« Maintenant, le règne des banquiers va commencer »

14/10/2018 | 25 commentaires

[À médi­ter, le crayon à la main (ça fait 200 ans que ça dure…) : cher­chez la cause des causes] 

« Après la révo­lu­tion de Juillet [1830], lorsque le ban­quier libé­ral Laf­fitte condui­sit en triomphe son com­père le duc d’Or­léans à l’Hô­tel de ville, il lais­sa échap­per ces mots : « Main­te­nant, le règne des ban­quiers va com­men­cer. » Laf­fitte venait de tra­hir le secret de la révolution.

Ce n’est pas la bour­geoi­sie fran­çaise qui régnait sous Louis-Phi­lippe, mais une frac­tion de celle-ci : ban­quiers, rois de la Bourse, rois des che­mins de fer, pro­prié­taires de mines de char­bon et de fer, pro­prié­taires de forêts et la par­tie de la pro­prié­té fon­cière ral­liée à eux, ce que l’on appelle l’a­ris­to­cra­tie finan­cière. Ins­tal­lée sur le trône, elle dic­tait les lois aux Chambres, dis­tri­buait les charges publiques, depuis les minis­tères jus­qu’aux bureaux de tabac.

La bour­geoi­sie indus­trielle pro­pre­ment dite for­mait une par­tie de l’op­po­si­tion offi­cielle, c’est-à-dire qu’elle n’é­tait repré­sen­tée que comme mino­ri­té dans les Chambres. Son oppo­si­tion se fit de plus en plus réso­lue au fur et à mesure que le déve­lop­pe­ment de l’hé­gé­mo­nie de l’a­ris­to­cra­tie finan­cière deve­nait plus net et qu’a­près les émeutes de 1832, 1834 et 1839 noyées dans le sang elle crut elle-même sa domi­na­tion plus assu­rée sur la classe ouvrière. Gran­din, fabri­cant de Rouen, l’or­gane le plus fana­tique de la réac­tion bour­geoise, tant dans l’Assemblée natio­nale consti­tuante que dans la Légis­la­tive était, à la Chambre des dépu­tés, l’ad­ver­saire le plus violent de Gui­zot, Léon Fau­cher, connu plus tard pour ses vains efforts à se haus­ser au rôle de Gui­zot de la contre-révo­lu­tion fran­çaise, guer­roya dans les der­niers temps de Louis-Phi­lippe à coups de plume en faveur de l’in­dus­trie contre la spé­cu­la­tion et son cau­da­taire, le gou­ver­ne­ment. Bas­tiat, au nom de Bor­deaux, et de toute la France vini­cole, fai­sait de l’a­gi­ta­tion contre le sys­tème régnant.

La petite bour­geoi­sie dans toutes ses stra­ti­fi­ca­tions, ain­si que la classe pay­sanne étaient com­plè­te­ment exclues du pou­voir poli­tique. Enfin, se trou­vaient dans l’op­po­si­tion offi­cielle, ou com­plè­te­ment en dehors du pays légal, les repré­sen­tants idéo­lo­giques et les porte-parole des classes que nous venons de citer, leurs savants, leurs avo­cats, leurs méde­cins, etc., en un mot ce que l’on appe­lait les capacités.

La pénu­rie finan­cière mit, dès le début, la monar­chie de Juillet sous la dépen­dance de la haute bour­geoi­sie et cette dépen­dance devint la source inépui­sable d’une gêne finan­cière crois­sante. Impos­sible de subor­don­ner la ges­tion de l’É­tat à l’in­té­rêt de la pro­duc­tion natio­nale sans éta­blir l’é­qui­libre du bud­get, c’est-à-dire l’é­qui­libre entre les dépenses et les recettes de l’É­tat. Et com­ment éta­blir cet équi­libre sans réduire le train de l’É­tat, c’est-à-dire sans léser des inté­rêts qui étaient autant de sou­tiens du sys­tème domi­nant, et sans réor­ga­ni­ser l’as­siette des impôts, c’est-à-dire sans reje­ter une notable par­tie du far­deau fis­cal sur les épaules de la grande bour­geoi­sie elle-même ?

L’en­det­te­ment de l’É­tat était, bien au contraire, d’un inté­rêt direct pour la frac­tion de la bour­geoi­sie qui gou­ver­nait et légi­fé­rait au moyen des Chambres. C’é­tait pré­ci­sé­ment le défi­cit de l’É­tat, qui était l’ob­jet même de ses spé­cu­la­tions et le poste prin­ci­pal de son enri­chis­se­ment. À la fin de chaque année, nou­veau défi­cit. Au bout de quatre ou cinq ans, nou­vel emprunt. Or, chaque nou­vel emprunt four­nis­sait à l’a­ris­to­cra­tie une nou­velle occa­sion de ran­çon­ner l’É­tat, qui, main­te­nu arti­fi­ciel­le­ment au bord de la ban­que­route, était obli­gé de trai­ter avec les ban­quiers dans les condi­tions les plus défa­vo­rables. Chaque nou­vel emprunt était une nou­velle occa­sion, de déva­li­ser le public qui place ses capi­taux en rentes sur l’É­tat, au moyen d’o­pé­ra­tions de Bourse, au secret des­quelles gou­ver­ne­ment et majo­ri­té de la Chambre étaient initiés. 

En géné­ral, l’ins­ta­bi­li­té du cré­dit public et la connais­sance des secrets d’É­tat per­met­taient aux ban­quiers, ain­si qu’à leurs affi­liés dans les Chambres et sur le trône, de pro­vo­quer dans le cours des valeurs publiques des fluc­tua­tions inso­lites et brusques dont le résul­tat constant ne pou­vait être que la ruine d’une masse de petits capi­ta­listes et l’en­ri­chis­se­ment fabu­leu­se­ment rapide des grands spéculateurs. 

Le défi­cit bud­gé­taire étant l’in­té­rêt direct de la frac­tion de la bour­geoi­sie au pou­voir, on s’ex­plique le fait que le bud­get extra­or­di­naire, dans les der­nières années du gou­ver­ne­ment de Louis-Phi­lippe, ait dépas­sé de beau­coup le double de son mon­tant sous Napo­léon, attei­gnant même près de 400 mil­lions de francs par an, alors que la moyenne de l’ex­por­ta­tion glo­bale annuelle de la France s’est rare­ment éle­vée à 750 mil­lions de francs. 

En outre, les sommes énormes pas­sant ain­si entre les mains de l’É­tat lais­saient place à des contrats de livrai­son frau­du­leux, à des cor­rup­tions, à des mal­ver­sa­tions et à des escro­que­ries de toute espèce. Le pillage de l’É­tat en grand, tel qu’il se pra­ti­quait au moyen des emprunts, se renou­ve­lait en détail dans les tra­vaux publics. Les rela­tions entre la Chambre et le gou­ver­ne­ment se trou­vaient mul­ti­pliées sous forme de rela­tions entre les dif­fé­rentes admi­nis­tra­tions et les dif­fé­rents entrepreneurs.

De même que les dépenses publiques en géné­ral et les emprunts publics, la classe domi­nante exploi­tait aus­si les construc­tions de lignes de che­min de fer. Les Chambres en reje­taient sur l’É­tat les prin­ci­pales charges et assu­raient à l’a­ris­to­cra­tie finan­cière spé­cu­la­trice la manne dorée. On se sou­vient des scan­dales qui écla­tèrent à la Chambre des dépu­tés lors­qu’on décou­vrit, par hasard, que tous les membres de la majo­ri­té, y com­pris une par­tie des ministres, étaient action­naires des entre­prises mêmes de voies fer­rées, à qui ils confiaient ensuite, à titre de légis­la­teurs, l’exé­cu­tion de lignes de che­mins de fer pour le compte de l’État.

