« Le déclin et la chute de l’empire Cochrane », un nouveau livre essentiel de Peter C Gøtzsche traduit en français par Ronald Mazzoleni

31/05/2023 | 1 commentaire

Chers amis,

Ronald Maz­zo­le­ni, ami belge, méde­cin et fidèle lec­teur de ce blog depuis bien long­temps, a fait l’im­mense effort de tra­duire très soi­gneu­se­ment le der­nier livre de Peter C Gøtzsche : « Le déclin et la chute de l’empire Cochrane ».

C’est for­mi­dable de rendre dis­po­nible aux fran­co­phones ce livre impor­tant (sur la cor­rup­tion tra­gique d’une grande ins­ti­tu­tion scien­ti­fique de réfé­rence), et je remer­cie Ronald du fond du coeur.

Nous avons contac­té Peter, pour lui deman­der l’au­to­ri­sa­tion de publier, il est très heu­reux que son livre soit ain­si tra­duit en fran­çais, et il l’a publié sur son propre site.

Gøtzsche Le déclin et la chute de l'empire Cochrane traduction Ronald Mazzoleni.

Livre impor­tant à télé­char­ger gra­tui­te­ment sur cette page : scien​ti​fic​free​dom​.dk/​b​o​o​ks/

Vous pou­vez aus­si le feuille­ter ici :

Je repro­duis ci-des­sous le plan et la pré­sen­ta­tion de l’ouvrage :


Plan du livre :

Pré­sen­ta­tion de l’ouvrage
Par le traducteur
Par l’auteur
1 Intro­duc­tion
Cochrane expulse l’une de ses per­sonnes les plus connues
2 Le déclin moral de Cochrane a com­men­cé en 2011
3 Mark Wil­son, le nou­veau direc­teur géné­ral de Cochrane, s’est mon­tré hos­tile et des­truc­teur dès le pre­mier jour
4 La des­truc­tion sys­té­ma­tique des centres Cochrane par Wilson
2013 : Wil­son tue le livre d’Alan Cas­sels sur le 20e anni­ver­saire Cochrane, qui conte­nait trop de Gøtzsche
2014 : Wil­son ruine déli­bé­ré­ment ma réputation
2015 : Mon article dans le Dai­ly Mail sur les médi­ca­ments psychiatriques
2016 : Un usage appro­prié de la poli­tique de repré­sen­tant pen­dant que Wil­son était en vacances
2017 : La TV irlan­daise sur les vac­cins contre le papillomavirus
2018 : L’en-tête était pour Wil­son plus impor­tant que la cause de la mort de jeunes gens
2018 : Mon témoi­gnage d’ex­pert dans un pro­cès néer­lan­dais pour double homicide
5 Mon élec­tion au conseil de direc­tion en jan­vier 2017 et le micro­ma­na­ge­ment stu­pide de Wilson
De graves fal­si­fi­ca­tions de pro­cès-ver­baux de réunions à Genève en 2017
6 Cochrane au ser­vice de l’industrie
7 L’empereur s’hu­mi­lie devant son entourage
8 Wil­son inten­si­fie le conflit à l’extrême
9 Pré­pa­ra­tifs pour le simu­lacre de procès
10 Ma réponse aux cri­tiques dans mon rap­port de 66 pages à l’avocat
2003 : Lettre du copré­sident du comi­té de pilo­tage, Jim Neilson
2017 : Quand l’empereur s’est humi­lié devant son entourage
Bur­ton a men­ti de manière fla­grante dans son rap­port à l’avocat sur les déci­sions prises à Genève en 2017
11 Réponse de Wil­son à l’avocat
12 Le simu­lacre de procès

