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Jeudi 15 juin 2023, sur la radio Ligne droite, je parle de DÉMOCRATIE et de MONNAIE avec Didier Maïsto

Jeudi 15 juin 2023, sur la radio Ligne droite, je parle de DÉMOCRATIE et de MONNAIE avec Didier Maïsto

Redif­fu­sion : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​G​M​W​2​p​A​5​3​7nQ Demain matin, jeu­di 15 juin 2023, 8h30, je par­le­rai à la radio de démo­cra­tie et de mon­naie. Ce sera avec Didier Maïs­to, et je suis heu­reux de ça. https://​twit​ter​.com/​L​i​g​n​e​_​_​D​r​o​i​t​e​/​s​t​a​t​u​s​/​1​6​6​8​9​8​2​7​3​5​8​2​8​8​3​6​3​5​6​?​s​=20 Extraits : https://​www​.face​book​.com/​L​a​M​a​t​i​n​a​l​e​L​i​g​n​e​D​r​o​i​t​e​/​v​i​d​e​o​s​/​2​1​7​5​1​5​0​1​4​4​9​0​7​77/ https://​www​.face​book​.com/​L​a​M​a​t​i​n​a​l​e​L​i​g​n​e​D​r​o​i​t​e​/​v​i​d​e​o​s​/​7​8​6​1​4​6​4​5​2​9​8​2​5​83/   Étienne.

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DEBRIEFING France Soir – Retraites, monnaie, finance, indépendance des pouvoirs et de la presse

DEBRIEFING France Soir – Retraites, monnaie, finance, indépendance des pouvoirs et de la presse

Mer­ci à l’é­quipe France Soir et à Xavier Azal­bert pour cette nou­velle invi­ta­tion : « Une bonne consti­tu­tion devrait empê­cher l’accaparement des médias par les plus riches » https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​x​p​5​n​5​0​0​r​6IA DEBRIEFING – Retraites, mon­naie, finance, indé­pen­dance des pou­voirs et de la presse : Étienne Chouard revient dans cet entre­tien sur les sujets et les enjeux pro­fonds qui agitent la France. La ques­tion de la liber­té d’expression est abor­dée : com­ment lui per­mettre de survivre ?…

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Dr Martin au Parlement européen – 20 minutes essentielles : le Covid et sa longue préparation criminelle

Dr Martin au Parlement européen – 20 minutes essentielles : le Covid et sa longue préparation criminelle

Notre espèce humaine a vrai­ment un sacré pro­blème avec le contrôle des pou­voirs, par­tout sur terre. Ici, c’est la suc­ces­sion d’in­vrai­sem­blables abus de pou­voir scien­ti­fiques, depuis 1965 jus­qu’au « covid-19 », qui laisse pan­tois. Nous avons besoin de bonnes ins­ti­tu­tions pour que tous ces déci­deurs « au nom de la science » aient peur de quelque chose et ne puissent jamais deve­nir comme ici des cri­mi­nels pla­né­taires à l’a­bri de toute sanc­tion. Si vous avez des idées d’ar­ticles uni­ver­sels pour rendre…

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For­mat grille – For­mat articles complets

« Négationnisme économique » : l’affaire Cahuc

L’ar­ro­gance (dan­ge­reuse) des puis­sants, qui aspirent (tou­jours et par­tout) à deve­nir tout-puis­­sants : un exemple (à peine croyable quand on y réflé­chit) avec cette polémique :

« Négationnisme économique » : l’affaire Cahuc

http://www.alterecoplus.fr//negationnisme-economique-laffaire-cahuc/00012140

Source : Alter­na­tives Économiques

Ce serait risible si cela n’était pas grave. Pierre Cahuc et André Zyl­ber­berg viennent de publier Le néga­tion­nisme éco­no­mique et com­ment s’en débar­ras­ser. L’ossature du livre repose sur un syl­lo­gisme simple : les éco­no­mistes mains­tream tra­vaillant à par­tir d’une méthode scien­ti­fique, leurs résul­tats disent la véri­té ; ceux qui les contestent sont de faux savants qui nient la réa­li­té, des néga­tion­nistes, au même titre que les per­sonnes qui nient l’existence de la shoah durant la Seconde Guerre mon­diale ; il faut donc se débar­ras­ser d’eux en les pri­vant de tout accès aux médias afin de pré­ser­ver la pure­té du débat.

C’est un ouvrage d’une rare vio­lence dans le monde des éco­no­mistes. Qui plus est, les auteurs refusent la pos­si­bi­li­té même d’une dis­cus­sion à ceux qui ne par­ta­ge­raient pas leur point de vue : s’ils sont éco­no­mistes, il faut les excom­mu­nier ; s’ils ne le sont pas, tout pro­pos les contes­tant est pré­sen­té par avance comme de la rhé­to­rique négationniste.