Par contre, la moindre réforme finan­cière échouait devant l’in­fluence des ban­quiers, telle, par exemple, la réforme pos­tale. Roth­schild pro­tes­ta, l’É­tat avait-il le droit d’a­moin­drir des sources de reve­nu qui lui ser­vaient à payer les inté­rêts de sa dette sans cesse croissante ?

La monar­chie de Juillet n’é­tait qu’une socié­té par actions fon­dée pour l’ex­ploi­ta­tion de la richesse natio­nale fran­çaise dont les divi­dendes étaient par­ta­gés entre les ministres, les Chambres, 240 000 élec­teurs et leur séquelle. Louis-Phi­lippe était le direc­teur de cette socié­té : Robert Macaire sur le trône. Le com­merce, l’in­dus­trie, l’a­gri­cul­ture, la navi­ga­tion, les inté­rêts de la bour­geoi­sie indus­trielle ne pou­vaient être que mena­cés et lésés sans cesse par ce sys­tème. Aus­si, celle-ci avait-elle ins­crit sur son dra­peau, pen­dant les jour­nées de Juillet : Gou­ver­ne­ment à bon marché. »

Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848).


https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​5​0​/​0​3​/​k​m​1​8​5​0​0​3​0​1​b​.​htm

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

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Ma sug­ges­tion :

[Vidéos et texte] L’antidote universel au capitalisme, ce sera un peuple devenu constituant, capable de conduire lui-même LE PROCÈS DE L’ÉLECTION :

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​1​2​/​2​1​/​v​i​d​e​o​-​e​t​-​t​e​x​t​e​-​l​a​n​t​i​d​o​t​e​-​u​n​i​v​e​r​s​e​l​-​a​u​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​c​e​-​s​e​r​a​-​u​n​-​p​e​u​p​l​e​-​d​e​v​e​n​u​-​c​o​n​s​t​i​t​u​a​n​t​-​c​a​p​a​b​l​e​-​d​e​-​c​o​n​d​u​i​r​e​-​l​u​i​-​m​e​m​e​-​l​e​-​p​r​o​c​e​s​-​d​e​-​l​e​l​e​c​t​i​on/

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25 Commentaires

  1. etienne

    « Avec le déve­lop­pe­ment de la banque, à comp­ter du XVIIe siècle, et l’aide d’un cer­tain nombre d’autres cir­cons­tances, ces cycles d’eu­pho­rie et de panique se mul­ti­plièrent. Leur ampli­tude en vint à cor­res­pondre à peu près avec le temps qu’il fal­lait aux gens pour oublier le désastre pré­cé­dent — le temps que les génies finan­ciers d’une géné­ra­tion mou­russent dans la honte et fussent rem­pla­cés par de nou­veaux hommes de l’art que gogos et gobe-mouches pou­vaient croire aus­si doués, mais vrai­ment, cette fois, que Midas. 

    Ces cycles d’eu­pho­rie et de panique se sont éta­lés sur deux cent soixante-dix ans, de John Law jus­qu’aux pres­ti­di­gi­ta­teurs des caisses d’é­pargne amé­ri­caines. Puisque John Law a mon­tré, peut-être mieux que per­sonne après lui, ce qu’une banque peut faire avec la mon­naie et à la mon­naie, il mérite que l’on s’ar­rête un peu sur son cas. D’au­tant que, se dérou­lant à Paris, ses opé­ra­tions eurent un style et un panache qu’elles n’au­raient pro­ba­ble­ment pas mani­fes­tés si elles avaient eu pour cadre une place finan­cière plus banale. Elles eurent aus­si le mérite d’une extrême clarté.

    Law arri­va en France en 1716 avec des anté­cé­dents que, même alors, cer­tains ont dû juger peu ras­su­rants. Ori­gi­naire d’E­cosse, détail qui retien­dra l’at­ten­tion plus tard, il fuit l’An­gle­terre où on l’ac­cuse de meurtre, à la suite d’un duel dont il est assez irré­gu­liè­re­ment sor­ti vain­queur. Héri­tier d’une for­tune consi­dé­rable, il l’a­vait dila­pi­dée avant de se mettre à gagner sa vie en jouant. » […] (La suite est pas­sion­nante et hilarante…)

    John Ken­neth Gal­braith, « L’argent », p 42.

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  2. etienne

    La trahison des Américains par leur Président, Woodrow Wilson :

    « Après l’en­trée de l’A­mé­rique dans la Pre­mière Guerre Mon­diale, Woo­drow Wil­son livra le gou­ver­ne­ment des États-Unis au trium­vi­rat consti­tué de ceux qui avaient finan­cé sa cam­pagne pré­si­den­tielle : Ber­nard Baruch, Eugène Meyer et Paul War­burg. Baruch fut nom­mé à la tête du Conseil des Indus­tries de la Guerre, avec des pou­voirs de vie et de mort sur toutes les usines aux États-Unis. Eugène Meyer fut nom­mé à la tête de la Socié­té du Finan­ce­ment de la Guerre, en charge du pro­gramme de prêts qui finan­çaient la guerre. Paul War­burg prit le contrôle du sys­tème ban­caire de la nation [amé­ri­caine]. » 174

    174 NOTE : Le New York Times du 10 août 1918 : « M. (Paul) War­burg était l’au­teur du plan qui orga­ni­sa la Socié­té de Finan­ce­ment de la Guerre. »

    Eus­tache Mul­lins, « Les secrets de la réserve fédé­rale », 1952, p 167.

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  3. etienne
  4. etienne

    Aucun organe média­tique ne peut res­ter indif­fé­rent aux inté­rêts de ses annon­ceurs ou d’au­cun pou­voir qui le sou­tient et lui per­met d’exister.
    Michel Bou­nan, « L’im­pen­sable, l’in­di­cible, l’in­nom­mable » (1999−2007).


    Le Jour­nal au lieu d’être un sacer­doce est deve­nu un moyen pour les par­tis ; de moyen, il s’est fait com­merce ; et comme tous les com­merces, il est sans foi ni loi. Tout jour­nal est une bou­tique où l’on vend au public des paroles de la cou­leur dont il les veut. S’il exis­tait un jour­nal des bos­sus, il prou­ve­rait soir et matin la beau­té, la bon­té, la néces­si­té des bos­sus. Un jour­nal n’est plus fait pour éclai­rer, mais pour flat­ter les opinions.
    Hono­ré de Bal­zac (1799−1850).


    La pre­mière condi­tion de la liber­té de la presse consiste à ne pas être un métier.
    Marx.


    D’où l’importance his­to­rique de l’Internet dans l’histoire humaine, peu coû­teux et facile à finan­cer sans aide extérieure.
    ÉC 🙂

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  5. etienne

    « La classe de loi­sir se recrute aujourd’­hui par­mi ceux qui ont réus­si dans le domaine pécu­niaire. On peut donc sup­po­ser qu’en fait de par­ti­cu­la­ri­tés rapaces, ces per­sonnes ont été mieux dotées que l’or­di­naire. On entre dans la classe de loi­sir en pas­sant par les acti­vi­tés pécu­niaires ; les­quelles, par sélec­tion et adap­ta­tion, ne laissent accé­der aux plus hauts paliers que cer­tains lignages ; ceux-là même qui, mis à l’é­preuve, ont mon­tré des dons de rapace et ont sur­vé­cu grâce à leurs apti­tudes pécuniaires. […]

    À la véri­té, cette opé­ra­tion de tri dure depuis tou­jours. Elle est aus­si ancienne que la riva­li­té pécu­niaire, disons donc aus­si ancienne que la classe de loi­sir faite ins­ti­tu­tion. C’est le cri­tère de sélec­tion qui n’a pas tou­jours été le même, et le tri qui n’a donc pas tou­jours don­né les mêmes résultats. 