La poli­tique de repré­sen­tant : La main ten­due de Wil­son à l’in­dus­trie pharmaceutique
L’é­loge de l’a­vo­cat à l’é­gard de ceux qui l’ont payé
Ma cri­tique des drogues psy­chia­triques a été la prin­ci­pale rai­son de mon expulsion
2015 : Le débat sur Maudsley
Notre cri­tique de l’é­tude Cochrane sur le vac­cin contre le papil­lo­ma­vi­rus a contri­bué à mon expulsion
Bur­ton a pro­ba­ble­ment orches­tré des lettres de plainte dans l’af­faire du vac­cin contre le papillomavirus
Le pathé­tique théâtre ama­teur de Burton
Accu­sa­tions de har­cè­le­ment sexuel, Me Too
Com­ment pou­vons-nous le mettre dehors et quelles sont les conséquences ?
Le final
13 Mon expul­sion et les réac­tions dans les médias
Les ins­truc­tions de Bur­ton à l’a­vo­cat étaient frauduleuses
Le cha­ra­bia de Wil­son à ma der­nière réunion des direc­teurs de centre
Le dis­cours de haine de Bur­ton lors de l’as­sem­blée géné­rale annuelle
14 Les mois suivants
Décla­ra­tions men­son­gères du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion et appels à une enquête indépendante
Les webi­naires Cochrane ont men­ti sur les rai­sons de mon expulsion
L’a­na­lyse brillante de Ham­mer­stein sur le simu­lacre de pro­cès et Cochrane
Jos Ver­beek, rédac­teur du groupe Cochrane Work, crée un contre-mouvement
15 Mark Wil­son, le direc­teur géné­ral de Cochrane, m’a fait mettre dehors de mon poste au Danemark
Lettres et articles de sou­tien pour empê­cher mon licenciement
Le plan direc­teur va au-delà de Cochrane
16 Qui était Mark Wil­son et a‑t-il été pla­cé dans le but de détruire Cochrane ?
17 Qui était la per­sonne que Cochrane a expulsée ?
La vie après Cochrane
Vidéos de confé­rences et d’interviews


Pré­sen­ta­tion de l’ou­vrage par le tra­duc­teur (Dr Ronald Mazzoleni)

Le recru­te­ment non plou­to­cra­tique du per­son­nel poli­tique, qu’il s’a­gisse des chefs ou des par­ti­sans, est lié à cette condi­tion évi­dente que l’en­tre­prise poli­tique devra leur pro­cu­rer des reve­nus régu­liers et assu­rés. Il n’existe donc jamais que deux pos­si­bi­li­tés. Ou bien l’on exerce « hono­ri­fi­que­ment » l’ac­ti­vi­té poli­tique, et dans ce cas elle ne peut être menée que par des per­sonnes qui sont, comme on dit, « indé­pen­dantes », c’est-à-dire par des per­sonnes qui jouissent d’une for­tune per­son­nelle, avant tout par des ren­tiers. Ou bien l’on ouvre les ave­nues du pou­voir a des per­sonnes sans for­tune et, dans ce cas, l’ac­ti­vi­té poli­tique exige rému­né­ra­tion. L’homme poli­tique pro­fes­sion­nel qui vit « de » la poli­tique peut n’être qu’un pur « pré­ben­dier » ou bien encore un « fonc­tion­naire » rému­né­ré. En d’autres termes il peut per­ce­voir ses reve­nus, soit sous la forme d’ho­no­raires ou d’é­mo­lu­ments pour des ser­vices déter­mi­nés – les pots-de-vin n’é­tant qu’une forme déna­tu­rée, irré­gu­lière et for­mel­le­ment illé­gale de cette sorte de reve­nus -, soit sous la forme d’une rému­né­ra­tion fixe en nature ou en espèces, soit sous les deux formes à la fois.
Max Weber, Le savant et le politique.

Le récit qui va suivre ne traite pas de la fon­da­tion Cochrane. Certes, la col­la­bo­ra­tion connue pour ses revues de l’information médi­cale est le cadre dans lequel se sont dérou­lé les évé­ne­ments rap­por­tés. Mais les per­son­nages, les conflits et les enjeux en ques­tion se retrouvent dans bien d’autres struc­tures simi­laires. « Le déclin et la chute de l’empire Cochrane » nous offre à voir en détail le fonc­tion­ne­ment d’une telle orga­ni­sa­tion et le cours des évé­ne­ments, qui plus est par un témoin direct habi­tué à l’analyse des conflits d’intérêts.

