Emmanuel Todd (2013) : « la notion même d’austérité est véhiculée par des pourris ! »

14/10/2017 | 10 commentaires

« Toute per­sonne qui prône l’aus­té­ri­té devrait faire l’ob­jet d’une enquête de moralité »…

Retrans­crip­tion (mer­ci Nicole Aune 🙂 ) :

Emma­nuel Todd.
« La notion même d’aus­té­ri­té est véhi­cu­lée par des pourris ! »

Avril 2013

« Jean-Jacques Bour­din : et tous ces diri­geants, chefs du gou­ver­ne­ment, chefs d’Etat, pro­fes­seurs d’austérité ou de rigueur à tra­vers l’Europe qui sévissent… La rigueur, l’austérité c’est le dogme.

Emma­nuel Todd : mais là, ce qui est for­mi­dable, c’est que la véri­té est en train de sor­tir sur les par­ti­sans de l’austérité. Je trouve que l’affaire Cahu­zac est une très bonne nou­velle pour la démo­cra­tie en France. Cahu­zac s’était fait une image… Il s’occupait du bud­get, il était là pour tenir les comptes de l’État, pour mettre en place la rigueur et l’austérité, et tout d’un coup on s’aperçoit que le type qui est là pour gérer l’austérité, le père la Ver­tu est un pour­ri. Ce qu’il ne faut sur­tout pas faire, c’est s’imaginer que c’est une excep­tion ! En véri­té, tout ce qui sort petit à petit, c’est que la notion même d’austérité est véhi­cu­lée par des gens qui ne sont pas nets, est véhi­cu­lée par des pourris.

Jean-Jacques Bour­din : ils ont des rap­ports étranges avec l’argent

Emma­nuel Todd : je vais vous don­ner les deux exemples, les pères la ver­tu : Mon­ti en Ita­lie et le mec de la banque cen­trale Dra­ghi, qui sont des gens qui avaient des liens avec la banque Gold­man Sachs, donc avec la spé­cu­la­tion. Et le der­nier exemple qui vient de sor­tir, c’était dans toute la presse, un article fait par deux pro­fes­seurs, publié dans une revue de Har­vard, qui essayaient d’établir que les pays à gros défi­cit public avaient de grosses dif­fi­cul­tés. Et ce qu’il vient d’exploser c’est que l’article n’est pas sérieux, fonc­tionne avec un cal­cul qui est faux, ça veut dire que la cor­rup­tion a atteint la science. 

Main­te­nant je vous pro­pose une règle opé­ra­toire et je le pro­pose à tous les gens qui s’occupent d’informations et de jour­na­lisme : Toute per­sonne qui prône l’austérité devrait faire l’objet d’une enquête de mora­li­té. Les gens pour les­quels on devrait exi­ger la trans­pa­rence, ce sont les gens qui réclament l’austérité. C’est sys­té­mique, c’est quoi, l’austérité ? On culpa­bi­lise les gens, on leur dit : l’État a trop dépen­sé et l’Etat c’est les Fran­çais. On essaye de culpa­bi­li­ser le citoyen de base sur le bud­get de l’État.

C’est quoi la dette publique ? Ce sont des riches qui ont prê­té leur trop d’argent à l’État. Donc les gens qui gèrent la rigueur, les gens qui veulent main­te­nir l’État en état de ser­vir les inté­rêts de la dette publique sont des gens qui tra­vaillent pour les riches. 

Jean-Jacques Bour­din : les finan­ciers, les mar­chés financiers…

Emma­nuel Todd : je veux dire que la rigueur, c’est quelque chose qui a pour objet d’éviter ce qui appa­raî­tra un jour comme inévi­ta­ble­ment néces­saire, c’est-à-dire le défaut sur les dettes. Hier, je lisais un article sur le grand jour­nal finan­cier anglais Finan­cial Times, un article qui disait que les ban­quiers cen­traux ne com­pre­naient plus ce qu’il se pas­sait, il y avait l’expression “ volent à l’aveugle “… Je dirais ça aux gens, ils seraient dans un état d’inquiétude extrême sur les classes diri­geantes, mais c’était écrit noir sur blanc sur le Finan­cial Times d’hier.