Dans ces condi­tions Alter­na­tives Eco­no­miques a hési­té à com­men­ter ce livre. On ne débat pas avec l’Inquisition et sa police de la pen­sée. Pour­tant, trois rai­sons nous y ont fina­le­ment pous­sés. D’abord, la bru­ta­li­té du pro­pos assure à l’ouvrage une pré­sence média­tique impor­tante. Ensuite, Alter­na­tives Eco­no­miques est direc­te­ment atta­qué dans l’ouvrage, à par­tir de mani­pu­la­tions gros­sières nous le mon­tre­rons, avec un appel expli­cite à faire fuir une par­tie de nos lec­teurs. Dans un moment où, comme le reste de la presse, nous sommes fra­gi­li­sés, l’objectif, a prio­ri inédit de la part d’économistes, est clai­re­ment de tuer éco­no­mi­que­ment notre entre­prise et ses emplois.

Enfin, lorsque l’on se com­porte avec une telle vio­lence, il faut être solide, à la fois sur le plan intel­lec­tuel et per­son­nel. Suite aux débats sus­ci­tés par le livre, Alter­na­tives Eco­no­miques a reçu des infor­ma­tions décri­vant un com­por­te­ment pour le moins stu­pé­fiant de mon­sieur Pierre Cahuc lors des débats sur la loi tra­vail, que nous sommes donc en mesure de révéler.

L’économie est-elle une science ?

Après un départ en fan­fare qui donne d’emblée le ton d’agressivité extrême de l’ouvrage, les auteurs relâchent un peu la pres­sion en arri­vant à nous faire rire dès la page 27 : « les éco­no­mistes ‘ortho­doxes’ repré­sentent l’écrasante majo­ri­té des cher­cheurs dans le monde ». C’est incon­tes­table : si les hété­ro­doxes étaient majo­ri­taires, on les appel­le­rait… les orthodoxes !

Plus sérieu­se­ment, qu’est-ce qui défi­nit la qua­li­té scien­ti­fique du tra­vail des éco­no­mistes du cou­rant domi­nant, une hypo­thèse dont l’affirmation repré­sente la pré­misse du syllogisme ?

D’abord, une méthode expé­ri­men­tale : pour toute ques­tion qu’elle traite, « l’analyse éco­no­mique com­pare des groupes tests au sein des­quels [d]es mesures ont été mises en œuvre, avec des groupes de contrôle où elles n’ont pas été mises en œuvre » (p. 14). On com­pare par exemple deux ter­ri­toires proches éco­no­mi­que­ment et on regarde ce qui se passe en termes d’emploi quand l’un aug­mente le SMIC et pas l’autre. Ensuite, les résul­tats de ces tests font l’objet d’articles sou­mis à des revues qui ne les publient que lorsqu’elles jugent leur qua­li­té suf­fi­sante, une vali­da­tion par les pairs qui assurent la valeur de l’étude proposée.

Cette pré­sen­ta­tion fait-elle consen­sus chez les éco­no­mistes ?Inter­ro­gé par Les Echos le 9 sep­tembre der­nier, Phi­lippe Aghion, un ancien pro­fes­seur de Har­vard aujourd’hui au Col­lège de France ne croit pas « qu’il faille igno­rer les études scien­ti­fiques au prin­cipe qu’elles ne sont pas publiées dans les meilleures revues, comme semblent le sous-entendre Pierre Cahuc et André Zyl­ber­berg. Nou­riel Rou­bi­ni avait pré­vu la crise éco­no­mique. A‑t‑il publié sa thèse dans une « top revue » à l’é­poque ? Non. Par ailleurs, les meilleures revues scien­ti­fiques tendent à publier des études empi­riques très bien iden­ti­fiées, mais pas for­cé­ment trans­po­sables. En par­ti­cu­lier, ce sont rare­ment des études sur les effets de poli­tiques ou réformes sys­té­miques. Faut-il alors renon­cer à com­men­ter les effets de telles réformes ? ». Inter­viewé éga­le­ment, Pierre-Noël Giraud, pro­fes­seur à Mines Paris Tech et Dau­phine affirme que « l’é­co­no­mie n’est pas une science expé­ri­men­tale, pure­ment induc­tive et trai­tant des « faits » bruts qui ne sont que des sta­tis­tiques, au sens de la méde­cine quand elle teste des médi­ca­ments. En effet, l’ex­pé­rience en éco­no­mie n’est jamais repro­duc­tible (sauf à la rigueur au micro niveau des expé­riences de mous­ti­quaires à la Esther Duflo), elle ne peut jamais être « suf­fi­sam­ment » sépa­rée de son envi­ron­ne­ment socié­tal ».