Cochrane est une orga­ni­sa­tion à but non lucra­tif fon­dée sous la conduite de Iain Chal­mers au Royaume-Uni en 1993. Elle a pour objet le recen­se­ment, la mise à jour et l’analyse des revues sys­té­ma­tiques des études cli­niques menées dans le domaine médi­cal. Elle sélec­tionne les études sur base de leur qua­li­té métho­do­lo­gique et vise à mini­mi­ser les biais. Ces ana­lyses sont pré­sen­tées sous forme de « revues sys­té­ma­tique » ou « méta-ana­lyses » des don­nées scien­ti­fiques sur le sujet. Même si son centre névral­gique est en Grande-Bre­tagne, elle a été d’emblée une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale. Des cher­cheurs du monde entier y par­ti­cipent, avec des centres natio­naux dans dif­fé­rents pays. Ces centres sont ini­tia­le­ment assez indé­pen­dants les uns des autres, et mènent leur recherche propre. Peter C Gøtzsche fait par­tie dès 1993 des cofon­da­teurs. Cette même année, il met en place le Nor­dic Cochrane Centre à Copen­hague. Très actif dans la publi­ca­tion d’analyses, il est par­ti­cu­liè­re­ment minu­tieux vis-à-vis de l’influence des inté­rêts com­mer­ciaux de l’industrie phar­ma­ceu­tique sur les études publiées, y com­pris dans les méta-ana­lyses critiques.

***

La Col­la­bo­ra­tion Cochrane est coor­don­née par un conseil d’administration (gover­ning board) qui désigne un direc­teur géné­ral. En 2012, un nou­veau direc­teur géné­ral est enga­gé : Mark Wil­son. Celui-ci va rapi­de­ment chan­ger les habi­tudes de fonc­tion­ne­ment de Cochrane. Alors que les centres régio­naux étaient très auto­nomes, il va oeu­vrer à réduire leur indé­pen­dance au pro­fit de la direc­tion géné­rale. Il tente de ren­for­cer son contrôle direct sur ceux-là, et son inter­ven­tion­nisme se heurte à plu­sieurs res­pon­sables de centres. Il cherche à déve­lop­per une culture de la hié­rar­chie et à sup­pri­mer les fonc­tion­ne­ments démocratiques.

Il met l’accent sur l’image de la fon­da­tion. Impré­gné de l’esprit du monde des affaires, pour lui les contro­verses nuisent à l’image des marques et il faut donc les étouf­fer. Une entre­prise ne peut pas per­mettre l’expression de voix diver­gentes de la direc­tion et doit être une struc­ture auto­ri­taire. Il voit la recherche comme une acti­vi­té indus­trielle qui néces­site un inves­tis­se­ment pour abou­tir à une mar­chan­dise manu­fac­tu­rée. Il ren­force la bureau­cra­tie et la pro­cé­du­ra­li­sa­tion, et accroit le nombre d’employés. Il fixe des objec­tifs chif­frés qui doivent être res­pec­tés par les centres. Tous ces chan­ge­ments vont entrai­ner des conflits à répé­ti­tion avec Gøtzsche.

Ce der­nier a en effet des opi­nions dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. La recherche de la véri­té scien­ti­fique passe avant tout et ne peut se com­pro­mettre. Il est néces­saire que les débats d’opinions se mènent libre­ment, sans se sou­cier des mécon­ten­te­ments per­son­nels que cela peut induire, et sans se pré­oc­cu­per d’éventuels inté­rêts éco­no­miques. Les centres doivent pou­voir mener leur acti­vi­té de recherche et de publi­ca­tion de manière auto­nome. Il est aus­si un farouche par­ti­san de la sup­pres­sion de tout conflit d’intérêt au sein de l’organisation. Il a publié de nom­breux écrits cri­tiques, notam­ment contre la pres­crip­tion abu­sive des médi­ca­ments psy­chia­trique, et pour mettre en avant les effets secon­daires du vac­cin contre le papil­lo­ma­vi­rus. Cela entraîne des contro­verses, et des lettres de mécon­ten­te­ment – notam­ment de psy­chiatres – qui par­viennent jusqu’à Wilson.

Wil­son craint de frois­ser les dona­teurs et que le com­por­te­ment de Gøtzsche, loin d’améliorer l’image de Cochrane, ne lui nuise. Il lui reproche ses prises de posi­tion publiques qui lui aliènent une par­tie du milieu médi­cal et indus­triel, comme Gøtzsche le raconte dans les pas­sages rela­tifs aux médi­ca­ments psy­chia­triques et au vac­cin contre le papil­lo­ma­vi­rus. Wil­son ne peut admettre qu’un dis­cours dis­si­dent s’écarte de sa stra­té­gie de rela­tions publiques.