Ce qui me fas­ci­nait, c’est que, évi­de­ment les ban­quiers cen­traux (ou pas, d’ailleurs) ne peuvent pas com­prendre ce qui se passe parce qu’ils ne peuvent pas accep­ter la réa­li­té de ce qui se passe. 

C’est quoi la réa­li­té de ce qui se passe ? Les inéga­li­tés ont for­te­ment aug­men­té dans l’ensemble du monde. Les inéga­li­tés, c’est l’écrasement des reve­nus des gens d’en bas (les gens d’en bas, c’est tout le monde pour moi), et l’accumulation exa­gé­rée de pognon (disons les choses par leur petit nom simple et fami­lier) en haut de la struc­ture sociale ; et les gens qui sont en haut de la struc­ture sociale et qui ont déjà trop d’argent prêtent cet argent (parce que les riches ont leurs pro­blèmes et il faut faire quelque chose de cet argent) et il est évident que tous les méca­nismes de cor­rec­tion, de ges­tion de la dette, etc. des socié­tés avan­cées ne peuvent pas fonc­tion­ner si de plus en plus d’argent va aux gens qui ont trop d’argent.

Donc, inévi­ta­ble­ment, le mur de la réa­li­té qui est devant tous les gou­ver­ne­ments occi­den­taux et le gou­ver­ne­ment fran­çais en par­ti­cu­lier, c’est que, si on veut faire redé­mar­rer les éco­no­mies occi­den­tales, il va fal­loir effa­cer des dettes, il va fal­loir spo­lier les riches. Moi ça ne me fait pas peur. »

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10 Commentaires

  1. etienne
  2. etienne

    Excellent Gérard Filoche (2015) : on est gou­ver­nés pré­ci­sé­ment par les cri­mi­nels qui nous volent tous les jours comme au coin du bois. 

    Il suffit de reprendre l’argent aux voleurs !

    À sa place, je rajou­te­rais cet indis­pen­sable com­plé­ment (radi­cal), sans lequel on ne com­prend rien et sans lequel on ne chan­ge­ra rien :
    1) c’est pré­ci­sé­ment le faux « suf­frage uni­ver­sel » (l’é­lec­tion-de-maîtres-par­mi-des-can­di­dats-qu’on-peut-aider) qui DONNE par­tout le pou­voir aux plus riches voleurs (pléo­nasme),
    et 2) jamais des « élus » n’y chan­ge­ront quoi que ce soit (à cause de leur irré­pres­sible conflit d’in­té­rêts dans le pro­ces­sus consti­tuant) : seuls les citoyens eux-mêmes sont capables d’é­crire (et de pro­té­ger) une consti­tu­tion digne de ce nom.

    3) Mais on ne naît pas citoyen, on le devient : en s’en­traî­nant quo­ti­dien­ne­ment à deve­nir consti­tuant, per­son­nel­le­ment, courageusement.

    Fil fb cor­res­pon­dant à ce commentaire :
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  3. nanou
  4. nanou

    Nous sommes inca­pable de nom­mer le mal qui nous ronge il est d’ordre pathologique.Nous sommes gou­ver­nées par des psy­cho­pathes, des per­vers narcissiques.
    L’en­quête de mora­li­té, le casier judi­ciaire tout cela est bien gentil,mais je pré­fère de loin une ana­lyse psy­chia­trique faite par des spé­cia­listes de la san­té mental.

    Réponse
  5. Ronald

    Bon­jour Etienne,
    Deux remarques complémentaires :

