement, les communautés les plus anciennes sont, dans l’ensemble, moins enclines aux expériences dans le domaine monétaire que les communautés les plus jeunes.
John Kenneth Galbraith, « L’argent », p 91.
Il est certains bourgeois, prêtres du dieu Boutique, […] Ils ont voté. Demain ils voteront encore.
Victor Hugo, « Les châtiments », novembre 1852, à
La condition naturelle des hommes… est un état où ils sont parfaitement libres d’ordonner leurs actions, de disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils l’entendent dans les limites du droit naturel, sans demander l’autorisation d’aucun autre homme ni dépendre de sa volonté. Un état aussi d’égalité, où la réciprocité marque tout pouvoir et toute compétence, nul n’en ayant plus que les autres.
John Locke (le même Locke qui, par ailleurs, légitime et institue carrément l’esclavage…), « Deuxième traité du gouvernement civil », Paris 1977, II, 4, p. 77, cité par Florence Gauthier dans « Triomphe et mort du droit naturel en Révolution : 1789-1795-1802 », p 15.
La trouvaille formidable de la philosophie du droit naturel est non seulement de penser qu’une société bonne est possible, mais de limiter le champ du politique strictement au droit naturel.
C’est pourquoi le premier acte constituant la société est de déclarer ce droit naturel. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen devient alors l’expression du politique, le lieu commun de la politique, la limite de l’exercice des pouvoirs des individus, de la société, du gouvernement ; le droit naturel déclaré est le bien commun de l’humanité, la ré-publique du genre humain.
Les pouvoirs gouvernementaux sont divisés dans le but d’empêcher leur concentration en quelques mains, mais surtout, ils sont subordonnés : le pouvoir législatif, pouvoir suprême, n’est pas autonome, il est subordonné aux principes constituants du droit naturel déclaré, et le pouvoir exécutif est étroitement subordonné au législatif.
C’est cette subordination lockienne de l’exercice de tous les pouvoirs au primat du droit naturel déclaré que rappelle, de façon remarquablement synthétique, le préambule de la Déclaration de 1789 :
« Les représentants du peuple français… ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontournables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous. »
Florence Gauthier, « Triomphe et mort du droit naturel en Révolution : 1789-1795-1802 », p 17.
Nous sommes ainsi tellement mal préparés à comprendre le pessimisme, que nous employons, le plus souvent, le mot tout de travers : nous nommons, bien à tort, pessimistes des optimistes désabusés. Lorsque nous rencontrons un homme qui, ayant été malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses ambitions les plus justifiées, humilié dans ses amours, exprime ses douleurs sous la forme d’une révolte violente contre la mauvaise foi de ses associés, la sottise sociale ou l’aveuglement de la destinée, nous sommes disposés à le regarder comme un pessimiste, — tandis qu’il faut, presque toujours, voir en lui un optimiste écœuré, qui n’a pas eu le courage de changer l’orientation de sa pensée et qui ne peut s’expliquer pourquoi tant de malheurs lui arrivent, contrairement à l’ordre général qui règle la genèse du bonheur.
L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes difficultés que présentent ses projets ; ceux-ci lui semblent posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire plus d’heureux.
Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées dans la constitution politique et surtout dans le personnel gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne volonté ; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des fois : l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme social le plus ridicule.
S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que les transformations sociales ne se réalisent point avec la facilité qu’il avait escomptée ; il s’en prend de ses déboires à ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses par les nécessités historiques ; il est tenté de faire disparaître les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du bonheur universel.
Georges SOREL, « Réflexions sur la violence » (1908).
La culture est, du point de vue de l’homme, un fragment fini, qui est extrait de l’infinité du cours du monde, dépourvue de sens, un fragment auquel ont été conférés sens et signification.
Max Weber.
Je suis tombée amoureuse des crédits dérivés [toujours tous hors bilan].
Blythe Masters, la banquière de JP Morgan qui a inventé les abominables credit default swaps (CDS), citée par Pierre Jovanovic
Le pessimiste regarde les conditions sociales comme formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut subir la nécessité, telle qu’elle est donnée en bloc, et qui ne saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout entier. Il serait donc absurde, quand on admet cette théorie, de faire supporter à quelques hommes néfastes la responsabilité des maux dont souffre la société ; le pessimiste n’a point les folies sanguinaires de l’optimiste affolé par les résistances imprévues que rencontrent ses projets ; il ne songe point à faire le bonheur des générations futures en égorgeant les égoïstes actuels.
Ce qu’il y a de plus profond dans le pessimisme, c’est la manière de concevoir la marche vers la délivrance. L’homme n’irait pas loin dans l’examen, soit des lois de sa misère, soit de la fatalité, qui choquent tellement la naïveté de notre orgueil, s’il n’avait l’espérance de venir à bout de ces tyrannies par un effort qu’il tentera avec tout un groupe de compagnons.
Georges SOREL, « Réflexions sur la violence » (1908).
Si j’avais plus de vanité littéraire que je n’en ai, j’aimerais à me figurer que ce beau socialiste a pensé à moi quand il a dit, au Sénat, le 16 novembre 1906, qu’il « ne faut pas confondre un énergumène avec un parti et une affirmation téméraire avec un corps de doctrine ». Après le plaisir d’être apprécié par les gens intelligents, il n’y en a pas de plus grand que celui de n’être pas compris par les brouillons qui ne savent exprimer qu’en charabia ce qui leur tient lieu de pensée.
Georges SOREL, « Réflexions sur la violence » (1908).
Pendant 15 ans, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour éloigner le parti du pouvoir en régime capitaliste.
Léon Blum, ancêtre des traîtres actuels, encore frauduleusement étiquetés « socialistes ».
J’ai cessé d’être marxiste le jour où je suis devenu économiste.
Dominique Strauss-Kahn, digne successeur de Blum dans le rôle de Judas.
Je suis obligé de les suivre puisque je suis leur chef.
Ledru-Rollin, 1848.
Les symptômes qui précèdent les crises sont les signes d’une grande prospérité ; nous signalerons les entreprises et les spéculations de tous genres ; la hausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons ; la demande des ouvriers, la hausse des salaires, la baisse de l’intérêt, la crédulité du public, qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute ; le goût du jeu en présence d’une hausse continue s’empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. Un luxe croissant entraîne des dépenses excessives, basées non sur les revenus, mais sur l’estimation nominale du capital d’après les cours cotés.
Les crises ne paraissent que chez les peuples dont le commerce est très développé. Là où il n’y a pas de division du travail, pas de commerce extérieur, le commerce intérieur est plus sûr ; plus le crédit est petit, moins on doit les redouter.
Clément Juglar, « Des crises commerciales et de leur retour périodique en F, en A et aux USA », 1862, Introduction.
Une société qui se présente comme « la moins mauvaise possible » tend logiquement à fonder l’essentiel de sa propagande sur l’idée qu’elle est là pour nous protéger de maux infiniment pires.
C’est pourquoi, comme le fait remarquer Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle, une société libérale s’arrange généralement pour « être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats ».
C’est, par conséquent, toujours un drame idéologique pour elle, que de voir disparaître, avec le temps, telle ou telle figure historique du Mal absolu (comme avec la chute du mur de Berlin, par exemple).
Et comme la place du pire ne doit jamais rester vide très longtemps, la propagande libérale se trouve dans l’obligation perpétuelle d’en découvrir de nouvelles incarnations, au besoin, cela va sans dire, en les fabriquant de toutes pièces.
Jean-Claude Michéa dans « L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale », 2007, p 93.
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social » (1762), cité par Camille Desmoulins dans « Le Vieux Cordelier », n°4, 30 Frimaire an II.
Vous êtes un nid de vipères. J’ai l’intention de vous déloger et, par l’Éternel, je vous délogerai. Si seulement le peuple était conscient de l’injustice flagrante de notre monnaie et de notre système bancaire, il y aurait une révolution avant demain matin.
Andrew Jackson, Président des États-Unis, s’adressant en 1836 aux banquiers qui essayaient de le persuader de renouveler l’acte constitutif de la Deuxième Banque des États-Unis, cité par Eustache Mullins dans « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 108.
Si jamais le peuple devenait inattentif aux affaires publiques, vous, moi, le Congrès, les Assemblées, les juges et les gouverneurs, deviendrions tous des loups. Cela semble être la loi de notre nature générale en dépit de quelques exceptions individuelles.
Thomas Jefferson, « Notes sur l’État de Virginie », 1800.
Le politiquement correct, c’est juste le renouveau de l’Inquisition.
Paul Dautrans, « Manuel de l’hérétique », 2010.
Une guerre, ce sont de vieux riches qui protègent leur richesse en envoyant les jeunes des classes moyennes et basses se faire tuer.
George Carlin (1937-2008).
L’éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits est un entraînement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire à l’humilité. Elle est en même temps un entraînement à l’audace : elle exige de nous une rupture complète avec le bruit, la hâte, l’absence de pensée, la médiocrité de la Foire aux Vanités des intellectuels comme de leurs ennemis.
Léo Strauss, « Le libéralisme antique et moderne ».
Côté lexique, ni familier, ni soutenu, jamais savoureux, jamais savant. Juste impersonnel, avec un respect de la syntaxe qui tient lieu d’écriture. […] « Le style est l’homme même » écrivait Buffon. Notre style, c’est personne. Rien qui dépasse, rien qui choque.
François Ruffin, « Les petits soldats du journalisme », 2007.
Les analphabètes économiques paient, imaginant qu’il s’agit d’un tribut dû au destin.
Serge Halimi, « Ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut », Le Monde diplomatique, juillet 2011
Une vraie « politique de civilisation » consiste principalement à obliger les riches à respecter les pauvres. Notre écologie, ça commencera par là.
Michel Drac, « G5G », p 31.
« Qu’ils en soient conscients ou non, analyse l’économiste américain Paul Krugman, les dirigeants politiques servent presque exclusivement les intérêts des rentiers — ceux qui tirent énormément de revenus de leur fortune, qui ont prêté beaucoup d’argent dans le passé, souvent de manière étourdie, et qu’on protège à présent contre une perte en reportant celle-ci sur tous les autres. »
Krugman estime que les préférences de ces détenteurs de capitaux s’imposent d’autant plus naturellement qu’« ils versent des sommes importantes lors des campagnes électorales et ont accès aux décideurs politiques qui, sitôt qu’ils n’exerceront plus de responsabilité publique, viendront souvent travailler pour eux. »
Serge Halimi, « Ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut », Le Monde diplomatique, juillet 2011
C’est la tête du poisson qui pue en premier.
Apostolius (9,18), puis Érasme (Adagia, 4,2,97). Sentences p 141.
Démosthène, dans son discours contre Timocrate, raconte avec admiration l’histoire des Locriens qui, grâce à leur merveilleuse habitude de mettre une corde au cou de celui qui proposait de modifier une loi et de le pendre haut et court si sa proposition était rejetée, n’avaient changé qu’une seule loi en 200 ans.
Mogens Herman Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, Structure, principes et idéologie », 1991, p 208.
Idée force de Dostoïevski :
Tout être humain est habité d’un fort besoin d’imitation.
Donc, tension entre admiration et rivalité.
Source du concept-clef de Girard : le désir mimétique.
« We have to kill all the Palestinians unless they are resigned to live here as slaves. »
Chairman Heilbrun, the Mayor of Tel-Aviv,
Il est pénible de reconnaître le monde tel qu’il est, et plaisant de le rêver tel qu’on le souhaite. Nous préférons tous le Valium® à l’angoisse, d’où notre penchant pour le , cette berceuse pour vieux enfants gâtés. J’y verrais volontiers une fuite en avant, un rêve yeux ouverts, qui, comme son aîné nocturne, vise à satisfaire un désir empêché, non pas sexuel, mais religieux : le millénium avant l’heure. On cajole une planète lisse, débarrassée de l’autre, sans affrontements.
Régis Debray, « Éloge des frontières », 2010, p 18.
Revenez à l’Antique, ce sera un progrès.
Giuseppe Verdi.
En voulant bien faire, on se condamne à mal faire.
Tout le monde peut se tromper.
Non, tout le monde se trompe.
« We must use terror, assassination, intimidation, land confiscation, and the cutting of all social services to get rid the Galilee of its Arab population. »
David Ben Gourion, polish born Israeli Statesman and former PM.
Pendant des années, j’ai travaillé comme professeur d’économie théorique. J’aimerais croire que j’ai gagné ma vie honnêtement ; mais souvent, j’ai des doutes.
Joan Robinson, cité par Pierre Aunac, « Une économie au service de l’homme », 2000, p 123.
La loi est comme le couteau : elle n’offense pas qui la manie.
José Hernandez, « Martin Fierro », 1872.
Il est plus sage de changer beaucoup de choses qu’une seule.
Francis Bacon (1561-1626).
Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.
Guillaume d’Orange.
L’ENA est à la République ce que le château de la Belle au bois dormant est à Disneyland : la pièce maîtresse du royaume de l’illusion.
Bric de Tours, « Petit guide de la corruption politique », 2009.
Il faut rompre l’os et sucer la substantifique moelle.
Les hommes sont devant la vérité comme les chauves-souris devant la lumière : aveugles.
L’argent est la pire des contrebandes.
William Jennings Bryan, Secrétaire d’État (Ministre des Affaires étrangères) de Woodrow Wilson (Psdt des USA de 1913 à 1921).
Les actionnaires, ces fermiers généraux des temps modernes.
Arnaud Montebourg (2010).
[La Ferme générale, sous l’Ancien Régime en France, est une compagnie de financiers, privée et privilégiée, chargée de la collecte des impôts indirects entre 1726 et 1790.]
Chap. 8 : LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
« L’argent est la pire des contrebandes. » — William Jennings Bryan
Il apparaît désormais que, sans le Système de la Réserve Fédérale, aucune guerre mondiale n’aurait pu être déclenchée. Mais il se produisit un enchaînement étrange d’événements, dont aucun ne fut accidentel. Sans la candidature « Bull Moose » de Théodore Roosevelt, le populaire Président Taft aurait été [probablement] réélu et Woodrow Wilson serait retourné dans l’anonymat. Si Wilson n’avait pas été élu, il n’y aurait peut-être pas eu de loi de la réserve fédérale et la première guerre mondiale aurait pu être évitée.
Cependant, les nations européennes avaient été incitées à maintenir de puissantes armées actives, puisque telle était la politique de leurs banques centrales et que celles-ci imposaient leurs décisions. Voici ce qu’écrivait le Quaterly Journal of Economies, en avril 1887 :
« Une revue détaillée de la dette publique européenne met en évidence des intérêts et des remboursements de fonds d’amortissement qui s’élèvent chaque année à $5.343.000.000 [5,3 milliards de dollars]. La conclusion de M. Neymarck. Les finances de l’Europe sont tellement compromises que les gouvernements [européens] pourraient se demander si la guerre, malgré toutes les circonstances épouvantables qui l’accompagnent, ne serait pas préférable au maintien d’une paix aussi précaire que coûteuse. Si les préparations militaires de l’Europe ne débouchent pas sur la guerre, elles pourraient très bien aboutir à la banqueroute des États-Unis. Et si de telles folies ne conduisent ni à la guerre, ni à la ruine, alors elles se dirigent à coup sûr vers une révolution industrielle et économique. »
Ce système instable — nations européennes lourdement armées et en faillite — a perduré de 1887 à 1914. Dans le même temps, les États-Unis continuaient d’être une nation débitrice, empruntant à l’étranger et accordant peu de prêts internationaux, parce qu’ils n’avaient pas de banque centrale et ne pouvaient donc pas « mobiliser le crédit ». Les Rothschild, qui s’étendaient sur plusieurs pays grâce à leurs succursales, construisirent un système de prêts aux nations qui a permis de financer les conflits européens du dix-neuvième siècle. Dès 1900, il était devenu évident que les pays européens ne pouvaient se permettre une guerre majeure. S’ils disposaient de grandes armées opérationnelles, d’un service militaire universel et d’armes modernes, leurs économies ne pouvaient financer des dépenses aussi énormes.
Lorsque le Système de la Réserve Fédérale a commencé ses opérations en 1914, il a forcé le peuple américain à prêter aux Alliés vingt-cinq milliards de dollars, qui ne furent pas remboursés. En revanche, des intérêts considérables furent versés aux banquiers new-yorkais. Le peuple américain fut entraîné dans la guerre contre le peuple allemand, alors qu’il n’avait aucun différend politique ou économique avec lui. Qui plus est, les Allemands étaient plus nombreux aux États-Unis que partout ailleurs dans le monde ; près de la moitié des citoyens américains étaient de descendance allemande et il s’en fallut de peu pour que l’allemand ne devienne aux États-Unis la langue nationale.
NOTE : P.34. « House m’a révélé dans un moment de confidence, ‘Wilson a été élu par Teddy Roosevelt’. » The Strangest Friendship in History, Woodrow Wilson and Col. House, George Sylvester Viereck, Liveright, N.Y. 1932.
N. du T. : Alfred Neymark (1848-1921), économiste français qui faisait autorité à son époque, notamment en économie politique et dans les affaires boursières.
N. du T. : John Atkinson Hobson (1858-1940), économiste anglais, critique de l’impérialisme et très populaire en tant qu’écrivain et conférencier.
Convention Constitutionnelle de 1787.
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 161.
La trahison des Américains par leur Président, Woodrow Wilson :
Après l’entrée de l’Amérique dans la Première Guerre Mondiale, Woodrow Wilson livra le gouvernement des États-Unis au triumvirat constitué de ceux qui avaient financé sa campagne présidentielle : Bernard Baruch, Eugène Meyer et Paul Warburg. Baruch fut nommé à la tête du Conseil des Industries de la Guerre, avec des pouvoirs de vie et de mort sur toutes les usines aux États-Unis. Eugène Meyer fut nommé à la tête de la Société du Financement de la Guerre, en charge du programme de prêts qui finançaient la guerre. Paul Warburg prit le contrôle du système bancaire de la nation [américaine].
174 NOTE : Le New York Times du 10 août 1918 : « M. (Paul) Warburg était l’auteur du plan qui organisa la Société de Financement de la Guerre
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 167.
Le 13 novembre 1914, dans une lettre à Sir Valentine Chirol, Spring-Rice écrivait (p. 241, v. 2) :
« On m’a dit aujourd’hui que le New York Times a été pratiquement acquis par Kuhn, Loeb et par Schiff, le protégé spécial de l’Empereur (allemand). Warburg, qui fait quasiment partie de la famille de Kuhn, Loeb et de celle de Schiff, est l’un des frères du Warburg bien connu de Hambourg ; il est l’associé dans la Ballin (Hamburg) Amerika Line et il est membre du Board – ou, plutôt, il en est LE membre. Il contrôle pratiquement la politique financière de l’administration [américaine] et Paish &amp ; Blackett (Angleterre) doivent essentiellement négocier avec lui. Bien sûr, c’était exactement comme négocier avec l’Allemagne. Tout ce qui était mentionné était propriété allemande. »
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 172.
Il semblait étrange que Woodrow Wilson ressentît la nécessité de placer la nation entre les mains de trois hommes, dont l’histoire personnelle était celle de la spéculation impitoyable et de la recherche du gain personnel, ou qu’il trouvât comme personnes de confiance suprême, durant la guerre contre l’Allemagne, un immigré allemand naturalisé en 1911 [Paul Warburg], le fils d’un immigré originaire de Pologne [Bernard Baruch183] et le fils d’un immigré français [Eugène Meyer]. Bernard Baruch avait attiré pour la première fois l’attention de Wall Street en 1890, lorsqu’il travaillait pour A.A. Housman &amp ; Co.
Témoignant devant la Commission Nye, le 13 septembre 1937, Bernard Baruch déclara : « A l’origine, toutes les guerres sont économiques. » Merci à ceux qui ont claironné qu’elles avaient pour origine des désaccords religieux et politiques !185
Un portrait de Baruch paru dans le magazine « New Yorker » rapportait qu’il avait réalisé un profit de 750.000 dollars en une seule journée durant la Première Guerre Mondiale, après qu’une rumeur de paix bidon se fut répandue à Washington. Dans le « Who’s Who », Baruch mentionne qu’il a été l’un des membres de la commission chargée de tous les achats pour les Alliés durant la Première Guerre Mondiale. En fait, Baruch ETAIT cette commission. Il a dépensé l’argent du contribuable américain au rythme de 10 milliards de dollars par an et il figurait également en tant que membre dominant de la commission chargée de la fixation du prix des munitions.186 Il déterminait les prix auxquels le Gouvernement achetait le matériel de guerre. Il serait naïf de présumer que ces commandes n’allaient pas à des firmes dans lesquelles lui et ses associés exerçaient plus qu’une dictature d’intérêts polie sur les fabricants américains. Lors des auditions de la Commission Nye en 1935, voici ce que Baruch a attesté :
« Le Président Wilson m’a remis une lettre m’autorisant à prendre le contrôle de toute industrie ou de toute usine. » […] Certains membres du Congrès firent preuve de curiosité sur les compétences de Baruch pour exercer des pouvoirs de vie et de mort sur l’industrie américaine en temps de guerre. Il n’était pas un industriel et n’avait jamais mis les pieds dans une usine. Lorsqu’il fut convoqué devant la commission parlementaire, Bernard Baruch déclara que sa profession était « spéculateur ». Un boursicoteur de Wall Street avait donc été fait Tsar de l’industrie américaine !
Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 173.
Toute la vie aura passé et on n’aura rien fait.
« Ce matin, Bourlanges a dit qu’il n’y aurait jamais dû y avoir de référendum en 2005 ! »
Message d’AMG sur le Répondeur de « Là-bas si j’y suis », 26 avril 2011.
Que l’on ne s’y trompe pas, la logique du processus de l’engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d’un fédéralisme au rabais fondamentalement anti-démocratique, faussement libéral et résolument technocratique. L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale et les grands principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement l’anti-1789. Beau cadeau d’anniversaire que lui font, pour ses 200 ans, les pharisiens de cette République qu’ils encensent dans leurs discours et risquent de ruiner par leurs actes !
Philippe Séguin, « exception d’irrecevabilité » à propos des « Transferts de compétences nécessaires à l’établissement de l’Union économique et monétaire européenne (en vue de l’application du traité de Maastricht) », discours formidable prononcé le 5 mai 1992
Il y a bien peu de chance que le mot d’ordre « Volem vivre al pais », qui fut, comme on l’a peut-être oublié, l’étendard des paysans du Larzac, soit désormais perçu par un jeune téléspectateur autrement que comme un appel « poujadiste » à rejoindre la bête immonde.
Pour comprendre comment on a pu en arriver là, il est donc nécessaire de rappeler quelques faits. C’est en 1983-84 — comme on le sait — que la Gauche française dut renoncer (car dans la pratique, ce renoncement lui était, depuis longtemps, consubstantiel) à présenter la rupture avec le capitalisme comme l’axe fondamental de son programme politique. C’est donc à la même époque qu’elle se retrouva dans la difficile obligation intellectuelle d’inventer, à l’usage des électeurs, et tout particulièrement de la jeunesse, à la fois plausible et compatible avec la mondialisation, maintenant célébrée, du libre-échange. Ce sera, on le sait, la célèbre lutte « contre le racisme, l’intolérance et toutes les formes d’exclusion », lutte nécessitant, bien sûr, parallèlement à la création sur ordre de diverses organisations « antiracistes », la construction méthodique des conditions politiques (par exemple, l’institution, le temps d’un scrutin, du système proportionnel) destinées à permettre l’indispensable installation d’un « Front National » dans le nouveau paysage politique.
C’est donc précisément dans cette période très trouble et très curieuse — pour tout dire très — que les médias officiels furent amenés progressivement à donner au mot de populisme — qui appartenait jusque-là à une tradition révolutionnaire estimable — le sens qui est désormais le sien sous le règne de la pensée unique.
Pour la nécessaire réhabilitation de ce concept, on lira donc avec intérêt le livre de Christopher Lasch, La Révolte des Élites (Climats, 1996) ainsi que l’article courageux de Serge Halimi : « Le populisme, voilà l’ennemi », Monde Diplomatique, avril 1996.
Jean-Claude Michéa, « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes », 2006, p 97.
La fortune se rencontre souvent au train de la raison.
[Le hasard produit souvent de meilleurs effets que la volonté des hommes.]
Montaigne, « Essais » (1592), 1, 34.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme on nous verserait dans un entonnoir, et notre tâche ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit.
Montaigne (1572-1592), « Essais » (1592), I, 26 « De l’institution des enfants ».
L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre.
Cicéron, « La nature des dieux » (I, V), cité par Montaigne (1,26).
La compétition à outrance profite plus aux combattants qu’aux méritants.
Barbara Goodwin, « Justice by lottery » (1992), citée par Gil Delannoi, p 24.
Contre la bêtise, même les dieux ne peuvent rien.
Nous ne sommes rien,
Nous sommes tombés
Dans l’ombre et nous serons détruits.
Mais souviens-toi que dans ces ténèbres
Nous gardons vivant le germe d’une idée
Que le soleil un jour
Fera éclore dans les années futures.
Spender, « Trial of a judge », cité par Orwell, « Dans le ventre de la baleine ».
Ne pas oublier que c’est jouissif de penser ensemble.
Ceux qui ne savent pas dire non sont morts.
Les marchands ont gagné : ils ont colonisé notre imaginaire.
Il est beaucoup plus facile de légaliser certaines choses que de les légitimer.
En politique, dire, c’est faire.
John Langshaw Austin, 1991.
Le mariage est une prostitution à long terme, la prostitution est un mariage à court terme.
E. Armand (1872-1962), de son vrai nom Ernest-Lucien Juin, anarchiste individualiste.
Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut et doit être libre ; donc Dieu n’existe pas.
Ce sur quoi tu n’as aucun pouvoir, tâche au moins de l’aimer.
On attendait Jésus et on a eu l’église.
Si tu veux être heureux, nom de dieu, pends ton propriétaire !
Anonyme, chanson « Le Père Duchesne » (1892)
Les crimes et les délits, comme le suicide, les maladies et l’abrutissement, sont les portes par lesquelles s’écoule la misère.
Proudhon, « Philosophie de la misère », 10 époque « La population », p 87.
Toute justice proprement pénale est injuste.
Jean-Marie Guyau, « Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction »
Fabriquez votre propre morale. Il faut une multiplicité de morales. Une morale unique sera forcément autoritaire.
D’après Jean-Marie Guyau.
L’éducation peut tout.

Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont voulu faire de nous.
Jean-Paul Sartre.
Deviens ce que tu es.

La science, en montrant que l’homme est périphérique, cause aux croyants une blessure narcissique.
Michel Onfray.
En surmatérialiste, si on creuse la matière, on finit toujours par trouver du vide.
Michel Onfray.
Il y a une certaine générosité inséparable de l’existence, et sans laquelle on meurt, on se dessèche intérieurement. Il faut fleurir ; la moralité, le désintéressement, c’est la fleur de la vie humaine.
Jean-Marie Guyau, « Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction »
La dépense est une richesse.
D’après
Proudhon est à la fois un grand libéral et un grand socialiste.
Jean Jaurès, justifiant l’anarchisme comme troisième voie crédible.
Tout ce qui est important arrive sur des pattes de colombe.
Je reviendrai et je serai des millions.
Pour maintenir son pouvoir de mobilisation, le capitalisme va […] puiser des ressources en dehors de lui-même, dans les croyances qui possèdent, à un moment donné du temps, un pouvoir important de persuasion.
Luc Boltanski et Ève Chiapello, « Le nouvel esprit du capitalisme » (2000), p 57.
Là où il n’y a plus de débat, il n’y a plus de science. On entre dans le domaine de la religion.
Vincent Courtillot.
Il faut faire vite ce qui ne presse pas, pour pouvoir faire lentement ce qui presse.
Proverbe chinois.
On s’étonne trop de ce qu’on voit rarement et pas assez de ce qu’on voit tous les jours.
Au Japon, apprendre et copier, c’est le même mot.
Le fait divers fait diversion.
On n’a pas attaqué les idées tant qu’on n’a pas attaqué les personnes.
Joseph de Maistres, salaud assumé.
Il faut réhabiliter la valeur travail.
Slogan du parti unique des esclavagistes, dits libéraux, l’UMPS.
Le travail rend libre.
Devise à l’entrée du camp d’Auschwitz.
La liberté c’est l’esclavage.
Devise de Big Brother dans 1984, d’Orwell.
Travail, famille, partie.
Devise de Pétain sous Vichy.
Malheur à celui qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu’en multipliant le sien, il y mêle infailliblement celui du prochain.
Louis Bourdalone.
Les gens qui réussissent sont ceux qui savent s’adapter à la réalité. En revanche, ceux qui persistent à vouloir élargir la réalité aux dimensions de leur rêve échouent. Et c’est pourquoi tout progrès humain est dû en définitive aux gens qui échouent.
Simon Leys, « Protée et autres essais » (2001).
Les sots usent des gens d’esprit comme les petits hommes portent de grands talons.
Pour une information libre et non faussée !
Travailler moins pour rigoler plus !
Ce que le capital veut, le gauchisme le peut.
Je n’aime pas les communistes parce qu’ils sont communistes ; je n’aime pas les socialistes parce qu’ils ne sont pas socialistes ; et je n’aime pas les miens parce qu’ils aiment trop l’argent.
Charles de Gaulle.
À force de dire oui à tout, on disparaît soi-même.
Charles de Gaulle.
Les despotes eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente ; seulement ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont tout à fait indignes.
Alexis de Tocqueville, « L’Ancien Régime et la Révolution », 1866 [décrivant honnêtement le fond de l’idéologie esclavagiste dite libérale].
S’il peut y avoir la moindre chance d’atteindre l’oreille de l’autre, ce n’est qu’en donnant le plus de tranchant possible à son propos.
Voilà pourquoi le trait est ici accentué. Les temps heureux où l’on pouvait s’en dispenser, où l’on pouvait éviter l’outrance et faire dans la sobriété, ne sont pas encore venus.
Günther Anders, « De la bombe », 1956, cité par Michéa dans « L’enseignement de l’ignorance »..
Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire.
David Rockefeller à Newsweek, février 1999.
Une vérité superficielle est un énoncé dont l’opposé est faux ;
une vérité profonde est un énoncé dont l’opposé est aussi une vérité profonde.
Niels Bohr, mathématicien.
La liberté est l’autorisation de n’obéir à aucune loi extérieure que celles auxquelles j’ai pu donner mon assentiment.
Emmanuel Kant, « Vers la paix perpétuelle ».
L’homme qui se défend de penser n’apprend jamais rien.
Giacomo Casanova, « Histoire de ma vie ».
Mettez-vous à la place des autres.
Si vous y arrivez, vous ne serez plus capable de faire du mal à autrui.
« Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation. »
« Ma politique, c’est la théorie, non pas du rayonnement pacifique, mais du rayonnement par la guerre. Ma politique, c’est une succession d’expéditions guerrières aux quatre coins du monde. Ma politique, c’est la guerre ! »
Jules Ferry [icône donnée en exemple au bon peuple par les possédants bien-pensants de la République conservatrice], Discours à la Chambre, le 28 et le 30 juillet 1885
« Agis avec les autres comme tu voudrais qu’ils agissent avec toi, si tu étais à leur place et eux à la tienne. » La règle est bonne. On l’a bien appelée la « règle d’or ». Elle ne résout pourtant pas tout.
Voilà un homme qui traite durement ses enfants, qui les bourre de reproches, les prive, pour la moindre faute, de leurs plaisirs préférés, leur cache même, avec une espèce de pudeur, la grande tendresse qu’il a pour eux. Cet homme a été élevé ainsi ; parce qu’il a réussi dans le monde, il croit que le système est bon. Il ne fait point la part des événements ; il ne tient pas compte des caractères ; il ne se dit pas qu’un enfant peut mourir à vingt ans, ce qui jette au néant tous les fruits de cette prudence paternelle. Comme il a été élevé, il élève les autres.
Un prêtre s’entretient lui-même dans la crainte de la mort et de l’enfer. Il surveille en lui-même les plus petits plaisirs, et les étouffe, parce que, dit-il, ce sont des pièges tendus par le diable. Il mutile sa propre vie, il ne vit que pour mourir. Le voilà maintenant qui prêche ; le voilà qui dépeint à des enfants des images terribles et leur prépare des cauchemars pour la nuit. Il leur fait des sermons comme il veut en entendre.
Un homme violent pousse son épée contre la poitrine d’un autre, en présence de quatre témoins et de deux médecins. Ce qu’il fait, il le croit naturel et juste, parce que l’autre a une épée aussi, et s’en sert le mieux qu’il peut. « Je lui permets de me tuer ; cela me permet de le tuer. »
Un homme vend à faux poids. La « règle d’or » ne le gênerait pas du tout. Il vous dira : « J’ai été trompé plus d’une fois, parce que je n’ai pas su ouvrir l’œil quand il le fallait. Les autres me ressemblent. Le commerce est une espèce de combat. On dit bien qu’il faut être strictement honnête ; mais personne ne le croit. Moi, du moins, je ne le crois pas. J’admets très bien que l’on me trompe, si je suis négligent ou ignorant ; je n’attends des autres ni pitié, ni amitié, ni franchise, dans les affaires. Méfie-toi comme je me méfie. »
Un financier joue à la Bourse, presque à coup sûr, d’après une nouvelle importante qu’il a connue avant les autres. Essayez votre morale sur lui ; dites-lui : « Seriez-vous content si quelqu’un jouait ainsi contre vous, après avoir regardé les cartes ? » Il vous répondra : « Je sais que tous agissent comme moi, sont à l’affût de nouvelles, cachent leur jeu et essaient de voir le mien. Qu’ils me dépouillent s’ils le peuvent ; j’y consens. Ce combat est loyal. »
Ces exemples prouvent deux choses. D’abord que la plupart des hommes éprouvent le besoin d’être justes à leurs propres yeux ; ensuite que chacun arrive à justifier ses propres actions, et sans beaucoup de peine. Moraliste, je vous laisse la parole et je vous rends votre règle d’or.
Alain, « Propos d’un Normand 2 », 26 avril 1908.
[Moralité : il nous faut de vraies valeurs pour une common decency digne de ce nom.]
Les vérités, lorsqu’elles ne sont pas soumises à une réévaluation permanente, finissent par cesser d’avoir un effet de vérité par leur exagération qui les transforme en mensonge.
John Stuart Mill, cité par Norman Finkelstein dans « L’industrie de l’holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des juifs » (La Fabrique, 2001), p 12.
L’histoire, c’est de la blague.
Henry Ford, cité par Norman Finkelstein dans « L’industrie de l’holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des juifs » (La Fabrique, 2001).
Un dompteur de cirque parvient à dresser un éléphant en recourant à une technique très simple : alors que l’animal est encore jeune, il lui attache une patte à un tronc d’arbre très solide. Malgré tous ses efforts, l’éléphanteau n’arrive pas à se libérer. Peu à peu, il s’habitue à l’idée que le tronc est plus fort que lui. Une fois qu’il est devenu un adulte doté d’une force colossale, il suffit de lui passer une corde au pied et de l’attacher à un jeune arbre. Il ne cherchera même pas à se libérer.
Comme ceux des éléphants, nos pieds sont entravés par des liens fragiles. Mais, comme nous avons été accoutumés dès l’enfance à la puissance du tronc d’arbre, nous n’osons pas lutter.
Sans savoir qu’il nous suffirait d’un geste de courage pour découvrir toute notre liberté.
Paulo Coelho, « Maktub ».
Peuple ou multitude ?
Pour peu que l’État prenne d’extension, cette paternité vénérable dégénère rapidement en impuissance, confusion, déraison et tyrannie. Le prince est incapable de pourvoir à tout ; il doit s’en rapporter à des agents qui le trompent, le volent, le discréditent, le perdent dans l’opinion, le supplantent, et à la fin le détrônent.
Ce désordre inhérent au pouvoir absolu, la démoralisation qui s’ensuit, les catastrophes qui le menacent sans cesse, sont la peste des sociétés et des États.
Aussi peut-on poser comme règle que le gouvernement monarchique est d’autant plus bénin, moral, juste, supportable et partant durable, je fais abstraction en ce moment des relations extérieures, que ses dimensions sont plus modestes et se rapprochent davantage de la famille ; et vice versa, que ce même gouvernement sera d’autant plus insuffisant, oppressif, odieux à ses sujets et conséquemment instable, que l’État sera devenu plus vaste.
R-J. Proudhon, « Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution », 1863.
Les pouvoirs élus ne valent pas mieux que les autres.
Alain, « Propos sur le pouvoir », p 226.
Deux loups et un lapin qui votent pour le dîner ce soir.
À la nomination d’une petite minorité corrompue, la >démocratie&lt ; substitue l’élection par une masse incompétente.
Georg Bernard Shaw.
La vérité judiciaire est à la vérité ce que le margouillat est au crocodile.
Proverbe bantou, cité par Pierre Péan dans « La république des mallettes », 2011.
La misère est, d’une part, de la misère réelle, et, d’autre part, la contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est du peuple.
Le bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.
Karl Marx, Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, Introduction (1843).
Dès qu’un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ; et il n’y a point de mystère là-dedans. Le bonheur n’est point comme cet objet en vitrine, que Vous pouvez choisir, payer, emporter. Si vous l’avez bien regardé, il sera bleu ou rouge chez vous comme dans la vitrine ; tandis que le bonheur n’est bonheur que quand vous détenez ; si vous le cherchez dans le monde, hors de vous-même, jamais rien n’aura l’aspect du bonheur. En somme, on ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur, il faut l’avoir maintenant ; quand il paraît être dans l’avenir, songez-y bien, c’est que vous l’avez déjà. Espérer c’est être heureux.
Les poètes expliquent souvent mal les choses ; et je le comprends bien ; ils ont tant de mal à ajuster les syllabes et les rimes qu’ils sont condamnés à rester dans les lieux communs. Ils disent que le bonheur resplendit tant qu’il est au loin et dans l’avenir, et que, lorsqu’on le tient, ce n’est plus rien de bon ; comme si on voulait saisir l’arc-en-ciel, ou tenir la source dans le creux de sa main. Mais c’est parler grossièrement. Il est impossible de poursuivre le bonheur, sinon en paroles ; et ce qui attriste Surtout ceux qui cherchent le bonheur autour d’eux, c’est qu’ils n’arrivent pas du tout à le désirer. Jouer au bridge, cela ne me dit rien, parce que je n’y joue pas. La boxe et l’escrime, de même ; la musique, de même ; la lecture, de même. La science ne plaît pas en perspective ; il faut y entrer. Et il faut une contrainte au commencement, et une difficulté toujours. Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur. Et quand l’action est commune, comme dans le jeu de cartes, ou dans la musique, ou dans la guerre, c’est alors que le bonheur est Vif.
Mais il y a des bonheurs solitaires, qui portent toujours les mêmes marques, action, travail, victoire ; ainsi le bonheur de l’avare ou du collectionneur, qui du reste se ressemblent beaucoup. D’où vient que l’avarice est prise pour un vice, surtout si l’avare en vient à s’attacher aux vieilles pièces d’or, tandis que l’on admire plutôt celui qui met en vitrine des émaux, ou des ivoires, ou des peintures, ou des livres rares ? On se moque de l’avare, qui ne veut pas changer son or pour d’autres plaisirs, alors qu’il y a des collectionneurs de livres qui n’y lisent jamais de peur de les salir. Dans le vrai, ces bonheurs-là, comme tous les bonheurs, Sont impossibles à goûter de loin. C’est le collectionneur qui aime les timbres-poste, et je n’y comprends rien. De même c’est le boxeur qui aime la boxe, et le chasseur qui aime la chasse, et le politique qui aime la politique.
C’est dans l’action libre qu’on est heureux ; c’est par la règle que l’on se donne qu’on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l’étude des sciences. Et ces obligations, vues de loin, ne plaisent pas, mais au contraire déplaisent. Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée.
Alain, « Propos d’un Normand 1 », 18 mars 1911, p 108.
Les jeunes gens, presque toujours, sont savants comme ils sont polis. On leur a appris qu’il y a des expressions inconvenantes, et des choses qu’il ne faut pas dire ; ils savent résoudre un problème à peu près comme ils savent manger un œuf à la coque. Ils ne piqueront pas une poire dans une coupe avec leur couteau ; ils ne diront pas qu’un kilo de plume pèse moins qu’un kilo de plomb ; ils ne diront pas que le frottement entre deux surfaces solides dépend de la vitesse ; mais ce sont là pour eux des règles du beau langage ; aussi, quand, par inadvertance, ils lâchent quelque sottise, vous les voyez rougir comme s’ils avaient, d’une main trop lourde, écrasé un œuf à la coque.
Il y a des caractères plus dociles que d’autres ; il y a aussi des mémoires qui retiennent mieux ; de même parmi les phonographes, il y en a qui reproduisent en grinçant et en nasillant, d’autres qui, au contraire, imitent merveilleusement les voix. Un bon phonographe, je veux dire un jeune homme disposé naturellement à l’obéissance, est formé dès le jeune âge à ne dire que ce qui se dit ; doué avec cela d’une collection suffisante de rouleaux vierges, un tel jeune homme est promis aux plus hautes destinées. Toujours il chante l’air qu’on lui demande, et il le chante comme il faut : c’est un recueil de bonnes réponses. Aussi, à toutes les expositions, notre phonographe obtient les plus hautes récompenses ; et si seulement personne n’a chanté faux devant son pavillon, le voilà admis à l’École polytechnique, qui est un magasin de phonographes réglés et estampillés par l’État.
Cependant il y a par le monde des phonographes rebelles, qui reproduisent mal, et qui ajoutent à ce qu’ils chantent quelque chose d’eux-mêmes, des grincements, des sifflements, des bruits non classés, qui se produisent péniblement, et mettent au supplice les oreilles bien élevées. L’un vous dit que si on double le côté d’un carré, la surface est ainsi doublée ; un autre demande pourquoi une horloge à poids ne se remonte pas elle-même, par l’effet de son mouvement ; un autre voudrait que l’on monte une dynamo sur l’essieu d’une locomotive, afin d’avoir de l’électricité sans qu’il en coûte rien. Pensées confuses, mal conçues, surtout mal exprimées ; pénible travail d’accouchement. Pourtant l’invention et le progrès sont là en germe ; et cette fumée est le signe d’un feu. Je hais les jeunes gens qui ne disent pas de sottises.
Alain, « Propos d’un Normand 2 », 22 octobre 1907, p 112.
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses, en bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la merci des occasions.
La Rochefoucauld, « Maximes » (1678), n°470.
Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans.
Proudhon, 1863.
« Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais pour Dieu ! après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons point à notre tour à endoctriner le peuple ; ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui, après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt, à grand renfort d’excommunications et d’anathèmes, à fonder une théologie protestante. ..
Parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle intolérance, ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec éloquence et ironie.
À cette condition, j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! »
Proudhon, « Lettre à Marx », en 1846, citée en préface du livre « Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution » (1863), p 11.
Il y a donc une relation cachée entre ces deux mots : liberté et commerce.
Tocqueville, cité par Michéa sans « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes » (2006), p 87.
Tous les conformismes, au sens large, sont par nature plus inconscients.
De ce point de vue, le tirage au sort assure la diversité des choix et, plus encore que la neutralité, il s’agit là d’une forme générale d’impartialité et d’une source de richesse dans l’expression des personnalités et l’épanouissement des comportements.
Au contraire, les règles de cooptation très élaborées et très codifiées poussent en général à uniformiser les choix.
Gil Delannoi, « Le retour du tirage au sort en politique » (2010).
Il y a une justification libérale de la torture qui s’appuie sur un scénario qui n’existe pas (attentat en cours, bombe à retardement, innocents à sauver en urgence).
Enquête Fakir : voulez-vous désigner le Radis d’Or du parti « socialiste » : rouge à l’extérieur, blanc à l’intérieur, et toujours près de l’assiette au beurre ?
