[Pas de démocratie politique sans DÉMOCRATIE ÉCONOMIQUE] Formidable Alain Supiot : Figures juridiques de la démocratie 19 : Essor et reflux de la démocratie économique

23/02/2020 | 2 commentaires

Chers amis,

Je me per­mets d’in­sis­ter : Alain Supiot est un pen­seur impor­tant, il va vous bou­le­ver­ser, il va ali­men­ter votre pen­sée, il va vous mon­trer des racines impor­tantes de notre huma­ni­té. Selon moi, un citoyen vigi­lant ne devrait pas rater Supiot.

Pour ma part, j’é­coute ces confé­rences en vélo, en grim­pant les petits che­mins des col­lines autour de ma mai­son, m’ar­rê­tant sans arrêt pour prendre fébri­le­ment des notes importantes 🙂

Je vous ai déjà (un peu) par­lé de son tra­vail sur la (redou­table) gou­ver­nance par les nombres (dépo­li­ti­sa­tion cri­mi­nelle de l’ac­tion publique, vou­lue à la fois par les scien­tistes sovié­tiques, hit­lé­riens et unio­neu­ro­péens), et sur l’al­lé­geance qui vient (sur le modèle féo­dal). Ces deux séries de pas­sion­nantes confé­rences sont reprises dans un livre impor­tant : « Du gou­ver­ne­ment par les lois à la gou­ver­nance par les nombres ».

Que je sache, il n’y a pas encore de livre publié pour retrans­crire la troi­sième série de confé­rences que je vou­drais ici vous signa­ler cha­leu­reu­se­ment ; elle s’ap­pelle « Figures juri­diques de la démo­cra­tie » (tou­jours sur France Culture, qu’il faut remer­cier pour son tra­vail de veille) : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​s​e​r​i​e​s​/​f​i​g​u​r​e​s​-​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​-​d​e​-​l​a​-​d​e​m​o​c​r​a​tie

Je vous pro­pose d’en étu­dier un (ou deux) épi­sode à la fois, pour bien digé­rer – et com­men­ter ensemble – ce tra­vail impor­tant. Je repro­dui­rai ici, chaque fois, la syn­thèse, tou­jours très claire, pro­po­sée par Mer­ryl Mone­ghet­ti sur France Culture. 

En plus, je vais essayer de retrans­crire moi-même en com­men­taires (et je vous invite à m’ai­der) les pas­sages essen­tiels, à ne sur­tout pas rater.

Étienne.


Com­men­çons par le commencement :

19 Essor et reflux de la démocratie économique

Intro­duc­tion, par Mer­ryl Moneghetti :

Quels sont les liens étroits et anciens entre la face poli­tique et la face éco­no­mique de la démo­cra­tie ? s’in­ter­roge Alain Supiot. Com­ment la démo­cra­tie pose-t-elle la règle de la répar­ti­tion des richesses ? Com­ment le droit social peut-il être ancré dans une repré­sen­ta­tion par­ta­gée de la justice ?

William Gropper's "Construction of a Dam" (1939), is characteristic of much of the art of the 1930s, with workers seen in heroic poses, laboring in unison to complete a great public project.
William Grop­per’s « Construc­tion of a Dam » (1939), is cha­rac­te­ris­tic of much of the art of the 1930s, with wor­kers seen in heroic poses, labo­ring in uni­son to com­plete a great public pro­ject. Cré­dits : Wikicommons

Com­ment « le tra­vail indé­pen­dant pour tous », s’avère-t-il la base d’un régime démo­cra­tique, « que cha­cun puisse vivre, dans l’indépendance, du fruit de son tra­vail » ? demande encore le juriste Alain Supiot. Quels sont les dis­po­si­tifs en France, en Alle­magne et aux Etats-Unis qui ont pu expri­mer l’idée de démo­cra­tie éco­no­mique à l’âge indus­triel ? Com­ment cette démo­cra­tie éco­no­mique a‑t-elle reflué sous l’effet du tour­nant néolibéral ?

La Grande Bre­tagne du Brexit, l’Italie et son étrange coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, la France des gilets jaunes, mais aus­si la Suède et l’Allemagne, aux der­nières élec­tions de 2018, montrent tour à tour au fil des crises poli­tiques et éco­no­miques qui les touchent, com­bien nos vieilles démo­cra­ties sont bous­cu­lées par le doute, la colère sociale et l’angoisse.

À par­tir de l’analyse juri­dique, Alain Supiot, titu­laire de la chaire État social et mon­dia­li­sa­tion : ana­lyse juri­dique des soli­da­ri­tés,  observe de manière pri­vi­lé­giée les grandes muta­tions qui nous touchent.