    1) Sur le notion d’austérité

    « Aus­té­ri­té » est l’un de ces mots à la signi­fi­ca­tion floue dont l’usage même rend dif­fi­cile la com­pré­hen­sion de la réa­li­té qu’il recouvre.
    De nom­breuses per­sonnes prônent l’austérité. Ce sont tout ceux qui ont une pré­oc­cu­pa­tion envi­ron­ne­men­tale. Ceux qui veulent pro­mou­voir le vélo sur la voi­ture, la culture locale plu­tôt que le trans­ports de pro­duits exo­tiques, le chauf­fage au bois plu­tôt qu’au pétrole ou au nucléaire n’est-ce pas là de l’austérité ? Le prin­cipe même de « décrois­sance » n’est-il pas une aus­té­ri­té orga­ni­sée ? Qu’on appelle cela « fru­ga­li­té » ou « consom­ma­tion res­pon­sable » plu­tôt qu’austérité ne change pas la réa­li­té : pour cer­tains, il faut vivre plus chi­che­ment. Pour­tant, ici, point de cri­tique, on ne dira pas que ce sont des « pour­ris ». Le rai­son­ne­ment en gros est que les res­sources natu­relles étant limi­tées et la pla­nète ne pou­vant absor­ber indé­fi­ni­ment la pol­lu­tion, il faut res­treindre sa propre consom­ma­tion pour que les géné­ra­tions ulté­rieures puissent en pro­fi­ter. Et en ce sens, l’ « aus­té­ri­té » ne me semble pas un mal.
    Mais quelle dif­fé­rence alors avec les « pour­ris » ? Qu’ils l’imposent aux autres mais pas à eux-même ? Mmmh … Oui, c’est déjà une dif­fé­rence … Mais sur­tout, l’écologiste pra­tique une aus­té­ri­té « maté­rielle », ou « réelle ». Alors que l’austérité van­tée par les diri­geants gou­ver­ne­men­taux signi­fie une aus­té­ri­té « moné­taire ». Il n’est pas deman­dé de res­treindre sa consom­ma­tion. Sim­ple­ment, on res­treint la mon­naie en cir­cu­la­tion. Et seul ceux qui dis­posent encore de signes moné­taires peuvent encore consom­mer, sans que le moindre effort leur soit demandé.
    On voit ici com­ment la fis­ca­li­té éco­lo­gique peut s’inscrire ici : en impo­sant plus ou en sub­si­diant moins les objets de consom­ma­tion pol­luants, on réduit encore la masse moné­taire cir­cu­lante d’une manière faci­le­ment accep­tée par la popu­la­tions. Car « c’est-pour-la-planète ».
    Le plus inté­res­sant – alors que pour ma part je n’ai jamais vu faire ce rap­pro­che­ment – est que du point de vue envi­ron­ne­men­tal, les deux « aus­té­ri­tés » peuvent se rejoindre. Si les gens ont moins de mon­naie, ils consomment moins. S’ils consomment moins, ils pol­luent moins, et ils épuisent moins les res­sources natu­relles. Si les prix de l’essence à la pompe sont actuel­le­ment moindres qu’ils n’ont été il y a quelques années, c’est exac­te­ment par ce méca­nisme. C’est grâce à l’austérité moné­taire. Cela per­met à ceux qui dis­posent d’un accès facile à la mon­naie de pro­fi­ter des res­sources de manière plus durable et à moindre coût.
    L’austérité moné­taire, c’est de l’écologisme dans une socié­té capi­ta­liste oligarchique.

    2) Sur le règle­ment de la dette.

    L’échange entre Filoche et Von­del dans la video est un argu­ment que l’on entend sou­vent : si la fraude fis­cale est de 80 mil­liards par ans, il suf­fit d’engager 2000 ins­pec­teurs de impôts, qui coû­te­ront 3 mil­liards par an, pour les récu­pé­rer. Le pro­blème du défi­cit bud­gé­taire sera réglé.
    Moi, le rai­son­ne­ment me parle. Cela me paraît une manière rai­son­nable d’éponger la dette. Pour­quoi n’est-ce pas fait ? Je n’ai jamais vu quelqu’un essayer de réfu­ter l’argument. J’aimerais bien lire un ouvrage qui s’est pen­ché sur le pro­blème. Parce que des pour­suites, il y en a (Cahu­zac, Das­sault). A mon avis, le pro­blème est que ces 80 mil­liards ne seront pas récu­pé­rés avec cer­ti­tude. Ils sont sans doute dans une zone grise entre la fraude et l’ « opti­mi­sa­tion fis­cale ». Si après des années de tra­vail et d’attente de pro­cès, c’est pour entendre le juge dire que fina­le­ment, il n’y a pas matière à sanc­tion­ner, ou qu’il y a pres­crip­tion, c’est vrai que ce n’est peut-être pas un méthode judi­cieuse pour régler la dette.