En 2017, pour mettre en œuvre sa vision de la fon­da­tion et se pro­té­ger des attaques de Wil­son, Gøtzsche se fait élire au conseil d’administration. Mais en vain : en 2018, à l’occasion d’une plainte de Wil­son rela­tive à la manière dont Gøtzsche s’exprimait lors de ses inter­ven­tions, il est l’objet d’une pro­cé­dure de la part du conseil d’administration de Cochrane. Un audit est réa­li­sé par un cabi­net d’avocats à la demande de l’un des co-pré­si­dents, Mar­tin Bur­ton. C’est ce der­nier qui mène­ra l’essentiel du « pro­cès ». Gøtzsche consacre de nom­breuses pages au dérou­lé des débats. Les mul­tiples détails de ceux-ci et les manœuvres uti­li­sées par ses adver­saires ne sont pas d’importance fon­da­men­tale mais seront enri­chis­santes pour le lec­teur qui serait ame­né un jour à se retrou­ver dans une sem­blable situation.

La réunion du conseil d’administration est pour Gøtzsche un simu­lacre de pro­cès. Elle se base sur une enquête menée par un cabi­net d’avocat exté­rieur pour affi­cher un sem­blant d’objectivité mais les échanges sont confus, les argu­ments ne sont pas étayés et il n’est pas tenu compte des élé­ments objec­tifs recueillis. Les règles sta­tu­taires sont floues, et sont inter­pré­tées de manière variable selon les membres concer­nés, lorsqu’elles sont appli­quées. On com­prend que beau­coup ne reprochent pas réel­le­ment à Gøtzsche une action spé­ci­fique qui serait contraire aux sta­tuts mais essen­tiel­le­ment une atti­tude géné­rale. Il semble qu’aucun membre n’ait réel­le­ment lu les docu­ments qu’il apporte à sa défense. Il lui est repro­ché de man­quer de soli­da­ri­té à l’intérieur de la col­la­bo­ra­tion. En effet, pour cer­tains, les diver­gences d’opinions scien­ti­fiques devraient être confi­nées à l’intérieur et ne pas être mises sur la place publique. L’expression de l’opinion de Cochrane doit paraître consen­suelle. Gøtzsche a une atti­tude peu diplo­mate qu’il recon­nait volon­tiers, ce qui va lui alié­ner plu­sieurs membres. Ses adver­saires n’hésitent pas à uti­li­ser ou contour­ner les règles selon leur inté­rêt, ce qui équi­va­lait à de la dif­fa­ma­tion. Des accu­sa­tions men­son­gères sont por­tées par Wil­son et Bur­ton. On voit cer­tains membres céder pro­gres­si­ve­ment à l’accusation par faci­li­té, par esprit de groupe, ou par crainte.

Après un long débat, la pro­cé­dure abou­tit fina­le­ment à l’exclusion de Gøtzsche de l’organisation. En réac­tion, quatre membres du conseil démis­sionnent, un grand nombre de cri­tiques internes et externes à Cochrane se mani­festent, et de nom­breuses per­son­na­li­tés quittent la col­la­bo­ra­tion. Gøtzsche tente de faire valoir son bon droit devant l’Assemblée Géné­rale mais rien n’y fait, la machi­ne­rie fini­ra de l’éliminer. De nou­velles élec­tions par­tielles auront bien lieu mais leur orga­ni­sa­tion et l’information sont contrô­lées par la direc­tion de Wil­son. Pour par­ache­ver la débâcle, sur pres­sion de la direc­tion de Cochrane, l’hôpital public qui emploie Gøtzsche au Dane­mark le licencie.

***

Pour Gøtzsche, son exclu­sion est le fruit d’une cam­pagne de mani­pu­la­tions et de men­songes de Wil­son sur l’ensemble du conseil d’administration et de la fon­da­tion. L’orgueil et la per­son­na­li­té de Wil­son le pous­saient à éta­blir un contrôle total de la struc­ture pour ser­vir son ambi­tion. Il lui a été pos­sible d’asseoir ce contrôle parce qu’il pou­vait faire pres­sion, avec l’appui de Bur­ton, sur le petit nombre de déci­deurs consti­tuant le conseil d’administration. Gøtzsche, consi­dé­rant que si Wil­son pou­vait mai­tri­ser le conseil, il ne pour­rait rien contre l’ensemble des col­la­bo­ra­teurs de Cochrane, et que lui Gøtzsche pour­rait faire contre­poids en aler­tant sur sa cause et en fai­sant appel à l’assemblée géné­rale. Ce fut en vain.
Mais ces expli­ca­tions indi­vi­duelles ne sont pas plei­ne­ment satisfaisantes.