    Au début du stade bar­bare, c’est-à-dire au stade pré­da­teur pro­pre­ment dit, l’ap­ti­tude se jugeait tout naï­ve­ment sur la prouesse. Pour être digne d’en­trer dans la classe, le can­di­dat devait pos­sé­der plu­sieurs dons : le dévoue­ment exclu­sif au clan, l’as­pect impo­sant, la féro­ci­té, le mépris des scru­pules, l’a­char­ne­ment. C’é­taient là des ver­tus essen­tielles à qui vou­lait accu­mu­ler des richesses et en jouir. L’as­sise éco­no­mique de la classe de loi­sir était la pos­ses­sion des richesses ; elle le res­ta, mais les méthodes d’ac­cu­mu­la­tion allaient chan­ger, et d’autres dons allaient être néces­saires pour conser­ver l’acquis. 

    Dès ce début de l’é­poque bar­bare, la sélec­tion déga­geait les carac­tères domi­nants de la classe de loi­sir, auda­cieuse dans l’of­fen­sive, vigi­lante dans le res­pect du rang et sans gêne dans le recours à la fraude. Les membres de la classe occu­paient leur posi­tion par béné­fice de prouesse. 

    Dans la période tar­dive de bar­ba­rie, sous le régime de rang deve­nu qua­si paci­fique, la socié­té allait se faire à des méthodes plus ras­sises. L’a­gres­sion pure et simple, la vio­lence effré­née allaient céder lar­ge­ment la place à l’ha­bi­le­té, à la saga­ci­té, à la chi­cane. Ain­si la classe de loi­sir conser­vait dif­fé­rentes sortes d’ap­ti­tudes et de pen­chants. L’a­gres­si­vi­té impé­rieuse, et tout ce qui s’ap­pe­san­tit avec elle, et le sen­ti­ment du rang, inflexible et sans pitié, comp­taient tou­jours par­mi les plus magni­fiques attri­buts de la classe. 

    Ils ont sub­sis­té dans nos tra­di­tions comme les « ver­tus aris­to­cra­tiques » exem­plaires. Tou­te­fois, il s’y asso­ciait un assor­ti­ment tou­jours plus large de ver­tus moins voyantes, comme la pré­voyance, la pru­dence et l’es­prit de chi­cane. Avec le temps, aux approches du stade moderne et paci­fique de la culture pécu­niaire, ces nou­velles apti­tudes et habi­tudes se sont mon­trées rela­ti­ve­ment plus utiles aux visées pécu­niaires ; elles ont eu plus de poids rela­tif dans le pro­ces­sus de sélec­tion qui per­met d’en­trer et demeu­rer dans la classe de loisir.

    Le cri­tère de sélec­tion s’est modi­fié jus­qu’à ne lais­ser sub­sis­ter que les apti­tudes pécu­niaires. Des ver­tus du rapace reste seule­ment l’a­char­ne­ment, ou fixi­té d’in­ten­tion, qui avait per­mis au bar­bare de sup­plan­ter le sau­vage paci­fique. Or, on ne sau­rait dire que ce trait de carac­tère dis­tingue net­te­ment l’homme arri­vé, membre de la classe supé­rieure, du simple trou­pier des classes indus­trielles. En effet, ce der­nier subit dans la vie moderne un entraî­ne­ment et une sélec­tion qui lui rendent cette facul­té non moins précieuse. 

    Disons plu­tôt que l’obs­ti­na­tion dis­tingue les deux types déjà nom­més de deux autres types : le propre-à-rien sans ini­tia­tive et le délin­quant de bas étage. Pour ce qui est des dis­po­si­tions natu­relles, l’homme de finance s’ap­pa­rente au délin­quant, tout comme l’homme d’in­dus­trie se com­pare au pares­seux sans che­mise et bon enfant. L’homme de finance idéal res­semble au délin­quant idéal en ce qu’il conver­tit sans scru­pules hommes et biens à ses propres fins, qu’il consi­dère avec un mépris endur­ci les sen­ti­ments et aspi­ra­tions d’au­trui, et qu’il se sou­cie fort peu du résul­tat éloi­gné de ses actes ; mais il en est tout dif­fé­rent par le sen­ti­ment très vif qu’il a du rang social, et par la clair­voyance et l’ap­pli­ca­tion qu’il apporte à des visées plus lointaines. »

    Thor­stein Veblen, « Théo­rie de la classe de ceux qui ne font rien » (ou « Classe impro­duc­tive », sou­vent tra­duit impro­pre­ment « Classe de loi­sir »), 1899.

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  6. etienne

    « Quand la Répu­blique tombe entre cer­taines mains, ce sont CES MAINS-LÀ qui font la contre-révo­lu­tion » dit-il. 

    « Que vou­lez-vous que nous fas­sions quand le res­pon­sable des finances — (cette fois il y va tout droit, hein : CAMBON) —, QUAND LE RESPONSABLE DES FINANCES FOMENTE L’AGIOTAGE, FAVORISE LE RICHE ET DÉSESPÈRE LE PAUVRE ? J’en ai assez de vivre, dit Robes­pierre, dans un monde où l’hon­nê­te­té est tou­jours vic­time de l’in­trigue et où la Jus­tice est un mensonge. » 

    Hen­ri Guille­min, confé­rence sur Robespierre.

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  7. etienne

    « En 1911, un des bien rares éco­no­mistes fran­çais qui ne fût pas conser­va­teur, et qui s’ap­pe­lait Fran­cis Delai­si, avait lan­cé une petite bro­chure, 30 pages envi­ron, qui s’appelait car­ré­ment « La guerre qui vient », et je tiens à vous lire un petit para­graphe (de ce texte de Fran­cis Delai­si, en 1911) : 

    « En dépit des appa­rences démo­cra­tiques en France, le peuple ne contrôle pas ses gou­ver­ne­ments. Un groupe étroit s’est empa­ré des conseils d’administration des grandes socié­tés finan­cières. Ces quelques hommes tiennent entre leurs mains les banques, les mines, les che­mins de fer, les com­pa­gnies de navi­ga­tion, bref, tout l’outillage éco­no­mique de la France. Sans oublier la sidé­rur­gie et les fabriques d’armes d’où ils tirent de crois­sants pro­fits. Ils dominent le par­le­ment et ont à leur solde la grande presse. La guerre ne leur fait pas peur, ils la consi­dèrent même avec inté­rêt (…) Nos banques ont gar­dé le sou­ve­nir des béné­fices énormes réa­li­sés par elles en 1871. » »

    Hen­ri Guille­min, « L’autre avant-guerre », épi­sode 11 « La guerre se pré­pare », min. 0:29.
    http://​www​.rts​.ch/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​t​v​/​c​u​l​t​u​r​e​/​d​o​s​s​i​e​r​s​-​d​e​-​l​-​h​i​s​t​o​i​r​e​/​3​4​3​6​3​5​1​-​l​a​-​g​u​e​r​r​e​-​s​e​-​p​r​e​p​a​r​e​.​h​tml

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  8. etienne

    Frédéric Lordon, « Conspirationnisme : la paille et la poutre », 24 août 2012.

    […] « Il fau­drait sans doute com­men­cer par dire des com­plots eux-mêmes qu’ils requièrent d’éviter deux écueils symé­triques, aus­si faux l’un que l’autre : 1) en voir par­tout ; 2) n’en voir nulle part. 

    Quand les cinq grandes firmes de Wall Street en 2004 obtiennent à force de pres­sions une réunion long­temps tenue secrète à la Secu­ri­ties and Exchange Com­mis­sion (SEC), le régu­la­teur des mar­chés de capi­taux amé­ri­cains, pour obte­nir de lui l’abolition de la « règle Picard » limi­tant à 12 le coef­fi­cient de levié­ri­sa­tion glo­bale des banques d’affaires [1], il fau­drait une réti­cence intel­lec­tuelle confi­nant à l’obturation pure et simple pour ne pas y voir l’action concer­tée et dis­si­mu­lée d’un groupe d’intérêts spé­cia­le­ment puis­sants et orga­ni­sés – soit un com­plot, d’ailleurs tout à fait cou­ron­né de suc­cès. Comme on sait les firmes de Wall Street fini­ront levié­ri­sées à 30 ou 40, stra­té­gie finan­cière qui fera leur pro­fits hors du com­mun pen­dant la bulle… et nour­ri­ra une panique aus­si incon­trô­lable que des­truc­trice au moment du retournement. 

