Formidable Frédéric LORDON, avec un nouveau livre et sur France Inter

17/04/2014 | 12 commentaires

Fré­dé­ric était l’in­vi­té pas­sion­nant de France Inter ce matin (jeu­di 17 avril 2014) :


L’é­co­no­miste Fré­dé­ric Lor­don : « Il faut sor­tir… par fran­cein­ter

Sur la vidéo, il manque le début de l’entretien.

Par ailleurs, on voit que Fré­dé­ric est par­ti­cu­liè­re­ment sombre et sérieux. C’est frap­pant. Je ne l’ai jamais vu comme ça.

à pro­pos de son der­nier livre, de plus en plus radi­cal-démo­cra­tique, donc ins­ti­tu­tion­nel, donc impor­tant :

« La malfaçon.
Mon­naie euro­péenne et sou­ve­rai­ne­té démocratique. »

Pré­sen­ta­tion de l’éditeur : 

Un livre qui, dans la pers­pec­tive des élec­tions euro­péennes, sera au cœur du débat.

L’européisme est deve­nu le pire enne­mi de l’Europe. Ne vou­lant plus que « l’Europe » intran­si­ti­ve­ment, c’est-à-dire sans le moindre égard pour ses conte­nus concrets, prêt s’il le faut à mar­ty­ri­ser des peuples entiers, en Grèce, au Por­tu­gal ou en Espagne, il est deve­nu une obs­ti­na­tion aveugle auquel il est temps de mettre un coup d’arrêt.

Au-delà de ses pires désastres éco­no­miques, sa tare majeure, et congé­ni­tale, est poli­tique : le déni abso­lu de toute expres­sion des sou­ve­rai­ne­tés populaires.

Cer­tains, à gauche, conti­nuent cepen­dant de croire qu’on pour­ra chan­ger l’euro aus­té­ri­taire en un euro social.

Mais, la crise pré­sente l’a assez démon­tré, une mon­naie unique aimable sup­pose d’être par­ache­vée par une union poli­tique authen­tique… que l’européisme pré­sup­pose sur le mode de la pure péti­tion de prin­cipe sans jamais vou­loir en ana­ly­ser les exi­geantes (et impro­bables) condi­tions de possibilité.

Aus­si bien l’urgence éco­no­mique et sociale que la dis­po­ni­bi­li­té immé­diate des ins­ti­tu­tions maté­rielles et sym­bo­liques de la sou­ve­rai­ne­té com­mandent alors de réexa­mi­ner de près l’option des mon­naies natio­nales.

Sous deux codi­cilles cependant :

1) recons­truire les concepts de sou­ve­rai­ne­té et de nation d’une manière qui les rendent irré­cu­pé­rables par l’extrême-droite ;

2) réaf­fir­mer que défaire la mon­naie euro­péenne, de toute façon aus­si mor­ti­fère que non-viable, n’exclut nul­le­ment de conti­nuer à œuvrer pour l’approfondissement réso­lu de tous les autres liens entre les peuples euro­péens – et enfin de faire Europe autre­ment que par l’économie ! –, ni même de pen­ser à refaire un com­mun moné­taire euro­péen, sous la forme non plus d’une mon­naie unique mais d’une mon­naie commune.

Pour vous, j’ai tapé le plan détaillé du livre (que j’ai sous les lunettes), passionnant :

PLAN :

Avant pro­pos : de quoi s’agit-il ?

PARTIE 1 : IMPASSES DE L’EUROPE

Cha­pitre 1 – Téra­to­lo­gie politique
(La sous­trac­tion euro­péenne de la souveraineté)
• la finan­cia­ri­sa­tion, une révo­lu­tion poli­tique silencieuse
• la finance, tiers intrus au contrat social
• Le modèle euro­péen des règles : entre contre­sens éco­no­mique et bar­ba­risme politique
• Anti-poli­tique européenne

Cha­pitre 2 – D’une impasse à l’autre
(TSCG et eurobonds)
• Le « solde struc­tu­rel » en plein arbitraire
• La fausse solu­tion des eurobonds
• Les euro­bonds (façon capi­taine Haddock)
• Les mar­chés, le tout, les parties
• Ne pas perdre la nor­ma­li­sa­tion des « par­te­naires » par les mar­chés — ou bien en faire des pro­tec­to­rats de poli­tique économique

Cha­pitre 3 – De la domi­na­tion allemande
(ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas)
• La « ger­ma­no­pho­bie », ou l’a­sile de l’a­veu­gle­ment européiste
• Le pou­voir révé­la­teur des crises extrêmes
• Frac­tures allemandes
• L’o­pi­nion alle­mande der­rière la Bundesbank
• Kra­mer contre Kramer
• À la lumière des controverses
• L’in­dé­pen­dance de la banque cen­trale : à géo­mé­trie variable
• L’Al­le­magne, « reluc­tant she­riff » de l’euro
• La pire des dominations
• Le débat sur l’Al­le­magne entre hémi­plé­gie et téta­nie intellectuelles