C’est le conseil d’administration qui ini­tia­le­ment avait pour pro­jet de ren­for­cer la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir au sein de la Col­la­bo­ra­tion et de doper la récolte de fonds et a recru­té et sélec­tion­né Wil­son pour ce faire. Toutes les déci­sions prises par le conseil d’administration le sont à la majo­ri­té. Lorsque Wil­son vou­lait pous­ser à des déci­sions à l’encontre de Gøtzsche, il a trou­vé une majo­ri­té de ses membres prêts à voter en ce sens. C’est l’ensemble du conseil qui mène le « pro­cès », et la majo­ri­té exclut Gøtzsche. Wil­son ne fait pas par­tie du conseil d’administration. Gøtzsche évo­quant Bur­ton et Wil­son parle de fri­pouilles (scoun­drel) indi­vi­duelles, mais c’est tout le vice de l’organisation qui a mené à cette situation.

Il y a en fait un conflit de valeurs et de vision du monde qui divise les acteurs du drame.

Gøtzsche se voit au ser­vice d’une cause. Il veut com­battre la cor­rup­tion et que Cochrane influe sur la prise de déci­sions poli­tiques. Wil­son, lui, veut assu­rer les ren­trées finan­cières, offrir de Cochrane une image lisse et ne pas inter­ve­nir dans le débat poli­tique. Bur­ton veut assu­rer sa carrière.

De la vont décou­ler des atti­tudes dif­fé­rentes : alors que Wil­son et Bur­ton mettent en avant le res­pect de l’autorité contre ce que Gøtzsche estime être l’esprit de Cochrane : la libre cri­tique de tous.

Il est révé­la­teur qu’au cours des débats, la copré­si­dente affirme que « l’ancien régime » est celui ou tout le monde est libre d’exprimer ses opi­nions. Il y a au sein de Cochrane une culture du sou­tien mutuel entre ses membres. Ce qu’il est repro­ché à Gøtzsche, c’est d’agir de manière per­son­nelle, de pour­suivre ses objec­tifs indé­pen­dam­ment de ceux des autres, ne pas avoir le sens du com­pro­mis, ne pas être cla­nique (club­bish). Il n’hésite pas à cri­ti­quer d’autres membres et groupes de la Col­la­bo­ra­tion s’il estime que leurs tra­vaux ont des failles scien­ti­fiques. On remar­que­ra qu’à plu­sieurs reprises, Gøtzsche s’identifie à un résis­tant face au nazisme ou au sta­li­nisme, ce qui ne peut qu’écarter toute solu­tion de compromis.

Les pro­blèmes struc­tu­rels de la Col­la­bo­ra­tion Cochrane sont de deux ordres.

Pre­miè­re­ment, il n’y a pas de pro­cé­dures bien défi­nies, notam­ment pour évi­ter les abus de pou­voir. Les ini­tia­teurs de la Col­la­bo­ra­tion, tout à leur enthou­siasme des débuts, n’avaient pas envi­sa­gé que des situa­tions de tels abus se déve­loppent. On voit que les règles ne sont pas appli­quées sys­té­ma­ti­que­ment, mais uni­que­ment quand elles servent à la répres­sion par le pou­voir. Il y a deux poids deux mesures, selon le bon vou­loir des prin­ci­paux diri­geants. Or, les règles ne sont rien sans la volon­té des indi­vi­dus de les faire respecter.

Il n’y a notam­ment pas de pro­cé­dure de des­ti­tu­tion d’un conseil d’administration dys­fonc­tion­nel ou de moyen de le contre­ba­lan­cer. L’assemblée géné­rale est impuis­sante face au petit nombre des lea­ders bien déci­dé à faire pré­va­loir ses posi­tions. Le conseil d’administration est certes élu, mais la direc­tion a tout le contrôle sur le dérou­lé des élec­tions : elle désigne son propre conseil d’administration, les centres étant dis­per­sés, ils n’ont pas une vision d’ensemble de la situa­tion et des rap­ports de force.

