le NON au référendum danois et le silence des journaux français

11/12/2015 | 9 commentaires

Pré­cieux lan­ceurs d’alerte :
http://​www​.les​-crises​.fr/​r​e​f​e​r​e​n​d​u​m​-​d​a​n​o​i​s​-​l​e​-​s​i​l​e​n​c​e​-​d​e​s​-​j​o​u​r​n​a​u​x​-​p​a​r​-​j​a​c​q​u​e​s​-​s​a​p​ir/

Référendum danois : le silence des journaux, par Jacques Sapir

Source : Rus­seu­rope, Jacques Sapir, 04-12-2015

Le réfé­ren­dum qui s’est tenu au Dane­mark le jeu­di 3 décembre, et qui a vu la vic­toire du « non » et des euros­cep­tiques, conti­nue de sou­le­ver des inter­ro­ga­tions mul­tiples. La pre­mière concerne le faible reten­tis­se­ment média­tique de ce réfé­ren­dum. Assu­ré­ment, nous sommes en cam­pagne élec­to­rale en France. Mais, ce qua­si-silence des médias est un objet d’étude à lui tout seul. La seconde inter­ro­ga­tion porte sur le sens qu’il convient de don­ner à ce réfé­ren­dum. On voit bien que, dans les rares com­men­taires à son sujet on parle de « ques­tions tech­niques ». Tech­niques, elles l’étaient assu­ré­ment. Mais il faut être bien naïf, ou bien de mau­vaise fois, pour ne pas se rendre compte que, der­rière cette dimen­sion « tech­nique » la véri­table ques­tion por­tait sur le pro­ces­sus d’intégration européenne.

 Le silence des journaux

Un simple test le prouve. Une demande de recherche sur Google actua­li­tés ne pro­duit que 170 résul­tats, dont cer­tains ne concernent pas les médias fran­çais. Dans une liste d’environ 150 réfé­rences des médias fran­çais, on trouve une très large part d’articles qui ne sont que des reprises, soit in exten­so soit par­tielle de l’article publié le 3 décembre au soir par l’AFP. La dif­fé­rence avec la presse anglo-saxonne ici saute aux yeux.

Certes, ce n’est pas la pre­mière fois que la presse fran­çaise se com­porte de manière plus que désin­volte vis-à-vis d’événements sur­ve­nant dans un « petit » pays. Cette arro­gance de « grande nation » qui res­sort spon­ta­né­ment et en dépit de dis­cours pour­tant ouver­te­ment euro­péistes n’est pas la moindre des choses qui m’insupportent dans les com­por­te­ments des jour­na­listes fran­çais. A cet égard, il est inté­res­sant de lire les com­men­taires dans les jour­naux belges (Le Soir ou La Libre Bel­gique) ou dans les quo­ti­diens suisses fran­co­phones. Ils sont sou­vent de meilleures qua­li­tés que ce que l’on peut lire dans une presse fran­çaise qui se révèle à la fois par­tiale et sur­faite. Mais, cette arro­gance n’est sans doute pas la cause pre­mière de ce silence.

Ce rela­tif silence de la presse fran­çaise tra­duit, et tra­hit, une gêne devant le résul­tat. Les danois, peuple euro­péens, ont reje­té une pro­po­si­tion de plus grande inté­gra­tion dans le cadre de l’Union euro­péenne. Ils l’ont reje­té de manière très claire, ce qui a été recon­nu par le gou­ver­ne­ment danois. Ils l’ont reje­té aus­si dans une alliance entre l’extrême-gauche (et la gauche dite « radi­cale ») et le par­ti popu­liste et sou­ve­rai­niste danois le DPP. On constate une nou­velle fois que, quand peuvent se retrou­ver sur un ter­rain com­mun, des sou­ve­rai­nistes de gauche et de droite ont une large majo­ri­té. Et ceci gêne sans doute autant, voire plus, les édi­to­ria­listes à gages de notre presse natio­nale. Cela pour­rait don­ner des idées au bon peuple de France. Voi­ci donc une autre rai­son de ce silence rela­tif, et il faut le dire bien inté­res­sé. Ce réfé­ren­dum porte en lui une cri­tique de l’européisme. C’est pour­quoi il convient de faire silence des­sus. Ah, elle est belle la presse libre en France ; elle est belle mais elle est sur­tout silen­cieuse quand il convient à ses propriétaires…

 Une ques­tion technique ?

Dans les rares articles que les jour­naux, ou les autres médias fran­çais, consacrent aux résul­tats de ce réfé­ren­dum, on pointe avant tout la nature « tech­nique » de la ques­tion posée : fal­lait-il remettre en cause les clauses dites « d’opting-out » négo­ciées par le Dane­mark avec l’Union euro­péenne pour per­mettre une meilleure coopé­ra­tion poli­cière entre ce pays et les ins­tances poli­cières euro­péennes (Euro­pol pour les nom­mer). Mais, si l’énoncé de la ques­tion était assu­ré­ment tech­nique, il faut beau­coup d’aveuglement, bien de la céci­té volon­taire, pour ne pas voir que la réponse appor­tée par les danois fut avant tout politique.

Il convient ici de rap­pe­ler que ce réfé­ren­dum a connu une forte par­ti­ci­pa­tion. Près de 72% des élec­teurs danois se sont dépla­cés pour voter, ce qui consti­tue un record dans des réfé­ren­dums por­tant sur l’Europe pour le Dane­mark. C’est bien la preuve que les danois ont com­pris que, der­rière une appa­rence tech­nique, la ques­tion était bien avant tout poli­tique. D’ailleurs, cette dimen­sion poli­tique res­sor­tait bien de la cam­pagne qui se dérou­la avant ce réfé­ren­dum. Les ques­tions de la sus­pen­sion des accords de Schen­gen, de l’intégration euro­péenne, des coopé­ra­tions mul­tiples, furent en réa­li­té lar­ge­ment débattues.

Cette réponse donc poli­tique que les élec­teurs danois ont appor­té, elle a un sens très net : celui d’un refus de toute nou­velle inté­gra­tion euro­péenne. Face à des ques­tions essen­tielles, comme celles concer­nant la sécu­ri­té, les danois ont clai­re­ment opté pour le main­tien de leur sou­ve­rai­ne­té et le refus pour une plus grande inté­gra­tion. Leur réponse tra­duit le pro­fond désen­chan­te­ment auquel on assiste quant à la construc­tion euro­péenne. Que ce soit dans le domaine de l’économie ou dans celui de la sécu­ri­té, que ce soit sur l’Euro ou les contrôles aux fron­tières, c’est bien à un échec patent de l’intégration que l’on est confron­té. Or, la réponse des euro­péistes à cet échec n’est pas de s’interroger sur ses causes mais de deman­der, encore et tou­jours, plus d’intégration. En fait, l’intégration euro­péenne est deve­nue un dogme, une reli­gion. Et celle-ci n’admet aucune cri­tique, ne souffre aucune contra­dic­tion. C’est pour­quoi les diri­geants poussent à une sur­en­chère mor­telle. Mais, c’est aus­si pour­quoi les peuples, qui bien sou­vent ne sont pas dupes d’un dis­cours trop for­ma­té pour être hon­nête, refusent jus­te­ment cette sur­en­chère et exigent qu’un bilan hon­nête et objec­tif de cette inté­gra­tion soit fait.

 L’heure des bilans

Ces bilans vont se mul­ti­plier, que les diri­geants le veuillent ou non. La Grande-Bre­tagne vote­ra sur son appar­te­nance à l’Union euro­péenne en 2016 et, n’en dou­tons pas, on y suit de très près les impli­ca­tions du réfé­ren­dum danois. On vote­ra sans doute sur la ques­tion de l’Euro en Fin­lande, en 2016 ou en 2017. Ce vote aura aus­si une impor­tante signi­fi­ca­tion. Mais, sur­tout, c’est dans sa pra­tique au jour le jour que l’Union euro­péenne sera confron­tée à cette demande de bilan.

Car, il est clair que le trop fameux « prag­ma­tisme » euro­péen a engen­dré des monstres, qu’il s’agisse de l’Eurogroupe, club dépour­vu d’existence légale et qui pour­tant pèse d’une poids énorme comme on l’a vu lors de la crise grecque de l’été 2015, ou qu’il s’agisse des abus de pou­voir que com­met désor­mais chaque semaine la Com­mis­sion euro­péenne. On se sou­vient des décla­ra­tions de Jean-Claude Jun­cker à l’occasion de l’élection grecque de jan­vier der­nier[1]. Leur carac­tère inouï fut lar­ge­ment débat­tu. Un autre exemple réside dans la manière dont ces ins­ti­tu­tions euro­péennes négo­cient, dans le plus grand secret, le fameux « Trai­té Trans­at­lan­tique » ou TAFTA qui abou­ti­ra à désha­biller encore plus les Etats et la sou­ve­rai­ne­té popu­laire qui s’y exprime. Le com­por­te­ment de l’Union Euro­péenne tout comme celui des ins­ti­tu­tions de la zone Euro appellent une réac­tion d’ensemble parce qu’elles contestent cette liber­té qu’est la sou­ve­rai­ne­té[2].