PARTIE 2 : EN SORTIR

Cha­pitre 4 – L’é­clai­reur grec
(Notre stra­té­gie du choc !)
• Némé­sis politique
• Sor­tie, mode d’emploi
• Désastres réels, désastres fantasmés
• « Contagion » ?
• Le par­ti des créan­ciers et celui des débiteurs
• Une occa­sion his­to­rique à ne pas lou­per : faire du défaut une arme politique
• Ingé­nie­rie du défaut — ou la créa­tion moné­taire sans brouette
• Sor­tir de l’eu­ro… et com­men­cer à sor­tir du capi­ta­lisme ? NOTRE stra­té­gie du choc !
• La mau­vaise éco­no­mie de l’  »oubli du peuple »
• La « paix » et « l’a­mi­tié entre les peuples » — disaient-ils

Cha­pitre 5 – La pos­si­bi­li­té du national
• Les amné­sies intéressées
• De l’in­con­sé­quence de la péti­tion de prin­cipe post-nationale
• L’Eu­rope ou les oli­gar­chies nationales ?
• Décons­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, repolitisation
• La fausse excuse des « solu­tions coopératives »
• Le « coopé­ra­tif » des effets d’entraînement
• Les taches aveugles de l’économicisme

Cha­pitre 6 – Excursus
(Un peuple euro­péen est-il possible ?
• Les impasses de l’i­dée cosmopolite-fédérative
• Enfor­ce­ment, impe­rium, État
• Peuple et affect commun
• Affects com­muns glo­baux, affects com­muns locaux (ou les don­nées de la via­bi­li­té d’un corps collectif)
• La pos­si­bi­li­té d’un « pas supplémentaire »
• Les condi­tions de pos­si­bi­li­té pas­sion­nelles d’une « loi de la majo­ri­té » européenne

Cha­pitre 7 – Pour une mon­naie commune
(sans l’Al­le­magne — ou bien avec, mais pas à la francfortoise)
• Entre mon­naie unique et SME réno­vé : le meilleur des deux mondes
• Déva­luer dans le calme, sou­la­ger la poli­tique monétaire
• Réin­ter­mé­dier le finan­ce­ment de l’économie
• Faire régres­ser les inter­dé­pen­dances finan­cières — « rena­tio­na­li­ser » le finan­ce­ment des défi­cits publics
• Pour une « poli­tique des balances courantes »
• Pour un nou­veau régime de règles
• La céci­té germanomane
• Ne plus avoir peur du « chaud »
• Une adresse européenne

ANNEXE
Ajus­te­ments de change internes et externes en mon­naie commune

• Ajus­te­ments de change internes
– Prin­cipe 1. Inter­dire les mou­ve­ments cher­chant les gains spé­cu­la­tifs de « réalignement »
– Prin­cipe 2. Lais­ser faire les mou­ve­ments cher­chant à évi­ter les pertes
• Poli­tique de change externe
– Fixer un objec­tif de change interne
– Conduire la poli­tique de change externe

Cha­pitre 8 – Ce que l’ex­trême droite ne nous pren­dra pas
• Sou­ve­rai­nisme de droite, sou­ve­rai­nisme de gauche
• Contre l’  »armée de réserve » des sans-papiers : la régularisation !
• Fau­cher la nation au FN — en fait : la récupérer
• Immi­gra­tion et chômage ?
• Le FN ou la « récon­ci­lia­tion natio­nale » sous l’é­gide du capital
• Récu­pé­ra­tions lepé­nistes et braie­ments médiatiques

APPENDICES – Gauche et droite
• His­toires de cadre. Avertissement

• Gauche de gauche, gauche de droite
– gauche/droite : une affaire de cadre
– L’é­ter­nel retour du refou­lé européen
– Espoirs et déses­poirs d’une cri­tique de gauche en période électorale
– Hol­lande, Oba­ma… Roosevelt
• Le balai comme la moindre des choses
– 1983, 2012 : d’un bas­cu­le­ment l’autre (de la « poli­tique de ter­rain » à la « poli­tique de service »)
– Les contre­sens de la poli­tique de l’offre
. Impasse de la « compétitivité »
. Impasse de la « flexibilité »
– De la panique à la red­di­tion sans condi­tion : la nou­velle alliance de classe du PS
– Les prises d’o­tages du capital
– Le PS, ou la droite complexée
– La révo­lu­tion des balais ?