Secon­de­ment, il n’y a pas de modèle éco­no­mique viable. Il est basé essen­tiel­le­ment sur le béné­vo­lat. Gøtzsche part du prin­cipe que les col­la­bo­ra­teurs se sont enga­gés au nom d’un idéal, et qu’il y aura tou­jours des béné­voles pour pour­suivre le tra­vail qu’il a fait. Pour Gøtzsche, si Cochrane ne peut sur­vivre sans finan­ce­ment de l’industrie, elle doit mou­rir. Mais il est assez iso­lé sur cette posi­tion. Per­sonne en effet par­mi les col­la­bo­ra­teurs n’a de res­sources finan­cières à consa­crer à Cochrane, tout le monde est béné­vole et vit de sub­ven­tions faites pour d’autres buts. Lors de la pro­cé­dure de recru­te­ment qui a mené à l’entrée en fonc­tion de Wil­son, l’un des pro­blèmes qui se posait et que les membres du conseil d’administration de l’époque vou­laient amé­lio­rer était la récolte de fonds. Wil­son avait mis en avant ses apti­tudes dans ce domaine. Il consi­dère qu’on ne peut pas comp­ter entiè­re­ment sur le volon­ta­riat pour moti­ver les cher­cheurs, qu’il est néces­saire de gérer Cochrane comme une entre­prise, avec des tra­vailleurs qui four­nissent un pro­duit – l’analyse cri­tique – en échange d’une rému­né­ra­tion. Dans cette vision, il est néces­saire d’avoir des res­sources finan­cières pérennes pour main­te­nir une acti­vi­té au long cours. Celle-ci doivent venir soit d’acteurs publics soit d’acteurs pri­vés. Wil­son est à la recherche de spon­sors. Il lui faut donc une fon­da­tion qui a une image attrac­tive pour ceux-ci. Pour qu’une entre­prise soit finan­cée par des sub­sides, il faut soi­gner son image. Pour avoir une bonne image, il faut évi­ter les conflits, et donc il faut une ges­tion coor­don­née et cen­tra­li­sée. Il tente d’améliorer les rela­tions avec l’industrie phar­ma­ceu­tique pour assu­rer ce finan­ce­ment. Or, l’industrie comme dona­teur a des buts oppo­sés à ceux de Cochrane. Et les pou­voirs publics, eux, peuvent avoir des conver­gences avec la Col­la­bo­ra­tion, mais ont de mul­tiples inté­rêts qui pour­ront être plus prioritaires.

Cochrane se trouve ain­si dans une situa­tion où elle pour­suit plu­sieurs buts. D’une part trou­ver un mode de finan­ce­ment régu­lier, et mettre en place une cer­taine manu­fac­ture de son « pro­duit », les méta-ana­lyses. Pour cela, il est néces­saire d’adopter un pro­fil plus entre­pre­neu­rial, et aban­don­ner le modèle d’organisation libre et décen­tra­li­sée pour une orga­ni­sa­tion plus hié­rar­chi­sée, où la stra­té­gie d’entreprise est déci­dée et clai­re­ment défi­nie. Cet objec­tif de finan­ce­ment néces­site aus­si de tenir compte des autres acteurs éco­no­miques et notam­ment les indus­tries phar­ma­ceu­tiques, qui ne sub­ven­tion­ne­raient pas une struc­ture trop cri­tique de leur acti­vi­té. Des membres de Cochrane estiment que sans membres en conflit d’intérêts, il n’est pas pos­sible de faire le tra­vail d’analyse. D’autre part, en paral­lèle, Cochrane doit pour­suivre le but pour lequel elle a été créée, c’est-à-dire ras­sem­bler les don­nées scien­ti­fiques rela­tives à la prise en charge des mala­dies et en faire des syn­thèses cri­tique. Cela néces­site de neu­tra­li­ser les biais exis­tants liés aux inté­rêts éco­no­miques, biais pré­sents tant dans les études publiées que dans le chef des cher­cheurs de Cochrane ame­nés à exa­mi­ner ces publi­ca­tions. Iné­luc­ta­ble­ment, à cer­tains moments, ces deux buts viennent à s’opposer.

Ces ques­tion­ne­ments sur le pou­voir et le finan­ce­ment n’ont émer­gé au sein de Cochrane qu’une fois la situa­tion déjà ver­rouillée. Gøtzsche, lui, a fini par fon­der un ins­ti­tut basé sur le finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif. Suite à la crise, d’autres membres déve­loppent une réflexion ins­ti­tu­tion­nelle. Les 4 prin­cipes que Jos Ver­beek pro­pose résument les pro­blèmes qu’il est néces­saire de résoudre :

1 Créer une culture de dis­cus­sion ouverte
2 Se recen­trer sur le coeur de Cochrane
3 Accroître la par­ti­ci­pa­tion des membres de Cochrane
4 Trou­ver un meilleur modèle éco­no­mique pour Cochrane.