    Des com­plots, donc, il y en a, en voi­là un par exemple, et il est de très belle facture. » […]

    http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​2​/​0​8​/​2​6​/​2​4​8​-​f​-​l​o​r​d​o​n​-​c​o​n​s​p​i​r​a​t​i​o​n​n​i​s​m​e​-​l​a​-​p​a​i​l​l​e​-​e​t​-​l​a​-​p​o​u​t​r​e​-​j​e​a​n​-​q​u​a​t​r​e​m​e​r​-​v​o​i​t​-​d​e​s​-​c​o​m​p​l​o​t​-​p​a​r​t​out

    [1] Le coef­fi­cient de levié­ri­sa­tion désigne le mul­tiple de dette, par rap­port à ses fonds propres, qu’une banque peut contrac­ter pour finan­cer ses posi­tions sur les marchés.

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  9. etienne

    « Le capi­tal doit se pro­té­ger par tous les moyens pos­sibles, à la fois par la com­bi­nai­son et la légis­la­tion. Les dettes doivent être col­lec­tées, les hypo­thèques sai­sies le plus rapi­de­ment pos­sible. Lorsque, en ver­tu de la loi, les gens per­dront leurs mai­sons, ils devien­dront plus dociles et plus faciles à gou­ver­ner grâce au bras fort du gou­ver­ne­ment mis en œuvre par un pou­voir cen­tral de la richesse sous le contrôle de grands finan­ciers. Ces véri­tés sont bien connues par­mi nos prin­ci­paux hommes qui sont main­te­nant enga­gés dans la for­ma­tion d’un impé­ria­lisme pour gou­ver­ner le monde. En divi­sant les élec­teurs par le sys­tème des par­tis poli­tiques, nous pou­vons les ame­ner à dépen­ser leur éner­gie en se bat­tant pour des ques­tions sans impor­tance. C’est donc par l’action dis­crète que nous pou­vons obte­nir pour nous-mêmes ce qui a été si bien pla­ni­fié et ain­si accom­pli avec succès. »

    Pro­pos sou­vent attri­bué (sans preuve) à Nor­man Mon­ta­gu (1871−1950),
    ex-gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre, s’adressant à l’association des Ban­quiers des États-Unis, New York (1924 ?)

    Source : https://books.google.fr/books?id=emg9AAAAYAAJ&dq=Capital+to+govern+the+world.+Capital+must+protect+itself+in+every+possible+manner&q=%22Capital+to+govern+the+world%22.+%22Capital+must+protect+itself+in+every+possible+manner%22&redir_esc=y&hl=fr#search_anchor

    http://​www​.hoax​bus​ter​.com/​f​o​r​u​m​/​e​n​c​o​r​e​-​u​n​e​-​c​i​t​a​t​i​o​n​-​s​o​r​t​i​e​-​d​-​n​e​-​s​a​i​t​-ou

    Réponse
  10. etienne

    « Arlette Cha­bot est connue pour ses ques­tions extrê­me­ment acé­rées, qui doivent avoir à peu près le tran­chant d’une asperge… Bon, enfin, c’est une nou­velle démonstration… 

    Le cas Strauss-Kahn est plus inté­res­sant : on peut inter­ro­ger DSK sous deux rap­ports. Le pre­mier, ce serait de l’in­ter­ro­ger à pro­pos du pré­sent et de l’a­ve­nir, lui dire : « et qu’est-ce que vous faites pour la crise ? Com­ment on va s’en sor­tir ? quelles sont vos pro­po­si­tions ? Etc. 

    Et l’autre ques­tion qui, à tout prendre (oui, je sais qu’on pré­fère l’a­ve­nir au pas­sé) mais à tout prendre je pré­fè­re­rais la pers­pec­tive, ou la rétros­pec­tive plu­tôt, parce que la ques­tion à lui poser, effec­ti­ve­ment, serait : « mais au fait, n’au­riez-vous pas contri­bué, sur les bords, à nous foutre dans cette mer­douille, par hasard ?… et là, la réponse est extrê­me­ment édi­fiante : on peut répondre, par exemple sur la ques­tion des stocks options : on peut rap­pe­ler que Mon­sieur Strauss-Kahn a été l’au­teur d’un pro­jet de loi qui amé­na­geait un régime fis­cal extrê­me­ment douillet pour les stocks options et que ceci s’ins­crit dans une longue série de déci­sions poli­tiques, qui ont pro­duit ce qu’on appelle la « finan­cia­ri­sa­tion », car c’est bien de cela qu’il est ques­tion, en fait : poser la ques­tion en rétros­pec­tive, c’est poser la ques­tion de la res­pon­sa­bi­li­té, et là il y a des choses à dire, parce que, lorsque l’on regarde cette crise, évi­dem­ment, on est… tout de suite on est furieux, le sang bout, etc. et on cherche des res­pon­sables pour se pas­ser les nerfs (ce qui n’est pas un mou­ve­ment à répri­mer néces­sai­re­ment d’ailleurs : sim­ple­ment, il faut le diri­ger conve­na­ble­ment). Or, les pre­miers res­pon­sables qu’on se trouve, et à qui on vou­drait faire pas­ser le goût du pain, sont évi­dem­ment ceux que dési­gne­rait « la cau­sa­li­té immé­diate », c’est-à-dire les ban­quiers et les traders.

    Alors évi­dem­ment, oui, les ban­quiers et les finan­ciers, on a envie de les rac­com­pa­gner à la sor­tie de la ville sur un rail avec du gou­dron et des plumes, ça c’est bien clair, et pour­tant, si on s’en tient là, on loupe à peu près tout de la ques­tion de la respon-sabi­li­té, car à la limite, les ban­quiers et les tra­ders, … c’est comme… Je vais te don­ner une métaphore : 

    c’est comme si on se plai­gnait du spec­tacle dégra­dant et néfaste à la san­té men­tale des enfants que donnent deux équipes de rug­by où tu vois les gens se frap­per des­sus et se ren­trer dedans avec une vio­lence extrême… 

    Oui, mais enfin, les joueurs de rug­by, ils jouent le jeu qu’on leur a amé­na­gé : il y a un ter­rain, il y a l’ar­bitre, et ça fait par­tie de la règle du jeu de se ren­trer dans le lard… donc, une fois qu’on a posé ces règles-là, il ne faut pas s’é­ton­ner que des gens y jouent et s’y conforment. Moyen­nant quoi, la vraie ques­tion de la res­pon­sa­bi­li­té doit être déca­lée, et il faut poser non pas la ques­tion des agents qui jouent dans le ter­rain de jeu de la finance, mais la ques­tion de ceux qui ont consti­tué le ter­rain de jeu de la finance, et qui ont amé­na­gé ces règles. 

    Et qui sont ces gens ? Alors, c’est là que la ques­tion devient inté­res­sante : ces gens, ce sont essen­tiel­le­ment des poli­tiques, car tous les mou­ve­ments de déré­gle­men­ta­tion, qu’ils soient finan­ciers ou d’une autre nature, sont le pro­duit de déci­sions de poli­tique publique. 