Mon com­men­taire :

Il manque juste au der­nier livre de Fré­dé­ric, de mon point de vue, un der­nier cha­pitre, suite logique des pré­cé­dents, inti­tu­lé par exemple :

Cha­pitre 9 – De la qua­li­té du pro­ces­sus constituant 
(Des ver­tus du tirage au sort en poli­tique, ou com­ment des pro­fes­sion­nels de la poli­tique élus ne seront jamais capables d’ins­ti­tuer la démo­cra­tie qui ne peut être que la sou­ve­rai­ne­té du peuple)

🙂

J’ai trou­vé frap­pante la façon dont il a, ce matin, par­ti­cu­liè­re­ment bien mar­te­lé la défi­ni­tion chi­mi­que­ment pure de la sou­ve­rai­ne­té, et, coro­lai­re­ment, la mal­fai­sance fon­da­men­tale des ins­ti­tu­tions euro­péennes contre les peuples d’Eu­rope.

Il fau­drait recom­po­ser en un seul fichier les deux par­ties de l’en­tre­tien sur France Inter, et rédi­ger le ver­ba­tim de l’émission.

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12 Commentaires

  1. jean.dampierre

    Bon­jour,

    J’ai écou­té F Lor­don sur Fr Culture :

    où il a défen­du l’i­dée de retrou­ver notre sou­ve­rai­ne­té popu­laire et de quit­ter l’euro.

    C’est certes une pro­po­si­tion sédui­sante, mais qui ne me semble PAS pou­voir être adop­tée « à gauche ». On voit par exemple que JL Mélen­chon ne sou­tient pas une pareille orien­ta­tion. En effet, il a encore récem­ment décla­ré « La ques­tion n’est pas l’eu­ro, c’est com­ment on gère l’eu­ro » (voir son inter­view sur C poli­tique, Fr5 Dimanche 13 avril, 51ème minute). Et JLM n’est pas iso­lé à la gauche du PS (posi­tion iden­tique pour NPA, PCF, Ensemble…). Sans par­ler des Verts qu’il recherche comme alliés.

    Et JL Mélen­chon a sans doute rai­son : ce n’est pas élec­to­ra­le­ment payant à gauche : même dans la Grèce « mar­ty­ri­sée » Syri­sa (la gauche « mélen­cho­nienne » grecque) ne veut pas de la sor­tie de l’eu­ro. Sans doute parce que leurs clien­tèles élec­to­rales étant fai­ble­ment « ouvrier/employé » béné­fi­cient plu­tôt de l’eu­ro, du moins à court terme.

    Il ne reste donc que le FN (et DLR de Dupont Aignan) qui sou­tient fer­me­ment une telle position.

    C’est regret­table, mais pour l’emploi de nos enfants, il nous faut nous résoudre à voter pour des par­tis (le FN ou DLR) qui sont fran­che­ment à droite, et, pour le FN pas très appétissant.

    NB : j’a­jou­te­rai que je doute que le FN, pas plus que les autres par­tis, ne tienne ses pro­messes élec­to­rales. Mais en votant pour lui aux euro­péennes, on envoie un signal.

    Réponse
    • lisztfr

      Vous vou­lez quit­tez l’Euro(pe), vous n’au­rez plus la BCE et donc plus aucun moyens de sau­ver les pays de la dette, si ce n’est la répu­dia­tion, ce qui signi­fie la mort du sys­tème, – répu­dia­tion, faillite rené­go­cia­tion etc. 

      Sor­tir de l’Eu­rope comme seule pers­pec­tive et comme seule idée, sans une alter­na­tive éco­no­mique (vrai­sem­bla­ble­ment de type pla­ni­fiée), est une mau­vaise idée. Sor­tir de l’Eu­rope signi­fie la fin de l’é­co­no­mie de mar­ché, à court terme… êtes vous prêts ? moi je crois que per­sonne n’est prêt.

      Réponse
  2. etienne

    Benoît a iso­lé une vraie perle dans l’en­tre­tien ci-des­sus. Mer­ci à lui.

    Fré­dé­ric Lordon :
    La sou­ve­rai­ne­té c’est la démocratie,
    annu­lée par l’U­nion Euro­péenne

    Réponse
  3. etienne

    Je vire ma cuti
    Par Ber­nard Maris
    (sur le blog, sou­vent pas­sion­nant, de Gilles Raveaud)

    J’ai voté oui à Maas­tricht, oui au trai­té Consti­tu­tion­nel. Aujourd’hui je pense qu’il faut quit­ter la zone euro.

    Il n’est jamais trop tard (même s’il est bien tard) pour recon­naître qu’on s’est trom­pé. J’ai cru, pauvre nigaud, qu’une mon­naie unique nous met­trait la voie d’une Europe fédérale.

