Je vous recommande cette conférence sur l’autorité (et les pouvoirs, les abus de pouvoir, les ruses des pouvoirs, etc.), absolument passionnante d’un bout à l’autre :

Yann Martin : l’autorité

Ça s’écoute et se réécoute le crayon à la main.

Il faudrait retranscrire les meilleures formules, et les publier ici en commentaires, pour nous aider à les digérer ensemble.

Toutes ces clefs nous serviront sans doute, dans notre apprentissage populaire des différentes façons d’organiser et de limiter les pouvoirs.

Hâte de vous lire à ce propos :)

Étienne.

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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[Edit (8 juillet 2016) : Anne nous a retranscrit toute la conférence (quel boulot !!!):

L’autorité

Yann Martin

Je vous propose de commencer par un lieu commun en vous rappelant qu’en philosophie il est toujours de bon ton de commencer par le plus simple, quitte à interroger à partir de là ce qui pourrait ressembler à des lieux communs, à des clichés, et à des idées reçues. Il se trouve que ça tombe bien avec le thème de l’autorité parce que les idées reçues sur l’autorité ça ne manque pas.

Le lieu commun le plus classique c’est celui qui consiste à affirmer que nous traversons aujourd’hui une crise de l’autorité qui serait même pour certains, une crise majeure, et pour les plus alarmistes une crise sans précédent, et que cette crise de l’autorité se manifesterait en particulier à travers quelques victimes qui en subiraient des dommages collatéraux : Les politiques, les prêtres, les enseignants…

S’il est vrai que nous traversons aujourd’hui quelque chose qui est une crise d’autorité, cette crise ne date pas d’hier. Je voudrais vous rappeler à propos de Nietzche qui écrivait déjà dans le crépuscule des idoles : On se croit en danger d’esclavage dès que le mot autorité se fait seulement entendre.  Ca veut dire qu’on est dans la deuxième moitié du 19ième siècle et que Nietzche fin observateurs des mœurs de son temps, remarque déjà le problème avec le mot lui-même qui est devenu insupportable aux oreilles de ses contemporains.

Cette crise d’autorité dont je ne nie pas le caractère contemporain, se manifeste d’une double façon :

  • d’abord par une sorte de mise à mal des hiérarchies. La hiérarchie au sens étymologique c’est le pouvoir en ce qu’il a de sacré (hiéros en grec : le sacré / arché : le pouvoir). Or s’il y a une chose qui semble relativement claire c’est que la revendication d’autonomie qui est une composante de la pensée occidentale, a produit une mise à mal des hiérarchies, qui aujourd’hui n’ont plus grand-chose de hiéros, qui n’ont plus grand-chose de sacré. Elles nous semblent si peu sacrées, si peu légitimables qu’elles semblent souvent au contraire à la fois oppressives et arbitraires. Là où il y aurait des hiérarchies, nombreux sont ceux qui ne voient qu’oppression, exercices arbitraires du pouvoir.
  • La deuxième manifestation de cette crise de l’autorité tiendrait peut-être dans la manière dont nous pensons aujourd’hui l’égalité, comme si la seule égalité qui vaille était une égalité purement horizontale sans la moindre dissymétrie. Cette idée sans doute fausse que là où il y a des hiérarchies, là où il y a des subordonnées c’est l’égalité elle-même qui serait mise à mal. Or il y a là sans doute une mauvaise conception de l’égalité, une fausse représentation de l’égalité, mais qui explique en partie le discrédit qui affecte aujourd’hui la question de l’autorité.

En même temps ce qu’il y a de bien dans une crise c’est que ça permet de voir un peu mieux ce qu’on voyait très mal auparavant. Tant que l’autorité fonctionne, dans les sociétés traditionnelles, on n’a pas à se demander ce qu’est l’autorité, on n’a pas à se demander ce qu’est le pouvoir, on n’a pas à se demander ce qu’est le sacré, on n’a pas à se demander ce qu’est une hiérarchie, quand il n’y a pas de problème ça va de soi. L’avantage d’une crise c’est que ça nous oblige à penser ce que d’ordinaire nous ne pensons pas et ça nous oblige à nous demander : mais qu’est ce qu’il en est  de cette autorité qui nous semble aujourd’hui, à tort ou à raison, dans une situation critique ?

Et cette crise d’autorité manifeste déjà quelque chose, elle nous fait découvrir que le pouvoir ne suffit pas à ordonner la société. Parce que le pouvoir ça existe toujours, ça a toujours existé. S’il y a crise de l’autorité aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il y aurait défaut de pouvoir mais cette crise de l’autorité se manifeste justement quand ceux qui sont sensés avoir le pouvoir ne sont plus en mesure de l’exercer de manière efficace ou quand leur légitimité dans l’exercice de leur pouvoir, se trouve contestée.

Mais si la crise de l’autorité se manifeste lorsqu’est remise en question la légitimité du pouvoir, ça nous fait découvrir que le pouvoir ne suffit pas à ordonner, le mot « ordonner » est à entendre avec une oreille décrassée, ordonner ce n’est pas seulement commander, ce n’est pas seulement donner un ordre, bien sur que tout pouvoir est pouvoir d’ordonner, seul celui qui a le pouvoir peut donner l’ordre de faire quelque chose. Mais ordonner, dans un sens plus courant, plus modeste, c’est mettre en ordre, c’est mettre de l’ordre. Et cette crise de l’autorité qui manifeste une certaine impuissance du pouvoir,  nous montre que quand le pouvoir est nu, quand le pouvoir est brut, quand il est abandonné à lui-même, quand il n’est rien d’autre que le pouvoir, il échoue aussi bien à mettre de l’ordre qu’à donner des ordres.

Le pouvoir ne suffit pas à l’autorité et il y a une conséquence que vous pouvez dégager immédiatement, c’est que l’autorité c’est autre chose que le pouvoir. Non seulement l’autorité c’est autre chose que le pouvoir mais il semble bien qu’elle puisse parfois se passer de lui et qu’on puisse parler avec autorité alors même qu’on n’a quasiment aucun pouvoir. Vous connaissez peut-être une parole qui revient souvent dans les évangiles, on dit que Jésus parlait avec autorité, je ne sais pas quelle est cette autorité particulière qu’on lui attribut mais elle n’est pas l’autorité de quelqu’un qui serait doté d’un pouvoir.

