DÉSOBÉISSANCE : POURQUOI OBÉIT-ON ? Étienne Chouard à Antibes, 18 nov 2023, anniv. Gilets jaunes

25/03/2024 | 2 commentaires

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« La déso­béis­sance civile […] n’est pas un pro­blème, quoi qu’en disent ceux qui pré­tendent qu’elle menace l’ordre social et conduit droit à l’anarchie.
Le vrai dan­ger, c’est l’obéissance civile, la sou­mis­sion de la conscience indi­vi­duelle à l’autorité gou­ver­ne­men­tale. » Howard Zin, L’Impossible Neu­tra­li­té (1994).


TYRANNIE DE LA MAJORITÉ

« Je regarde comme impie et détes­table cette maxime, qu’en matière de gou­ver­ne­ment la majo­ri­té d’un peuple a le droit de tout faire, et pour­tant je place dans les volon­tés de la majo­ri­té l’o­ri­gine de tous les pou­voirs. Suis-je en contra­dic­tion avec moi-même ?

Il existe une loi géné­rale qui a été faite ou du moins adop­tée, non pas seule­ment par la majo­ri­té de tel ou tel peuple, mais par la majo­ri­té de tous les hommes. Cette loi, c’est la justice.

La jus­tice forme donc la borne du droit de chaque peuple.

Une nation est comme un jury char­gé de repré­sen­ter la socié­té uni­ver­selle et d’ap­pli­quer la jus­tice qui est sa loi. Le jury, qui repré­sente la socié­té, doit-il avoir plus de puis­sance que la socié­té elle-même dont il applique les lois ?

Quand donc je refuse d’o­béir à une loi injuste, je ne dénie point à la majo­ri­té le droit de com­man­der ; j’en appelle seule­ment de la sou­ve­rai­ne­té du peuple à la sou­ve­rai­ne­té du genre humain.

Il y a des gens qui n’ont pas craint de dire qu’un peuple, dans les objets qui n’in­té­res­saient que lui-même, ne pou­vait sor­tir entiè­re­ment des limites de la jus­tice et de la rai­son, et qu’ain­si on ne devait pas craindre de don­ner tout pou­voir à la majo­ri­té qui le repré­sente. Mais c’est là un lan­gage d’esclave.

Qu’est-ce donc qu’une majo­ri­té prise col­lec­ti­ve­ment, sinon un indi­vi­du qui a des opi­nions et le plus sou­vent des inté­rêts contraires à un autre indi­vi­du qu’on nomme la mino­ri­té ? Or, si vous admet­tez qu’un homme revê­tu de la toute-puis­sance peut en abu­ser contre ses adver­saires, pour­quoi n’ad­met­tez-vous pas la même chose pour une majo­ri­té ? Les hommes, en se réunis­sant, ont-ils chan­gé de carac­tère ? Sont-ils deve­nus plus patients dans les obs­tacles en deve­nant plus forts ? Pour moi, je ne sau­rais le croire ; et le pou­voir de tout faire, que je refuse à un seul de mes sem­blables, je ne l’ac­cor­de­rai jamais à plusieurs.

[…]

Je pense qu’il faut tou­jours pla­cer quelque part un pou­voir social supé­rieur à tous les autres, mais je crois la liber­té en péril lorsque ce pou­voir ne trouve devant lui aucun obs­tacle qui puisse rete­nir sa marche et lui don­ner le temps de se modé­rer lui-même.

La toute-puis­sance me semble en soi une chose mau­vaise et dan­ge­reuse. Son exer­cice me paraît au-des­sus des forces de l’homme quel qu’il soit. […]

Lors donc que je vois accor­der le droit et la facul­té de tout faire à une puis­sance quel­conque, qu’on l’ap­pelle peuple ou roi, démo­cra­tie ou aris­to­cra­tie, qu’on l’exerce dans une monar­chie ou dans une répu­blique, je dis : là est le germe de la tyrannie.

Ce que je reproche le plus au gou­ver­ne­ment démo­cra­tique, tel qu’on l’a orga­ni­sé aux États-Unis, ce n’est pas, comme beau­coup de gens le pré­tendent en Europe, sa fai­blesse, mais au contraire sa force irré­sis­tible. Et ce qui me répugne le plus en Amé­rique, ce n’est pas l’ex­trême liber­té qui y règne, c’est le peu de garan­tie qu’on y trouve contre la tyrannie.

Lors­qu’un homme ou un par­ti souffre d’une injus­tice aux États-Unis, à qui vou­lez-vous qu’il s’a­dresse ? À l’o­pi­nion publique ? c’est elle qui forme la majo­ri­té ; au corps légis­la­tif ? il repré­sente la majo­ri­té et lui obéit aveu­glé­ment ; au pou­voir exé­cu­tif ? il est nom­mé par la majo­ri­té et lui sert d’ins­tru­ment pas­sif ; à la force publique ? la force publique n’est autre chose que la majo­ri­té sous les armes ; au jury ? le jury, c’est la majo­ri­té revê­tue du droit de pro­non­cer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans cer­tains États, sont élus par la majo­ri­té. Quelque inique ou dérai­son­nable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous y soumettre.

Sup­po­sez, au contraire, un corps légis­la­tif com­po­sé de telle manière qu’il repré­sente la majo­ri­té, sans être néces­sai­re­ment l’es­clave de ses pas­sions ; un pou­voir exé­cu­tif qui ait une force qui lui soit propre, et une puis­sance judi­ciaire indé­pen­dante des deux autres pou­voirs ; vous aurez encore un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique, mais il n’y aura presque plus de chances pour la tyrannie.

Je ne dis pas que dans le temps actuel on fasse en Amé­rique un fré­quent usage de la tyran­nie, je dis qu’on n’y découvre point de GARANTIE contre elle, et qu’il faut y cher­cher les causes de la dou­ceur du gou­ver­ne­ment dans les cir­cons­tances et dans les mœurs plu­tôt que dans les lois.

A. de Toc­que­ville, De la Démo­cra­tie en Amé­rique (1835), t. 1, part. II, chap. VII.

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Étienne

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2 Commentaires

  1. François HAQUET

    Le pou­voir doit être frag­men­té car il invite celui qu’il a appro­ché à se sou­mettre à ses direc­tives entre autre à ne plus recon­naitre à l’autre le droit d’a­voir raison.

    Réponse
  2. Ana Sailland

    Envie d’a­jou­ter un truc : le billet, c’est un cer­ti­fi­cat de tra­vail, effec­tué OU À VENIR. Impor­tant, car l’é­mis­sion moné­taire per­met de finan­cer le futur.

    Ajou­ter aus­si que la mon­naie fon­dante ici évo­quée, tout comme le rem­bour­se­ment actuel du cré­dit, c’est sou­mettre la des­truc­tion moné­taire à un méca­nisme, donc la sous­traire à l’intelligence.

    Réponse

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