    (Pour­quoi une Europe fédé­rale et non la « France éter­nelle », d’ailleurs ? Parce qu’une Europe unie me sem­blait plus civi­li­sée que le reste du monde et mieux à même de contrer ces cré­tins d’Amerloques, ces brutes de Russes, cette affreuse dic­ta­ture chi­noise et le reste du monde. Bien.)

    Donc mon­naie unique, pou­voir réga­lien de battre mon­naie supra­na­tio­nal, tout ça condui­sait à un État fédéral.

    Idiot.

    Les États conser­vaient l’autonomie fis­cale, il n’y avait pas de bud­get fédé­ral. Dès lors au lien de s’unir, à cause de la mon­naie unique, les États allaient se lan­cer dans une concur­rence fis­cale et bud­gé­taire : ils allaient orga­ni­ser leur bud­get à leur manière, sous le para­pluie de l’euro. Les Grecs par exemple emprun­taient en Euro, mais rem­bour­saient en « éco­no­mie grecque », c’est-à-dire en féta et fro­mage de chèvre. Les Alle­mands emprun­taient en euros, et rem­bour­saient en Porsche et Mer­cé­dès, les Fran­çais en sacs Vuit­ton, etc. etc.

    De sorte que les emprunts en mon­naie unique, n’empêchaient pas la sépa­ra­bi­li­té des dettes : une dette grecque vaut du fro­mage, une dette alle­mande des machines outils et de la tech­nique de pointe. Cha­cun son truc.

    Plus l’euro était fort, plus les Alle­mands étaient contents, car ils vendent des machines dont per­sonne ne peut se pas­ser : ils les ven­daient donc de plus en plus cher, inves­tis­saient dans des machines de plus en plus per­for­mantes et un ser­vice après vente impec, tan­dis que les grecs ne par­ve­naient plus à vendre leur fro­mage ; à tel point que l’industrie agroa­li­men­taire alle­mande finit par récu­pé­rer la fabri­ca­tion de fro­mage grec (authen­tique).

    Quel inté­rêt ont les Grecs à res­ter dans la zone euro ? Aucun. Ils fini­ront d’ailleurs par être fou­tus dehors par « les mar­chés » (les prê­teurs en euros qui, comme tous les prê­teurs, pré­fèrent prê­ter aux riches qu’aux pauvres).

    Les fran­çais ont éga­le­ment payé affreu­se­ment la poli­tique de l’euro fort. Pour­quoi une poli­tique de l’euro fort ? Parce que l’industrie alle­mande est heu­reuse avec un euro fort, et parce que les ren­tiers du monde entier sont heu­reux avec un euro fort. Quand tu prêtes, tu sou­haites que ton capi­tal garde de la valeur. Plus l’euro monte, plus ton capi­tal prend de la valeur, plus tu es content. Une mon­naie forte est faite pour les prê­teurs (les ren­tiers), une mon­naie faible pour les emprun­teurs (les ménages, les entre­prises si elle sont situées en bas de l’échelle de pro­duc­tion, si leurs pro­duits sont en concurrence).

    L’euro fort a détruit l’industrie fran­çaise. D’autres fac­teurs ont aidé : la nul­li­té des patrons fran­çais, l’insuffisance de la recherche, le trans­fert mas­sif des « intel­li­gences » (sic) vers la finance au détri­ment de l’industrie. Soit on reste dans l’euro, et on accepte qu’il n’y ait plus aucune indus­trie en France, qu’il ne reste que du tou­risme et un peu d’industrie infor­ma­tique liée aux média, mais ni avions, ni indus­trie phar­ma­ceu­tique, ni bio­tech­no­lo­gies, ni voi­tures évi­dem­ment, ni rien, soit ont sort de l’euro et on sauve ce qui peut être sauvé.

    Pour­quoi fau­drait-il sau­ver l’industrie, ducon ? Parce que la recherche appli­quée peut boos­ter la recherche fon­da­men­tale : il y a une syner­gie entre les deux. Si l’on veut une recherche de qua­li­té, il faut un mini­mum d’industrie (cela dit, on peut se foutre com­plè­te­ment de la recherche et dire « vive les Amish », ce que je com­prends). Si l’on veut une « tran­si­tion éner­gé­tique », il faut un mini­mum d’industrie.

    Mais si on sort de l’euro, tout se casse la gueule, non ?

    Et non… (À Suivre)

    Ber­nard Maris


    Le sophisme de Benoit Apparu
    Par Ber­nard Maris

    (tou­jours sur le blog de Gilles Raveaud)

    Faut-il sor­tir de l’euro ? Oui.

    Est-ce pos­sible ? C’est une autre paire de manches.