    L’idée de répu­dier la dette m’avait autre­fois séduit. J’en suis reve­nu avec la lec­ture du livre de JB Ber­sac. Je suis d’accord avec lui que le défaut de paie­ment crée­rait le chaos, et qu’il fau­drait fina­le­ment mal­gré tout créer de la mon­naie pour ren­flouer les épar­gnants rui­nés par la faillite des banques :

    « Par­mi toutes les alter­na­tives pro­po­sées pour régler la ques­tion du finan­ce­ment de l’État, le défaut sur la dette publique, même par­tiel, est l’une des plus mau­vaises. Je la fais figu­rer dans cette liste parce qu’elle est fré­quem­ment pro­po­sée et qu’il est impor­tant de com­prendre ses étroites limites, si nous vou­lons ne pas être leur­rés et lâcher la proie pour son ombre dans le com­bat actuel sur les pro­blèmes moné­taires. Elle consiste à dési­gner un cer­tain nombre de titres de dette publique, le plus sou­vent la tota­li­té, et à déci­der dans quelle mesure ne seront pas payées les sommes pro­mises. Déjà désta­bi­li­sante du temps de la mon­naie-or, cette méthode l’est encore plus aujourd’hui alors que la dette publique et les devises sont deve­nues les deux faces d’une même enti­té, deux sub­sti­tuts extrê­me­ment iden­tiques l’un à l’autre. Effa­cer en une nuit du bilan des fra­giles banques une por­tion sub­stan­tielle de leurs actifs les plus sûrs amè­ne­rait à devoir les reca­pi­ta­li­ser aus­si­tôt, reca­pi­ta­li­sa­tion qui échoi­rait à l’État comme à chaque fois. Pire encore, le défaut ne traite nul­le­ment la racine du mal, seule­ment son symp­tôme : ce n’est pas parce qu’il y a défaut de paie­ment que tout le monde retrouve, ou trouve enfin, le mys­té­rieux sens par­fait du mar­ché qui par­vien­drait à nous faire cal­cu­ler la valeur des choses à la per­fec­tion et ain­si à évi­ter les crises. Une fois le défaut accom­pli, les comptes recom­men­ce­raient à dévier de la réa­li­té tout aus­si sûre­ment que par le pas­sé. Et cycli­que­ment, nous nous entre-déchi­rions pour savoir qui a mal cal­cu­lé et lais­sé les finances dégé­né­rer en Pon­zi, donc à qui revient l’impératif de faire défaut. L’État pres­su­re­rait à ce titre plus ou moins l’économie, puis ferait lui-même défaut, plus ou moins vite en fonc­tion de ce qu’il a accep­té de ne pas lui infli­ger. À titre illus­tra­tif, il est frap­pant de consta­ter que la dif­fé­rence d’endettement entre la France est l’Italie n’est qu’un simple trans­fert de la néces­si­té actuelle du Pon­zi depuis les entre­prises vers l’État, avec même une légère amé­lio­ra­tion du niveau d’endettement glo­bal en faveur de l’Italie. Au mieux, le défaut per­met de cap­ter plus de mon­naie qu’il n’en est néces­saire de réin­jec­ter par reca­pi­ta­li­sa­tion, c’est-à-dire qu’il est une taxe alam­bi­quée sur la finance et la rente. » (Jean-Bap­tiste BERSAC, Devises, l’irrésistible émer­gence de la mon­naie, pp 326–7)

    Je le suis et j’a­bou­tis à la même conclu­sion que lui : il vaut mieux que l’État récu­père la capa­ci­té d’émettre la mon­naie et fasse de la créa­tion moné­taire pure. Cela amè­ne­rait une déva­lua­tion éta­lée dans le temps et une réduc­tion pro­gres­sive de la dette d’une manière beau­coup plus sereine.

    Il y a cepen­dant d’autre pas­sages ou je suis encore réti­cent à le suivre, par exemple quand il consi­dère dans une sorte de char­ta­lisme radi­cal que la dette publique est de la créa­tion de devise sous un autre nom, avec seule­ment l’ajout de deux mesures annexes :
    – on offre un petit pour­cen­tage aux financiers.
    – on intro­duit par le mot de « dette » le sen­ti­ment moral dans le public qu’il doit payer l’impôt et se restreindre.
    C’est raide, mais intéressant :