Les élections sont achetées, en quelque sorte, et ceux qui les achètent fixent le cadre, non les politiques.
Chomsky, mai 2010, à Paris.
Plus la misère avance, plus les riches se protègent.
Libre est celui qui ne possède rien.
L’amour est une cage à la recherche d’un oiseau.
Jean Cocteau.
Les Ouiistes ne sont pas seulement des mauvais perdants, ce sont des tricheurs.
Bilan du référendum de 2005 sur l’anticonstitution européenne, après le coup d’État du 4 février 2008 à Versailles.
La fausse promesse, l’illusion de l’égalité :
« Cette loi qui, dans un grand souci d’égalité, interdit au riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain. »
Anatole France.
« L’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d’éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d’ignorance.
Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires. »
Christopher Lasch, « La Culture du Narcissisme », 2000, p. 169, cité par Jean-Claude Michéa dans « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes » (2006).
Parenthèse sur l’enseignement : on bavarde interminablement sur la crise de l’enseignement, chaque ministre produit sa réforme, et on laisse de côté, et pour cause, l’essentiel.
Comme le disait déjà Platon, il y a 2500 ans, à la base de toute acquisition et de toute transmission de savoir, il y a l’éros : l’amour pour l’objet enseigné qui passe nécessairement par une relation affective spécifique entre enseignant et enseigné. »
Cornélius Castoriadis, « La fin de l’histoire », 1992, cité par Jean-Claude Michéa dans « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes » (2006).
« Un marchand, comme on l’a très bien dit, n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier ; il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays dans un autre, et, avec lui, toute l’industrie que ce capital mettait en activité ». Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, (Gallimard, 1990, p. 231).
Du côté du salarié idéal, la vertu complémentaire sera évidemment la fameuse « mobilité géographique », c’est-à-dire l’aptitude à rompre, sur le champ et sans regrets, tous les liens qui peuvent unir un homme à un lieu, une culture et à d’autres êtres humains.
Il n’est pas très difficile, avec un peu d’habileté universitaire, de présenter cette incapacité d’aimer et ces dispositions à l’ingratitude comme l’essence même de la « liberté ».
Jean-Claude Michéa dans « L’enseignement de l’ignorance, et ses conditions modernes » (2006), p 22.
H.W. Loucks dénonça la Loi de Réserve Fédérale dans  : « Dans la Loi de Réserve Fédérale, ils ont arraché au peuple le pouvoir constitutionnel de battre monnaie et d’en réguler la valeur, qu’ils se sont garantis à eux-mêmes. » Page 31, Loucks écrit : « La Maison Morgan est maintenant aux commandes de notre industrie, de notre commerce et des affaires politiques. Elle a le contrôle total de la prise de décision politique des partis démocrate, républicain et progressiste. L’extraordinaire propagande actuelle en vue de la « préparation [militaire du pays] » est planifiée davantage pour la coercition intérieure que pour la défense contre une agression extérieure. »
H.W. Loucks, The Great Conspiracy of the House of Morgan [La Grande Conspiration de la Maison Morgan], édition privée, 1916, cité par Eustache Mullins, « Les secrets de la réserve fédérale », 1952, p 79.
Un produit qui ne s’use pas est une tragédie pour les affaires.
Publication des années 20 contre le chômage.
Denis Robert, « Voleurs de poule, pilleurs de foule », décembre 2007.
Les peuples n’ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur.
Je suis contre la terreur qui transforme l’homme en chose.
Maurice Merleau-Ponty.
Je me révolte, donc nous sommes.
Albert Camus.
RELIGION DU CAPITAL
Oraison dominicale :
Capital, notre père, qui êtes de ce monde, Dieu tout-puissant, qui changez le cours des fleuves et percez les montagnes, qui séparez les continents et unissez les nations ; créateur des marchandises et source de vie, qui commandez aux rois et aux sujets, aux patrons et aux salariés, que votre règne s’établisse sur toute la terre.
Donnez-nous beaucoup d’acheteurs prenant nos marchandises, les mauvaises et aussi les bonnes ;
Donnez-nous des travailleurs misérables acceptant sans révolte tous les travaux et se contentant du plus vil salaire ;
Donnez-nous des gogos croyant en nos prospectus :
Faites que nos débiteurs payent intégralement leurs dettes et que la Banque escompte notre papier ;
Faites que Mazas ne s’ouvre jamais pour nous et écartez de nous la faillite ;
Accordez-nous des rentes perpétuelles.
Je crois au Capital qui gouverne la matière et l’esprit ;
Je crois au Profit, son fils très légitime, et au Crédit, le Saint-Esprit, qui procède de lui et est adoré conjointement ;
Je crois à l’Or et à l’Argent, qui, torturés dans l’Hôtel de la Monnaie, fondus au creuset et frappés au balancier, reparaissent au monde Monnaie légale, et qui, trouvés trop pesants, après avoir circulé sur la terre entière, descendent dans les caves de la Banque pour ressusciter Papier-monnaie ;
je crois à la Rente cinq pour cent, au quatre et au trois pour cent également et à la Cote authentique des valeurs ;
je crois au Grand-Livre de la Dette publique, qui garantit le Capital des risques du commerce, de l’industrie et de l’usure ;
je crois à la Propriété individuelle, fruit du travail des autres, et à sa durée jusqu’à la fin des siècles ;
je crois à l’Éternité du Salariat qui débarrasse le travailleur des soucis de la propriété ;
je crois à la Prolongation de la journée de travail et à la Réduction des salaires et aussi à la Falsification des produits ;
je crois au dogme sacré : ACHETER BON MARCHÉ ET VENDRE CHER ;
et pareillement je crois aux principes éternels de notre très sainte église, l’Économie politique officielle.
Paul Lafargue, « La religion du capital » (1887).
La véritable nature du parti moderne.
Dans un parti, et plus particulièrement dans un parti politique de combat, la démocratie ne se prête pas à l’usage domestique : elle est plutôt un article d’exportation. C’est que toute organisation politique a besoin d’un « équipement léger qui ne gêne pas inutilement les mouvements ». La démocratie est tout à fait incompatible avec la promptitude stratégique, et ses forces ne se prêtent pas à une rapide entrée en campagne. D’où l’hostilité du parti politique, même démocratique, à l’égard du référendum et de toutes les autres mesures de prévention démocratique ; d’où aussi la nécessité d’une constitution qui, sans être césarienne au sens absolu du mot, n’en est pas moins fortement centralisée et oligarchique.
M. Lagardelle complète le tableau en y ajoutant les traits suivants : « Et ils ont reproduit à l’usage des prolétaires les moyens de domination des capitalistes ; ils ont constitué un gouvernement ouvrier aussi dur que le gouvernement bourgeois, une bureaucratie ouvrière aussi lourde que la bureaucratie bourgeoise, un pouvoir central qui dit aux ouvriers ce qu’ils peuvent et ce qu’ils ne peuvent pas faire, qui brise dans les syndicats et chez les syndiqués toute indépendance et toute initiative et qui doit parfois inspirer à ses victimes le regret des modes capitalistes de l’autorité ».
L’étroite ressemblance qui existe entre le parti démocratique de combat et l’organisation militaire trouve son écho jusque dans la terminologie socialiste qui, en Allemagne surtout, est empruntée en grande partie à la science militaire. Il n’est peut-être pas une seule expression de tactique militaire, de stratégie et de caserne, bref du jargon militaire, qui ne se retrouve dans les articles de fond de la presse socialiste.
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 24.
L’homme supérieur ne demande rien qu’à lui-même ; l’homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres.
Les hommes bien, généreux, à la hauteur, ne créent pas de victimes. Ils prennent soin des victimes.
Julian Assange, à propos de ses valeurs essentielles.
La sphère de la représentation politique se clôt. De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication. Ceux qui votent encore donnent l’impression de n’avoir plus d’autre intention que de faire sauter les urnes à force de voter en pure protestation. On commence à deviner que c’est en fait contre le vote lui-même que l’on continue de voter.
Rien de ce qui se présente n’est, de loin, à la hauteur de la situation. Dans son silence même, la population semble infiniment plus adulte que tous les pantins qui se chamaillent pour la gouverner. N’importe quel chibani de Belleville est plus sage dans ses paroles qu’aucun de nos soi-disant dirigeants dans toutes ses déclarations. Le couvercle de la marmite sociale se referme à triple cran tandis qu’à l’intérieur la pression ne cesse de monter. Parti d’Argentine, le spectre du Que se vayan todos ! commence à sérieusement hanter les têtes dirigeantes.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 7.
Il n’y aura pas de solution sociale à la situation présente. D’abord parce que le vague agrégat de milieux, d’institutions et de bulles individuelles que l’on appelle par antiphrase « société » est sans consistance, ensuite parce qu’il n’y a plus de langage pour l’expérience commune. Et l’on ne partage pas des richesses si l’on ne partage pas un langage. Il a fallu un demi-siècle de lutte autour des Lumières pour fondre la possibilité de la Révolution française, et un siècle de lutte autour du travail pour accoucher du redoutable « État providence ». Les luttes créent le langage dans lequel se dit le nouvel ordre. Rien de semblable aujourd’hui. L’Europe est un continent désargenté qui va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voyager.
Aucun des « problèmes » qui se formulent dans le langage social n’y admet de résolution. La « question des retraites », celle de la « précarité », des « jeunes » et de leur « violence » ne peuvent que rester en suspens, pendant que l’on gère policièrement les passages à l’acte toujours plus saisissants qu’elles recouvrent. On n’arrivera pas à enchanter le fait de torcher à vil prix des vieillards abandonnés des leurs et qui n’ont rien à dire. Ceux qui ont trouvé dans les voies criminelles moins d’humiliation et plus de bénéfices que dans l’entretien de surfaces ne rendront pas leurs armes, et la prison ne leur inculquera pas l’amour de la société. La rage de jouir des hordes de retraités ne supportera pas à plat ventre des coupes sombres dans ses rentes mensuelles, et ne peut que s’exciter davantage devant le refus du travail d’une large fraction de la jeunesse. Pour finir, aucun revenu garanti accordé au lendemain d’un quasi-soulèvement ne posera les bases d’un nouveau New Deal, d’un nouveau pacte, d’une nouvelle paix. Le sentiment social s’est bien trop évaporé pour cela.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 9.
Nous assurons jusqu’à la ruine avec une maladresse plus ou moins déguisée.
En attendant, gère. La quête de soi, mon blog, mon appart, les dernières conneries à la mode, les histoires de couple, de cul… ce qu’il faut de prothèses pour faire tenir un Moi ! Si « la société » n’était pas devenue cette abstraction définitive, elle désignerait l’ensemble des béquilles existentielles que l’on me tend pour me permettre de me traîner encore, l’ensemble des dépendances que j’ai contractées pour prix de mon identité. Le handicapé est le modèle de la citoyenneté qui vient. Ce n’est pas sans prémonition que les associations qui l’exploitent revendiquent à présent pour lui le « revenu d’existence ».
L’injonction, partout, à « être quelqu’un » entretient l’état pathologique qui rend cette société nécessaire. L’injonction à être fort produit la faiblesse par quoi elle se maintient, à tel point que tout semble prendre un aspect thérapeutique, même travailler, même aimer. Tous les « ça va ? » qui s’échangent en une journée font songer à autant de prises de température que s’administrent les uns aux autres une société de patients. La sociabilité est maintenant faite de mille petites niches, de mille petits refuges où l’on se tient chaud. Où c’est toujours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que prétexte à se réchauffer. Où rien ne peut advenir parce que l’on y est sourde ment occupé à grelotter ensemble. Cette société ne tiendra bientôt plus que par la tension de tous les atomes sociaux vers une illusoire guérison. C’est une centrale qui tire son turbinage d’une gigantesque retenue de larmes toujours au bord de se déverser.
« I AM WHAT I AM. » Jamais domination n’avait trouvé mot d’ordre plus insoupçonnable. Le maintien du Moi dans un état de demi-délabrement permanent, dans une demi-défaillance chronique est le secret le mieux gardé de l’ordre des choses actuel. Le Moi faible, déprimé, autocritique, virtuel est par essence ce sujet indéfiniment adaptable que requiert une production fondée sur l’innovation, l’obsolescence accélérée des technologies, le bouleversement constant des normes sociales, la flexibilité généralisée. Il est à la fois le consommateur le plus vorace et, paradoxalement, le Moi le plus productif, celui qui se jettera avec le plus d’énergie et d’avidité sur le moindre projet, pour revenir plus tard à son état larvaire d’origine.
« CE QUE JE SUIS », alors ? Traversé depuis l’enfance de flux de lait, d’odeurs, d’histoires, de sons, d’affections, de comptines, de substances, de gestes, d’idées, d’impressions, de regards, de chants et de bouffe. Ce que je suis ? Lié de toutes parts à des lieux, des souffrances, des ancêtres, des amis, des amours, des événements, des langues, des souvenirs, à toutes sortes de choses qui, de toute évidence, ne sont pas moi. Tout ce qui m’attache au monde, tous les liens qui me constituent, toutes les forces qui me peuplent ne tissent pas une identité, comme on m’incite à la brandir, mais une existence, singulière, commune, vivante, et d’où émerge par endroits, par moments, cet être qui dit « je ». Notre sentiment d’inconsistance n’est que l’effet de cette bête croyance dans la permanence du Moi, et du peu de soin que nous accordons à ce qui nous fait.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 14.
La France n’est pas la patrie des anxiolytiques, le paradis des antidépresseurs, la Mecque de la névrose sans être simultanément le champion européen de la productivité horaire. La maladie, la fatigue, la dépression, peuvent être prises comme les symptômes individuels de ce dont il faut guérir. Elles travaillent alors au maintien de l’ordre existant, à mon ajustement docile à des normes débiles, à la modernisation de mes béquilles. Elles recouvrent la sélection en moi des penchants opportuns, conformes, productifs, et de ceux dont il va falloir faire gentiment le deuil. « Il faut savoir changer, tu sais. » Mais, prises comme faits, mes défaillances peuvent aussi amener au démantèlement de l’hypothèse du Moi. Elles deviennent alors actes de résistance dans la guerre en cours. Elles deviennent rébellion et centre d’énergie contre tout ce qui conspire à nous normaliser, à nous amputer. Le Moi n’est pas ce qui chez nous est en crise, mais la forme que l’on cherche à nous imprimer.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 17.
L’illusion des illusions, c’est de se croire autre que la nature ; l’homme se croit sujet, hors du monde.
Clément Rosset.
L’homme qui a obéi est à jamais perdu.
Dans une démocratie, la volonté de limiter le pouvoir des magistrats s’associe avec celle de faire servir tout un chacun à son tour en qualité de magistrat. La rotation est assurée en partie par une multiplication des postes aussi grande que possible : si, par suite, une très large proportion de la population civique est destinée à exercer tôt ou tard une fonction, le tirage au sort est le moyen logique pour le réaliser. Même en démocratie, certaines charges, prestigieuses et avantageuses, sont plus convoitées : le tirage au sort assure que la question de savoir qui les obtiendra sera réglée par le hasard, alors que l’élection ouvre le champ aux querelles et, en dernière analyse, à la [aux troubles civils] : les démocrates préféraient le tirage au sort parce qu’il prévenait la corruption et les divisions du corps civique.
Mogens Herman Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, Structure, principes et idéologie », 1991, p 275, cité par Fabrice Wolff, « Qu’est-ce que la démocratie directe. Manifeste pour une comédie historique » (2010), p 69.
La soumission à la volonté générale est le lien de toutes les sociétés, sans en excepter celles qui sont formées par le crime. Hélas, la vertu est si belle, que les voleurs en respectent l’image dans le fond même de leurs cavernes !
Denis Diderot, « L’Encyclopédie » article « droit naturel » (1751-1772).
Les livres autorisés par la censure ne font qu’exprimer les idées reçues de l’époque.
Francis Bacon.
« M. George Orwell possède plusieurs des traits propres aux meilleurs pamphlétaires anglais : du courage, un esprit indépendant, des opinions vigoureuses, un instinct bagarreur, l’art de faire appel à cette créature imaginaire qu’on appelle « l’homme raisonnable », et l’art de combiner des observations originales avec des généralisations cavalières, de voir des ennemis partout et de les mépriser tous.
Comme deux fameux pamphlétaires classiques, Cobbett et Defoe qui avaient l’un et l’autre cette même forme de patriotisme subversif et anticonformiste, il écrit dans un style clair et coulant qui réveille le lecteur comme un jet d’eau froide en pleine figure. L’aiguillon en est tantôt stimulant, et tantôt remarquablement exaspérant.
C’est que M. Orwell n’est pas plus tendre pour ses amis que pour ses ennemis, et, au nom du bon sens, il est capable d’exagérer avec la simplicité et l’innocence d’un sauvage. Il a le mérite de dire des choses qui doivent être dites, mais il a le tort de les dire sans les entourer des égards que certaines d’entre elles exigeraient. Mais au diable les précautions ! Il faut qu’un pamphlétaire tire dans le mille, et tant pis pour les spectateurs qui auraient eu le malheur de s’égarer dans la trajectoire de ses traits !
Les standards de précision et de justesse de M. Orwell sont dignes de Bernard Shaw, le plus grand pamphlétaire de notre époque, à qui il fait d’ailleurs penser.
Qu’il me suffise de fournir ici un seul exemple typique, tiré du Lion et la Licorne : « Il est étrange de noter — mais le fait est incontestablement vrai — que presque n’importe quel intellectuel anglais se sentirait plus honteux d’être vu au garde-à-vous durant l’exécution de l’hymne national, que d’être surpris en train de piller le tronc d’une église.  » Dans cette phrase, c’est le mot « incontestablement » qui me paraît particulièrement savoureux. »
V. S. Pritchett, compte rendu en 1941 dans The New Statesman and Nation du « Lion et la Licorne » d’Orwell », cité par Bernard Crick (George Orwell : A Life, Londres, 1980, p. 280), lui-même cité par Simon Leys, “Orwell ou l’horreur de la politique” (1984), p 13.
Si l’on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce que l’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger…
Mais il faut avoir conçu l’équilibre, et être toujours prêt à changer de côté, comme la justice, cette fugitive du camp des vainqueurs.
Simone Weil, « Cahiers », vol. III, p 84.
Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la « vérité des faits » ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité.
Simon Leys, “Orwell ou l’horreur de la politique” (1984), p 31.
La puissance qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites : car l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier.
Denis Diderot, « L’encyclopédie », article « Autorité politique » (1751-1762)
Le désespoir est devenu incapable de nommer son objet.
Michel Bounan, « L’impensable, l’indicible, l’innommable » (1999-2007).
Une vive douleur s’efface dans l’urgence d’un sauve-qui-peut
Michel Bounan, « L’impensable, l’indicible, l’innommable » (1999-2007).
un peuple qui se masturbe est un peuple tranquille.
Michel Bounan, « L’impensable, l’indicible, l’innommable » (1999-2007).
Un événement passionne moins quand ses protagonistes sont intéressants que quand ses témoins sont intelligents.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2115.
Chaque époque n’apprécie que l’originalité à la mode.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2116.
La promiscuité sexuelle est l’aumône que la société accorde à ses esclaves pour les faire tenir tranquilles.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2120.
Aucun organe médiatique ne peut rester indifférent aux intérêts de ses annonceurs ou d’aucun pouvoir qui le soutient et lui permet d’exister.
Michel Bounan, « L’impensable, l’indicible, l’innommable » (1999-2007).
Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions.
Honoré de Balzac (1799-1850).
La première condition de la liberté de la presse consiste à ne pas être un métier.
D’où l’importance historique de l’Internet dans l’histoire humaine, peu coûteux et facile à financer sans aide extérieure.
Un autre nom de la vie communiste pourrait être la démocratie radicale.
Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 201.
Il est vrai cependant que, de tous les désirs dont il fait sa gamme, le capitalisme commence par l’argent. Ou plutôt la vie nue. La vie à reproduire. Or, dans une économie décentralisée à travail divisé, la reproduction matérielle passe par l’argent. Cette médiation-là, le capitalisme ne l’invente pas de toutes pièces : la division du travail, et l’échange monétaire marchand qui en est le corrélat à partir d’un certain seuil d’approfondissement, ont déjà des siècles de lente progression.
Le capitalisme hérite de cet étagement de marchés formé dans la longue période, mais il ne peut prendre vraiment naissance qu’en fermant radicalement les dernières possibilités d’autoproduction individuelle ou collective (à petite échelle) et en portant à un degré inouï l’hétéronomie matérielle.
La dépendance intégrale à la division marchande du travail est sa condition de possibilité.
Marx et Polanyi, entre autres, ont abondamment montré comment se sont constituées les conditions de la prolétarisation, notamment par la fermeture des communs (enclosures), ne laissant d’autres possibilités, après avoir organisé le, plus complet dénuement des hommes, que la vente de la force de travail sans qualité.
Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 24.
Le patronat est un capturat. Patrons captateurs de l’effort (conatus) de leurs subordonnés enrôlés au service d’un désir-maître.
D’après Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 201.
Une Cité dont les agencements institutionnels ne font marcher les sujets qu’à la crainte et où « la paix dépend de l’inertie de sujets conduits comme du bétail pour n’apprendre rien que l’esclavage mérite le nom de solitude mieux encore que celui de « Cité » ».
Frédéric Lordon citant Spinoza TP (V4), dans « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 198.
Les sujets conduits par la peur sont rivés, individuellement et collectivement, aux plus bas niveaux de puissance, et la comparaison est immédiate entre une multitude conduite par l’espoir plus que par la crainte et une multitude soumise par la crainte plus que par l’espoir : « l’une s’applique à cultiver la vie, l’autre seulement à éviter la mort. »
Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude ; Marx et Spinoza » p 199.
Le fanatique du marché est un produit américain, mais porte clairement le tampon « réservé à l’exportation ».
James K. Galbraith, « L’État prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre, et pourquoi la gauche devrait en faire autant », 2009.
Si haut qu’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul.
En permettant l’appropriation collective des revenus non gagnés correspondant aux rentes pures attachées à la propriété des biens physiques, c’est-à-dire des revenus de ces biens qui résultent de leur seule propriété indépendamment de l’activité propre de leurs propriétaires, l’impôt sur le capital appliqué dans le cadre d’une économie concurrentielle de prix stables permettrait de réaliser l’équité de la distribution des revenus, et de rendre ainsi acceptable un mode d’organisation tout aussi essentiel du point de vue de l’efficacité économique que du libre exercice des libertés politiques.
Il donnerait ainsi une réponse valable à la question cruciale de la répartition des revenus dans une économie de marchés de propriété privée.
Maurice Allais, « L’impôt sur le capital et la réforme monétaire », 1977.
Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue, tu dis que tu aimes les chiens et tu les tiens en laisse, tu dis que tu aimes les oiseaux et tu les mets en cage, tu dis que tu m’aimes, alors moi j’ai peur.
Jean Cocteau.
Il faut tout un village pour former un enfant.
Proverbe africain.
Mais surtout, la tradition socialiste française de la réforme sociale passe par LA LOI, promulguée au nom de l’intérêt général. Tandis que la social-démocratie, c’est LE CONTRAT, conclu entre les partenaires sociaux, qui est la règle acceptée au nom du compromis social.
Le socialisme historique français est donc ainsi très profondément inscrit dans la tradition républicaine du pays. D’une certaine façon, il est plus « politique » que « social ».
Le parti socialiste français n’a jamais été social-démocrate. Il ne peut pas l’être, compte tenu de ce qu’est le syndicalisme en France et de ce qu’est notre conception de la place de la loi et du contrat. Vouloir l’y conduire, c’est vouloir une rupture avec notre histoire, […] c’est dans un reniement que nous sommes entraînés.
Jean-Luc Mélenchon, « Enquête de gauche », 2007.
Sans l’autre, je ne suis rien.
Mon ignorance me rend dépendant de toute personne qui m’entoure.
Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, « Rapport et projet de décret pour l’organisation générale de l’instruction publique », 1792.
Être heureux, c’est gagner 10$ de plus que son beau-frère.
Ils ont donné aux pères une grande autorité sur leurs enfants : rien ne soulage plus les magistrats ; rien ne dégarnit plus de tranquillité dans un État, où les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois.
Montesquieu, Lettres persanes (1721), lettre 129.
Les idées qui circulent sont celles qui sont favorables aux puissants du moment. Pourtant, les simples sujets feraient bien de faire circuler eux-mêmes les idées capables de les libérer.
La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent.
Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 24 juin 1793, article 9.
Un délit généralisé devient bientôt un droit.
Gustave Le Bon (1841-1931), « Aphorismes du temps présent ».
Voilà bien la question : il y avait autrefois des passions dangereuses, il n’y en a plus. Ces emportements, ces rages, ces enthousiasmes, ces convoitises, jaillissaient périodiquement du désastre des fins de civilisations et, aux temps où la raison ne s’était pas encore perdue, elles étaient le ferment de nouvelles stratégies pour construire de nouveaux mondes.
Que sont devenues ces passions capables de s’inventer des armes ? Elles se sont laissé piéger par des mirages, et nous rêvons maintenant devant des jeux indignes. […] Le silence de la raison nous a donc conduits au sommeil de l’Histoire et à ce précipice. […] Ainsi, avec le détournement des passions, les pièges, les leurres et les mirages, on peut bien dire que c’est le prolétariat qui a disparu du monde. Ceux qui avaient annoncé cet effacement comme un heureux effet de la civilisation marchande n’avaient pas menti : à la surface lisse du présent, rien ne paraît aujourd’hui de ce qui inquiétait tant les anciennes classes dirigeantes.
Michel Bounan, « La vie innommable » (1993).
Les dindons vivent en troupe et le lion vit seul dans le désert.
Alfred de Vigny, cité par Vergès sur RMC dans les Grandes gueules.
L’appareil d’État, qui comprend armée, police et justice, est l’instrument avec lequel une classe en opprime une autre.
Mao Tsé-Toung, « La situation et notre politique après la victoire », 1945.
Les « pauvres gens » sont perdus s’ils jouent le jeu de la connivence.
Jacques Vergès, « De la stratégie judiciaire », 1968.
La civilisation occidentale est une avalanche d’articles de luxe, élaborés par des parasites, destinés à être consommés par des oisifs.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2000.
« Dignité de l’homme », « grandeur de l’homme », « droits de l’homme », etc. Hémorragie verbale que la simple vue de notre visage, le matin dans le miroir, quand nous nous rasons, devrait tarir aussitôt.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1194.
Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable.
Raymond Aron.
[? Préférable et détestable POUR QUI ? ÉC. ]
C’est en gardant le silence, alors qu’ils devraient protester, que les hommes deviennent des lâches.
Abraham Lincoln.
Les grosses âneries ne peuvent être dites qu’en place publique.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2101.
Les convictions des autres ne dérangent pas ceux qui ne doutent pas.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2106.
Le véritable objectif de la Banque centrale européenne, c’est d’éviter les hausses de salaires.
Patrick Artus, Note Natixis du 4 juin 2010.
Pour la liberté d’expression et le libre examen :
Si l’on y fait attention, l’on trouvera qu’il ne peut point y avoir de livre vraiment dangereux. Qu’un écrivain vienne nous dire que l’on peut assassiner ou voler, on n’en assassinera et l’on n’en volera pas plus pour cela, parce que la loi dit le contraire. Il n’y a que lorsque la religion et le zèle diront d’assassiner ou de persécuter que l’on pourra le faire, parce qu’alors on assassine impunément ou de concert avec la loi, ou parce que dans l’esprit des hommes la religion est plus forte que la loi et doit être préférablement écoutée. Quand les prêtres excitent les passions des hommes, leurs déclamations ou leurs écrits sont dangereux parce qu’il n’existe plus de frein pour contenir les passions sacrées qu’ils ont excitées, et parce que les dévots n’examinent jamais ce que disent leurs guides spirituels.
Il n’y a que l’imposture et la mauvaise foi qui puissent craindre ou interdire l’examen. La discussion fournit de nouvelles lumières au sage, elle n’est affligeante que pour celui qui veut d’un ton superbe imposer ses opinions ou pour le fourbe qui connaît la faiblesse de ses preuves, ou pour celui qui a la conscience de la futilité de ses prétentions. L’esprit humain s’éclaire même par ses égarements, il s’enrichit des expériences qu’il a faites sans succès, elles lui apprennent au moins à chercher des routes nouvelles.
Haïr la discussion, c’est avouer qu’on veut tromper, qu’on doute soi-même de la bonté de sa cause, ou qu’on a trop d’orgueil pour revenir sur ses pas.
Les privilèges, les prérogatives, les exemptions, accordés en tout pays à quelques citoyens favorisés, et refusés à tous les autres, tendent visiblement à détruire le respect pour les lois et à éteindre dans les esprits les idées de l’équité. Quelles idées de justice peut avoir un citoyen qui voit que les lois qui châtient le faible ne sont point faites pour les grands ?  »
Paul-Henri Thiry d’Holbach, « Essai sur les préjugés ; ou De l’influence des opinions sur les mœurs &amp ; sur le bonheur des hommes », 1770.
Nous connaissons tous le parvenu qui s’enrichit. Il est gonflé presque toujours par l’orgueil de la fortune et le mépris du pauvre. « En montant à cheval, dit un proverbe turkmène, le fils ne connaît plus son père ! » — « En roulant dans un char, ajoute la sentence hindoue, l’ami cesse d’avoir des amis. »
Mais toute une classe qui parvient est bien autrement dangereuse qu’un individu : elle ne permet plus à ses membres isolés d’agir en dehors des instincts, des appétits communs ; elle les entraîne tous dans la même voie fatale. L’âpre marchand qui sait « tondre un œuf » est redoutable ; mais que dire de toute une compagnie d’exploitation moderne, de toute une société capitaliste constituée par actions, obligations, crédit ?
Comment faire pour moraliser ces paperasses et ces monnaies ? Comment leur inspirer cet esprit de solidarité envers les hommes qui prépare la voie aux changements de l’état social ? Telle banque composée de purs philanthropes n’en prélèverait pas moins ses commissions, intérêts et gages : elle ignore que des larmes ont coulé sur les gros sous et sur les pièces blanches si péniblement amassés, qui vont s’engouffrer dans les coffres forts à chiffres savants et à centuple serrure.
On nous dit toujours d’attendre l’œuvre du temps, qui doit amener l’adoucissement des mœurs et la réconciliation finale ; mais comment ce coffre-​il, comment s’arrêtera le fonctionnement de cette formidable mâchoire de l’ogre, broyant sans cesse les générations humaines ?
Oui, si le capital, soutenu par toute la ligue des privilégiés, garde immuablement la force, nous serons tous les esclaves de ses machines, de simples cartilages rattachant les dents de fer aux arbres de bronze ou d’acier ; si aux épargnes réunies dans les coffres des banquiers s’ajoutent sans cesse de nouvelles dépouilles gérées par des associés responsables seulement devant leurs livres de caisse, alors c’est en vain que vous feriez appel à la pitié, personne n’entendra vos plaintes.
Le tigre peut se détourner de sa victime, mais les livres de banque prononcent des arrêts sans appels ; les hommes, les peuples sont écrasés sous ces pesantes archives, dont les pages silencieuses racontent en chiffre, l’œuvre impitoyable. Si le capital devait l’emporter, il serait temps de pleurer notre âge d’or, nous pourrions alors regarder derrière nous et voir, comme une lumière qui s’éteint, tout ce que la terre eut de doux et de bon, l’amour, la gaieté, l’espérance. L’Humanité aurait cessé de vivre.
Élisée Reclus, « Écrits sociaux » (1851-1904), éd. Héros-Limite, Feuilles d’herbes (2012), p 84.
« Le jour viendra peut-être où le reste de la création animale obtiendra ces droits que seule la main de la tyrannie a pu lui refuser. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours aux caprices d’un bourreau.
On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.
Et quel autre critère devrait-on prendre pour tracer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être la faculté de discourir ? Mais un cheval ou un chien adultes sont incomparablement plus rationnels, et aussi ont plus de conversation, qu’un nourrisson d’un jour, d’une semaine ou même d’un mois. Et s’il en était autrement, qu’est-ce que cela changerait ?
LA QUESTION N’EST PAS : « PEUVENT-ILS RAISONNER ? », NI : « PEUVENT-ILS PARLER ? », MAIS : « PEUVENT-ILS SOUFFRIR ? »
Jeremy Bentham (1748-1832), « Introduction to the Principles of Morals and Legislation » (1789).
À la guerre, le déshonneur n’existe pas, sauf pour le vaincu.
Jean Bacon, « Les saigneurs de la guerre ».
Le comportement du soldat doit avoir pour modèle celui du rat : doux et compréhensif avec les membres de son groupe, cruel et féroce envers tout individu étranger.
Jean Bacon, « Les saigneurs de la guerre », p.213.
On ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne.
Spinoza, « Éthique » III.
C’est le désir qui produit la valeur, pas l’inverse.
France, pays des droits de l’homme… d’affaires.
Mon chien est un journaliste professionnel : il renifle une crotte pendant 30 secondes et puis il pisse dessus pendant deux minutes.
José Arthur, « Les pensées ».
La confession généreuse et libre énerve le reproche et désarme l’injure.
Montaigne, « Essais », 1588.
Aucun juste ne s’est jamais enrichi rapidement.
Proverbe multi centenaire.
Dans une lettre ouverte publiée dans Le Rappel, le 25 juillet 1880, [Lissagaray] s’adresse aux deux amis qui ont accepté d’être ses témoins dans un duel avec un journaliste du Figaro :
« Je vous remercie de m’avoir aidé à mettre en pleine lumière l’ineffable lâcheté de nos insulteurs de la presse pendant neuf années. Les mêmes qui se sont faits les chiens de Galliffet [le général commandant la répression] pendant le sac de Paris, dénonçant les survivants, achevant les blessés, bavant sur les morts, […] les mêmes qui pendant neuf ans, ont entassé les ordures sur les déportés et les proscrits […] Voilà la canaille littéraire qui, pendant tant d’années, seule maîtresse des journaux et des librairies, a fait la légende des choses et des hommes de la Commune. »
Et dans cette « canaille littéraire », on ne trouvait pas seulement des journalistes mais aussi des noms qui comptaient dans les belles-lettres, de Flaubert à Zola, des Goncourt à Maupassant, Barbey d’Aurevilly ou Alphonse Daudet.
C’est pour rétablir la vérité que Lissagaray se fait historien :
« Le temps presse — écrit-il dans la préface de la première édition de son (1876) — les victimes glissent dans la tombe ; les perfidies libérales menacent de surpasser les calomnies usées des monarchistes. » Et lors de la deuxième édition (1896), dans la préface intitulée « Pour qu’on sache », les actes, écrit-il, vont parler, « résumés par un ancien combattant sans doute, mais qui n’a été ni membre, ni officier, ni fonctionnaire, ni employé de la Commune, un simple du rang qui a connu les hommes de tous les milieux, vu les faits, traversé les drames, qui pendant de longues années a recueilli, vanné les témoignages, sans autre ambition que d’éclairer pour la génération nouvelle le sillon sanglant tracé par son aînée. »
Éric Hazan, décrivant sur son blog le livre épatant de Prosper-Olivier Lissagaray : « Histoire de la Commune de 1871 ».
Les lois sont comme les toiles d’araignées : les simples moucherons et les petits papillons y sont pris ; les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers.
François Rabelais, « Gargantua », 1534.
La peau de la tomate maintient la tomate dans sa peau.
Nathalie Quintane, « Remarques », 1997.
Cet (sic) que les Anglais prétendent leur être singulier et qu’on pourrait leur abandonner, sans que, pour cela, ils en fussent là où ils croient. Cet « humour » est à peu près ce que fait le diseur de bon mots chez les Français et précisément ce que nous appelons . Mais sans nous arrêter à la signification du mot, il me paraît qu’ils entendent par là une certaine fécondité d’imagination qui, d’ordinaire, tend à renverser les idées des choses, tournant la vertu en ridicule et rendant le vice agréable.
Béat-Louis de Muralt, « Les mots des Anglais », p 63.
Aucune république véritable ne peut se fonder sur des bases impérissables qu’en adoptant et suivant rigoureusement la maxime de Blanqui : ni Dieu, ni Maître !
Ferdinand Buisson, 1898.
La Terreur est l’accomplissement de la « loi du mouvement ».
Hannah Arendt.
Économistes, encore un effort pour être républicains !
Jacques Sapir, « Les économistes contre la démocratie. Pouvoir, mondialisation et démocratie », 2002.
Triste peuple qui a besoin de héros.
Berthold Brecht.
Peu de gens aujourd’hui défendent cette grande hypocrisie : on prétend aider les pays sous-développés alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des pays industrialisés avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres marchés.
Ces politiques sont de nature à rendre les riches encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres — et plus furieux.
Joseph Stiglitz, « La grande désillusion », 2002.
Avant, les événements qui se déroulaient n’étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres.
Historien grec, 2 siècle avant JC :o)
Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale.
C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, messieurs, que je vote en faveur du libre-échange.
Karl Marx, « Discours sur le libre-échange » prononcé devant l’Association démocratique de Bruxelles, le 7 janvier 1848.
Le bourgeois livre le pouvoir pour sauver son argent ; puis il livre son argent pour sauver sa peau ; et finalement on le pend.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2115.
À rebrousse-poil et à contretemps, toujours.
Daniel Bensaïd.
Madoff, l’émonctoire de toutes les colères, un dérivatif profond, le moyen le plus sûr de ne pas laisser voir les causes profondes du mal de la dérégulation financière.
Frédéric Lordon, Arrêt sur Images, 2009.
La neutralisation des procédures que permet le tirage au sort a souvent pour but de supprimer la compétition, d’éviter le conflit d’intérêts. Le tirage au sort étant un mécanisme instantané, il supprime les diverses manœuvres qui précèdent habituellement la plupart des autres formes de désignation : déclarations, communications, jeux d’influence et tout autre stratégie ouverte ou cachée. La notion de transparence (ou d’opacité) n’a plus de sens quand on recourt au tirage. Le recours au tirage au sort annihile les ambitions extraordinaires et impose le sens ordinaire des responsabilités. Les effets qui sont recherchés sont, en fait, des non effets. Tout ce qui relève de l’intrigue et de la compétition est supprimé par le tirage dès lors qu’il est programmé.
Gil Delannoi, « Le retour du tirage au sort en politique », décembre 2012.
Les avantages et inconvénients du tirage au sort dans la littérature politique
La question du tirage au sort occupe les théoriciens au moins depuis Aristote. Ce fut un sujet de controverses passionnées dans les républiques italiennes du Quattrocento.
Justice by Lottery », Barbara Goodwin résume très bien la question, en relevant notamment les avantages du tirage au sort généralement admis :
– un choix qui, échappant à toute intention, empêche la corruption (sauf fraude dans le mécanisme) ;
– personne n’est responsable, ne peut être blâmé ou loué pour le choix ;
– personne ne peut tirer vanité d’avoir été choisi ;
– personne n’a la charge de choisir ;
– tous les participants sont mis sur pied d’égalité ;
– la procédure est impartiale et équitable ;
– si la procédure peut être répétée de nombreuses fois, le fait même d’être choisi ne produit pas une forte inégalité entre les sélectionnés et ceux qui ne le sont pas.
J’ajoute à cette liste que la procédure du tirage au sort est facile, rapide, économique. Elle ne coûte pas cher, que ce soit en énergie, en moyens matériels ou en longueur de temps.
Barbara Goodwin relève aussi des inconvénients au tirage au sort :
– ce type de choix est indifférent aux besoins des personnes ;
– il ignore les mérites ;
– il expose les personnes à un haut degré de risque et d’incertitude ;
– il néglige la liberté individuelle et supprime la délibération ;
– il retire de la dignité aux personnes en les réduisant à n’être qu’une sorte de numéro ;
– il casse les élites et les traditions ;
– il entrave le contrôle des gouvernés par les gouvernants ;
– il crée une égalité artificielle.
Ces deux sommes sont précieuses car elles résument bien plusieurs siècles de discussion. On ne saurait pourtant en rester là, parce que la généralité de cette synthèse ignore la souplesse du tirage au sort. Ce qui est dit là est juste tant que l’on reste sur ce registre du général. Tirer au sort est en général plus égalitaire et plus impartial. Mais la diversité, la contradiction même des causes et des effets du tirage est infiniment plus complexe que ce qui apparaît dans ce premier tableau. Toutes les variations possibles de la procédure ouvrent un champ d’application très vaste et très varié. Ces variations potentielles résultent de toutes les conditions préalables et postérieures au simple mécanisme du tirage qui restent à définir dans chaque cas. Elles modifient considérablement les caractères généraux dans un sens ou dans un autre.
Gil Delannoi, « Le retour du tirage au sort en politique », décembre 2012.
Toute action des pouvoirs publics doit être au grand jour, de façon qu’on puisse la contrôler. Vous accusez un homme ; vous dites que vous avez des preuves contre lui, mais que vous ne pouvez pas les produire ; eh bien, vous êtes des calomniateurs, et lui est innocent ; c’est ainsi que nous définissons l’innocence et la calomnie ; ce qui ne peut pas devenir un fait juridique n’est rien du tout. Ceux qui ne veulent pas accepter ces règles du droit sont des ennemis publics. Ils oublient que la sécurité des individus est la loi suprême.
Alain, « Propos d’un Normand » II, p 207, 23 juin 1908.
Dans un État, les citoyens ne peuvent pas honorer les richesses et en même temps acquérir la tempérance convenable ; ils sont forcés de négliger l’un ou l’autre.
Platon, « République », livre VIII, 555b 558b, trad. Baccou.
Pensant la démocratie à partir de l’oligarchie, Platon déplace la problématique de la question du pouvoir vers celle de la richesse : la démocratie est prise du pouvoir par les « pauvres ». Des deux sens que le grec donne au mot démos — le peuple dans son ensemble et les non-possédants —, c’est au second que Platon rattache la démocratie.
Bruno Bernardi, « La démocratie », p 58.
Quelqu’un vantait le courage de Socrate, qui, dans une affaire où les Athéniens avaient été battus, avait fait à lui tout seul une honorable retraite, pendant que les autres s’enfuyaient comme des lapins. Socrate, en entendant ces éloges, se mit à rire, et dit : « Tu me crois courageux ; en réalité je le fus moins, ce jour-là, que tous ceux qui s’enfuyaient. Car j’estime qu’il faut avoir un fier mépris du danger pour jeter ses armes quand on est serré par l’ennemi, et lui offrir son dos comme une cible ; pour moi, en faisant face à ceux qui me poursuivaient, en ouvrant bien les yeux, en fronçant les sourcils, et en m’escrimant de mon mieux, j’étais à ce qu’il me semble poussé par la peur ; et je ne vois pas en quoi celui qui se cache le mieux qu’il peut, derrière son bouclier s’il ne trouve pas d’autre défense, est plus courageux que celui qui se jette dans la déroute les yeux fermés, comme dans un gouffre. Je vois seulement que l’un de ces deux hommes est plus ingénieux que l’autre. »
En entendant cet étrange discours sur le courage, les jeunes gens qui étaient là restaient comme engourdis ; il leur semblait que toutes leurs notions familières s’étaient envolées de leurs têtes. Tel était l’effet que produisait presque toujours Socrate, par ses discours subtils ; aussi l’avait-on surnommé la Torpille. Mais un homme sérieux se leva et montrant le poing à Socrate, il s’écria : « De quel droit jettes-tu au feu les fleurs et les fruits que portent tes actions ? Pourquoi rabaisses-tu tes vertus au niveau des vices les plus honteux ? Sois donc simple, et laisse parler ceux qui font ton éloge ; car la cité n’a pas besoin seulement de bonnes actions ; les discours enthousiastes ne lui sont pas moins utiles. Pourquoi jouer sur les mots ? Pourquoi, semblable à l’ivrogne qui a mis sa tunique à l’envers, pourquoi mets-tu les discours à l’envers ? Ne vois-tu pas quelles excuses tu prépares aux lâches qui iront se cacher au fond des caves, en compagnie des femmes et des enfants, pendant que les autres combattront sur les remparts ? Il vaudrait bien mieux, Socrate, que tu aies fui ce jour-là, et que tu n’aies point parlé aujourd’hui. Ta modestie ironique nous fait plus de mal que ton courage ne nous a fait de bien. Tu agis comme un bon citoyen en toutes choses ; mais tu penses sans respect, et tu parles sans respect ; ton intelligence corrompt toutes tes vertus ; tu obéis aux dieux, mais tu ne crois pas aux dieux ; tu es courageux, et tu n’admires pas le courage. Tu mourrais froidement pour la patrie ; mais tu mourrais de meilleur cœur pour soutenir un de tes paradoxes. Tu nous jettes ton dévouement sans amour, comme on jette un os à un chien. Tes vertus se moquent de la vertu. Crains la juste colère des Dieux. » Socrate tomba dans une méditation sans fond. Déjà, dans la prison, l’esclave broyait la ciguë.