    Com­ment vivait la France avant l’euro ? Sa mon­naie fluc­tuait au gré des déva­lua­tions par rap­port au dol­lar déci­dées par les gou­ver­ne­ment en fonc­tion des « attaques » contre le Franc (autre­ment dit des ventes mas­sives de francs par les rési­dents ou les étran­gers, autre­ment dit des sor­ties mas­sives de capi­taux). En ce temps-là les mar­chés de capi­taux étaient plus faciles à contrô­ler. D’abord il n’y avait pas de capi­taux « off-shore », flot­tants entre les États. Ensuite le volume de l’épargne cher­chant à se pla­cer ici ou là était beau­coup plus faible ; mal­gré tout le capi­tal cir­cu­lait, et les États contraient cette cir­cu­la­tion par le contrôle des changes ou la déva­lua­tion. Arri­vant au pou­voir, de Gaulle déva­lue de 20%. L’économie repart à tour de bras.

    Les temps ont chan­gé. Les mar­chés de capi­taux « off shore », inter­na­tio­naux, brassent des sommes consi­dé­rables. En zone euro, les mar­chés ne peuvent plus atta­quer direc­te­ment les mon­naies (le franc à dis­pa­ru) mais les contre­par­ties de l’euro, les sup­ports de l’euro. Il y a en trois : l’or (négli­geable), les créances sur les éco­no­mies (la dette Suez, la dette Renault, etc.) et sur­tout les dettes publiques, les dettes sur les Tré­sors publics. Tout se passe exac­te­ment comme avant, sauf que les États ne peuvent plus répli­quer en jouant sur la valeur de leur monnaie.

    Avant d’envisager de sor­tir de l’euro, il faut réfu­ter le sophisme de Benoit Appa­ru. Sur une chaine de télé il dit : « La dette fran­çaise est de 2 000 mil­liards (dont 1 300 déte­nue par des étran­gers). Sor­tir de l’euro déva­lue l’eurofranc (la nou­velle mon­naie) de 25%. Auto­ma­ti­que­ment on doit 400 mil­liards de plus. Autre­ment dit un bud­get annuel de l’État. Donc on peut pas sor­tir, cqfd. »

    Sauf que c’est faux. La dette, le jour où l’on sort de l’euro, n’est plus libel­lée en euros, mais en euro­francs. Donc on doit illi­co 2 000 mil­liards d’eurofrancs. Et on rem­bourse en euro­francs émis par la Banque de France. Benoit Appa­ru rai­sonne comme si on chan­geait de mon­naie sans sor­tir de la zone euro. Sophisme.

    Le 15 août 1971, Nixon a abo­li la conver­ti­bi­li­té du dol­lar, pour­tant garan­ti urbi et orbi 35 dol­lars l’once d’or. L’or s’est mis à flam­ber, et la Fed à émettre des dol­lars. À un jour­na­liste du Monde qui lui deman­dait si un jour les États-Unis par­vien­drait à rem­bour­ser leur dette colos­sale, Mil­ton Fried­man répon­dit jus­te­ment : « Notre dette est en dol­lars, donc on ne vous doit rien ».

    Petit bémol néan­moins, car tout semble trop facile. De quelle juri­dic­tion dépend une dette ? Les pauvres pays d’Afrique se sont endet­tés jusqu’à l’os et n’ont jamais pu rem­bour­ser leurs dettes parce qu’elles étaient gérées et défen­dues par les tri­bu­naux des nations prê­teuses. Pour pas­ser en douce de l’euro à l’eurofranc, encore faut-il que les dettes publiques fran­çaises dépendent de juri­dic­tion fran­çaises. Est-ce le cas ? Oui, à 93% (1). 93% des contre­par­ties de la dette, des OAT (Obli­ga­tions assi­mi­lables du Tré­sor, les « bons » entre 5 et 50 ans émis par le Tré­sor et garan­tis par l’Etat) sont de droit fran­çais. Il n’en va pas de même pour les banques et les entre­prises ; elles sont endet­tées pour 300 mil­liards d’euros, et sont sou­mises au droit luxem­bour­geois, bri­tan­nique, et pour cer­taine au droit des Iles Caïman.

    Dif­fi­cile d’imaginer une rena­tio­na­li­sa­tion de la dette. Donc il fau­drait refi­nan­cer les banques et les entre­prises en euro-francs, afin de leur per­mettre de rem­bour­ser leurs dettes. Mais alors… l’inflation ?

    (À suivre)

    Ber­nard Maris

    (1) Lire l’excellent bou­quin de Franck Dedieu, Ben­ja­min Masse Stam­ber­ger, Béa­trice Mathieu, et Lau­ra Raim, Cas­ser l’euro pour sau­ver l’Europe, Les liens qui libèrent.


