Formidable coup de gueule de Virginie Despentes : Césars : « Désormais on se lève et on se barre »

2/03/2020 | 2 commentaires

Formidable coup de gueule de Virginie Despentes : Césars : « Désormais on se lève et on se barre »

« Désormais on se lève et on se barre »

Vir­gi­nie Des­pentes : « Que ça soit à l’Assemblée natio­nale ou dans la culture, vous, les puis­sants, vous exi­gez le res­pect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exac­tions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes. »

Tri­bune. Je vais com­men­cer comme ça : soyez ras­su­rés, les puis­sants, les boss, les chefs, les gros bon­nets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pou­voir en tra­vers de la gueule, ça fait tou­jours aus­si mal. Tout ce week-end à vous écou­ter geindre et chia­ler, vous plaindre de ce qu’on vous oblige à pas­ser vos lois à coups de 49.3 et qu’on ne vous laisse pas célé­brer Polans­ki tran­quilles et que ça vous gâche la fête mais der­rière vos jéré­miades, ne vous en faites pas : on vous entend jouir de ce que vous êtes les vrais patrons, les gros caïds, et le mes­sage passe cinq sur cinq : cette notion de consen­te­ment, vous ne comp­tez pas la lais­ser pas­ser. Où serait le fun d’appartenir au clan des puis­sants s’il fal­lait tenir compte du consen­te­ment des domi­nés ? Et je ne suis cer­tai­ne­ment pas la seule à avoir envie de chia­ler de rage et d’impuissance depuis votre belle démons­tra­tion de force, cer­tai­ne­ment pas la seule à me sen­tir salie par le spec­tacle de votre orgie d’impunité.

Il n’y a rien de sur­pre­nant à ce que l’académie des césars élise Roman Polans­ki meilleur réa­li­sa­teur de l’année 2020. C’est gro­tesque, c’est insul­tant, c’est ignoble, mais ce n’est pas sur­pre­nant. Quand tu confies un bud­get de plus de 25 mil­lions à un mec pour faire un télé­film, le mes­sage est dans le bud­get. Si la lutte contre la mon­tée de l’antisémitisme inté­res­sait le ciné­ma fran­çais, ça se ver­rait. Par contre, la voix des oppri­més qui prennent en charge le récit de leur cal­vaire, on a com­pris que ça vous soû­lait. Alors quand vous avez enten­du par­ler de cette sub­tile com­pa­rai­son entre la pro­blé­ma­tique d’un cinéaste cha­hu­té par une cen­taine de fémi­nistes devant trois salles de ciné­ma et Drey­fus, vic­time de l’antisémitisme fran­çais de la fin du siècle der­nier, vous avez sau­té sur l’occasion. Vingt-cinq mil­lions pour ce paral­lèle. Superbe. On applau­dit les inves­tis­seurs, puisque pour ras­sem­bler un tel bud­get il a fal­lu que tout le monde joue le jeu : Gau­mont Dis­tri­bu­tion, les cré­dits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et géné­reux, pour une fois. Vous ser­rez les rangs, vous défen­dez l’un des vôtres. Les plus puis­sants entendent défendre leurs pré­ro­ga­tives : ça fait par­tie de votre élé­gance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tri­bu­naux sont votre domaine, les médias vous appar­tiennent. Et c’est exac­te­ment à cela que ça sert, la puis­sance de vos grosses for­tunes : avoir le contrôle des corps décla­rés subal­ternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire pas­ser ce beau mes­sage : le res­pect qu’on leur doit s’étendra désor­mais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée natio­nale ou dans la culture – marre de se cacher, de simu­ler la gêne. Vous exi­gez le res­pect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exac­tions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre poli­tique : exi­ger le silence des vic­times. Ça fait par­tie du ter­ri­toire, et s’il faut nous trans­mettre le mes­sage par la ter­reur vous ne voyez pas où est le pro­blème. Votre jouis­sance mor­bide, avant tout. Et vous ne tolé­rez autour de vous que les valets les plus dociles. Il n’y a rien de sur­pre­nant à ce que vous ayez cou­ron­né Polans­ki : c’est tou­jours l’argent qu’on célèbre, dans ces céré­mo­nies, le ciné­ma on s’en fout. Le public on s’en fout. C’est votre propre puis­sance de frappe moné­taire que vous venez adu­ler. C’est le gros bud­get que vous lui avez octroyé en signe de sou­tien que vous saluez – à tra­vers lui c’est votre puis­sance qu’on doit respecter.

