Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

25/08/2018 | 5 commentaires

Encore un bon papier de Coralie. 

Il faut sor­tir du piège mor­tel de la pré­ten­due « Union européenne ».
Lisez aus­si Fran­çois Asse­li­neau, qui fait du bon boulot.
Résis­tez comme vous pou­vez, pen­dant qu’il est encore temps : la Grèce est un labo­ra­toire (cri­mi­nel) pour les usu­riers, avant de piller les autres peuples à leur tour. L’UE, c’est la guerre, la guerre des 1% oisifs contre les 99% qui tra­vaillent. L’ob­jec­tif de l’UE et des « élus » (des banques), c’est le pré­ten­du « libé­ra­lisme », c’est l’in­sé­cu­ri­té sociale.
Si vous n’êtes pas deve­nu un mol­lusque décé­ré­bré par la télé, le sort des Grecs devrait vous révol­ter et vous mobi­li­ser contre l’UE, contre les banques pri­vées, et pour la sou­ve­rai­ne­té des peuples libres.
Il me semble que ça urge.
Étienne.
 

Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La Grèce n’est plus sous la tutelle des ins­ti­tu­tions euro­péennes et du FMI. De nom­breux com­men­taires opti­mistes ont salué la nou­velle. Un point de vue que ne par­tage pas l’es­sayiste euro­cri­tique Cora­lie Delaume. Pour elle, la situa­tion sociale du pays reste très grave et l’a­ve­nir éco­no­mique et finan­cier de la Grèce fort sombre. Entre­tien avec Etienne Campion :


Cora­lie Delaume est essayiste, co-auteur de La fin de l’U­nion euro­péenne (Micha­lon, 2017) et tient le blog « L’a­rène nue ».


FIGAROVOX.- Depuis le 20 août 2018, la Grèce n’est plus sous la tutelle de l’U­nion euro­péenne et du FMI. Était-ce vrai­ment un « jour his­to­rique », comme les diri­geants l’af­firment ? La Grèce est-elle sauvée ?

Cora­lie DELAUME.- Non. On s’est conten­té d’a­che­ter un peu de temps, quitte à dévas­ter l’é­co­no­mie du pays.

La sor­tie d’un des membres de la zone euro a sim­ple­ment été dif­fé­rée. Le mythe de l’ir­ré­ver­si­bi­li­té de cette der­nière est à peu près pré­ser­vé, même si les menaces de « Grexit hos­tile » for­mu­lées par les créan­ciers d’A­thènes en 2015 l’ont écor­né. Que la Grèce ait conser­vé l’eu­ro, en dépit de toutes les souf­frances endu­rées par la popu­la­tion, est pour cer­tains la preuve que cette mon­naie est immor­telle. Ce serait une pre­mière dans l’His­toire, mais en même temps, il est ques­tion de foi reli­gieuse quant au rap­port de nos diri­geants avec l’eu­ro. Comme l’ex­plique le poli­to­logue belge Fran­çois Foret, « l’eu­ro consti­tue en lui-même un nou­veau sacré euro­péen jus­ti­fiant tous les sacri­fices éco­no­miques, sociaux et culturels ».

Le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir la com­mu­nau­té des croyants se désintégrer. 

En somme, le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir com­men­cer à se dés­in­té­grer l’oum­ma de l’eu­ro. En plus, le pays a dure­ment expié : Tsi­pras et Syri­za ont abju­ré tout ce en quoi ils croyaient. Ils ont renon­cé à mettre un terme à l’aus­té­ri­té. La Grèce est condam­née à faire maigre pour long­temps. Le petit rebond de crois­sance en 2017 (1,4%) après avoir per­du plus d’un quart de son PIB depuis le début de la crise n’est-il pas la preuve que la rédemp­tion par l’as­cèse est possible ?