    La deuxième guerre civile
    Par Ber­nard Maris

    (sur le blog de Gilles Raveaud)

    En 1992, Fran­çois Mit­ter­rand a ouvert une deuxième guerre de 30 ans en croyant par la mon­naie unique arri­mer l’Allemagne à l’Europe.

    L’Allemagne réa­lise sans le vou­loir par l’économie ce qu’un chan­ce­lier fou avait déjà réa­li­sé par la guerre : elle détruit à petit feu l’économie fran­çaise. Certes, elle n’est pas res­pon­sable de cette situa­tion, au contraire ; elle n’est jamais inter­ve­nue dans la poli­tique inté­rieure de la France, elle a ten­du la main aux Fran­çais du temps de Bal­la­dur pour réa­li­ser un début d’unité fis­cale et bud­gé­taire (qui lui fut refusée).

    C’est Fran­çois Mit­ter­rand qui, à deux reprises, a vou­lu arri­mer la poli­tique moné­taire de la France à celle de l’Allemagne, détrui­sant une indus­trie qui n’allait pas bien fort : en 1983 d’abord, avec le tour­nant de la rigueur et la poli­tique du « franc fort », en 1989 ensuite, en pani­quant après la réuni­fi­ca­tion Alle­mande, et en ava­li­sant celle-ci au prix d’une mon­naie unique et d’un fonc­tion­ne­ment de la BCE cal­qué sur celui de la Bundesbank.

    Plus de vingt ans de guerre éco­no­mique ont pas­sé, et l’industrie Alle­mande a lami­né les indus­tries ita­lienne et sur­tout fran­çaise. Aujourd’hui la guerre est ter­mi­née et gagnée. La part des expor­ta­tions de l’Allemagne en zone euro repré­sente 10% du total. Le reste est hors zone euro, aux États-Unis et en Asie. L’Allemagne n’a plus besoin de la zone euro. Au contraire : la zone euro com­mence à lui coû­ter cher, à tra­vers les plans de sou­tien à la Grèce, au Por­tu­gal, et à l’Espagne, à tel point qu’elle songe elle aus­si à quit­ter l’euro.

    Il est bien évident que ni la Grèce, ni le Por­tu­gal, ni l’Espagne, ni même la France et l’Italie ne pour­ront jamais rem­bour­ser leur dette avec une crois­sance atone et une indus­trie dévas­tée. La zone euro écla­te­ra donc à la pro­chaine grave crise de spé­cu­la­tion contre l’un des cinq pays précités.

    La Chine et les États-Unis contemplent avec ravis­se­ment cette deuxième guerre civile inter­mi­nable, et se pré­parent (pour les États-Unis une deuxième fois) à tirer les mar­rons du feu. La Chine et les États-Unis pra­tiquent une poli­tique moné­taire astu­cieuse et laxiste. On pour­rait ajou­ter à la liste des pays pra­ti­quant une poli­tique moné­taire intel­li­gente la Corée du Sud, et aujourd’hui le Japon. La Grande Bre­tagne, elle, pré­pare tout sim­ple­ment un réfé­ren­dum pour sor­tir de l’Europe.

    On a le choix : sor­tir de l’euro ou mou­rir à petit feu. Sinon, le dilemme pour les pays de la zone euro est assez simple : sor­tir de façon coor­don­née et en dou­ceur, ou attendre le tsu­na­mi financier.

    Une sor­tie coopé­ra­tive et en dou­ceur aurait le mérite de pré­ser­ver un peu de construc­tion euro­péenne, un tsu­na­mi sera l’équivalent du Trai­té de Ver­sailles, les per­dants étant cette fois les pays du Sud. Et au-delà des pays du Sud, toute l’Europe.

    La sor­tie douce et coor­don­née est assez simple, et a été déjà envi­sa­gée par nombre d’économistes. Il s’agit tout sim­ple­ment de reve­nir à une mon­naie com­mune, ser­vant de réfé­ren­tiel aux dif­fé­rentes mon­naies natio­nales. Cette mon­naie com­mune, défi­nie par un « panier de mon­naies » natio­nales, atté­nue les spé­cu­la­tions contre les mon­naies nationales.

    C’est un retour au SME (Sys­tème moné­taire euro­péen) ? Oui. Des marges de fluc­tua­tions autour de la mon­naie com­mune. Une sta­bi­li­sa­tion de la spé­cu­la­tion par des limi­ta­tions des mou­ve­ments de capi­taux, sta­bi­li­sa­tion qui pour­rait être accrue par une taxe type Tobin sur ces mêmes mou­ve­ments de capi­taux. Mais le SME a échoué, direz-vous… Oui, parce que le SME ne s’était pas don­né de lut­ter contre la spé­cu­la­tion, et n’avait pas adop­té une « Chambre de com­pen­sa­tion » comme la sou­hai­tait Keynes dans son pro­jet pour Bret­ton Woods (aban­don­né au pro­fit du pro­jet américain).