Le pro­blème de Cochrane était struc­tu­rel. Gøtzsche aurait peut-être pu évi­ter l’exclusion par des solu­tions indi­vi­duelles, en amé­lio­rant des rela­tions inter­per­son­nelles, ou en ame­nant plus d’acteurs-clés sur ses posi­tions. Mais le conflit aurait resur­gi ultérieurement.

***

Le pro­blème de toute orga­ni­sa­tion qui veut agir dans la socié­té peut donc se résu­mer de la manière sui­vante. Les inci­tants à l’action sont limi­tés, d’autant si cette action implique de s’opposer à des puis­sances ins­tal­lées. Soit la moti­va­tion est intrin­sèque : les acteurs s’investissent par pas­sion, par sens de la mis­sion. Peu leur importe la rému­né­ra­tion maté­rielle. Ils sont alors voués à mener un com­bat dans la fru­ga­li­té, à moins qu’ils ne dis­posent d’une for­tune per­son­nelle préa­lable qui leur per­met de mener leur com­bat à titre gra­cieux. Dans les deux cas, le nombre de per­sonnes qui peuvent être ain­si recru­té est limi­té, et l’organisation est condam­née à res­treindre ses ambi­tions. Soit on fait appel à des inter­ve­nants dont la moti­va­tion est extrin­sèque, c’est-à-dire qu’ils sont prêts à s’engager dans l’action, mais à condi­tion de per­ce­voir une rému­né­ra­tion. Ce recru­te­ment per­met à l’organisation d’élargir ses buts. Mais se pose alors la ques­tion du finan­ce­ment. Il est pos­sible de choi­sir de recher­cher un finan­ce­ment par des acteurs pri­vés ou des acteurs publics. Mais dans les deux cas, l’organisation se met dans la main du mécène. Elle ne peut plus espé­rer avoir des buts propres mais doit en per­ma­nence faire des com­pro­mis entre ceux-ci et ceux de ses dona­teurs, buts qui ne se confondent jamais entiè­re­ment avec ceux de l’organisation.

Le moyen – le main­tien de l’organisation – devient plus impor­tant que la fin – ce pour quoi l’organisation a été ima­gi­née au départ. Deux pré­oc­cu­pa­tions s’opposent alors : la soli­da­ri­té au sein de l’organisation face à l’extérieur entre en conflit avec la néces­si­té de la libre cri­tique interne. La direc­tion cen­trale sou­haite accroitre son pou­voir déci­sion­naire et le jus­ti­fie par un sou­ci d’efficacité. Conco­mi­tam­ment, les sala­riés de l’organisation et tout ceux à qui elle per­met de sub­sis­ter sou­haitent la sta­bi­li­té et la péren­ni­sa­tion de la situa­tion. Ils sont réti­cents à toute prise de risque et toute cri­tique qui pour­rait fra­gi­li­ser l’organisation. Pro­gres­si­ve­ment la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir s’accroit, et les ambi­tions s’éloignent de la mis­sion initiale.

***

L’opinion géné­rale est que les pro­fes­sion­nels de la science agissent pour le bien public. À l’extérieur comme à l’intérieur du monde de la recherche médi­cale, la norme atten­due est que les tra­vaux publiés soient vrais et hon­nêtes. Mais on ne peut comp­ter sur l’honnêteté que si les acteurs de la recherche ont une voca­tion dés­in­té­res­sée pour la véri­té. Et celle-ci ne peut émer­ger que si le sys­tème pro­meut la liber­té d’expression des cri­tiques et l’égal accès à l’espace de discussion.

De la manière dont la recherche cli­nique est construite, les acteurs qui cherchent à faire pré­va­loir la véri­té sont en situa­tion défa­vo­rable face à d’autres enjeux concur­rents tels que les ques­tions de pou­voir où d’accès au finan­ce­ment. Les situa­tions telles que celle de la fon­da­tion Cochrane ne peuvent que se mul­ti­plier, et la confiance de l’opinion ne peut que s’éroder face à de tels orga­nismes où la trom­pe­rie devient la norme. La recherche cli­nique rejoin­dra alors la longue liste des cor­po­ra­tions dont le public n’attend rien de positif.

Dr Ronald Maz­zo­le­ni, tra­duc­teur, février 2023.