Si je poursuis ma réflexion, je voudrais aussi vous mettre en garde contre un risque de malentendu, c’est que ce substantif « autorité » est sensé correspondre à un adjectif qui est « autoritaire ».  On serait tenté de dire ce n’est pas compliqué, est autoritaire celui qui a de l’autorité, il suffit que je le dise pour que vous vous rendiez compte que ce n’est absolument pas vrai. L’autoritaire est peut-être celui qui a si peu d’autorité qu’il est obligé de la sur-jouer, qu’il est obligé d’en rajouter et qu’il se retrouve par conséquent dans une posture faussée . L’autorité véritable pourrait être ce qui me dispenserait d’avoir à être autoritaire, ça veut dire aussi que l’autorité véritable n’est pas à chercher du côté des autoritaires, elle est sans doute à chercher ailleurs.

Pour comprendre de quoi il s’agit il nous faudra distinguer ce que nous sommes parfois tentés de confondre. Je n’arrête pas de dire depuis des années que la philosophie c’est d’abord l’art de mettre de l’ordre dans les concepts et de distinguer ce que le discours commun tente à confondre. Quand on commence à ordonner, à mettre de l’ordre, à distinguer, on commence à y voir plus clair et on peut commencer à s’entendre parce qu’on multiplie les chances d’être d’accord sur ce dont on parle.

Or justement ce qu’on risque de confondre ici c’est trois notions : Le pouvoir, la puissance et l’autorité. En produisant ces distinctions on va peut-être se donner les moyens de commencer à y voir un peu clair.

  • Le pouvoir (je reprends la définition de Julien Freund, philosophe et sociologue) c’est le commandement structuré socialement et partagé en fonctions hiérarchiques. Ce qui est important ici sont les termes commandement et hiérarchie. Celui qui a le pouvoir a le pouvoir de commander au nom du caractère reconnu comme légitime du pouvoir qui est le sien et qu’il est habilité à exercer. Pas de pouvoir sans hiérarchie, pas de pouvoir qui ne soit en même temps pouvoir de commander.
  • La puissanceelle est capacité à faire ou à faire faire. Si je sais faire quelque chose j’en ai la puissance, mais en même temps si je peux le faire faire c’est que j’ai bien une puissance qui m’est reconnue, aussi mystérieuse soit-elle, qui me permet de produire un effet. La puissance se mesure aux effets concrets quelle produit.

Le pouvoir est du côté du droit, de la reconnaissance d’un droit ; la puissance est du côté du fait et de l’effectivité. Le pouvoir réel est bien évidemment un pouvoir puissant. Un pouvoir réduit à l’impuissance ne serait que nominal et formel.

Celui qui a la puissance peut l’avoir pour différentes raisons, il peut avoir la puissance parce qu’il dispose du savoir faire, il peut avoir la puissance parce qu’il dispose d’un pouvoir coercitif  (la puissance parentale par exemple, qui est autre chose que l’autorité parentale, peut s’accommoder d’une part de coercition, l’enfant est contraint d’obéir à ses parents). La puissance peut passer par le savoir-faire, la compétence, qui peut s’exercer à travers la coercition, peut s’exercer aussi par la persuasion. La puissance peut-être douce et souple, elle peut être la capacité à faire faire à quelqu’un ce dont on est parvenu à le persuader. La puissance peut être de l’ordre de la compétence, elle peut être coercitive, elle peut être persuasive.

  • L’autorité c’est ce qui exclu aussi bien la contrainte que la persuasion. Si j’ai recours à la contrainte ou si je suis obligé d’avoir recours à la contrainte c’est que je manque d’autorité. L’autorité n’a pas à jouer le jeu des discussions interminables au cours desquelles j’essaierai de persuader quelqu’un de ce qui est bon pour lui. Le mystère et la magie de l’autorité c’est quelle n’a pas besoin de l’arsenal de la puissance pour produire des effets. L’autorité comme le pouvoir a avoir avec le droit, celui à qui je reconnais une autorité c’est celui a qui je reconnais le droit de dire ce qu’il dit ou de faire ce qu’il fait. Il n’y a d’autorité véritable que là où il est reconnu qu’il a le droit de parler et d’agir comme il le fait, l’autorité ne tient que par le droit reconnu à celui dont on reconnait l’autorité.

L’enjeu de mon propos sera de chercher la source de ce droit, d’où vient ce droit reconnu à certains de parler ou d’agir avec autorité. On peut déjà remarquer l’effet majeur de l’autorité, c’est qu’elle met de l’ordre dans les relations sociales, la famille, l’entreprise, une association. S’il n’y a pas de pôle d’autorité dans une entreprise, c’est le désordre, quand bien même il y aurait un pouvoir bien déterminé, quand bien même on saurait qui est le chef et comment est structurée la société.

Je dirais donc que si le pouvoir est le pouvoir en tant que donner l’ordre, c’est-à-dire commander ; l’autorité est l’autorité en tant qu’elle met de l’ordre. Et il va de soi que dans toute société on a besoin des deux, on a besoin d’un commandement qui assure la circulation des ordres on a besoin d’une autorité qui rend possible la mise en ordre.

Pour le dire autrement, elle substitue des relations de subordination à des relations de domination. Là non plus il ne faut pas confondre les deux, dans le mot subordination vous entendez le terme « ordre », être subordonné ce n’est pas être soumis, c’est recevoir sa place d’un ordre qui me surplombe et à partir duquel je reconnais mon rôle et ma fonction. Etre subordonné c’est être placé sous un ordre à partir duquel je reçois la place et la fonction qui est la mienne.

Etre dominé bien évidemment c’est subir l’emprise de plus fort ou de plus puissant que soi. Les relations sociales sont parfois de simples relations de domination, bien ça veut dire que ça marche mal. Quand une société est fonctionnelle, quand elle assure la circulation de l’ordre, c’est qu’elle a su substituer des relations de subordination à des relations de domination.

Cette distinction en subordination et domination va me servir d’arrière plan pour chercher la source et les conditions à partir desquelles on pourra penser les effets d’une autorité authentique. L’autorité implique bien quelque chose qui est de l’obéissance, mais une obéissance qui est autre chose que la soumission, autre chose que la servitude. Donc pour que mon obéissance puisse être vraiment obéissance et non pas soumission, qu’est ce que doit être l’autorité ? Ou bien, ce qui revient au même, qu’est ce que peut être le pouvoir quand il accepte de ne pas être réduit au jeu barbare d’une simple domination coercitive ? Vous comprenez bien que l’enjeu de mon topo c’est de repenser les liens de subordination qui n’ont pas grand-chose à voir avec les distinctions faciles et faussées entre inférieur et supérieur. Je crois que quand on aura banni de notre discours des termes qui sont infâmants et qui ne disent pas la réalité des rapports d’autorité, nous aurons peut-être contribués à pouvoir mettre de l’ordre dans les relations sociales quand nous sommes vis-à-vis d’elles investis d’une certaine responsabilité.Penser l’autorité comme ce qui structure des rapports de subordination sera peut-être nous dispenser d’un pouvoir qui ne serait rien d’autre que la constitution de rapports de domination supérieurs / inférieurs. 