Il est plus que temps de dres­ser le bilan de ces actes, d’évaluer la poli­tique pour­sui­vie par les ins­ti­tu­tions euro­péennes et leurs diverses affi­dés, de gauche comme de droite, en Europe. On peut com­prendre, à voir l’importance de l’investissement poli­tique et sym­bo­lique qu’ils ont consen­ti, que les diri­geants euro­péistes voient avec une cer­taine angoisse s’avancer l’heure où ils devront rendre des comptes. Mais, à recou­rir à de qua­si-cen­sure, à des méthodes ouver­te­ment anti-démo­cra­tiques pour en retar­der le moment ils risquent bien de finir par voir leurs tête orner le bout d’un pique.

 Notes

[1] Jean-Jacques Mevel in Le Figa­ro, le 29 jan­vier 2015, Jean-Claude Jun­cker : « la Grèce doit res­pec­ter l’Europe ». http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/28/01003–20150128ARTFIG00490-jean-claude-juncker-la-grece-doit-respecter-l-europe.php Ses décla­ra­tions sont lar­ge­ment reprises dans l’hebdomadaire Poli­tis, consul­table en ligne : http://​www​.poli​tis​.fr/​J​u​n​c​k​e​r​-​d​i​t​-​n​o​n​-​a​-​l​a​-​G​r​e​c​e​-​e​t​,​2​9​8​9​0​.​h​tml

[2] Evans-Prit­chards A., « Euro­pean ‘alliance of natio­nal libe­ra­tion fronts’ emerges to avenge Greek defeat », The Tele­graph, 29 juillet 2015, http://​www​.tele​graph​.co​.uk/​f​i​n​a​n​c​e​/​e​c​o​n​o​m​i​c​s​/​1​1​7​6​8​1​3​4​/​E​u​r​o​p​e​a​n​-​a​l​l​i​n​c​e​-​o​f​-​n​a​t​i​o​n​a​l​-​l​i​b​e​r​a​t​i​o​n​-​f​r​o​n​t​s​-​e​m​e​r​g​e​s​-​t​o​-​a​v​e​n​g​e​-​G​r​e​e​k​-​d​e​f​e​a​t​.​h​tml

Source : Rus­seu­rope, Jacques Sapir, 04-12-2015

___________________

Les Danois disent “non” à davantage d’intégration européenne, par Romaric Godin

Source : Roma­ric Godin, La Tri­bune, 4/12/2015

53,1 % des élec­teurs danois ont reje­té par réfé­ren­dum un pro­jet de coopé­ra­tion ren­for­cée avec l’UE dans le domaine de la police et de la jus­tice. Un désa­veu pour la classe poli­tique danoise.

Les Danois ont reje­té par réfé­ren­dum un pro­jet de ren­for­ce­ment de l’intégration de leur pays dans l’Union euro­péenne. 53,1 % des élec­teurs convo­qués jeu­di 3 décembre ont voté « nej » (« non ») au pro­jet d’adhésion du pays à Euro­pol, l’agence euro­péenne char­gée de la lutte contre le crime orga­ni­sé, les tra­fics et le ter­ro­risme qui devien­dra en 2016 un orga­nisme supra­na­tio­nal char­gé de l’ensemble des affaires de police et de jus­tice pour l’UE. Lars Løkke Ras­mus­sen devra désor­mais négo­cier un accord « sépa­ré » avec Euro­pol. Une négo­cia­tion qui s’annonce difficile.

Ce « non caté­go­rique », comme l’a décrit le pre­mier ministre libé­ral Lars Løkke Ras­mus­sen, révèle une nou­velle fois qu’une majo­ri­té des Danois reste très scep­tique sur le pro­jet euro­péen. Ce réfé­ren­dum avait été déci­dé par la pré­cé­dente pre­mière ministre Helle Thor­ning Schmidt en février 2015 après l’attaque d’une librai­rie à Copen­hague. En théo­rie, les atten­tats de Paris auraient dû ren­for­cer l’idée d’une coopé­ra­tion euro­péenne plus pro­fonde, d’autant que la très grande majo­ri­té des par­tis poli­tiques danois appe­laient à « voter oui. » Mais plu­sieurs élé­ments ont joué contre le « oui. »

La question de l’immigration

D’abord, la cam­pagne menée par le par­ti du peuple danois (Danske Fol­ke­par­ti, DF) qui est arri­vé deuxième lors des élec­tions de juin der­nier avec 21,1 % des voix. Ce par­ti a agi­té la crainte d’une arri­vée mas­sive de réfu­giés dans le pays. Quoique membre du gou­ver­ne­ment de droite depuis les élec­tions de juin der­nier, DF a agi­té la menace de « quo­tas obli­ga­toires » alors que la Suède est déjà débor­dée par l’afflux de réfu­giés et que le Dane­mark a accep­té dix fois moins de per­sonnes sur son sol que son voi­sin orien­tal. Une par­tie de l’électorat danois est très hos­tile à l’immigration, comme le montre la pous­sée de DF qui n’avait obte­nu que 12,3 % en 2011. La ges­tion assez chao­tique de la crise des réfu­giés par l’UE n’a pas dû aider le « oui » à progresser.

La question de la souveraineté

Deuxième point sur lequel le « non » a joué : l’idée qu’il exis­tait une « ins­tru­men­ta­li­sa­tion » des atten­tats de Paris pour faire accep­ter davan­tage d’intégration du pays dans l’UE. Le DF s’y oppose, mais aus­si le par­ti de gauche radi­cale, la Liste Unique (Enhed­slis­ten), qua­trième par­ti du pays en juin avec 7,8 % des voix, qui a dénon­cé un « oui » aux poli­tiques éco­no­miques de l’UE. De façon géné­rale, le camp du « oui » a souf­fert de la mau­vaise image de l’UE et de la zone euro. En 1992 et en 2000, les Danois ont reje­té l’entrée de leur pays dans la zone euro, alors que leur mon­naie, la cou­ronne, a tou­jours été étroi­te­ment liée au deutsche mark ou à l’euro. Autre­ment dit, la ques­tion de la sou­ve­rai­ne­té a per­mis au « non » de l’emporter.

Défaite des partis pro-européens

Au final, cette défaite est un désa­veu pour les pro-euro­péens danois. Le pre­mier ministre avait avan­cé le scru­tin pour empê­cher tout impact du réfé­ren­dum bri­tan­nique, qui devrait se tenir dans les pro­chains mois. Une manœuvre fina­le­ment man­quée. La par­ti­ci­pa­tion de 72 % sou­ligne le désa­veu de la classe poli­tique sur les ques­tions euro­péennes. Une grande par­tie des élec­teurs tra­di­tion­nels des par­tis libé­raux (Venstre) et Sociaux-démo­crates ont en effet voté « non. » Simon Gade, le pré­sident du groupe par­le­men­taire de Venstre, a consi­dé­ré que les par­tis danois devaient faire un « exa­men de conscience » sur la ques­tion européenne.

Source : Roma­ric Godin, La Tri­bune, 4/12/2015

Source : les​-crises​.fr

Même relais sur Face­book : https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​3​8​3​9​3​8​7​4​0​2​317

Catégorie(s) de l'article :

9 Commentaires

  1. zedav

    Lor­don passe (enfin ! ) aux « aveux » : 

    « Écou­tez, je pense qu’une com­mu­nau­té poli­tique nom­breuse ne peut pas faire l’im­passe – QUELQUE SOIT SA FORME ORGANISATIONNELLE – sur un cer­tain degré de représentation ». 

    Outre que ce suc­cinct « un cer­tain degré de repré­sen­ta­tion » est si vague qu’il en est presque insi­gni­fiant, la pau­vre­té inha­bi­tuelle de ce « je pense » par lequel il se dis­pense de toute autre jus­ti­fi­ca­tion et donc d’un argu­men­taire construit détonne des ana­lyses si sou­vent pro­fondes et argu­men­tées pour ne pas dire radi­cales de Lor­don. Comme il aurait pu le dire lui-même, on arrive là à l’os des fon­de­ments de ses convic­tions, au point dif­fi­ci­le­ment avouable (pour lui même, un pen­seur « de gauche » comme il s’en réclame) mais per­cep­tible dans cer­tains de ses dis­cours, soit une cer­taine défiance des masses, de la plèbe.

    Vous voyez Étienne, il a fini par répondre de façon détour­née à cette ques­tion que vous vous posiez à son sujet concer­nant le peu de consi­dé­ra­tion qu’il por­tait à vos tra­vaux (outre le lâche dis­cré­dit qu’il col­porte avec une cer­taine paresse intel­lec­tuelle concer­nant vos fré­quen­ta­tions idéo­lo­giques « douteuses »).

    Et par la pré­ci­sion cru­ciale du « quelque soit sa forme orga­ni­sa­tion­nelle » il entend mani­fes­te­ment clore le débat avant qu’il n’ait lieu, insi­nuant au pas­sage qu’il les a toutes envi­sa­gées (ce dont je doute fort et il donne ici à voir que même les plus brillants intel­lec­tuels ont des points aveugles, des zones qu’ils ne veulent pas explo­rer plus avant en toute ingé­nui­té) et qu’au­cune ne serait sus­cep­tible de le faire chan­ger d’a­vis. Peut-être pré­fère-t-il ne pas trop s’y pen­cher, pres­sen­tant une confron­ta­tion interne dou­lou­reuse sous forme de dis­so­nances cog­ni­tives insolubles ?