Le juriste s’est notam­ment atta­ché dans les séries de cours que nous avons dif­fu­sés en 2017 et en 2018 aux effets du recul du gou­ver­ne­ment par les lois, consé­quence de la glo­ba­li­sa­tion et de la gou­ver­nance par les nombres, dans un monde contem­po­rain où tout est sou­mis, désor­mais ou presque, au « cal­cul d’utilité ». Nous avions vu que l’ordre juri­dique se trou­vait inféo­dé à l’ordre éco­no­mique et que de nou­veaux liens, des « nou­velles figures de l’allégeance » émer­geaient alors que l’Etat social s’effaçait…

Alain Supiot, membre de la Com­mis­sion mon­diale sur l’a­ve­nir du tra­vail, a débu­té en 2016 et sur deux ans, une grande réflexion autour des « Figures juri­diques de la démo­cra­tie éco­no­mique », que nous vous pro­po­sons en ce début d’an­née. Le juriste pré­cise en ouver­ture de sa nou­velle série :

« La démo­cra­tie éco­no­mique est enten­due (c’est une pre­mière défi­ni­tion !) comme l’ancrage du droit social dans une repré­sen­ta­tion par­ta­gée de la jus­tice. Si l’on admet  — dans le pro­lon­ge­ment des ana­lyses de Karl Pola­nyi — que les mar­chés sont « un élé­ment utile mais secon­daire dans une socié­té libre », le pro­blème qui se pose aujourd’hui est de « ré-encas­trer » les mar­chés dans la socié­té et de ces­ser de réduire la vie humaine à la vie éco­no­mique, et la vie éco­no­mique à l’économie de mar­ché. Ceci sup­pose des dis­po­si­tifs juri­diques qui obligent à prendre en consi­dé­ra­tion l’expérience concrète de ceux qui travaillent. »

Face aux consé­quences désas­treuses de la crise de 1929, Fran­çois Mau­riac avait fait part à son frère dans une lettre de ses grandes inquié­tudes et de sa tris­tesse face à la jeu­nesse acca­blée par les maux de l’époque, en 1932 :

« Nous aurons été bien gâtés en com­pa­rai­son de nos enfants. […] Ce que nous obser­vons de tout près, dans notre famille, c’est l’anéantissement de la classe moyenne […]. Nos enfants seront des beso­gneux s’ils ne sont pas armés. Il faut apprendre à être à la fois heu­reux et pauvres. »

Cette angoisse du grand bour­geois, pro­prié­taire ter­rien a nour­ri la révolte de l’écrivain Mau­riac contre la poli­tique fis­cale du début des années trente et le poids des charges et fait naître le jour­na­liste enga­gé contre les injus­tices et la mon­tée des fascismes.

Comme le rap­pelle Alain Supiot, dans la grande série qui s’ouvre aujourd’hui,

« la pro­cla­ma­tion des droits éco­no­miques et sociaux a résul­té au XXème siècle de l’expérience his­to­rique des deux guerres mon­diales. La réfé­rence à cette expé­rience est expli­cite dans la Décla­ra­tion de Phi­la­del­phie de 1944 :

L’ex­pé­rience a plei­ne­ment démon­tré le bien-fon­dé de la décla­ra­tion conte­nue dans la Consti­tu­tion de l’Or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale du Tra­vail, et d’a­près laquelle une paix durable ne peut être éta­blie que sur la base de la jus­tice sociale »

Dans une pre­mière par­tie, Alain Supiot ana­lyse la « prise du pou­voir éco­no­mique par les mana­gers », qui « ont pri­vi­lé­gié l’investissement et la poli­tique sala­riale sur les inté­rêts des action­naires », pour favo­ri­ser la crois­sance des entre­prises, du New deal au tour­nant des années That­cher-Rea­gan, puis dans une deuxième par­tie, il revient sur les effets des­truc­teurs de ce qu’on appelle la Cor­po­rate gou­ver­nance, qui a condam­né les entre­prises au court-ter­misme.

Et nous gagnons l’amphithéâtre du Col­lège de France, le 28 octobre 2016, pour le cours d’Alain Supiot, « Figures juri­diques de la démo­cra­tie éco­no­mique  » :


Bonus : Pré­sen­ta­tion de l’Ins­ti­tut d’é­tudes avan­cées Nantes dont Alain Supiot est le fon­da­teur en 2008 ; il en pré­side aujourd’­hui le comi­té stratégique.

Source : France Culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-19-essor-et-reflux-de-la-democratie-economique‑0

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2 Commentaires

  1. etienne

    Le travail indépendant pour tous s’avère la base d’un régime démocratique : que chacun puisse vivre, dans l’indépendance, du fruit de son travail.

    Réponse
  2. jacques

    Bra­vo pour ce document
    Alain Supiot est un révolutionnaire.
    Il nous raconte com­ment les salauds nous asservissent.
    Certes il ne le dit pas ainsi.
    Ce sont des faits qu’il nous arti­cule avec tout le savoir d’un érudit.
    Un régal.

    Je recom­mande à toute per­sonne qui cherche à com­prendre le chaos actuel de l’é­cou­ter atten­ti­ve­ment et sur­tout de le com­prendre finement.

    Il donne, sans en avoir l’air, les causes et les effets de notre situa­tion – l’im­passe sys­té­mique du capi­ta­lisme (qui est plus pré­ci­sé­ment la tech­nique de dic­ta­ture actuelle des ultra-riches).

    Il nous dit aus­si sans y tou­cher, com­ment en sor­tir : il « suf­fi­rait » – entre autres choses – d’ap­pli­quer – pour le com­merce mon­dial – la Charte de La Havane… et qqs autres prin­cipes de bon sens.

    Mais chut, c’est l’exact contraire de la poli­tique de nos gou­ver­nants depuis 15 ans (en fait 150 ans) ..

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