Comment fonctionne le pouvoir et sur quoi ça bute ? Quand on comprend comment marche le pouvoir on est amené à comprendre ce qui fait sa faiblesse et ce qui fait le caractère nécessaire et indispensable de l’autorité.

Le pouvoir est un thème qui mériterait à lui seul une conférence. Je vais me contenter d’une approche qui joue avec trois personnages pour qui j’ai une grande affection : Saint Augustin qui a vécu il y a très longtemps, l’autre un peu plus proche Pascal et encore plus proche Pierre Bourdieu, Pierre Bourdieu qui a d’ailleurs écrit « les méditations pascaliennes », et Pascal qui est un Augustinien, au fond il y a bien une filiation assez naturelle qui va d’Augustin à Pascal et à Bourdieu. Ils ont ceci de commun, (même si je ne suis pas tout à fait d’accord) qu’ils considèrent que les relations sociales sont toujours fondamentalement, constitutivement, des relations de domination. Qu’est ce que c’est que la vie sociale ? Pour n’importe lequel d’entre eux c’est le jeu qui correspond au fait que chacun veut dominer chacun, et ce jeu structure ou déstructure, aussi bien les familles que les associations ou les entreprises ou la politique. Une fois qu’on a dit qu’il y a société là où chacun aspire à dominer chacun, on bute sur le fait que tous ne sont pas aussi forts et qu’il faut bien que certains consentent à être dominés. Mais si nous consentons à être dominés ce n’est jamais de gaité de cœur parce que nous avons reconnu notre faiblesse ou notre position basse, c’est pour s’assurer par là même, une marge de domination possible. Un exemple tout bête : Si je consens à ne pas être le meilleur de ma classe et à reconnaitre ceux qui sont plus forts que moi aussi nombreux soient-ils, il faut bien une compensation symbolique, qu’on me reconnaisse alors comme le plus drôle, comme le boute-en-train de service, comme le plus sportif ou le plus sympa… ou à la limite comme le plus agressif peu importe, mais il faut quelque part qu’une plus-value symbolique me soit reconnue et accordée. Je ne peux tenir ma place dans l’ordre social qu’à condition que ma libido dominandi pour parler comme Saint Augustin, ma pulsion de domination trouve des possibilités de satisfaction.

Donc Augustin je viens de vous le dire, rattache cela à la libido dominandi et il rattache cette libido dominandi à l’amour propre, au fait que corrompu par ce qu’il appelle le pêché originel je me préfère moi-même à tout autre et me préférant moi-même à tout autre je trouve juste d’être en situation de pouvoir dominer tout autre possible.

Pascal reprend ce jeu de la libido dominandi et il en fait le principe même de la politique et des stratégies de pouvoir. Pour Pascal la politique c’est ce jeu par lequel chacun veut le pouvoir parce qu’il est convaincu d’être le seul légitime pour l’exercer et qu’il a un droit absolu de domination sur autrui. Et pour Pascal c’est le nerf de la guerre, c’est le nerf de la politique. Le problème, et là Pascal devient un très fin penseur politique, c’est que si ça se savait on ne jouerait pas le jeu et on n’accepterait pas d’être gouvernés par ceux-là même qui voudraient nous imposer leur libido dominandi. Pascal dit que la ruse du pouvoir politique c’est de réussir à camoufler la vérité du jeu politique, c’est-à-dire de réussir à cacher suffisamment l’instinct de domination pour que ça puisse passer par exemple pour un service du bien commun, un service public. Pascal n’est pas un cynique, ce n’est pas quelqu’un qui dit tous pourris et je crois qu’il aurait tort s’il le disait, c’est quelqu’un qui nous dit que la société est telle, que tout homme est asservi par la libido dominandi, que chacun veut dominer chacun et si on laisse libre cours à cette pulsion de domination il n’y a plus de société possible. Il faut donc bien que nous soyons gouvernés. Et ceux qui nous gouvernent par là même satisfont leur libido dominandi, mais il faut qu’ils puissent la satisfaire, il faut qu’ils puissent exercer le pouvoir pour pouvoir brider nos passions et rendre possible la vie sociale malgré la libido dominandi. Il faut qu’ils rusent avec nous, il faut qu’ils nous trompent, même s’ils nous trompent pour notre bien. Pascal disait que le plus sage des législateurs (et il pensait à Saint Augustin) affirmait que pour le bien des hommes il est souvent nécessaire de les piper. De les tromper, de les abuser, de les circonvenir, de flatter leur libido dominandi de manière à leur permettre de vivre ensemble. Et comment on flatte la libido dominandi de ceux dont on est responsable ? En multipliant dans la société des situations concurrentielles qui permettent à chacun de recueillir le bénéfice symbolique de sa propre puissance individuelle. Donc pour Pascal qu’est ce que c’est que la société ? C’est un espèce de champ de force structuré par des rapports de force, quand chacun veut dominer chacun, chacun en même temps à besoin de chacun. Si j’assassine tous ceux qui sont autour de moi sous le prétexte de satisfaire de manière absolue ma libido dominandi, je ne pourrais plus dominer personne et en plus il n’y aura plus personne pour me reconnaitre comme le plus puissant et le plus fort. A quoi bon être le plus fort si je n’ai pas face à moi des individus qui me renvoient l’image de ma force.

C’est ça la société pour Bourdieu. C’est ce jeu de rapport de force qui est telle que chacun est en position d’être pour chacun le miroir de sa propre puissance et chacun peut satisfaire dans son ordre propre sa libido dominandi.

La forme la plus simple de la domination, pourrait-on croire, c’est la force. La force a un avantage qu’avait bien vu Pascal et Jean de la Fontaine, elle ne se discute pas. On peut toujours discuter pour savoir si vous êtes plus intelligents que moi, on peut discuter pour savoir qui est le plus beau, le plus gentil, le plus humble, mais pour savoir qui est le plus fort ce n’est pas la peine de discuter il suffit d’un ring, frappez-vous dessus, le premier qui tombe c’est le plus faible, je vais l’exprimer comme Pascal : La force est très reconnaissable et sans dispute ; ou à la façon de La Fontaine : La raison du plus fort est toujours la meilleure, quelques soient les arguments de l’agneau de toute façon il finira pas se faire bouffer par le loup et le loup aura prouvé qu’il est bien le dominant.