    Le meilleur moyen de rendre l’Europe odieuse, détes­table pour long­temps, de faire le lit des natio­na­lismes les plus étroits, est de pour­suivre cette poli­tique imbé­cile de mon­naie unique asso­ciée à une « concur­rence libre et non faus­sée » qui fait se pâmer de joie ceux qui en pro­fitent, Chi­nois, Amé­ri­cains et autres BRICs.

    Bien évi­dem­ment la main­mise du poli­tique sur la mon­naie ne suf­fit pas à faire une éco­no­mie puis­sante : la recherche, l’éducation, la soli­da­ri­té sont cer­tai­ne­ment aus­si impor­tantes. Mais lais­ser les « mar­chés » gou­ver­ner les pays est tout sim­ple­ment une hon­teuse lâcheté.

    (À suivre)

    Ber­nard Maris

    Réponse
  4. lisztfr

    Est-il éco­no­miste, Lor­don, vrai­ment ? Quel éco­no­miste clas­sique per­dait son temps avec Spi­no­za … ? Gal­braith, Keynes, Marx ? Ber­nard Maris, est-il éco­no­miste ? Même Jorion ne l’est pas, il est anthro­po­logue, ex-agent d’as­su­rance. Sans par­ler du fait que les éco­no­mistes eux-même se trompent bien souvent. 

    1) Encore une fois, sor­tir de l’eu­ro et pen­ser que la déva­lua­tion va tout résoudre, c’est oublier que le sys­tème est à l’a­go­nie. Donc la seule pro­lon­ga­tion est à l’in­té­rieur de l’eu­ro, grâce aux rachats des dettes par la BCE. Il faut dire au gens n’est ce pas, que c’est ça où le chaos, non seule­ment on se prive de l’in­car­na­tion de l’u­ni­ver­sel qu’est l’UE mais aus­si du pou­voir léni­fiant moné­tai­re­ment (et inavouable), de la BCE. 

    Je veux bien qu’on sorte de l’UE, mais vous ne conti­nue­rez pas un capi­ta­lisme, ni même une éco­no­mie de mar­ché ! Car si les banques natio­nales s’oc­cupent des dettes ce sera une série de déva­lua­tions sans fins, ou bien la mort du ren­tier en direct, et donc ima­gi­nez au moins ce qui risque de se pas­ser ! Moi aus­si j’ai voté non au TCE, c’est parce que je sais à quel point la situa­tion est grave que je recom­mande d’être prudent. 

    L

    Réponse
  5. Vincent

    Lor­don y vient, tout dou­ce­ment, mais il y vient. L’en­jeu est l’ar­ti­cu­la­tion entre l’é­co­no­mie et la poli­tique. Faut-il d’a­bord chan­ger notre rap­port à l’é­co­no­mie, reprendre la main sur l’é­co­no­mie ou d’a­bord chan­ger notre rap­port à la poli­tique, reprendre, nous citoyens, la main sur la politique ?

    Ça me fait pen­ser à ce débat à pro­pos du film « Les jours heu­reux » avec B. Friot : https://​www​.dai​ly​mo​tion​.com/​v​i​d​e​o​/​x​1​b​v​m​l​w​_​l​e​s​-​j​o​u​r​s​-​h​e​u​r​e​u​x​-​d​e​b​a​t​-​a​v​e​c​-​b​e​r​n​a​r​d​-​f​r​i​o​t​_​n​e​w​s​?​s​t​a​r​t=2
    Friot, convain­cu par son idée d’ex­ten­sion du sys­tème de la coti­sa­tion, ne conçoit fina­le­ment un bou­le­ver­se­ment consti­tu­tion­nel que dans un SECOND temps, après la mise en place de sa poli­tique éco­no­mique. Il consi­dère l’a­vè­ne­ment de la démo­cra­tie comme une sorte de mieux, de luxe, mais tota­le­ment inutile si, dit-il, nous n’a­vons pas la main sur l’é­co­no­mie. Selon lui, d’une cer­taine manière, la démo­cra­tie pri­son­nière du capi­ta­lisme, quel intérêt ?

    Lor­don a un temps d’a­vance sur Friot (qui d’ailleurs y vien­dra sûre­ment à son tour) : en bon spi­no­ziste, il a com­pris (même si ça lui a pris un peu de temps…) qu’une éco­no­mie de gauche néces­site un bou­le­ver­se­ment des struc­tures poli­tiques. Si ça inté­resse quel­qu’un, j’é­chan­ge­rai avec plai­sir sur cet argu­ment, mais il est inté­res­sant d’ob­ser­ver com­ment Lor­don amorce une glis­sade menant des pro­blé­ma­tiques d’ordre éco­no­mique aux enjeux pro­pre­ment poli­tiques (c’est-à-dire institutionnels).