Alain, « Propos d’un Normand » II, p 146, 1 mars 1908.
Maximes de la sagesse divine
1. – Le matelot est assailli par la tempête ; le mineur vit entre le grisou et les éboulements, l’ouvrier se meut au milieu des roues et des courroies de la machine de fer ; la mutilation et la mort se dressent devant le salarié qui travaille : le capitaliste qui ne travaille pas est à l’abri de tout danger.
2 – Le travail éreinte, tue et n’enrichit pas : on amasse de la fortune, non pas en travaillant, mais en faisant travailler les autres.
3 – La propriété est le fruit du travail et la récompense de la paresse.
4 – On ne tire pas du vin d’un caillou, ni des profits d’un cadavre : on n’exploite que les vivants. Le bourreau qui guillotine un criminel fraude le capital d’un animal à exploiter.
5 – L’argent et tout ce qui rapporte n’ont point d’odeur.
6 – L’argent rachète ses qualités honteuses par sa quantité.
7 – L’argent tient lieu de vertu à celui qui possède,
8 – Un bienfait n’est pas un bon placement portant intérêt.
9 – En se couchant mieux vaut se dire j’ai fait une bonne affaire qu’une bonne action.
10 – Le patron qui fait travailler les salariés quatorze heures sur vingt-quatre ne perd pas sa journée.
11 – N’épargne ni le bon, ni le mauvais ouvrier, car le bon comme le mauvais cheval a besoin de l’éperon.
12 – L’arbre qui ne donne pas de fruits doit être arraché et brûlé ; l’ouvrier qui ne porte plus de profits doit être condamné à la faim.
13 – L’ouvrier qui se révolte, nourris-le avec du plomb.
14 – La feuille du mûrier prend plus de temps à se transformer en satin que le salarié en capital.
15 – Voler en grand et restituer en petit, c’est la philanthropie.
16 – Faire coopérer les ouvriers à l’édification de sa fortune, c’est la coopération.
17 – Prendre la plus grosse part des fruits du travail, c’est la participation.
18 – Le capitaliste, libertaire fanatique, ne pratique par l’aumône ; car elle enlève au sans-travail la liberté de mourir de faim.
19 – Les hommes ne sont rien de plus que des machines à produire et à consommer : le capitaliste achète les uns et court après les autres.
20 – Le capitaliste à deux langues dans sa bouche, l’une pour acheter et l’autre pour vendre.
21 – La bouche qui ment donne la vie à la bourse.
22 – La délicatesse et l’honnêteté sont les poisons des affaires.
23 – Voler tout le monde ce n’est voler personne.
24 – Démontre que l’homme est capable de dévouement ainsi que le caniche, en te dévouant à toi-même.
25 – Méfie-toi du malhonnête homme, mais ne te fie pas à l’homme honnête.
26 – Promettre prouve de la bonhomie et de l’urbanité, mais tenir sa promesse dénote de la faiblesse mentale.
27 – Les pièces de monnaie sont frappées à l’effigie du souverain ou de la République, parce que, comme les oiseaux du ciel, elles n’appartiennent qu’à celui qui les attrape.
28 – Les pièces de cent sous se relèvent toujours après être tombées, même dans l’ordure.
29 – Tu t’inquiètes de beaucoup de choses, tu te crées bien des soucis, tu t’efforces d’être honnête, tu ambitionnes le savoir, tu brigues les places, tu recherches les honneurs ; et tout cela n’est que vanité et pâture de vent ; une seule chose est nécessaire : le Capital, encore le Capital.
30 – La jeunesse se fane, la beauté se flétrit, l’intelligence s’obscurcit, l’or, seul, ne se ride, ni ne vieillit.
31 – L’argent est l’âme du capitaliste et le mobile de ses actions.
32 – Je le dis en vérité, il y a plus de gloire à être un portefeuille bourré d’or, et de billets de banque, qu’un homme plus chargé de talents et de vertus que l’âne portant des légumes au marché.
33 – Le génie, l’esprit, la pudeur, la probité, la beauté n’existent que parce qu’ils ont une valeur vénale.
34 – La vertu et le travail ne sont utiles que chez autrui.
35 – Il n’y a rien de meilleur pour le capitaliste que de boire, manger et paillarder : c’est aussi ce qui lui restera de plus certain quand il aura terminé ses jours.
36 – Tant qu’il demeure parmi les hommes qu’éclaire et que réchauffe le soleil, le capitaliste doit jouir, car on ne vit pas deux fois la même heure et on n’échappe pas à la méchante et à la vilaine vieillesse qui saisit l’homme par la tête et le pousse dans le tombeau.
37 – Au sépulcre où tu vas, tes vertus ne t’accompagneront pas ; tu ne trouveras que des vers.
38 – Hors un ventre plein et digérant gaillardement et des sens robustes et satisfaits, il n’y a que vanité et rongement d’esprit.
Paul Lafargue, « La religion du capital » (1887).
Critique de l’Université par un (formidable) professeur de Terminale :
Monsieur Toto est bachelier ; il a même attrapé une mention, sans trop de peine. Tout gonflé de cette première victoire, il se frotte d’huile et s’entraîne déjà pour d’autres combats ; il me confie qu’il pense à la licence es lettres ; déjà il organise le travail des vacances et porte sa tête comme un coffret à reliques. On n’entre pas dans l’Enseignement supérieur comme l’âne au moulin.
Je lui dis : « Ami Toto, ne te frappe pas. Tu crois que tes peines commencent. Elles sont finies. Le baccalauréat était une rude épreuve ; il te fallait le beau courage de la jeunesse pour oser seulement l’affronter. On te demandait de savoir tout, sciences et lettres, d’écrire sur tout, de parler sur tout. Je t’ai vu sauter d’une réponse à l’autre, comme un écureuil dans un arbre agité par le vent ; c’est un joli travail, que tu ne saurais plus faire dans un an. En prenant de l’âge, on s’alourdit.
« Mais aussi, c’est fini de l’acrobatie et des dislocations ; on va te demander maintenant d’être un homme. Ne t’effraye pas, ce n’est pas trop difficile ; il ne s’agit que d’être poli et ponctuel, et de savoir supporter l’ennui. Tu auras une liste de livres, sur lesquels tu devras parler et écrire. Chacun de ces livres te sera expliqué par un homme méticuleux, qui ne te laissera rien à inventer, et qui, au surplus, répétera cent fois la même chose ; si, sur cent fois, tu l’écoutes trois fois, tu es sauvé. Garde-toi seulement d’oublier l’heure du cours : ces hommes respectables ont peu d’élèves, et ils les aiment comme leurs enfants. Sois donc présent, hoche souvent la tête, griffonne des notes, et souris aux bons endroits.
« Mais, fais mieux encore. Va les voir chez eux ; demande-leur des « directions » ; ne réfléchis pas d’avance à ce que tu diras ; c’est bien inutile ; ils parleront tout le temps ; d’un mot, sois disciple, et ton maître te reconnaîtra le jour de l’examen. Ce même homme, que tu as vu solennel, froid, ennuyé, quand tu passais ton baccalauréat, tu le verras bonhomme et tout épanoui quand tu seras candidat à la licence, et vous continuerez, par-dessus la table de chêne, la conversation commencée chez lui. Et ne crains pas de te tromper ; il ne fera qu’en rire. Qui est-ce qui ne se trompe pas ? À partir de maintenant, ami Toto, il n’y a plus rien à redouter pour toi que les fautes contre la bienséance.
« Quand tu sauras respecter les puissances, subir l’autorité, écouter, discuter pour la forme, changer d’avis quand il le faudra, et dire adieu à ton insolente jeunesse, tu seras mûr pour instruire les autres, et leur passer le brillant flambeau des Lettres et des Arts, que tu auras reçu de tes maîtres. Car c’est peu de savoir ; il faut être cultivé et avoir du goût ; il faut perdre l’habitude d’inventer en parlant et d’élever des raisons contre la coutume. Et cela vient comme la foi, en pratiquant. Apprête-toi donc à répéter des prières et à bien servir la messe en Sorbonne ; après cela, tu la diras. Ton enfance est finie ; apprends maintenant ton métier d’homme. »
Alain, « Propos d’un Normand » II, p 227, le 5 août 1908.
Si nous acceptons que le peuple puisse choisir entre des bons et des mauvais leaders, nous devons alors admettre qu’il peuvent aussi choisir entre de bonnes et de mauvaises lois.
Carol Carlton.
Je crois que la principale erreur de notre temps, c’est de chercher en toute chose la vitesse. Non seulement la vitesse use les machines et consomme du charbon bien plus vite qu’elle ne multiplie les produits, ce qui fait qu’elle nous appauvrit, mais aussi elle abrutit les gens, qui seront bientôt conduits, par ce train des affaires, à la stupidité diligente des abeilles.
Suivez-les. Ils se lèvent en courant ; ils se jettent de l’eau sur le corps et du café brûlant dans l’estomac ; ils courent dans l’escalier ; ils courent dans la rue ; ils montent dans le tramway comme à l’assaut, et, pendant que le moteur ronfle et que la roulette du trolley crache des flammes crépitantes, ils se précipitent sur le journal et le dévorent, comme s’ils voulaient rattraper aussi les événements ; en cinq minutes, ils ont lu six pages ; leurs yeux embrassent dix lignes à la fois ; pendant le même temps, le tramway a bondi d’un carrefour à l’autre ; il s’arrête en grinçant, car il faut user très vite cette vitesse qui coûte si cher ; ils descendent et s’enfuient vers leur travail ; ils vont tout à l’heure surveiller des métiers, taper sur une machine à écrire, parce que la plume va trop lentement, hurler au téléphone, parce que les lettres arrivent trop tard. Ainsi jusqu’au soir, et encore le lendemain.
Il y avait pourtant des choses à voir à toute heure ; car les saisons vont leur petit train, comme au temps des rois fainéants. Ce matin, un gai soleil dorait les toits de la ville ; les collines qui ferment les rues étaient enveloppées d’une vapeur bleue ; une giboulée séchait entre les pavés ; les flaques d’eau brillaient comme des diamants ; quelque chien philosophe trottait, la queue en l’air ; quelque pigeon roucoulait ; quelque chat cherchait sa route dans les gouttières, comme une petite maîtresse après la pluie ; mais qu’ont-ils pu voir, ces hommes-abeilles, qui vont droit au but, en ronflant comme des projectiles ?
Ainsi les yeux ne voient plus les choses ; ils ne voient que des résumés des choses, dans les journaux et dans les livres ; les hommes avalent l’univers en pilules, et la science en comprimés. Ils ne parlent plus, ils récitent. Les phrases sont frappées comme des monnaies et circulent de même. Celui qui essaie de réfléchir semble aussi enfant que celui qui voudrait troquer du blé contre du vin, au lieu de feuilleter le catalogue de son épicier. Nous pensons en course, sur circuit préparé. Si l’on veut vivre une vie humaine, et savoir comment le monde est fait, je crois bien qu’il faudra s’établir mendiant.
Alain, « Propos d’un Normand » II, p 161, le 17 mars 1908.
Lire l’Oraison funèbre de Périclès deviendra une sorte de consolation de moine médiéval perdu au milieu des barbares.
Cornélius Castoriadis, 13 mars 1985, « Thucydide, la force et le droit », p 224.
La propriété est impossible parce qu’elle est la négation de l’égalité.
Toute l’économie mondiale dépend du consommateur : s’il cesse de dépenser de l’argent qu’il n’a pas pour des choses dont il n’a pas besoin, nous courrons à notre perte.
Bill Bonner, auteur, éditeur et billetiste spécialisé en économie et finance.
Ainsi la rivalité, dans les conditions de la vie rapace, a débouché d’une part sur une forme de mariage à base de coercition, et d’autre part sur la coutume de posséder.
Thorstein Veblen, « Théorie de la classe de ceux qui ne font rien » (ou « Classe improductive », souvent traduit improprement « Classe des loisirs »), 1899.
La critique de la propriété est au cœur de l’analyse économique libertaire. C’est sur elle qu’elle s’est historiquement appuyée, c’est par elle que tout a commencé. Or que reproche Proudhon à la propriété ? C’est d’être en opposition directe avec le travail. Alors que la richesse, l’utilité sociale , la production viennent du travail, la propriété ne produit rien (d’autre qu’un intérêt payé au propriétaire) ;alors que le travail est équilibré par son produit, la propriété n’est équilibrée par rien ; alors que la richesse s’accroît par l’intensification de la force de production du travail, la propriété n’accroît aucunement la force productive ;alors que le travail se nourrit de ce qu’il produit, la propriété qui se nourrit d’un intérêt (sous forme de loyer, d’aubaine ou de fermage) étrangle le travailleur et finalement le tue ;alors que le travail donne accès à une part proportionnée de la richesse sociale, la propriété envahit tout ; alors que le travail consomme de manière productive, utile, en favorisant la production, la propriété consomme de façon destructive, inutile (elle thésaurise son intérêt). De même, alors que tout droit s’équilibre par sa satisfaction, le droit de propriété tombe dans une régression à l’infini, demande toujours plus d’intérêt ; enfin, alors que le travail trouve sa force dans la nécessité même, la propriété se maintient par la force extérieure, celle du propriétaire qui s’impose face aux autres propriétaires ou à ses débiteurs. C’est pour toutes ces raisons, parce qu’il est inégalitaire, injuste, déséquilibré, que Proudhon conclut à l’impossibilité logique du système propriétaire. Proudhon choisit le travail contre la propriété et bientôt choisira le travail contre le capital.
Philippe et Michael Paraire, « La Révolution libertaire, 140 textes choisis de Proudhon, Bakounine et Kropotkine », Éd. de l’Épervier 2010.
Le système bancaire n’implique pas la fraude : tout le système est une fraude.
Tim Madden, historien du système monétaire.
Dans la mentalité rapace, travailler, c’est être faible et assujetti à un maître ; c’est donc une marque d’infériorité ; par conséquent, on tient le travail pour indigne d’un homme accompli. Cette tradition a fait ressentir le travail comme dégradant, et cette tradition ne s’est jamais éteinte.
Thorstein Veblen, « Théorie de la classe de ceux qui ne font rien » (ou « Classe improductive », souvent traduit improprement « Classe des loisirs »), 1899.
En formant un tempérament, l’habitude de vivre en rapace offre à l’individu un atout pour survivre et pour vivre pleinement en régime de rivalité ; de même il favorise la survie et la réussite du groupe, si la vie collective est avant tout une concurrence hostile avec d’autres groupes. Or la vie économique a évolué dans les sociétés industriellement avancées ; elle en est même arrivée à un tournant. L’intérêt général ne coïncide plus avec les intérêts qui poussent l’individu dans la voie de la rivalité. Quand on les considère en corps, on voit que ces sociétés sont en mesure de mettre un terme à toute concurrence en fait de ressources ou de droit à la vie — pour autant que leurs classes dirigeantes, en conservant leurs penchants prédateurs, n’entretiennent pas la tradition de guerre et de rapine.
Thorstein Veblen, « Théorie de la classe de ceux qui ne font rien » (ou « Classe improductive », souvent traduit improprement « Classe des loisirs »), 1899.
La classe de loisir se recrute aujourd’hui parmi ceux qui ont réussi dans le domaine pécuniaire. On peut donc supposer qu’en fait de particularités rapaces, ces personnes ont été mieux dotées que l’ordinaire. On entre dans la classe de loisir en passant par les activités pécuniaires ; lesquelles, par sélection et adaptation, ne laissent accéder aux plus hauts paliers que certains lignages ; ceux-là même qui, mis à l’épreuve, ont montré des dons de rapace et ont survécu grâce à leurs aptitudes pécuniaires. […]
À la vérité, cette opération de tri dure depuis toujours. Elle est aussi ancienne que la rivalité pécuniaire, disons donc aussi ancienne que la classe de loisir faite institution. C’est le critère de sélection qui n’a pas toujours été le même, et le tri qui n’a donc pas toujours donné les mêmes résultats.
Au début du stade barbare, c’est-à-dire au stade prédateur proprement dit, l’aptitude se jugeait tout naïvement sur la prouesse. Pour être digne d’entrer dans la classe, le candidat devait posséder plusieurs dons : le dévouement exclusif au clan, l’aspect imposant, la férocité, le mépris des scrupules, l’acharnement. C’étaient là des vertus essentielles à qui voulait accumuler des richesses et en jouir. L’assise économique de la classe de loisir était la possession des richesses ; elle le resta, mais les méthodes d’accumulation allaient changer, et d’autres dons allaient être nécessaires pour conserver l’acquis.
Dès ce début de l’époque barbare, la sélection dégageait les caractères dominants de la classe de loisir, audacieuse dans l’offensive, vigilante dans le respect du rang et sans gêne dans le recours à la fraude. Les membres de la classe occupaient leur position par bénéfice de prouesse.
Dans la période tardive de barbarie, sous le régime de rang devenu quasi pacifique, la société allait se faire à des méthodes plus rassises. L’agression pure et simple, la violence effrénée allaient céder largement la place à l’habileté, à la sagacité, à la chicane. Ainsi la classe de loisir conservait différentes sortes d’aptitudes et de penchants. L’agressivité impérieuse, et tout ce qui s’appesantit avec elle, et le sentiment du rang, inflexible et sans pitié, comptaient toujours parmi les plus magnifiques attributs de la classe.
Ils ont subsisté dans nos traditions comme les « vertus aristocratiques » exemplaires. Toutefois, il s’y associait un assortiment toujours plus large de vertus moins voyantes, comme la prévoyance, la prudence et l’esprit de chicane. Avec le temps, aux approches du stade moderne et pacifique de la culture pécuniaire, ces nouvelles aptitudes et habitudes se sont montrées relativement plus utiles aux visées pécuniaires ; elles ont eu plus de poids relatif dans le processus de sélection qui permet d’entrer et demeurer dans la classe de loisir.
Le critère de sélection s’est modifié jusqu’à ne laisser subsister que les aptitudes pécuniaires. Des vertus du rapace reste seulement l’acharnement, ou fixité d’intention, qui avait permis au barbare de supplanter le sauvage pacifique. Or, on ne saurait dire que ce trait de caractère distingue nettement l’homme arrivé, membre de la classe supérieure, du simple troupier des classes industrielles. En effet, ce dernier subit dans la vie moderne un entraînement et une sélection qui lui rendent cette faculté non moins précieuse.
Disons plutôt que l’obstination distingue les deux types déjà nommés de deux autres types : le propre-à-rien sans initiative et le délinquant de bas étage. Pour ce qui est des dispositions naturelles, l’homme de finance s’apparente au délinquant, tout comme l’homme d’industrie se compare au paresseux sans chemise et bon enfant. L’homme de finance idéal ressemble au délinquant idéal en ce qu’il convertit sans scrupules hommes et biens à ses propres fins, qu’il considère avec un mépris endurci les sentiments et aspirations d’autrui, et qu’il se soucie fort peu du résultat éloigné de ses actes ; mais il en est tout différent par le sentiment très vif qu’il a du rang social, et par la clairvoyance et l’application qu’il apporte à des visées plus lointaines.
Thorstein Veblen, « Théorie de la classe de ceux qui ne font rien » (ou « Classe improductive », souvent traduit improprement « Classe de loisir »), 1899.
Il faut du courage. Qu’est-ce que la force sans le courage ? Et si l’on demande ce qui a manqué à l’ancienne Chambre, et surtout aux radicaux, il faut répondre que c’est bien le courage. Non pas individuellement, mais collectivement. La peur se gagne ; il faut s’en garder ; il faut s’armer contre elle. Tous ces hommes de gauche sont très intelligents ; je dirais presque qu’ils le sont trop ; je veux dire par là qu’il n’y a pas équilibre entre leur culture intellectuelle et leur force d’âme. Ce sont des miroirs à idées.
Effet naturel du passage à l’irréligion. Il fallait bien arriver à régler l’esprit sur l’objet, et ainsi à perdre l’habitude de croire. Mais il est vrai aussi qu’un esprit sans croyance est comme une boussole que le plus petit changement extérieur peut dérégler. Ils attendent trop. Chacun d’eux est maintenant, je le crains, comme un enregistreur d’opinions, très sensible, trop sensible. Les voilà bientôt réunis et déjà cherchant tous ce qui va résulter de cette réunion. Chacun mesure, en somme, l’influence des autres sur lui-même, sans songer assez à l’action qu’il exercera sur les autres. Habitude de l’homme instruit, qui s’est formé à bien se représenter les réalités extérieures. Pour le manieur de choses, soit. Mais il s’agit ici d’un univers d’hommes, où chacun est comptable et responsable de l’état d’esprit commun.
C’est un mirage propre aux assemblées que chacun soit dominé par l’opinion de ses voisins. Par ce fatal mécanisme, une assemblée arrive à ne rien vouloir. Les meneurs d’hommes le savent bien. Leur argument est toujours le même, agir sur un homme par l’opinion supposée des autres, lui proposer de faire l’union, lui demander des sacrifices, et ainsi affaiblir aussitôt le peu de volonté et de courage qu’il allait mettre dans le jeu. Ne proposer que ce qui a des chances d’être accepté, voilà la mauvaise règle. Commencer par des concessions, voilà la mauvaise-tactique.
Le principal obstacle à l’initiative de chacun, c’est cette lourde masse des autres, qu’il faut remuer. Cette idée, toujours trop sensible et trop présente par le bourdonnement et la rumeur, fait oublier une autre idée pourtant bien simple et assez évidente, c’est que chacun contribue à faire cet esprit commun, à l’orienter, à le hausser. Bref une ferme volonté fait souvent sans peine le pas que l’intelligence mesureuse jugeait impossible.
Si personne n’ose affirmer la paix pour cette belle-raison que personne n’ose affirmer la paix, nous voilà dans un triste cercle. « Puis-je vouloir et espérer, au milieu de gens qui n’espèrent ni ne veulent ? » S’ils ont tous en même temps cette pensée, comment pourront-ils en sortir ? Il faut donc une obstination héroïque, et un grand effort de chacun, surtout au commencement. Mais j’entends déjà ces naïfs députés qui disent : « Que fera cette Chambre ? » comme on dit : « Pleuvra-t-il demain ? » Eh ! naïf, il s’agit maintenant de vouloir, non de savoir.
Alain, « Propos sur le pouvoir »,18 mai 1914, p 264.
Quand le pillage devient un moyen d’existence pour un groupe d’hommes qui vit au sein de la société, ce groupe finit par créer pour lui-même tout un système juridique qui autorise le pillage, et un code moral qui le glorifie.
Frédéric Bastiat (1801-1850).
L’état de droit, c’est-à-dire la politique confisquée par le juge.
Éric Desmons, « La citoyenneté contre le marché », 2009.
Nul ne peut être juge en sa propre cause, parce que son intérêt égarerait à coup sûr son jugement et corromprait, peut-être, son intégrité. Pour une raison identique et même plus puissante, une réunion d’hommes ne peut ici à la fois être juges et parties. Et pourtant, que sont les actes les plus importants de la législation, sinon des jugements véritables prononcés, non pas sur les droits d’un individu, mais sur les droits de grandes classes de citoyens ? Et que sont les législateurs de toutes les classes, sinon les avocats et les parties dans les causes qu’ils jugent ?
Madison, « Le Fédéraliste », n° X p 70.
Le régime démocratique ne peut être conçu, créé et soutenu que par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout. Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné, et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait.
Albert Camus, extrait de « Réflexions sur une démocratie sans catéchisme », in La Gauche, juillet 1948.
Le démocrate après tout est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus.
Albert Camus, extrait de « Démocratie et Modestie », in Combat, février 1947.
Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait son journal. Forcément, il est resté quelque chose de tout cela.
Il s’agit de ne jamais laisser la critique rejoindre l’insulte, il s’agit d’admettre que notre contradicteur puisse avoir raison et qu’en tout cas sa raison, même mauvaise, puisse être désintéressée. Il s’agit enfin de refaire notre mentalité politique.
Albert Camus, extraits d’une allocution prononcée à la Mutualité le 15 mars 1945 lors d’une réunion organisée par l’Amitié française.
L’actualité est exigeante et la frontière qui sépare la morale du moralisme, incertaine. Il arrive par fatigue et par oubli qu’on la franchisse. Comment échapper à ce danger ? Par l’ironie. Mais nous ne sommes pas hélas à une époque d’ironie, nous sommes encore dans le temps de l’indignation. Sachons seulement garder quoi qu’il arrive le sens du relatif et tout sera sauvé.
Albert Camus
« La justice est la souveraineté de la souveraineté. C’est pourquoi, par la justice, le faible atteint celui qui est très puissant, comme par une ordonnance royale. » [mythe hindou]
Ce qui est souverain, en fait, c’est la force, qui est toujours aux mains d’une petite fraction de la nation. Ce qui doit être souverain, c’est la justice. Toutes les constitutions politiques, républicaines et autres, ont pour unique fin — si elles sont légitimes — d’empêcher ou au moins de limiter l’oppression à laquelle la force incline naturellement. Et quand il y a oppression, ce n’est pas la nation qui est opprimée. C’est un homme, et un homme, et un homme. La nation n’existe pas ; comment serait-elle souveraine ? Ces formules vides ont fait trop de mal pour qu’on puisse leur être indulgent.
Simone Weil dans « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 86.
L’homme est un outil pour l’homme.
Éric Dupin, « Une société de chiens ».
L’élection qui désigne les gérontes, dans sa phase décisive, est puérile [par acclamation, d’après Plutarque], et magistrature la sollicite lui-même. Car ce qu’il faut c’est que celui qui est digne de la magistrature l’exerce qu’il le veuille ou non.
Mais, en fait, il est évident que le législateur agit ici comme pour le reste de cette constitution : en s’efforçant de rendre les citoyens ambitieux, il a eu recours à ce procédé [la candidature des intéressés] dans l’élection des gérontes, car personne ne solliciterait d’exercer cette magistrature s’il n’était ambitieux.
Or la plupart des injustices volontaires parmi les hommes sont le fait de l’ambition et de la cupidité.
Aristote, « Politiques » II, 9, 1271-a, GF Flammarion p 186.
Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.
Régis Debray, « Éloge des frontières », 2010.
Les liens qui libèrent
Le socialisme n’est pas seulement l’extinction de la misère, l’abolition du capitalisme et du salariat, la transformation de la propriété, la décentralisation gouvernementale, l’organisation du suffrage universel, la souveraineté effective et directe des travailleurs, l’équilibre des forces économiques, la substitution du régime contractuel au régime légal, etc., etc. Il est, dans toute la rigueur des termes, la constitution des fortunes médiocres, l’universalisation de la classe moyenne. C’est l’application, dans toutes ses conséquences, de l’ancien axiome, Suum quique, À chacun ce qui lui revient, ou comme l’a interprété la première école socialiste, À chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres : ce qui indique un juste milieu, naturel et providentiel, dans les travaux et les récompenses.
Pierre-Joseph Proudhon, « Les Confessions d’un révolutionnaire », 1849, «  ».
Il ya plus faux que le faux : c’est le mélange du vrai et du faux.
Paul Valéry.
La promptitude est l’essence de la peur.
Terrorisme de la vitesse : « ça va trop vite pour que nous n’ayons pas peur. »
Paul Viriglio.
Les pouvoirs élus ne valent pas mieux que les autres ; on peut même soutenir qu’ils valent moins. L’électeur ne saura pas choisir le meilleur financier, ni le meilleur policier. Et qui pourrait choisir ?
Dans le fait les chefs réels s’élèvent par un mélange de savoir, de ruse et de bonne chance, et aussi par l’emportement de l’ambition. Les chefs sont des produits de nature ; et l’on ne demande point s’il est juste qu’une pomme soit plus grosse qu’une autre. Un chef grossit et mûrit de même. Nous voyons partout des gros et des petits. Nous savons ce que peut faire un homme qui a beaucoup d’argent. Mais il serait absurde d’élire un homme riche, je veux dire de décider par des suffrages que cet homme aura beaucoup d’argent. L’inégalité des hommes est de nature, comme celle des pommes. Et le pouvoir d’un général d’artillerie est de même source que celui d’un financier. L’un et l’autre se sont élevés par un savoir-faire, par un art de persuader, par un mariage, par des amitiés. Tous les deux peuvent beaucoup dans leur métier, et étendent souvent leur pouvoir hors de leur métier. Ce pouvoir n’est pas donné par la masse, mais plutôt est subi et reconnu par elle, souvent même acclamé. Et il serait faible de dire qu’un tel pouvoir dépend du peuple et que le peuple peut le donner et le retirer. Dans le fait ces hommes gouvernent. Et de tels hommes sont toujours groupés en factions rivales, qui ont leurs agents subalternes et leurs fidèles sujets. C’est ainsi qu’un riche fabricant d’avions gouverne une masse ouvrière par les salaires. Toute société humaine est faite de tels pouvoirs entrelacés. Et chacun convient que les grands événements politiques dépendent beaucoup des pouvoirs réels, et de leurs conseils secrets. Il y a une élite, et une pensée d’élite ; d’où dépendent trop souvent les lois, les impôts, la marche de la justice et surtout la paix et la guerre, grave question en tous les temps, et aujourd’hui suprême question, puisque toutes les familles y sont tragiquement intéressées.
Or, ce qu’il y a de neuf dans la politique, ce que l’on désigne du nom de démocratie, c’est l’organisation de la résistance contre ces redoutables pouvoirs. Et, comme on ne peut assembler tout le peuple pour décider si les pouvoirs abusent ou non, cette résistance concertée se fait par représentants élus. Ainsi, l’opinion commune trouve passage ; et tant que les représentants sont fidèles et incorruptibles, cela suffit. Le propre des assemblées délibérantes, c’est qu’elles ne peuvent se substituer aux pouvoirs, ni choisir les pouvoirs, mais qu’elles peuvent refuser obéissance au nom du peuple. Un vote de défiance, selon nos usages politiques, ressemble à une menace de grève, menace que les pouvoirs ne négligent jamais.
D’après cette vue, même sommaire, on comprend pourquoi tous les pouvoirs réels sont opposés à ce système ; pourquoi ils disent et font dire que les représentants du peuple sont ignorants ou vendus. Mais la ruse principale des pouvoirs est de corrompre les représentants par le pouvoir même. C’est très promptement fait, par ceci, qu’un ministre des Finances, ou de la Guerre, ou de la Marine, tombe dans de grosses fautes s’il ne se laisse conduire par les gens du métier, et se trouve alors l’objet des plus humiliantes attaques ; et qu’au contraire il est loué par tous les connaisseurs et sacré homme d’État s’il prend le parti d’obéir.
C’est ainsi qu’un homme, excellent au contrôle, devient faible et esclave au poste de commandement. On comprend que les représentants, surtout quand ils ont fait l’expérience du pouvoir, montrent de l’indulgence, et soient ainsi les complices des pouvoirs réels ; au lieu que ceux qui sont réduits à l’opposition se trouvent souvent rois du contrôle, et fort gênants.
C’est pourquoi le problème fameux de la participation au pouvoir est le vrai problème, quoiqu’on ne le traite pas encore à fond. La vraie question est de savoir si un député est élu pour faire un ministre, ou pour défaire les ministres par le pouvoir de refus. Ces rapports ne font encore que transparaître. On s’étonne que le Président suprême ait si peu de pouvoir. Mais n’est-il pas au fond le chef suprême du contrôle ? Ce serait alors un grand et beau pouvoir, devant lequel tous les pouvoirs trembleraient. Ces choses s’éclairciront, en dépit des noms anciens, qui obscurcissent tout.
Alain, « Propos sur le pouvoir », novembre 1931, p 226.
Un mot abstrait est comme une boîte à double fond.
L’opinion publique des sondages constitue un artefact qui ne devient réel que parce que les acteurs y croient.
Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple », 2007.
Tout homme qui a le pouvoir de brimer ou de tromper des hommes doit être obligé à prendre l’engagement de ne pas le faire.
Simone Weil, « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 87.
Au lieu de « La souveraineté politique réside dans la nation » je proposerais « La légitimité est constituée par le libre consentement du peuple à l’ensemble des autorités auxquelles il est soumis ». Cela au moins, il me semble, veut dire quelque chose.
Simone Weil, « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 87.
Le philosophe a l’ambition d’atteler sous le même joug deux tendances divergentes de l’esprit : sa fuite vers le concept et son avidité du concret.
La qualité d’une philosophie se mesure à la réussite de cette entreprise.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°8.
Pour s’affranchir (au moins un peu) de la consommation, il faut favoriser chez l’enfant la passion de créer, le plaisir de faire.
La croissance et la richesse permettent de se comporter comme des atomes. La culture individuelle est un luxe de riche.
Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain
La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. L’obligation est efficace dès qu’elle est reconnue. Une obligation ne serait-elle reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être. Un droit qui n’est reconnu par personne n’est pas grand-chose.
Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part des devoirs. Ces mots n’expriment que des différences de point de vue. Leur relation est celle de l’objet et du sujet. Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui. Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations.
La notion de droit, étant d’ordre objectif, n’est pas séparable de celles d’existence et de réalité. Elle apparaît quand l’obligation descend dans le domaine des faits ; par suite elle enferme toujours dans une certaine mesure la considération des états de fait et des situations particulières. Les droits apparaissent toujours comme liés à certaines conditions. L’obligation seule peut être inconditionnée. Elle se place dans un domaine qui est au-dessus de toutes conditions, parce qu’il est au-dessus de ce monde.
Les hommes de 1789 ne reconnaissaient pas la réalité d’un tel domaine. Ils ne reconnaissaient que celle des choses humaines. C’est pourquoi ils ont commencé par la notion de droit. Mais en même temps ils ont voulu poser des principes absolus. Cette contradiction les a fait tomber dans une confusion de langage et d’idées qui est pour beaucoup dans la confusion politique et sociale actuelle. Le domaine de ce qui est éternel, universel, inconditionné, est autre que celui des conditions de fait, et il y habite des notions différentes qui sont liées à la partie la plus secrète de l’âme humaine.
L’obligation ne lie que les êtres humains. Il n’y a pas d’obligations pour les collectivités comme telles. Mais il y en a pour tous les êtres humains qui composent, servent, commandent ou représentent une collectivité, dans la partie de leur vie liée à la collectivité comme dans celle qui en est indépendante.
Des obligations identiques lient tous les êtres humains, bien qu’elles correspondent à des actes différents selon les situations. Aucun être humain, quel qu’il soit, en aucune circonstance, ne peut s’y soustraire sans crime ; excepté dans les cas où, deux obligations réelles étant en fait incompatibles, un homme est contraint d’abandonner l’une d’elles.
L’imperfection d’un ordre social se mesure à la quantité de situations de ce genre qu’il enferme.
Mais même en ce cas il y a crime si l’obligation abandonnée n’est pas seulement abandonnée en fait, mais est de plus niée.
L’objet de l’obligation, dans le domaine des choses humaines, est toujours l’être humain comme tel. Il y obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand même lui n’en reconnaîtrait aucune.
Cette obligation ne repose sur aucune situation de fait, ni sur les jurisprudences, ni sur les coutumes, ni sur la structure sociale, ni sur les rapports de force, ni sur l’héritage du passé, ni sur l’orientation supposée de l’histoire. Car aucune situation de fait ne peut susciter une obligation.
Cette obligation ne repose sur aucune convention. Car toutes les conventions sont modifiables selon la volonté des contractants, au lieu qu’en elle aucun changement dans la volonté des hommes ne peut modifier quoi que ce soit.
Cette obligation est éternelle. Elle répond à la destinée éternelle de l’être humain. Seul l’être humain a une destinée éternelle. Les collectivités humaines n’en ont pas. Aussi n’y a-t-il pas à leur égard d’obligations directes qui soient éternelles. Seul est éternel le devoir envers l’être humain comme tel.
Cette obligation est inconditionnée. Si elle est fondée sur quelque chose, ce quelque chose n’appartient pas à notre monde. Dans notre monde, elle n’est fondée sur rien. C’est l’unique obligation relative aux choses humaines qui ne soit soumise à aucune condition.
Cette obligation a non pas un fondement, mais une vérification dans l’accord de la conscience universelle. Elle est exprimée par certains des plus anciens textes écrits qui nous aient été conservés. Elle est reconnue par tous dans tous les cas particuliers où elle n’est pas combattue par les intérêts ou les passions. C’est relativement à elle qu’on mesure le progrès.
La reconnaissance de cette obligation est exprimée d’une manière confuse et imparfaite, mais plus ou moins imparfaite selon les cas, par ce qu’on nomme les droits positifs. Dans la mesure où les droits positifs sont en contradiction avec elle, dans cette mesure exacte ils sont frappés d’illégitimité.
Quoique cette obligation éternelle réponde à la destinée éternelle de l’être humain, elle n’a pas cette destinée pour objet direct. La destinée éternelle d’un être humain ne peut être l’objet d’aucune obligation, parce qu’elle n’est pas subordonnée à des actions extérieures.
Le fait qu’un être humain possède une destinée éternelle n’impose qu’une seule obligation ; c’est LE RESPECT. L’obligation n’est accomplie que si le respect est effectivement exprimé, d’une manière réelle et non fictive ; il ne peut l’être que par l’intermédiaire des besoins terrestres de l’homme.
La conscience humaine n’a jamais varié sur ce point. Il y a des milliers d’années, les Égyptiens pensaient qu’une âme ne peut pas être justifiée après la mort si elle ne peut pas dire : « Je n’ai laissé personne souffrir de la faim. » Tous les chrétiens se savent exposés à entendre un jour le Christ lui-même leur dire : « J’ai eu faim et tu ne m’as pas donné à manger. » Tout le monde se représente le progrès comme étant d’abord le passage à un état de la société humaine où les gens ne souffriront pas de la faim. Si on pose la question en termes généraux à n’importe qui, personne ne pense qu’un homme soit innocent si, ayant de la nourriture en abondance et trouvant sur le pas de sa porte quelqu’un aux trois quarts mort de faim, il passe sans rien lui donner.
C’est donc une obligation éternelle envers l’être humain que de ne pas le laisser souffrir de la faim quand on a l’occasion de le secourir. Cette obligation étant la plus évidente, elle doit servir de modèle pour dresser la liste des devoirs éternels envers tout être humain. Pour être établie en toute rigueur, cette liste doit procéder de ce premier exemple par voie d’analogie.
Par conséquent, la liste des obligations envers l’être humain doit correspondre à la liste de ceux des besoins humains qui sont vitaux, analogues à la faim.
Parmi ces besoins, certains sont physiques, comme la faim elle-même. Ils sont assez faciles à énumérer. Ils concernent la protection contre la violence, le logement, les vêtements, la chaleur, l’hygiène, les soins en cas de maladie.
D’autres, parmi ces besoins, n’ont pas rapport avec la vie physique, mais avec la vie morale. Comme les premiers cependant ils sont terrestres, et n’ont pas de relation directe qui soit accessible à notre intelligence avec la destinée éternelle de l’homme. Ce sont, comme les besoins physiques, des nécessités de la vie d’ici-bas. C’est-à-dire que s’ils ne sont pas satisfaits, l’homme tombe peu à peu dans un état plus ou moins analogue à la mort, plus ou moins proche d’une vie purement végétative,
Ils sont beaucoup plus difficiles à reconnaître et à énumérer que les besoins du corps. Mais tout le monde reconnaît qu’ils existent. Toutes les cruautés qu’un conquérant peut exercer sur des populations soumises, massacres, mutilations, famine organisée, mise en esclavage ou déportations massives, sont généralement considérées comme des mesures de même espèce, quoique la liberté ou le pays natal ne soient pas des nécessités physiques. Tout le monde a conscience qu’il y a des cruautés qui portent atteinte à la vie de l’homme sans porter atteinte à son corps. Ce sont celles qui privent l’homme d’une certaine nourriture nécessaire à la vie de l’âme.
Les obligations, inconditionnées ou relatives, éternelles ou changeantes, directes ou indirectes à l’égard des choses humaines dérivent toutes, sans exception, des besoins vitaux de l’être humain. Celles qui ne concernent pas directement tel, tel et tel être humain déterminé ont toutes pour objet des choses qui ont par rapport aux hommes un rôle analogue à la nourriture.
On doit le respect à un champ de blé, non pas pour lui-même, mais parce que c’est de la nourriture pour les hommes.
D’une manière analogue, on doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit – patrie, famille, ou toute autre –, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un certain nombre d’âmes humaines.
Cette obligation impose en fait des attitudes, des actes différents selon les différentes situations. Mais considérée en elle-même, elle est absolument identique pour tous.
Notamment, elle est absolument identique pour ceux qui sont à l’extérieur.
Le degré de respect qui est dû aux collectivités humaines est très élevé, par plusieurs considérations.
D’abord, chacune est unique, et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier.
Puis, de par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la nourriture, non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains.
Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire duquel les morts puissent parler aux vivants. Et l’unique chose terrestre qui ait un lien direct avec la destinée éternelle de l’homme, c’est le rayonnement de ceux qui ont su prendre une conscience complète de cette destinée, transmis de génération en génération.
À cause de tout cela, il peut arriver que l’obligation à l’égard d’une collectivité en péril aille jusqu’au sacrifice total. Mais, il ne s’ensuit pas que la collectivité soit au-dessus de l’être humain. Il arrive aussi que l’obligation de secourir un être humain en détresse doive aller jusqu’au sacrifice total, sans que cela implique aucune supériorité du côté de celui qui est secouru.
Un paysan, dans certaines circonstances, peut devoir s’exposer, pour cultiver son champ, à l’épuisement, à la maladie ou même à la mort. Mais il a toujours présent à l’esprit qu’il s’agit uniquement de pain.
D’une manière analogue, même au moment du sacrifice total, il n’est jamais dû à aucune collectivité autre chose qu’un respect analogue à celui qui est dû à la nourriture.
Il arrive très souvent que le rôle soit renversé. Certaines collectivités, au lieu de servir de nourriture, tout au contraire mangent les âmes. Il y a en ce cas maladie sociale, et la première obligation est de tenter un traitement ; dans certaines circonstances il peut être nécessaire de s’inspirer des méthodes chirurgicales.
Sur ce point aussi, l’obligation est identique pour ceux qui sont à l’intérieur de la collectivité et pour ceux qui sont au-dehors.
Il arrive aussi qu’une collectivité fournisse aux âmes de ceux qui en sont membres une nourriture insuffisante. En ce cas il faut l’améliorer.
Enfin il y a des collectivités mortes qui, sans dévorer les âmes, ne les nourrissent pas non plus. S’il est tout à fait certain qu’elles sont bien mortes, qu’il ne s’agit pas d’une léthargie passagère, et seulement en ce cas, il faut les anéantir.
La première étude à faire est celle des besoins qui sont à la vie de l’âme ce que sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. Il faut tenter de les énumérer et de les définir.