Il serait inutile et dépla­cé, dans un com­men­taire sur cette céré­mo­nie, de sépa­rer les corps de cis mecs aux corps de cis meufs. Je ne vois aucune dif­fé­rence de com­por­te­ments. Il est enten­du que les grands prix conti­nuent d’être exclu­si­ve­ment le domaine des hommes, puisque le mes­sage de fond est : rien ne doit chan­ger. Les choses sont très bien telles qu’elles sont. Quand Fores­ti se per­met de quit­ter la fête et de se décla­rer « écœu­rée », elle ne le fait pas en tant que meuf – elle le fait en tant qu’individu qui prend le risque de se mettre la pro­fes­sion à dos. Elle le fait en tant qu’individu qui n’est pas entiè­re­ment assu­jet­ti à l’industrie ciné­ma­to­gra­phique, parce qu’elle sait que votre pou­voir n’ira pas jusqu’à vider ses salles. Elle est la seule à oser faire une blague sur l’éléphant au milieu de la pièce, tous les autres bot­te­ront en touche. Pas un mot sur Polans­ki, pas un mot sur Adèle Hae­nel. On dîne tous ensemble, dans ce milieu, on connaît les mots d’ordre : ça fait des mois que vous vous aga­cez de ce qu’une par­tie du public se fasse entendre et ça fait des mois que vous souf­frez de ce qu’Adèle Hae­nel ait pris la parole pour racon­ter son his­toire d’enfant actrice, de son point de vue.

Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle sont convo­qués dans un seul but : véri­fier le pou­voir abso­lu des puis­sants. Et les puis­sants aiment les vio­leurs. Enfin, ceux qui leur res­semblent, ceux qui sont puis­sants. On ne les aime pas mal­gré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des vio­leurs. On les aime pour ça. Pour le cou­rage qu’ils ont de récla­mer la mor­bi­di­té de leur plai­sir, leur pul­sion débile et sys­té­ma­tique de des­truc­tion de l’autre, de des­truc­tion de tout ce qu’ils touchent en véri­té. Votre plai­sir réside dans la pré­da­tion, c’est votre seule com­pré­hen­sion du style. Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défen­dez Polans­ki : vous exi­gez qu’on vous admire jusque dans votre délin­quance. C’est cette exi­gence qui fait que lors de la céré­mo­nie tous les corps sont sou­mis à une même loi du silence. On accuse le poli­ti­que­ment cor­rect et les réseaux sociaux, comme si cette omer­ta datait d’hier et que c’était la faute des fémi­nistes mais ça fait des décen­nies que ça se gou­pille comme ça : pen­dant les céré­mo­nies de ciné­ma fran­çais, on ne blague jamais avec la sus­cep­ti­bi­li­té des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sou­rit. Si le vio­leur d’enfant c’était l’homme de ménage alors là pas de quar­tier : police, pri­son, décla­ra­tions toni­truantes, défense de la vic­time et condam­na­tion géné­rale. Mais si le vio­leur est un puis­sant : res­pect et soli­da­ri­té. Ne jamais par­ler en public de ce qui se passe pen­dant les cas­tings ni pen­dant les pré­pas ni sur les tour­nages ni pen­dant les pro­mos. Ça se raconte, ça se sait. Tout le monde sait. C’est tou­jours la loi du silence qui pré­vaut. C’est au res­pect de cette consigne qu’on sélec­tionne les employés.

Et bien qu’on sache tout ça depuis des années, la véri­té c’est qu’on est tou­jours sur­pris par l’outrecuidance du pou­voir. C’est ça qui est beau, fina­le­ment, c’est que ça marche à tous les coups, vos sale­tés. Ça reste humi­liant de voir les par­ti­ci­pants se suc­cé­der au pupitre, que ce soit pour annon­cer ou pour rece­voir un prix. On s’identifie for­cé­ment – pas seule­ment moi qui fais par­tie de ce sérail mais n’importe qui regar­dant la céré­mo­nie, on s’identifie et on est humi­lié par pro­cu­ra­tion. Tant de silence, tant de sou­mis­sion, tant d’empressement dans la ser­vi­tude. On se recon­naît. On a envie de cre­ver. Parce qu’à la fin de l’exercice, on sait qu’on est tous les employés de ce grand mer­dier. On est humi­lié par pro­cu­ra­tion quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Por­trait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uni­que­ment parce qu’Adèle Hae­nel a par­lé et qu’il s’agit de bien faire com­prendre aux vic­times qui pour­raient avoir envie de racon­ter leur his­toire qu’elles feraient bien de réflé­chir avant de rompre la loi du silence. Humi­lié par pro­cu­ra­tion que vous ayez osé convo­quer deux réa­li­sa­trices qui n’ont jamais reçu et ne rece­vront pro­ba­ble­ment jamais le prix de la meilleure réa­li­sa­tion pour remettre le prix à Roman fucking Polans­ki. Him­self. Dans nos gueules. Vous n’avez déci­dé­ment honte de rien. Vingt-cinq mil­lions, c’est-à-dire plus de qua­torze fois le bud­get des Misé­rables, et le mec n’est même pas fou­tu de clas­ser son film dans le box-office des cinq films les plus vus dans l’année. Et vous le récom­pen­sez. Et vous savez très bien ce que vous faites – que l’humiliation subie par toute une par­tie du public qui a très bien com­pris le mes­sage s’étendra jusqu’au prix d’après, celui des Misé­rables, quand vous convo­quez sur la scène les corps les plus vul­né­rables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs par­mi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du vio­leur célé­bré ce soir-là et la situa­tion du quar­tier où ils vivent. Les réa­li­sa­trices qui décernent le prix de votre impu­ni­té, les réa­li­sa­teurs dont le prix est taché par votre igno­mi­nie – même com­bat. Les uns les autres savent qu’en tant qu’employés de l’industrie du ciné­ma, s’ils veulent bos­ser demain, ils doivent se taire. Même pas une blague, même pas une vanne. Ça, c’est le spec­tacle des césars. Et les hasards du calen­drier font que le mes­sage vaut sur tous les tableaux : trois mois de grève pour pro­tes­ter contre une réforme des retraites dont on ne veut pas et que vous allez faire pas­ser en force. C’est le même mes­sage venu des mêmes milieux adres­sé au même peuple : « Ta gueule, tu la fermes, ton consen­te­ment tu te le carres dans ton cul, et tu sou­ris quand tu me croises parce que je suis puis­sant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss. »