La force est pratique, pourquoi l’ordre social ne serait pas assuré par la force puisqu’elle est indiscutable, mais le paradoxe de la force est qu’elle est toujours insuffisante, le paradoxe de la force c’est qu’en réalité elle est toujours faiblesse. Pour citer Rousseau : le plus fort n’est jamais assez fort pour rester le maitre, et pour une raison toute simple c’est que d’abord le plus fort va vieillir, il va devenir plus faible, le pouvoir qu’il se sera acquis sera évidemment très vite menacé par plus fort que lui, puis il y a une deuxième raison c’est que même s’il reste fort assez longtemps il suffit que deux ou trois se liguent contre lui et sa force viendra buter sur une force plus grande. Le paradoxe de la force est qu’alors même qu’elle est sans dispute, incontestable, elle est dotée d’une faiblesse qui la rend insuffisante pour s’assurer l’acquisition et la conservation du pouvoir. Ce que savent tous les politiques à part peut-être les tyrans (et encore ils font semblant de pas savoir), c’est qu’au fond la force ne suffit jamais, ni pour conquérir, ni pour conserver le pouvoir, il faut autre chose. Il faut au plus fort quelque chose qui ne relève pas simplement de sa force, le plus fort va devoir ruser. Il va devoir nous dit Rousseau : Transformer sa force en droit et l’obéissance en devoir, extrait du « contrat social » livre 1, chapitre 3. Il faut qu’il nous convainc qu’il est le plus fort, ca c’est facile il suffit qu’il nous tape dessus, mais il faut qu’il arrive à nous persuader que sa force même lui donne le droit de l’exercer, qu’il a le droit de nous gouverner parce que c’est le plus fort. Au passage c’est la stratégie du loup dans « le loup et l’agneau », le loup met un temps fou à dévorer l’agneau, il discute 107 ans avec lui, il écoute les arguments de l’agneau. Pourquoi ? Parce que le loup ce qui l’intéresse n’est pas seulement de dévorer l’agneau, il n’est pas seulement tenaillé par la faim, la libido dominandi c’est plus puissant que la libido habendi, le loup ce qu’il aimerait arracher à l’agneau c’est la reconnaissance de son droit à le dévorer, c’est un pervers le loup. L’agneau il ne joue pas le jeu, il discute, il pinaille, il n’est pas d’accord et résultat il se fait bouffer mais pour le loup c’est un échec, il a raté quelque chose, il n’a pas réussi à transformer sa force en droit, et la stratégie du pouvoir c’est toujours de transformer la force en droit et l’obéissance en devoir. Le pouvoir ne se satisfait jamais de l’obéissance, il faut que cette obéissance soit considérée comme du, le pouvoir ne consiste pas seulement à dire « obéissez-moi », mais « vous devez m’obéir ». Et dire vous devez m’obéir veut dire non seulement subir le pouvoir qui est le mien mais vous devez en reconnaitre la légitimité. Bref la force est si fragile que pour se transformer en pouvoir elle requière d’être justifiée, elle demande à être légitimée. Mais là encore on bute sur une difficulté, comment pourrait-on légitimer la force que nous reconnaitrions comme une force supérieure et que nous transformerions en pouvoir en la légitimant ? Ce n’est pas possible ! Si la libido dominandi est le lot de tous quelque chose devrait résister, on ne devrait pas jouer le jeu, on le joue tous, on accepte tous l’idée que le plus fort, à condition que ça joue pas à 53 voix près, c’est celui qui légitimement est là pour dominer, pour gouverner, pour exercer son pouvoir. Et que faut-il pour ça ? Quelque chose de tout simple qu’avait bien remarqué Pascal, il faut qu’on y croie, il faut que celui qui exerce le pouvoir produise en même temps des effets de croyances. C’est-à-dire que celui qui veut dominer parvienne à nous faire croire que son pouvoir est légitime. Ca ne veut pas dire qu’il s’agit simplement pour lui de nous duper et de nous tromper, faire croire à quelqu’un ce n’est pas forcément lui vouloir du mal. Si je fais croire à un ami gravement malade qu’il a toutes les chances de guérir s’il se soigne, même si j’y crois pas vraiment moi-même, j’augmente pour lui les chances de guérison, si je laisse croire à l’élève en grosse difficulté qu’il va progresser s’il s’accroche, je ne le fais pas pour le tromper mais pour l’aider à progresser. Le jeu du pouvoir c’est de réussir à produire des effets de croyances, selon Bourdieu, selon Pascal, selon Machiavel… c’est-à-dire de réussir à ce qu’on croit en lui parce que ça ne tiendra pas si on n’y croit pas. Ca marche à un niveau tout simple si vous n’étiez pas là entrain de croire que j’ai un minimum de compétence pour vous parler de l’autorité, ça ferait longtemps que vous seriez partis. C’est parce que vous croyez que j’ai un droit particulier à être moi derrière ce bureau alors que vous êtes assis sagement sur vos chaises, que je peux parler dans une situation qui est globalement une situation d’ordre, ça marche parce que vous y croyez. Un des grands théoriciens de l’autorité Max Weber, rattache toutes les formes de l’autorité à des procédures de croyances, on peut noter dans « le savant et le politique » Weber distingue trois types d’autorités : Une qu’il appelle « traditionnelle », l’autre qu’il appelle « charismatique » et la troisième qu’il appelle « l’égal rationnel », il considère que ce qu’elles ont en commun c’est qu’elles sont toutes fondées sur la croyance et à partir de là il construit un concept de  herrshaft, pouvoir, autorité… on ne sait pas trop bien comment le traduire le herrshaft de Weber, domination, maitrise, commandement… mais ce qu’il appelle herrshaft c’est ce qui ne fonctionne qu’à condition de susciter une adhésion, il n’y a d’autorité véritable que si j’adhère à celui dont je reconnais l’autorité et je ne peux y adhérer qu’à condition d’y croire. Je vous renvoie à un petit ouvrage éclairant, de Myriam Revault d’Allonnes «  Le pouvoir des commencements », elle connait très bien Max Weber, je la cite : Est rationnel laherrshaft fondée sur la croyance en la légalité des règles instituées. Est traditionnel la herrshaft fondée sur la croyance en la sainteté des traditions éternellement valables. Est charismatique la domination fondée sur la dévotion à l’égard du caractère sacré de la force héroïque ou de la valeur exemplaire d’une personne. Quelque soit la forme de l’autorité évoquée par Max Weber, elle n’existe comme puissance, comme herrshaft que dans la mesure où on y croit. Pour que le pouvoir puisse s’exercer durablement il faut qu’il puisse produire des effets de croyance.