    Extrait de France Culture, la grande table du 10/11/15 : 30′31″

    http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-europe-et-democratie-le-revelateur-grec-2015–12-10

    Réponse
    • etienne

      Cher Zol­tan,

      Je crois que, contrai­re­ment à vous, je suis d’ac­cord avec Fré­dé­ric sur ce point précis… 🙂
      Mais ce à quoi je tiens par des­sus tout (et au sujet duquel Fré­dé­ric ne dit tou­jours RIEN), c’est que ce ne soit SURTOUT PAS les repré­sen­tants qui fixent eux-mêmes les règles fon­da­men­tales de la représentation ! 

      Ce sur quoi Fré­dé­ric tient à res­ter muet, ce que je trouve incompréhensible.

      Recon­nais­sez avec moi que, si c’est le peuple en corps qui est consti­tuant, si les citoyens peuvent fixer, sur­veiller et modi­fier eux-même à tout moment les règles et le fonc­tion­ne­ment de la repré­sen­ta­tion qu’ils sou­haitent, la repré­sen­ta­tion n’est pas mau­vaise en soi. C’est la confis­ca­tion de la sou­ve­rai­ne­té par les repré­sen­tants qui est insup­por­table, non ? Une repré­sen­ta­tion assu­mée par des man­da­taires dévoués, fidèles et res­pec­tueux, sous le regard per­ma­nent et vigi­lant de citoyens consti­tuants, ça serait satis­fai­sant, non ?

      Donc, pas d’a­veux révé­la­teurs, de la part de Fré­dé­ric, cette fois encore, je le crains 🙂

      Bien ami­ca­le­ment.

      Étienne.

      Réponse
      • Pinel Vincent

        Cher Etienne,
        En effet, ce que dit Fré­dé­ric, c’est qu’on ne peut pas faire une démo­cra­tie directe, où tout le monde repré­sente tout le monde. A 60 mil­lions il fau­drait du temps que tout le monde ait par­lé. Il faut donc que l’on soit repré­sen­té, ou des outils très puis­sants. Fré­dé­ric fait très atten­tion aux mots qu’il uti­lise (« céder sur les mots, c’est céder sur ses dési­rs », cite-t-il d’ailleurs)

        Ce que dit Impe­rium (à mon sens), c’est que le tirage au sort ne fait pas pro­jet poli­tique. Et per­son­nel­le­ment je sou­haite le tirage au sort. En tout cas une Démo­cra­tie bien supé­rieure à celle d’aujourd’hui.
        Mais même repré­sen­ta­tive de la popu­la­tion, une assem­blée tirée au sort, ex-abrup­to, sans pro­jet poli­tique repro­dui­rait en son sein les cli­vages sociaux, les riches en capi­taux de tous ordres (finan­cier, mais aus­si cultu­rel et social) pren­draient le pas sur les autres et inflé­chi­raient le sys­tème en leur faveur. Si des méca­nismes doivent être pré­vus en amont pour garan­tir la démo­cra­tie au sein d’une telle assem­blée, cela pose la ques­tion du for­çage : com­ment impo­ser un méca­nisme consti­tuant. Et quand bien même l’as­sem­blée qui en serait issue, serait-elle démo­cra­tique et dis­ci­pli­née par un méca­nisme de mise au vote de toutes les dis­con­ve­nances, une telle assem­blée en vien­drait peut-être à la vio­lence et à l’im­plo­sion, elle serait en tout cas très instable. Car il y a de la dis­con­ve­nance dans la socié­té, elle est même faite de ça. En ce qui me concerne, je suis même pire que M Lor­don lui-même (tout en me reven­di­quant démo­crate et de gauche- de vraie gauche): pou­voir (re)-débattre de tout tout le temps, ne per­met peut-être pas de lais­ser à cer­tains choix poli­tiques l’i­ner­tie néces­saire pour qu’ils portent.

        Par ailleurs, j’ai écrit une uto­pie moné­taire (créa­tion, des­truc­tion, paie­ment et encaisse remises au peuple, 40 pages en pdf) que je sou­hai­te­rais par­ta­ger, com­ment peut on vous la sou­mettre, ou la sou­mettre au site ?

        Avec mes respects

        Vincent

        Réponse
  2. zedav

    Cher Étienne,

    les repré­sen­tants que vous évo­quez sont devenus…des serviteurs !
    Je doute que ce soit le sens que Lor­don donne à sa phrase, mais après tout, elle est tel­le­ment vague…

    Pour­tant, si le sens que vous don­nez à « part de repré­sen­ta­tion » était le sien, ne se serait-il pas concen­tré sur ces condi­tions « sine quo non » de démo­cra­tie, pré­ci­sé­ment au cœur du sujet de l’é­mis­sion, d’au­tant qu’il a joui d’un tant de parole appré­ciable, plu­tôt que de glo­ser inter­mi­na­ble­ment sur des sujets acces­soires comme celui de la sup­po­sée vraie inten­tion des Grecs, se fai­sant même reca­drer sur le sujet cen­tral par la journaliste…un comble !

    La posi­tion que je lui prête, il est vrai par déduc­tion plus que d’a­près des pro­pos expli­cites, est cohé­rente avec son refus de se posi­tion­ner sur ce sujet…je doute qu’il soit favo­rable à un pro­ces­sus consti­tuant confié à un échan­tillon repré­sen­ta­tif de la popu­la­tion sans aucune sélec­tion par cri­tère de com­pé­tence ; ou à un contrôle per­ma­nent des élu ; ou encore à leur révocabilité..via des com­mis­sions populaires.
    Et c’est cohé­rent avec son par­cours d’u­ni­ver­si­taire, aristocratique…

    Dites moi si je me trompe, mais il me semble d’ailleurs que les uni­ver­si­taires sont assez peu nom­breux à reprendre ces pro­po­si­tions à leur compte.

    Réponse
  3. binnemaya

    Bon­jour a tous,
    Hier soir j’ai regar­der CSOJ de Tad­dei avec un sujet pour moi cen­tral qui est l’u­be­ri­sa­tion de l’en­se­meble de nos économies.
    Je trouve regret­table qu’il n’ai pas invi­ter B.Friot car de plus en plus tous les médias mains­tream nous pré­parent a l’ins­tal­la­tion du reve­nu de base.
    Il faut qu’on décons­truise le concept par tous nos moyens car ce qu’ils veulent faire est pire que le sys­tème actuel.
    Nous don­ner moins que 1500 euros net d’impôt avec en même temps sup­pri­mer la sécu et lais­ser les entre­prises capi­ta­listes s’oc­cu­per du reste c’est encore plus de subor­di­na­tion vis a vis du capital.
    Je me suis sou­vent expri­mer sur la révo­lu­tion que repré­sen­te­rai le salaire à vie de B.Friot car elle per­met­trai de recréer un ima­gi­naire poli­tique inclu­sif en ayant des réper­cus­sions immé­diate sur le peuple apeu­ré et sur­tout appau­vri par 40 ans de détri­co­tage des idées du CNR.
    Et croyez moi ils vont le faire en nous fai­sons croire qu’ils (les puis­sants) ont LA solu­tion alors qu’ils ne pensent qu’a gar­der leurs pou­voirs qui vacillent en ce moment car le monde a déjà chan­ger… a nous de s’en sai­sir avant eux.

    Réponse
  4. BA

    Le scan­dale de l’an­née 2015.

    La Cour des Comptes grecque a cal­cu­lé que l’Al­le­magne doit rem­bour­ser à la Grèce 278,9 mil­liards d’eu­ros au titre des dédom­ma­ge­ments de la Seconde guerre mondiale.

    L’Al­le­magne refuse de rem­bour­ser cet argent à la Grèce …

    … mais l’Al­le­magne conti­nue de payer la retraite des sol­dats espa­gnols qui ont com­bat­tu dans l’ar­mée nazie !

    Lisez cet article :

    L’Allemagne refuse de dédom­ma­ger les Grecs vic­times de la Wehr­macht, mais verse des pen­sions aux fas­cistes espa­gnols de cette même Wehrmacht !!! 

    La nou­velle est tom­bée en Espagne comme une bombe dans la deuxième semaine d’octobre : L’Allemagne paye – encore aujourd’hui ( !) – des pen­sions aux fas­cistes espa­gnols qui ont com­bat­tu aux côtés de la Wehr­macht à Sta­lin­grad ! A la suite de cette révé­la­tion, l’un après l’autre presque tous les jour­naux espa­gnols ont déter­ré des semaines durant le pas­sé dou­lou­reux et consa­cré nombre d’articles à l’infâme Divi­sión Azul (Divi­sion Bleue) et ses 37.000 volon­taires qui, avec la béné­dic­tion du dic­ta­teur Fran­co, se sont trou­vés il y a 73–74 ans en Union sovié­tique pour prê­ter main forte à l’Allemagne nazie et à sa ten­ta­tive d’écraser le … bolchevisme !