Pour Xavier Ragot, le direc­teur de l’OFCE, le livre est cari­ca­tu­ral. Après avoir démon­tré les fai­blesses de la méthode expé­ri­men­tale, il conclut que « l’ap­proche scien­tiste du livre est réduc­trice » et « témoigne d’une pente dan­ge­reuse du débat intel­lec­tuel qui va à la fois vers une cari­ca­ture du débat et une vio­lence ver­bale ».

Pour aller dans le même sens, on men­tion­ne­ra cette étude empi­rique qui a deman­dé aux éco­no­mistes ayant publié dans des revues amé­ri­caines de four­nir leurs don­nées afin de ten­ter de réa­li­ser le même tra­vail pour voir s’ils obte­naient les mêmes résul­tats. Si l’on met de côté deux articles pour les­quels ils ne dis­po­saient pas des logi­ciels appro­priés et six autres uti­li­sant des don­nées confi­den­tielles, cela donne un taux de repro­duc­tion final de 49 % sur les 67 articles étu­diés. En clair, lorsque nos deux éco­no­mistes citent une étude pour jus­ti­fier leur point de vue, sachez qu’il ne faut le croire, lit­té­ra­le­ment, qu’à moitié !

Angus Dea­ton, prix 2015 de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, un gage de sérieux dans le petit monde des éco­no­mistes, liste éga­le­ment un nombre assez impres­sion­nant de cri­tiques à l’en­contre de la méthode expé­ri­men­tale qui fait tant briller les yeux de nos deux auteurs : les causes réelles de ce que l’on observe res­tent incer­taines, les résul­tats peuvent être dus au hasard, ne donnent que des résul­tats en moyenne sans que l’on sache com­ment sont affec­tées l’ensemble des popu­la­tions concer­nées, etc., etc.

Le cher­cheur André Orléan démontre de son côté dans une longue ana­lyse com­bien les deux auteurs du livre ne connaissent, en fait, pas grand-chose aux ques­tions épis­té­mo­lo­giques en géné­ral et à la méthode expé­ri­men­tale en par­ti­cu­lier. Un argu­ment notam­ment, pas le plus pro­fond mais le plus éton­nant, est avan­cé : sur les quinze der­niers articles publiés entre 2002 et aujourd’hui par mon­sieur Pierre Cahuc, aucun n’a recours à la méthode expé­ri­men­tale cen­sée assu­rer la qua­li­té scien­ti­fique des auteurs. Selon ses propres cri­tères, Mon­sieur Cahuc avance donc des idées qui ne res­pectent pas la bonne méthode et doit donc être ran­gé chez les néga­tion­nistes ! Du grand n’importe quoi.

Petites et grosses mani­pu­la­tions (I) : Alter­na­tives Economiques

Encore plus gênant pour un livre cen­sé por­té la bonne parole de la véri­té scien­ti­fique, il est rem­pli de mani­pu­la­tions. Des petites et des plus grosses. A tout sei­gneur, tout hon­neur, les lec­teurs ne nous en vou­dront pas de com­men­cer par les deux attaques dont fait l’objetAlter­na­tives Eco­no­miques, pro­mu au rang d’institution tel­le­ment puis­sante qu’il faille ten­ter de la tuer. Notre petite équipe en a quand même res­sen­ti une cer­taine fierté !

La pre­mière flèche est diri­gée contre une phrase, une seule, de notre ancien rédac­teur en chef, ancien PDG et édi­to­ria­liste Phi­lippe Fré­meaux qui nous vaut une pre­mière men­tion de laveurs de cer­veaux des lycéens qui nous lisent et de leurs pro­fes­seurs. Les deux auteurs com­mencent par citer Fré­dé­ric Lor­don affir­mant que pour les éco­no­mistes du cou­rant domi­nant, « il n’y a même pas à dire que ce sont des ven­dus, car ils n’avaient pas besoin d’être ache­tés : ils étaient acquis dès le départ. Ou bien ils se sont offerts avec joie » au camp des puis­sants et des domi­nants de l’économie et de la finance. « Ce dis­cours est repris pra­ti­que­ment mot pour mot par le maga­zine Alter­na­tives Eco­no­miques », suit la cita­tion de Fré­meaux selon laquelle « nos experts ne sont pas ven­dus au sys­tème, mais lui sont sim­ple­ment acquis » (p. 29).