Comment fait-il ? Il fait en sorte que ce qui est fort soit juste, si vous me trouvez cynique, je suis persuadé de ne pas l’être, je vous prends un exemple très simple parce que dans nos sociétés démocratiques on pourrait dire qu’est ce que c’est la démocratie ? C’est ce qui justifie des rapports de droit, des rapports de force, on va laisser ça pour le catéchisme républicain, ce n’est pas ça le fonctionnement réel de la démocratie. Je prends un exemple tout bête, vous êtes à l’assemblée nationale, vous avez un projet de loi à défendre, il va y avoir des discussions, des débats, des arguments, puis un vote, puis en fonction de la majorité le projet de loi s’il est validé sera reconnu comme légitime. Très bien, mais au fond ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les plus nombreux seront les plus forts et que le projet de loi sortira parce qu’il aura pour lui une majorité capable de le défendre. Ce sont les plus forts parce que les plus nombreux qui parviendront à faire passer un projet de loi qui sous une autre majorité ne serait pas passé. Ce qui veut dire que sa légitimité n’est pas une légitimité absolue, quasi divine, que sa légitimité que je ne conteste pas est une légitimité advenue dans un jeu de rapport de force. Le fonctionnement démocratique c’est ce qui permet précisément d’habiller des rapports de force en puissance de légitimation, même quand il y a élections présidentielles celui qui est élu c’est celui qui a eu le plus de force pour provoquer l’adhésion à sa personne, quelques soient les moyens légaux qu’il ait pu employer. Pour le dire comme Pascal en politique la force est toujours première, la politique n’abolit jamais les rapports de force, elle les constitue en rapports symboliques de domination ; tout pouvoir est usurpée, on prend toujours le pouvoir, on ne vient jamais vous l’offrir sur un plateau. Justement parce que le pouvoir se prend et que sa légitimation n’est jamais absolue, il lui faut produire les effets de croyance qui lui permettent de durer et d’apparaitre comme légitime. Même sur la scène internationale, même quand un pouvoir est pris par un coup d’état, généralement la communauté internationale va s’émouvoir pendant quelques semaines, puis si ça tient, si les relations sociales et politiques sont stabilisées, on va se calmer, on laissera passer quelques mois et celui qui quelques mois plus tôt était regardé comme un odieux tyran qui vient de faire un coup d’état inacceptable, sera regardé comme le chef légitime de l’état dont il aura pris le pouvoir.

Pour que le pouvoir tienne il faut qu’il réussisse à produire des effets de croyance qui assurent sa légitimité. Il faut faire croire que la loi de la succession héréditaire, par exemple dans un système monarchique, est parfaitement légitime, ou faire croire que la loi de l’élection démocratique est plus légitime que la loi de la succession héréditaire, ou faire croire que les privilèges de la noblesse sont légitimes… et tant qu’on y croit ça marche. Et quand on n’y croit plus on est en août 89.

Il y a une autre manière, il y a une manière de faire que tous les politiques connaissent, pas que les politiques, les enseignants, les curés, les chefs d’entreprise… Pour que ça marche il faut frapper l’imagination, c’est-à-dire qu’il faut pouvoir mettre en scène, il faut théâtraliser son pouvoir. Le pouvoir du roi ne tiendrait pas longtemps sans le sceptre, la couronne, la cour, le trône, le palais princier… Le pouvoir démocratique ne nous impressionnerait pas beaucoup sans le balai des limousines dans la cour de l’Elysée, les protocoles. On pourrait imaginer que je vous parle du milieu d’entre vous, mais il y a quelque chose de théâtral ici, on m’a mis en hauteur et devant moi une longueur pas possible qui me sépare bien de vous, théâtralisation massive de ma présence qui vise à assurer un effet de pouvoir.

Dans le jeu du pouvoir c’est qu’il n’y a pas de pouvoir sans représentation du pouvoir, il n’y a de pouvoir que mis en signes, à travers des signes qui vont frapper l’imagination et qui supposent une mise en scène théâtrale de ces signes. Cette représentation du pouvoir à travers ses signes est toujours ce qui assure le pouvoir de la représentation. Nos représentations sont puissantes, au fond nous sommes gouvernés par nos propres représentations bien d’avantage que par ceux qui croient nous gouverner, la preuve est qu’ils ne peuvent nous gouverner que tant que la représentation que l’on se fait d’eux coïncide avec la représentation qu’ils espèrent qu’on a d’eux.

Le pouvoir s’il est fragile, il est fragile puisqu’il a besoin de signes, de croyances, d’être théâtralisé, d’être légitimé il est fragile d’une manière telle que ce qui le rend nécessaire Pascal, Bourdieu, Augustin sont d’accord là-dessus, aussi fragile, aussi trompeur qu’il soit le pouvoir est nécessaire pour mettre de l’ordre dans les relations sociales. Mais ce qui rend le pouvoir nécessaire c’est aussi, et c’est le drame du pouvoir, c’est ce qui le rend fragile, parce qu’en réalité on n’est pas si dupe que cela. Pascal a le souci de démystifier le jeu politique pour nous montrer comment ça marche, il est à mon avis bien plus précis que Machiavel,  Pascal nous dit « ce que je vous dis là il ne faut pas le répéter », il est bon que le peuple ne le sache pas, là Pascal est un peu naïf, le peuple le sait toujours, on a parfois besoin de se le cacher un peu à nous-mêmes mais au fond on sait bien comment ça marche, on n’est pas si dupe que ça, il est arrivé à chacun de nous de douter de l’absolu légitimité d’un supérieur hiérarchique, d’un professeur, d’un homme politique.

Tout pouvoir vient buter sur la libido dominandi de ceux sur qui il s’exerce, le problème c’est que le pouvoir ne peut jamais tenir par sa propre force justement parce que face à lui il y a d’autres volontés de pouvoir. Moi j’ai le pouvoir de faire en sorte que mes élèves restent assis dans la classe sans bouger mais s’ils décidaient massivement de se lever, de plus m’écouter et de foutre le souk, c’est-à-dire d’affirmer leur propre libido dominandi contre la mienne, ce n’est pas certain du tout que je ferai le poids, il est même certain que je ne le ferai pas. Ca veut dire que tout pouvoir vient buter sur la libido dominandi de ceux sur qui il s’exerce, c’est-à-dire qu’il a toujours à conjurer le risque de la révolte, de la contestation, de la révolution, de la critique, c’est donc compliqué.