On a éga­le­ment dif­fé­ré le moment où la Grèce ferait défaut sur sa dette, et où les créan­ciers — qui sont désor­mais à 80 % consti­tués des ins­ti­tu­tions euro­péennes (Banque cen­trale euro­péenne, Méca­nisme euro­péen de sta­bi­li­té, Fonds euro­péen de sta­bi­li­té finan­cière) et des États euro­péens — en seraient de leur poche. Car on n’a pas don­né d’argent à la Grèce, on lui en a prêté.

Essen­tiel­le­ment d’ailleurs pour qu’elle puisse assu­rer le ser­vice de sa dette. Pour l’ins­tant, cela a rap­por­té de l’argent aux créan­ciers puis­qu’Athènes paie des inté­rêts. Entre 2012 et 2016, soit en quatre ans seule­ment, la BCE a réa­li­sé 7,8 mil­liards de béné­fices sur les titres hel­lènes. Il est ques­tion depuis des années que ces sommes soient rétro­cé­dées à la Grèce, mais on trouve tou­jours une excel­lente rai­son de ne pas le faire. L’Eu­ro­groupe s’y est une nou­velle fois enga­gé au mois de juin de cette année, mais seule­ment pour les béné­fices sur les obli­ga­tions grecques réa­li­sées à par­tir de 2017, pas sur ceux réa­li­sés les années pré­cé­dentes. Par ailleurs, ces rétro­ces­sions demeu­re­ront « condi­tion­nées au main­tien des réformes accep­tées par la Grèce », comme indi­qué dans le com­mu­ni­qué de l’Eu­ro­groupe por­tant sur cette ques­tion. On s’as­sure autre­ment dit que la poli­tique d’aus­té­ri­té perdurera.

L’Al­le­magne a éga­le­ment gagné de l’argent au détri­ment de la Grèce car Ber­lin s’en­dette aujourd’­hui gra­tui­te­ment sur les mar­chés. Sa dette tient lieu de « valeur refuge » pour les inves­tis­seurs en quête d’in­ves­tis­se­ments sans risque. Cela lui per­met de faire beau­coup d’é­co­no­mies, mais elle ne prête pas gra­tui­te­ment pour autant. Les chiffres du minis­tère alle­mand des Finances (qui a été contraint de les four­nir au Bun­des­tag pour répondre à une ques­tion par­le­men­taire) font état d’un béné­fice net fara­mi­neux de Ber­lin sur Athènes entre 2011 et 2017 : l’Al­le­magne a gagné 3 mil­liards d’eu­ros grâce à la dette grecque. En somme et jus­qu’i­ci, la crise grecque a rap­por­té aux créan­ciers. Or le jour où la Grèce ne paie­ra plus, cela leur coû­te­ra une for­tune. Les gou­ver­ne­ments des États créan­ciers auront bien du mal à jus­ti­fier la chose auprès d’o­pi­nions publiques de plus en plus hos­tiles à l’U­nion européenne.

La Grèce va-t-elle néces­sai­re­ment ces­ser de rem­bour­ser sa dette, c’est-à-dire faire défaut ?

C’est ce que dit le FMI depuis plu­sieurs années ! Au moins depuis 2015, année où il indi­quait dans un rap­port (IMF Coun­try report n° 15186) que « la dette grecque était tota­le­ment non viable » et pro­po­sait qu’elle soit par­tiel­le­ment effacée.

La Grèce est désor­mais libre, mais « sous sur­veillance renforcée » ! 

Depuis, le Fonds répète cela chaque année : « sans allè­ge­ment sup­plé­men­taire de la dette, il pour­rait être dif­fi­cile de conser­ver l’ac­cès au mar­ché à long terme », a‑t-il notam­ment écrit dans la pers­pec­tive du retour de la Grèce sur les mar­chés. Mais les créan­ciers euro­péens s’y refusent, c’est pour­quoi le FMI s’est sou­vent trou­vé en conflit avec ses par­te­naires de la Troï­ka. Il a d’ailleurs déci­dé de ne plus prê­ter un sou à la Grèce car ses sta­tuts lui inter­disent de prê­ter à un pays insolvable.

