[Mémoire des luttes] Sur notre (effrayante) vulnérabilité aux bobards, voyez ceci (d’Octave Mirbeau et qui date de 1901) : IL SUFFIT DE PROMETTRE pour nous tromper impunément au dernier degré

1/04/2020 | 8 commentaires

Les pay­sans passent, d’ordinaire, pour être malins et rusés ; les can­di­dats, très sou­vent, pour être stu­pides. On a écrit là-des­sus des romans, des comé­dies, des trai­tés de science sociale, des sta­tis­tiques qui, tous, ont confir­mé ces deux véri­tés. Or, il arrive que ce sont les can­di­dats stu­pides qui, tou­jours, roulent les pay­sans malins. Ils ont, pour cela, un moyen infaillible qui ne demande aucune intel­li­gence, aucune étude pré­pa­ra­toire, aucune qua­li­té per­son­nelle, rien de ce qu’on exige du plus humble employé, du plus gâteux ser­vi­teur de l’État. Le moyen est tout entier dans ce mot : pro­mettre… Pour réus­sir, le can­di­dat n’a pas autre chose à faire qu’à exploi­ter – exploi­ter à coup sûr – la plus per­sis­tante, la plus obs­ti­née, la plus inar­ra­chable manie des hommes : l’espérance. Par l’espérance, il s’adresse aux sources mêmes de la vie ; l’intérêt, les pas­sions, les vices.

On peut poser en prin­cipe abso­lu l’axiome sui­vant : « Est néces­sai­re­ment élu le can­di­dat qui, durant une période élec­to­rale, aura le plus pro­mis et le plus de choses, quelles que soient ses opi­nions, à quelque par­ti qu’il appar­tienne, ces opi­nions et ce par­ti fussent-ils dia­mé­tra­le­ment oppo­sés à ceux des élec­teurs. » Cette opé­ra­tion que les arra­cheurs de dents pra­tiquent jour­nel­le­ment sur les places publiques, avec moins d’éclat, il est vrai, et plus de rete­nue, s’appelle pour le man­dant : dic­ter sa volon­té, pour le man­da­taire : écou­ter les vœux des popu­la­tions… Pour les jour­naux, cela prend des noms encore plus nobles et sonores… Et tel est le mer­veilleux méca­nisme des socié­tés poli­tiques que voi­là déjà plu­sieurs mil­liers d’années que les vœux sont tou­jours écou­tés, jamais enten­dus, et que la machine tourne, tourne, sans la plus petite fêlure à ses engre­nages, sans le moindre arrêt dans sa marche. Tout le monde est content, et cela va très bien comme cela va.

Ce qu’il y a d’admirable dans le fonc­tion­ne­ment du suf­frage uni­ver­sel, c’est que le peuple, étant sou­ve­rain et n’ayant point de maître au-des­sus de lui, on peut lui pro­mettre des bien­faits dont il ne joui­ra jamais, et ne jamais tenir des pro­messes qu’il n’est point, d’ailleurs, au pou­voir de quelqu’un de réa­li­ser. Même il vaut mieux ne jamais tenir une pro­messe, pour la rai­son élec­to­rale et suprê­me­ment humaine qu’on s’attache de la sorte, inalié­na­ble­ment, les élec­teurs, les­quels, toute leur vie, cour­ront après ces pro­messes, comme les joueurs après leur argent, les amou­reux après leur souf­france. Élec­teurs ou non, nous sommes tous ain­si… Les dési­rs satis­faits n’ont plus de joies pour nous… Et nous n’aimons rien autant que le rêve, qui est l’éternelle et vaine aspi­ra­tion vers un bien que nous savons inétreignable.

L’important, dans une élec­tion, est donc de pro­mettre beau­coup, de pro­mettre immen­sé­ment, de pro­mettre plus que les autres. Plus les pro­messes sont irréa­li­sables et plus soli­de­ment ancré dans la confiance publique sera celui qui les aura faites. Le pay­san veut bien don­ner sa voix, c’est-à-dire alié­ner ses pré­fé­rences, sa liber­té, son épargne entre les mains du pre­mier imbé­cile ou du pre­mier ban­dit venu ; encore exige-t-il que les pro­messes qu’il reçoit, en échange de tout cela, en vaillent la peine… Il en réclame pour sa confiance, éter­nelle comme son des­tin de dupé.

« Que veut le pay­san ? me disait, un jour, un dépu­té, en veine de fran­chise. Il veut des pro­messes, voi­là tout. Il les veut énormes, dérai­son­nables, et en même temps claires… Il ne demande pas qu’on les réa­lise, sa vora­ci­té bien connue ne va pas jusque-là ; il exige seule­ment de les com­prendre. Il est heu­reux si elles ont trait à sa vache, à son champ, à sa mai­son. Et s’il peut en par­ler, le soir, à la veillée, le dimanche, devant le porche de l’église ou au caba­ret, comme d’une chose qui pour­rait arri­ver et n’arrivera jamais, il se tient pour satis­fait. On peut alors l’écraser d’impôts, dou­bler les charges qui pèsent sur lui… Lui, sou­rit d’un air fin, et à chaque contri­bu­tion nou­velle, à chaque nou­velle tra­cas­se­rie admi­nis­tra­tive, il se dit : « C’est bon… c’est bon… allez tou­jours… J’avons un dépu­té qui fera ces­ser, bien­tôt, tous ces mic­macs. Il l’a promis ! » »

Octave Mir­beau, Les 21 jours d’un neu­ras­thé­niques, 1901.