La légitimation n’est jamais totale on sait qu’aucun pouvoir n’est absolument pas légitime. Le pouvoir pour fonctionner vraiment a besoin d’autre chose et ce quelque chose dont il a besoin c’est l’autorité. L’autorité est toujours ce qui doit relayer le pouvoir pour que le pouvoir puisse continuer à s’exercer comme pouvoir. L’autorité est peut-être même parfois ce qui assure le pouvoir, du pouvoir, ce qui l’augmente et lui permet de tenir. Et la puissance de l’autorité est parfois plus grande que celle du pouvoir. Je cite Cicéron, à propos d’un sénateur : Ce qu’il ne pouvait pas réaliser par le pouvoir, il l’obtint par l’autorité, Cicéron reconnait déjà que la puissance de l’autorité est parfois plus grande que la puissance du pouvoir. Comment c’est possible qu’on puisse obtenir par l’auctoritas ce qu’on ne peut pas obtenir par le potestas ? Etymologiquement le mot autorité vient de verbe latin augere qui veut dire accroitre, augmenter, l’autorité c’est donc ce qui augmente le pouvoir de persuader, non pas à partir d’un pouvoir qu’il aurait reçu institutionnellement mais à partir de qualités qui sont celles de sa personne (exploits, compétences, vertus, succés…). Ce qui donne pouvoir est reçu d’ailleurs, ce qui donne autorité provient toujours de quelque chose qui est reconnu comme étant de la personne. L’autorité ne s’institue pas c’est une caractéristique personnelle, non transférable. On peut transférer un pouvoir, on peut donner pouvoir à quelqu’un, l’autorité est intransférable. Emile Benveniste, spécialiste de l’indo-européen, va chercher parfois l’étymologie bien plus loin que dans le latin, il voit dans le augere (moi je vais chercher dans le latin la racine du mot autorité, lui va chercher dans l’indo-européen la racine du mot augere) il lui semble que le verbe latin augere vient d’une racine indo-européenne aug qui désigne la force, mais pas n’importe quelle force, pas une force humaine, une force qui est d’abord celle des Dieux, une puissance particulière de faire être hors de soi quelque chose par sa puissance propre, aug c’est donc la puissance efficace quasi divine. On trouve au passage quelque chose de ce sens dans le mot auteur qui est la même racine qu’autorité, dans un sens métaphorique, quand on dit de quelqu’un « il est auteur de nos jours », l’auteur de mes jours c’est bien celui qui a pu produire hors de soi ce qu’il avait la puissance de produire hors de soi, l’efficace d’un faire être entièrement du à l’auteur de mes jours. Si on parle de l’auteur comme un écrivain c’est encore plus net, l’auteur est moins celui qui est autorisé que celui qui a le pouvoir de faire exister hors de lui quelque chose qui a ensuite sa force propre de produire certains effets.

Si nous comprenons l’autorité à partir de ce que nous révèle Ciceron ou Benveniste, ou simplement un examen de l’étymologie, je crois qu’on peut en tirer un certain nombre de caractères, je vais vous en proposer 7 :

  • L’autorité exclue la coercition, elle ne fonctionne pas sur le mode de la contrainte. Celui qui parle avec autorité n’a pas besoin d’élever la voix. Celui qui agit avec autorité n’a pas besoin de forcer les évènements. Il suffit qu’il parle, il suffit qu’il oriente, il suffit qu’il dise ce qu’il faut faire et on fait comme il dit et on écoute sa parole.
  • L’autorité repose sur la reconnaissance, il n’y a autorité réelle que d’autorité reconnue, à tel point que l’expression « autorité reconnue » peut être considérée comme un pléonasme. Si elle n’est autorité que si elle est reconnue c’est que son parcours est contraire à celui du pouvoir. Le pouvoir s’exerce de haut en bas mais puisque l’autorité n’est autorité qu’à être reconnue elle s’exerce de bas en haut puisque n’a autorité que celui a qui vous donnez autorité en reconnaissant précisément l’autorité qui est la sienne.
  • L’autorité bien qu’elle fonctionne que sur la base d’une reconnaissance qui nécessairement me vient d’en bas, elle n’est pas pour autant égalitaire, elle exclue le débat, l’argumentation, la discussion. Si on est entre égaux on peut discuter, débattre, argumenter, faire valoir nos points de vue, mais quand quelqu’un parle avec autorité on reconnait la puissance et l’efficacité de sa parole. L’autorité ne se discute pas. Dans la mesure où l’autorité fonctionne hors débat, l’ordre autoritaire est toujours un ordre hiérarchique.
  • Si l’autorité a quelque chose de personnel, contrairement au pouvoir, sa source semble toujours quelque chose qui transcende la personne autorisée. On reconnait à celui dont on reconnait l’autorité, des qualités particulières et en même temps on reconnait en sa présence, quelque chose qui le dépasse, quelque chose de plus grand que lui.
  • Dans la sphère politique la source de l’autorité est toujours la loi. Quelque soit l’autorité dont on dispose on ne peut jamais conserver l’autorité contre la loi ou dans le jeu de la transgression de la loi. C’est ce qui distingue un régime autoritaire (il s’en tient au respect des lois, il reste ordonné à l’ordre de la loi) d’une tyrannie.
  • Le mot et le concept d’autorité sont issus du droit romain. En droit romain on distingue bien l’auctoritas et le potestas. Le pouvoir c’est le monopole de la maison impériale, l’empereur et les proches de l’empereur qui ont le pouvoir. L’autorité c’est le privilège du sénat, c’est-à-dire des anciens. La politique romaine à l’époque impériale est structurée entre ces deux pôles.
  • L’autorité est de nature spirituelle c’est-à-dire non coercitive. Hannah Arendt nous le dit. La chute de l’Empire romain 476, au Vème siècle l’église, institutionnellement, se retrouve dans une situation où elle peut faire valoir son expérience, sa compétence, son mode d’organisation, et elle entre dans une dimension politique. Pour exercer ce pouvoir l’église va adopter la distinction romaine entre le pouvoir et l’autorité, et elle revendique pour elle la vieille autorité du sénat et abandonne le pouvoir aux rois et aux empereurs du monde. Même ce jeu qui va traverser tout le moyen âge, non pas un jeu de séparation, mais l’articulation du pouvoir religieux et du pouvoir royal au moyen âge n’est pas un conflit de pouvoir parce qu’elle fonctionne bien déjà sur ce qui est une séparation des pouvoirs. Le pouvoir revendiqué par l’église médiévale c’est l’autorité, c’est le pouvoir spirituel non coercitif, et le pouvoir qu’elle abandonne qu’elle reconnait aux princes et aux rois de ce monde, c’est le pouvoir de la maison impériale. On comprend qu’il n’y ait pas vraiment de crise de l’autorité pendant plusieurs siècles.