    « En fait, la dette publique est si indis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment du sys­tème moné­taire ain­si conçu, qu’elle est un sub­sti­tut par­fait à la devise de la banque cen­trale, sauf que la dette publique rap­porte des inté­rêts à ses déten­teurs, contrai­re­ment aux simples devises. Cette équi­va­lence est
    à la fois niée par la vul­gate libé­rale et très connue des ban­quiers cen­traux. Voi­ci une confir­ma­tion par les experts de la Banque des Règle­ments Internationaux :
    ‘Le papier à court-terme du gou­ver­ne­ment joue qua­si­ment le même rôle : il est géné­ra­le­ment liquide, éli­gible comme col­la­té­ral pour les opé­ra­tions de la banque cen­trale, sujet à très peu de risque de mar­ché et a une pro­por­tion zéro de capi­tal régle­men­taire. Cela en fait un sub­sti­tut extrê­me­ment proche aux réserves ban­caires en terme de ser­vices de liqui­di­té. La même chose vaut pour le papier à court-terme de la banque cen­trale. En fait, dans la mesure où le papier à court-terme paie des inté­rêts aux taux du mar­ché, il peut faci­le­ment domi­ner les réserves ban­caires, tout bien considéré.’
    Aller jusqu’à affir­mer que la dette publique cen­trale n’est que le dégui­se­ment de la devise en dette, c’est aller encore plus loin que ne sont prêts à le faire ces experts de la BRI, mais c’est pour­tant ce qui se dégage de plus en plus à mesure que nous expli­quons le sys­tème moné­taire. Ce méca­nisme tor­du de dette publique ne pré­sente aucun pro­blème de finan­ce­ment, ni même de prix. Cepen­dant, il pré­sente un pro­blème dis­tri­bu­tif, c’est à dire concer­nant non pas la pré­sence ou l’absence de devises, mais à qui elle va. Un des effets de ce méca­nisme est d’imposer sur chaque dépense de l’État une rede­vance finan­cière : l’État n’a le droit d’émettre sa propre devise qu’en payant une com­mis­sion aux finan­ciers. Sans la moindre contre­par­tie autre pour la dette publique que de mimer
    le fonc­tion­ne­ment de la dette d’un simple ménage. Même si ce der­nier ne pour­ra jamais, vrai­ment jamais, emprun­ter à 10 ans à seule­ment 0,77 % d’intérêt alors qu’il est endet­té à plus de deux fois la pro­duc­tion natio­nale. Disons que lâcher le mot « dette » dans le débat public per­met de faire appel à des notions net­te­ment plus coer­ci­tives dans l’esprit des masses que le mot « argent » ou « devise » lorsqu’il s’agit de gérer le bud­get de l’État. Tou­te­fois, même l’effet sur la dis­tri­bu­tion des dépenses de l’État est très limi­té. Les finan­ciers se font une concur­rence trop féroce pour que les inté­rêts ver­sés par le tré­sor public soient très supé­rieurs aux inté­rêts ver­sés à la banque cen­trale. Seul l’effet psy­cho­lo­gique que la tech­nique de la dette publique sug­gère si for­te­ment est vrai­ment gênant : Ce serait les finan­ciers qui finan­ce­raient l’État en sa propre devise et non l’État émet­teur de sa devise qui finan­ce­rait tout le monde dont les finan­ciers. Avec cet effet psy­cho­lo­gique, l’État est conduit à choi­sir de favo­ri­ser tou­jours davan­tage les finan­ciers, de peur de perdre leur « finan­ce­ment », et à ration­ner tou­jours plus le reste de l’économie, de peur de « trop » s’endetter. » (op. cit. , pp 52–4)

    Réponse
    • joe

      Inté­res­sant le point sur l’é­co­lo­gie. Il fau­drait se méfier des impôts pour sau­ver la pla­nète, ce serait en fait plu­tôt des impôts pour sau­ver les voyages aux Sey­chelles des plus riches.

      Pour la dette publique je donne ma vision mais je ne suis pas un expert, loin de là.
      Je m’ap­puie sur le texte de Marc Lavoie « approche cri­tique ami­cale du char­ta­lisme ». Si on était dans de la créa­tion moné­taire pure, on aurait lors d’un défi­cit à l’ac­tif des banques com­mer­ciales une aug­men­ta­tion des réserves, et au pas­sif une aug­men­ta­tion des dépôts des ménages.