    Sur­tout, à mon sens, il faut aller plus loin encore et décor­ré­ler notre sen­si­bi­li­té anti­ca­pi­ta­liste de nos reven­di­ca­tions démo­cra­tiques. La démo­cra­tie n’ap­par­tient à aucun camp. Peut-être qu’une démo­cra­tie véri­table entraî­ne­rait méca­ni­que­ment une sor­tie du capi­ta­lisme dans la mesure où les déci­deurs subi­raient moins les pres­sions du sec­teur mar­chand et entre­pre­neu­rial ou de l’i­déo­lo­gie libé­rale aujourd’­hui régnante. Mais ce n’est en aucun cas une cer­ti­tude et ce n’est pas si grave.

    Dédra­ma­ti­ser cet aspect de la ques­tion peut être dou­lou­reux mais en toute confor­mi­té, il me semble, avec l’i­déal démo­cra­tique. Parce qu’il faut défendre la démo­cra­tie pour la démo­cra­tie, selon l’ordre des prin­cipes (idem dis­cus­sion inté­res­sante en pers­pec­tive autour des prin­cipes légi­ti­mant l’i­déal démo­cra­tique). Si l’i­dée c’est de défendre la démo­cra­tie dans le cadre d’un cal­cul poli­ti­cien pour faire gagner telle ou telle idée, tel ou tel modèle de socié­té, on ne sort fina­le­ment pas d’une logique élec­to­ra­liste. On per­siste à dire : j’ai rai­son, vous avez tort ; là où l’ex­pres­sion démo­cra­tique serait : j’ai mes idées, vous avez les vôtres, com­ment faire en sorte que la déci­sion qui nous concerne tous les deux soit légitime ?

    Lais­sons un peu de temps à Lor­don, mais il va y venir.

    Réponse
  6. Marie
  7. Saint-Maurice

    Maris écrit que l’on rem­bour­se­rait en euro­francs, ok mais ce pas­sage d’eu­ro en euro­franc revient à un défaut, une déva­lua­tion et donc quelque part de l’argent dis­pa­rait (où ? les fonds propres des entre­prises finan­cières, les action­naires (dans les entre­prises mais aus­si les pro­prié­taires immo­bi­liers), les dépo­sants à long terme dans les banques, les dépo­sants à court terme, les dépots à vue, tout le monde quoi, d’en­vi­ron 20 à 30 % s’en­tendent-ils à pré­voir, que nous déci­dions de faire défaut en euro ou pas­ser de l’eu­ro en euroF, c’est kif kif…
    Mais faire croire que de pas­ser à l’eu­roF est la solu­tion est perdre de l’éner­gie et du temps que nous ferions mieux de mettre sur le 100 % mon­naie, sur la consti­tuante, le sys­tème de change.…

    Réponse
  8. Saint-Maurice

    tout en orga­ni­sant ce défaut néces­saire puis­qu’on n’a trop créé de mon­naie (par rap­port aux dettes, ces pas­sifs qui devaient com­pen­ser cette créa­tion de mon­naie mais qui sont deve­nus pour pas mal bien pourris…)
    Expli­quer donc que cha­cun va perdre 20 à 30 % du prix de sa mai­son (cer­tains disent 50 %), de ses actions (si on en a…), de son argent pla­cé (sauf s’il est caché) ou même de son compte courant
    Assu­rer aus­si que l’é­tat orga­ni­se­ra la prise en charge de ceux qui vont dégus­ter en per­dant ces 20 à 30 % (grâce à la consti­tuante, au 100 % mon­naie, au sys­tème de change fixe nou­vel­le­ment choi­si et son éta­lon (diverses monnaies)…

    Autre moyen de faire dégon­fler cette somme d’argent (de déva­luer), plu­tôt que de faire perdre 20 à 30 % à chacun…Décider que tous les billets de 500 euros ne valent plus rien (ceux dont la source n’est pas iden­ti­fiée, les autres sont rem­bour­sés entre autre cou­pures), cela fait quelques cen­taines de mil­liards envo­lés (de la poche de ceux qui ont à voir avec les por­teurs de mal­lettes pleines de liquides) Mais ça… je le pro­po­se­rai si vous me le demandez…
    De même je pour­rai vous racon­ter com­ment on fait pour que ces déci­sions soient prises sur le plan mon­dial, car sinon, évi­dem­ment cela ne peut pas marcher…
    Mais si cela vous inté­resse, car sinon cela fait de trop long com­men­taires de tout dire en une fois…lol

    Réponse

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