Pré­sen­ta­tion de l’ou­vrage par l’auteur (Peter C Gøtzsche) :

Ceci est l’his­toire de la cor­rup­tion ins­ti­tu­tion­nelle et de la trans­for­ma­tion rapide d’une démo­cra­tie pros­père en une tyran­nie bru­tale. Cela explique pour­quoi l’une des orga­ni­sa­tions les plus impor­tantes de tous les temps dans le domaine de la san­té, la Cochrane Col­la­bo­ra­tion, semble main­te­nant vouée à l’é­chec parce que la mau­vaise per­sonne a été embau­chée comme direc­teur géné­ral en 2012. Il a sys­té­ma­ti­que­ment détruit Cochrane, en par­ti­cu­lier les centres Cochrane très res­pec­tés, et un conseil d’ad­mi­nis­tra­tion faible l’a lais­sé faire. En avril 2021, il est sou­dai­ne­ment par­ti sans mes­sage d’a­dieu, sept jours avant que le bailleur de fonds bri­tan­nique n’an­nonce une impor­tante coupe bud­gé­taire. Beau­coup de choses qu’il fai­sait étaient très bizarres et dif­fi­ciles à com­prendre. Quelques jour­na­listes se sont donc deman­dé : avait-il des amis puis­sants dans l’in­dus­trie de la drogue ? A‑t-il été pla­cé pour détruire Cochrane ?

La liber­té scien­ti­fique est constam­ment atta­quée, en par­ti­cu­lier dans le domaine de la san­té, qui est domi­né par l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique et d’autres groupes d’in­té­rêts. Les per­sonnes qui disent la véri­té au Pou­voir peuvent être démis de leurs fonc­tions. Cela m’est arri­vé. La prin­ci­pale rai­son pour laquelle Cochrane m’a expul­sé était que j’a­vais démon­tré dans mes recherches que les médi­ca­ments psy­chia­triques font plus de mal que de bien (1), ce que le grand public dit éga­le­ment lors­qu’il est inter­ro­gé. Vous pou­vez télé­char­ger gra­tui­te­ment mon « Cri­ti­cal Psy­chia­try Text­book ». L’autre rai­son était que j’a­vais publié ma cri­tique de la pres­ti­gieuse revue Cochrane des essais de vac­cins contre le papil­lo­ma­vi­rus dans une revue scien­ti­fique (2).

Je crois qu’il est impor­tant de faire un film docu­men­taire à ce sujet. Je tra­vaille en par­te­na­riat avec le réa­li­sa­teur de docu­men­taires pri­mé Janus Bang, de Facts Film à Fre­de­ri­cia, au Dane­mark, qui a mon­tré plu­sieurs de ses docu­men­taires à la télé­vi­sion danoise. Il a des prises de vue remon­tant à 2015. J’ai des copies des enre­gis­tre­ments secrets du simu­lacre de pro­cès de Cochrane où je n’é­tais pas auto­ri­sé à être pré­sent et à me défendre contre les nom­breuses fausses allé­ga­tions inven­tées contre moi lors du simu­lacre de pro­cès après que le propre avo­cat de Cochrane m’ait dis­cul­pé. J’ai docu­men­té tout cela en détail dans deux livres (3,4). J’ai don­né une confé­rence en 2019 pour les méde­cins de Cross­Fit aux États-Unis à pro­pos de mon expulsion.

Cette période sombre de la science médi­cale où une ins­ti­tu­tion autre­fois digne de confiance s’est acquit­tée de sa tâche d’une manière qui reflète le fonc­tion­ne­ment de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique doit être lar­ge­ment connue. Janus et moi pen­sons que le film sus­ci­te­ra beau­coup d’in­té­rêt. Nous espé­rons que vous sou­tien­drez le film, afin qu’il puisse être réa­li­sé. Les dons ser­vi­ront à cou­vrir les frais de pro­duc­tion. Vous pou­vez faire un don via ce lien : https://​www​.gofundme​.com/​f​/​f​i​l​m​-​a​b​o​u​t​-​t​h​e​-​l​a​c​k​-​o​f​-​s​c​i​e​n​t​i​f​i​c​-​f​r​e​e​dom.

Peter C Gøtzsche.


[…] La suite est à lire dans le livre


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1 Commentaire

  1. zerouali

    Mer­ci beau­coup pour votre effort, c’est très intéressant

    Réponse

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