      Dans le sys­tème actuel on a une aug­men­ta­tion des bons du tré­sor à l’ac­tif des banques com­mer­ciales lors des défi­cits. Ces bons du tré­sor pou­vant être échan­gés contre des réserves auprès de la banque cen­trale en cas de besoin, on est dans un sys­tème proche de la créa­tion moné­taire pure.

      Réponse
  6. ève

    L’aus­té­ri­té est un mot dont on se sert pour faire com­prendre à ceux qui n’ont pas beau­coup qu’on va encore en enle­ver un peu !
    Mais que peut-on reti­rer de plus à qqu’un qui n’a déjà rien ?
    Aus­tère avait autre­fois une conno­ta­tion de rigueur reli­gieuse qui cor­res­pon­dait pour les enfants nou­vel­le­ment orphe­lins à un pla­ce­ment dans un éta­blis­se­ment de cet aca­bit ! La gran­deur , les murs , les odeurs , l’en­vi­ron­ne­ment et la hié­rar­chie don­nait les fris­sons à mar­quer qqu’un pour long­temps , si ce n’est toute sa vie !
    L’aus­té­ri­té créée par les riches est une façon de t’en­le­ver le soleil dont on a besoin pour être épanoui !
    En qques mots , leur guerre moné­taire dont nous sommes absents nous condamne à la subir en spec­ta­teurs sans pou­voir intervenir !
    Si l’argent est le pro­blème , chan­ger l’argent et notre manière de consom­mer ! Les lais­ser s’é­tri­per gaiement .…

    Réponse
  7. Benoit

    Dans la haute anti­qui­té ce sont deux ensembles prin­ci­paux de pra­tiques qui sont men­tion­nés comme impli­quant le tirage au sort. D’un côté des pra­tiques divi­na­toires et de l’autre le par­tage des biens notam­ment des héri­tages et des lots de terres gagnées dans les conquêtes. D’ailleurs comme Dumont l’a mon­tré le terme grec de kle­ros désigne le sort mais aus­si le lot ou l’a­pa­nage dans le cadre de règle­ments suc­ces­so­raux. Et cette éty­mo­lo­gie se retrouve notam­ment dans le terme assez tar­dif de lote­rie ou dans l’an­glais « selec­tion by lot » : sélec­tion aléa­toire. Dans cer­tains cas c’est à par­tir de ces deux ensembles de pra­tique que le tirage au sort s’est éten­due par conta­gion au choix des diri­geants poli­tiques. Pra­ti­que­ment il y avait deux manières de tirer au sort. La pre­mière consis­tait à ins­crire sur des tablettes appe­lé à rome « Sortes », des noms, des signes, des mots. Lit­té­ra­le­ment on tirait les sorts en extra­yant ses tablettes à l’a­veugle d’un réci­pient et l’é­ty­mo­lo­gie du mot sort vient de là. On pou­vait éga­le­ment à la place des tablettes employés des fèves la deuxième manière était de recou­rir aux dés ou aux osse­lets. Là encore l’é­ty­mo­lo­gie l’at­teste : l’a­léa en latin est un jeu de dés. Pen­sez à la célèbre phrase de césar pas­sant le Rubi­con « les dés sont jetés (alea jac­ta est) ». Il tirait au sort. Le hasard vient de l’a­rabe « al-zahr  » ce qui était un jeu de dés. La chance en ita­lien « caso » vient du latin « caden­cia », la façon dont tom­baient les dés. Sous l’une ou l’autre de ces formes on a des témoi­gnages de tirage au sort poli­tique dans la haute anti­qui­té grecque dans l’Iliade et l’o­dys­sée par exemple. Mais il faut noter que jus­qu’à l’in­ven­tion de tech­niques spé­ci­fi­que­ment poli­tique pour tirer au sort c’est géné­ra­le­ment par les « sortes » plu­tôt que par les dés que la méthode aléa­toire a été uti­li­sée en politique. 