    Le pro­ta­go­niste mais aus­si le res­pon­sable de ce retour inat­ten­du à un pas­sé qu’on croyait défi­ni­ti­ve­ment exor­ci­sé, est Andrej Hun­ko, le dépu­té alle­mand de Die Linke, qui a révé­lé le scan­dale par son ini­tia­tive de deman­der des expli­ca­tions à la Chan­ce­lière Mer­kel. Connais­sant les com­bats de l’ami Andrej pour la défense des droits du peuple grec, nous osons dire que la moti­va­tion pre­mière de ses ques­tions par­le­men­taires au gou­ver­ne­ment alle­mand était de faire décou­vrir au grand public non pas un, mais deux scan­dales : celui bien visible du paie­ment par l’État alle­mand des pen­sions aux fas­cistes espa­gnols et l’autre, moins visible : celui du refus per­ma­nent de l’État alle­mand de dédom­ma­ger les citoyens grecs vic­times des atro­ci­tés nazies !

    Mal­heu­reu­se­ment, la nou­velle que le gou­ver­ne­ment alle­mand paie les fas­cistes espa­gnols qui se sont bat­tus aux cotés de l’armée nazie en même temps qu’il refuse obs­ti­né­ment de payer des dédom­ma­ge­ments aux vic­times grecques de la même armée nazie, ne semble pas avoir pro­vo­qué l’émoi ni des auto­ri­tés ni des médias grecs. Aucune réac­tion, et pire, abso­lu­ment rien pour infor­mer l’opinion publique grecque. Seule­ment un silence total et assourdissant….

    Pour­tant, ce scan­dale des scan­dales ne peut pas res­ter sans suite. Alors, puisqu’il concentre et com­bine en lui tous les pro­blèmes de notre temps, le pas­sé cau­che­mar­desque avec un pré­sent et un ave­nir non moins mena­çants, c’est à tous ceux, citoyens grecs, alle­mands et espa­gnols qui se sentent direc­te­ment inté­res­sés, de lui don­ner la suite qu’il mérite. Et le pre­mier pas vers cette direc­tion est l’interview qui suit. En don­nant la parole à Andrej Hun­ko nous espé­rons que, cette fois, le mur du silence sera bri­sé et que les réac­tions seront à la hau­teur de cir­cons­tances si critiques.

    http://​www​.tlax​ca​la​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=​1​6​773

    Réponse
    • binnemaya

      dans le même style je peux vous racon­ter l’his­toire de ma famille mili­tante du PC en moselle est.
      Mon père après son ser­vice mili­taire de 1937 à 1939 a peine ren­trer dans sa famille fût enrô­ler de force d’a­bord dans l’ar­mée fran­çaise envoyé a Dun­kerque car les alle­mands arri­vaient. La plu­part de ses col­lègues ont fuient en Angle­terre lui comme tous les alsa­ciens-mosel­lans a du sous la menace des nazis envers les familles reve­nir et c’est immé­dia­te­ment fait a nou­veau enrô­ler cette fois sou l’u­ni­forme alle­mand (les mal­gré nous) et envoyer sur le front Est. Résul­tat 2 ans de camps de tra­vail au Kaza­khs­tan dans les mines de fer. Mira­cu­leu­se­ment il a sur­vé­cu mal­gré la sous nutri­tion les mala­dies etc .…Au bout de trente ans il a eu un dédom­ma­ge­ment de tenez vous bien 6000 francs pour 6 années de guerres qu’il n’a pas choisit.
      Main­te­nant d’autres qui ont fait 3 semaines de pri­son a Hague­nau pour des faits de droit com­mun juste avant la fin 1945 ont tou­chés une RENTE NON IMPOSABLE (que leur veuve touche encore) immé­dia­te­ment après la guerre de 6500 francs ( 1000euros)… en clair jus­qu’à ce jour ils ont tou­chés cha­cun ~840000 euros en 70ans et cela conti­nu pour leur veuve ?
      Pour moi la nation fran­çaise (et les autres aus­si) elle peut cre­ver je m’en tape comme de l’an qua­rante … Le natio­na­lisme n’est qu’une inven­tion des pos­sé­dants pour sou­mettre le peuple

      Réponse
  5. etienne

    Faute de consti­tu­tion, nos « repré­sen­tants » nous entraînent à la guerre, en men­tant comme des arra­cheurs de dents. 

    L’OTAN héberge l’État Islamique, par Nafeez Ahmed

    http://​www​.les​-crises​.fr/​l​o​t​a​n​-​h​e​b​e​r​g​e​-​l​e​t​a​t​-​i​s​l​a​m​i​q​u​e​-​p​a​r​-​n​a​f​e​e​z​-​a​h​m​ed/

    Source : Insurge Intel­li­gence, le 19/11/2015

    Pour­quoi la guerre nou­velle géné­ra­tion de la France contre l’État isla­mique est une mau­vaise plai­san­te­rie et une insulte aux vic­times des attaques de Paris

    Par Nafeez Ahmed

    « Nous nous tenons aux côtés de la Tur­quie dans ses efforts pour la pro­tec­tion de sa sécu­ri­té natio­nale et dans son com­bat contre le ter­ro­risme. La France et la Tur­quie sont du même côté dans le cadre de la coa­li­tion inter­na­tio­nale enga­gée contre le groupe ter­ro­riste ÉI. »

    Décla­ra­tion du ministre fran­çais des affaires étran­gères, juillet 2015

    Le mas­sacre du 13 novembre à Paris res­te­ra, comme le 11 sep­tembre, un moment déci­sif dans l’histoire mondiale.

    L’assassinat de 129 per­sonnes et les bles­sures de plus de 352 autres, par des sbires de « l’État Isla­mique » (ISIS) frap­pant simul­ta­né­ment dif­fé­rentes cibles au cœur de l’Europe, marquent un chan­ge­ment radi­cal dans la menace terroriste.

    Pour la pre­mière fois, une attaque rap­pe­lant celle de Bom­bay s’est pro­duite en Occi­dent – la pire attaque en Europe depuis des décen­nies. Une pre­mière qui a déclen­ché une réponse appa­rem­ment pro­por­tion­née de la France : la décla­ra­tion d’un état d’urgence natio­nal, du jamais vu depuis la guerre d’Algérie en 1961.

    ISIS a ensuite mena­cé d’attaquer Washing­ton et New York.

    En atten­dant, le pré­sident Hol­lande a appe­lé les diri­geants de l’UE à sus­pendre les accords de Schen­gen sur l’ouverture des fron­tières, pour per­mettre d’importantes res­tric­tions à la liber­té de dépla­ce­ment en Europe. Il exige aus­si l’adoption par l’UE du sys­tème dit des “don­nées des dos­siers pas­sa­gers” (PNR), qui per­met­tra aux ser­vices de ren­sei­gne­ments de pis­ter les voyages des Euro­péens, en plus d’une pro­lon­ga­tion de l’état d’urgence pour au moins trois mois.

    Pen­dant toute cette durée, la police fran­çaise peut blo­quer n’importe quel site web, assi­gner des gens à rési­dence sans pro­cès, per­qui­si­tion­ner sans man­dat, et empê­cher des sus­pects d’en ren­con­trer d’autres s’ils sont consi­dé­rés comme des menaces.

    « Nous savons que d’autres atten­tats sont en pré­pa­ra­tion, pas seule­ment contre la France, mais aus­si contre d’autres pays euro­péens, » a décla­ré le pre­mier ministre fran­çais Manuel Valls. « Nous allons avoir à vivre long­temps avec cette menace terroriste. »

    Hol­lande pré­voit de ren­for­cer les pou­voirs de la police et des ser­vices de sécu­ri­té grâce à une nou­velle légis­la­tion anti­ter­ro­riste et d’apporter des modi­fi­ca­tions à la Consti­tu­tion qui met­traient l’état d’urgence per­ma­nent au cœur de la poli­tique fran­çaise. “Il nous faut un outil appro­prié que l’on puisse uti­li­ser sans avoir à recou­rir à l’état d’urgence,” a‑t-il expliqué.

    En écho aux lois mar­tiales à l’intérieur des fron­tières, Hol­lande a rapi­de­ment inten­si­fié l’action mili­taire à l’étranger, en lan­çant 30 attaques aériennes sur une dou­zaine de cibles à Raq­qa, capi­tale de fac­to de l’État islamique.

    L’engagement pro­vo­cant de la France, selon Hol­lande, est de “détruire” l’ÉI.

    Le remous pro­vo­qué par les attaques en terme d’impact sur les socié­tés occi­den­tales sera pro­ba­ble­ment per­ma­nent. De la même manière que le 11 sep­tembre a vu l’émergence d’une nou­velle ère de guerre per­pé­tuelle contre le monde musul­man, les attaques du 13 novembre à Paris sont déjà en train de pro­vo­quer une phase nou­velle et réso­lue dans cette guerre per­ma­nente : une nou­velle ère de Vigi­lance Per­ma­nente, dans laquelle les citoyens sont des com­plices indis­pen­sables de l’État poli­cier, pro­mul­gué au nom de la défense d’une démo­cra­tie ron­gée par l’acte même qui est cen­sé la défendre, la Vigi­lance Permanente.