Il ne faut jamais les confondre avec les désirs, les caprices, les fantaisies, les vices. Il faut aussi discerner l’essentiel et l’accidentel. L’homme a besoin, non de riz ou de pommes de terre, mais de nourriture ; non de bois ou de charbon, mais de chauffage. De même pour les besoins de l’âme, il faut reconnaître les satisfactions différentes, mais équivalentes, répondant aux mêmes besoins. Il faut aussi distinguer des nourritures de l’âme les poisons qui, quelque temps, peuvent donner l’illusion d’en tenir lieu.
L’absence d’une telle étude force les gouvernements, quand ils ont de bonnes intentions, à s’agiter au hasard.
Simone Weil, L’enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (1949).
Pour comprendre la gravité des régressions dites « modernes », lire le texte de L’Habeas Corpus (1679)
L’Habeas corpus est une loi anglaise de 1679 qui interdit toute arrestation arbitraire, en faisant obligation que la personne arrêtée soit présentée dans les trois jours devant un juge.
Dès 1215 les Anglais obligent leur roi Jean sans Terre à signer une grande charte, Carta Magna qui limite l’arbitraire royal : il ne peut ni bannir, ni arrêter, ni emprisonner ses sujets comme il l’entend.
Cependant cette Carta Magna ne prévoyant aucune disposition pratique, ses articles sont diversement respectés.
Il faudra attendre presque cinq siècles pour que soit mis en place un véritable mécanisme de protection des libertés individuelles, une procédure précise.
C’est l’objet de la loi de 1679 dite Habeas Corpus Act : HABEAS CORPUS AD SUBJICIENDUM, locution latine signifiant « que tu aies ton corps pour le produire devant la justice ».
Après arrestation, tout prisonnier, personnellement ou par l’entremise de ses amis, peut adresser une demande d’habeas corpus aux services de la justice.
Les services de la justice envoient aux services de la prison un writ.
Cet écrit oblige les services de la prison à présenter dans les trois jours le prisonnier devant le tribunal.
Ce dernier examine le cas du prisonnier et vérifie les charges retenues contre lui.
Il peut décider en fonction de ces charges :
– de maintenir l’emprisonnement – de libérer le prisonnier sous caution – d’acquitter le prisonnier.
L’Angleterre novatrice sert d’exemple à toute l’Europe encore soumise à l’arbitraire, à la monarchie absolue, à la lettre de cachet.
À partir du XVIIIe siècle, ce texte fondamental du droit anglo-saxon provoque l’adhésion des philosophes. Il sera l’un des éléments sur lesquels ils s’appuieront pour élaborer la théorie des droits de l’Homme.
Source : .
Texte intégral en français :
Les prêtres des différentes sectes […] redoutent les progrès de la science comme les sorcières à l’approche de l’aube, et voient d’un mauvais œil ce présage funeste annonçant que vont être dévoilées les duperies qui les font vivre.
Thomas Jefferson.
Sitôt que l’esprit humain cesse de comprendre, il dit « Dieu ! ».
Auguste Blanqui, « Ni Dieu, ni Maître ».
Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. Il n’est pas permis au plus équitable homme du monde d’être juge en sa cause.
Blaise Pascal (1623-1662), « Pensées » (1669, posthume), n°78.
Les révolutions font frémir, mais les campagnes électorales font vomir.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2020.
Celui qui n’est pas prêt à violer de temps à autre ses principes finit, plutôt qu’en martyr, en assassin.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2028.
Puisque aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes.
Si un particulier, dit Grotius, peut aliéner sa liberté et se rendre esclave d’un maître, pourquoi tout un peuple ne pourrait-il pas aliéner la sienne et se rendre sujet d’un roi ? Il y a là bien des mots équivoques qui auraient besoin d’explication ; mais tenons-nous-en à celui d’aliéner. Aliéner, c’est donner ou vendre. Or, un homme qui se fait esclave d’un autre ne se donne pas ; il se vend tout au moins pour sa subsistance : mais un peuple, pourquoi se vend-il ? Bien loin qu’un roi fournisse à ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d’eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, à condition qu’on prendra aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu’il leur reste à conserver.
On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile ; soit : mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils, si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vint d’être dévorés.
Il faudrait donc, pour qu’un gouvernement arbitraire fût légitime, qu’à chaque génération le peuple fût le maître de l’admettre ou de le rejeter : mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme ; et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c’est une convention vaine et contradictoire de stipuler d’une part une autorité absolue, et de l’autre une obéissance sans bornes. N’est-il pas clair qu’on n’est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? Et cette seule condition, sans équivalent, sans échange, n’entraîne-t-elle pas la nullité de l’acte ? Car, quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu’il a m’appartient et que, son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n’a aucun sens ?
Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclavage est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclave et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement. Soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu observeras tant qu’il me plaira. »
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre 1, chapitre 4, « De l’esclavage ».
Être les esclaves de pédants, quel destin pour l’humanité !
Michel Bakounine.
Une conviction ne se renforce que si nous la nourrissons d’objections.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°213.
L’orthodoxie est la tension entre deux hérésies.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°162.
Les véritables transformations sociales sont l’œuvre de gens qui pensent à autre chose.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2018.
L’art fiduciaire est une invention de notre temps. C’est-à-dire : l’ensemble d’œuvres d’« art » sans valeur esthétique, mais cotées sur le marché boursier de l’art.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1952.
L’envie n’est pas un vice de pauvre, mais de riche. De moins riche envers plus riche.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2012.
Il n’est pas donné à l’homme ordinaire de choisir entre des vérités, mais entre des coutumes.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1533.
L’allégeance à l’égard d’une nation, quelle qu’elle soit, est incompatible avec le loyalisme total envers l’espèce humaine que requièrent les conditions présentes.
Garry Davis, citoyen mondial.
On ne partage pas des richesses si on ne partage pas un langage.
Comité invisible, « L’insurrection qui vient », 2007, p 49.
La Grèce, pour nous, est un germe, non un modèle, ni un spécimen parmi d’autres.
Cornélius Castoriadis.
L’unanimité, dans une société sans classes, ne résulte pas de l’absence de classes, mais de la présence de la police.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1673.
Un intellectuel est n’importe qui
qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas.
D’après Sartre.
Quand tout le monde parle
Personne n’écoute.
Les raisons, les preuves, les arguments paraissent chaque jour moins évidents à celui qui croit. Et ce qu’il croit, plus évident.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°818.
La disparition du sens critique fait peser une sérieuse menace sur l’avenir de la civilisation. Elle permet aux discoureurs de mystifier le peuple. Il est à remarquer que les couches évoluées sont plus crédules que les moins évoluées.
Ludwig Von Mises, « La bureaucratie », 1955.
UMPS : Union pour le Maintien Perpétuel du Système
Ce n’est pas la destruction qui cause la ruine, mais la conservation, car la durabilité des objets fait obstacle au processus de remplacement.
Hannah Arendt, « La condition moderne ».
Il est facile de sympathiser avec n’importe quel homme, tant qu’il n’émet pas d’opinion.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1237.
Toute l’intelligence du monde ne peut rien contre une idiotie à la mode.
Un régime populaire, en effet, naît du fait que des gens qui sont égaux dans un domaine estiment être égaux absolument : c’est parce qu’ils sont tous pareillement libres qu’ils estiment être égaux absolument. Une oligarchie, par contre, naît du fait que des gens inégaux dans un seul domaine déterminé posent en principe qu’ils sont inégaux en tout : c’est parce qu’ils sont inégaux par la richesse qu’ils posent en principe qu’ils sont inégaux en tout.
Aristote, « Les Politiques », V,l, §3-4, 1301a 28-35.
L’oiseau de Minerve s’envole au crépuscule.
(la sagesse arrive au moment où il faut mourir)
La croissance de l’âme se fait vers l’intérieur.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°130.
La pensée est libre.
Thomas Hobbes, « Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile », 1651.
Si vous ne pensez point, les gouvernements ne penseront guère.
Si vous ne résistez pas, ils n’inventeront point.
Alain, 1 mars 1913
L’écrivain bien élevé s’efforce d’être clair.
Mais ne mettons pas toujours nos insuffisances au compte d’une lacune dans son éducation. Expliquer plutôt que suggérer suppose un certain mépris du lecteur.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°127.
À mes parents, qui m’ont appris que le progrès commence avec le souci d’autrui et du bien commun.
Jacques Généreux, « La grande régression », 2010.
Tous les hommes cherchent le bonheur, même ceux qui vont se pendre.
La quête de la certitude a un intérêt qui dépasse simplement l’Université. Elle fait également partie de la controverse animée qui entoure le rôle public de la religion. Ici encore, il s’avère souvent que les deux camps partagent la même prémisse, en ce cas que la religion fournit un roc de sûreté dans un univers imprévisible. Selon les critiques de la religion, c’est l’effondrement des vieilles certitudes qui rend impossible (impossible du moins pour ceux qui sont exposés à l’influence corrosive de la modernité) de prendre la religion au sérieux. Les défenseurs de la religion tendent à partir de la même prémisse. Ils disent que sans un ensemble de dogmes indiscutés les gens perdent leurs repères moraux. Il devient plus ou moins impossible de distinguer le bien et le mal ; tout est permis ; et l’on défie en toute impunité les vieux commandements.
Il n’y a pas que des prédicateurs évangéliques qui avancent de tels arguments, mais à l’occasion des intellectuels laïques, que dérange la menace de l’anarchie morale (cf. chapitre 12 : « Philip Rieff et la religion de la culture »). À bon droit, ces intellectuels déplorent que la religion soit devenue une affaire privée, que les problèmes religieux aient disparu du débat public.
Toutefois, leur argumentaire souffre de deux failles sérieuses. D’abord, il est impossible de faire renaître la foi religieuse pour la seule raison qu’elle est socialement utile. La foi vient du cœur ; elle ne peut être convoquée à la demande. En tout cas, on ne saurait attendre de la religion qu’elle fournisse un code de conduite général et final qui réglerait tous les différends et résoudrait tous les doutes. Assez curieusement, c’est ce postulat même qui conduit à réduire la religion à une affaire privée. Ceux qui veulent maintenir la religion hors de la vie publique soutiennent qu’il est de la nature des choses que la croyance religieuse lie le croyant à des dogmes indiscutables qui échappent à la compétence du débat rationnel. Eux aussi, ces sceptiques voient la religion comme un corpus de dogmes en acier qu’il est interdit aux fidèles de mettre en doute. Les mêmes qualités qui rendent séduisante la religion à ceux qui regrettent son déclin — l’assurance qu’elle est censée offrir contre le doute et la confusion, le bien-être que ses adeptes sont supposés retirer de son système étanche qui ne laisse rien au mystère — la rendent insupportable à l’esprit laïc. De plus, les adversaires de la religion soutiennent qu’elle nourrit nécessairement l’intolérance puisque ceux qui y adhèrent s’imaginent être en possession de vérités absolues, exclusives, qui ne peuvent être réconciliées avec d’autres prétentions à la vérité. Si on leur en donne l’occasion, ils chercheront invariablement à faire que tout le monde se conforme à leurs façons de voir. Bref, ceux qui méprisent la religion d’un point de vue cultivé soupçonnent que l’expression « tolérance religieuse » est une contradiction de termes — réalité que vient soutenir en apparence la longue histoire des guerres de religion.
Il ne fait pas de doute que cette vision négative de la religion, qui n’a rien d’une nouveauté chez nous, renferme une part non négligeable de vérité. (Mais elle ne voit pas le défi que la religion vient lancer à l’autosatisfaction, défi qui constitue le cœur et l’âme de la foi (chapitre 13 : « L’Âme humaine sous le règne de la laïcité »). Au lieu de décourager la recherche morale, une inspiration religieuse peut tout aussi aisément la stimuler en attirant l’attention sur la dissociation entre professions de foi verbales et pratique, en répétant que l’observance routinière de rituels prescrits ne suffit pas à assurer le salut et en encourageant les croyants à mettre en question leurs motivations à tout moment. Loin de mettre définitivement en sommeil les doutes et les angoisses, la religion a souvent pour effet de les intensifier. Elle juge plus durement celui qui professe sa foi que le non-croyant. Elle use à son égard de critères de conduite si exigeants qu’il est inévitable que bon nombre de ces croyants s’y montrent inférieurs. Elle n’a aucune patience pour ceux qui cherchent à se trouver des excuses — art dans lequel les Américains sont passés maîtres. Si elle pardonne en dernier ressort à la faiblesse et à la folie des hommes, ce n’est pas parce qu’elle les ignore ou les attribue exclusivement aux non-croyants. Pour ceux qui prennent la religion au sérieux, bien loin d’être la revendication pharisienne d’un statut moral privilégié, la croyance est un fardeau. Il se peut bien, de fait, que le pharisaïsme soit plus à l’honneur chez les sceptiques que chez les croyants. L’essence même de la religion est de proposer une discipline spirituelle contre le pharisaïsme.
Parce qu’une société laïque ne saisit pas le besoin d’une telle discipline, elle se méprend sur la nature de la religion, qui est de consoler mais tout d’abord de contester et d’attaquer de front. les gens « aient bonne opinion d’eux-mêmes ». Les églises elles-mêmes se sont jointes à cet exercice thérapeutique, dont les bénéficiaires principaux sont, du moins en théorie, les minorités souffrantes que des siècles d’oppression acharnée ont privées systématiquement d’estime de soi. Ce dont ces groupes ont besoin, selon le consensus en vigueur, c’est de la consolation spirituelle que fournit l’affirmation dogmatique de leur identité collective. On les encourage à récupérer leur héritage ancestral, à faire renaître des rites abandonnés et à célébrer au nom de l’histoire un passé mythique. Que cette version euphorisante de leur passé particulier satisfasse ou non en réalité aux normes admises de l’interprétation historique est une considération secondaire ; ce qui compte, c’est de savoir si elle contribue à l’image de soi positive qui est supposée assurer une « (re)prise de pouvoir ». On croit que ces mêmes avantages qui étaient associés de manière erronée à la religion — sûreté, bien-être spirituel, délivrance dogmatique du doute – découlent d’une politique thérapeutique de l’identité de fait, la politique identitaire en est arrivée à servir de succédané de religion — ou du moins d’ersatz de ce sentiment pharisien que l’on confond si communément avec la religion.
Ces développements jettent balkanisation de l’opinion. Chaque groupe essaye de se claquemurer derrière ses propres dogmes. Nous sommes devenus une nation de minorités ; il ne manque que leur reconnaissance officielle en tant que telles pour achever le processus.
Cette parodie de « communauté » — terme fort à la mode mais qui n’est pas très bien compris — charrie avec elle le postulat insidieux selon lequel on peut attendre de tous les membres d’un groupe donné qu’ils pensent de la même manière. L’opinion devient ainsi fonction de l’identité raciale ou ethnique, du sexe ou de la préférence sexuelle. Des « porte-parole » auto-désignés de la minorité appliquent ce conformisme en frappant d’ostracisme ceux qui dévient de la ligne du parti — par exemple ces noirs qui « pensent blanc ». Combien de temps encore l’esprit de libre examen et de débat ouvert peut-il survivre dans de telles conditions ?
Christopher Lasch, « La révolte des élites », 1996.
Les idéologies ont été inventées pour que celui qui ne pense pas puisse donner son opinion.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1525.
Dans l’état de nature, où tout est commun, je ne dois rien à ceux à qui je n’ai rien promis ; je ne reconnais pour être à autrui que ce qui m’est inutile. Il n’en est pas ainsi dans l’état civil, où tous les droits sont fixés par la loi.
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre 2, chapitre 6 « De la loi ».
La beauté est dans l’œil qui regarde.
John Keats.
Nous n’arrivons pas à croire ce que nous savons.
Jean-Pierre Dupuy, « Pour un catastrophisme éclairé », 2004.
Démagogie est le mot qu’emploient les démocrates quand la démocratie leur fait peur.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°446.
Comment fonder la liberté si personne n’accorde plus d’importance à l’inégalité ?
Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.
George Orwell, 1945, cité par Michéa dans « Orwell l’éducateur », p 27.
Cela fait deux siècles que le peuple a sur le dos non seulement ceux qui l’exploitent, mais aussi ses libérateurs. Son dos s’est courbé sous ce double poids.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1108.
La tâche de la sociologie est de rendre la réalité inacceptable, au moins sous la forme qui devient la sienne quand, en tant que réalité construite solidaire d’un ordre social préexistant avec ses contradictions, des opacités et ses asymétries, elle semble arraisonner le monde dans sa totalité comme pour le figer et le rendre semblable à une chose. Défataliser le monde, dissiper l’illusion de l’immuable, dévoiler les ressorts de la domination, ainsi se présente la mission du sociologue, et c’est sans doute pour ça qu’on peut parler de la sociologie comme d’un combat.
Luc Boltanski.
Marx est le ténia du socialisme
Proudhon, « Carnet », 1847
Les opinions révolutionnaires ouvrent la seule carrière, dans la société actuelle, qui assure une position sociale respectable, lucrative, et paisible.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°1101.
[Sans doute parce que les riches les corrompent en priorité absolue, pour ne pas être égorgés par les pauvres, selon la prédiction d’Emerson. ÉC]
Je conseille de rompre avec l’État tant qu’il hésitera à faire son devoir.
Henri-David Thoreau, « La désobéissance civile », 1849.
Prenez garde à vos chefs et mandataires !
Comme vous, certainement, ils sont animés des plus pures intentions ; ils veulent ardemment la suppression de la propriété privée et de l’État tyrannique ; mais les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu ; leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards.
Depuis plus de trois mille ans, le poète hindou du Mahâ Bhârata a formulé sur ce sujet l’expérience des siècles : « L’homme qui roule dans un char ne sera jamais l’ami de l’homme qui marche à pied ! »
Élysée Reclus, «  », 1894.
L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.
Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et, profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.
L’esprit de l’enfant est faible. Il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant « un ami de l’ordre ». Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.
Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la Société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.
Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants ? du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées ? devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.
La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.
Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — « Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? » se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — « Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ».
On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.
Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides ; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.
On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa « Fable des Abeilles » et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.
On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.
« Pourquoi serai-je moral ? » Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Bochner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.
Pourquoi, en effet ? Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — « Je serai immoral », venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. — « Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? »
« Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?
« Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce « catégorique impératif » aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me saouler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, invente pour couvrir notre ignorance !
« Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?
« Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigne la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises ?
« Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donne le nom de moralité. »
Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du « vieux monde » et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : « Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison. »
Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l’Évangile, de la « conscience », du « catégorique impératif », ou de « l’intérêt bien compris » des utilitaires ?
Mais avant de répondre à cette question : « Pourquoi serais-je moral ? », voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains. […]
Pierre Kropotkine (1842-1921), «  » (1889), chapitre 1.
« Tout homme qui a à vivre sous un gouvernement doit tout d’abord se placer lui-même sous ce gouvernement par son propre consentement ; et je soutiens que l’homme le plus misérable d’Angleterre n’est aucunement lié (bound), au sens strict du terme, par un gouvernement sous lequel il n’a pas expressément accepté de se placer. »
Rainsborough, le porte-parole des radicaux (les « Niveleurs ») dans les débats de Putney, 1647, cité par Bernard Manin, « Principes du gouvernement représentatif » (1995), p 114.
Les guerres ne commencent pas par des bombes, mais par des média-mensonges.
Michel Collon.
Quand je vois ce que les médias internationaux disent de mon pays que je connais bien, je me dis que je ne dois rien croire de ce qu’ils disent d’autres pays que je ne connais pas.
Ernesto Cardenal.
« Libéral » pour « capitaliste », c’est comme « technicien de surface » pour « femme de ménage ».
On ment quand on ne dit pas la vérité à qui on la doit.
On devient stupide quand on cesse d’être passionné.
On doit viser le plus grand avantage, c’est-à-dire le plus grand plaisir et le plus grand bonheur du plus grand nombre de citoyens.
A beau mentir qui vient de loin.
Ce sont souvent des désobéissances qui ont fait entrer des lumières dans le système oppressif.
Celui qui n’est pas pour la rupture avec le capitalisme, celui-là ne peut pas être socialiste.
François Mitterrand, au congrès d’Épinay, 1971.
La punition des gens bons qui ne s’intéressent pas à la politique, c’est d’être gouvernés par des gens mauvais.
Platon.
Videz les prisons ou prouvez votre vertu !
L’homme devient vieux quand ses rêves ont laissé place à ses regrets.
Pour rester jeune, il faut continuer à rêver.
La magistrature est devenue une pourristrature.
Pierre Roche.
Traiter un citoyen d’électeur est une injure.
Si vous croisez un actionnaire, jetez-le en prison avant qu’il ne vous jette à la rue.
UE = OMC²
Les escargots ne partagent pas leur coquille.
OMC = Organisation Mondiale de la Clochardisation
narco démocratie
Et si les héritiers du créateur de l’entreprise étaient les salariés ?
Apprenez-leur à lire, ils iront au bout du monde.
Je ne m’occupe pas de politique. — C‘est comme si vous disiez je ne m’occupe pas de la vie.
Jules Renard.
Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les instigateurs.
La liberté croît comme la force, par l’union.
Proudhon.
Libéralisme : vol légal
Ayant repéré une sottise, on aurait tort de croire qu’en prenant un contrepied systématique d’une idéologie absurde, on dirait des choses intelligentes : l’inverse d’une sottise, point par point, risque fort d’être aussi une sottise.
D’après Michel Onfray, « La philosophie féroce », 2004, p 22.
Il y en a pour qui la liberté d’expression c’est la liberté de penser comme eux.
Pour lutter contre l’AGCS et contre l’ACTA, affirmons que
Il est interdit d’interdire d’interdire
La mondialisation des objets produit une tribalisation des sujets.
Régis Debray.
Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas le printemps.
Les médias sont un pouvoir qu’il faut combattre.
Ignacio Ramonet.
Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie mais complexe.
Alexis de Tocqueville.
Le progrès fait rage.
Philippe Meyer.
La publicité est l’art coupable qui consiste à vendre à des gens qui n’ont pas d’argent les choses dont ils n’ont pas besoin.
Être ou se soumettre
La liberté de penser a fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir.
Élysée Reclus, « L’anarchie », 1884.
Ce n’est pas à des esclaves qu’il appartient de raisonner de liberté.
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1754).
= fouille-merde, journaliste, sentinelle du peuple
Brissot [crapule en chef] (Préface à sa Bibliothèque) Deux qualités caractérisent les bonnes bibliothèques ; ordre constant, utilité certaine. Une bibliothèque sans ordre est une contradiction dans les termes. Sans utilité, c’est un délit envers le public, c’est grossir les obstacles qui empêchent de parvenir à la vérité, c’est dérober au public des moments précieux ; et ils le sont surtout dans ce siècle, où il faut digérer tant d’erreurs pour obtenir une vérité, où la vie d’un homme ne suffit pas à épuiser tous les livres enfantés dans une seule science
Le suffrage universel, disait Louis Blanc en novembre 1848, est comme l’arc de triomphe par où passeront un à un tous les principes sauveurs.
Aujourd’hui, il y a pire que les méchants : il y a les bons qui se taisent alors que nous avons tant besoin de solidarité.
Les honneurs, c’est la sexualité des vieux.
On ne peut pas rendre un homme responsable de la perversion de ses idées par d’autres.
Vous me demandez de quel droit j’interviens… De l’immense droit du premier venu !
Victor Hugo.
ENA : École Nationale des Apparatchiks
Le débat est l’essence de l’éducation et de la démocratie
Au lieu de rendre, comme d’habitude, l’école responsable de cette ignorance déprimante des affaires publiques, nous devrions chercher ailleurs une explication plus complète, en gardant à l’esprit que les gens acquièrent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage.
Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales, il n’a aucune raison de s’informer des affaires civiques. C’est le déclin du débat public, et non pas le système scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa dégradation) qui fait que le public est mal informé, malgré toutes les merveilles de l’âge de l’information. Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l’information aura beau être aussi facilement accessible que l’on voudra, elle ne laissera aucune marque.
Ce que demande la démocratie, c’est un débat public vigoureux, et non de l’information. Bien sûr, elle a également besoin d’information, mais le type d’information dont elle a besoin ne peut être produit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons besoin de savoir tant que nous n’avons pas posé les bonnes questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu’en soumettant nos idées sur le monde à l’épreuve de la controverse publique.
L’information qui est d’ordinaire conçue comme une condition préalable au débat se comprend mieux comme son produit dérivé. Quand nous nous engageons dans des discussions qui captivent entièrement notre attention en la focalisant, nous nous transformons en chercheurs avides d’information pertinente. Sinon, nous absorbons passivement l’information — si tant est que nous l’absorbions.
Christopher Lasch, « La révolte des élites, et la trahison de la démocratie », 1994, p 168.
La vision est spectatrice, l’ouïe est participante.
John Dewey, cité par Christopher Lasch dans « La révolte des élites et la trahison de la démocratie », 1994, p 178.
Il y a deux sortes de personnes : ceux qui savent et ceux qui apprennent. J’essaie d’être plutôt dans la deuxième catégorie.
Jacques Rancière.
On disait à Socrate que quelqu’un ne s’était aucunement amendé en son voyage. Je crois bien, dit-il, qu’il s’était emporté avec soi.
Montaigne, cité par Pierre Clastres, en exergue de « La société contre l’État », 1974.
La société contre l’État Pierre Clastres (1975)
Les sociétés primitives sont des sociétés sans État : ce jugement de fait, en lui-même exact, dissimule en vérité une opinion, un jugement de valeur qui grève dès lors la possibilité de constituer une anthropologie politique comme science rigoureuse. Ce qui en fait est énoncé, c’est que les sociétés primitives sont incomplètes, elles ne sont pas tout à fait de vraies sociétés — elles ne sont pas policées —, elles subsistent dans l’expérience peut-être douloureuse d’un manque — manque de l’État — qu’elles tenteraient, toujours en vain, de combler. Plus ou moins confusément, c’est bien cela que disent les chroniques des voyageurs ou les travaux des chercheurs : on ne peut pas penser la société sans l’État, l’État est le destin de toute société. On décèle en cette démarche un ancrage ethnocentriste d’autant plus solide qu’il est le plus souvent inconscient. La référence immédiate, spontanée, c’est, sinon le mieux connu, en tout cas le plus familier.
Chacun de nous porte en effet en soi, intériorisée comme la foi du croyant, cette certitude que la société est pour l’État. Comment dès lors concevoir l’existence même des sociétés primitives, sinon comme des sortes de laissés pour compte de l’histoire universelle, des survivances anachroniques d’un stade lointain partout ailleurs depuis longtemps dépassé ? On reconnaît ici l’autre visage de l’ethnocentrisme, la conviction complémentaire que l’histoire est à sens unique, que toute société est condamnée à s’engager en cette histoire et à en parcourir qui, de la sauvagerie, conduisent à la civilisation. « Tous les peuples policés ont été sauvages », écrit Raynal. Mais le constat d’une évolution évidente ne fonde nullement une doctrine qui, nouant arbitrairement l’état de civilisation à la civilisation de l’État, désigne ce dernier comme terme nécessaire assigné à toute société. On peut alors se demander ce qui a retenu sur place les derniers peuples encore sauvages.
Derrière les formulations modernes, le vieil évolutionnisme demeure, en fait, intact. Plus subtil de se dissimuler dans le langage de l’anthropologie, et non plus de la philosophie, il affleure néanmoins au ras des catégories qui se veulent scientifiques. On s’est déjà aperçu que, presque toujours, les sociétés archaïques sont déterminées négativement, sous les espèces du manque : sociétés sans État, sociétés sans écriture, sociétés sans histoire. Du même ordre apparaît la détermination de ces sociétés sur le plan économique : sociétés à économie de subsistance. Si l’on veut signifier par là que les sociétés primitives ignorent l’économie de marché où s’écoulent les surplus produits, on ne dit strictement rien, on se contente de relever un manque de plus, et toujours par référence à notre propre monde : ces sociétés qui sont sans État, sans écriture, sans histoire, sont également sans marché.
Mais, peut objecter le bon sens, à quoi bon un marché s’il n’y a pas de surplus ? Or l’idée d’économie de subsistance recèle en soi l’affirmation implicite que, si les sociétés primitives ne produisent pas de surplus, c’est parce qu’elles en sont incapables, entièrement occupées qu’elles seraient à produire le minimum nécessaire à la survie, à la subsistance. Image ancienne, toujours efficace, de la misère des Sauvages. Et, afin d’expliquer cette incapacité des sociétés primitives de s’arracher à la stagnation du vivre au jour le jour, à cette aliénation permanente dans la recherche de la nourriture, on invoque le sous-équipement technique, l’infériorité technologique.
Qu’en est-il en réalité ? Si l’on entend par technique l’ensemble des procédés dont se dotent les hommes, non point pour s’assurer la maîtrise absolue de la nature (ceci ne vaut que pour notre monde et son dément projet cartésien dont on commence à peine à mesurer les conséquences écologiques), mais pour s’assurer une maîtrise du milieu naturel adaptée et relative à leurs besoins, alors on ne peut plus du tout parler d’infériorité technique des sociétés primitives : elles démontrent une capacité de satisfaire leurs besoins au moins égale à celle dont s’enorgueillit la société industrielle et technicienne. C’est dire que tout groupe humain parvient, par force, à exercer le minimum nécessaire de domination sur le milieu qu’il occupe. On n’a jusqu’à présent connaissance d’aucune société qui se serait établie, sauf par contrainte et violence extérieure, sur un espace naturel impossible à maîtriser : ou bien elle disparaît, ou bien elle change de territoire.
Ce qui surprend chez les Eskimo ou chez les Australiens, c’est justement la richesse, l’imagination et la finesse de l’activité technique, la puissance d’invention et d’efficacité que démontre l’outillage utilisé par ces peuples. Il n’est d’ailleurs que de se promener dans les musées ethnographiques : la rigueur de fabrication des instruments de la vie quotidienne fait presque de chaque modeste outil une œuvre d’art. Il n’y a donc pas de hiérarchie dans le champ de la technique, il n’y a pas de technologie supérieure ni inférieure ; on ne peut mesurer un équipement technologique qu’à sa capacité de satisfaire, en un milieu donné, les besoins de la société. Et, de ce point de vue, il ne paraît nullement que les sociétés primitives se montrèrent incapables de se donner les moyens de réaliser cette fin.
Cette puissance d’innovation technique dont font preuve les sociétés primitives se déploie, certes, dans le temps. Rien n’est donné d’emblée, il y a toujours le patient travail d’observation et de recherche, la longue succession des essais, erreurs, échecs et réussites. Les préhistoriens nous enseignent le nombre de millénaires qu’il fallut aux hommes du paléolithique pour substituer aux grossiers bifaces du début les admirables lames du solutréen. D’un autre point de vue, on remarque que la découverte de l’agriculture et la domestication des plantes sont presque contemporaines en Amérique et dans l’Ancien Monde. Et force est de constater que les Amérindiens ne le cèdent en rien, bien au contraire, dans l’art de sélectionner et différencier de multiples variétés de plantes utiles.
Arrêtons-nous un instant à l’intérêt funeste qui porta les Indiens à vouloir des instruments métalliques. Il se rapporte en effet directement à la question de l’économie dans les sociétés primitives, mais nullement de la manière qu’on pourrait croire. Ces sociétés seraient, dit-on, condamnées à l’économie de subsistance pour cause d’infériorité technologique. Cet argument n’est fondé, on vient de le voir, ni en droit ni en. fait. Ni en droit, car il n’y a pas d’échelle abstraite à quoi mesurer les « intensités » technologiques : l’équipement technique d’une société n’est pas comparable directement à celui d’une société différente, et rien ne sert d’opposer le fusil à l’arc. Ni en fait, puisque l’archéologie, l’ethnographie, la botanique, etc., nous démontrent précisément la puissance de rentabilité et d’efficacité des technologies sauvages.
Donc, si les sociétés primitives reposent sur une économie de subsistance, ce n’est pas faute de savoir-faire technique. Voilà justement la vraie question : l’économie de ces sociétés est-elle réellement une économie de subsistance ? Si l’on donne un sens aux mots, si par économie de subsistance on ne se contente pas d’entendre économie sans marché et sans surplus — ce qui serait un simple truisme, le pur constat de la différence —, alors en effet on affirme que ce type d’économie permet à la société qu’il fonde de seulement subsister, on affirme que cette société mobilise en permanence la totalité de ses forces productives en vue de fournir à ses membres le minimum nécessaire à la subsistance.
Il y a là un préjugé tenace, curieusement coextensif à l’idée contradictoire et non moins courante que le Sauvage est paresseux. Si dans notre langage populaire on dit « travailler comme un nègre », en Amérique du Sud en revanche on dit « fainéant comme un Indien ». Alors, de deux choses l’une : ou bien l’homme des sociétés primitives, américaines et autres, vit en économie de subsistance et passe le plus clair de son temps dans la recherche de la nourriture ; ou bien il ne vit pas en économie de subsistance et peut donc se permettre des loisirs prolongés en fumant dans son hamac.
C’est ce qui frappa, sans ambiguïté, les premiers observateurs européens des Indiens du Brésil. Grande était leur réprobation à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu’il faut gagner son pain à la sueur de son front. C’en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en périrent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dès son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État ; le second énonce un impératif catégorique : il faut travailler.
Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps à ce que l’on appelle le travail. Et ils ne mouraient pas de faim néanmoins. Les chroniques de l’époque sont unanimes à décrire la belle apparence des adultes, la bonne santé des nombreux enfants, l’abondance et la variété des ressources alimentaires. Par conséquent, l’économie de subsistance qui était celle des tribus indiennes n’impliquait nullement la recherche angoissée, à temps complet, de la nourriture. Donc une économie de subsistance est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives.
Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes, consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole — planter, sarcler, récolter —, conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre.
Or ces données massives, qualitatives, impressionnistes trouvent une confirmation éclatante en des recherches récentes, certaines en cours, de caractère rigoureusement démonstratif, puisqu’elles mesurent le temps de travail dans les sociétés à économie de subsistance. Qu’il s’agisse de chasseurs-nomades du désert du Kalahari ou d’agriculteurs sédentaires amérindiens, les chiffres obtenus révèlent une répartition moyenne du temps quotidien de travail inférieure à quatre heures par jour. J. Lizot, installé depuis plusieurs années chez les Indiens Yanomami d’Amazonie vénézuélienne, a chronométriquement établi que la durée moyenne du temps consacré chaque jour au travail par les adultes, toutes activités comprises, dépasse à peine trois heures. Nous n’avons point nous-mêmes effectué de mesures analogues chez les Guayaki, chasseurs nomades de la forêt paraguayenne. Mais on peut assurer que les Indiens, hommes et femmes, passaient au moins la moitié de la journée dans une oisiveté presque complète, puisque chasse et collecte prenaient place, et non chaque jour, entre 6 heures et 11 heures du matin environ. Il est probable que des études semblables, menées chez les dernières populations primitives, aboutiraient, compte tenu des différences écologiques, à des résultats voisins.
Nous voici donc bien loin du misérabilisme qu’enveloppe l’idée d’économie de subsistance. Non seulement l’homme des sociétés primitives n’est nullement contraint à cette existence animale que serait la recherche permanente pour assurer la survie ; mais c’est même au prix d’un temps d’activité remarquablement court qu’est obtenu — et au-delà — ce résultat. Cela signifie que les sociétés primitives disposent, si elles le désirent, de tout le temps nécessaire pour accroître la production des biens matériels.
Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives.
On peut désormais admettre, pour qualifier l’organisation économique de ces sociétés, l’expression d’économie de subsistance, dès lors que l’on entend par là non point la nécessité d’un défaut, d’une incapacité, inhérents à ce type de société et à leur technologie, mais au contraire le refus d’un excès inutile, la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus.
D’autant que, pour cerner les choses de plus près, il y a effectivement production de surplus dans les sociétés primitives : la quantité de plantes cultivées produites (manioc, maïs, tabac, coton, etc.) dépasse toujours ce qui est nécessaire à la consommation du groupe, ce supplément de production étant, bien entendu, inclus dans le temps normal de travail. Ce surplus-là, obtenu sans surtravail, est consommé, consumé, à des fins proprement politiques, lors des fêtes, invitations, visites d’étrangers, etc.
L’avantage d’une hache métallique sur une hache de pierre est trop évident pour qu’on s’y attarde : on peut abattre avec la première peut-être dix fois plus de travail dans le même temps qu’avec la seconde ; ou bien accomplir le même travail en dix fois moins de temps. Et lorsque les Indiens découvrirent la supériorité productive des haches des hommes blancs, ils les désirèrent, non pour produire plus dans le même temps, mais pour produire autant en un temps dix fois plus court. C’est exactement le contraire qui se produisit, car avec les haches métalliques firent irruption dans le monde primitif indien la violence, la force, le pouvoir qu’exercèrent sur les Sauvages les civilisés nouveaux venus.
Les sociétés primitives sont bien, comme l’écrit J. Lizot à propos des Yanomami, des sociétés de refus du travail : « Le mépris des Yanomami pour le travail et leur désintérêt pour un progrès technologique autonome est certain \ » Premières sociétés du loisir, premières sociétés d’abondance, selon la juste et gaie expression de M. Sahlins.
Si le projet de constituer une anthropologie économique des sociétés primitives comme discipline autonome a un sens, celui-ci ne peut advenir de la simple prise en compte de la vie économique de ces sociétés : on demeure dans une ethnologie de la description, dans la description d’une dimension non autonome de la vie sociale primitive. C’est bien plutôt lorsque cette dimension du « fait social total » se constitue comme sphère autonome que l’idée d’une anthropologie économique apparaît fondée : lorsque disparait le refus du travail, lorsqu’au sens du loisir se substitue le goût de l’accumulation, lorsqu’en un mot se fait jour dans le corps social cette force externe que nous évoquions plus haut, cette force sans laquelle les Sauvages ne renonceraient pas au loisir et qui détruit la société en tant que société primitive : cette force, c’est la puissance de contraindre, c’est la capacité de coercition, c’est le pouvoir politique. Mais aussi bien l’anthropologie cesse dès lors d’être économique, elle perd en quelque sorte son objet à l’instant où elle croit le saisir, l’économie devient politique.
Pour l’homme des sociétés primitives, l’activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu’il s’agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d’énergie dépensée. En d’autres termes, c’est la vie comme nature qui — à la production près des biens consommés socialement à l’occasion des fêtes — fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C’est dire qu’une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? À quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné.
Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. C’est alors que l’on peut parler de travail : quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le « code civil » de la société, quand l’activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette. C’est bien là en effet qu’elle s’inscrit, la différence entre le Sauvage amazonien et l’Indien de l’empire inca.
Le premier produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui disent : il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser ta dette à notre égard.
Quand, dans la société primitive, l’économique se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l’activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c’est que la société n’est plus primitive, c’est qu’elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c’est qu’elle a cessé d’exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir.
La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.
Inachèvement, incomplétude, manque : ce n’est certes point de ce côté-là que se révèle la nature des sociétés primitives. Elle s’impose bien plus comme positivité, comme maîtrise du milieu naturel et maîtrise du projet social, comme volonté libre de ne laisser glisser hors de son être rien de ce qui pourrait l’altérer, le corrompre et le dissoudre. C’est à cela qu’il s’agit de se tenir fermement : les sociétés primitives ne sont pas les embryons retardataires des sociétés ultérieures, des corps sociaux au décollage « normal » interrompu par quelque bizarre maladie, elles ne se trouvent pas au point de départ d’une logique historique conduisant tout droit au terme inscrit d’avance, mais connu seulement a posteriori, notre propre système social. (Si l’histoire est cette logique, comment peut-il exister encore des sociétés primitives ?)
Tout cela se traduit, sur le plan de la vie économique, par le refus des sociétés primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la décision de limiter les stocks aux besoins sociopolitiques, par l’impossibilité intrinsèque de la concurrence — à quoi servirait, dans une société primi tive, d’être un riche parmi des pauvres ? — en un mot, par l’interdiction, non formulée mais dite cependant, de l’inégalité.
Qu’est-ce qui fait que dans une société primitive l’économie n’est pas politique ? Cela tient, on le voit, à ce que l’économie n’y fonctionne pas de manière autonome. On pourrait dire qu’en ce sens les sociétés primitives sont des sociétés sans économie par refus de l’économie. Mais doit-on alors déterminer aussi comme absence l’être du politique en ces sociétés ? Faut-il admettre que, puisqu’il s’agit de sociétés « sans loi et sans roi », le champ du politique leur fait défaut ? Et ne retomberions-nous pas ainsi dans l’ornière classique d’un ethnocentrisme pour qui le manque marque à tous les niveaux les sociétés différentes ?
Soit donc posée la question du politique dans les sociétés primitives. Il ne s’agit pas simplement d’un problème « intéressant », d’un thème réservé à la réflexion des seuls spécialistes, car l’ethnologie s’y déploie aux dimensions d’une théorie générale (à construire) de la société et de l’histoire. L’extrême diversité des types d’organisation sociale, le foisonnement, dans le temps et dans l’espace, de sociétés dissemblables, n’empêchent pas cependant la possibilité d’un ordre dans le discontinu, la possibilité d’une réduction de cette multiplicité infinie de différences. Réduction massive puisque l’histoire ne nous offre, en fait, que deux types de société absolument irréductibles l’un à l’autre, deux macroclasses dont chacune rassemble en soi des sociétés qui, au-delà de leurs différences, ont en commun quelque chose de fondamental. Il y a d’une part les sociétés primitives, ou sociétés sans État, il y a d’autre part les sociétés à État. C’est la présence ou l’absence de la formation étatique (susceptible de prendre de multiples formes) qui assigne à toute société son lieu logique, qui trace une ligne d’irréversible discontinuité entre les sociétés.
L’apparition de l’État a opéré le grand partage typologique entre Sauvages et Civilisés, elle a inscrit l’ineffaçable coupure dans l’au-delà de laquelle tout est changé, car le Temps devient Histoire. On a souvent, et avec raison, décelé dans le mouvement de l’histoire mondiale deux accélérations décisives de son rythme. Le moteur de la première fut ce que l’on appelle la révolution néolithique (domestication des animaux, agri culture, découverte des arts du tissage et de la poterie, sédentarisation consécutive des groupes humains, etc.). Nous vivons encore, et de plus en plus (si l’on peut dire) dans le prolongement de la seconde accélération, la révolution industrielle du XIX siècle.
Il n’y a évidemment pas de doute que la coupure néolithique a considérablement bouleversé les conditions d’existence matérielle des peuples auparavant paléolithiques. Mais cette transformation fut-elle assez fondamentale pour affecter en sa plus extrême profondeur l’être des sociétés ? Peut-on parler d’un fonctionnement différent des systèmes sociaux selon qu’ils sont prénéolithiques ou postnéolithiques ? L’expérience ethnographique indique plutôt le contraire. Le passage du nomadisme à la sédentarisation serait la conséquence la plus riche de la révolution néolithique, en ce qu’il a permis, par la concentration d’une population stabilisée, la formation des cités et, au-delà, des appareils étatiques. Mais on décide, ce faisant, que tout « complexe » technoculturel dépourvu de l’agriculture est nécessairement voué au nomadisme. Voilà qui est ethnographiquement inexact : une économie de chasse, pêche et collecte n’exige pas obligatoirement un mode de vie nomadique. Plusieurs exemples, tant en Amérique qu’ailleurs, l’attestent : l’absence d’agriculture est compatible avec la sédentarité. Ce qui laisserait supposer au passage que si certains peuples n’ont pas acquis l’agriculture, alors qu’elle était écologiquement possible, ce n’est pas par incapacité, retard technologique, infériorité culturelle, mais, plus simplement, parce qu’ils n’en avaient pas besoin.