    C’est cepen­dant à l’âge clas­sique et tout par­ti­cu­liè­re­ment à Athènes que le tirage au sort des charges publiques va deve­nir sys­té­ma­tique et que son usage poli­tique va s’é­man­ci­per radi­ca­le­ment de ses signi­fi­ca­tions reli­gieuses ou sur­na­tu­relles. Il y a de ce point de vue la rup­ture plu­tôt que conti­nui­té. Le recours à la sélec­tion aléa­toire se rou­ti­nise alors. Et pour le per­mettre, les grecs inventent un ins­tru­ment spé­ci­fique (dont il a été fait men­tion un ins­tant par Pierre Rosan­val­lon) uti­li­sé en poli­tique : le kle­ro­te­rion, lit­té­ra­le­ment une machine à tirer au sort. C’é­tait une stèle de marbre de la hau­teur d’un homme avec cinq colonnes munies de rai­nures dans lequel on pou­vait insé­rer les tablettes sur les­quelles étaient ins­crits les noms a tirer au sort. Le tirage au sort a été lar­ge­ment étu­dié, y com­pris dans ses murs je crois, et lar­ge­ment pré­sen­té. C’est pour ça que je me conten­te­rai de le décrire briè­ve­ment. Au 5e et au 4e siècle av JC, le sys­tème athé­nien repo­sait sur trois piliers d’une part l’as­sem­blée géné­rale du peuple, « l’ec­cle­sia » : 6 à 1215 mille per­sonnes réunies plu­sieurs dizaines de fois par an sur 30 à 40 mille citoyens libres. L’é­lec­tion : 10% des magis­trats étaient élus par tirage au sort mais c’é­taient les magis­tra­tures les plus impor­tantes et notam­ment les magis­tra­tures poli­ti­co-mili­taires. Et le troi­sième pilier c’é­tait le tirage au sort. Et celui-ci inter­ve­nait dans quatre dimen­sions au moins. D’une part c’est par tirage au sort que l’on sélec­tion­nait 90% des magis­tra­tures. Deuxiè­me­ment c’est par tirage au sort que l’ on sélec­tion­nait les membres du conseil, « la bou­lé », « les 500 » : une espèce d’ap­proxi­ma­tion du par­le­ment actuel. Troi­siè­me­ment, la sélec­tion des jurés popu­laires (qui étaient géné­ra­li­sés à Athènes) était faite à tra­vers la sélec­tion aléa­toire. Et enfin le tirage au sort était uti­li­sé pour des choses plus secon­daires comme de choi­sir le pré­sident de séance, de répar­tir les rôles au sein des organes col­lé­giaux, de pré­ci­ser la rota­tion des res­pon­sa­bi­li­tés à l’in­té­rieur des conseils. 

    Le tirage au sort ne pre­nait son sens que parce qu’il était cou­plé à une rota­tion rapide des tâches et à l’in­ter­dic­tion du cumul des man­dats (on ne pou­vait par exemple pas faire par­tie du conseil plus de deux fois dans sa vie) et éga­le­ment à la col­lé­gia­li­té de toutes les magis­tra­tures. Comme l’a bien expli­qué Jean-Pierre Ver­nant on avait avec la cité un pou­voir qui n’é­tait plus concen­tré en un per­son­nage unique au som­met de l’or­ga­ni­sa­tion sociale mais qui se trou­vait en son centre vide, sans « mesone ». Et sui­vant un cycle réglé, la sou­ve­rai­ne­té pas­sait d’un groupe à l’autre, d’un indi­vi­du à l’autre de telle sorte que com­man­der et obéir au lieu de s’op­po­ser comme deux abso­lus deve­naient deux termes insé­pa­rables d’un même rap­port réver­sible. L’é­ga­li­té est éga­le­ment affir­mée dans le rap­port entre les citoyens et leurs gou­ver­nants. Ceux-ci sont consi­dé­rés comme au ser­vice des gou­ver­nés et non pas leurs maîtres. Et du coup le fait de les dési­gner par tirage au sort peut sem­bler plus logique. Le détour par la Grèce est salu­taire car comme le dit l’his­to­rien Fin­ley « il faut pour com­prendre ce sys­tème poli­tique aller au delà de l’é­qua­tion démo­cra­tie = élec­tion » qui nous semble à nous modernes aus­si évi­dente. On com­prend mieux pour­quoi l’âge d’or de la cité athé­nienne et de la Grèce a cor­res­pon­du avec un épa­nouis­se­ment maxi­mal du tirage au sort en poli­tique. Une ver­tu épis­té­mo­lo­gique du tirage au sort est bien résu­mée par Cléon, l’un des déma­gogues du 5e siècle, dans des pro­pos rap­por­tés par Thu­cy­dide. Je cite : « Allons-nous oublier que l’on tire meilleur par­ti d’une igno­rance asso­ciée à une sage pon­dé­ra­tion, que d’une habi­le­té jointe à un carac­tère capri­cieux. Et qu’en géné­ral les cités sont mieux gou­ver­nées par les gens ordi­naires que par les hommes d’es­prit plus sub­tile. Ces der­niers veulent paraître plus intel­li­gents que les lois. Les gens ordi­naires au contraire ne pré­tendent pas avoir plus de dis­cer­ne­ment que les lois, moins habiles à cri­ti­quer l’ar­gu­men­ta­tion de l’o­ra­teur élo­quent. Ils se laissent gui­der quand ils jugent des affaires par le sens com­mun et non par l’es­prit de com­pé­ti­tion. C’est ain­si que leur poli­tique a géné­ra­le­ment des effets heureux. » 