    La sur­veillance géné­ra­li­sée sur le plan inté­rieur et l’intervention mili­taire exté­rieure per­pé­tuelle sont les deux faces d’une même sécu­ri­té natio­nale qu’il faut tout sim­ple­ment déve­lop­per le plus possible.

    “La France est en guerre,” a affir­mé Hol­lande devant les par­le­men­taires fran­çais réunis au châ­teau de Versailles.

    “Nous ne sommes pas enga­gés dans une guerre de civi­li­sa­tion, parce que ces assas­sins n’en repré­sentent aucune. Nous sommes dans une guerre contre le ter­ro­risme dji­ha­diste qui menace le monde entier.”

    Les amis de nos enne­mis sont nos amis

    Une absence fla­grante cepen­dant se remar­quait dans la décla­ra­tion de guerre faite d’un ton déci­dé par Hol­lande. Aucune men­tion n’y était faite du plus gros tabou : le sou­tien des états.

    Les pas­se­ports syriens décou­verts près des corps de deux auteurs sup­po­sés des atten­tats à Paris étaient, selon la police, des faux, vrai­sem­bla­ble­ment fabri­qués en Turquie.

    Plus tôt cette année, le quo­ti­dien turc Mey­dan a rap­por­té que, selon une source ouï­goure, plus de 100 000 faux pas­se­ports turcs ont été don­nés à l’ÉI. Ce chiffre, selon le Bureau Mili­taire des Études Étran­gères (FSMO) de l’armée amé­ri­caine, est pro­ba­ble­ment exa­gé­ré, mais semble confir­mé “par des Ouï­ghours arrê­tés avec de faux pas­se­ports turcs en Thaï­lande et en Malaisie.”

    Une autre confir­ma­tion vint d’un rap­port du cor­res­pon­dant de Sky News Ara­bia, Stuart Ram­sey, qui révé­la que le gou­ver­ne­ment turc cer­ti­fiait les pas­se­ports de mili­tants étran­gers qui fran­chis­saient la fron­tière tur­co-syrienne pour rejoindre l’ÉI. Ces pas­se­ports, obte­nus grâce à des com­bat­tants kurdes, por­tait le tam­pon offi­ciel de la police des fron­tières turque, ce qui indique que l’entrée de ces mili­tants de l’ÉI en Syrie étaient par­fai­te­ment connue des auto­ri­tés turques.

    Le FSMO résume le dilemme auquel fait face le gou­ver­ne­ment Erdo­gan : “Si le pays prend des mesures contre les pas­se­ports illé­gaux et les mili­tants qui tra­versent le pays, ceux-ci pour­raient prendre la Tur­quie pour cible. Cepen­dant, si la Tur­quie laisse per­du­rer l’état actuel des choses, ses rela­tions diplo­ma­tiques avec d’autres pays et sa situa­tion poli­tique inter­na­tio­nale vont tour­ner à l’aigre.”

    Ce n’est que le début. Un res­pon­sable occi­den­tal de haut rang, bien au fait d’un vaste ensemble de ren­sei­gne­ments obte­nus cet été grâce à un impor­tant raid dans un refuge de l’ÉI, a décla­ré au Guar­dian que “des rela­tions directes entre offi­ciels turcs et haut membres de l’ÉI sont main­te­nant ‘indé­niables’.”

    Ce même res­pon­sable a confir­mé que la Tur­quie, membre de longue date de l’OTAN, sou­tient non seule­ment l’ÉI, mais aus­si d’autres groupes dji­ha­distes, y com­pris Ahrar al-Cham et Jabhat al-Nos­ra, des groupes affi­liés à al-Qaï­da en Syrie. “La dif­fé­rence qu’ils éta­blissent [avec d’autres groupes d’op­po­si­tion] est par­ti­cu­liè­re­ment ténue,” décla­ra aus­si celui-ci. “Il ne fait aucun doute qu’ils coopèrent mili­tai­re­ment avec cha­cun d’eux.”

    Dans un rare aper­çu de ce sou­tien éta­tique éhon­té à l’ÉI, News­week a rap­por­té il y a un an le témoi­gnage d’un ancien tech­ni­cien en com­mu­ni­ca­tions de l’ÉI, qui était par­ti en Syrie pour com­battre le régime de Bachar el-Assad.

    L’ancien com­bat­tant de l’ÉI a racon­té à News­week que la Tur­quie auto­ri­sait les camions de l’ÉI pro­ve­nant de Raq­qa à “fran­chir la fron­tière, tra­ver­ser la Tur­quie puis fran­chir à nou­veau la fron­tière pour atta­quer les Kurdes syriens dans la ville de Sere­ka­niye, au nord de la Syrie, en février.” Les mili­tants de l’ÉI pou­vaient libre­ment “tra­ver­ser la Tur­quie en convoi,” et s’arrêter “dans des lieux sûrs tout au long du chemin.”

    L’ancien tech­ni­cien en com­mu­ni­ca­tions de l’ÉI a aus­si admis qu’il avait régu­liè­re­ment “mis en rela­tion des capi­taines sur le ter­rain et des com­man­dants de l’ÉI de Syrie avec des per­sonnes en Tur­quie en d’innombrables occa­sions,” ajou­tant que “les gens à qui ils par­laient étaient des offi­ciels turcs… Les com­man­dants de l’ÉI nous ont dit que nous n’avions rien à craindre parce que la coopé­ra­tion avec les Turcs était totale.”

    En jan­vier, des docu­ments offi­ciels de l’armée turque authen­ti­fiés ont ‘fui­té’ sur inter­net, ils mon­traient que les ser­vices de ren­sei­gne­ment turcs avaient été sur­pris par des offi­ciers à Ada­na alors qu’ils trans­por­taient en camion des mis­siles, des mor­tiers et des muni­tions anti-aériennes “des­ti­nés à l’organisation ter­ro­riste al-Qaï­da” en Syrie.

    Selon les autres sus­pects de l’ÉI en pro­cès en Tur­quie, les ser­vices secrets turcs (MIT) ont com­men­cé la contre­bande d’armes, y com­pris celles de l’OTAN, avec les groupes dji­ha­distes en Syrie dès 2011.

    Ces accu­sa­tions ont été cor­ro­bo­rées par un pro­cu­reur et un témoi­gnage en jus­tice d’officiers de la police mili­taire turque qui ont confir­mé que les ser­vices de ren­sei­gne­ment turcs livraient des armes aux dji­ha­distes syriens depuis 2013 et jusqu’à 2014.

    Des docu­ments ayant ‘fui­té‘ en sep­tembre 2014 ont mon­tré que le prince saou­dien Ban­dar ben Sul­tan a finan­cé des expé­di­tions d’armes des­ti­nées à l’ÉI en pas­sant par la Tur­quie. Un avion clan­des­tin venant d’Allemagne a livré des armes à l’aéroport d’Etimesgut en Tur­quie et la livrai­son a été répar­tie en trois conte­neurs, dont deux ont été déli­vrés à l’ÉI.

    Un rap­port de l’Institut Turc des Sta­tis­tiques (TurkS­tat) a confir­mé que le gou­ver­ne­ment a four­ni pen­dant cette période pour au moins un mil­lion de dol­lars d’armes aux rebelles syriens, ce qui contre­dit les déné­ga­tions offi­cielles. On peut comp­ter par­mi ces armes des gre­nades, de l’artillerie lourde, des canons anti-aériens, des armes à feu, des muni­tions, des fusils de chasse, ain­si que d’autres armes. Mais l’institut a refu­sé de pré­ci­ser à quels groupes ont béné­fi­cié ces envois.

    Des infor­ma­tions de même nature sont appa­rues sépa­ré­ment. Il y a tout juste deux mois, la police turque a per­qui­si­tion­né dans un jour­nal ayant révé­lé com­ment le direc­teur des douanes local avait approu­vé des envois d’armes de la Tur­quie vers l’ÉI.

    La Tur­quie a éga­le­ment joué un rôle clé en ren­dant pos­sible un élé­ment vital pour l’expansion de l’ÉI : la vente de pétrole sur le mar­ché noir. Des hommes poli­tiques de haut rang et des sources des ren­sei­gne­ments en Tur­quie et en Irak confirment que les auto­ri­tés turques ont lar­ge­ment faci­li­té les ventes de pétrole de l’ÉI à tra­vers le pays.

    L’été der­nier, un homme poli­tique de l’opposition a esti­mé le mon­tant des ventes de pétrole de l’ÉI en Tur­quie à près de 800 mil­lions de dol­lars. C’était il y a plus d’un an.

    Cela signi­fie que la Tur­quie a faci­li­té à ce jour la vente au mar­ché noir de pétrole par l’ÉI pour une valeur supé­rieure à un mil­liard de dollars.

    Selon Mar­tin Chu­lov, du Guar­dian, il n’existe aucune “éco­no­mie auto­suf­fi­sante” pour l’ÉI contrai­re­ment aux affir­ma­tions fan­tai­sistes du Washing­ton Post et du Finan­cial Times dans leurs der­nières pseudo-enquêtes :

    ” … les camions-citernes trans­por­tant le pétrole brut issu des raf­fi­ne­ries de for­tune arrivent tou­jours à la fron­tière tur­co-syrienne. Un membre de l’ÉI estime que l’organisation est encore loin d’avoir éta­bli une éco­no­mie auto­suf­fi­sante dans la région de la Syrie et de l’Irak qu’elle contrôle. “Ils ont besoin des Turcs. Je suis au cou­rant de beau­coup de col­la­bo­ra­tions, et ça m’effraie,” dit-il. “Je ne vois pas com­ment la Tur­quie peut atta­quer l’organisation sérieu­se­ment. Ils par­tagent les mêmes intérêts.” »

    Des hauts diri­geants de l’AKP ont recon­nu l’ampleur du sou­tien du gou­ver­ne­ment à l’ÉI.