L’histoire post-colombienne de l’Amérique présente le cas de populations d’agriculteurs sédentaires qui, sous l’effet d’une révolution technique (conquête du cheval et, accessoirement, des armes à feu) ont choisi d’abandonner l’agriculture pour se consacrer à peu près exclusivement à la chasse, dont le rendement était multiplié par la mobilité décuplée qu’assurait le cheval. Dès lors qu’elles devinrent équestres, les tribus des Plaines en Amérique du Nord ou celles du Chaco en Amérique du Sud intensifièrent et étendirent leurs déplacements : mais on est là bien loin du nomadisme sur lequel on rabat généralement les bandes de chasseurs-collecteurs (tels les Guayaki du Paraguay) et l’abandon de l’agriculture ne s’est pas traduit, pour les groupes en question, par la disper sion démographique ni par la transformation de l’organisation sociale antérieure.
Que nous apprennent ce mouvement du plus grand nombre de sociétés de la chasse à l’agriculture, et le mouvement inverse, de quelques autres, de l’agriculture à la chasse ? C’est qu’il paraît s’accomplir sans rien changer à la nature de la société ; que celle-ci demeure identique à elle-même lorsque se transforment seulement ses conditions d’existence matérielle ; que la révolution néolithique, si elle a considérablement affecté, et sans doute facilité, la vie matérielle des groupes humains d’alors, n’entraîne pas mécaniquement un bouleversement de l’ordre social. En d’autres termes, et pour ce qui concerne les sociétés primitives, le changement au niveau de ce que le marxisme nomme l’infrastructure économique ne détermine pas du tout son reflet corollaire, la superstructure politique, puisque celle-ci apparaît indépendante de sa base matérielle.
Le continent américain illustre clairement l’autonomie respective de l’économie et de la société. Des groupes de chasseurs-pêcheurs-collecteurs, nomades ou non, présentent les mêmes propriétés socio-politiques que leurs voisins agriculteurs sédentaires : « infrastructures » différentes, « superstructure » identique. Inversement, les sociétés méso-américaines — sociétés impériales, sociétés à État — étaient tributaires d’une agriculture qui, plus intensive qu’ailleurs, n’en demeurait pas moins, du point de vue de son niveau technique, très semblable à l’agriculture des tribus « sauvages » de la Forêt Tropicale : « infrastructure » identique, « superstructures » différentes, puisqu’en un cas il s’agit de sociétés sans État, dans l’autre d’États achevés.
C’est donc bien la coupure politique qui est décisive, et non le changement économique. La véritable révolution, dans la protohistoire de l’humanité, ce n’est pas celle du néolithique, puisqu’elle peut très bien laisser intacte l’ancienne organisation sociale, c’est la révolution politique, c’est cette apparition mystérieuse, irréversible, mortelle pour les sociétés primitives, ce que nous connaissons sous le nom d’État. Et si l’on veut conserver les concepts marxistes d’infrastructure et de superstructure, alors faut-il peut-être accepter de reconnaître que l’infrastructure, c’est le politique, que la superstructure, c’est l’économique. Un seul bouleversement structurel, abyssal, peut transformer, en la détruisant comme telle la société primitive : celui qui fait surgir en son sein, ou de l’extérieur, ce dont l’absence même définit cette société, l’autorité de la hiérarchie, la relation de pouvoir, l’assujettissement des hommes, l’État. Il serait bien vain d’en rechercher l’origine en une hypothétique modification des rapports de production dans la société primitive, modification qui, divisant peu à peu la société en riches et pauvres, exploiteurs et exploités, conduirait mécaniquement à l’instauration d’un organe d’exercice du pouvoir des premiers sur les seconds, à l’apparition de l’État.
Hypothétique, cette modification de la base économique est, bien plus encore, impossible. Pour qu’en une société donnée le régime de la production se transforme dans le sens d’une plus grande intensité de travail en vue d’une production de biens accrue, il faut ou bien que les hommes de cette société désirent cette transformation de leur genre de vie traditionnel, ou bien que, ne la désirant pas, ils s’y voient contraints par une violence extérieure.
Dans le second cas, rien n’advient de la société elle-même, qui subit l’agression d’une force externe au bénéfice de qui va se modifier le régime de production : travailler et produire plus pour satisfaire les besoins des maîtres nouveaux du pouvoir. L’oppression politique détermine, appelle, permet l’exploitation.
Mais l’évocation d’un tel « scénario » ne sert de rien, puisqu’elle pose une origine extérieure, contingente, immédiate, de la violence étatique, et non point la lente réalisation des conditions internes, socio-économiques, de son apparition. L’État, dit-on, est l’instrument qui permet à la classe dominante d’exercer sa domination violente sur les classes dominées. Soit. Pour qu’il y ait apparition d’État, il faut donc qu’il y ait auparavant division de la société en classes sociales antagonistes, liées entre elles par des relations d’exploitation. Donc la structure de la société — la division en classes — devrait précéder l’émergence de la machine étatique.
Observons au passage la fragilité de cette conception purement instrumentale de l’État. Si la société est organisée par des oppresseurs capables d’exploiter les opprimés, c’est que cette capacité d’imposer l’aliénation repose sur l’usage d’une force, c’est-à-dire sur ce qui fait la substance même de l’État, « monopole de la violence physique légitime ». À quelle nécessité répondrait dès lors l’existence d’un État, puisque son essence — la violence — est immanente à la division de la société, puisqu’il est, en ce sens, donné d’avance dans l’oppression qu’exerce un groupe social sur les autres ? Il ne serait que l’inutile organe d’une fonction remplie avant et ailleurs.
Articuler l’apparition de la machine étatique à la transformation de la structure sociale conduit seulement à reculer le problème de cette apparition. Car il faut alors se demander pourquoi se produit, au sein d’une société primitive, c’est-à-dire d’une société non divisée, la nouvelle répartition des hommes en dominants et dominés. Quel est le moteur de cette transformation majeure qui culminerait dans l’installation de l’État ? Son émergence sanctionnerait la légitimité d’une propriété privée préalablement apparue, l’État serait le représentant et le protecteur des propriétaires. Fort bien. Mais pourquoi y aurait-il apparition de la propriété privée en un type de société qui ignore, parce qu’il la refuse, la propriété ? Pourquoi quelques-uns désirèrent-ils proclamer un jour : ceci est à moi, et comment les autres laissèrent-ils ainsi s’établir le germe de ce que la société primitive ignore, l’autorité, l’oppression, l’État ?
Ce que l’on sait maintenant des sociétés primitives ne permet plus de rechercher au niveau de l’économique l’origine du politique. Ce n’est pas sur ce sol-là que s’enracine l’arbre généalogique de l’État. Il n’y a rien, dans le fonctionnement économique d’une société primitive, d’une société sans État, rien qui permette l’introduction de la différence entre plus riches et plus pauvres, car personne n’y éprouve le désir baroque de faire, posséder, paraître plus que son voisin. La capacité, égale chez tous, de satisfaire les besoins matériels, et l’échange des biens et services, qui empêche constamment l’accumulation privée des biens, rendent tout simplement impossible l’éclosion d’un tel désir, désir de possession qui est en fait désir de pouvoir. La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance.
Les sociétés primitives sont des sociétés sans État parce que l’État y est impossible. Et pourtant tous les peuples civilisés ont d’abord été sauvages : qu’est-ce qui a fait que l’État a cessé d’être impossible ? Pourquoi les peuples cessèrent-ils d’être sauvages ? Quel formidable événement, quelle révolution laissèrent surgir la figure du Despote, de celui qui commande à ceux qui obéissent ? D’où vient le pouvoir politique ? Mystère, provisoire peut-être, de l’origine.
S’il paraît encore impossible de déterminer les conditions d’apparition de l’État, on peut en revanche préciser les conditions de sa non-apparition, et les textes qui ont été ici rassemblés tentent de cerner l’espace du politique dans les sociétés sans État. Sans foi, sans loi, sans roi : ce qu’au XVI siècle l’Occident disait des Indiens peut s’étendre sans difficulté à toute société primitive. Ce peut être même le critère de distinction : une société est primitive si lui fait défaut le roi, comme source légitime de la loi, c’est-à-dire la machine étatique. Inversement, toute société non primitive est une société à État : peu importe le régime socio-économique en vigueur. C’est pour cela que l’on peut regrouper en une seule classe les grands despotismes archaïques — rois, empereurs de Chine ou des Andes, pharaons —, les monarchies plus récentes — l’État c’est moi — ou les systèmes sociaux contemporains, que le capitalisme y soit libéral comme en Europe occidentale, ou d’État comme ailleurs…
Il n’y a donc pas de roi dans la tribu, mais un chef qui n’est pas un chef d’État. Qu’est-ce que cela signifie ? Simplement que le chef ne dispose d’aucune autorité, d’aucun pouvoir de coercition, d’aucun moyen de donner un ordre. Le chef n’est pas un commandant, les gens de la tribu n’ont aucun devoir d’obéissance. L’espace de la chefferie n’est pas le lieu du pouvoir, et la figure (bien mal nommée) du « chef » sauvage ne préfigure en rien celle d’un futur despote. Ce n’est certainement pas de la chefferie primitive que peut se déduire l’appareil étatique en général.
En quoi le chef de la tribu ne préfigure-t-il pas le chef d’État ? En quoi une telle anticipation de l’État est-elle impossible dans le monde des Sauvages ? Cette discontinuité radicale — qui rend impensable un passage progressif de la chefferie primitive à la machine étatique — se fonde naturellement sur cette relation d’exclusion qui place le pouvoir politique à l’extérieur de la chefferie. Ce qu’il s’agit de penser, c’est un chef sans pouvoir, une institution, la chefferie, étrangère à son essence, l’autorité. Les fonctions du chef, telles qu’elles ont été analysées ci-dessus, montrent bien qu’il ne s’agit pas de fonctions d’autorité.
Essentiellement chargé de résorber les conflits qui peuvent surgir entre individus, familles, lignages, etc., il ne dispose, pour rétablir l’ordre et la concorde, que du seul prestige que lui reconnaît la société. Mais prestige ne signifie pas pouvoir, bien entendu, et les moyens que détient le chef pour accomplir sa tâche de pacificateur se limitent à l’usage exclusif de la parole : non pas même pour arbitrer entre les parties opposées, car le chef n’est pas un juge, il ne peut se permettre de prendre parti pour l’un ou l’autre ; mais pour, armé de sa seule éloquence, tenter de persuader les gens qu’il faut s’apaiser, renoncer aux injures, imiter les ancêtres qui ont toujours vécu dans la bonne entente. Entreprise jamais assurée de la réussite, pari chaque fois incertain, car la parole du chef n’a pas force de loi. Que l’effort de persuasion échoue, alors le conflit risque de se résoudre dans la violence et le prestige du chef peut fort bien n’y point survivre, puisqu’il a fait la preuve de son impuissance à réaliser ce que l’on attend de lui.
À quoi la tribu estime-t-elle que tel homme est digne d’être un chef ? En fin de compte, à sa seule compétence « technique » : dons oratoires, savoir-faire comme chasseur, capacité de coordonner les activités guerrières, offensives ou défensives. Et, en aucune manière, la société ne laisse le chef passer au-delà de cette limite technique, elle ne laisse jamais une supériorité technique se transformer en autorité politique. Le chef est au service de la société, c’est la société en elle-même — lieu véritable du pouvoir — qui exerce comme telle son autorité sur le chef. C’est pourquoi il est impossible pour le chef de renverser ce rapport à son profit, de mettre la société à son propre service, d’exercer sur la tribu ce que l’on nomme le pouvoir : jamais la société primitive ne tolérera que son chef se transforme en despote.
Haute surveillance en quelque sorte, à quoi la tribu soumet le chef, prisonnier en un espace d’où elle ne le laisse pas sortir. Mais a-t-il envie d’en sortir ? Arrive-t-il qu’un chef désire être chef ? Qu’il veuille substituer au service et à l’intérêt du groupe la réalisation de son propre désir ? Que la satisfaction de son intérêt personnel prenne le pas sur la soumission au projet collectif ? En vertu même de l’étroit contrôle auquel la société — par sa nature de société primitive et non, bien sûr, par souci conscient et délibéré de surveillance — soumet, comme tout le reste, la pratique du leader, tares sont les cas de chefs placés en situation de transgresser la loi primitive : tu n’es pas plus que les autres.
Rares certes, mais non inexistants : il se produit parfois qu’un chef veuille faire le chef, et non point par calcul machiavélique mais bien plutôt parce qu’en définitive il n’a pas le choix, il ne peut pas faire autrement. Expliquons-nous. En règle générale, un chef ne tente pas (il n’y songe même pas) de subvertir la relation normale (conforme aux normes) qu’il entretient avec son groupe, subversion qui, de serviteur de la tribu, ferait de lui le maître. Cette relation normale, le grand cacique Alaykin, chef de guerre d’une tribu abipone du Chaco argentin, l’a définie parfaitement dans la réponse qu’il fit à un officier espagnol qui voulait le convaincre d’entraîner sa tribu en une guerre qu’elle ne désirait pas : « Les Abipones, par une coutume reçue de leurs ancêtres, font tout à leur gré et non à celui de leur cacique. Moi, je les dirige, mais je ne pourrais porter préjudice à aucun des miens sans me porter préjudice à moi-même ; si j’utilisais les ordres ou la force avec mes compagnons, aussitôt ils me tourneraient le dos. Je préfère être aimé et non craint d’eux, » Et, n’en doutons pas, la plupart des chefs indiens auraient tenu le même discours.
Il y a cependant des exceptions, presque toujours liées à la guerre. On sait en effet que la préparation et la conduite d’une expédition militaire sont les seules circonstances où le chef trouve à exercer un minimum d’autorité, fondée seulement, répétons-le, sur sa compétence technique de guerrier. Une fois les choses terminées, et quelle que soit l’issue du combat, le chef de guerre redevient un chef sans pouvoir, en aucun cas le prestige consécutif à la victoire ne se transforme en autorité. Tout se joue précisément sur cette séparation maintenue par la société entre pouvoir et prestige, entre la gloire d’un guerrier vainqueur et le commandement qu’il lui est interdit d’exercer.
La source la plus apte à étancher la soif de prestige d’un guerrier, c’est la guerre. En même temps, un chef dont le prestige est lié à la guerre ne peut le conserver et le renforcer que dans la guerre ; c’est une sorte de fuite obligée en avant qui le fait vouloir organiser sans cesse des expéditions guerrières dont il escompte retirer les bénéfices (symboliques) afférents à la victoire. Tant que son désir de guerre correspond à la volonté générale de la tribu, en particulier des jeunes gens pour qui la guerre est aussi le principal moyen d’acquérir du prestige, tant que la volonté du chef ne dépasse pas celle de la société, les relations habituelles entre la seconde et le premier se maintiennent inchangées.
Mais le risque d’un dépassement du désir de la société par celui de son chef, le risque pour lui d’aller au-delà de ce qu’il doit, de sortir de la stricte limite assignée à sa fonction, ce risque est permanent. Le chef, parfois, accepte de le courir, il tente d’imposer à la tribu son projet individuel, il tente de substituer son intérêt personnel à l’intérêt collectif. Renversant le rapport normal qui détermine le leader comme moyen au service d’une fin socialement définie, il tente de faire de la société le moyen de réaliser une fin purement privée : la tribu au service du chef, et non plus le chef au service de la tribu, Si « ça marchait » alors on aurait là le lieu natal du pouvoir politique, comme contrainte et violence, on aurait la première incarnation, la figure minimale de l’État. Mais ça ne marche jamais.
Dans le très beau récit des vingt années qu’elle passa chez les Yanomami, Elena Valero parle longuement de son premier mari, le leader guerrier Fousiwe. Son histoire illustre parfaitement le destin de la chefferie sauvage lorsqu’elle est, par la force des choses, amenée à transgresser la loi de la société primitive qui, vrai lieu du pouvoir, refuse de s’en dessaisir, refuse de le déléguer. Fousiwe est donc reconnu comme « chef » par sa tribu à cause du prestige qu’il s’est acquis comme organisateur et conducteur de raids victorieux contre les groupes ennemis. Il dirige par conséquent des guerres voulues par sa tribu, il met au service de son groupe sa compétence technique d’homme de guerre, son courage, son dynamisme, il est l’instrument efficace de sa société.
Mais le malheur du guerrier sauvage veut que le prestige acquis dans la guerre se perde vite, si ne s’en renouvellent pas constamment les sources. La tribu, pour qui le chef n’est que l’instrument apte à réaliser sa volonté, oublie facilement les victoires passées du chef. Pour lui, rien n’est acquis définitivement et, s’il veut rendre aux gens la mémoire si aisément perdue de son prestige et de sa gloire, ce n’est pas seulement en exaltant ses exploits anciens qu’il y parviendra, mais bien en suscitant l’occasion de nouveaux faits d’armes. Un guerrier n’a pas le choix : il est condamné à désirer la guerre.
C’est exactement là que passe la limite du consensus qui le reconnaît comme chef. Si son désir de guerre coïncide avec le désir de guerre de la société, celle-ci continue à la suivre. Mais si le désir de guerre du chef tente de se rabattre sur une société animée par le désir de paix — aucune société, en effet, ne désire toujours faire la guerre —, alors le rapport entre le chef et la tribu se renverse, le leader tente d’utiliser la société comme instrument de son but individuel, comme moyen de sa fin personnelle.
Or, ne l’oublions pas, le chef primitif est un chef sans pouvoir : comment pourrait-il imposer la loi de son désir à une société qui le refuse ? Il est à la fois prisonnier de son désir de prestige et de son impuissance à le réaliser. Que peut-il alors se passer ? Le guerrier est voué à la solitude, à ce combat douteux qui ne le conduit qu’à la mort. Ce fut là le destin du guerrier sud-américain Fousiwe. Pour avoir voulu imposer aux siens une guerre qu’ils ne désiraient pas, il se vit abandonné par sa tribu. Il ne lui restait plus qu’à mener seul cette guerre, et il mourut criblé de flèches.
La mort est le destin du guerrier, car la société primitive est telle quelle ne laisse pas substituer au désir de prestige la volonté de pouvoir. Ou, en d’autres termes, dans la société primitive, le chef, comme possibilité de volonté de pouvoir, est d’avance condamné à mort. Le pouvoir politique séparé est impossible dans la société primitive, il n’y a pas de place, pas de vide que pourrait combler l’État.
Moins tragique en sa conclusion, mais très semblable en son développement est l’histoire d’un autre leader indien, infiniment plus célèbre que l’obscur guerrier amazonien, puisqu’il s’agit du fameux chef apache Geronimo. La lecture de ses Mémoires, bien qu’assez futilement recueillis, se révèle fort instructive. Geronimo n’était qu’un jeune guerrier comme les autres lorsque les soldats mexicains attaquèrent le camp de sa tribu et firent un massacre de femmes et d’enfants. La famille de Geronimo fut entièrement exterminée. Les diverses tribus apaches firent alliance pour se venger des assassins et Geronimo fut chargé de conduire le combat. Succès complet pour les Apaches, qui anéantirent la garnison mexicaine. Le prestige guerrier de Geronimo, principal artisan de la victoire, fut immense.
Et, dès ce moment-là, les choses changent, quelque chose se passe en Geronimo, quelque chose passe. Car si, pour les Apaches, satisfaits d’une victoire qui réalise parfaitement leur désir de vengeance, l’affaire est en quelque sorte classée, Geronimo, quant à lui, ne l’entend pas de cette oreille : il veut continuer à se venger des Mexicains, il estime insuffisante la défaite sanglante imposée aux soldats. Mais il ne peut, bien sûr, aller seul à l’attaque des villages mexicains. Il tente donc de convaincre les siens de repartir en expédition. En vain. La société apache, une fois atteint le but collectif — la vengeance — aspire au repos.
Le but de Geronimo est donc un objectif individuel pour la réalisation duquel il veut entraîner la tribu. Il veut faire de la tribu l’instrument de son désir, alors qu’il fut auparavant, en raison de sa compétence de guerrier, l’instrument de la tribu, Bien entendu, les Apaches n’ont jamais voulu suivre Geronimo, tout comme les Yanomami refusèrent de suivre Fousiwe. Tout au plus le chef apache réussissait-il (parfois, au prix de mensonges) à convaincre quelques jeunes gens avides de gloire et de butin. Pour l’une de ces expéditions, l’armée de Geronimo, héroïque et dérisoire, se composait de deux hommes ! Les Apaches qui, en fonction des circonstances, acceptaient le leadership de Geronimo pour son habileté de combattant, lui tournaient systématiquement le dos lorsqu’il voulait mener sa guerre personnelle. Geronimo, dernier grand chef de guerre nord-américain, qui passa trente années de sa vie à vouloir « faire le chef », et n’y parvint pas.
La propriété essentielle (c’est-à-dire qui touche à l’essence) de la société primitive, c’est d’exercer un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose, c’est d’interdire l’autonomie de l’un quelconque des sous-ensembles qui la constituent, c’est de maintenir tous les mouvements internes, conscients et inconscients, qui nourrissent la vie sociale, dans les limites et dans la direction voulues par la société.
La tribu manifeste entre autres (et par la violence s’il le faut) sa volonté de préserver cet ordre social primitif en interdisant l’émergence d’un pouvoir politique individuel, central et séparé. Société donc à qui rien n’échappe, qui ne laisse rien sortir hors de soi-même, car toutes les issues sont fermées. Société qui, par conséquent, devrait éternellement se reproduire sans que rien de substantiel ne l’affecte à travers le temps.
Il est néanmoins un champ qui, semble-t-il, échappe, en partie au moins, au contrôle de la société, il est un « flux » auquel elle paraît ne pouvoir imposer qu’un « codage » imparfait : il s’agit du domaine démographique, domaine régi par des règles culturelles, mais aussi par des lois naturelles, espace de déploiement d’une vie enracinée à la fois dans le social et dans le biologique, lieu d’une « machine » qui fonctionne peut-être selon une mécanique propre et qui serait, par suite, hors d’atteinte de l’emprise sociale.
Sans songer à substituer à un déterminisme économique un déterminisme démographique, à inscrire dans les causes — la croissance démographique — la nécessité des effets — transformation de l’organisation sociale —, force est pourtant de constater, surtout en Amérique, le poids sociologique du nombre de la population, la capacité que possède l’augmentation des densités d’ébranler — nous ne disons pas détruire — la société primitive.
Il est très probable en effet qu’une condition fondamentale d’existence de la société primitive consiste dans la faiblesse relative de sa taille démographique. Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. Ou, en d’autres termes, pour qu’une société soit primitive, il faut qu’elle soit petite par le nombre. Et, de fait, ce que l’on constate dans le monde des Sauvages, c’est un extraordinaire morcellement des « nations », tribus, sociétés en groupes locaux qui veillent soigneusement à conserver leur autonomie au sein de l’ensemble dont ils font partie, quitte à conclure des alliances provisoires avec les voisins « compatriotes », si les circonstances — guerrières en particulier — l’exigent.
Cette atomisation de l’univers tribal est certainement un moyen efficace d’empêcher la constitution d’ensembles sociopolitiques intégrant les groupes locaux et, au-delà, un moyen d’interdire l’émergence de l’État qui, en son essence, est unificateur.
Or, il est troublant de constater que les Tupi-Guarani paraissent, à l’époque où l’Europe les découvre, s’écarter sensiblement du modèle primitif habituel, et sur deux points essentiels : le taux de densité démographique de leurs tribus ou groupes locaux dépasse nettement celui des populations voisines ; d’autre part, la taille des groupes locaux est sans commune mesure avec celle des unités sociopolitiques de la Forêt Tropicale.
Bien entendu, les villages tupinamba par exemple, qui rassemblaient plusieurs milliers d’habitants, n’étaient pas des villes ; mais ils cessaient également d’appartenir à l’horizon « classique » de la dimension démographique des sociétés voisines. Sur ce fond d’expansion démographique et de concentration de la population se détache — fait également inhabituel dans l’Amérique des Sauvages, sinon dans celle des Empires — l’évidente tendance des chefferies à acquérir un pouvoir inconnu ailleurs. Les chefs tupi-guarani n’étaient certes pas des despotes, mais ils n’étaient plus tout à fait des chefs sans pouvoir.
Ce n’est pas ici le lieu d’entreprendre la longue et complexe tâche d’analyser la chefferie chez les Tupi-Guarani. Qu’il nous suffise simplement de déceler, à un bout de la société, si l’on peut dire, la croissance démographique, et à l’autre, la lente émergence du pouvoir politique. Il n’appartient sans doute pas à l’ethnologie (ou du moins pas à elle seule) de répondre à la question des causes de l’expansion démographique dans une société primitive. Relève en revanche de cette discipline l’articulation du démographique et du politique, l’analyse de la force qu’exerce le premier sur le second par l’intermédiaire du sociologique.
Nous n’avons, au long de ce texte, cessé de proclamer l’impossibilité interne du pouvoir politique séparé dans une société primitive, l’impossibilité d’une genèse de l’État à partir de l’intérieur de la société primitive. Et voilà que, semble-t-il, nous évoquons nous-mêmes, contradictoirement, les Tupi-Guarani comme un cas de société primitive d’où commençait à surgir ce qui aurait pu devenir l’État.
Incontestablement se développait, dans ces sociétés, un processus, en cours sans doute depuis fort longtemps, de constitution d’une chefferie dont le pouvoir politique n’était pas négligeable. Au point même que les chroniqueurs français et portugais de l’époque n’hésitent pas à attribuer aux grands chefs de fédérations de tribus les titres de « roys de province » ou « roytelets ». Ce processus de transformation profonde de la société tupi-guarani rencontra une interruption brutale avec l’arrivée des Européens. Cela signifie-t-il que, si la découverte du Nouveau Monde avait été différée d’un siècle par exemple, une formation étatique se serait imposée aux tribus indiennes du littoral brésilien ? Il est toujours facile, et risqué, de reconstruire une histoire hypothétique que rien ne viendrait démentir.
Mais, dans le cas présent, nous pensons pouvoir répondre avec fermeté par la négative : ce n’est pas l’arrivée des Occidentaux qui a coupé court à l’émergence possible de l’État chez les Tupi-Guarani, mais bien un sursaut de la société elle-même en tant que société primitive, un sursaut, un soulèvement en quelque sorte dirigé, sinon explicitement contre les chefferies, du moins, par ses effets, destructeur du pouvoir des chefs. Nous voulons parler de cet étrange phénomène qui, dès les dernières décennies du siècle, agitait les tribus tupi-guarani, la prédication enflammée de certains hommes qui, de groupe en groupe, appelaient les Indiens à tout abandonner pour se lancer à la recherche de la Terre sans Mal, du paradis terrestre.
Chefferie et langage sont, dans la société primitive, intrinsèquement liés, la parole est le seul pouvoir dévolu au chef : plus que cela même, la parole est pour lui un devoir. Mais il est une autre parole, un autre discours, articulé non par les chefs, mais par ces hommes qui aux xv siècles entraînaient derrière eux les Indiens par milliers en de folles migrations en quête de la patrie des dieux : c’est le discours des karai, c’est la parole prophétique, parole virulente, éminemment subversive d’appeler les Indiens à entreprendre ce qu’il faut bien reconnaître comme la destruction de la société. L’appel des prophètes à abandonner la terre mauvaise, c’est-à-dire la société telle qu’elle était, pour accéder à la Terre sans Mal, à la société du bonheur divin, impliquait la condamnation à mort de la structure de la société et de son système de normes.
Or, à cette société s’imposaient de plus en plus fortement la marque de l’autorité des chefs, le poids de leur pouvoir politique naissant. Peut-être alors est-on fondé à dire que si les prophètes, surgis du cœur de la société, proclamaient mauvais le monde où vivaient les hommes, c’est parce qu’ils décelaient le malheur, le mal, dans cette mort lente à quoi l’émergence du pouvoir condamnait, à plus ou moins long terme, la société tupi-guarani, comme société primitive, comme société sans État. Habités par le sentiment que l’antique monde sauvage tremblait en son fondement, hantés par le pressentiment d’une catastrophe socio-cosmique, les prophètes décidèrent qu’il fallait changer le monde, qu’il fallait changer de monde, abandonner celui des hommes et gagner celui des dieux.
Parole prophétique encore vivante, ainsi qu’en témoignent les textes « Prophètes dans la jungle » et « De l’un sans le multiple ». Les trois ou quatre mille Indiens Guarani qui subsistent misérablement dans les forêts du Paraguay jouissent encore de la richesse incomparable que leur offrent les karai. Ceux-ci ne sont plus, on s’en doute, des conducteurs de tribus, comme leurs ancêtres du siècle, il n’y a plus de recherche possible de la Terre sans Mal.
Mais le défaut d’action semble avoir permis une ivresse de la pensée, un approfondissement toujours plus tendu de la réflexion sur le malheur de la condition humaine. Et cette pensée sauvage, presque aveuglante de trop de lumière, nous dit que le lieu de naissance du Mal, de la source du malheur, c’est l’Un.
Il faut peut-être en dire un peu plus long et se demander ce que le sage guarani désigne sous le nom de l’Un. Les thèmes favoris de la pensée guarani contemporaine sont les mêmes qui inquiétaient, voici plus de quatre siècles, ceux que déjà on appelait karai, prophètes. Pourquoi le monde est-il mauvais ? Que pouvons-nous faire pour échapper au mal ? Questions qu’au fil des générations ces Indiens ne cessent de se poser : les karai de maintenant s’obstinent pathétiquement à répéter le discours des prophètes d’antan. Ceux-ci savaient donc que l’Un, c’est le mal, ils le disaient, de village en village, et les gens les suivaient dans la recherche du Bien, dans la quête du non-Un.
On a donc, chez les Tupi-Guarani du temps de la Découverte, d’un côté une pratique — la migration religieuse — inexplicable si on n’y lit pas le refus de la voie où la chefferie engageait la société, le refus du pouvoir politique séparé, le refus de l’État ; de l’autre, un discours prophétique qui identifie l’Un comme la racine du Mal et affirme la possibilité de lui échapper. À quelles conditions penser l’Un est-il possible ?
Il faut que, de quelque façon, sa présence, haïe ou désirée, soit visible. Et c’est pourquoi nous croyons pouvoir déceler, sous l’équation métaphysique qui égale le Mal à l’Un, une autre équation plus secrète, et d’ordre politique, qui dit que l’Un, c’est l’État. Le prophétisme tupi-guarani, c’est la tentative héroïque d’une société primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l’Un comme essence universelle de l’État.
Cette lecture « politique » d’un constat métaphysique devrait alors inciter à poser une question, peut-être sacrilège : ne pourrait-on soumettre à semblable lecture toute métaphysique de l’Un ? Qu’en est-il de l’Un comme Bien, comme objet préférentiel que, dès son aurore, la métaphysique occidentale assigne au désir de l’homme ? Tenons-nous en à cette troublante évidence : la pensée des prophètes sauvages et celle des Grecs anciens pensent la même chose, l’Un ; mais l’Indien Guarani dit que l’Un c’est le Mal, alors qu’Héraclite dit qu’il est le Bien. À quelles conditions penser l’Un comme Bien est-il possible ?
Revenons, pour conclure, au monde exemplaire des Tupi-Guarani. Voici une société primitive qui, traversée, menacée par l’irrésistible ascension des chefs, suscite en elle-même et libère des forces capables, fût-ce au prix d’un quasi-suicide collectif, de mettre en échec la dynamique de la chefferie, de couper court au mouvement qui l’eût peut-être portée à transformer les chefs en rois porteurs de loi. D’un côté les chefs, de l’autre, et contre eux, les prophètes : tel est, tracé selon ses lignes essentielles, le tableau de la société tupi-guarani à la fin du siècle. Et la « machine » prophétique fonctionnait parfaitement bien puisque les karai étaient capables d’entraîner à leur suite des masses étonnantes d’Indiens fanatisés, dirait-on aujourd’hui, par la parole de ces hommes, au point de les accompagner jusque dans la mort.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Les prophètes, armés de leur seul logos, pouvaient déterminer une « mobilisation » des Indiens, ils pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive : unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. Ils parvenaient à réaliser, d’un seul coup, le « programme » des chefs ! Ruse de l’histoire ? Fatalité qui malgré tout voue la société primitive elle-même à la dépendance ? On ne sait. Mais, en tout cas, l’acte insurrectionnel des prophètes contre les chefs conférait aux premiers, par un étrange retournement des choses, infiniment plus de pouvoir que n’en détenaient les seconds.
Alors peut-être faut-il rectifier l’idée de la parole comme opposé de la violence. Si le chef sauvage est commis à un devoir de parole innocente, la société primitive peut aussi, en des conditions certainement déterminées, se porter à l’écoute d’une autre parole, en oubliant que cette parole est dite comme un commandement ; c’est la parole prophétique. Dans le discours des prophètes gît peut-être en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes se dissimule peut-être la figure silencieuse du Despote.
Parole prophétique, pouvoir de cette parole : aurions-nous là le lieu originaire du pouvoir tout court, le commencement de l’État dans le Verbe ? Prophètes conquérants des âmes avant d’être maîtres des hommes ? Peut-être. Mais, jusque dans l’expérience extrême du prophétisme (parce que sans doute la société tupi-guarani avait atteint, pour des raisons démographiques ou autres, les limites extrêmes qui déterminent une société comme société primitive), ce que nous montrent les Sauvages, c’est l’effort permanent pour empêcher les chefs d’être des chefs, c’est le refus de l’unification, c’est le travail de conjuration de l’Un, de l’État.
L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’État.
Pierre Clastres, « La société contre l’État », 1974, dernier chapitre et conclusion, p 161 à 186.
Celui qui échange la liberté contre la sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre et perdra les deux.
Thomas Jefferson.
La nostalgie, qu’l ne faut pas simplement comparer à la recherche du temps enfui, doit plutôt être comprise comme une abdication de la mémoire. Elle fait du passé, David Lowental l’a montré, un pays étranger.
Christopher Lasch, « Le seul et vrai paradis », 1991.
En deux mots, l’aubaine, voilà la transition.
Proudhon, « Qu’est-ce que la propriété ? », 1840.
Axiome : la propriété est le droit d’aubaine que le propriétaire s’attribue sur une chose marquée par lui de son seing
L’aubaine reçoit différents noms, selon les choses qui la produisent : fermage pour les terres ; loyer pour les maisons et les meubles ; rente pour les fonds placés à perpétuité ; intérêt pour l’argent ; bénéfice, gain, profit (trois choses qu’il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix légitime du travail), pour les échanges.
[…] par le droit d’aubaine, le propriétaire moissonne et ne laboure pas, récolte et ne cultive pas, consomme et ne produit pas, jouit et n’exerce rien.
Proudhon, « Qu’est-ce que la propriété ? », 1840.
Ce qu’on nomme en politique AUTORITÉ est analogue, équivalent à ce qu’on appelle en économie politique PROPRIÉTÉ ; ces deux idées sont adéquates l’une à l’autre et identiques. Attaquer l’une, c’est attaquer l’autre.
Proudhon, « À propos de Louis Blanc », déc. 1849.
Les esprits sérieux ne jugent pas d’un sac par l’étiquette.
Adolphe Blanqui (frère d’Auguste), dans sa lettre à Proudhon à propos de « Qu’est-ce que la propriété ? », 1840.
Les juges ont l’impression de s’appauvrir en relâchant leurs prisonniers. Ils veulent les garder comme Shylock ses ducats.
Jacques Vergès, « Journal. La passion de défendre », 2008, p 22.
L’insolence intellectuelle ne peut être une devise partisane : c’est un défi d’aventurier solitaire.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2091.
Le juriste tend spontanément à l’absolutisme. Les libertés sont les lacunes des lois.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2093.
Un avocat arrivant en retard se fait gourmander, mais on n’imagine pas qu’il puisse gourmander les juges ; cela les mettrait de mauvais humeur et c’est le client qui en ferait les frais.
Jacques Vergès, « Journal », p22.
Quand on n’attend rien de personne, on peut rire de tout.
Jacques Vergès, « La passion de défendre », 2008.
Une constitution vraiment libre, où toutes les classes de la société jouissent des mêmes droits, ne peut subsister si l’ignorance d’une partie des citoyens ne leur permet pas d’en connaître la nature et les limites.
Condorcet, « Premier mémoire sur l’instruction publique », 1791.
Seuls sont qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent.
Henri Dumont.
La vapeur qui fait marcher la machine sociale, ce sont les désirs humains.
Edward Bernays, « Propaganda », 1928.
À Hollywood, tout est propre. Ils ne jettent pas leurs ordures, ils en font des émissions de télévision.
Woody Allen.
Il n’est rationnel de nous incliner devant une majorité que lorsque nous sommes désarmés.
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2096.
Je ne suis pas contre le fait de devenir riche, mais je suis difficile sur les moyens d’y parvenir.
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté.
La justice, ce n’est pas seulement ce qui est juste, c’est aussi ce qui est vu comme juste.
M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : jouis. » – M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.
Paul Lafargue, « Le droit à la paresse réfutation du « droit au travail » de 1848 » 1880.
BÉNÉDICTIONS DU TRAVAIL.
En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé : An Essay on Trade and Commerce. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s’indignait de ce que « la plèbe manufacturière d’Angleterre s’était mis dans la tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant en quatre ».
Ainsi, près d’un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l’homme. « Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité […] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail. »
Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de l’Essay on Trade proposait d’incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du travail (ideal workhouses) qui deviendraient « des maisons de terreur où l’on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières. »
Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle.
Que nous avons dépassé ce nec plus ultra ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants !
Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d’accepter, après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le droit au travail. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c’est lui qui les a appelées. Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l’ont imposé à leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique ; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes : les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine et épuiser leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. – Honte aux prolétaires !
Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ?… Nous avons aujourd’hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis !… Elles n’ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l’on cassa leur coquille ! –
Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! – Mais tous les Jules Simon de l’Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
e droit à la paresse réfutation du « droit au travail » de 1848 » 1880.
8 Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la noble satisfaction d’un devoir accompli : « Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant : cela les distrait et leur fait accepter avec courage ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d’existence. » – Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans ! – Les matérialistes regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance.
OPINIONS SUR MARAT, « L’AMI DU PEUPLE »
« Marat, que la nature semblait avoir formé pour rassembler en un seul individu tous les vices de l’espèce humaine, laid comme le crime qu’il suait par tous les pores de son corps hideux, bête féroce poltronne et sanguinaire… Les départements béniront le jour où vous aurez délivré l’espèce humaine d’un homme qui la déshonore. »
« Un homme tout dégouttant de calomnies, de fiel et de sang. »
« Un homme qui a conseillé le pillage. » PÉTION
« Nulle idée de bienséance… nul respect pour la propriété. »
« Cet avorton de la nature n’était remarquable que pour sa turpitude et sa difformité. » MEILLAN
« Embryon suisse… Caligula de carrefour… Triboulet populaire. »
Vicomte de CHATEAUBRIAND
« Anthropophage avec une extrême bassesse. » PAGANEL
« J’ai rendu autant de services à la France que si j’avais défait un tigre échappé des forêts de la Sibérie pour se repaître dans nos climats de sang humain… Je n’ai pas cru tuer un homme, mais une bête féroce qui dévorait tous les Français. »
Mademoiselle de CORDAY
« Marat est celui qui m’intéresse le plus. Il ne fait pas de discours… Il luttait seul contre tous. C’était un homme bien singulier. Ces personnages-là sont du domaine de l’histoire. Ils n’ont point, quoi qu’on dise, le caractère méprisable ; peu d’hommes ont marqué comme eux. »
« Marat avait quelques idées heureuses sur le gouvernement représentatif, que je regrette qu’il ait emportées ; il n’y avait que lui qui pût les dire ; il n’y aura que la nécessité qui permettra qu’on les entende de la bouche de tout autre… Marat était doux dans son ménage, il n’épouvantait que les traîtres… Il n’y eut qu’un Marat ; ses successeurs sont des hypocrites dont rougit son ombre. »
« Lorsque je lus le livre de Bougeart sur Marat, je m’aperçus qu’à bien des égards nous imitions inconsciemment le grand exemple de l’Ami du peuple. Je m’aperçus aussi que les hurlements et les falsifications qui, depuis bientôt cent ans, ont altéré le vrai visage de Marat, s’expliquent très simplement. D’abord, dévoilant ceux qui se préparaient à trahir la Révolution, Marat arracha sans pitié le masque des idoles du moment ; d’autre part, comme nous, il ne considérait pas la Révolution comme terminée, mais il voulait qu’elle fût proclamée permanente. »
« PRÉTENDRE PLAIRE À TOUT LE MONDE EST D’UN FOU,
MAIS PRÉTENDRE PLAIRE À TOUT LE MONDE EN TEMPS DE RÉVOLUTION EST D’UN TRAÎTRE. »
JEAN-PAUL MARAT
Cités par Jean Massin, en exergue de son formidable livre, « Marat » (1960).
LE PROPHÈTE MARAT
La tradition veut qu’en juillet 1830, embrassant le duc d’Orléans — qui allait devenir le roi Louis-Philippe, — au balcon de l’Hôtel-de-Ville, La Fayette ait dit au peuple : « Voilà la meilleure des républiques. » Tradition à laquelle fait écho l’observateur lucide que fut Karl Marx : « En 1830, la bourgeoisie finit enfin par réaliser ses désirs de 1789. »
La poire de la monarchie de Juillet eût beaucoup gagné à être dégustée quarante ans plus tôt ; des l’insurrection des canuts de Lyon, elle se voyait déjà disputer un pouvoir qu’elle venait à peine de conquérir. Et pour s’en emparer, quel itinéraire avait-elle dû parcourir pourtant, de 1789 à 1830 : jalonné par vingt-trois ans d’une guerre à mort contre l’Europe, et par ces extravagantes embardées qui s’appellent la Terreur et la dictature césarienne, Robespierre et Napoléon.
Laissons de côté Napoléon : en un certain sens, il est déjà aussi près de Louis-Philippe qu’une épée peut l’être d’un parapluie. Inquiétons-nous plutôt de Robespierre. En 1789-1790, il y avait déjà des « Monarchiens » plus à droite que La Fayette ; en 1793-1794, il y aura des Enragés, puis des Cordeliers plus à gauche que Robespierre ; mais ces deux hommes sont les branches du compas qui mesure le grand écart de la Révolution, quant à l’exercice du pouvoir politique : La Fayette joua le rôle de « maire du palais » de 1789 à 1791, Robespierre sera l’âme du grand Comité de Salut public de l’An Deux.
Or, jusqu’à Varennes, Robespierre pensait aussi que, pour la France, une monarchie constitutionnelle était la meilleure des républiques. Et, si quelque devin avait alors évoqué pour lui le Dix-Août, la Convention, le Gouvernement révolutionnaire, la Terreur, le rôle capital qu’il devait y tenir en personne, il aurait refusé d’y croire, ou il aurait pâli d’effroi.
Ces deux hommes, La Fayette et Robespierre, avaient voté ensemble, yeux de Robespierre, La Fayette ne sera vite qu’un renégat des principes essentiels de la Révolution.
Quelle était donc la nature profonde de cette Révolution de 1789, quelle contradiction fondamentale portait-elle dans ses flancs, pour qu’elle se révèle capable d’engendrer deux fidélités, également sincères sans doute, et incompatibles du tout au tout : Louis-Philippe et la Terreur ?
Ce devin, capable de montrer l’avenir dès 1789, il a existé — et bientôt Robespierre pâlira d’effroi en l’écoutant. Mieux : dès 1774, il a commencé, sans être lu par personne encore, à prédire la nature et la contradiction de la Révolution à naître. C’est Marat.
Il est le seul que rien n’étonnera, des événements prodigieux auxquels il est mêlé. Il sait que la Déclaration des Droits n’est qu’un leurre, si elle n’aborde pas la question sociale. Il sait que la Révolution en cours ne profitera qu’aux riches. Il sait qu’une autre Révolution devra en sortir. Il exige la Terreur, quand toute la France pleure de joie dans les fêtes fraternelles de la Fédération. Il combat de toutes ses forces le péril de Bonaparte sous les figures falotes de La Fayette, de Dumouriez, de Custine. Et il devine, parce que sa lucidité lui donne un lignes ; on verra assez, au cours de ce livre, le nombre de prévisions de détail qu’il a émises, et qui se vérifièrent si exactement qu’elles l’ont fait saluer du nom de prophète par ses contemporains.