Alors quand Adèle Hae­nel s’est levée, c’était le sacri­lège en marche. Une employée réci­di­viste, qui ne se force pas à sou­rire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applau­dir au spec­tacle de sa propre humi­lia­tion. Adèle se lève comme elle s’est déjà levée pour dire voi­là com­ment je la vois votre his­toire du réa­li­sa­teur et son actrice ado­les­cente, voi­là com­ment je l’ai vécue, voi­là com­ment je la porte, voi­là com­ment ça me colle à la peau. Parce que vous pou­vez nous la décli­ner sur tous les tons, votre imbé­cil­li­té de sépa­ra­tion entre l’homme et l’artiste – toutes les vic­times de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de divi­sion mira­cu­leuse entre le corps vio­lé et le corps créa­teur. On trim­balle ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer com­ment je devrais m’y prendre pour lais­ser la fille vio­lée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons.

Adèle se lève et elle se casse. Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on igno­rait sur la belle indus­trie du ciné­ma fran­çais par contre on a appris com­ment ça se porte, la robe de soi­rée. A la guer­rière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démo­lir le bâti­ment entier, com­ment on avance le dos droit et la nuque rai­die de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en qua­rante-cinq ans de céré­mo­nie – Adèle Hae­nel quand elle des­cend les esca­liers pour sor­tir et qu’elle vous applau­dit et désor­mais on sait com­ment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. Je donne 80 % de ma biblio­thèque fémi­niste pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon télé­phone pour cette sor­tie-là. Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humi­liées, oui on n’a qu’à fer­mer nos gueules et man­ger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pou­voir et l’arrogance qui va avec mais on ne res­te­ra pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre res­pect. On se casse. Faites vos conne­ries entre vous. Célé­brez-vous, humi­liez-vous les uns les autres tuez, vio­lez, exploi­tez, défon­cez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est pro­ba­ble­ment une image annon­cia­trice des jours à venir. La dif­fé­rence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre domi­nés et domi­nants, entre ceux qui entendent confis­quer la nar­ra­tion et impo­ser leurs déci­sions et ceux qui vont se lever et se cas­ser en gueu­lant. C’est la seule réponse pos­sible à vos poli­tiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pou­voir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun res­pect pour votre mas­ca­rade de res­pec­ta­bi­li­té. Votre monde est dégueu­lasse. Votre amour du plus fort est mor­bide. Votre puis­sance est une puis­sance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner des­sus comme des minables est irres­pi­rable. On se lève et on se casse. C’est ter­mi­né. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde.

Vir­gi­nie DESPENTES.

Source : « Libé­ra­tion », https://​www​.libe​ra​tion​.fr/​d​e​b​a​t​s​/​2​0​2​0​/​0​3​/​0​1​/​c​e​s​a​r​s​-​d​e​s​o​r​m​a​i​s​-​o​n​-​s​e​-​l​e​v​e​-​e​t​-​o​n​-​s​e​-​b​a​r​r​e​_​1​7​8​0​212

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​face​book​.com/​s​t​o​r​y​.​p​h​p​?​s​t​o​r​y​_​f​b​i​d​=​1​0​1​5​7​9​5​7​1​1​9​9​4​2​3​1​7​&​i​d​=​6​0​0​9​2​2​316

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2 Commentaires

  1. Luc Capony

    Elles sont belles ces femmes debout, elles sont belles et leur colère aus­si est belle et juste.
    Femmes et hommes, désor­mais tout le monde se lève et on se casse !!!
    Mer­ci Adèle, Vir­gi­nie, et les autres !

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  2. Pierre Chastang

    Non, la dif­fé­rence n’est pas entre les hommes et les femmes, les blancs et les noirs, les israé­liens et les pales­ti­niens, les humains et les ani­maux, les culs de jatte et ceux qui en ont deux, nous et la nature, mais entre la dif­fé­rence, la diver­si­té de la vie (tiens, c’est fémi­nin!), tout ce qui est domi­né et les domi­nants. Et se cas­ser n’est-ce pas d’a­bord ces­ser de vivre avec,donc pro­pa­ger et défendre la vision du monde des dominants…

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