Ce qui est intéressant ici c’est ce partage des rôles de la pensée. Ca nous aide à comprendre que toute société a besoin de ces deux pôles. Toute société a besoin d’un pôle de pouvoir institué et d’un pôle d’autorité. Le pôle d’autorité c’est ce pôle où se joue la capacité à mobiliser plutôt qu’à contraindre. Quand on doit contraindre ses subordonnés à faire leur travail, c’est déjà que ça va mal. Et le pouvoir qui est le notre est frappé d’insuffisance. Mais si on arrive à mobiliser une équipe, des énergies, c’est quelque soit le pouvoir que l’on a ou que l’on n’a pas, on joui d’une certaine autorité. Donc le pôle d’autorité c’est ce qui permet de mobiliser plutôt que de contraindre, autrement dit de faire qu’on y croit sans pour autant nous faire croire. Je crois que l’autorité véritable c’est ce qui peut se passer des effets de théâtralisation dont je faisais tout à l’heure le jeu du pouvoir parce que le pouvoir n’est jamais de lui-même assez sur de sa légitimation il faut qu’il se mette en scène, il faut la bonne cravate et le beau costume. L’autorité peut nous dispenser des effets de pouvoir et en particulier des effets de théâtralisation. Ce qui me frappe chez les gens dont je reconnais l’autorité c’est qu’ils n’ont pas besoin d’en rajouter, ils n’ont pas besoin de sur-jouer. Ca me rappelle la confidence d’un ami qui me parlait d’un ancien doyen de l’inspection générale, il me parlait de lui avec beaucoup de bonté, de gentillesse, d’affection… puis il a eu une formule étonnante, il me dit « ce qui a de bien avec lui c’est qu’il ne joue pas au doyen ». Au fond c’est ça l’autorité c’est ce qui nous dispense d’avoir à jouer, quand vous n’êtes pas sur vraiment d’être à la place qui devrait être la votre vous devez en rajouter pour convaincre les autres que c’est bien vous le chef et que votre pouvoir est légitime. Mais quand vous êtes à l’aise dans vos propres compétences, avec votre pouvoir, avec votre fonction vous n’avez pas besoin de sur-jouer. Il se pourrait bien que l’autorité ce soit ça.

Je voudrais terminer sur les conditions de l’autorité.

  • Elle s’ignore elle-même comme autorité. L’autorité que je revendique, l’autorité que je pose comme étant la mienne c’est toujours celle que je risque de sur-jouer et en la sur-jouant, celle que je risque de perdre. On n’a jamais autant d’autorité que quand on ne se pose pas la question de son autorité, quand on ignore notre autorité et quand on est dispensé par là-même d’avoir une posture affectée qui tomberait immédiatement dans l’imposture. L’autorité qui se prend au sérieux, l’autorité qui ne s’ignore pas elle-même, l’autorité trop sure d’elle c’est ce qui risque toujours de nous faire sombrer dans l’autoritarisme ou dans le ridicule, au choix et je ne sais ce qui est le pire.
  • L’autorité a à voir avec une certaine sagesse reconnue, cette sagesse peut être aussi bien une sagesse pratique, qu’une sagesse théorique. Elle peut être une sagesse pratique parce qu’elle peut être de l’ordre de la compétence, du savoir-faire, de la prudence, de l’expérience et quand on a acquis une certaine compétence qui nous donne une certaine efficacité, quand notre savoir-faire est relativement indiscuté, quand nous sommes suffisamment prudent pour prendre le temps de mesurer une situation, quand nous avons l’expérience qui nous permet peut-être de ne pas faire les mêmes erreurs, d’autres éventuellement mais pas les mêmes, à partir de là nous pouvons apparaitre comme ayant une certaine autorité. Même chose pour la sagesse théorique, celle qui se caractérise par un certain recul, une certaine distance critique, une certaine hauteur de vue et celui qui a cette hauteur de vue, cette distance critique, c’est celui dont on sera enclin à reconnaitre l’autorité.

Ce que je suis entrain de vous dire là c’est que l’autorité n’est pas un espèce de don naturel, on ne nait pas avec l’autorité chevillée à l’âme, l’autorité c’est ce qui nous advient avec l’expérience, avec le recul, avec la compétence, avec le savoir-faire, avec la prudence, avec tout ce qu’il a fallu construire, avec tout ce qu’il a fallu acquérir. La mauvaise nouvelle c’est que ce n’est pas un don magique et la bonne nouvelle c’est que mine de rien ça peut se travailler. D’une manière paradoxale parce qu’à vouloir acquérir de l’autorité je risque de perdre le peu d’autorité qui me restait. Mais ça veut dire que si j’oublie l’autorité et que je pense vraiment à devenir plus compétent, plus efficace, plus prudent, à tirer parti de mon expérience, l’autorité viendra comme de surcroit.

Je vois certains d’entre vous qui disent « oui mais y’a quand même l’autorité charismatique ! », celle là se joue à un niveau qui ne se travaille pas. Charis en grec c’est la grâce, le don, et l’autorité charismatique ça serait une sorte de don quasi surnaturel et miraculeux que l’on reconnaitrait chez certains. On voit parfois dans l’autorité la marque d’un charisme, il est d’ailleurs étonnant qu’on soit dans le vocabulaire don divin quasi théologique et mystique, je suis assez perplexe, j’y crois pas trop. Je vous raconte une anecdote par laquelle on a essayé de me convaincre que certains avaient une autorité charismatique en me présentant une petite dame extraordinaire et dont on disait qu’elle avait un charisme, c’était la présidente d’ATD quart monde il y a quelques années, une petite bonne femme pleine d’énergie, déjà assez âgée, elle allait régulièrement frapper à la porte des ministères et on la faisait pas attendre ¼ d’heure, elle avait ses entrées, on l’accueillait, on l’écoutait, elle engueulait les ministres et les ministres se laissaient engueuler par elle. « Donc là on est vraiment dans l’autorité charismatique ! » cette personne s’appelait Geneviève Anthoniosz qui avait bien pris soin de ne pas enlever son nom de jeune fille qui était De Gaulle alors oui quand on s’appelle Geneviève Anthonioz De Gaule ça produit des effets de croyance et de sidération qui n’auraient pas été produits si elle s’était appelée Arlette Dupont. L’autorité charismatique à discuter.