    Le mar­ché ne sur­git pas comme ça, par géné­ra­tion spon­ta­née, ou par l’ef­fet des forces endo­gènes (du cos­mos ou de tout ce qu’on veut) : ce sont des déci­sions de poli­tique publique, et il faut en reprendre la chro­nique : QUI A FAIT QUOI ? QUAND ET COMMENT ? Et là, c’est abso­lu­ment acca­blant, y com­pris pour Mon­sieur Strauss Kahn, hein ? Le para­doxe veut que ce soit le « socia­lisme de gou­ver­ne­ment » qui ait équi­pé de pied en cap les méca­nismes de déré­gu­la­tion finan­cière : ça com­mence avec Béré­go­voy en 1986, ça se ter­mine, on pour­rait dire, presque avec le pro­jet de Ségo­lène Royal en 2007 qui vou­lait pas­ser aux fonds de pen­sion, bon. Mais entre-temps, il y a toute une série de déci­sions dont je pour­rais te nar­rer le menu… ça ne serait pas inté­res­sant mais c’est ça la véri­table question : 

    Donc, il y a deux caté­go­ries d’in­di­vi­dus, d’a­gents dont il faut incri­mi­ner pour de bon la res­pon­sa­bi­li­té. Ce sont 1) ceux qui ont créé, ceux qui ont été les ingé­nieurs de la déré­gle­men­ta­tion finan­cière, et 2) ceux qui en ont été les « conser­va­teurs sym­bo­liques », c’est-à-dire d’un côté les poli­tiques et de l’autre, la galaxie des fai­seurs d’o­pi­nion, des pres­crip­teurs, appe­lons-les comme on veut : édi­to­ria­listes, experts, etc. etc. par­mi les­quels Cha­bot, abso­lu­ment : que ce soit par omis­sion ou par célé­bra­tion, tous ces pres­crip­teurs, tous ceux qui étaient en posi­tion de poser des ques­tions et qui ne les ont, soit pas posées, soit qui ont sub­sti­tué leurs propres apo­lo­gies aux ques­tions qu’ils auraient dû poser, font par­tie de cette caté­go­rie des res­pon­sables, et des res­pon­sables véri­tables, qu’il faut savoir débus­quer der­rière les res­pon­sables apparents. »

    Fré­dé­ric Lor­don, déco­dant la crise finan­cière pour Arrêt sur images en juillet 2009.

    https://​www​.dai​ly​mo​tion​.com/​v​i​d​e​o​/​x​9​v​q​7​a​_​i​n​t​e​g​r​a​l​e​-​e​t​e​-​m​a​j​a​-​l​o​r​d​o​n​-​m​o​n​t​e​_​n​ews

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  11. etienne

    « Il faut sus­pendre la ques­tion de la res­pon­sa­bi­li­té pour regar­der non plus des indi­vi­dus, mais regar­der des forces, celles qui sont à l’œuvre, c’est-à-dire qui poussent et qui auto­risent les agents à faire ce qu’ils font. Or, les forces, elles sont ins­crites dans des struc­tures : des struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles, des struc­tures régle­men­taires, des struc­tures légales… et lorsque des struc­tures sont ins­tal­lées, alors il ne faut pas s’é­ton­ner que les agents qui y sont plon­gés se com­portent comme ces struc­tures les auto­risent et les déter­minent à se comporter. 

    Pre­mier exemple : si vous opé­rez la modi­fi­ca­tion de struc­ture qui consiste à re léga­li­ser les bobi­nards, il ne faut pas vous éton­ner que, si vous lâchez trente sous-mari­niers qui sortent de trois mois d’immersion océa­nique, vous n’allez pas les retrou­ver en train de jouer au rami ou à la cra­pette, ça ne se pro­dui­ra pas. Parce que « la situa­tion est armée » et qu’elle va fonc­tion­ner, confor­mé­ment à son concept, si je puis dire. 

    Et ça sera pas la peine d’en appe­ler à un geste d’éthique, ou à un sur­saut de ver­tu… ccc’est idiot… »

    Fré­dé­ric Lor­don, déco­dant la crise finan­cière pour Acri­med en février 2009 (min. 8′30″)
    et pré­fé­rant de bonnes ins­ti­tu­tions à d’illu­soires pro­messes de vertu.

    http://​www​.ago​ra​vox​.tv/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​m​e​d​i​a​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​c​r​i​s​e​-​f​i​n​a​n​c​i​e​r​e​-​d​e​c​o​d​a​g​e​-​d​e​c​a​p​a​n​t​-​2​1​961

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  12. etienne

    Serge Halimi : L’État démantelé (2010)

    Le 15 sep­tembre 2008, avec la ban­que­route de Leh­man Bro­thers, le sys­tème finan­cier s’est écrou­lé. Seul l’É­tat pou­vait le sau­ver, et il l’a fait. Depuis, selon l’é­co­no­miste amé­ri­cain Paul Krug­man, « les choses s’ag­gravent plus len­te­ment ». Acquis au prix fort, le ralen­tis­se­ment (rela­tif) de l’ag­gra­va­tion ne sau­rait faire oublier la réité­ra­tion d’une évi­dence ancrée dans l’his­toire moderne : celle que le capi­ta­lisme auto­ré­gu­lé ne fonc­tionne pas. Seul l’ac­crois­se­ment des dépenses publiques a per­mis à l’é­co­no­mie de ne pas s’af­fais­ser davan­tage. Il a conte­nu les effets d’un krach né d’un excès de dette privée.

    L’É­tat est deve­nu l’in­ves­tis­seur, l’a­che­teur, l’emprunteur de der­nier recours. Mas­si­ve­ment et presque par­tout, il est inter­ve­nu, pour évi­ter la panne géné­rale. Il a sau­vé les banques, puis l’im­mo­bi­lier, puis l’au­to­mo­bile. Les défi­cits publics ont allè­gre­ment cre­vé le pla­fond de 3 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB), autre­fois jugé sacri­lège. Aux États-Unis, en Grèce, en Espagne et au Royaume-Uni, le seuil des 10 % fut fran­chi ; celui de 8 % en France ; de 6,5 % en Alle­magne. Et cette dette n’a pas été créée pour ense­ve­lir le capi­ta­lisme, pour « eutha­na­sier les ren­tiers », mais pour les sau­ver. Or, qui orga­ni­sa de telles inter­ven­tions, sur tous les fronts ? Non pas des socia­listes, pas même des key­né­siens, mais des libé­raux, des hommes de droite. « Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le déli­cat », dit le poète.

    La grêle, c’est ce moment où les entre­prises hésitent à inves­tir, même avec des taux d’in­té­rêt proches de zéro, parce qu’elles n’en­tre­voient aucune pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment ; où les ménages réduisent leur consom­ma­tion ; où même les Amé­ri­cains se remettent à épar­gner parce qu’ils ne sau­raient s’en­det­ter davan­tage pour parer aux dépenses d’une mala­die, assu­rer leur retraite, payer tou­jours plus cher les études de leurs enfants.

    Ce genre d’his­toire en rap­pelle une autre : la crise de 1929 avait déjà ren­du néces­saires un cer­tain nombre d’in­ter­ven­tions publiques, de régle­men­ta­tions éco­no­mi-ques et finan­cières, de grands tra­vaux, de pla­ni­fi­ca­tions, et même de natio­na­li­sa­tions. Cela dura une cin­quan­taine d’an­nées. En 1933, par exemple, la loi Glass Stea­gall ren­dit incom­pa­tibles les métiers de banque de dépôt et de banque d’in­ves­tis­se­ment, une sépa­ra­tion abo­lie en 1999 par un pré­sident Clin­ton d’au­tant plus ivre de déré­gle­men­ta­tion finan­cière que son par­ti était sou­te­nu par l’argent des banques. La crise actuelle trouve son ori­gine dans cette déci­sion amé­ri­caine de 1999. Au lieu de prê­ter à leurs dépo­sants sur la base d’ac­tifs bien réels, les banques comme les ins­ti­tu­tions finan­cières ont mul­ti­plié les pro­duits déri­vés, les inves­tis­se­ments ris­qués, les coups de Bourse. Jus­qu’au jour où l’exu­bé­rance du mar­ché a rem­pla­cé la dis­ci­pline de la main invi­sible, où le risque parut s’é­va­nouir der­rière l’é­cran des bulles spé­cu­la­tives, où les agences de nota­tion furent prises en main par les sec­teurs indus­triels qu’elles devaient noter. Jus­qu’au jour où les dépôts, mais aus­si la retraite, de mil­lions d’é­par­gnants se trou­vèrent menacés.