Or, insol­vable, la Grèce l’est puisque son « stock de dette » n’a pas été allé­gé, contrai­re­ment à ce qui avait été pro­mis à Tsi­pras en 2015 en échange de son accep­ta­tion du « troi­sième mémo­ran­dum ». Au mois de juin, les créan­ciers se sont tout juste enten­dus pour rééche­lon­ner légè­re­ment le calen­drier des paie­ments, de manière à réduire le coût annuel des inté­rêts payés par Athènes. Mais en contre­par­tie de cette mesure très cos­mé­tique, la Grèce devra affi­cher des excé­dents pri­maires (excé­dents bud­gé­taires hors inté­rêts de la dette) de 3,5% du PIB jus­qu’en 2022 et de 2,2% jus­qu’en… 2060 !

Est-ce à dire que la Grèce res­te­ra, dans les faits, sous tutelle jus­qu’en 2060 ?

Il est hau­te­ment impro­bable que la zone euro existe encore en 2060. Quant à la Grèce, elle reste évi­dem­ment sous tutelle. Ou plu­tôt sous « sur­veillance ren­for­cée ». C’est ce qu’ex­pli­quait Pierre Mos­co­vi­ci le 20 août : « La Grèce va pou­voir se finan­cer seule sur les mar­chés et défi­nir sa poli­tique éco­no­mique. C’est un pays tota­le­ment libre, mais il y a une sur­veillance ren­for­cée ». Libre, mais sous sur­veillance ren­for­cée ! « La guerre, c’est la paix. La liber­té, c’est l’es­cla­vage. L’i­gno­rance, c’est la force », écri­vait Orwell dans 1984. Nous avons affaire à la même séman­tique folle avec les diri­geants de l’U­nion européenne…

De fait, oui, comme le disait Klaus Regling, le patron alle­mand du MES dans une inter­view datée de juin 2018 au quo­ti­dien grec Ta Nea, un « sys­tème d’a­lerte pré­coce » demeu­re­ra en vigueur « jus­qu’à ce que tout l’argent ait été rem­bour­sé », c’est-à-dire jus­qu’en 2060. Il s’a­gi­ra notam­ment de s’as­su­rer de la pour­suite de l’aus­té­ri­té car « la mise en œuvre des réformes est une tâche per­ma­nente. Ce n’est jamais fini. Et c’est vrai pour tous les pays du monde, pour tous les pays de l’U­nion euro­péenne et, par consé­quent, pour la Grèce ».

Tous les indi­ca­teurs sociaux sont au rouge. Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable. Et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme. 

Concrè­te­ment, la « liber­té » de la Grèce va consis­ter à se sou­mettre à un « audit » de ses finances publiques quatre fois par an. Regling a éga­le­ment décla­ré : « La sur­veillance ren­for­cée (…) néces­site une éva­lua­tion tous les trois mois et dure­ra plu­sieurs années ». Cette liber­té va éga­le­ment consis­ter à emprun­ter sur les mar­chés à des taux qui flam­be­ront à la moindre secousse interne à l’eu­ro­zone. Et des secousses, il y en aura. Qui sait ce qui peut se pro­duire en Ita­lie dans les mois à venir, par exemple ?

Quelle est la situa­tion sociale de la Grèce aujourd’hui ?

Tous les indi­ca­teurs sont au rouge vif et, cela aus­si, tout le monde s’en rend compte. Les chiffres ont fusé dans la presse, tous plus ahu­ris­sants les uns que les autres.

Le chô­mage est certes redes­cen­du à 20 % après être mon­té jus­qu’à 28 % au plus fort de la crise. Mais les salaires sont faibles, et ne cessent de bais­ser. Selon une enquête relayée par le site « keep​tal​king​greece​.com », menée en début d’an­née à Athènes et dans sa région, plus de la moi­tié des per­sonnes embau­chées en 2017 l’ont été à temps par­tiel ou pour un salaire infé­rieur à 500€ par mois, ce qui signi­fie que les tra­vailleurs pauvres sont légion. Par ailleurs, les salaires sont ver­sés de façon très aléa­toire, avec retard pour 42 % des travailleurs.

Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme. 

Le taux de chô­mage des jeunes étant de 43 %, beau­coup quittent le pays. Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes (les chiffres varient selon les études) ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme, et cela s’a­joute à un taux de fécon­di­té très bas (moins de 1,4 enfant par femme), ce qui fait que le pays se dépeuple et vieillit. En plus, ce sont sou­vent les jeunes qua­li­fiés qui s’ex­pa­trient, ce qui signi­fie qu’ils ne par­ti­ci­pe­ront pas au redres­se­ment du pays.

La moi­tié des Grecs vivent d’une pen­sion de retraite, la leur ou celle d’un proche, mais le mon­tant des retraites a chu­té de 40 % en moyenne depuis 2010. Les retraites ont été réfor­mées 14 fois. La situa­tion sani­taire s’est beau­coup dété­rio­rée et 40 % des ménages repoussent les soins pour rai­sons financières.

Une enquête réa­li­sée à par­tir de pré­lè­ve­ments sur les eaux usées d’A­thènes offre des résul­tats par­ti­cu­liè­re­ment sai­sis­sants : si la consom­ma­tion d’an­ti­bio­tiques et d’an­ti-inflam­ma­toires a chu­té, la consom­ma­tion de psy­cho­tropes (ben­zo­dia­zé­pines et anti­dé­pres­seurs) a été mul­ti­pliée par 35. En quatre ans ! Et on savait déjà que le taux de sui­cide avait consi­dé­ra­ble­ment crû pour sa part (+ 35 % entre 2008 et 2017). Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable, et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme.

L’U­nion euro­péenne a‑t-elle tiré les leçons de la crise grecque ?

Non. L’U­nion euro­péenne se com­porte de manière autis­tique et dog­ma­tique : elle ne tire pas de leçons. C’est selon elle aux peuples euro­péens de tirer des leçons : quoi qu’il advienne c’est tou­jours eux qui sont fau­tifs. L’exemple grec témoigne du fait qu’on ne peut rompre avec l’aus­té­ri­té en demeu­rant dans le cadre supra­na­tio­nal actuel. Celui qui essaie est immé­dia­te­ment fou­droyé et subit un sort proche de celui d’un pays vain­cu et occupé.

Cora­lie Delaume.

Le blog de Cora­lie s’ap­pelle « L’a­rène nue ».

Source : Le Figaro,
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/08/24/31002–20180824ARTFIG00263-pourquoi-le-cauchemar-grec-est-loin-d-etre-termine.php

 
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5 Commentaires

  1. etienne

    Cora­lie dit : « L’Union euro­péenne se com­porte de manière autis­tique et dog­ma­tique : elle ne tire pas de leçons. » 

    Je pense que Cora­lie est trop gen­tille car elle sup­pose ici que l’UE-sert-au-fond‑l’intérêt-général-mais-qu’elle-se-trompe-en-ce-moment…

    Je pense au contraire que non, l’UE ne se trompe pas, et elle tire bien toutes les leçons du mar­tyr des Grecs puis­qu’elle exé­cute en Grèce pré­ci­sé­ment le bou­lot pour lequel elle a été créée : arrai­son­ner la classe des sala­riés, mater les exploi­tés. Et « les leçons à tirer », pour elle, au fond, c’est évi­dem­ment qu’il faut continuer.

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  2. ève

    Aujourd’­hui , cela se passe en Grèce , hier cela se pas­sait en Mar­ti­nique et en Guadeloupe  , et demain ce sera chez nous en France et dans d’autres pays signa­taires de la zone euro ! Prêts pour des salaires à 250 euros ?

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    • Berbère

      com­ment il a frap­pé son chien à la minute 16’23 environ…hum hum…

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      • ève

        Tout à fait ! C’est sou­vent dans la spon­ta­néi­té que l’on découvre les traits de carac­tère les plus secrets de quel­qu’un d’au­to­ri­taire .….. on se com­porte avec les ani­maux comme avec les humains .…c’est valable aus­si pour d’autres tortionnaires !

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