    Le quo­ti­dien libé­ral turc Taraf a cité un fon­da­teur de l’AKP, Deni­gr Mir Meh­med Firat, qui a admis : “Dans le but d’affaiblir les déve­lop­pe­ments à Roja­va (pro­vince kurde en Syrie), le gou­ver­ne­ment a fait des conces­sions à des groupes extré­mistes reli­gieux et les a armés… Le gou­ver­ne­ment soi­gnait les bles­sés. Le ministre de la san­té aurait dit : “c’est une obli­ga­tion humaine de soi­gner les bles­sés de l’ÉI.”

    L’article rap­porte aus­si que les mili­tants de l’ÉI reçoivent habi­tuel­le­ment des soins médi­caux dans les hôpi­taux du sud-est turc – y com­pris le bras droit d’al-Baghdadi.

    Dans le Hur­riyet Dai­ly News, le jour­na­liste Ahu Ozyurt a décrit le choc qu’il a reçu en appre­nant les “sen­ti­ments pro-ÉI des poids lourds de l’AKP” à Anka­ra et au-delà, y com­pris “l’admiration pour l’ÉI de quelques hauts fonc­tion­naires civils, même à Şan­liur­fa. Ils sont comme nous, com­bat­tant contre sept grandes puis­sances dans la Guerre d’Indépendance,” dit l’un. Plu­tôt que le PKK en face, je pré­fé­re­rait avoir l’ÉI comme voi­sin, ” dit un autre.”

    Pen­dant ce temps, les diri­geants de l’OTAN feignent l’indignation et les savants pontes libé­raux conti­nuent de se grat­ter la tête, per­plexes devant l’extraordinaire résis­tance et l’inexorable expan­sion de l’ÉI.

    Sans sur­prise, les bom­bar­de­ments turcs anti-ÉI ont lar­ge­ment été des gestes sym­bo­liques. Sous cou­vert de com­battre l’ÉI, la Tur­quie en a lar­ge­ment pro­fi­té pour bom­bar­der les forces kurdes du Par­ti de l’Union Démo­cra­tique (YPG) en Syrie et le Par­ti des Tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) en Tur­quie et en Irak. Pour­tant, ces forces sont lar­ge­ment recon­nues comme les plus effi­caces dans le com­bat sur le ter­rain de l’ÉI.

    En atten­dant, la Tur­quie a bien du mal à contre­car­rer qua­si­ment chaque effort amé­ri­cain pour s’opposer à l’ÉI. Cet été, lorsque le Front al-Nos­ra – branche d’al-Qaïda en Syrie – a pu kid­nap­per 54 com­bat­tants à peine sor­tis du pro­gramme à 500 mil­lions de dol­lars d’entraînement et d’équipement des rebelles syriens “modé­rés” mis en place par le Penta­gone, ce fut à cause d’un ‘tuyau’ des ser­vices de ren­sei­gne­ment turcs.

    Le double jeu de la Tur­quie a été confir­mé à Mac Clat­chy par de nom­breuses sources rebelles, mais nié par un porte-parole du Penta­gone, qui décla­ra, en se vou­lant rassurant :

    “La Tur­quie est un pays allié de l’OTAN, un ami proche des États-Unis et un membre impor­tant de la coa­li­tion internationale.”

    Et tant pis si la Tur­quie a faci­li­té la vente de près d’un mil­liard de dol­lars de pétrole de l’ÉI.

    Selon un offi­cier de la divi­sion 30 entraî­née par les États-Unis qui a eu accès à des infor­ma­tions sur l’incident, la Tur­quie ten­tait “d’amplifier l’incident pour exa­gé­rer le rôle des isla­mistes de Nos­ra et Ahrar dans le nord” et ain­si convaincre les États-Unis “d’accélérer l’entraînement des rebelles.”

    Comme l’a sou­li­gné le pro­fes­seur de la Lon­don School of Eco­no­mics David Graeber :

    “Si la Tur­quie avait pla­cé le même genre de blo­cus abso­lu sur les ter­ri­toires contrô­lés par l’ÉI que celui qu’elle avait impo­sé sur les zones kurdes de Syrie… ce “cali­fat” taché de sang se serait effon­dré depuis long­temps – et on peut pen­ser que les attaques de Paris ne se seraient jamais pro­duites. Et si la Tur­quie le fai­sait aujourd’hui, l’ÉI s’effondrerait pro­ba­ble­ment en quelques mois. Pour­tant, y a‑t-il eu un seul diri­geant occi­den­tal pour deman­der à Erdoğan de le faire ?”

    Ce para­doxe a bien été mis en avant par cer­tains res­pon­sables, mais en vain. L’année der­nière, la vice-pré­si­dente de l’assemblée par­le­men­taire alle­mande, Clau­dia Roth, s’est mon­trée scan­da­li­sée que l’OTAN auto­rise la Tur­quie à héber­ger un cam­pe­ment de l’ÉI à Istan­bul, qu’elle faci­lite l’acheminement d’armes aux mili­tants isla­mistes à tra­vers ses fron­tières et qu’elle sou­tienne taci­te­ment les ventes de pétrole par l’ÉI.

    Il ne s’est rien passé.

    Au lieu de cela, la Tur­quie a été gran­de­ment récom­pen­sée pour son alliance avec le même état ter­ro­riste qui com­mit le mas­sacre de Paris le 13 novembre 2015. Tout juste un mois plus tôt, la chan­ce­lière alle­mande Ange­la Mer­kel pro­po­sait d’accélérer le pro­ces­sus d’entrée de la Tur­quie dans l’UE, ce qui per­met­trait aux Turcs de voya­ger en Europe sans passeport.

    Ce serait sans aucun doute une bonne nou­velle pour la sécu­ri­té des fron­tières de l’Europe.

    Par­rai­nage d’État

    Il ne s’agit pas seule­ment de la Tur­quie. Des sources pro­ve­nant de diri­geants poli­tiques et du ren­sei­gne­ment du Gou­ver­ne­ment Régio­nal Kurde (KRG) ont confir­mé la com­pli­ci­té de fonc­tion­naires de haut niveau du KRG en tant que faci­li­ta­teurs concer­nant les ventes de pétrole de l’ÉI, pour en tirer un béné­fice per­son­nel ain­si que pour faire face à la baisse des reve­nus du gouvernement.

    Mal­gré une enquête par­le­men­taire offi­cielle qui cor­ro­bore ces accu­sa­tions, il n’y a eu aucune arres­ta­tion, aucune incul­pa­tion et aucune poursuite.

    Les inter­mé­diaires du KRG et les autres fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment qui faci­litent ces ventes conti­nuent leurs acti­vi­tés sans entrave.

    Lors de son témoi­gnage devant la com­mis­sion des forces armées du sénat en sep­tembre 2014, le géné­ral Mar­tin Demp­sey, alors chef d’état-major géné­ral des armées des États-Unis, a été inter­ro­gé par le séna­teur Lind­say Gra­ham quant à sa connais­sance d’un “quel­conque allié arabe impor­tant qui soit favo­rable à l’ÉI” ?

    Le géné­ral Demp­sey a répondu :

    “Je connais des alliés arabes impor­tants qui les financent.”

    En d’autres termes, le plus haut res­pon­sable mili­taire amé­ri­cain du moment a confir­mé que l’ÉI était finan­cé par ces mêmes “alliés arabes impor­tants” qui venaient de se joindre à la coa­li­tion anti-ÉI menée par les États-Unis d’Amérique.

    Ces alliés incluent l’Arabie saou­dite, le Qatar, les Émi­rats Arabes Unis et le Koweït en par­ti­cu­lier – qui, ces quatre der­nières années au moins, ont fait cir­cu­ler des mil­liards de dol­lars lar­ge­ment à des­ti­na­tion des extré­mistes rebelles en Syrie. Il n’y a donc rien d’étonnant que leurs frappes aériennes anti-ÉI, déjà minus­cules, se soient main­te­nant réduites presque à néant, se concen­trant plu­tôt sur le bom­bar­de­ment des chiites hou­tis au Yémen, ce qui, inci­dem­ment, ouvre la voie à la mon­tée de l’ÉI là-bas.

    Des liens poreux entre les rebelles de l’Armée Syrienne Libre (FSA) et des grou­pe­ments mili­tants isla­mistes comme al-Nos­ra, al-Cham et l’ÉI ont per­mis de pro­li­fiques trans­ferts d’armes des rebelles “modé­rés” aux mili­tants islamistes.