De ce point de vue déjà, le cas de Marat est assez captivant pour les Jacobins contre les Feuillants, les Montagnards contre les Girondins, Robespierre contre Danton ; la Révolution semble procéder par scissiparités antagonistes, en appuyant toujours plus sur sa gauche, jusqu’à cette date fatale de Thermidor où le grand ressort craque. Ces duels ont bien existé, mais la Révolution ne s’y borne pas, et Marat l’a su, mieux que personne, le premier.
Jusqu’à sa mort, il a combattu dans chacun d’eux (côte à côte avec Robespierre, non à partir des mêmes positions) ; mais, en même temps qu’il participait à chaque duel, il le regardait avec impatience, puis avec amertume et déception. Ce n’était pas cela qui l’intéressait surtout, c’était un travail qui s’opérait en profondeur dans la conscience et par l’action des plus misérables. Travail d’une lenteur exaspérante pour sa faim et sa soif d’un avenir encore voilé, irréalisable sur-le-champ, mais que déjà il savait nécessaire.
C’est pour cela, bien plus que pour avoir annoncé avant tout le monde la fuite à Varennes ou la trahison de Dumouriez, que Marat appartient à la catégorie des prophètes. (Car il en est des prophètes comme des poètes, des mathématiciens ou des administrateurs ; chacun de nous l’est quelque peu, certains le sont avec prédilection, et quelques-uns avec génie.)
Dans l’acception vulgaire du terme — qui est aussi celle des contemporains de Marat —, le prophète se confond avec le devin : il prédit l’avenir. Mais, si l’on se réfère à l’étymologie, et en même temps qu’à elle aux archétypes de cette famille d’esprit : les prophètes d’Israël, le prophète est tout autre chose ; il est celui qui parle devant quelqu’un, au nom de quelqu’un (ou de quelque chose). Dieu, la conscience, le peuple, etc. ; peu importe au nom de quelle valeur il parle ; ce qui importe pour le caractériser, c’est que la valeur dont il est le héraut revête pour lui une exigence absolue. Pour le prophète Marat, c’est l’exigence de la justice qui est absolue.
Le prophète est celui qui crie que l’histoire ne tourne pas rond. Il est un signal avertisseur : où il apparaît, couve un scandale auquel son cri donne la plénitude du tragique. Scandale et tragique vécus sur le plan de l’absolu, donc dans d’étroites limites individuelles, par un homme qui est presque toujours (du moins au départ) démuni des pouvoirs d’une efficacité immédiate, et qui sait quasi impossibles sur-le-champ les transformations ou les révolutions que l’exigence de son absolu ne tolère pas de différer.
D’où la haine qu’il suscite de la part des hommes en place, de tout ce qui tend à se maintenir dans les structures sociales elles-mêmes : cette exécration des formalités légales ; cette projection continuelle dans l’avenir ; cette soif du martyre…
Tous ces traits classiques de la psychologie des prophètes, on les a marqué d’un fer rouge si efficace l’âme collective de la dévolution. Mais ils expliquent aussi certaines de ses limites.
Le prophète est efficace parce qu’il émet, avec des mots brûlants et simples, un verdict absolu pour exiger que l’humanité se dépasse et que l’histoire s’accélère. Il est efficace aussi parce qu’il crache à la figure des maîtres qui ont tout intérêt à faire dormir l’histoire et à maintenir l’homme à son plus bas niveau : il démasque les idoles de l’immobilité ou de la résignation. Dans la mesure, restreinte mais indiscutable, où l’action d’un individu y peut quelque chose, et dans la mesure variable où son appel répond aux besoins et aux désirs réels qu’il appelle, il est toujours tenté de la concevoir comme une apocalypse. Comme une condamnation de l’histoire passée, non comme un aboutissement de cette histoire. Il voudrait dévorer le temps au lieu de l’épouser.
Ainsi l’action de Marat, qui, par certains retentissements, en de ration monotone qui refuse de s’accorder au rythme commun de la marche. Il est très populaire, mais personne ne l’écoute. Il a la vue la plus lucide de toutes sur les événements, mais fréquemment il ne parvient pas à embrayer sur eux. Il est bien le porte-parole des masses populaires, et sa voix les touche au cœur, mais il arrive pourtant qu’elle se détache, comme en surimpression, sur leur mouvement réel, plus souvent sur leur inertie passagère. Contradictions apparentes, qui ont déconcerté plus d’un historien.
Certains d’entre eux, exaspérés, ont pris le parti commode d’affirmer que le rôle du prophète Marat fut quasi nul, et que sa popularité fut surfaite par les Girondins qui avaient besoin d’une tête de turc. Au vrai, ce Marat, dont on fit un épouvantait, n’aurait été qu’un franc-tireur sans audience, pittoresque mais inadapté, s’agitant beaucoup sans que nul y prenne vraiment garde.
Encourir un tel jugement, c’est le sort commun des prophètes. Il reste que ce jugement est historiquement faux, et je crois que ce livre en donne les preuves. Il reste aussi que l’histoire, pour ne pas avorter dans son accomplissement, a besoin aussi de la négation farouche des prophètes, de cette intolérance à l’imparfait qui leur impose de dénoncer la lenteur du temps comme un scandale. L’action la plus forte de Marat sur la Révolution ne s’est pas exercée à propos de tel ou tel événement, bien qu’elle ait déjà été considérable sur certains d’entre eux. Elle se situe à un autre niveau : l’intensification accélérée du dynamisme révolutionnaire des masses populaires, sans laquelle la Révolution n’aurait pas été ce qu’elle fut ; ici l’action de Marat fut irremplaçable. Et elle se situe à un niveau plus profond encore qui conditionne le précédent : la prise de conscience par les masses populaires que leurs revendications n’étaient pas celles des riches du Tiers État, que leur leur justice ; sans cette prise de conscience, encore imprécise et velléitaire, mais neuve et déjà vive, la Révolution française n’aurait pas engendré les suivantes ; et là aussi Marat joua, en quelque façon, le rôle de Prométhée.
Toujours véhément, parfois naïf, déguenillé, imprésentable, dramatique, péremptoire : un intolérable énergumène. Soit. Mais un énergumène qui n’a cessé d’exiger des exécutions capitales, qui a réclamé la Terreur dès 1789 : ceci est beaucoup plus grave. Cet énergumène est un carnassier, et sa fameuse baignoire est pleine de sang !
Ne craignez rien : nous n’escamoterons pas ce grief. Au terme de ce livre, peut-être serez-vous désappointé de constater que Marat compte si peu de sang versé à son actif réel ; il est vrai pourtant qu’il aurait voulu qu’on en versât plus pour en épargner davantage (tel un officier qui, dans le combat, préfère tuer quelques ennemis que de laisser anéantir sa troupe) ; il est vrai qu’il réclama la Terreur le premier, quand nul n’y songeait encore. Nous nous en expliquerons.
Il faut pourtant demander au lecteur, dès le seuil de cet ouvrage, un effort de compréhension historique préalable. Nous vivons au siècle des camps de concentration : ne faisons pas les tartuffes devant cette lente mais inéluctable, avec toute décision obtenue par la violence. Peut-être viendra-t-il un temps où la guillotine de 1793 appartiendra au passé le mieux révolu, aussi difficilement imaginable que la mentalité de l’homme des cavernes.
Pourtant l’âge où vit Marat n’est pas si éloigné encore du nôtre, ni de celui de Spartacus. L’âge où les esclaves n’ont pas d’autre moyen de s’affranchir que la guerre à mort contre leurs maîtres. L’âge où la faim et la soif de la justice ne peuvent se rassasier qu’en usant de la violence. Nous avons beau jeu de nous attendrir sur Prométhée, dûment garrotté sur le sommet du Caucase ; nous en oublions de nous indigner lorsqu’il profère : « J’ai de la haine pour tous les dieux. » Mais, avant de succomber, Prométhée a combattu les dieux pour libérer les hommes. Et, s’il avait été vainqueur dans ce combat, il n’aurait pas fait grâce à Zeus, sous peine de trahir la liberté conquise, de la laisser aussitôt remettre en question par un maître qui ne veut pas cesser de se considérer comme tel. Sa haine n’est que l’arme nécessaire de son amour.
Ainsi Marat. Mais, plutôt que de continuer à le rapprocher d’un titan grec, replaçons-le dans sa propre famille d’esprits. Ouvrons les prophètes d’Israël, Amos, par exemple : nous reconnaîtrons quelque chose de leur voix dans les accents de l’Ami du peuple.
Ils ont vendu un juste pour de l’argent et un indigent contre une paire de sandales. Ils piétinent la tête des pauvres sur la poussière de la terre… Ils acceptent des cadeaux et déboutent les indigents au tribunal… Ils entassent rapines et pillages dans leur palais… Couchés sur des lits d’ivoire et vautrés sur leurs divans, mangeant des agneaux du petit bétail et des veaux d’entre ceux de l’étable, fredonnant au son de la harpe, inventant pour eux des instruments de musique, bavant dans des cratères de vin, ils se frottent avec la meilleure des huiles, et ils ne sont pas malades de la ruine de mon peuple ! C’est pourquoi maintenant ils seront déportés, et disparaîtra la confrérie des vautrés ! Oracle de Yahweh : J’ai horreur de la gloire de Jacob et je déteste ses palais… Je ne continuerai plus de passer outre !… Et les chants du palais gémiront en ce jour-là — oracle de Yahweh — ; nombreux seront les cadavres qu’en tout lieu on jettera en silence !… Et que le jugement coule comme de l’eau, et la justice comme un torrent intarissable ! »
Jean Massin, à Paris, le 28 mai 1960. Avant-propos du livre (formidable) « Marat » (1960).
« Marat n’appartient pas spécialement à la Révolution française ; Marat est un type antérieur, profond et terrible. Marat, c’est le vieux spectre immense. Si vous voulez savoir son vrai nom, criez dans l’abîme ce mot : Marat ; l’écho, du fond de l’infini, vous répondra : Misère ! […] On guillotine Charlotte Corday, et l’on dit : Marat est mort. Non, Marat n’est pas mort. Mettez-le au Panthéon, ou jetez-le à l’égout, qu’importe, il renaît le lendemain. Il renaît dans l’homme qui n’a pas de travail, dans la femme qui n’a pas de pain, dans la fille qui se prostitue, dans l’enfant qui n’apprend pas à lire ; il renaît dans les greniers de Rouen, il renaît dans les caves de Lille ; il renaît dans le grenier sans feu, dans le grabat sans couverture, dans le chômage, dans le prolétariat, dans le lupanar, dans le bagne, dans vos codes qui sont sans pitié, dans vos écoles sans horizon, et il se reforme de tout ce qui est ignorance, et il se recompose de tout ce qui est la nuit. Ah ! que la société humaine y prenne garde, on ne tuera Marat qu’en tuant la misère ; […] tant qu’il y aura des misérables, il y aura sur l’horizon un nuage qui peut devenir un fantôme, et un fantôme qui peut devenir Marat. »
Victor Hugo, « Quatre-Vingt-Treize », cité par Jean Massin dans « Marat » (1960), p11.
Mais Jean-Paul Marat [avant 1789] ne prévoit guère encore sa destinée, celle d’un des premiers révolutionnaires « citoyens du monde », lorsqu’il s’éloigne, à tout jamais semble-t-il, des lieux de son enfance. Ne le voyons pas alors comme l’aventurier charlatan, vrai personnage de roman picaresque, que la calomnie s’ingéniera à inventer. Écoutons plutôt le Marat de la maturité, dans la suite du fragment autobiographique déjà cité, évoquer l’état d’âme du jeune homme grave et tourmenté qui prend congé des siens :
« J’étais réfléchi à quinze ans, observateur à dix-huit, penseur à vingt et un. Dès l’âge de dix ans j’ai contracté l’habitude de la vie studieuse ; le travail de l’esprit est devenu pour moi un véritable besoin, même dans mes maladies ; et mes plus doux plaisirs, je les ai trouvés dans la méditation, dans ces moments paisibles où l’âme contemple avec admiration la magnificence du spectacle de la nature, ou lorsque, repliée sur elle-même, elle semble s’écouter en silence peser à la balance du bonheur la vanité des grandeurs humaines, percer le sombre avenir, chercher l’homme au-delà du tombeau et porter une inquiète curiosité sur ses destinées éternelles. »
Jean Massin, « Marat » (1960), p18.
Marat, [pendant ces 7 années vécues en Angleterre, de 1770 à 1777], a suivi tous ces événements [de l’affaire Wilkes] avec une attention passionnée. Elle lui fait comprendre l’importance des clubs, et plus encore du journalisme : leçon qui ne sera pas perdue pour l’Ami du peuple, pour celui qui méritera aussi d’être appelé « le père des sociétés fraternelles ». Davantage, elle grave en lui deux principes politiques fondamentaux.
Le premier, c’est un pessimisme irréductible à l’égard du pouvoir exécutif. Pour les leaders de la Constituante, admirateurs des libertés constitutionnelles dont l’Angleterre donne l’exemple, tout est résolu par l’existence d’un pouvoir législatif élu par les « élites », qui contrôle le pouvoir du monarque et des ministres. Mais Marat, lui, a vu de près comment un roi constitutionnel pouvait ressaisir dans la pratique le pouvoir quasi absolu, en agissant par la corruption, par les honneurs et les nominations dont il dispose encore, en jouant de la division des clans et des clientèles. Pour lui, rien n’est jamais joué, et une méfiance jamais désarmée reste de rigueur contre les démissions toujours possibles du législatif.
Le second principe est plus important encore : la souveraineté populaire ne peut jamais s’aliéner en se déléguant à ses députés. […] À l’égard du législatif, le pessimisme s’imposait tout autant qu’à l’égard de l’exécutif, même constitutionnel.
Jean Massin, « Marat » (1960), p
Marat a fréquenté pendant des années le peuple de Londres, et nous savons que, durant son long séjour dans la capitale, il a tenu à visiter très attentivement les prisons et les hospices de fous : indice très caractéristique de ses préoccupations profondes. Il a aussi vécu en province ; il a pu connaître de près le prolétariat des manufactures textiles du Nord. Et, quand il était à Dublin, il s’est trouvé en contact avec l’effroyable misère de la paysannerie irlandaise exploitée par les landlords anglais.
Marat est déjà à même de constater l’irréductible fossé qui se creuse entre les besoins et les désirs du peuple ouvrier ; d’une part, les aspirations et les conceptions des riches, d’autre part. Il le mesure avec une lucidité aiguë dès ses années anglaises ; il ne l’aura pas oublié en 1789. Là où les autres acteurs de la Révolution ne verront longtemps que le combat d’un Tiers État apparemment homogène contre les forces et les structures de l’Ancien Régime, Marat entend d’avance gronder la voix souterraine du « Quatrième État », discerne son opposition à la bourgeoisie victorieuse du Tiers. Ce que les autres ne savent pas encore, lui le sait bien : ni la révolution technique et industrielle du capitalisme, ni la conquête d’un libéralisme constitutionnel et d’une démocratie bourgeoise parlementaire n’apportent le bonheur et la justice au peuple affamé, harassé, méprisé des travailleurs.
Peut-être l’obscur « médecin et vétérinaire » de Newcastle murmure-t-il déjà ce que va bientôt suggérer clairement l’écrivain des Chaînes de l’Esclavage, ce qu’affirmera l’Ami du peuple avec éclat en 1790 : « Quelque heureux que puissent être les changements survenus dans l’État, ils sont tous pour le riche : le ciel fut toujours d’airain pour le pauvre, et le sera toujours… Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? »
En 1791, Marat écrira à Camille Desmoulins : « Après la vérité et la justice, la liberté fut toujours ma déesse favorite. » Cet ordre reviendra toujours invariable sous sa plume ; il fonde son originalité parmi les révolutionnaires de son temps. Pour lui, si la liberté mérite qu’on lui sacrifie sa vie, elle ne vaut que dans son rapport à la vérité qu’exige l’homme de science et à la justice dont le prophète a faim et soif. De ce point de vue, confirmant la leçon de Rousseau, la société anglaise a achevé d’ouvrir les yeux de Marat sur le libéralisme illusoire des belles âmes.
Jean Massin, « Marat » (1960), p
« Le mal est dans la chose même et le remède est violent. Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l’engager à les revendiquer ; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l’édifice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable… Les gens qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être n’approuveront pas sans doute ce remède, mais ce n’est pas eux qu’il faut consulter ; il s’agit de dédommager tout un peuple de l’injustice de ses oppresseurs. »
Jean-Paul Marat, « Aventures du comte Potowski » (1771), cité par Jean Massin, dans « Marat » (1960), p 28.
On ne saurait croire combien le gouvernement tire avantage de ce manque d’audace à s’opposer à ses injustes entreprises, et combien il importe à la cause de la liberté de n’être point si patient. Si la première fois que Charles I porta ses mains impures à la bourse de ses sujets, ou qu’il les plongea dans le sang innocent, le peuple eut pris les armes, marché droit au tyran, et fait périr à ses yeux, sur un échafaud, les ministres de ses cruautés ; il n’eut pas gémi tant d’années sous la plus affreuse oppression.
Ce n’est pas que je veuille qu’à chaque instant on ait recours à des voies violentes ; mais sous prétexte de ne pas exposer le repos public, ces tranquilles citoyens ne voient pas qu’ils ne gagnent rien par leur lâcheté que d’être opprimés plus audacieusement, qu’ils donnent toujours plus de prise à la tyrannie, et que lorsqu’ils veulent enfin en arrêter les progrès, et il est souvent trop tard.
C’est l’ambition sacrilège du gouvernement qui le porte à attenter à la liberté publique ; mais c’est la lâcheté des peuples qui laisse forger leurs fers.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774), « 44 – Modération inconsidérée du peuple ».
Mais que l’insurrection soit décidée, elle ne sert de rien, si elle n’est générale.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774), « 56 – Vains efforts du peuple ».
Les efforts que font les peuples pour la cause de la liberté sont presque tous impuissants. Dans ces moments de fermentation générale, s’il n’y a quelque audacieux qui se mette à la tête des mécontents et les soulève contre l’oppresseur, quelque grand personnage qui subjugue les esprits, quelque sage qui dirige les mesures d’une multitude effrénée et flottante, au lieu d’une insurrection, ce n’est plus qu’une sédition toujours facile à étouffer, et toujours sans succès.
Dans presque toutes les insurrections, c’est toujours la plèbe qui attache le grelot ; les citoyens aisés et les riches ne se déclarent qu’à l’extrémité, le torrent les entraîne ; or, qu’attendre des infortunés ? Ils n’ont jamais un grand intérêt à s’armer contre la tyrannie. […] Leurs mesures sont mal concertées, et surtout ils manquent de secret. Dans la chaleur du ressentiment ou dans les transes du désespoir, le peuple menace, divulgue ses desseins, et donne à ses ennemis le temps de les faire avorter.
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774), « 44 – Modération inconsidérée du peuple », cité par Jean Massin dans « Marat » (1960), p 36.
Le Plan de Législation criminelle de Marat (1780)
Le 15 février 1777, la Galette de Berne annonçait que la Société économique de Berne mettait au concours « un plan complet et détaillé de législation criminelle » ; les manuscrits devaient être envoyés à Berne au plus tard en juillet 1779. C’est donc entre le printemps 1777 et l’été 1779, à l’apogée de ses succès mondains, que Marat compose son Plan de Législation criminelle. Sans doute principalement à la fin de 1777, car en 1778 Marat sera très occupé de ses recherches scientifiques.
Or, le Plan est tout le contraire de l’ouvrage d’un courtisan ou d’un nanti. Pourtant ce n’est pas un raté aigri et besogneux qui l’écrit ; c’est un homme qui n’a plus trop à se plaindre de son existence et qui peut espérer poursuivre sa rapide ascension sociale ; il ne faudra jamais l’oublier pour apprécier la violence révolutionnaire de Marat, car elle ne dépassera jamais le diapason qu’il atteint ici.
La portée et l’originalité du Plan dépassent de beaucoup ceux d’un code pénal. Marat, une fois de plus, a beaucoup lu et sait utiliser ses lectures ; en premier lieu le Traité des délits et des crimes de Beccaria (1764), mais aussi Morellet, Mably, Voltaire lui-même, sans oublier l’influence toujours dominante de Rousseau. En outre, il emprunte à ses propres Chaînes des passages entiers. Mais dans une optique différente : Les Chaînes de l’Esclavage étaient une œuvre politique, où les données sociales n’intervenaient qu’en fonction du politique. Ici, l’ordre social est directement mis en cause.
Et sur le ton d’une passion qui n’appartient qu’à Marat, même lorsqu’il trouve chez d’autres les réformes constructives qu’il préconise — et sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas — le plus original chez lui est toujours dans la dénonciation. Dénonciation qui porte ici sur des objets de taille : le caractère de classe de la justice, des lois, de l’État et du droit de propriété. Donc refus radical de tout l’ordre social et moral établi.
Dès l’avant-propos, il brûle ses vaisseaux : « En cherchant les convenances particulières, souvent on oublie la justice ; or, je dois prévenir mes lecteurs que, n’ayant écouté que sa voix, c’est pour des hommes libres que j’écris. » Et il fonce :
« Il n’est guère possible de rechercher ce qui trouble l’ordre social, sans examiner en quoi il consiste. Ainsi, ramené à l’examen des liens de la société, il faut absolument admettre une convention entre ses membres [le Contrat social de Rousseau] : droits égaux, avantages réciproques, secours mutuels ; voilà quels doivent être ses fondements. Liberté, justice, paix, concorde, bonheur ; voilà quels doivent être ses fruits. Cependant, lorsque j’ouvre les annales des peuples, tyrannie d’un côté, servitude de l’autre, sont les seuls objets qui, sous toute espèce de formes, se présentent à mon esprit… Jetez les yeux sur la plupart des peuples de la terre, qu’y voyez-vous ? Que de vils esclaves et des maîtres impérieux. Les lois n’y sont-elles pas les décrets de ceux qui commandent ? Encore s’ils respectaient leur propre ouvrage ! Mais ils les font taire quand ils veulent ; ils les violent impunément ; puis, pour se mettre à couvert de toute censure, ils tracent autour d’eux une enceinte sacrée, dont on n’ose approcher. […]
« Qu’est-ce qu’un crime ? La violation des lois. Mais en est-il de sacrées dans aucun gouvernement de la terre ? Et peut-on regarder comme telles des règlements auxquels chaque membre de l’État n’a point eu de part ? Ce qu’on appelle de ce nom, qu’est-ce autre chose que les ordres d’un maître superbe ? Leur empire n’est donc qu’une sourde tyrannie exercée par le petit nombre contre la multitude.
Dès qu’une partie de la nation y est comptée pour rien, [les lois] deviennent partiales, et la société n’est plus, à cet égard, qu’un état d’oppression ou l’homme tyrannise l’homme. Périssent donc enfin ces lois arbitraires, faites pour le bonheur de quelques individus au préjudice du genre humain ; et périssent aussi ces distinctions odieuses, qui rendaient certaines classes du peuple ennemies des autres, qui font que la multitude doit s’affliger du bonheur du petit nombre, et que le petit nombre doit redouter le bonheur de la multitude. […]
« Le seul fondement légitime de la société est le bonheur de ceux qui la composent. [Or] il se trouve dans l’État une foule de sujets indigents qui laisseront leur postérité dans la misère. Sur une terre partout couverte des possessions d’autrui, et dont ils ne peuvent rien s’approprier, les voilà donc réduits à périr de faim. Or, ne tenant à la société que par ses désavantages, sont-ils obligés d’en respecter les lois ? Non, sans doute ; si la société les abandonne, ils rentrent dans l’état de nature, et lorsqu’ils revendiquent par la force des droits qu’ils n’ont pu aliéner que pour s’assurer de plus grands avantages, toute autorité qui s’y oppose est tyrannique, et le juge qui les condamne à mort n’est qu’un lâche assassin.
S’il faut que, pour se maintenir, la société les force de respecter l’ordre établi, avant tout elle doit les mettre à couvert des tentations du besoin. Elle leur doit donc une subsistance assurée, un vêtement convenable, une protection entière, des secours dans leurs maladies et des soins dans leur vieillesse, car ils ne peuvent renoncer à leurs droits naturels qu’autant que la société leur fait un sort préférable à l’état de nature. Ce n’est donc qu’après avoir rempli de la sorte ses obligations envers tous ses membres, qu’elle a droit de punir ceux qui violent ses lois. […]
« Tout vol suppose le droit de propriété ; mais d’où dérive ce droit ? — L’usurpateur le fonde sur celui du plus fort, comme si la violence pouvait jamais établir un titre sacré. — Le possesseur le fonde sur celui de premier occupant, comme si une chose nous fût justement acquise pour avoir mis les premiers la main dessus. — L’héritier le fonde sur celui de tester, comme si l’on pouvait disposer en faveur d’un autre de ce qui n’est même pas à soi. — Le cultivateur le fonde sur son travail : sans doute le fruit de votre travail vous appartient, mais la culture exige le sol, et à quel titre vous appropriez-vous un coin de cette terre qui fut donnée en commun à tous ses habitants ? […]
Le droit de posséder découle de celui de vivre : ainsi, tout ce qui est indispensable à notre existence est à nous, et rien de superflu ne saurait nous appartenir légitimement tandis que d’autres manquent du nécessaire. Voilà le fondement légitime de toute propriété, et dans l’état de société et dans l’état de nature. »
Est-il besoin de dire qu’on ne peut demander à Marat, homme du siècle, d’apporter ici les approfondissements et les précisions des futurs penseurs socialistes et communistes ? et qu’il faudra attendre Babeuf pour un premier progrès, bien insuffisant encore, dans cette direction ? Aussi bien, n’est-ce pas de trouver une issue aux conflits de la propriété privée, qui intéresse surtout Marat, c’est de fonder le droit à la révolte des pauvres. Et il imagine le saisissant discours d’un homme accusé de vol devant ses juges :
« Suis-je coupable ? Je l’ignore ; mais ce que je n’ignore pas, c’est que je n’ai rien fait que je n’aie dû faire. Le soin de sa propre conservation est le premier des devoirs de l’homme ; vous-mêmes n’en connaissez point au-dessus ; qui vole pour vivre, tant qu’il ne peut faire autrement, ne fait qu’user de ses droits.
« Vous m’imputez d’avoir troublé l’ordre de la société. Hé, que m’importe cet ordre prétendu, qui toujours me fut si funeste ? Que vous prêchiez la soumission aux lois, vous à qui elles assurent domination sur tant de malheureux, le moyen d’en être surpris ? Observez-les donc, ces lois, puisque vous leur devez votre bien-être ; mais que dois-je à la société, moi qui ne la connais que par ses horreurs ?
« Et ne me dites pas que tous ses membres, jouissant des mêmes prérogatives, peuvent en tirer les mêmes avantages ; le contraire n’est que trop évident. Comparez votre sort au nôtre : tandis que vous coulez tranquillement vos jours au sein des délices, du faste, des grandeurs, nous sommes exposés pour vous aux injures du temps, aux fatigues, à la faim ; pour multiplier vos jouissances, ce n’est pas assez d’arroser la terre de notre sueur, nous l’arrosons encore de nos larmes : qu’avez-vous donc fait pour mériter d’être aussi heureux à nos dépens ?
« Infortunés que nous sommes, si du moins il y avait un terme à nos maux ! mais le sort du pauvre est irrévocablement fixé ; et sans quelque coup du hasard, la misère est le lot éternel du misérable. — Qui ne connaît les avantages que la fortune assure à ses favoris ? Ils ont beau n’avoir ni talents, ni mérites, ni vertus, tout s’aplanit devant eux au gré de leurs souhaits. C’est au riche que sont réservées les grandes entreprises, l’équipement des flottes, l’approvisionnement des armées, la gestion des revenus publics, le privilège exclusif de piller l’État ; c’est au riche que sont réservées les entreprises lucratives, l’établissement des manufactures, l’armement des vaisseaux, les spéculations de commerce. Il faut de l’or pour amasser de l’or. […]
« Il fallait travailler, dites-vous ; cela est bientôt dit ; mais le pouvais-je ? Réduit à l’indigence par l’injustice d’un voisin puissant, en vain ai-je cherché un asile sous le chaume ; arraché de la charrue par la cruelle maladie qui me consume, et à charge au maître que je servais, il ne me resta pour subsister que la cruelle ressource de mendier mon pain ; cette triste ressource même est venue à me manquer. Couvert de haillons et couché sur la paille, chaque jour j’étalais l’affligeant spectacle de mes plaies : quel cœur s’est ouvert à la pitié ? J’avais beau implorer assistance, quelle main charitable est venue à mon secours ? Désespéré par vos refus, manquant de tout et pressé par la faim, j’ai profité de l’obscurité de la nuit pour arracher à un passant un faible secours que sa dureté me refusait ; et parce que j’ai usé des droits de la nature, vous m’envoyez au supplice.
« Juges iniques ! Souvenez-vous que l’humanité est la première des vertus, et la justice la première des lois. […] Barbares ! baignez-vous dans mon sang, puisqu’il le faut pour assurer vos injustes possessions ; au milieu des tourments que je vais endurer, mon unique consolation sera de reprocher au ciel de m’avoir fait naître parmi vous. »
Cette prosopopée du voleur est unique à sa date dans la littérature pour la violence de son ton et la précision de ses griefs sociaux ; il suffit de la comparer, pour s’en convaincre, à celle qui se trouve dans Beccaria et dont Marat s’est inspiré. La chute du travailleur dans la mendicité nous agace un peu aujourd’hui, pour ce qu’elle paraît sous-entendre : qu’une charité individuelle rencontrée à temps aurait pu changer le destin du misérable. Mais il est visible que Marat n’y croit guère, et aussi que les malédictions impuissantes du pauvre mis à mort ne sont pas le dernier mot de sa pensée ; un peu plus loin, reprenant et amplifiant la ligne des Chaînes, l’appel à la révolte universelle éclate. Avec un ton d’optimisme nouveau, que les Chaînes ignoraient : à mon sens, il provient du fait historique capital qui s’est produit entre 1774 et 1778 : la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique (4 juillet 1776), saluée par tant d’esprits comme l’aube de la liberté des peuples, et cette défaite de la monarchie anglaise qu’à travers une guerre encore longue et indécise, la capitulation de Burgoyne à Saratoga permet de deviner.
« Assez et trop longtemps ces tyrans odieux ont désolé la terre ; leur règne va finir ; déjà le flambeau de la philosophie a dissipé les ténèbres épaisses où ils avaient plongé les peuples. Osons donc approcher de l’enceinte sacrée où se retranche le pouvoir arbitraire ; […] osons lui arracher ces armes redoutables, toujours funestes à l’innocence et à la vertu. Qu’à ces mots, de stupides esclaves pâlissent d’effroi, ils ne blesseront point l’oreille des hommes libres : heureux peuples qui avez rompu le dur joug sous lequel vous gémissiez, c’est à cette noble hardiesse que vous devez votre bonheur. »
Et Marat prend la défense des prostituées : « Chez les femmes, le libertinage vient presque toujours de la dure nécessité, au lieu que chez les hommes il vient toujours d’un penchant vicieux. Pour une prostituée que fait la paresse ou l’amour de la parure, la faim en fait mille. […] Le libertinage fait horreur… toutefois, comme il est presque toujours forcé chez les femmes, le gouvernement n’a pas droit de les punir, tant qu’il les laisse manquer du nécessaire ; moins encore a-t-il droit de leur faire porter seules la peine d’une faute qu’elles ne font que partager. […] »
Jean Massin, « Marat » (1960), p 49 et s.
La haine de la Nation est l’internationalisme des imbéciles.
Jacques Sapir, Lénine, .
Prétendre que l’Union européenne, et l’Euro, auraient été conçus, peu ou prou, pour protéger les peuples contre les influences de la mondialisation est un mensonge éhonté.
L’UE a été en réalité à l’avant-garde du mouvement qui défait les États au profit des grandes firmes multinationales. Elle n’est que l’héritière du projet américain conçu dans la guerre froide. […]
« …une mise à distance de toute forme de contrôle démocratique et de responsabilité devant les peuples est un principe constitutif du réseau complexe d’agences technocratiques et autres collèges d’experts qui forme la colonne vertébrale des institutions de l’UE. Ce qu’on a appelé par euphémisme le « déficit de démocratie » est en fait un déni de démocratie »
On peut en dire autant de l’Euro, qui bien sûr n’est pas responsable de tous nos maux, mais qui concentre en lui-même toute la charge négative de la financiarisation et de la dépossession de la souveraineté populaire.
Il faut donc le répéter, il ne peut y avoir de sortie de cette crise que nous vivons que par un retour à la souveraineté et à la démocratie. Mais l’urgence de ce retour s’impose de manière désormais tragique. L’approfondissement de cette crise nous conduit sur les chemins de l’anomie ou de l’éclatement dans des replis communautaristes. Dès lors, il nous faut penser ce que pourrait être, et tactiquement et stratégiquement, le bloc historique qui sera capable de penser et de porter la nécessaire réappropriation de la souveraineté et de la démocratie.
Jacques Sapir, « Lettre ouverte à J-L. Mélenchon », 31 juillet 2014.
Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.
Bob Kennedy.
Une idée qui n’est pas dangereuse ne mérite pas d’être appelée une idée.
Oscar Wilde.
Les jeunes gens qui plongent vers l’intégrisme n’ont pas fait de philosophie à l’école (ils ont souvent suivi des filières dites « professionnelles »), et pour eux, la pensée religieuse fait d’eux des « intellectuels », ils ne sont pas armés intellectuellement contre les mythes et les fictions religieuses.
Stéphane Beaud, aux Matins de France Culture, 15 novembre 2005.
Pour régler le problème de la pauvreté, il faut donner le pouvoir aux pauvres.
Hugo Chávez.
Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre.

Quand la création de richesse ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis, à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique.
Wassily Leontief.

La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume du travail fourni.
Pensée attribué à Marx, dans « Grundrisse ».
Tout gouvernement a besoin d’effrayer sa population et une façon de le faire est d’envelopper son fonctionnement de mystère. L’idée qu’un gouvernement doit s’envelopper de mystère remonte à Hérodote. Lisez ce dernier, il décrit comment les Mèdes et d’autres ont gagné leur liberté en se battant pour elle et l’ont perdue ensuite lorsque l’institution de la royauté fut inventée pour créer un manteau de mystère autour du pouvoir. Vous voyez, l’idée derrière la royauté est qu’il existe une autre espèce d’individus qui sont au-delà de la norme et que le peuple ne doit pas comprendre. C’est la manière traditionnelle de couvrir et de protéger le pouvoir : on le rend mystérieux et secret, au-dessus de la personne ordinaire. Sinon, pourquoi les gens l’accepteraient-ils ? Ils veulent bien l’accepter parce qu’ils ont peur que quelques grands ennemis soient prêts à les détruire. À cause de cela, ils vont céder leur autorité au seigneur, ou au roi, ou au président ou à n’importe qui, juste pour se protéger. C’est ainsi que fonctionnent les gouvernements, c’est ainsi que fonctionne n’importe quel système de pouvoir et le système du secret en fait partie.
La terreur clandestine en est une autre partie : si le public n’est pas prêt à soutenir l’intervention directe et la violence, alors vous devez trouver le moyen d’en garder le secret. C’est pourquoi je pense que, d’une certaine façon, l’échelle des activités clandestines du gouvernement est une assez bonne mesure de la dissidence et du militantisme populaires dans un pays. Les activités clandestines ont explosé durant la période Reagan. Cela vous dit immédiatement quelque chose à propos de la « prise de pouvoir » du peuple : c’est un reflet du pouvoir du peuple que le gouvernement soit obligé d’agir en cachette. C’est véritablement une victoire.
Noam Chomsky, « Comprendre le pouvoir », p 32, « discussions à Rowe, Massachussets, 15-16 avril 1989 ».
Si l’on admet avec Nietzsche, que « l’aspiration à se distinguer est une aspiration à dominer le prochain, ne fut-ce que d’une manière très indirecte, et seulement sentimentale ou même imaginaire » (Aurore), on aura une indication précieuse sur la volonté de puissance que peut abriter l’antipopulisme professionnel des intellectuels.
Jean-Claude Michéa, « Les intellectuels, le peuple et le ballon rond », note 7 p 44.
En politique, il faut toujours prendre le droit chemin, on est sûr de n’y rencontrer personne.
L’individualiste altruiste, solitaire, est solidaire.
Albert Camus cité par Michel Onfray.
La gauche est antifasciste, elle n’est pas antitotalitaire.
George Orwell.
Ce sont les partis et les tribunaux qui se sont engouffrés dans le vide de gouvernance. S’est constitué un État des partis et des juges.
Pierre Rosanvallon, France Culture, 10 mai 2007.
Vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine, et la misère humaine s’est réveillée avec des cris.
Jaurès, 1893.
L’homme a créé Dieu à son image, mais inversée, en miroir, car les hommes adorent en Dieu ce qui leur manque.
Si le cercle se faisait une idée de Dieu, Dieu serait circulaire.
Ce que l’homme désire, Dieu l’est.
Moins les hommes sont, plus Dieu est.
Feuerbach (qui cherche à relier la mort de Dieu et la naissance de l’homme).
Une chose est radicale quand on la prend à la racine.
Ne fais rien contre ta conscience, même si l’État te le demande.
N’essayez pas de devenir un homme qui a du succès, essayez de devenir un homme qui a de la valeur.
Le mot progrès n’aura aucun sens tant qu’il y aura des enfants malheureux.
Semer le choc et l’effroi engendre des peurs, des dangers et des destructions incompréhensibles pour certains éléments ou secteurs de la société à l’origine de la menace, ses dirigeants ou les citoyens en général. La nature, sous forme de tornades, d’ouragans, de tremblements de terre, d’inondations, d’incendies incontrôlés, de famines et de maladies, peut provoquer le choc et l’effroi.
Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance », doctrine militaire établie pour la guerre des États-Unis en Irak, citée par Naomi Klein dans « La stratégie du choc » (2007), p11.
Et la patrie et l’humanité !
Friedrich List, « Système national d’économie politique » (1851).
D’autant les plaisirs du corps se flétrissent, d’autant augmentent le désir et le plaisir de la conversation.
Céphale à Socrate dans « La République » de Platon, livre 1, Socrate, 329b.
Personne n’est juste volontairement mais par contrainte, la justice n’étant pas un bien individuel puisque celui qui se croit capable d’injustice la commet.
Glaucon, Fable de Gygès, dans « La République » de Platon, 359a.
Quand tout le monde marche en ligne, il est plus facile de frapper ceux qui sortent du rang.
Est pauvre celui qui désire plus que ce qu’il peut acheter.
Henry David Thoreau (1817-1862).
Ce qui s’achète est de peu de valeur.
Thomas Jefferson
Déclaration unanime
des treize États unis d’Amérique
traduction de Thomas Jefferson
Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.
Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.
Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.
La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l’expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu’à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés.
Mais lorsqu’une longue suite d’abus et d’usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future.
Telle a été la patience de ces Colonies, et telle est aujourd’hui la nécessité qui les force à changer leurs anciens systèmes de gouvernement. L’histoire du roi actuel de Grande-Bretagne est l’histoire d’une série d’injustices et d’usurpations répétées, qui toutes avaient pour but direct l’établissement d’une tyrannie absolue sur ces États.
En conséquence, nous, les représentants des États-Unis d’Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l’univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement au nom et par l’autorité du bon peuple de ces Colonies, que ces Colonies unies sont et ont le droit d’être des États libres et indépendants ; qu’elles sont dégagées de toute obéissance envers la Couronne de la Grande-Bretagne ; que tout lien politique entre elles et l’État de la Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissous ; que, comme les États libres et indépendants, elles ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses que les États indépendants ont droit de faire ; et pleins d’une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l’honneur.
Déclaration d’indépendance des États-Unis, 1776.
Tout homme tend à aller jusqu’au bout de son pouvoir,
jusqu’à ce qu’il y ait un contre-pouvoir dressé face à lui.
Thucidide (-460 -397).
L’accumulation de tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, dans les mêmes mains, soit d’un seul homme, soit de quelques-uns, soit de plusieurs, soit par l’hérédité, par la conquête, ou par l’élection, peut justement être considérée comme la véritable définition de la tyrannie.
James Madison, « Le Fédéraliste », n°47, 1 février 1788.
L’enfer est vide, tous les démons sont ici.
Viviane Forrester.
Les révolutionnaires deviennent des conservateurs, puis des réactionnaires.
Les révolutions fabriquent de nouvelles idoles et de nouvelles religions.
Tel que tu es à chaque instant, tu es ta création.
Il n’y a que ceux qui savent haïr qui savent aimer.
Pierre Kropotkine, « La morale anarchiste », 1889.
Aujourd’hui, notre sentiment se dédouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les suppôts de cette société. Nous n’osons plus haïr. Osons-nous seulement aimer ? Dans une société basée sur l’exploitation et la servitude, la nature humaine se dégrade.
Pierre Kropotkine, « La morale anarchiste », 1889.
Si tu étais roi sans contrôle, tu serais un mauvais roi.
Un parti au pouvoir et tous les autres en prison.
Tomski, cité par Simone Weil dans « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940, « Écrits de Londres », p. 126 et s.
Sur le continent d’Europe, le totalitarisme est le péché originel des partis.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940, « Écrits de Londres », p. 126 et s.
Rousseau partait de deux évidences. L’une, que la raison discerne et choisit la justice et l’utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. L’autre, que la raison est identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs.
C’est uniquement en vertu d’un raisonnement de ce genre qu’on admet que le consensus universel indique la vérité.
La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger. L’union étant une force matérielle, on peut espérer trouver là une ressource pour rendre ici-bas la vérité et la justice matériellement plus fortes que le crime et l’erreur.
Il y faut un mécanisme convenable. Si la démocratie constitue un tel mécanisme, elle est bonne. Autrement non.
Un vouloir injuste commun à toute la nation n’était aucunement supérieur aux yeux de Rousseau — et il était dans le vrai — au vouloir injuste d’un homme.
Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peuple est en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières. C’était là pour lui l’unique motif de préférer le vouloir du peuple à un vouloir particulier.
C’est ainsi qu’une certaine masse d’eau, quoique composée de particules qui se meuvent et se heurtent sans cesse, est dans un équilibre et un repos parfaits. Elle renvoie aux objets leurs images avec une vérité irréprochable. Elle indique parfaitement le plan horizontal. Elle dit sans erreur la densité des objets qu’on y plonge.
Si des individus passionnés, enclins par la passion au crime et au mensonge, se composent de la même manière en un peuple véridique et juste, alors il est bon que le peuple soit souverain. Une constitution démocratique est bonne si d’abord elle accomplit dans le peuple cet état d’équilibre, et si ensuite seulement elle fait en sorte que les vouloirs du peuple soient exécutés.
Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice.
Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale. Deux doivent particulièrement retenir l’attention.
L’une est qu’au moment où le peuple prend conscience d’un de ses vouloirs et l’exprime, il n’y ait aucune espèce de passion collective.
Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu’il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu’aucune passion individuelle. Les impulsions mauvaises, en ce cas, loin de se neutraliser, se portent mutuellement à la millième puissance. La pression est presque irrésistible, sinon pour les saints authentiques.
Une eau mise en mouvement par un courant violent, impétueux, ne reflète plus les objets, n’a plus une surface horizontale, n’indique plus les densités.
Et il importe très peu qu’elle soit mue par un seul courant ou par cinq ou six courants qui se heurtent et font des remous. Elle est également troublée dans les deux cas.