    Tou­te­fois, bien avant l’a­bo­li­tion de la loi Glass Stea­gall, dès 1971 (qui marque la fin de la conver­ti­bi­li­té du dol­lar en or) et pen­dant une tren­taine d’an­nées, le contrôle des prix, l’é­chelle mobile des salaires, une poli­tique moné­taire déci­dée par les États, nombre de régle­men­ta­tions nées du New Deal avaient été remis en cause par un puis­sant mou­ve­ment intel­lec­tuel, lequel se trou­va pro­gres­si­ve­ment relayé par toutes les grandes forces poli­tiques, démo­crates, sociaux démo­crates et socia­listes compris.

    On parle sou­vent de Ronald Rea­gan et de Mar­ga­ret That­cher mais, aux États-Unis, ce fut le démo­crate Jim­my Car­ter qui lan­ça le bal des déré­gle­men­ta­tions. En France, la grande réforme des mar­chés finan­ciers eut le socia­liste Pierre Béré­go­voy et son direc­teur de cabi­net au minis­tère des Finances Jean-Charles Naou­ri (plus tard pré­sident du groupe Casi­no) pour par­rains. Le dis­cours domi­nant devint alors presque par­tout celui de l’au­to­ré­gu­la­tion du mar­ché, de la ges­tion du risque.

    Les résul­tats, on les connaît. Il ne faut tou­te­fois jamais croire que les faits parlent d’eux-mêmes… Car en matière éco­no­mique et finan­cière, sujet dif­fi­cile et qu’on s’emploie à rendre incom­pré­hen­sible pour tous ceux qu’on veut décou­ra­ger d’a­gir, les faits dépendent d’une grille d’a­na­lyse, d’un tra­vail poli­tique. Or les libé­raux s’emploient en ce moment à convaincre une par­tie des citoyens que la crise de l’en­det­te­ment pri­vé pro­vo­quée par les banques serait en réa­li­té une crise de la dette publique induite par la glou­ton­ne­rie des États, le vieillis­se­ment de la popu­la­tion (retraites), la trop grande géné­ro­si­té des pro­grammes sociaux. Quant à la « bulle finan­cière », elle aurait été enfan­tée par la contrainte impo­sée aux banques d’ac­cor­der des cré­dits immo­bi­liers à des emprun­teurs de moins en moins fiables — autant dire : des pauvres qui vou­lurent deve­nir châtelains…

    Un tel matra­quage idéo­lo­gique sert de tir d’ar­tille­rie pour pré­pa­rer le ter­rain des grandes « réformes » à venir. Le plus gros de la crise finan­cière pas­sé — ou plus pré­ci­sé­ment trans­fé­ré du pri­vé au public —, le pro­jet libé­ral va reprendre avec d’au­tant plus de vio­lence que l’É­tat s’est endet­té au-delà des res­sources dont il peut dis­po­ser ou qu’il accepte de lever. En l’ab­sence d’une gauche digne de ce nom (c’est-à-dire capable de pro­po­ser autre chose que la per­pé­tua­tion adou­cie de l’ordre éco­no­mique exis­tant), les mar­chés se réins­tallent spon­ta­né­ment dans la cabine de pilotage.

    En d’autres termes, ce qui s’est pro­duit depuis sep­tembre 2008 mar­quait peut-être un simple inter­mède. Déjà, cer­tains libé­raux iro­nisent : nous serions en train de répé­ter les années 1970, celles de la « crise fis­cale de l’É­tat », par crainte de revivre les années 1930 du chô­mage de masse ; le bou­clier social est trop lourd et les caisses trop vides. Ils iro­nisent et ils se ras­surent, car les années 1970 se sont conclues à leur avan­tage. Endet­te­ment, défi­cits, infla­tion, mise en cause de pro­grammes de redis­tri­bu­tion des reve­nus jugés trop dis­pen­dieux, ils avaient alors fait leur miel de cha­cun de ces embar­ras. Entre­vue en sep­tembre 2008, leur défaite idéo­lo­gique est-elle donc aus­si acquise qu’on l’a ima­gi­né à l’é­poque ? L’en­det­te­ment public, ren­du inévi­table par la panne éco­no­mique, ne sert-il pas déjà de pré­texte au déman­tè­le­ment de ce qui sub­siste de pro­tec­tion sociale ?

    Auquel cas, on pour­rait connaître le scé­na­rio sui­vant. Les caisses étaient vides : on ne rem­pla­çait pas un fonc­tion­naire sur deux. Et puis, la crise finan­cière a sévi. On a alors aidé les banques, on s’est endet­té pour les sau­ver (sans contre­par­tie) et pour secou­rir leurs créan­ciers ; on a lan­cé de nou­veaux emprunts ; on n’a jamais remis en cause les bou­cliers fis­caux éri­gés autour des reve­nus les plus éle­vés. Depuis, les caisses sont vrai­ment vides. Alors on ne rem­place pas quatre fonc­tion­naires sur cinq comme en Grèce, ou neuf sur dix comme en Espagne. On réduit leurs salaires. On cède des actifs publics. On rogne sur le rem­bour­se­ment des dépenses médi­cales et sur le droit à la retraite, une retraite que les gou­ver­ne­ments envi­sagent de retar­der à soixante-cinq ans en Grèce, à soixante-sept ans en Espagne, à soixante-neuf ans en Allemagne…

    En cours d’ap­pli­ca­tion, ce scé­na­rio peut comp­ter sur un acteur plein d’a­plomb : la finance. Depuis que, grâce à des injec­tions plan­tu­reuses d’argent public, les banques ont retrou­vé leurs cou­leurs, elles ont en effet émer­gé de la crise plus concen­trées, plus puis­santes qu’a­vant, assez effron­tées pour prendre les États (qui les ont sau­vées) en otage en pré­tex­tant de s’in­quié­ter de leur sol­va­bi­li­té future. Astu­cieu­se­ment mis entre paren­thèses tant qu’il fal­lait débour­ser des mon­tants dépas­sant l’en­ten­de­ment pour sau­ver Gold­man Sachs, la Deutsche Bank ou BNP Pari­bas, le spectre de la faillite a resur­gi. Le poids crois­sant de l’en­det­te­ment sert de jus­ti­fi­ca­tion sup­plé­men­taire, presque obsé­dante, au déman­tè­le­ment de la pro­tec­tion sociale, des ser­vices publics, à la « découpe » des admi­nis­tra­tions, à l’in­va­sion des logiques de ren­ta­bi­li­té com­mer­ciale dans des acti­vi­tés qui en étaient jusque-là pré­ser­vées. Des libé­raux don­nés pour coma­teux au moment de la faillite de Leh­man Bro­thers et d’AIG ont trou­vé dans l’an­nonce répé­tée que « les caisses sont vides » l’ins­tru­ment de leur résur­rec­tion poli­tique. « Le sys­tème public ne recu­le­ra que pris en tenaille entre des défi­cits deve­nus insup­por­tables et des res­sources en voie de rétrac­ta­tion », annon­çait Alain Minc en novembre… 1984. Il y a plus d’un quart de siècle.