    Les trans­ferts constants des four­ni­tures d’armes de la CIA, des pays du Golfe et de la Tur­quie vers l’ÉI ont été éta­blis par l’analyse des numé­ros de série des armes par le Conflict Arma­ment Research (CAR) (Étude de l’Armement des Conflits), orga­nisme basé au Royaume-Uni dont la base de don­nées concer­nant les ventes d’armes illi­cites est finan­cée par l’UE et le Dépar­te­ment Fédé­ral des Affaires Étran­gères suisse.

    “Les forces de l’État Isla­mique se sont empa­rées d’importantes quan­ti­tés d’armes légères pro­duites aux États-Unis et les ont employées sur le champ de bataille,” a conclu un rap­port du CAR en sep­tembre 2014. “Des mis­siles anti­chars M79 90mm sai­sis par les forces de l’ÉI en Syrie sont iden­tiques aux M79 trans­fé­rés par l’Arabie saou­dite aux forces opé­rant sous l’égide de “l’Armée Syrienne Libre” en 2013.”

    Le jour­na­liste alle­mand Jur­gen Toden­ho­fer, qui a pas­sé 10 jours dans l’État Isla­mique, a rap­por­té l’année der­nière que l’ÉI était “indi­rec­te­ment” armé par l’Occident :

    “Ils achètent les armes que nous don­nons à l’Armée Syrienne Libre, ain­si ils obtiennent des armes occi­den­tales – des armes fran­çaises… j’ai vu des armes alle­mandes, des armes américaines.”

    L’ÉI, en d’autres termes, est par­rai­né par des États. Il est effec­ti­ve­ment par­rai­né par des régimes pré­ten­du­ment pro-occi­den­taux dans le monde musul­man, qui font par­tie inté­grante de la coa­li­tion contre l’ÉI.

    Ce qui amène à se deman­der pour­quoi Hol­lande et d’autres diri­geants occi­den­taux qui expriment leur déter­mi­na­tion à “détruire” l’ÉI par tous les moyens néces­saires, pré­fé­re­raient évi­ter le fac­teur le plus signi­fi­ca­tif d’entre tous : l’infrastructure maté­rielle per­met­tant l’avènement de l’ÉI sur fond de sou­tien per­ma­nent du Golfe et de la Tur­quie aux mili­tants isla­mistes de la région.

    Il y a de nom­breuses expli­ca­tions, mais peut-être que l’une d’entre elles se démarque : l’abjecte dépen­dance occi­den­tale aux régimes musul­mans ter­ro­ristes, prin­ci­pa­le­ment en vue de main­te­nir leur accès aux res­sources de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, de la Médi­ter­ra­née et de l’Asie Centrale.

    Gazo­ducs

    Une grande par­tie de la stra­té­gie qui a cours actuel­le­ment a été décrite sans équi­voque dans un rap­port RAND finan­cé par l’armée amé­ri­caine en 2008, Expo­si­tion de l’Avenir de la Longue Guerre (pdf). Le rap­port note que “les éco­no­mies des pays indus­tria­li­sés conti­nue­ront à dépendre for­te­ment du pétrole, ce qui en fait une res­source d’importance stra­té­gique.” Comme la plus grande part du pétrole sera pro­duite au Moyen-Orient, les États-Unis ont un “motif pour main­te­nir la sta­bi­li­té et les bonnes rela­tions avec les états du Moyen-Orient” Il se trouve que ces états sou­tiennent le ter­ro­risme islamiste :

    “La zone géo­gra­phique de réserves prou­vées de pétrole coïn­cide avec la base du pou­voir d’une grande par­tie du réseau sala­fiste dji­ha­diste. Cela crée un lien entre l’approvisionnement en pétrole et la longue guerre qu’on ne peut pas rompre faci­le­ment ni décrire en termes sim­plistes … Dans un ave­nir pré­vi­sible, la crois­sance de la pro­duc­tion mon­diale de pétrole et la pro­duc­tion totale seront domi­nées par les res­sources du Golfe Per­sique … La région res­te­ra donc une prio­ri­té stra­té­gique, et cette prio­ri­té va inter­agir for­te­ment avec celle de pour­suivre la longue guerre.”

    Des docu­ments gou­ver­ne­men­taux déclas­si­fiés pré­cisent, sans l’ombre d’un doute, que la moti­va­tion prin­ci­pale de la guerre en Irak en 2003, dont la pré­pa­ra­tion avait com­men­cé juste après le 11 sep­tembre, a été l’installation d’une pré­sence mili­taire amé­ri­caine per­ma­nente dans le Golfe Per­sique pour garan­tir l’accès au pétrole et au gaz de la région.

    L’obsession de l’or noir n’a pas pris fin avec l’Irak, cepen­dant – et celle-ci n’est pas une exclu­si­vi­té de l’Occident.

    « La plu­part des bel­li­gé­rants étran­gers dans la guerre en Syrie sont des pays expor­ta­teurs de gaz ayant des inté­rêts dans l’un des deux pro­jets de gazo­ducs concur­rents qui cherchent à tra­ver­ser le ter­ri­toire syrien pour déli­vrer soit le gaz qata­ri soit le gaz ira­nien en Europe, » a écrit le pro­fes­seur Mit­chell Oren­stein du Centre Davis des études sur la Rus­sie et l’Eurasie de l’Université de Har­vard, dans Forei­gn Affairs, la revue du Conseil de Washing­ton DC sur les affaires étran­gères (Coun­cil on Forei­gn Relations).

    En 2009, le Qatar avait pro­po­sé de construire un gazo­duc pour ache­mi­ner son gaz au nord-ouest, via l’Arabie saou­dite, la Jor­da­nie et la Syrie jusqu’à la Tur­quie. Mais Assad “a refu­sé de signer,” rap­porte Oren­stein. “La Rus­sie, qui ne veut pas voir ses posi­tions sur le mar­ché euro­péen du gaz sapées, l’a sou­mis à une intense pres­sion pour qu’il refuse.”

    Le russe Gaz­prom vend 80% de son gaz à l’Europe. Donc, en 2010, la Rus­sie a mis tout son poids der­rière “un pipe­line concur­rent Iran-Irak-Syrie qui pom­pe­rait du gaz ira­nien pro­ve­nant du même champ via des ports syriens tels que Lat­ta­quié puis sous la Médi­ter­ra­née.” Le pro­jet per­met­trait à Mos­cou “de contrô­ler les impor­ta­tions de gaz d’Europe depuis l’Iran, la région de la mer Cas­pienne, et l’Asie centrale.”

    Alors, en juillet 2011, un accord pour le gazo­duc Iran-Irak-Syrie d’une valeur de 10 mil­liards de dol­lars était annon­cé, ain­si qu’un accord pré­li­mi­naire dûment signé par Assad.

    Plus tard dans l’année, les États-Unis, l’Angleterre, la France et Israël inten­si­fiaient leur aide secrète aux fac­tions rebelles en Syrie pour obte­nir “l’effondrement” du régime d’Assad “de l’intérieur”.

    “Les États-Unis… sou­tiennent le gazo­duc qata­ri comme moyen de contre­ba­lan­cer l’Iran et de diver­si­fier l’approvisionnement en gaz de l’Europe loin de la Rus­sie,” explique Oren­stein dans Forei­gn Affairs.

    Un article du Jour­nal des Forces Armées publié l’année der­nière par le com­man­dant Rob Tay­lor, ins­truc­teur à l’US Army Com­mand and Gene­ral Staff Col­lege de Fort Lea­ven­worth, offrait une cri­tique acerbe des comptes ren­dus des médias conven­tion­nels ne pre­nant pas en compte la ques­tion du gazo­duc.

    “Toute ana­lyse du conflit actuel en Syrie qui négli­ge­rait l’économie géo­po­li­tique de la région est incom­plète… D’un point de vue géo­po­li­tique et éco­no­mique, le conflit en Syrie n’est pas une guerre civile, mais le résul­tat d’un pla­ce­ment sur l’échiquier géo­po­li­tique de plu­sieurs acteurs inter­na­tio­naux en pré­vi­sion de l’ouverture du gazo­duc… La déci­sion d’Assad à pro­pos du gazo­duc, qui pour­rait scel­ler l’avantage des trois états chiites sur le gaz natu­rel, démontre éga­le­ment les liens de la Rus­sie avec le pétrole syrien et avec la région par l’intermédiaire d’Assad. L’Arabie saou­dite et le Qatar, tout comme al-Qaï­da et d’autres groupes, manœuvrent pour ren­ver­ser Assad et capi­ta­li­ser sur l’espérée conquête sun­nite de Damas. En agis­sant ain­si, ils espèrent obte­nir une part de contrôle sur le “nou­veau” gou­ver­ne­ment syrien, et une part des richesses appor­tées par le gazoduc.”

    Les gazo­ducs n’accéderaient pas seule­ment au gise­ment de gaz ira­no-qata­ri, mais aus­si à de nou­velles res­sources de gaz côtières poten­tielles dans l’est de la Médi­ter­ra­née – englo­bant les ter­ri­toires côtiers d’Israël, de Pales­tine, de Chypre, de Tur­quie, d’Égypte, de Syrie et du Liban. On estime que la zone ren­ferme 1,7 mil­liards de barils de pétrole et jusqu’à 3400 mil­liards de mètres cube de gaz natu­rel, ce qui pour­rait ne repré­sen­ter que le tiers des quan­ti­tés totales d’énergies fos­siles non-décou­vertes au Proche-Orient selon les géologues.