Si une seule passion collective saisit tout un pays, le pays entier est unanime dans le crime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix passions collectives le partagent, il est divisé en plusieurs bandes de criminels. Les passions divergentes ne se neutralisent pas, comme c’est le cas pour une poussière de passions individuelles fondues dans une masse ; le nombre est bien trop petit, la force de chacune est bien trop grande, pour qu’il puisse y avoir neutralisation. La lutte les exaspère. Elles se heurtent avec un bruit vraiment infernal, et qui rend impossible d’entendre même une seconde la voix de la justice et de la vérité, toujours presque imperceptible.
Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que n’importe quelle volonté particulière soit plus proche de la justice et de la raison que la volonté générale, ou plutôt que ce qui en constitue la caricature.
La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l’égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes. Encore moins un choix de collectivités irresponsables. Car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix.
S’il y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien qu’on eût adopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élections. Tout ce qu’il y avait de vivant à travers tout le pays — et le pays débordait alors de vie — avait cherché à exprimer une pensée par l’organe des cahiers de revendications. Les représentants s’étaient en grande partie fait connaître au cours de cette coopération dans la pensée ; ils en gardaient l’a chaleur ; ils sentaient le pays attentif à leurs paroles, jaloux de surveiller si elles traduisaient exactement ses aspirations. Pendant quelque temps — peu de temps — ils furent vraiment de simples organes d’expression pour la pensée publique.
Pareille chose ne se produisit jamais plus.
Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n’a l’occasion ni le moyen d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique ; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
Le parti se trouve en fait, par l’effet de l’absence de pensée, dans un état continuel d’impuissance qu’il attribue toujours à l’insuffisance du pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites.
Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. C’est précisément parce que la conception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sans réalité, qu’elle impose la recherche de la puissance totale.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du bien public, il convient de commencer par en discerner les caractères essentiels.
On peut en énumérer trois :
Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.
Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.
La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.
Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
L’attention véritable est un état tellement difficile à l’homme, tellement violent, que tout trouble personnel de la sensibilité suffit à y faire obstacle. Il en résulte l’obligation impérieuse de protéger autant qu’on peut la faculté de discernement qu’on porte en soi-même contre le tumulte des espérances et des craintes personnelles.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
La passion collective est l’unique énergie dont disposent les partis pour la propagande extérieure et pour la pression exercée sur l’âme de chaque membre.
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.
Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués ; la qualité de l’air y est probablement d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico […] JE PENSE QUE LA LOGIQUE ÉCONOMIQUE QUI VEUT QUE DES MASSES DE DÉCHETS TOXIQUES SOIENT DÉVERSÉES LA OU LES SALAIRES SONT LES PLUS FAIBLES EST IMPARABLE.
Lawrence (Larry pour les intimes) Summers, conseiller économique de Ronald Reagan de 1982 à 1983, chef économiste de la Banque mondiale de 1991 à 1993, Secrétaire au Trésor des États-Unis de 1999 à 2001 dans l’administration Clinton. Membre de l’équipe de transition de Barak Obama, ce dernier l’a ensuite choisi comme le chef du Conseil économique national.
1. La Russie est proclamée République des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans. Tout le pouvoir, central et local, appartient à ces Soviets.
2. La République soviétique de Russie est fondée sur la libre union de nations libres, en tant que fédération de Républiques soviétiques nationales.
3. Dans le but fondamental de supprimer toute exploitation de l’homme par l’homme, d’abolir à jamais la division de la société en classes, de réprimer sans pitié les exploiteurs et d’instituer l’organisation socialiste de la société, ainsi que d’assurer la victoire du socialisme dans tous les pays, le IIIe Congrès panrusse des soviets décrète en outre ce qui suit :
a. En vue de réaliser la socialisation du sol, la propriété privée de celui-ci est abolie et toutes les terres sont déclarées propriété nationale et remises aux travailleurs, sans compensation, sur la base d’une jouissance égale du sol.
b. Toutes les forêts, les richesses du sous-sol et les eaux d’importance nationale, tout le cheptel et les dépendances, ainsi que toutes les fermes modèles et les exploitations modernes sont déclarés propriété publique.
c) Comme premier pas vers le transfert total des fabriques, usines, mines, chemins de fer et autres moyens de production ou de transport entre les mains de la République socialiste ouvrière et paysanne, la loi soviétique sur le contrôle ouvrier et sur le Conseil supérieur de l’économie nationale est ratifiée, en vue d’assurer le pouvoir des travailleurs sur leurs exploiteurs.
d. Le IIIe congrès panrusse des soviets considère la loi répudiant les dettes contractées par le gouvernement du tsar, des féodaux et de la bourgeoisie comme un coup porté au capital bancaire financier international, et proclame la certitude que le pouvoir soviétique marchera résolument dans cette voie jusqu’à complète victoire de la révolte du prolétariat international contre le joug du capital.
e. Confirme le transfert de toutes les banques entre les mains de l’État des ouvriers et des paysans, comme une des conditions de l’émancipation des travailleurs du joug capitaliste.
f. En vue d’exterminer les éléments parasites de la société et d’organiser l’économie nationale, le service du travail obligatoire est instauré pour tous.
g. En vue d’assurer aux masses travailleuses la totalité du pouvoir et d’écarter toute possibilité de restauration du pouvoir des exploiteurs, est décrété l’armement des travailleurs, la formation d’une Armée Rouge socialiste des ouvriers et des paysans, ainsi que le désarmement complet des classes possédantes.
4. Exprimant son inébranlable détermination d’arracher l’humanité aux griffes du capital financier et de l’impérialisme, qui pendant cette guerre, la plus criminelle de toutes, viennent d’inonder la terre de sang, le IIIe congrès panrusse des soviets s’associe de tout coeur à la politique actuelle du pouvoir soviétique, tendant à répudier les traités secrets, à organiser le plus largement possible la fraternisation des ouvriers et paysans au sein des armées belligérantes et à obtenir à tout prix par des mesures révolutionnaires une paix démocratique pour les travailleurs sans annexion ni contribution, sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
5. Dans le même dessein, le IIIe congrès panrusse des soviets insiste sur la nécessité d’une rupture complète avec la politique barbare de la civilisation bourgeoise, qui a construit le bien-être des exploiteurs dans un petit nombre de nations élues sur l’esclavage de centaines de millions de travailleurs, en Asie, dans les colonies en général et dans les petits pays.
6. Le IIIe congrès panrusse des soviets approuve vivement la politique du Conseil des commissaires du peuple, qui a proclamé l’indépendance totale de la Finlande, entrepris le retrait des troupes russes stationnées en Perse et accordé à l’Arménie le droit à l’autodétermination.
7. Le IIIe congrès panrusse des soviets des députés ouvriers, paysans et soldats considère que maintenant, au moment de la lutte décisive du prolétariat contre ses exploiteurs, il ne doit y avoir aucune place pour ces derniers dans aucun des organes du pouvoir. Le pouvoir doit appartenir, en totalité et à titre exclusif, aux masses laborieuses et à leur représentation authentique : les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans.
8. En même temps, s’efforçant de créer l’union réellement libre, volontaire, complète et donc durable et solide, entre les classes travailleuses de toutes les nations de Russie, le IIIe congrès panrusse des soviets se borne à formuler les principes fondamentaux de la fédération des Républiques soviétiques de Russie, reconnaissant aux ouvriers et paysans de chaque nation le droit de décider librement, dans leur propre congrès des soviets, s’ils désirent, et sur quelle base, participer au gouvernement fédéral ainsi qu’aux autres institutions fédérales soviétiques.
Lénine, Préambule (imposé par lui) de la Constitution soviétque de 1918
Alors que la théorie économique standard prédit l’absence de coopération, de confiance et de loyauté dans les situations de dilemmes sociaux, les observations expérimentales montrent qu’au contraire, les individus sont guidés par des normes sociales puissantes qui les conduisent, même dans des situations d’anonymat complet, à coopérer dans les dilemmes sociaux simultanés et à faire confiance et à être loyaux dans les dilemmes sociaux séquentiels.
Nicolas Eber, « Le dilemme du prisonnier » (Repères, La découverte, 2006).
Dilemme du prisonnier
Deux complices coupables d’un délit sont arrêtés sur les lieux du forfait et interrogés séparément par la police. Chacun est prévenu que :
1) si l’un des deux dénonce l’autre alors que l’autre se tait, le premier est libre (au bénéfice du doute) alors que le second (coupable désigné) sera condamné à cinq ans de prison ;
2) si les deux se dénoncent, ils seront tous les deux condamnés à trois ans de prison (le juge tenant compte de leur « coopération » avec les autorités) ;
3) si les deux se taisent (aucun ne dénonce l’autre), ils seront chacun condamnés à un an de prison (bénéficiant ainsi de la clémence du jury en raison d’insuffisance de preuves).
Ce « jeu » peut être représenté par le tableau suivant.
Prisonnier 2
Ne dénonce pas (NDP)
Dénonce (D)
Prisonnier 1
Ne dénonce pas (NDP)
(1 an, 1 an)
(5 ans, 0 an)
Dénonce (D)
(0 an, 5 ans)
(3 ans, 3 ans)
Dans chacune des quatre cases, le premier chiffre correspond au résultat pour le prisonnier 1 et le second chiffre au résultat pour le prisonnier 2. L’objectif de chaque prisonnier est de minimiser le nombre d’années de prison.
La stratégie de dénonciation (D) est ici une stratégie dominante pour les deux joueurs. En effet, quel que soit le choix du prisonnier 2, le prisonnier 1 obtient toujours un résultat meilleur en dénonçant son complice. Si le prisonnier 2 choisit de se taire (NDP), le prisonnier 1 est condamné à un an de prison s’il se tait alors qu’il est libre s’il dénonce. De plus, si le prisonnier 2 choisit de dénoncer le prisonnier 1, ce dernier est condamné à cinq ans de prison s’il se tait, mais réduit sa peine à trois ans s’il dénonce son complice. Le jeu étant parfaitement symétrique, le même raisonnement vaut pour l’autre prisonnier.
Au total, quel que soit le choix de son complice, chaque prisonnier a toujours intérêt à dénoncer l’autre. Ainsi, la solution logique du jeu (le seul « équilibre de Nash » dans le jargon de la théorie des jeux — cf. encadré 1) est que chaque prisonnier dénonce l’autre, chacun étant alors condamné à trois ans de prison, alors qu’en « coopérant », c’est-à-dire en se taisant tous les deux, ils auraient écopé chacun d’une seule année d’emprisonnement.
Le dilemme du prisonnier illustre le conflit entre les incitations sociales à coopérer et les incitations privées à ne pas le faire : chaque prisonnier fait face à un dilemme entre sa rationalité individuelle qui lui dicte de dénoncer son complice et sa rationalité collective qui lui dicte de se taire.
Robert Axelrod a surnommé le dilemme du prisonnier le « colibacille des sciences sociales ». Ce modèle simplifié englobe en effet un très grand nombre de situations sociales puisqu’il incarne le conflit fondamental entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif.
Suggéré par une expérience menée en 1950 par les mathématiciens Melvin Dresher et Merrill Flood, puis explicité la même année par Albert Tucker, le dilemme du prisonnier a fait l’objet d’un nombre vertigineux d’investigations scientifiques. Des généralisations ont été proposées, permettant de considérer plus de deux joueurs et/ou plus de deux stratégies par joueur. C’est l’ensemble de ces généralisations du dilemme du prisonnier que les économistes regroupent parfois sous l’expression « dilemmes sociaux ».
Le conflit entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif caractéristique du dilemme du prisonnier se retrouve dans de très nombreuses situations sociales. En économie, notamment, un grand nombre de phénomènes constituent des dilemmes du prisonnier. Par exemple, deux entreprises ont souvent tendance à se livrer une concurrence sans merci (en termes de prix, de publicité, etc.) alors qu’une entente aurait permis de limiter les coûts pour chacune d’entre elles. Dans le domaine des relations internationales, la course aux armements est un exemple classique de dilemme du prisonnier. Deux pays se livrant à une surenchère dans les investissements militaires se retrouvent finalement dans une situation où ils se neutralisent en termes d’influence, c’est-à-dire une situation très proche de celle qui aurait pu exister si aucun pays ne s’était individuellement lancé dans l’opération. Le dopage dans le sport de haut niveau est également un bon exemple. Chaque sportif a intérêt à utiliser des produits interdits dans l’espoir d’améliorer ses performances. Le problème est que si chaque concurrent adopte la même stratégie, on se retrouve avec le même classement final, mais avec un coût potentiellement très élevé en termes de santé publique (et d’éthique).
Nicolas Eber, « Le dilemme du prisonnier » (Repères, La découverte, 2006).
Il faut rendre désirable ce qui est nécessaire.
Cerveau collectif autour de Frédéric Bosqué :o)
Vous voulez diviser la nation en deux classes, dont l’une ne sera armée que pour contenir l’autre. C’est aux classes fortunées que vous voulez transférer la puissance !
Alors le 14 décembre 1791, il est à la tribune ce Narbonne, et il dit la phrase suivante, qui est un officiel, vous pouvez vérifier :
« Il faut faire la guerre. Le sort des créanciers de l’État en dépend. »
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
, qui est apparenté comme négrillon, apparenté aux Girondins. Lui aussi fait cette déclaration, écoutez bien :
« la guerre est indispensable à nos finances et à la tranquillité intérieure. »
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
« Or, le 31 mai 1793, la situation de la France était telle que, si on n’avait pas agi CONTRE LES FAUTEURS DE GUERRE CIVILE, puisque les Girondins appelaient à la guerre civile, c’était non seulement la fin de la République mais aussi la fin de la France. » Signé Lamartine.
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
Ah, au moment où j’en suis venu de la vie vous savez, je crois comprendre maintenant ce que c’est que les obsédés sexuels. C’est les gens qui n’ont pas connu une tentation plus grande.
Je vois par exemple un homme comme Lamartine, que j’ai bien étudié, un homme comme Jaurès que j’ai bien étudié, il n’y a pas de femmes dans leur vie. Parce que quand un type est PASSIONNÉ PAR UNE IDÉE au point où l’était Robespierre, c’est ça qui compte le plus.
Robespierre c’était quelqu’un qui croyait à ce qu’il disait, et même c’est une phrase bien amusante de Mirabeau contre lui que j’avais réservée pour tout à l’heure pour vous la citer maintenant. Mirabeau avait osé dire avec un incroyable cynisme :
« Monsieur De Robespierre est disqualifié pour la politique car il croit tout ce qu’il dit » disait Mirabeau [rires].
Eh bien c’est vrai. C’était un homme qui avait une grande idée, l’idée que PERSONNE NE S’OCCUPE DES ÉCRASÉS, DES HUMILIÉS, DES DÉSHÉRITÉS, eh bien moi, Robespierre je voudrais le faire.
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
Et à la suite de ce discours, c’est là où il fait sa proposition, folle peut-être,  où il dit :
« Je voudrais que la Nation française reconnaisse l’existence d’un Être Suprême. Parce que si la nation française reconnaît l’existence d’un Être Suprême, la première conséquence de cette proclamation sera que la Nation française s’engagera du même coup à travailler pour la Justice, à défendre les opprimés et à respecter les misérables ». dit-il.
Je crois bien que si un certain nombre de gorges étaient serrées ce jour-là [de la fête de l’Être suprême, 8 juin 1794], c’est parce que, à mon sens, c’était la première fois qu’un gouvernant parlait de Dieu aux gens pour autre chose que pour les duper, et pour les asservir.
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
« Ils le couvrirent pendant quarante jours du sang qu’ils versaient pour le perdre »
Lamartine parlant des Thermidoriens et de Robespierre (cité par Guillemin).
« Quand la République tombe entre certaines mains, ce sont CES MAINS-LÀ qui font la contre-révolution » dit-il.
« Que voulez-vous que nous fassions quand le responsable des finances — (cette fois il y va tout droit, hein : CAMBON) —, QUAND LE RESPONSABLE DES FINANCES FOMENTE L’AGIOTAGE, FAVORISE LE RICHE ET DÉSESPÈRE LE PAUVRE ? J’en ai assez de vivre, dit Robespierre, dans un monde où l’honnêteté est toujours victime de l’intrigue et où la Justice est un mensonge. »
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
ROBESPIERRE un petit saint… Il n’y a pas de petit saint. ROBESPIERRE est quelqu’un dont je connais parfaitement les défauts. Très orgueilleux, assez insupportable, capable de haine. Il y a un prêtre qu’il a détesté, qui s’appelait l’abbé Jacques ROUX, qui faisait partie des « enragés », qui était un prêtre ultra-gauche, vous savez. Je ne sais pas pourquoi ROBESPIERRE l’a poursuivi d’une véritable férocité. Ce prêtre a fini par se suicider en prison tellement ROBESPIERRE le tracassait.
Je sais aussi que ROBESPIERRE est un homme sanglant : il a voté la mort de Louis XVI et il a voté d’autres morts. Et s’il fallait opter par exemple entre Ganghi et ROBESPIERRE, il est certain que ce n’est pas ROBESPIERRE que je choisirais.
Mais pour finir je voudrais vous apporter une citation inattendue de Graham GREENE. [essoufflé] C’est dans « Les Comédiens ». À la fin des Comédiens, Graham GREENE met en scène un petit curé de la République Dominicaine, tellement peu important qu’il n’avait pas de nom, et un docteur communiste qui s’appelle le Docteur MAGIOT. [essoufflé] Et on compare la violence et l’indifférence. Et le petit curé dit : « La violence peut-être une forme de l’amour, ça peut être un visage indigné de l’amour. La violence est une imperfection de la charité, mais l’indifférence est la perfection de l’égoïsme ».
Henri Guillemin, conférence sur Robespierre.
« La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin »
« Il est fort bon de faire accroire aux hommes qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s’ils me volent mon blé et mon vin ».
Voltaire, cité par Henri Guillemin (dans son livre Éclaircissements).
« La religion est l’art d’enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À l’aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu’ils doivent aux puissances visibles. »
D’Holbach cité par Henri Guillemin (dans son livre Éclaircissements).
En dissolvant les nationalités, l’économie libérale fit de son mieux pour généraliser l’hostilité, pour convertir l’humanité en une horde de bêtes féroces – les concurrents sont-ils autre chose ? – qui se dévorent mutuellement parce que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à l’économie libérale qu’un pas à faire pour atteindre son but : il lui fallait encore dissoudre la famille.
Engels, Esquisse d’une critique de l’économie politique.
Former un Homme ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu
« Toutes ces violences, c’est grâce à eux [ndlr : les agents serviles] qu’on peut les commettre. (…) Toutes ces injustices et cruautés ne sont devenues habituelles que parce qu’il existe des gens toujours prêts à les commettre servilement, car s’ils n’existaient pas, ceux qui donnent les ordres n’auraient jamais osé même rêver ce qu’ils ordonnent avec une si grande assurance. (…) Toutes ces actions comme celles de tous les tyrans, depuis Napoléon jusqu’au dernier commandant de compagnie qui tire dans la foule, ne s’expliquent que parce qu’ils sont enivrés par la puissance que leur donne la soumission des hommes prêts à accomplir tous leurs ordres et qu’ils sentent derrière eux. Toute la force réside donc dans les hommes qui accomplissent de leurs mains les actes de violence. »
Léon Tolstoï. Le Royaume des Cieux est en vous, 1893.
Délaisse les grandes routes, prends les sentiers.
Pythagore (-570 -480 av JC).
« À toi qui occupes la position de propriétaire, de spéculateur, de fonctionnaire, d’élu, de prêtre et de soldat, tu sais fort bien que tu occupes ta situation nullement dans le but désintéressé de maintenir l’organisation de la vie nécessaire au bonheur des hommes, mais bien dans ton propre intérêt : la satisfaction de ta cupidité, de ta vanité, de ton ambition, de ta paresse et de ta lâcheté.
Si tu ne désirais pas cette situation, tu ne ferais pas tout ce qu’il faut pour t’y maintenir. Essaie seulement de ne plus commettre les actes cruels, perfides et vils que tu ne cesses de commettre pour te maintenir dans ta position, et tu la perdras aussitôt. Essaie seulement, élu ou fonctionnaire, de ne plus mentir, de ne plus participer à la violence organisée ; prêtre, de ne plus tromper ; militaire de ne plus tuer ; propriétaire ou producteur, de ne plus défendre ta propriété par la chicane et la violence organisée, et tu perdras aussitôt la situation que tu prétends qu’on t’a imposée et qui semble te peser. »
Léon Tolstoï. Le Royaume des Cieux est en vous, 1893.
L’individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que, après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.
Alexis de Tocqueville.
Toutes ces dernières années, […] (et plus grave) nous n’avons rien fait pour qu’il n’y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation ; plus forte était notre indignation, plus tranquille était notre conscience.
En vérité, nous avons eu une attitude fasciste envers les fascistes (je parle surtout des jeunes) : nous avons hâtivement et impitoyablement voulu croire qu’ils étaient prédestinés à être fascistes par leur race et que, face à cette détermination de leur destin, il n’y avait rien à faire.
Et ne nous le dissimulons pas : nous savions tous, dans notre vraie conscience, que quand l’un de ces jeunes décidait d’être fasciste, c’était purement fortuit, ce n’était qu’un geste sans motifs et irrationnel ; un seul mot aurait peut-être suffi pour qu’il en allât différemment.
Mais jamais aucun d’entre nous n’a parlé avec eux, ou ne leur a parlé. Nous les avons tout de suite acceptés comme d’inévitables représentants du Mal, tandis qu’ils n’étaient sans doute que des adolescents et adolescentes de dix-huit ans qui ne connaissaient rien à rien, et qui se sont jetés la tête la première dans cette horrible aventure par simple désespoir.
Pier Paolo Pasolini, « Écrits corsaires » (1975), p 81.
Il n’est jamais trop tard pour devenir ce que l’on aurait pu être.
George Eliot, femme de lettres britannique (1819-1880).
Dans bien des situations, on perd du temps pour obtenir une information, alors qu’on sait d’avance qu’elle ne changera pas la décision, au détriment d’une vision globale. Dans certains cas, « comprendre », c’est comprendre qu’il ne faut plus chercher à comprendre, et qu’il faut agir.
Christian Morel, Les décisions absurdes.
Maudit sois-tu, tu n’es qu’un lâche, comme le sont tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d’assurer leur propre sécurité. Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu’il n’y a qu’une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couvert de la loi tandis que nous pillons les riches sous la protection de notre seul courage.
Charles Bellamy cité par Markus Rediker, dans « Pirates de tous pays
Celui qui tient la plume ne s’inscrit jamais parmi les coupables.
Le peuple, quand il fait des magistrats, doit les créer de manière qu’ils aient lieu d’appréhender, s’ils venaient à abuser de leur pouvoir.
Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, livre 1, chapitre 41.
Quand on y pense, il est étrange que, dans une grande ville moderne, des centaines de personnes doivent passer leurs journées dans des sous-sols étriqués et étouffants à laver de la vaisselle. C’est à se demander pourquoi cette vie continue – quels objectifs elle sert et qui veut que cela continue…
George Orwell
(Cité dans )
Le but final de l’éducation ne devant être que celui de former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui.
Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814-1876)
Certains sont jugés grands
Parce qu’on mesure aussi le piédestal.
La force de la Constitution réside entièrement dans la détermination de chaque citoyen à la défendre. Les droits constitutionnels ne seront préservés que si chaque citoyen, pour la part qui lui revient, se sent personnellement investi de la mission de les défendre.
Albert Einstein.
Hell is empty, the devils are here. (L’enfer est vide, les diables sont parmi nous.)
Un soldat sans conscience politique
est un mercenaire en puissance.
Thomas Sankara
Ce n’est pas en lui tenant les ailes qu’on aide un oiseau à voler.
L’oiseau vole simplement parce qu’on l’a laissé être oiseau. António Emílio Leite Couto dit Mia Couto (1955- )
Un anthropologue a proposé un jeu aux enfants d’une tribu sud-africaine. Il a mis un panier de fruits près d’un arbre et a dit aux enfants que le premier arrivé gagnait tous les fruits.
Au signal, tous les enfants se sont élancés en même temps… en se donnant la main !
Puis ils se sont assis ensemble pour profiter de leur récompense.
Lorsque l’anthropologue leur a demandé pourquoi ils avaient agi ainsi alors que l’un d’entre eux aurait pu avoir tous les fruits, ils ont répondu :
. Comment l’un d’entre nous peut-il être heureux si tous les autres sont tristes ? »
dans la culture Xhosa (Afrique du Sud) signifie :
« Je suis parce que Nous sommes »
Vraie ou fausse, c’est une belle histoire n’est ce pas ?
Pauvres sont ceux qui ont besoin de beaucoup car rien ne peut les satisfaire. Sénèque, cité par José « Pepe » Mujica,
formidable président de l’Uruguay.
Les plus pauvres nous le disent souvent : ce n’est pas d’avoir faim, de ne pas savoir lire, ce n’est même pas d’être sans travail qui est le pire malheur de l’homme. Le pire des malheurs est de vous savoir compté pour nul, au point où même vos souffrances sont ignorées. Le pire est le mépris de vos concitoyens. Car c’est le mépris qui vous tient à l’écart de tout droit, qui fait que le monde dédaigne ce que vous vivez et qui vous empêche d’être reconnu digne et capable de responsabilités. Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d’être comme un mort-vivant tout au long de son existence.
Joseph Wresinski, « Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme », in « 1989, les Droits de l’homme en question », Commission nationale consultative des droits de l’homme. La Documentation française, Paris, 1989 ; réédité aux Éditions Quart Monde, 1998.
La façon la plus intelligente de Cela donne aux gens l’impression d’être libres de leurs pensées, alors qu’en fait, à tout instant, les présuppositions du système sont renforcées par les limites posées au débat.
Noam Chomsky
Critiquer le gouvernement est la plus grande forme de patriotisme.
« Mon projet – mille fois plus économique et humain que la façon dont on mène actuellement la guerre – est le suivant : que les grandes puissances de l’Europe s’accordent afin que les garçons, lorsqu’ils atteignent dix-huit ans, soient divisés puis parqués en trois classes distinctes, la première comprenant la moitié d’entre eux, les deux autres étant chacune composée d’un quart. La classe constituée d’une moitié de ces garçons sera exécutée, sans douleur, dans une chambre mortelle. Quant aux deux autres classes, les membres de la première seront privés d’un bras, d’une jambe, ou d’un œil, selon le bon vouloir du chirurgien ; les membres de la deuxième seront exposés jour et nuit à des bruits assourdissants, jusqu’à en provoquer une détresse nerveuse : folie, aphasie, cécité mentale ou surdité. Après quoi ils seront libérés et pourront former la population adulte de leur pays. »
Bertrand Russell (1872–1970), Lettre au « Times », 20 avril 1916.
Ce que tu fais pour moi sans moi, tu le fais contre moi. Gandhi ( ?)
On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin.
La majeure partie de l’histoire humaine montre que les hommes ont généralement agi contre leurs intérêts, par fidélité sectaire à des convictions absurdes.
Jean-François Revel, conférence aux Rencontres de la Rotonde, à Lausanne.
La vraie faute, c’est celle que l’on ne corrige pas.
Au travail, le plus difficile, c’est d’allumer la petite lampe du cerveau. Après, ça brûle tout seul.
Jules Renard
« Chaque culture a son style de clôture, deux mots qui riment parce qu’ils sont synonymes. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 35
L’objet de la guerre [est] de maintenir intacte la structure de la société.
Orwel, « 1984
À quoi sert la frontière, en définitive ? À faire corps.
Et pour ce faire, à lever le museau. L’enceinte exalte le rampant et nous coiffe d’invisible. Tout site enclos est « un appareil à faire monter ».
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 61
La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, et en position de force, qu’ils fassent sa promo. Ni que ces passe-murailles que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d’œuvre, conférenciers à 50 000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage.
Dans la monotonie du monnayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), grandit l’aspiration à de l’incommen­surable. À de l’incomparable. Du réfractaire. Pour qu’on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc.
Là est d’ailleurs le bouclier des humbles, contre l’ultra-rapide, l’insaisissable et l’omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intérêt la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenu (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égales (tant soit peu) les puissances inégales.
Les riches vont où ils veulent, à tire-d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique.
Le prédateur déteste le rempart. La proie aime bien.
Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à surestimer ses forces.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 75
« Ce qu’il y a de profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance.
La matière n’a ni sac ni peau. C’est en se dotant d’une couche isolante, dont le rôle n’est pas d’interdire, mais de réguler l’échange entre un dedans et un dehors, qu’un être vivant peut se former et croître.
Pas d’insecte sans kératine, pas d’arbre sans écorce, pas de graine sans endocarpe, pas d’ovule sans tégument, pas de tige sans cuticule, etc.
Un système vivant est une surface repliée sur elle-même, dont l’idéaltype est la sphère, bulle ou boule, et notre village ou maison natale un ersatz en 3D, gaine, gousse ou coquille. C’est à cette cavité amniotique que nous revenons chaque soir en nous glissant sous l’édredon, en fermant les écoutilles. Survivre, c’est sauvegarder les plis et les replis.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 37
« Pour le dire naïvement : là où il y a du sacré, il y a une enceinte, il y a de la vie […] il s’agit de conjurer les puissances de mort. Le pourtour ampute, certes, mais c’est pour mieux incruster, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en superficie, il le gagne en durée.
Aussi est-il normal de protéger le circonscrit qui nous protège — et nous prolonge. La perpétuation d’une personne, collective ou individuelle, se paie d’une sage humiliation : celle de ne pas être partout chez elle.
L’Hexagone ampute l’être français […] mais cet enserrement vaut résilience. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 36
« Interface polémique entre l’organisme et le monde extérieur, la peau est aussi loin du rideau étanche qu’une frontière digne de ce nom l’est d’un mur. Le mur interdit le passage ; la frontière le régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 39
« Cristaux et minéraux ne meurent pas, privilège réservé aux végétaux et aux animaux. L’avantage de l’enveloppe se paye d’un léger inconvénient, la mort. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 41
« On n’en finira jamais avec la frontière parce qu’elle est inhérente à la règle de droit, et […] elle est bonne à vivre.
Le dur désir de durer l’inscrit au programme de tout ce qui bouge et respire.
Nos « sans frontières » veulent-ils effacer l’inconvénient d’être né ? […]
L’être et la limite adviennent ensemble, et l’un par l’autre. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 45
« Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signifie pas que l’on puisse habiter ce réseau comme un monde. d’être, telle une nation seule au monde verrait s’évanouir son hymne national, son équipe de foot ou de cricket, et jusqu’à sa langue.
Une personne morale a un périmètre ou n’est pas.
D’où vient que « la communauté internationale » n’en est pas une. Ce flasque zombie reste une formule creuse, un alibi rhétorique aux mains du directoire occidental qui s’en est jusqu’ici arrogé le mandat. Il en ira tout autrement le jour où un petit bonhomme vert à mille pattes et longue trompe atterrira […] place de la Concorde. Face à C’est quand le mammifère humain verra de ses yeux l’étrangeté venue d’ailleurs qu’il saura à quoi résister, au coude à coude avec tous ses congénères sans exception, pour sauver la sienne propre. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 50
Le prétendu combat du clos contre l’ouvert, tandem en réalité aussi inséparable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le masculin et le féminin, la terre et le ciel, continue d’amuser notre galerie. Ce lieu commun fait le bonheur des esprits courts […] C’est simple, donc utilisable, mais ce qui est d’un seul tenant est faux.
Aussi néglige-t-on ce qu’il faut d’ouverture à la verticale pour boucler un territoire à l’horizontale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. […]
Le fait (sans doute indémontrable, mais observable à tous les échelons) qu’Un groupe d’appartenance se forme pour de bon du jour où il se ferme, et il se ferme par suspension à un « clou de lumière » […] À chaque rassemblement, sa clé de voûte et son fil à plomb.
L’impossibilité qu’a un agrégat quelconque de s’ériger en une communauté définie sans recourir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opération par laquelle une population se mue en peuple. L’économiste, le sociologue le démographe traitent de la première, scientifiquement, et c’est heureux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sulfureuse et plus fantasque : une question de mythes et de formes. Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis. Un peuple, c’est une population, plus des contours et des conteurs. […]
La misère mythologique de l’éphémère Union européenne, qui la prive de toute affectio societatis, tient en dernier ressort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins déclarer où elle commence et où elle finit.
Quidam ou nation ou fédération d’États-nations, quiconque manque de se reconnaître un n’assume pas son . Ne tolère pas jusqu’à l’idée d’avoir un dehors. Et ignore donc son
Qui entend se surpasser commence par se délimiter.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 62-64
La frontière est le bouclier des humbles ; ce sont les dépossédés qui ont intérêt à une démarcation franche et nette ; leur seul actif est leur territoire, et la frontière leur principale source de revenu
La classe dominante est mobile, elle est du côté des flux. L’élite des capteurs de flux ne tient pas en place, elle est partout chez elle, elle prend l’avion…
Mais on ne vit pas dans un avion.
Je constate que, là où il y a un faible et un fort, le faible demande toujours une frontière. Le fort ne doit pas être partout chez lui.
Oui, aujourd’hui, l’idéologie du « sans-frontières », c’est l’idéologie du riche et du fort. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010)
Pour faire de la liaison, il faut accepter, il faut spécifier la différence. Vouloir la liaison sans la culture, ça ne marche pas.
La peau est faite pour recevoir, et pour exsuder. La frontière est un crible, un tamis, il est bon qu’elle soit une passoire, mais une passoire qui contrôle, une passoire qui régule.
Sinon c’est la loi du plus fort : dans la jungle, il n’y a pas de frontière, c’est pour ça qu’il n’y a pas de droit.
Il n’y a de vie que circonscrite
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).
Ce n’est pas parce que c’est la mode que vous devez admirer ce que vous méprisez. Claude Lévi-Strauss.
Le paradoxe de la force
Il y a un paradoxe de la force, car la force c’est la peur en action, et la peur, elle est contagieuse : la peur réciproque du pouvoir et de ses sujets.
Pour combattre ce fléau, l’humanité n’a jusqu’à présent trouvé que deux remèdes : d’abord les philosophies et les religions mystiques ; ensuite, dans les derniers siècles, les principes de un gouvernement légitime est un pouvoir qui s’est libéré de la peur, parce qu’il a appris à s’appuyer sur le consentement, actif ou passif, et à réduire en proportion l’emploi de la force.
Guglielmo Ferrero (1871-1942), « Pouvoir. Les Génies Invisibles De La Cité » (1943 posthume), cité par Rosanvallon, « Les formes de la souveraineté négative » (2006, cours 1, 48’54 »).
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir.
Rousseau, « Du contrat social, principes du droit politique » (1762), chapitre 1.3, Du droit du plus fort
Qu’est-ce qui fait que l’État est un ? C’est l’union de ses membres. Et d’où naît l’union de ses membres ? De l’obligation qui les lie. Tout est d’accord jusqu’ici.
Mais quel est le fondement de cette obligation ? Voilà où les auteurs se divisent. Selon les uns, c’est la force ; selon d’autres, l’autorité paternelle ; selon d’autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres : je n’ai pas moi-même fait autrement, et, suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matières, j’ai posé pour fondement du corps politique la convention de ses membres, j’ai réfuté les principes différents du mien.
Indépendamment de la vérité de ce principe, il l’emporte sur tous les autres par la solidité du fondement qu’il établit ; car quel fondement plus sûr peut avoir l’obligation parmi les hommes que LE LIBRE ENGAGEMENT DE CELUI QUI S’OBLIGE ? On peut disputer tout autre principe […] ; on ne saurait disputer celui-là.
Rousseau, « Sixième lettre écrite de la montagne » (1764).
Que nous importent les combinaisons qui balancent l’autorité des tyrans ? C’est la tyrannie qu’il faut extirper.
Ce n’est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l’avantage de respirer quelques instants, c’est dans leurs propres forces qu’il faut placer la garantie de leurs droits.
Il n’y a qu’un tribun du peuple que je puisse avouer, c’est le peuple lui-même.
Robespierre, discours contre l’institution d’un Tribunat (chambre de contrôle des pouvoirs), cité par Pierre Rosanvallon, « Les formes de la souveraineté négative » (2006), min. 36′.
Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.
Ensuite, Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.
On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.
Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.
Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir.
Serge Carfantan, cours sur le cynisme politique, évoquant Günther Anders et son livre : « Die Antiquiertheit des Menschen » 1956 – P.122.
Priver un homme des moyens que la nature et l’art ont mis en son pouvoir de communiquer ses sentiments et ses idées, pour empêcher qu’il n’en fasse un mauvais usage, ou bien enchaîner sa langue de peur qu’il ne calomnie, ou lier ses bras de peur qu’il ne les tourne contre ses semblables, tout le monde voit que ce sont là des absurdités du même genre, que cette méthode est tout simplement le secret du despotisme qui, pour rendre les hommes sages et paisibles, ne connaît pas de meilleur moyens que d’en faire des instruments passifs ou de vils automates.
Robespierre, « Discours sur la liberté de la presse », prononcé à la Société des Amis de la Constitution le 11 mai 1791, et utilisé en partie devant l’Assemblée Nationale le 22 août 1791.
La meilleure façon de se défendre est de ne pas imiter l’offenseur.
Marc AURÈLE, « Pensées pour moi-même ».
Le secret d’une autorité, quelle qu’elle soit, tient à la rigueur inflexible avec laquelle elle persuade les gens qu’ils sont coupables
Raoul Vaneigem
Dans une libre République, chacun peut penser ce qu’il veut et dire ce qu’il pense.
Apportez-moi deux lignes du plus honnête homme et j’y découvrirai de quoi le faire pendre.
Louis-Benoît Picard,
inspiré de cette citation au Cardinal de Richelieu :
Avec deux lignes d’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent“.
… Difficulté que nous avons tous à débattre sans nous friter… =&gt ; Ne PAS prendre ça au premier degré, svp messieurs les pharisiens :o)
Celui qui se dresse contre les maîtres du jour doit toujours s’attendre à n’avoir que très peu de partisans, étant donné l’immortelle lâcheté des hommes.
Stephen Zweig, « Conscience contre violence ».
« Quiconque veut maintenir par la force ou par artifice une loi que la volonté de la nation a proscrite est rebelle à la loi ; il se révolte contre le souverain même en qui réside la puissance législative. […]
Les chances de l’erreur sont bien plus nombreuses encore, lorsque le peuple délègue l’exercice du pouvoir législatif à un petit nombre d’individus ; c’est-à-dire, lorsque c’est seulement par fiction que la loi est l’expression de la volonté du plus grand nombre, ou ce qui est présumé l’être. […]
Sous le gouvernement représentatif, surtout, c’est-à-dire, quand ce n’est point le peuple qui fait les lois, mais un corps de représentants, l’exercice de ce droit sacré [la libre communication des pensées entre les citoyens] est la seule sauvegarde du peuple contre le fléau de l’oligarchie. Comme il est dans la nature des choses que les représentants peuvent mettre leur volonté particulière à la place de la volonté générale, il est nécessaire que la voix de l’opinion publique retentisse sans cesse autour d’eux, pour balancer la puissance de l’intérêt personnel et les passions individuelles ; pour leur rappeler, et le but de leur mission et le principe de leur autorité.
Là, plus qu’ailleurs, la liberté de la presse est le seul frein de l’ambition, le seul moyen de ramener le législateur à la règle unique de la législation. Si vous l’enchaînez, les représentants, déjà supérieurs à toute autorité, délivrés encore de la voix importune de ces censeurs, éternellement caressés par l’intérêt et par l’adulation, deviennent les propriétaires ou les usufruitiers paisibles de la fortune et des droits de la nation ; l’ombre même de la souveraineté disparaît, il ne reste que la plus cruelle, la plus indestructible de toutes les tyrannies ; c’est alors qu’il est au moins difficile de contester la vérité de l’anathème foudroyant de Jean-Jacques Rousseau contre le gouvernement représentatif absolu. »
Robespierre, Le Défenseur de la Constitution, n° 5, 17 juin 1792.
Pour nos combats de demain, pour un monde plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et solidaire, nous devons maintenir vivante la mémoire de nos luttes
Gunter Holzmann
« Si l’on s’attaque au porteur d’une idée, c’est que son idée est inattaquable »
Une vérité nouvelle ne triomphe pas en convaincant ses adversaires afin qu’ils entrevoient la lumière, mais parce que ses adversaires meurent un jour et qu’une nouvelle génération, familiarisée avec la nouveauté, prend leur place.
Max Planck
Ah ! Au moment où j’en suis arrivé de ma vie, vous savez, je crois comprendre maintenant ce que c’est que les obsédés sexuels : c’est les gens qui n’ont pas trouvé une tentation plus grande. Je vois par exemple, quelqu’un comme Lamartine, que j’ai bien étudié, un homme comme Jaurès, que j’ai bien étudié aussi, eh bien, il n’y a pas de femme dans leur vie, parce que quand un type est passionné par une idée au point où l’était Robespierre, c’est ça qui compte le plus.
Robespierre, c’est quelqu’un qui croyait ce qu’il disait, et même, je vous avais réservé une phrase de « Monsieur de Robespierre est disqualifié de la politique : il croit tout ce qu’il dit ! ».
Henri Guillemin, Conférence sur « Robespierre et la révolution », 12 février 2970 (à 1 h 55 min 15 sec)
La seule différence entre un sage et un imbécile, c’est que le sage a tendance à commettre des erreurs beaucoup plus graves, parce que personne ne confie des décisions importantes à un imbécile.
Tom Clancy (1947-2013)
Monsieur une fois par année, afin de se bien nettoyer l’âme, et se plaisait à répéter :
« Maintenant, la voie est libre ! »
Henri Guillemin, Éclaircissement (1961), « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire ».
Aussi vrai qu’on dit qu’une main lave l’autre et que les deux lavent le cul, on doit s’entraider.
est un prénom qui a cessé d’être un prénom. Depuis deux générations il a été incorporé au nom de famille afin que l’Orléanisme autoritaire, avide et sanglant de l’aïeul fut désormais le patrimoine impérissable des Perier ».
[Jaurès] poursuit : « Les Périer, c’est le capitalisme en action, en pleine action, et les scandales pullulent sur lui comme sur un organisme en décomposition ».
Qui c’était, les Périer, au départ, au XVIIIe siècle ? Eh bien, des gens qui — comme tous les affairistes d’alors, se faisaient passer pour le Tiers-état et qui vont envahir la Constituante —, « des gens qui voulaient supprimer les Nobles, mais pour les remplacer. Claude Perier, l’homme de Vizille, l’industriel, après Thermidor, se précipite sur Paris, spécule sur les assignats, exerçant en outre ses talents sur les fournitures de guerre. Puis, il entre aux Mines d’Anzin et à la Banque de France. »
Et voici ensuite les banquiers de proie qui guettait les sinistres commerciaux et s’enrichissait de la dépouille des naufragés : « Puis, ce pilleur d’épaves s’était fait naufrageur, régent de la Banque de France et membre du Comptoir d’Escompte, il refusait tout crédit aux industriels qu’il voyait en difficultés puis, lorsqu’il les tenait à sa merci, leur ouvrait les guichets de sa propre banque mais en leur imposant un escompte usuraire. C’est comme cela, disait Jaurès, qu’il est devenu Ministre sous Louis-Philippe.
Avec un tel antécédent, il était tout indiqué pour la Monarchie rêvée par Benjamin Constant : il a fait mitrailler les canuts de Lyon qui gagnaient alors 18 sous par jour pour 18 heures de travail, et parallèlement, il couvrait les vols commis aux dépens du Trésor que pratiquaient sa propre Compagnie d’Anzin, laquelle déclarait 150 000 F de bénéfices annuels alors que ce bénéfices étaient de l’ordre de 3 millions. Casimir-Perier avait du reste, en 1824, abaissé de 34 à 30 sous par jour le salaire des mineurs, ce qui accroissait encore ses dividendes.