    Or les caisses demeu­re­ront d’au­tant plus vides qu’on s’emploie à ne rien y lais­ser ni traî­ner ni venir. La coa­li­tion au pou­voir à Ber­lin a pro­mis 24 mil­liards d’eu­ros sup­plé­men­taires d’al­lé­ge­ments d’im­pôts, alors que le défi­cit alle­mand attei­gnait déjà près de 6,5 % du PIB en 2010 (plus de deux fois le taux maxi­mum auto­ri­sé par le pacte de sta­bi­li­té et de crois­sance de l’U­nion euro­péenne). Les conser­va­teurs bri­tan­niques se sont enga­gés à dimi­nuer l’im­pôt sur les socié­tés. En France, depuis l’é­lec­tion de M. Nico­las Sar­ko­zy, la droite a suc­ces­si­ve­ment sup­pri­mé l’im­po­si­tion des heures sup­plé­men­taires, dres­sé un « bou­clier fis­cal » autour des reve­nus du capi­tal, réduit les droits de suc­ces­sion et éli­mi­né la taxe pro­fes­sion­nelle acquit­tée par les entre­prises. Rien qu’en divi­sant par trois le mon­tant de la TVA rever­sée par les cafe­tiers et res­tau­ra­teurs, le gou­ver­ne­ment fran­çais a sacri­fié 2,4 mil­liards d’eu­ros de recettes en 2009. C’est cinq fois la somme que rap­por­te­ra au Tré­sor le non-rem­pla­ce­ment d’un fonc­tion­naire sur deux par­tant à la retraite. Tou­te­fois, sous pré­texte d’« équi­té », MM. Fillon et Sar­ko­zy ont récu­pé­ré 150 mil­lions d’eu­ros grâce à la fis­ca­li­sa­tion des indem­ni­tés jour­na­lières ver­sées aux vic­times d’un acci­dent du tra­vail. Bien qu’ils montrent d’ex­cel­lentes dis­po­si­tions en la matière, il leur reste un peu de che­min à faire avant d’é­ga­ler le cynisme social de Rea­gan. L’an­cien pré­sident amé­ri­cain avait ren­du beau­coup plus doux les impôts des plus riches. Et puis, parce qu’il fal­lait réduire les défi­cits (qu’il venait de creu­ser), il deman­da aux can­tines sco­laires de comp­ta­bi­li­ser le ket­chup comme un légume…

    Pour les hauts reve­nus, l’o­pé­ra­tion d’en­semble est mira­cu­leuse : on réduit leur contri­bu­tion, ce qui crée une impasse fis­cale qu’on les presse de com­bler (qui d’autre en aurait les moyens ?) en ache­tant la dette publique. Ils y consentent en échange d’un taux d’in­té­rêt d’au­tant plus lucra­tif que celle-ci est éle­vée… La « poli­tique des caisses vides » est d’a­bord une poli­tique de classe.

    Jadis, les conser­va­teurs se mon­traient sou­cieux de comptes en équi­libre, au point d’ad­mettre par­fois de rele­ver les impôts. Depuis près de trente ans, au contraire, les défi­cits publics sont deve­nus leur créa­tion consciente, des­ti­née à para­ly­ser les vel­léi­tés d’in­ter­ven­tion de la col­lec­ti­vi­té. Une pra­tique laxiste, qui ampute les recettes, se double d’un dis­cours catas­tro­phiste per­met­tant de refou­ler les dépenses de l’É­tat-pro­vi­dence. « Com­ment pour­ra-t-on jamais rame­ner l’É­tat à de justes pro­por­tions ? inter­ro­geait l’é­co­no­miste Mil­ton Fried­man au soir de sa vie. Je pense qu’il n’y a qu’une façon : celle dont les parents contrôlent les dépenses exces­sives de leurs enfants en dimi­nuant leur argent de poche. Pour un gou­ver­ne­ment, cela signi­fie réduire les impôts. »

    Et tout cela, jus­qu’à quand ? On doit d’au­tant plus se poser la ques­tion qu’en l’ab­sence d’une remise en cause fon­da­men­tale des poli­tiques éco­no­miques et sociales des trente années écou­lées, ce sont les mêmes qui demeurent aux com­mandes de l’É­tat. Et que, dès lors, ce sont aus­si les mêmes lob­bies qui contrôlent les ins­tances char­gées de régle­men­ter leurs sec­teurs res­pec­tifs, de « mora­li­ser le capi­ta­lisme » : on risque le retour à une véri­té his­to­rique bien connue. Quand l’É­tat est la chasse gar­dée des classes domi­nantes, quand le pan­tou­flage entre un minis­tère éco­no­mique et une grande socié­té pri­vée devient la règle, la régu­la­tion ne consti­tue pas for­cé­ment la pana­cée. Elle peut tout aus­si bien être confiée à des régu­la­teurs qui estiment que les régu­la­tions ont pour prin­ci­pale uti­li­té de pro­té­ger l’in­té­rêt des entre­prises qu’ils régulent.

    Il suf­fit pour cela d’of­frir à ces inté­rêts une cou­ver­ture publique. L’his­to­rien Grant McCon­nell a rap­pe­lé dans le Wall Street Jour­nal que la pre­mière agence de régle­men­ta­tion fédé­rale aux États-Unis, l’In­ters­tate Com­merce Com­mis­sion, fut char­gée en 1887 de régle­men­ter les tarifs de fret du che­min de fer. Au même moment, un avo­cat des com­pa­gnies de che­min de fer deve­nait ministre de la Jus­tice. Un jour, celles-ci lui deman­dèrent de sup­pri­mer la régle­men­ta­tion du fret. Il leur répli­qua : « L’a­gence vous est ou peut vous deve­nir très utile. Elle satis­fait la demande popu­laire d’une régle­men­ta­tion des che­mins de fer alors que cette régle­men­ta­tion est pure­ment vir­tuelle. Par ailleurs, plus l’a­gence pren­dra de l’âge, plus elle sera encline à adop­ter le point de vue de l’in­dus­trie. La sagesse n’est donc pas de la détruire mais d’y avoir recours. » Nombre de pré­si­dents, de Pre­miers ministres, de par­le­ments res­semblent un peu à cette agence…

    Les libé­raux ne cessent de se deman­der tan­tôt s’il leur faut avoir recours à l’É­tat pour impo­ser leurs « réformes » de mar­ché à une socié­té qui les refuse, tan­tôt si, cet État, ils ne devraient pas plu­tôt s’en répar­tir les dépouilles. Il faut espé­rer que d’autres dilemmes, plus exal­tants que celui-ci, sur­gi­ront bien­tôt dans le débat politique.

    Serge Hali­mi, Intro­duc­tion à « L’É­tat déman­te­lé » (2010).


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    Réponse
  13. etienne

    Marx : « Le sys­tème du cré­dit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les pre­miers jalons, enva­hit l’Europe défi­ni­ti­ve­ment pen­dant l’époque manu­fac­tu­rière. Le régime colo­nial, avec son com­merce mari­time et ses guerres com­mer­ciales, lui ser­vant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. 

    La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit des­po­tique, consti­tu­tion­nel ou répu­bli­cain, marque de son empreinte l’ère capi­ta­liste. La seule par­tie de la soi-disant richesse natio­nale qui entre réel­le­ment dans la pos­ses­sion col­lec­tive des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doc­trine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le cré­dit public, voi­là le cre­do du capi­tal. Aus­si le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable. 

    La dette publique opère comme un des agents les plus éner­giques de l’accumulation pri­mi­tive. Par un coup de baguette, elle doue l’argent impro­duc­tif de la ver­tu repro­duc­tive et le conver­tit ain­si en capi­tal, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles insé­pa­rables de son emploi indus­triel et même de l’usure pri­vée. Les cré­di­teurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur prin­ci­pal, méta­mor­pho­sé en effets publics d’un trans­fert facile, conti­nue fonc­tion­ner entre leurs mains comme autant de numé­raire. Mais, à part la classe de ren­tiers oisifs ain­si créée, à part la for­tune impro­vi­sée des finan­ciers inter­mé­diaires entre le gou­ver­ne­ment et la nation – de même que celle des trai­tants, mar­chands, manu­fac­tu­riers par­ti­cu­liers, aux­quels une bonne par­tie de tout emprunt rend le ser­vice d’un capi­tal tom­bé du ciel – la dette publique a don­né le branle aux socié­tés par actions, au com­merce de toute sorte de papiers négo­ciables, aux opé­ra­tions aléa­toires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la ban­co­cra­tie moderne.