    Un rap­port de l’US Army War College’s Stra­te­gic Stu­dies Ins­ti­tute datant de décembre 2014, rédi­gé par un ancien direc­teur du minis­tère de la défense anglaise, remarque que la Syrie détient un poten­tiel signi­fi­ca­tif de pétrole et de gaz côtier :

    “Une fois le conflit syrien réso­lu, les pers­pec­tives de pro­duc­tion côtière – à condi­tion que les res­sources com­mer­ciales soient trou­vées –  seront importantes.”

    La bru­ta­li­té et l’illégitimité d’Assad est indis­cu­table  – mais jusqu’à ce qu’il ait démon­tré qu’il n’était pas dis­po­sé à rompre avec la Rus­sie et l’Iran, en par­ti­cu­lier pour ce qui est du pro­jet pro­po­sé de gazo­duc, la poli­tique amé­ri­caine envers Assad a été ambivalente.

    Les câbles du dépar­te­ment d’état obte­nus par Wiki­leaks révèlent que la poli­tique amé­ri­caine a oscil­lé entre finan­cer les groupes d’opposition syriens pour faci­li­ter le “chan­ge­ment de régime,” et uti­li­ser la menace du chan­ge­ment de régime pour inci­ter un “chan­ge­ment du comportement.”

    La pré­fé­rence du pré­sident Oba­ma pour la deuxième solu­tion eut pour résul­tat des repré­sen­tants amé­ri­cains, John Ker­ry inclus, cour­ti­sant sans honte Assad dans l’espoir de l’éloigner de l’Iran, d’ouvrir l’économie syrienne aux inves­tis­seurs amé­ri­cains et d’aligner le régime sur la vision israé­lo-amé­ri­caine de la région.

    Ain­si, lors des mani­fes­ta­tions du prin­temps arabe de 2011 qui ont don­né lieu à des bru­ta­li­tés de la part des forces de sécu­ri­té d’Assad envers des mani­fes­tants civils paci­fiques, à la fois Ker­ry puis la secré­taire d’état amé­ri­caine Hil­la­ry Clin­ton ont insis­té sur le fait qu’il était un « réfor­ma­teur » – ce qu’il a donc inter­pré­té comme un feu vert pour répondre par de nou­veaux mas­sacres au cours des mani­fes­ta­tions suivantes.

    La déci­sion d’Assad de se ran­ger du côté de la Rus­sie et de l’Iran, ain­si que son appro­ba­tion à leur pro­jet de gazo­duc favo­ri, a été l’un des fac­teurs clés dans la déci­sion des États-Unis à agir contre lui.

    Quand l’Europe danse avec le diable

    La Tur­quie, en tant que plaque tour­nante gazière per­met­tant d’exporter sur les mar­chés euro­péens tout en évi­tant la Rus­sie et l’Iran, joue un rôle clé dans le pro­jet sou­te­nu par les États-Unis, le Qatar et l’Arabie saoudite.

    Il ne s’agit que d’un des nom­breux pipe­lines qui pour­raient pas­ser par la Turquie.

    Le direc­teur de l’initiative sur l’avenir des éner­gies eur­asia­tiques auprès du Conseil Atlan­tique, David Kora­nyi, qui fut éga­le­ment conseiller en sécu­ri­té inté­rieure auprès du pre­mier ministre hon­grois, a aver­ti : “La Tur­quie est déter­mi­nante pour la diver­si­fi­ca­tion de l’approvisionnement en gaz de l’intégralité de l’Union Euro­péenne. Ce serait une erreur catas­tro­phique que de pour­suivre l’enrayement de notre coopé­ra­tion énergétique.”

    Kora­nyi a indi­qué que la récente “décou­verte de vastes quan­ti­tés de gaz dans l’est de la Médi­ter­ra­née,” ain­si que de “réserves de gaz dans le nord de l’Irak” pour­raient être uti­li­sées pour ali­men­ter le mar­ché turc et être ache­mi­nées au-delà vers l’Europe.

    Étant don­né la dépen­dance de l’Europe envers la Rus­sie pour envi­ron un quart de son appro­vi­sion­ne­ment en gaz, la prio­ri­té stra­té­gique urgente est de mini­mi­ser cette dépen­dance et de réduire la vul­né­ra­bi­li­té de l’UE face au risque de réduc­tion de cet appro­vi­sion­ne­ment. Cette prio­ri­té se calque par­fai­te­ment avec les efforts entre­pris de longue date par les États-Unis pour arra­cher l’Europe Cen­trale et l’Europe de l’Est de la zone d’influence de la puis­sance russe.

    La Tur­quie occupe la posi­tion de pivot sur la nou­velle carte de l’énergie envi­sa­gée par les États-Unis et l’UE.

    “L’Union Euro­péenne y gagne­rait une source d’approvisionnement fiable pour diver­si­fier un peu plus ses impor­ta­tions en pro­ve­nance de Rus­sie. La Tur­quie, en tant que plaque tour­nante, en béné­fi­cie­rait au tra­vers de taxes de tran­sit et d’autres recettes liées à l’énergie. Si l’on consi­dère que dans l’ensemble de la région, des res­sources en gaz sup­plé­men­taires pour­ront être ren­dues dis­po­nibles à l’export dans les cinq à dix pro­chaines années, il est clair que la Tur­quie repré­sente la route natu­relle par laquelle celles-ci pour­raient être ache­mi­nées vers l’Europe.”

    L’an der­nier, un rap­port du Glo­bal Sus­tai­na­bi­li­ty Ins­ti­tute (GSI) de l’université Anglia Rus­kin a déjà aver­ti que l’Europe fai­sait face à une crise éner­gé­tique immi­nente au cause d’”une pénu­rie cri­tique des res­sources natu­relles,” tout par­ti­cu­liè­re­ment au Royaume-Uni, en France et en Italie.

    “Les res­sources en char­bon, pétrole et gaz en Europe s’épuisent et nous avons besoin d’alternatives,” dit Vic­to­ria Ander­sen, pro­fes­seur du GSI.

    Elle a éga­le­ment recom­man­dé une réorien­ta­tion rapide vers les éner­gies renou­ve­lables, mais la plu­part des diri­geants euro­péens ont appa­rem­ment d’autres idées en tête  –  à savoir, s’appuyer sur un réseau de pipe­lines qui puisse trans­por­ter pétrole et gaz depuis le Moyen-Orient, la Médi­ter­ra­née occi­den­tale et l’Asie cen­trale vers l’Europe : par l’intermédiaire de notre très chère amie, la Tur­quie d’Erdogan.

    Qu’importe que, sous Erdo­gan, la Tur­quie soit le prin­ci­pal sou­tien du bar­bare “État islamique”.

    Nous ne devons sur­tout pas poser de ques­tions anti­pa­trio­tiques à pro­pos de la poli­tique étran­gère occi­den­tale, ou sur l’OTAN à ce sujet.

    Nous ne devons pas nous éton­ner du spec­tacle inutile des attaques aériennes et des pou­voirs poli­ciers dignes de la Sta­si, ni de notre hon­teuse liai­son avec le régime de ter­reur d’Erdogan qui finance et arme notre propre ennemi.

    Nous ne devons pas poser de ques­tion sur les moti­va­tions de nos diri­geants qui, bien qu’ils dis­si­mulent cette infor­ma­tion depuis des années, conti­nuent, aujourd’hui, de nous men­tir ouver­te­ment, alors que le sang de 129 fran­çais n’a pas encore séché, pré­ten­dant vou­loir “détruire” une bande d’ordures, d’assassins, de psy­cho­pathes, armés et finan­cés par l’OTAN.

    Non, non, et non. La vie conti­nue. Le cours nor­mal des affaires doit conti­nuer. Les citoyens doivent main­te­nir leur confiance en la sagesse de la sécu­ri­té de l’état.

    Les États-Unis doivent conti­nuer d’appuyer les ren­sei­gne­ments turcs qui contrôlent et entraînent les rebelles “modé­rés” en Syrie, et l’Union Euro­péenne doit conti­nuer d’étendre sa coopé­ra­tion avec le régime d’Erdogan tout en accé­lé­rant le pro­ces­sus d’accès à l’union du par­rain de l’ÉI.

    Mais n’ayez pas peur, Hol­lande a tou­jours l’intention de “détruire” l’État Isla­mique. Tout comme Oba­ma et Came­ron  – et Erdogan.

    Cer­taines lignes rouges ne peuvent sim­ple­ment pas être franchies.

    Source : Insurge Intel­li­gence, le 19/11/2015

    Tra­duit par les lec­teurs du site http://​www​.les​-crises​.fr. Tra­duc­tion libre­ment repro­duc­tible en inté­gra­li­té, en citant la source.

    Réponse

Laisser un commentaire

Derniers articles

Les activités de décembre 2022

Les activités de décembre 2022

Chers amis, Je n'ai pas publié sur le blog depuis juillet, pardonnez-moi je désespère, et je me recentre comme je peux sur un projet de livre dont je vous parlerai un de ces jours. Vous êtes nombreux à me poser des questions au sujet de la reprise des émissions "Jeudi...