    L’une des meilleure expli­ca­tion en a été four­nie par Guic­ciar­di­ni à l’é­poque de Machia­vel lors­qu’il a recons­truit les débats du grand conseil flo­ren­tin dans les années 1490. Une extra­or­di­naire tirade du porte parole du par­ti popu­laire défen­dant le recours au tirage au sort la résume par­fai­te­ment. Je cite : « il convient que tous les citoyens par­ti­cipent aux hon­neurs et aux béné­fices que peut pro­cu­rer cette répu­blique. S’ils n’é­taient pas répar­ties de façon uni­ver­selle ce serait comme si une par­tie de la cité domi­nait sans par­tage que l’autre était réduite en escla­vage. Les tenants de l’é­lec­tion affirment que celle-ci sélec­tionne pour les offices les per­sonnes les plus choi­sis car il semble que ceux en faveur des­quels se tourne le juge­ment d’un plus grand nombre aient davan­tage de mérites. Le pro­blème naît sim­ple­ment du fait qu’il y à une sorte d’hommes qui ont été favo­ri­sés au jeu de dés de la vie, qui ont raflé toute la mise et qui pensent que l’é­tat leur appar­tient, parce qu’ils sont plus riches, qu’ils sont consi­dé­rés comme plus nobles ou qu’ils ont héri­té de la répu­ta­tion de leur père et de leurs aïeux. Et nous qui avons été défa­vo­ri­sé au jeu de dés de la vie nous ne méri­te­rions pas ces digni­tés. Pour­tant nous sommes citoyens et membres du conseil comme eux et le fait d’a­voir plus de bien, plus de parents renom­més et d’a­voir une meilleure for­tune dans la vie ne fait pas qu’ils soient plus citoyens que nous ; quant à la ques­tion de savoir qui est le plus apte à gou­ver­ner, nous avons autant d’es­prit et de sen­ti­ment qu’eux, nous avons une langue tout comme eux et si nous man­quons peut-être par rap­port à eux de désir et de pas­sion, ce sont là des fac­teurs qui cor­rompent le jugement. »

    Texte de Guic­ciar­di­ni à lire ici https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2009–4‑page-85.htm

    Yves Sin­to­mer est direc­teur-adjoint du dépar­te­ment de science poli­tique de l’université de Paris 8, cher­cheur au CRESSPA (CNRS) et cher­cheur asso­cié à l’Institut de socio­lo­gie de l’université de Neu­châ­tel. Extrait de « Tirage au sort et poli­tique : de l’au­to­gou­ver­ne­ment répu­bli­cain à la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive » http://www.college-de-france.fr/site/pierre-rosanvallon/seminar-2012–02-15–10h00.htm

    Réponse
  8. BA

    A pro­pos de la guerre des classes :

    26 novembre 2006 :

    War­ren Buf­fett, troi­sième for­tune mon­diale, déclare au jour­nal New-York Times :

    « There’s class war­fare, all right, Mr. Buf­fett said, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning. »

    Tra­duc­tion :

    « La guerre des classes existe, c’est d’ac­cord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. »

    http://​www​.nytimes​.com/​2​0​0​6​/​1​1​/​2​6​/​b​u​s​i​n​e​s​s​/​y​o​u​r​m​o​n​e​y​/​2​6​e​v​e​r​y​.​h​tml

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