    Dès leur nais­sance les grandes banques, affu­blées de titres natio­naux, n’étaient que des asso­cia­tions de spé­cu­la­teurs pri­vés s’établissant à côté des gou­ver­ne­ments et, grâce aux pri­vi­lèges qu’ils en obte­naient, à même de leur prê­ter l’argent du public. 

    Aus­si l’accumulation de la dette publique n’a‑t-elle pas de gra­di­mètre plus infaillible que la hausse suc­ces­sive des actions de ces banques, dont le déve­lop­pe­ment inté­gral date de la fon­da­tion de la Banque d’Angleterre, en 1694.

    Celle-ci com­men­ça par prê­ter tout son capi­tal argent au gou­ver­ne­ment à un inté­rêt de 8 %, en même temps elle était auto­ri­sée par le Par­le­ment à battre mon­naie du même capi­tal en le prê­tant de nou­veau au public sous forme de billets qu’on lui per­mit de jeter en cir­cu­la­tion, en escomp­tant avec eux des billets d’échange, en les avan­çant sur des mar­chan­dises et en les employant à l’achat de métaux pré­cieux. Bien­tôt après, cette mon­naie de cré­dit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effec­tua ses prêts à l’État et paya pour lui les inté­rêts de la dette publique. 

    Elle don­nait d’une main, non seule­ment pour rece­voir davan­tage, mais, tout en rece­vant, elle res­tait créan­cière de la nation à per­pé­tui­té, jusqu’à concur­rence du der­nier liard don­né. Peu à peu elle devint néces­sai­re­ment le récep­tacle des tré­sors métal­liques du pays et le grand centre autour duquel gra­vi­ta dès lors le cré­dit com­mer­cial. Dans le même temps qu’on ces­sait en Angle­terre de brû­ler les sor­cières, on com­men­ça à y pendre les fal­si­fi­ca­teurs de billets de banque.

    Karl Marx, Le Capi­tal, Livre I, Paris : Gar­nier-Flam­ma­rion, 1969. Pre­mière édi­tion : 1867. Cha­pitre XXXI : « Genèse du capi­ta­liste indus­triel », pp. 556–564.

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  14. etienne

    De toutes les maximes de la finance ortho­doxe, il n’en est aucune de plus anti­so­ciale que le féti­chisme de la LIQUIDITÉ, qui fait un devoir aux ins­ti­tu­tions de pla­ce­ment de concen­trer leurs res­sources sur les valeurs « liquides ». Une telle doc­trine néglige le fait que, pour la com­mu­nau­té dans son ensemble, il n’y a rien qui cor­res­ponde à la liqui­di­té du placement.
    Keynes, « Théo­rie géné­rale de l’emploi, de l’in­té­rêt et de la mon­naie » (1936), p 170.

    Réponse
  15. etienne

    Une consi­dé­ra­tion qui contri­bua à para­ly­ser les pro­jets de réforme plus encore que les droits acquis, ce fut la crainte d’irriter les gens de finance. Ils étaient déjà les maîtres de la paix et de la guerre, les hommes qui, sui­vant le mot de Vol­taire, sou­tiennent l’État comme la corde sou­tient le pendu.

    A. Cochut, Revue des deux mondes, tome 5, « Étude sur les éco­no­mistes finan­ciers du 18e siècle », 1844.

    Réponse
  16. etienne

    Un financier est une personne
    qui remplit ses poches quand tout va bien
    et vide celles des autres quand tout va mal.

    Réponse
  17. etienne

    « J’ai tou­jours été l’en­ne­mi des banques ; non de celles qui acceptent les dépôts de liqui­di­tés mais bien de celles qui nous refilent leurs billets de papier, écar­tant ain­si les hon­nêtes espèces de la circulation. 

    Mon zèle contre ces ins­ti­tu­tions était tel qu’à l’ou­ver­ture de la banque des É.-U. je m’a­mu­sai comme un fou des contor­sions de ces bate­leurs de ban­quiers cher­chant à arra­cher au public la matière de leurs jon­gle­ries finan­cières et de leurs gains stériles… 

    Nous fau­dra-t-il dres­ser un autel au vieux papier-mon­naie de la révo­lu­tion qui rui­na les par­ti­cu­liers mais sau­va la répu­blique, et y brû­ler les sta­tuts de toutes les banques pré­sentes et à venir ain­si que tous leurs billets ? Car ces der­niers seront la ruine et des par­ti­cu­liers, et de la république. 

    Hélas ! c’est impos­sible. La manie est trop forte. Elle a sai­si de ses illu­sions, elle a cor­rom­pu, tous les membres de notre gou­ver­ne­ment, tous ceux qui, à tous les éche­lons, décident de notre sort. »

    Tho­mas Jef­fer­son, Lettre à John Adams, The Adams-]efferson Let­ters, Les­ter Cap­pon, New York, 1971, vol. II, p. 424. Cité par John Ken­neth Gal­braith, dans « L’argent », Folio, p. 115.

    Réponse
  18. zedav

    Le petit nombre des super-puis­sants savent jus­qu’où aller dans la com­pé­ti­tion rela­tive qui les confrontent pour avant tout défendre leurs inté­rêts com­muns contre les masses. Leur culture de classe les y éduquent, leur pour­voir d’enrôlement des talents et des pou­voirs inter­mé­diaires est à la dimen­sion de leur for­tune, leur capa­ci­té d’or­ga­ni­sa­tion en sys­tème d’in­fluence cohé­rents d’au­tant plus grand qu’ils sont moins nombreux. 

    Cepen­dant que les innom­brables indi­vi­dus consti­tuant les peuples forment une masse infi­ni­ment hété­ro­gène dans ses valeurs, objec­tifs et niveaux de conscience politique.

    Les diver­gences « natu­relles / his­to­riques » entres ces indi­vi­dus ou groupes d’in­di­vi­dus (peuples, nations, popu­la­tions, repré­sen­ta­tions du monde) ne demandent que peu d’ef­forts aux puis­sants pour conduire les­dits indi­vi­dus ou groupes d’in­di­vi­dus à la confron­ta­tion vio­lente, selon le vieil adage du divi­ser pour mieux régner.

    Racistes contre racistes, racistes contre anti-racistes, sexistes contre anti-sexistes, fémi­nistes contre mas­cu­li­nistes, huma­nistes contre anti-spé­cistes, gau­chistes contre droi­tards, anti-fa contre fas­cistes, pro­gres­sistes contre conser­va­teurs, repré­sen­ta­tions spi­ri­tuelles du monde contre d’autres, sans comp­ter les innom­brables causes « secon­daires » à défendre… la par­tie de la divi­sion est trop facile, juste besoin de mettre un peu d’huile sur le feu ici ou là, de temps à autres (sur­tout lors­qu’un nombre trop impor­tant d’in­di­vi­dus com­mencent à se foca­li­ser sur eux), facile de divi­ser 7 mil­liards d’êtres humains qui n’au­raient pour­tant qu’à se mettre d’ac­cord sur le plus grand enne­mi, l’en­ne­mi prio­ri­taire entre tous, La Banque et son mono­pole sur la monnaie.

    La Banque est puis­sante mais les êtres humains se révèlent sur­tout inca­pables de se mettre d’ac­cord sur un objec­tif com­mun, leur plus petit déno­mi­na­teur commun…

    ET, contrai­re­ment à ce que dit Friot, il me semble bien que les puis­sants n’ont per­du du ter­rain face au luttes popu­laires que dans des contextes his­to­riques particuliers…

    Réponse
  19. etienne

    Romain Migus : Abandon du dollar par le Venezuela, l’UE va-t-elle se comporter en vassale des Etats-Unis ?

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  20. joss

    CES MILLIARDAIRES QUI NOUS FONT LES POCHES – DENIS ROBERT

    Réponse
    • joss

      J’a­vais pas encore vu le nou­vel article d’Etienne 😉
      Je suis en retard de lecture…

      Réponse

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