—-

NB : en 1901, nous étions presque tous paysans.
PS : Si vous pen­sez que cette ana­lyse ne concerne que les agri­cul­teurs… vous avez raté un truc impor­tant : reli­sez en rem­pla­çant pay­san par électeur.
Étienne.

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​p​h​o​t​o​.​p​h​p​?​f​b​i​d​=​1​0​1​5​8​0​6​3​5​0​2​0​4​7​3​1​7​&​s​e​t​=​a​.​1​0​1​5​0​2​7​9​4​4​5​9​0​7​3​1​7​&​t​y​p​e​=​3​&​t​h​e​a​ter

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8 Commentaires

  1. etienne

    [Encore à pro­pos de notre vul­né­ra­bi­li­té aux bobards]

    Entre une inep­tie qui aère et une véri­té qui étiole, il n’y a pas à balan­cer. Depuis cent mille ans que nous enfouis­sons nos morts ché­ris dans l’idée qu’ils pour­ront se retrou­ver bien­tôt au para­dis, la preuve est faite qu’un trompe‑l’œil encou­ra­geant ne se refuse pas. Pour contrer le néant, l’espèce a tou­jours pris le bon par­ti, celui de l’illusion.

    Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010)

    Précieuse Sécurité sociale, précieuse entraide… Éloge des frontières par Régis Debray

    Pen­dant que « les élus » détruisent sous nos yeux impuis­sants le droit du tra­vail, les ser­vices publics et la Sécu­ri­té sociale (et nous imposent donc pro­gres­si­ve­ment une scan­da­leuse insé­cu­ri­té sociale), je me rap­pelle cette réflexion (en 2018) sur nos très néces­saires pro­tec­tions, nos très néces­saires frontières :


    https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​8​/​1​0​/​1​1​/​p​r​e​c​i​e​u​s​e​-​s​e​c​u​r​i​t​e​-​s​o​c​i​a​l​e​-​p​r​e​c​i​e​u​s​e​-​e​n​t​r​a​i​d​e​-​e​l​o​g​e​-​d​e​s​-​f​r​o​n​t​i​e​r​e​s​-​p​a​r​-​r​e​g​i​s​-​d​e​b​r​ay/

    Réponse
    • ève

      Quand on perd un être cher , on s’ac­croche où on peut pour ne pas tomber !
      Nous n’a­vons pas appris à nous sépa­rer bru­ta­le­ment et c’est vrai qu’on a du mal à envi­sa­ger une pré­pa­ra­tion ! Je ne connais per­sonne qui n’a pas été dévas­té par un deuil ! Les argen­tés jouent avec comme à la rou­lette russe !
      C’est monstrueux !

      Réponse
  2. etienne

    Le men­songe et la cré­du­li­té s’ac­couplent et engendrent l’Opinion.
    Paul Valéry.

    Réponse
  3. ève

    Bon­soir ,
    La plu­part des vil­lages , où résident les pay­sans de notre pays , sont des vil­lages dor­toirs ! Les gens tra­vaillent en ville , font leur courses en ville , votent en ville .….., sauf pour les légis­la­tives , et rentrent dor­mir ! En ville c’est à celui qui aura le plus impo­sant stan­ding , à la cam­pagne , c’est à celui qui pos­sè­de­ra le plus de ter­rain ! La pos­ses­sion devient mala­dive ! Avoir un chez soi c’est légi­time , mais élire pour les pro­messes d’ob­te­nir plus , c’est à voir et limi­ter dans la constitution !
    Je vous espère en pleine forme …

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  4. Brigitte

    C’est en effet très actuel.
    Ce sys­tème du men­songe est pour­tant vieux comme le monde et a com­men­cé par : « Vous serez comme des dieux ». (la Genèse)
    C’est l’ins­pi­ra­tion même de la démo­cra­tie qui a tou­jours fonc­tion­né comme ça.
    La démo­cra­tie on est en plein dedans.

    Réponse
  5. joss

    Pour ceux qui com­prennent l’italien…
    Les maîtres des masques – par Fran­co Fra­cas­si (jour­na­liste d’investigation)
    https://​you​tu​.be/​k​3​7​i​y​w​4​r​0u4

    Pour­quoi les masques de san­té sont-ils rares en Ita­lie et aus­si dans le reste de l’Europe ?
    Ceux qui gèrent la pro­duc­tion de masques à l’heure actuelle ont plus de pou­voir que les pro­duc­teurs de pétrole. Comme ceux qui fabriquent le maté­riau tech­no­lo­gique dont sont faits les masques sani­taires : le tis­su de fusion soufflé.
    Les pays clés sont la Chine, les États-Unis, l’Inde et Taï­wan. Mais il y a encore plus d’en­tre­prises clés : la triade finan­cière Bla­ckRock, Van­guard et State Street.
    Alors que la Chine et les Etats-Unis contrôlent la dis­tri­bu­tion des masques dans le monde pour gagner en puis­sance géo­po­li­tique, les trois géants finan­ciers ont tout à gagner à ralen­tir leur dis­tri­bu­tion. Moins de masques, plus de pro­blèmes de san­té, un lock­down plus long, plus de dom­mages éco­no­miques, plus de pos­si­bi­li­tés d’a­che­ter des pièces impor­tantes des sys­tèmes indus­triels des pays au prix soldé.

    Réponse

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