  • L’autorité implique le respect, il n’y a pas d’autorité sans respect et le respect en deux sens : « tenir quelqu’un en respect » c’est le tenir à bonne distance, je crois que c’est ça le respect, la vertu de la bonne distance ni trop près, ni trop loin. Trop loin c’est de l’indifférence, trop près c’est de la confusion. Respecter ses élèves, respecter ses enfants c’est n’être pas trop près, ni trop loin d’eux, trouver la juste distance qui permet à chacun d’être à sa place.

Puis respect dans un sens plus technique, c’est la reconnaissance de l’inaliénable dignité de ceux à qui on s’adresse, je ne peux pas être reconnu comme ayant autorité par quelqu’un que je mépriserais, par quelqu’un dont je bafouerais la dignité. Les conditions d’exercice de l’autorité c’est toujours le respect scrupuleux de celui à qui on s’adresse, avec qui on agit.

  • L’autorité implique la mise entre parenthèses des hiérarchies instituées c’est-à-dire que l’autorité permet de les court-circuiter provisoirement. C’est ce que Pascal dans un texte extraordinaire qui s’appelle « trois discours sur la condition des grands » appelait les grandeurs d’établissement c’est-à-dire des grandeurs qui sont socialement établies mais qui ne doivent rien aux vertus, aux qualités particulières de ceux à qui on reconnait ces grandeurs, pascal disait par exemple qu’être Duc c’est une grandeur d’établissement.

Elle ouvre une brèche dans le jeu des hiérarchies formelles. Celui qui a autorité n’est pas celui qui conteste le pouvoir, il ne conteste pas la légitimité de son chef, mais c’est celui qui, parce qu’il a autorité bouscule un peu les hiérarchies et qui peut être éventuellement entendu bien au-delà de sa fonction formelle. Il y a dans certaines entreprises, dans certaines écoles, dans certains clubs… des individus qui n’ont pas de fonction officielle élevée et qu’on écoute pourtant quand ils parlent, auxquels on est attentif sans que l’attention qu’on a pour eux soit à la mesure du pouvoir officiel qui est le leur. Ca c’est indispensable dans une société, ça veut dire que ça donne du jeu aux hiérarchies instituées, ça permet de ne pas les scléroser, de ne pas les rigidifier, ça fait circuler du sens, de l’énergie, qui rend possible une relativisation des rapports de domination et justement de ces jeux entre supérieur et inférieur.

Si on appliquait ça au monde de l’entreprise, quand je dis monde de l’entreprise c’est aussi le monde de l’éducation nationale, plus je fréquente les deux plus je me rends compte qu’ils fonctionnent selon les mêmes schémas. Le monde de l’entreprise est souvent celui des hiérarchies un peu formelles, ces hiérarchies sont nécessaires et en même temps on sait qu’elles sont insuffisantes. Formaliser autant que vous voulez une hiérarchie ça ne suffira jamais à assurer son bon fonctionnement. Il ne suffit pas d’avoir du pouvoir pour parler et agir avec autorité et en même temps si le monde de l’entreprise est toujours le monde des hiérarchies formelles, il n’est pas condamné à être le lieu des hiérarchies oppressives. Une hiérarchie n’est pas oppressive quand l’autorité lui donne du jeu, cette autorité ça peut être l’autorité d’un chef… quand on a à la fois le pouvoir et l’autorité on est pour une entreprise, quelqu’un de précieux. Mais cette autorité peut être celle d’un employé expérimenté sans pouvoir effectif, d’un cadre qu’on qualifiera de charismatique, ou d’un personnage simplement attentif aux autres, à leurs soucis, et qui pour autant ne se dispense pas de faire son travail et que l’on écoute parce qu’il est capable de se déprendre un peu de lui-même et qu’il peut parler avec un peu d’autorité parce qu’on sait que quand il parle ce n’est pas pour lui, ni à partir de lui.

L’autorité a bien de visages possibles qu’il est important de savoir reconnaitre. Mais elle exige trois choses indispensables :

  • Le refus des postures. Dès qu’on commence à jouer au chef on a déjà perdu toute autorité
  • Le respect de chacun. Et le respect de chacun nous oblige à considérer qu’il ne faut confondre un subordonné et un inférieur. Un subordonné ne m’est en rien inférieur, c’est seulement sur un plan fonctionnel qu’il est sous mes ordres, ce que veut dire exactement subordonné. Mais sa subordination fonctionnelle n’a rien d’une infériorité.
  • Pour que ce jeu de l’autorité puisse fonctionner, il faut une troisième chose liée aux deux premières : la capacité à distinguer fortement rapports de domination et rapports de subordination. C’est là mon désaccord avec Bourdieu, Pascal malgré l’admiration que j’ai pour eux je refuse de croire que les rapports sociaux soient essentiellement des rapports de domination plus ou moins bien camouflés. En vertu même du jeu de l’autorité les rapports sociaux peuvent être des rapports de subordination bien sur, et de véritables rapports sociaux. Mais pour qu’ils puissent l’être il faut ce jeu de l’autorité sans lequel aucun pouvoir n’est effectif

Question : Vous confluez en parlant des trois aspects : refus des postures, respect de chacun et capacité à distinguer rapports de domination et rapports de subordination, vous n’évoquez pas le fait d’accepter de laisser sa place à sa propre autorité. Il me semble que parfois on ne s’autorise pas sa propre autorité, on y renonce.

Yann Martin : C’est vrai que le verbe s’autoriser a quelque chose d’un peu sidérant, il est compliqué à comprendre. Le problème c’est que je ne suis pas sur que ce soit d’autorité qu’il s’agisse quand on ne s’autorise pas quelque chose. Il se peut que parce que je suis un peu complexé où parce que je pense que le moment n’est pas venu, que je ne m’autorise pas à dire ou à faire ce que je devrais dire ou faire, mais soit c’est de l’ordre de l’autorité et dans ce cas là en ne m’autorisant pas à rabrouer quelqu’un sous le motif par exemple que ça serait inefficace, qu’il a trop de problèmes, que ça va le détruire et que ça l’aidera pas, mais en laissant de côté, en ne m’autorisant pas à lui dire ses quatre vérités, je manifeste par là mon autorité, je manifeste que je ne suis pas soumis  au pouvoir, ce pouvoir que j’ai et ce droit que j’aurai de le remettre à sa place j’y renonce en vertu de l’autorité qui est la mienne. Il se peut que ce renoncement soit faiblesse mais dans ce cas là mon autorité est déjà diminuée. Dans cette capacité à renoncer à cette autorité je vois soit une simple faiblesse, soit au contraire un acte paradoxal d’autorité.

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