Ainsi  (concluait Jaurès), il importe que les Française sachent un peu qui est ce Président de la République que le Centre gauche leur a donné pour la défense sociale. Ce Casimir-Perier, petit fils du Casimir de Louis-Philippe, c’est la fortune prélevée sur la misère ouvrière par un premier Casimir qui a donné au Casimir actuel le pouvoir destiné à perpétuer cette misère ; et les coquins du jour qui n’ont pas pu parvenir encore à l’autorité morale, mais l’heure viendra, qu’ils soient patients, se sentent protégés par la majesté des rapines séculaires dont le temps a effacé la honte mais sans en abolir les profits ».
Jean Jaurès, cité par Henri Guillemin, dans « L’autre avant-guerre », épisode 12 « Jean Jaurès » (min. 10:38)
Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains [4] : L’ESPRIT D’UNE NATION RÉSIDE TOUJOURS DANS LE PETIT NOMBRE, QUI FAIT TRAVAILLER LE GRAND, EST NOURRI PAR LUI, ET LE GOUVERNE. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre.
[4] C’est une suite naturelle de l’inégalité que les mauvaises lois mettent entre les fortunes, et de cette quantité d’hommes que le culte religieux, une jurisprudence compliquée, un système fiscal absurde et tyrannique, l’agiotage, et la manie des grandes armées, obligent le peuple d’entretenir aux dépens de son travail. Il n’y a de populace ni à Genève, ni dans la principauté de Neuchâtel. Il y en a beaucoup moins en Hollande et en Angleterre qu’en France, moins dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Dans tout pays qui aura de bonnes lois, le peuple même aura le temps de s’instruire, et d’acquérir le petit nombre d’idées dont il a besoin pour se conduire par la raison.
François-Marie Arouet, dit (1694 – 1778), « Essai sur les mœurs et l’esprit des nations », Éd. Garnier – Tome 12, Chapitre CLV.
« En 1911, un des bien rares économistes français qui ne fût pas conservateur, et qui s’appelait Francis Delaisi, avait lancé une petite brochure, 30 pages environ, qui s’appelait carrément « La guerre qui vient », et je tiens à vous lire un petit paragraphe (de ce texte de Francis Delaisi, en 1911) :
« En dépit des apparences démocratiques en France, le peuple ne contrôle pas ses gouvernements. Un groupe étroit s’est emparé des conseils d’administration des grandes sociétés financières. Ces quelques hommes tiennent entre leurs mains les banques, les mines, les chemins de fer, les compagnies de navigation, bref, tout l’outillage économique de la France. Sans oublier la sidérurgie et les fabriques d’armes d’où ils tirent de croissants profits. Ils dominent le parlement et ont à leur solde la grande presse. La guerre ne leur fait pas peur, ils la considèrent même avec intérêt (…) Nos banques ont gardé le souvenir des bénéfices énormes réalisés par elles en 1871. »  »
Henri Guillemin, « L’autre avant-guerre », épisode 11 « La guerre se prépare », min. 0:29.
Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques symptômes de la Révolution actuelle. Tous les événements importants y tendaient ; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque éclat s’attachaient à une intrigue politique.
Les hommes de lettres renommés, en vertu de leur influence sur l’opinion, commençaient à en obtenir quelqu’une dans les affaires. les plus ambitieux avaient formé dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance ; ils semblaient s’être partagés en deux sectes, dont l’une défendait bêtement le clergé et le despotisme.
La plus puissante et la plus illustre était celle qui fut connue sous le nom d’encyclopédistes. Elle renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de charlatans ambitieux. plusieurs de ces chefs étaient devenus des personnages considérables dans l’État : quiconque ignorerait son influence et sa politique, n’aurait pas une idée complète de la préface de notre Révolution. Cette secte, en matière politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple : en matière de morale, elle alla beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux. Ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la Cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres.
Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.
Robespierre, 7 mai 1794 (18 floréal an II), Discours à la Convention, au nom du Comité de salut public : « rapport sur les idées religieuses et morales ».
L’émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse ; toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754).
Une communauté s’abrutit infiniment plus par un usage régulier de la répression que par une criminalité occasionnelle.
Oscar Wilde
Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer leur liberté, car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements des inégalités.
« Il est fort bon de faire accroire aux hommes qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s’ils me volent mon blé et mon vin. »
cité par Henri Guillemin, dans son livre « Éclaircissements » (1961), chapitre « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire » (p. 25).
Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes,
et en fait périr cent mille dans nos campagnes.
Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres :
mais, s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres.
Le luxe corrompt à la fois le riche et le pauvre,
l’un par la possession l’autre par la convoitise ;
il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ;
il ôte à l’État tous ses citoyens
pour les asservir les uns aux autres,
et tous à l’opinion.
L’une des fonctions les plus importantes du gouvernement
est de prévenir l’extrême inégalité des fortunes.
Le luxe est diamétralement opposé aux bonnes mœurs.
Les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent
et nuisibles  à ceux qui n’ont rien.
J’avertis que je ne connais pas le secret de me rendre clair à ceux qui ne font pas attention.
Rousseau
« Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? Celui d’exister.
La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.
Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle, &amp ; qui soit abandonné à l’industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage &amp ; un fratricide. »
ROBESPIERRE, Opinion sur les subsistances,
prononcée à la Convention le 2 décembre 1792
Quand les hommes se sont écartés du bien, ils imaginent toujours quelque conception générale du monde qui les excuse, en les représentant comme les instruments néces­sairement dociles d’une force supérieure qui échappe à leur contrôle.
Tolstoï, « L’esclavage moderne » (1900), chapitre 3 « La science justifie l’état de choses actuel ».
Rien n’est si difficile et ardu que l’esprit humain n’en vienne à bout, et qu’une méditation assidue ne finisse par faire sien.
L’homme est le produit de ses pensées. Il devient ce qu’il pense.
Mahatma Gandhi
Le plus grand mal et la plus grande honte de l’état social est que le crime y fasse des liens plus indissolubles que n’en fait la vertu.
Les méchants se lient entre eux plus fortement que les bons et leurs liaisons sont bien plus durables, parce qu’ils ne peuvent les rompre impunément, que de la durée de ces liaisons dépend le secret de leurs trames, l’impunité de leurs crimes, et qu’ils ont le plus grand intérêt à se ménager toujours réciproquement.
Au lieu que les bons, unis seulement par des affections libres qui peuvent changer sans conséquence, rompent et se séparent sans crainte et sans risque dès qu’ils cessent de se convenir.
Rousseau, « Rousseau juge de Jean-Jacques » (1777, posthume).
« Ce qui est nouveau, en ce temps, et peut-être pour la première fois dans l’histoire, c’est l’utilisation du mot désignant l’ancienne valeur pour le fixer sur son exact opposé, c’est l’inversion totale. Cette inversion des valeurs dont chacun commence à se rendre compte, plus ou moins clairement, produit un effet profond et grave sur l’homme contemporain : il ne peut plus croire en ces mots, qui de fait deviennent de simples sons.
Et encore s’ils n’étaient que cela, ce ne serait pas bien sérieux : mais ces mots ont exprimé l’espérance de l’homme, ils l’ont motivée. Ce ne sont pas des sons neutres : devenus inverses d’eux-mêmes, ils constituent un poison violent de l’âme, de l’être entier. Ils détruisent l’homme parce que celui-ci qu’on le veuille ou non porte encore en lui la soif de justice, de vérité, d’égalité, et qu’on lui donne l’acide de l’injustice, du mensonge, de l’exploitation pour se désaltérer.
Ainsi l’homme de ce temps n’a plus aucun repère fixe, sain, stable pour orienter son action et sa vie, pour juger ce qu’il fait et ce que l’on fait autour de lui. Il n’a plus aucun critère clair et sûr, pour départager un bien et un mal. Tout ce qu’on lui offre est une boussole affolée, de fausses lumières dans le brouillard. Telle est la véritable portée de cette inversion des valeurs : et ceci vaut pour tous.
Tous, sans exception, sont victimes de cette inversion – de ce pain de mensonge et de mirages successifs dissipés à chaque approche. Alors, cet homme qui ne peut plus croire aux valeurs, qui n’a plus aucun repère fixe pour se situer lui-même, ne peut pas davantage concevoir une espérance : tout a sans cesse menti.
On a avancé d’une tromperie vers un mensonge, d’une misère vers une illusion. Il sombre alors dans un scepticisme sans grandeur et sans lucidité. Il meurt de misère spirituelle dans le dessèchement et le vide des yeux morts. »
Jacques Ellul, « L’espérance oubliée ».
C’est par la convention qui se fait entre ces deux personnes (l’ouvrier et le capitaliste), dont l’intérêt n’est nullement le même, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus possible ; les maîtres donner le moins qu’ils peuvent ; les premiers sont disposés à se concerter pour élever les salaires, les seconds pour les abaisser.
Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l’avantage dans le débat, et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions.Les maîtres, étant en moindre nombre, peuvent se concerter plus aisément ; et de plus, la loi les autorise à se concerter entre eux, ou au moins, ne le leur interdit pas, tandis qu’elle l’interdit aux ouvriers. Nous n’avons point d’actes du Parlement contre les Ligues (patronales) qui tendent à abaisser le prix du travail ; mais nous en avons beaucoup contre celles qui tendent à le faire hausser.
Dans toutes les luttes, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabriquant ou marchand, pourraient en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu’il a déjà amassés. Beaucoup d’ouvriers ne pourraient subsister sans travail une semaine, très peu un mois, et un seul à peine une année entière. À la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de l’ouvrier que celui-ci a besoin du maître ; mais le besoin du premier n’est pas si pressant.
On n’entend guère parler, dit-on, de coalitions entre les maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvriers. Mais il faudrait ne connaître ni le monde, ni la matière dont il s’agit, pour s’imaginer que les maîtres se liguent rarement entre eux. Les maîtres sont en tout temps, et partout, dans une sorte de ligue tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du taux actuel. Violer cette règle est partout une action de faux frère et un sujet de reproche pour un maître parmi ses voisins et pareils. À la vérité, nous n’entendons jamais parler de cette ligue, parce qu’elle est l’état habituel, et on peut dire l’état naturel de la chose, et que personne n’y fait attention. Quelques fois, les maîtres font entre eux des complots particuliers pour faire baisser au-dessous du taux habituel les salaires du travail.
Ces complots sont toujours conduits dans le plus grand silence et dans le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution ; et quand les ouvriers cèdent, comme ils font quelques fois, sans résistance, quoiqu’ils sentent bien le coup et le sentent fort durement, personne n’en entend parler.
Souvent, cependant, les ouvriers opposent à ces coalitions particulières une ligue défensive ; quelques fois aussi, sans aucune provocation de cette espèce, ils se coalisent de leur propre mouvement, pour élever le prix de leur travail. Les prétextes ordinaires sont tantôt le haut prix des denrées, tantôt le gros profit que les maîtres font sur leur travail. Mais que leurs ligues soient offensives ou défensives, elles sont toujours accompagnées d’une grande rumeur. Dans le dessein d’amener l’affaire à une prompte décision, ils ont toujours recours aux clameurs les plus emportées, et, quelques fois, ils se portent à la violence et aux derniers excès. Ils sont désespérés, et, agissant avec l’extravagance et la fureur des gens au désespoir, réduits à l’alternative de mourir de faim ou d’arracher à leurs maîtres par la terreur la plus prompte condescendance à leurs demandes. Dans ces occasions, les maîtres ne crient pas moins haut de leur côté ; ils ne cessent de réclamer de toutes leurs forces l’autorité des magistrats civils et l’exécution la plus rigoureuse de ces lois si sévères portées contre les ligues des ouvriers, domestiques et journaliers.
Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, chapitre 8.
Dans toute magistrature, il faut compenser la grandeur de la puissance par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des législateurs ont fixé ; un temps plus long serait dangereux, un plus court serait contre la nature de la chose.
Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre II : « Des lois qui dérivent directement de la nature du gouvernement », chapitre III : « Des lois relatives à la nature de l’aristocratie »
Il en est mille pour massacrer les branches du mal contre un qui frappe à la racine, et il se peut que celui qui consacre la plus large somme de temps et d’argent aux nécessiteux contribue le plus par sa manière de vivre à produire cette misère qu’il tâche en vain de soulager.
Henry David Thoreau (1817-1862), « Walden ou la vie dans les bois » (1854).
Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.
Paul Ricœur.
« L’une des meilleures façons d’aider quelqu’un est de lui donner une responsabilité et de lui faire savoir que vous lui faites confiance. »
Booker T. Washington
« Ce que j’apprécie (dans l’Europe d’aujourd’hui) c’est qu’elle soit à l’abri des aléas de l’humeur de l’électorat et qu’elle soit éloignée des contraintes électorales »
Mario Monti, Président du Conseil italien,
conseiller international de Goldman Sachs
« Je suis allé au pentagone, 10 jours après le 11 septembre 2001 […] un officier de l’état-major m’appelle dans son bureau et me dit : je veux que vous sachiez que nous allons attaquer l’Irak […] 6 semaines plus tard le même officier me dit : « C’est bien pire que ça […] j’ai reçu ce mémo du secrétaire à la défense qui dit que nous allons attaquer et détruire les gouvernements dans 7 pays sur 5 ans : Irak, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran »
Wesley Clark Ancien général de l’armée américaine
il est contraire aux principes du gouvernement représentatif qu’un corps s’octroie à lui-même des pouvoirs.
[…]
Sans doute est-il à propos d’observer ici que, dans ces deux cas [celui de la Pennsylvanie et celui des États-Unis], n’apparaît nulle part l’idée d’un contrat entre le peuple d’un côté et le gouvernement de l’autre. Il n’est d’autre contrat que celui passé entre ses différentes composantes par l’ensemble du peuple en vue d’engendrer et de constituer un gouvernement. Supposer qu’un gouvernement quelconque puisse être partie prenante dans un contrat passé avec l’ensemble du peuple, c’est supposer que ce gouvernement existait avant d’en avoir le droit. Le seul cas où il puisse y avoir contrat entre les citoyens et ceux qui exercent le pouvoir concerne l’engagement du peuple à rémunérer ces derniers aussi longtemps qu’il choisira de les employer.
Le gouvernement n’est pas un fonds de commerce que n’importe quel homme ou groupe d’hommes aurait le droit d’ouvrir et de gérer à son profit. Ce n’est qu’un dépôt, confié au nom de ceux qui le délèguent — et qui à tout moment peuvent le reprendre. Le pouvoir n’a par lui-même aucun droit ; il n’a que des devoirs.
Dans les deux exemples de modification constitutionnelle que j’ai évoqués, les gouvernements alors en place ne jouèrent aucun rôle que ce soit. Un gouvernement n’a pas le droit de se déclarer partie prenante dans un débat touchant aux principes ou à la méthode utilisés pour élaborer ou amender une constitution. Ce n’est pas à l’intention de ceux qui exercent le pouvoir gouvernemental qu’on établit des constitutions et les gouvernements qui en découlent. Dans toutes ces choses, le droit de juger et d’agir appartient à ceux qui paient et non à ceux qui reçoivent.
Thomas Paine, Les Droits de l’Homme (1792), chap. 4 Des constitutions.
« Il n’y a, bien sûr, aucune raison pour laquelle les nouveaux totalitarismes devraient ressembler aux anciens.
Le Gouvernement par le bâton et les escadrons de la mort, par la famine artificielle, l’emprisonnement de masse et la déportation massive, n’est pas simplement inhumain (personne ne se soucie beaucoup de cela de nos jours) ; c’est clairement inefficace et, dans un âge de technologie de pointe, l’inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit.
Un état totalitaire vraiment efficace serait celui dans lequel l’exécutif tout-puissant des chefs politiques et leur armée de managers contrôle une population d’esclaves qui n’ont pas besoin d’être contraints, parce qu’ils aiment leur servitude. Leur faire l’aimer est la tâche assignée, dans des états totalitaires actuels, aux ministères de la propagande, aux éditeurs de presse et aux enseignants.
… De tels propagandistes accomplissent leurs plus grands exploits, non en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais encore plus grand, d’un point de vue pratique, est le silence sur la vérité. En ne mentionnant simplement pas certains sujets … les propagandistes totalitaires ont influencé beaucoup plus efficacement l’opinion qu’ils n’auraient pu le faire par les dénonciations les plus éloquentes, les plus irrésistibles des réfutations logiques. »
Aldous Huxley, dans sa préface révisée en 1946 au Meilleur des Mondes.
« Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit.
J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes.
Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants.
Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis.
Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ; […]
Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
VOLTAIRE, Lettre à M. Damillaville (1er avril 1766), dans Œuvres de Voltaire, éd. Lefèvre, 1828, t. 69, p. 131
Il faut apprendre, non pas pour l’amour de la connaissance, mais pour se défendre contre le mépris dans lequel le monde tient les ignorants.
Charlie Chaplin
Plaidoyers pour les animaux non humains
Le propre de l’homme est d’être le seul animal à refuser de l’être. Le seul à refouler cette communauté à laquelle il appartient malgré lui le seul à avoir besoin de se rassurer constamment sur sa fameuse différence, comme si la reconnaissance de ce que nous partageons avec les animaux, dont nous sommes, nous rendait moins humains, alors que c’est tout le contraire. » Jean-Baptiste Jeangène Vilmer
 » LA VRAIE BONTÉ DE L’HOMME NE PEUT SE MANIFESTER EN TOUTE PURETÉ ET EN TOUTE LIBERTÉ QU’À L’ÉGARD DE CEUX QUI NE REPRÉSENTENT AUCUNE FORCE. LE VÉRITABLE TEST MORAL DE L’HUMANITÉ (LE PLUS RADICAL, QUI SE SITUE À UN NIVEAU SI PROFOND QU’IL ÉCHAPPE À NOTRE REGARD), CE SONT SES RELATIONS AVEC CEUX QUI SONT À SA MERCI : LES ANIMAUX.
ET C’EST ICI QUE S’EST PRODUITE LA PLUS GRANDE FAILLITE DE L’HOMME, DÉBÂCLE FONDAMENTALE DONT TOUTES LES AUTRES DÉCOULENT. » Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être
Nous perpétrons vis-à-vis des animaux un gigantesque massacre à nul autre pareil, un enfer sans fin, un océan sans limite de terreur, d’épouvante et d’effroi. Dans nos abattoirs, laboratoires et autres camps de concentration pour animaux, des millions et des millions d’animaux sont torturés à mort chaque jour. Helmut F. Kaplan
Peter Rosegger – 1843-1918 : Écrivain autrichien L’animal a un cœur qui perçoit, comme toi. L’animal éprouve joie et douleur, comme toi. L’animal a ses propres aspirations, comme toi. L’animal a le droit de vivre, comme toi !
Personne ne peut prétendre avoir un véritable intérêt au bien-être des animaux s’il continue à pardonner leur abattage inutile – en tout cas, sans être accusé d’hypocrisie. Continuer de manger l’objet de votre préoccupation est un stupéfiant exemple d’aveuglement. John Harris, Animals, Men and Morals
Wilhelm Busch – 1832-1908 : Poète et dessinateur allemand [père de la Bande Dessinée]. – « Une véritable civilisation humaine existera non seulement quand il n’y aura plus de cannibales, mais lorsque toute forme de consommation de viande sera considérée comme du cannibalisme. »
Georges Cuvier – 1769-1832 : Naturaliste français, anatomiste et géologue, secrétaire de l’Académie des Sciences et chancelier de l’Université, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle.
– « L’anatomie comparée nous enseigne qu’en toute chose, l’homme ressemble aux animaux frugivores et en rien aux carnivores. » – « Ce n’est qu’en déguisant la chair morte rendue plus tendre par des préparatifs culinaires qu’elle est susceptible d’être mastiquée et digérée par l’humain chez qui, de la sorte, la vue des viandes crues et saignantes, n’excite pas l’horreur et le dégoût. »
Charles Darwin – 1800-1882 : Naturaliste britannique. Auteur de « De l’Origine des Espèces au moyen de la Sélection Naturelle », 1859.
– « Il est évident que la nourriture normale de l’homme est végétale… » – « L’amour pour toutes les créatures vivantes est le plus noble attribut de l’homme. » – « La classification des formes, des fonctions organiques et des régimes a montré d’une façon évidente que la nourriture normale de l’humain est végétale comme celle des anthropoïdes et des singes, que nos canines sont moins développées que les leurs, et que nous ne sommes pas destinés à entrer en compétition avec les bêtes sauvages ou les animaux carnivores. » – « Nous avons vu que les sens et les intuitions, les différentes émotions et facultés, comme l’amour et la mémoire, l’attention et la curiosité, l’imitation, la raison, etc, dont l’humain se vante, peuvent être trouvées à l’état naissant ou même pleinement développées, chez les animaux inférieurs. Les animaux, dont nous avons fait nos esclaves et que nous ne voulons pas considérer comme nos égaux. »
Albert Einstein – 1879-1955 : Physicien allemand, Prix Nobel en 1922, père de la Théorie de la Relativité
– « Rien ne pourra être plus bénéfique à la santé humaine ni accroître les chances de survie de la vie sur la Terre, qu’une évolution vers un régime végétarien. » – « L’effet physique qu’exercerait un mode de vie végétarien sur le tempérament humain aurait une influence extrêmement positive sur l’humanité. » – « Je pense que les transformations et les effets purificateurs d’un régime végétarien sur l’homme sont très bénéfiques à l’espèce humaine. Par conséquent, en choisissant le végétarisme, on sera à la fois heureux et paisible. »
Ralph W. Emerson – 1803-1882 : Écrivain essayiste, philosophe et poète américain. – « Vous venez juste de déjeuner et aussi soigneusement que l’abattoir puisse être caché, à une distance de quelques ou plusieurs miles : vous êtes complice ! « 
Empedocle – 490-430 avant JC : Philosophe grec. – « Répandre le sang et dévorer les membres des animaux auxquels la vie a été violemment retirée est honteux. »
Mahatma Gandhi [Mohandas Karamchand Gandhi] – 1869-1948 : L’un des pères-fondateurs de l’Inde moderne et défenseur de la non-violence comme moyen révolutionnaire. – « La grandeur d’une nation et son avancement moral peuvent être appréciés par la façon dont elle traite les animaux. » – « Je crois que le progrès spirituel exige de nous que nous cessions de tuer les autres êtres vivants pour nos besoins corporels. »
Joseph von Görres – 1776-1848 : Écrivain allemand. – « Celui qui veut dépasser la vie ordinaire, évitera la nourriture sanglante et ne choisira pas la mort comme maître du repas… »
Alexander von Humboldt – 1769-1859 : Naturaliste et géographe allemand, explorateur et géographe. Considéré comme étant le fondateur de la Climatologie et de la Biogéographie de la planète et des océans. – « Se nourrir des animaux n’est pas loin de l’anthropophagie et du cannibalisme. » – « La cruauté à l’égard des animaux n’est conciliable ni avec une véritable humanité instruite, ni avec une véritable érudition. C’est un des vices les plus caractéristiques d’un peuple ignoble et brutal. Aujourd’hui, pratiquement tous les peuples sont plus ou moins barbares envers les animaux. Il est faux et grotesque de souligner à chaque occasion leur apparent haut degré de civilisation, alors que chaque jour ils tolèrent avec indifférence les cruautés les plus infâmes perpétrées contre des millions de victimes sans défense. » – « La même superficie de terre utilisée pour paître et nourrir du bétail pour produire la viande pour alimenter 1 personne, pourrait nourrir 10 personnes avec des végétaux ; si de plus nous la cultivions avec des lentilles, haricots en grains, ou petits pois, elle pourrait nourrir une centaine de personnes… »
Jean-Paul Friedrich Richter, dit « Jean-Paul » – 1763-1825 : Écrivain allemand. – « Ô Combien faut-il d’heures de martyr aux animaux pour donner à l’homme une seule minute de plaisir pour son palais ! « 
Franz Kafka – 1883-1924 : Écrivain tchèque d’expression allemande. – « Maintenant je peux vous observer en paix : je ne vous mange plus. » (regardant des poissons dans un aquarium).
Alphonse de Lamartine -1790-1869 : Poète et homme politique français. – « Ma mère croyait, et je le crois aussi, que cette nourriture [carnée], plus succulente et plus énergétique en apparence, contient en soi des principes irritants et putrides qui agitent le sang et abrègent les jours de l’homme … Elle ne me laissa jamais manger de la viande avant l’âge où je fus jeté dans la vie pêle-mêle des Collèges. … Je ne vécus donc, jusqu’à douze ans, que de pain, de laitages, de légumes et de fruits. Ma santé n’en fut pas moins forte, mon développement pas moins rapide […] »
Jules Michelet – 1798-1874 : Historien et philosophe français. – « Vie animale, sombre mystère. Toute la nature proteste contre la barbarie de l’homme qui ne comprend pas, qui humilie et qui torture ses frères inférieurs. » – « Le régime végétarien ne contribue pas pour peu de chose à la pureté de l’âme. » – « Spectacle étrange de voir une mère donner à sa fille, qu’hier encore elle allaitait, cette grossière alimentation de viandes sanglantes. »
Friedrich Nietzsche – 1844-1900 : Philosophe allemand. – « Toute la philosophie antique était orientée sur la simplicité de la vie et enseignait une certaine sobriété. De ce point de vue, le peu de végétariens par philosophie ont fait plus pour l’humanité que tous les philosophes modernes et tant que ces derniers n’auront pas le courage de chercher un mode de vie totalement différent et de l’indiquer comme exemple, ils ne porteront aucun fruit. »
Orazio – 65-08 avant JC : Poète latin. – « Aie le courage d’être sage ! Arrête de tuer les animaux ! Celui qui repousse le moment d’une vie droite est comme le paysan qui attend que le fleuve soit asséché pour le traverser. »
Richard Owen – 1804-1892 : Naturaliste anglais. Étudia avec le Français Georges Cuvier l’Anatomie et la Physiologie comparée. Auteur de : « Cours d’Anatomie Comparée » et « Paléontologie et Physiologie des Vertébrés ». -« Les anthropoïdes et tous les quadrumanes dérivent leur alimentation des fruits, graines et autres succulentes substances végétales ; et la stricte analogie entre la structure de ces animaux et celle de l’humain démontre clairement leur frugivorisme naturel. ». -« Les singes dont la dentition est à peu près égale à celle de l’humain vivent principalement de fruits, de noix et d’autres variétés similaires de texture savoureuse et de valeur nutritive élaborée par le règne végétal. La profonde similitude entre la dentition des quadrumanes et celles des humains démontre que l’humain était à son origine adapté à manger les fruits des arbres. »
Sir Isaac Pitman – 1813-1897 : Inventeur de la sténographie anglaise. – « je ne pourrais tuer ni un bœuf ni une poule et surtout pas un agneau ; si moi-même je ne peux pas faire ces choses-là sans blesser mes bons sentiments, je me refuse aussi de les faire faire par d’autres personnes, blessant ainsi leurs sentiments. Cela suffit à m’induire à accepter un régime privé de viande. »
Platon – 427-348/347( ?) avant JC : Disciple de Socrate. – Dans son livre « La République », Platon cite Socrate qui recommande le végétarisme : « Ce régime permettrait à une nation d’utiliser intelligemment ses ressources agricoles. »
Plutarque – 50-125 : Biographe et Moraliste grec de l’Antiquité. – « Juste pour le plaisir de quelques pauvres bouchées de chair, nous privons une âme du soleil et de la lumière, et de la vie et du temps qui lui revenaient, et dont elle était née en ce monde pour jouir. »
Porphyre – 233-304 : Philosophe grec de l’Antiquité. – « Par conséquent, si les famines et les guerres ont également conduit les hommes à manger les autres êtres vivants, il ne faut pas pour autant admettre cette pratique par plaisir, puisqu’aussi bien nous n’avons pas accepté l’anthropophagie. »
Pythagore – 570-480( ?) avant JC : Mathématicien et philosophe grec de l’Antiquité. – « Aussi longtemps que les hommes massacreront des animaux, ils se tueront entre eux. En effet, celui qui sème les graines du meurtre et de la souffrance ne peut pas récolter la joie et l’amour. » – « La terre donne des richesses en abondance et de la nourriture pacifique. Elle nous offre des repas qui ne sont tachés ni de sang ni d’assassinat. « 
John Ray – 1628-1704 Botaniste anglais, l’un des plus éminents naturalistes de son temps : – « En aucune façon, l’homme n’a la constitution d’un carnivore. Chasse et voracité ne lui sont pas naturelles. L’homme n’a ni les dents acérées ni les griffes pour tuer et déchiqueter sa proie. Au contraire, ses mains sont faites pour cueillir des fruits, des baies et des légumes, et ses dents sont appropriées pour les mâcher. – « Tout ce dont nous avons besoin pour nous nourrir, nous restaurer et nous régaler est abondamment pourvu dans le magasin inépuisable de la Nature. Quelle vision agréable, plaisante et innocente qu’une table frugalement servie, et quelle différence avec un repas composé de chair animale fumante et massacrée. En résumé, nos vergers offrent tous les délices imaginables, tandis que les abattoirs et les boucheries sont pleins de sang coagulé, et d’une abominable puanteur.
John Robbins – 1947-…. : Écrivain américain, auteur de « The Food Revolution » et du best-seller « Diet for a New America » (traduit en français sous le titre : « Se nourrir sans faire souffrir ») – « J’ai récolté des choux et cueilli des carottes et j’ai aussi visité des abattoirs : ces expériences ne peuvent pas se comparer ». – « Nul besoin de se priver : il s’agit seulement de mieux comprendre comment manger de la façon la plus saine, la plus agréable, la plus nourrissante d’une part, et la plus économique, la plus généreuse, la moins polluante d’autre part. […] La vie dans son ensemble en bénéficierait : vous, le genre humain, les animaux, les forêts, les rivières, le sol, les océans, et l’atmosphère terrestre. »
Jean-Jacques Rousseau – 1712-1778 : qui mangent beaucoup de viande sont en général plus cruels et plus sauvages que les autres. »
Prince Max von Sachsen – 1870-1951 : Professeur de théologie catholique. – « Nous ne devons pas chercher à trouver une forme plus modérée d’abattre, mais bien son abolition totale. Plus on cherche à rendre « humain » l’abattoir, plus se renforce la cause de l’abattage en elle-même. Nous ne pourrons rejoindre une position véritablement cohérente de la protection des animaux qu’au moment où l’humanité se sera décidée de cesser de tuer et de manger les animaux. »
George Sand – 1804–1876 : Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite « george Sand », écrivain et femme de lettres française. – « Ce sera un grand progrès dans l’évolution de la race humaine quand nous mangerons des fruits et que les carnivores disparaîtront de la Terre. Tout sera faisable sur cette Terre à partir du moment où nous viendrons à bout des repas de viande et des guerres. »
Albert Schweitzer – 1875-1965 : Médecin missionnaire, philosophe et théologien alsacien. Prix Nobel de la Paix 1953. – « Rendre honneur à la Vie signifie éprouver de l’opprobre pour le fait de tuer. »
– « Chaque fois qu’un animal est contraint à servir l’homme, les souffrances qu’il subit nous regardent tous. Je suis convaincu que nous devrions nous impliquer pour épargner les animaux, renoncer totalement à la consommation de viande et parler aussi contre cela. C’est ce que je fais. »
– « Jusqu’à ce qu’il étende le cercle de sa compassion à toutes les créatures vivantes, l’homme lui-même ne trouvera pas la paix. »
Arthur Schopenhauer – « Le monde n’est pas une chose et les animaux ne sont pas des produits pour notre usage et notre consommation. Plus que la miséricorde, nous devons aux animaux la justice. » – « Une personne cruelle envers les animaux ne peut pas être bonne. »
George Bernard Shaw Dramaturge irlandais, Prix Nobel de Littérature 1925. – « J’étais un cannibale. C’est Shelley qui le premier m’ouvrit les yeux sur la sauvagerie de mon alimentation. » – « Tant que nous sommes nous-mêmes les tombeaux vivants d’animaux assassinés, comment pouvons-nous espérer des conditions de vie idéales sur cette Terre ? »
– « Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis » – « L’espérance de vie d’un mangeur de viande est de 63 ans. Je me rapproche de 85 et je travaille toujours autant qu’avant. J’ai vécu assez longtemps et j’essaye de mourir, mais je n’y arrive tout simplement pas. Une seule tranche de bœuf en finirait avec moi mais je ne peux me convaincre d’en avaler une. Je suis épouvanté à l’idée de vivre pour toujours. C’est le seul désavantage d’une alimentation végétarienne. »
Percy Bysshe Shelley – 1792-1822 : Poète anglais, figure emblématique du Mouvement Romantique. – « Ce n’est qu’en estompant et déguisant l’aspect de la chair morte par des préparations culinaires qu’on peut la rendre susceptible d’être mangée ou digérée et que l’horreur brute de la vision du sang ne provoque pas une répugnance et un dégoût intolérables
Isaac Bashevis Singer – 1904-1991 : Écrivain polonais, naturalisé américain, Prix Nobel de Littérature 1978. – « On affirme souvent que les hommes ont toujours mangé de la viande, comme si c’était une justification pour continuer à le faire. Selon la même logique, nous ne devrions pas chercher à empêcher un homme d’en tuer un autre étant donné que cela aussi a toujours été. » – « Nous sommes tous des créatures de Dieu ; il n’est pas conciliable d’invoquer Grâce et Justice et de continuer à manger la viande des animaux qui ont été abattus par notre faute. »
Philosophe grec de l’Antiquité.
– Socrate était végétarien et ne portait jamais de cuir ou de fourrure animale. Tout comme Pythagore, il soutenait que l’habitude de manger de la chair animale poussait les humains à la violence et aux guerres.
Rabindranath Tagore Écrivain indien, prix Nobel de Littérature 1913.
– « Nous n’arrivons à avaler de la viande que parce que nous ne réfléchissons pas à la cruauté et au péché que nous commettons. Mais, une fois notre pitié éveillée, si nous persistons à tordre le cou à nos sentiments juste pour ne pas nous démarquer de ceux qui font de la Vie leur proie, c’est une offense à tout ce qu’il y a de bon en nous. »
Nikola Tesla Physicien et électronicien croate. – « Beaucoup de peuples qui s’alimentent presque exclusivement de légumes montrent des conditions physiques parfaites et sont très forts. »
Henry David Thoreau
– « Il n’y a aucun doute pour moi qu’il entre dans le destin de l’humanité, parce qu’elle se perfectionne progressivement, de cesser un jour de manger des animaux. »
Léon Tolstoï
– « Si quelqu’un aspire à une vie vertueuse, son premier acte doit être de s’abstenir de faire du mal aux animaux ». – « Le végétarisme vaut comme critère de base avec lequel nous pouvons reconnaître si l’homme aspire sérieusement à une perfection morale. La nourriture carnée est un résidu primitif ; le passage à une alimentation végétarienne est la première manifestation de l’instruction. »
– Léonard de Vinci Peintre, sculpteur, ingénieur et architecte, artiste italien dont le génie est universellement reconnu. – « J’ai rejeté la viande depuis très tôt dans mon enfance et le temps viendra où les hommes, comme moi, regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent maintenant le meurtre de leurs semblables. » – « Tu as défini l’homme comme le Roi des Animaux ; moi par contre, je dirai que l’homme est le roi des fauves féroces parmi lesquels tu es le plus grand. N’as-tu pas effectivement tué et mangé les animaux pour satisfaire les plaisirs de ton palais, te transformant toi-même en tombe pour tous ces animaux ? La nature ne produit-elle pas de la nourriture végétale en quantité suffisante pour te rassasier ? « 
– François Marie Arouet, dit « Voltaire » : « Il est certain que ce terrible bain de sang continuellement perpétré dans nos abattoirs et dans nos cuisines ne nous apparaît plus comme un crime ; au contraire, nous considérons ces abominations, qui souvent s’accompagnent d’une odeur pestilentielle, comme une bénédiction du Seigneur et dans nos prières nous le remercions pour les créatures que nous avons tuées. » « Mais existe-t-il quelque chose de plus abominable que de se nourrir continuellement de viande de cadavres ? »
– « La conscience chrétienne ne peut tolérer que le cinquième Commandement « Tu ne tueras point » exclurait les animaux d’abattoir. Qui a visité un abattoir est plus ou moins choqué ou dégoûté. Presque tous en arrivent à reconnaître que tuer de façon si bestiale les animaux, qui ont été élevés et engraissés pour ensuite être mangés, n’est pas digne de l’humanité. »
Günther Weitzel, chimiste allemand
– « Tout comme Zénon, il me déplaît de « digérer des agonies ».
Marguerite Yourcenar
– « Soyons subversifs, révoltons nous contre l’ignorance, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous même, qu’il y aurait moins d’enfants martyres et DE WAGONS PLOMBÉS AMENANT À LA MORT LES VICTIMES DE QUELCONQUES DICTATURES, si nous n’avions pris l’habitude des fourgons ou les bêtes agonisent « .
– « Le connard ne manque pas de brandir l’argument massue des chasseurs, des aficionados, des pêcheurs à la ligne ou ‘au gros’, des vivisecteurs et des arracheurs d’ailes de mouches : « Occupons-nous d’abord des misères humaines, hélas encore si nombreuses ! Quand il n’y aura plus un seul petit enfant affamé dans le Tiers-Monde, plus un seul opposant torturé, plus une seule injustice chez les hommes, plus une seule guerre … alors, peut-être pourrons-nous nous offrir le luxe de nous inquiéter de la souffrance animale. » Ça, ça fait toujours sont petit effet, ça. L’assemblée se tait et hoche la tête … Demande-lui seulement, au tartuffe, ce qu’il fait pour les petits enfants affamés, lui, et pour les droits de l’homme, lui. N’aie pas peur, il restera comme un con … Dis-lui alors que, toi qui te bats pour les bêtes, tu te bats AUSSI pour les enfants affamés et pour les droits de l’homme. Car il n’est qu’un combat, un seul, contre un ennemi, un seul, et cet ennemi s’appelle souffrance, peur, mort. La pitié, l’amour, ne se divisent pas …  » François CAVANNA
–  » Choisir un mode de vie végétarien, c’est de façon pratique franchir une étape vers la cohabitation pacifique avec le reste de la création, une étape vers la réduction du nombre de mises à mort institutionnalisées dans le monde actuel « . Andrew Linzey
– « Chacun de nous se trouve quotidiennement au point où il faut décider s’il veut participer à la solution ou rester une part du problème. » J.V Uexküll
– « Si vous n’êtes pas vegan, devenez-le. C’est vraiment facile. (…) c’est la chose juste à faire. Nous disons tous que nous rejetons la violence. Alors prenons au sérieux ce que nous disons. Faisons un pas important pour réduire la violence dans le monde en commençant par ce que nous mettons dans nos bouches et nos corps. » Gary L. Francione
– « Les animaux dans le monde existent pour leurs propres raisons. Ils n’ont pas plus été créés pour les humains que les Noirs l’ont été pour les Blancs ou les femmes pour les hommes. » Alice Walker
– « Il est sûr qu’il faut être mentalement déficient ou être la descendance logique d’une ignorance ténébreuse pour admettre de se distraire de la cruauté sur les animaux, mais utiliser l’instrument de la rhétorique pour que cette cruauté persiste, transformée en un droit humain, est l’acte démoniaque par excellence. » Alvaro MUNERA, torero repenti.
– « L’Homme meurt, l’Animal périt. » Heidegger
– « L’homme est-il encore un homme, un être de culture, un honnête homme quand il écorche, humilie, torture et tue un animal afin que jouisse la plus grande salope que la terre ait jamais portée : La foule ? » Christian Laborde.
La plus grande partie de nos concitoyens est réduite par l’indigence à ce dernier degré d’avilissement où l’homme, uniquement préoccupé de survivre, n’a pas les moyens de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés.
Robespierre, début 1789 (avant les États généraux), cité par Henri Guillemin, dans sa conférence sur Rousseau.
La source de tous nos maux, c’est l’indépendance absolue où les représentants se sont mis eux-mêmes à l’égard de la nation sans l’avoir consultée.
Ils ont reconnu la souveraineté de la nation, et ils l’ont anéantie.
Ils n’étaient de leur aveu même que les mandataires du peuple, et ils se sont faits souverains, c’est-à-dire despotes, car le despotisme n’est autre chose que l’usurpation du pouvoir souverain.
Quels que soient les noms des fonctionnaires publics et les formes extérieures du gouvernement, dans tout État où le souverain ne conserve aucun moyen de réprimer l’abus que ses délégués font de sa puissance et d’arrêter leurs attentats contre la constitution de l’État, la nation est esclave, puisqu’elle est abandonnée absolument à la merci de ceux qui exercent l’autorité.
Et comme il est dans la nature des choses que les hommes préfèrent leur intérêt personnel à l’intérêt public lorsqu’ils peuvent le faire impunément, il s’ensuit que le peuple est opprimé toutes les fois que ses mandataires sont absolument indépendants de lui.
Si la nation n’a point encore recueilli les fruits de la révolution, si des intrigants ont remplacé d’autres intrigants, si une tyrannie légale semble avoir succédé à l’ancien despotisme, n’en cherchez point ailleurs la cause que dans le privilège que se sont arrogés les mandataires du peuple de se jouer impunément des droits de ceux qu’ils ont caressés bassement pendant les élections.
Robespierre, 29 juillet 1792.
Jamais dans une monarchie, l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du prince ;
en revanche, dans une république, elle peut aisément le mettre au-dessus des lois.
Jean-Jacques Rousseau, lettre à d’Alembert.
Un anthropologue a proposé un jeu aux enfants d’une tribu sud-africaine. Il a mis un panier de fruits près d’un arbre et a dit aux enfants que le premier arrivé gagnait tous les fruits.
Au signal, tous les enfants se sont élancés en même temps… en se donnant la main !
Puis ils se sont assis ensemble pour profiter de leur récompense.
Lorsque l’anthropologue leur a demandé pourquoi ils avaient agi ainsi alors que l’un d’entre eux aurait pu avoir tous les fruits, ils ont répondu :
. Comment l’un d’entre nous peut-il être heureux si tous les autres sont tristes ? »
dans la culture Xhosa (Afrique du Sud) signifie :
« Je suis parce que Nous sommes »
Je suis les liens que je tisse avec les autres.
L’autre est toujours une source.
Albert Jacquart
J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère.
Voulant être plus savants que d’autres, ils étudiaient l’univers pour savoir comment il était arrangé, comme ils auraient étudié quelque machine qu’ils auraient aperçue, par pure curiosité.
Ils étudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaître ; ils travaillaient pour instruire les autres, mais non pas pour s’éclairer en dedans.
Plusieurs d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importait quel, pourvu qu’il fût accueilli. Quand le leur était fait et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres et pour le défendre au cas qu’il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser même que ce contenu fût faux ou vrai pourvu qu’il ne fût pas réfuté.
Pour moi, quand j’ai désiré d’apprendre, c’était pour savoir moi-même et non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi, et de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes il n’y en a guère que je n’eusse faites également seul dans une île déserte où j’aurais été confiné pour le reste de mes jours.
Jean-Jacques Rousseau, troisième rêverie (1778)
Tombe philosophique, vanité et imposture, que cette pensée sans finalité pratique.
Bruno Bernardi.
Il y a évidemment un arrière plan dans ce que je fais, et un arrière plan déterminé, enfin je sais ce que je fais. C’est-à-dire que je choisis toujours les hommes ou évènements dont je veux parler lorsqu’ils touchent aux choses qui me touchent, moi, capitalement.
Quelles sont ces choses là ? Ben, c’en est deux à vrai dire… hein, et qui se joignent. Ce sont les problèmes religieux et les problèmes politiques.
Voyez-vous, pourquoi est-ce que j’ai choisi de parler de Jean-Jacques Rousseau ? Parce que Jean-Jacques est quelqu’un qui était à la fois un chrétien, très profondément chrétien, et en même temps un homme orienté vers la défense des pauvres et des écrasés.
Pourquoi est-ce que j’ai p