Notre jour­na­liste s’ex­prime en mars 2012 et Fré­dé­ric Lor­don en juillet, soit après lui. Mais c’est pour­tant notre édi­to­ria­liste inféo­dé qui l’a repris…

La mani­pu­la­tion est ici double. D’une part, les réfé­rences des deux cita­tions indiquent que Phi­lippe Fré­meaux s’est expri­mé en mars 2012 et Fré­dé­ric Lor­don en juillet, soit après lui. Mais c’est pour­tant notre édi­to­ria­liste inféo­dé qui l’a repris… D’autre part, là où Lor­don dénon­çait des éco­no­mistes per­son­nel­le­ment au ser­vice des forces éco­no­miques et finan­cières domi­nantes, l’intégralité de la cita­tion de Fré­meaux est inté­res­sante : « Pour ma part, j’au­rais ten­dance à dire que nos experts ne sont pas ven­dus au sys­tème, mais lui sont sim­ple­ment acquis. Ils pensent que le capi­ta­lisme, en dépit de tous ses défauts, est la seule voie pos­sible. Ce qui n’in­ter­dit pas de le réfor­mer à la marge, mais sans ren­ver­ser la table ». Quel lec­teur sérieux peut ras­sem­bler les deux pro­pos sous une même bannière ?

Même pra­tique dans la seconde attaque dont nous fai­sons l’objet. Elle porte cette fois sur l’engagement du jour­nal en faveur de la réduc­tion du temps de tra­vail, en par­ti­cu­lier dans notre numé­ro de mai 2016 qui com­porte un appel à remettre le temps de tra­vail au cœur du débat. Alors que nous sommes pré­sen­tés comme des aya­tol­lahs du sujet, que dit la par­tie du texte, non citée, de notre appel ? « Nous avons plei­ne­ment conscience de la dif­fi­cul­té de l’exer­cice tant en termes de finan­ce­ment que d’or­ga­ni­sa­tion des entre­prises, mais cette ques­tion doit reve­nir au cœur du débat public ». A ces pré­cau­tions et à cette demande de pou­voir débattre du sujet, nos deux accu­sa­teurs publics répondent : « un par­fait exemple de néga­tion­nisme » (p. 169) car « toutes les études publiées par les revues aca­dé­miques dignes de ce nom montrent que le par­tage du tra­vail ne crée pas d’emplois ».

Pour­quoi cherchent-ils à tuer éco­no­mi­que­ment l’en­tre­prise Alter­na­tives Eco­no­miques ?

Jean Tirole a tenu récem­ment le même pro­pos. Mais lorsque que je l’ai inter­viewé sur France Inter sur le sujet, il a fini par admettre qu’ar­ri­ver à une conclu­sion claire, « c’est com­pli­qué »… D’ailleurs, nos deux auteurs admettent que faire le bilan emploi des 35 heures est dif­fi­cile car plu­sieurs fac­teurs jouent (baisse des coti­sa­tions, réor­ga­ni­sa­tion des entre­prises). Mais, ils ont choi­si : la RTT n’y a joué aucun rôle. L’économiste Eric Heyer a pour­tant déjà mon­tré que le soi-disant consen­sus scien­ti­fique sur le sujet n’existe pas. Leur réponse ? Une seule étude pour la France a mon­tré que l’Alsace Moselle n’a pas créé plus d’emplois que les dépar­te­ments limi­trophes lorsqu’elle a béné­fi­cié d’une réduc­tion du temps de tra­vail… de 20 minutes par semaine ! No comment…

Ou plu­tôt si, un com­men­taire : com­ment expli­quer ces attaques contre notre jour­nal ? A chaque fois, ces deux éco­no­mistes sou­lignent que nous don­nons de mau­vaises pen­sées éco­no­miques aux lycéens et aux pro­fes­seurs qui nous lisent, leur inti­mant de fac­to d’arrêter de le faire. Ils citent avec pré­ci­sion notre dif­fu­sion et suivent visi­ble­ment nos écrits. Ils savent donc que, comme le reste de la presse, nous connais­sons des dif­fi­cul­tés, que nous sommes en train de sur­mon­ter grâce au sou­tien de nos lec­teurs. Par une mise en cause à l’aide de pro­cé­dés dis­cu­tables, ils avancent la der­nière branche de leur rai­son­ne­ment : faire dis­pa­raître ceux qui ne pensent pas bien. Un com­bat poli­tique qui reprend les pro­pos anciens de la frange la plus extrême du patro­nat dont nos deux scien­ti­fiques neutres et objec­tifs s’accommodent bien.

À l’in­verse, Xavier Ragot, le direc­teur de l’OFCE sou­ligne que « des jour­naux portent des visions hors du consen­sus, comme Alter­na­tives Eco­no­miques en France (au moins c’est dans le titre). Ces jour­naux sont utiles au débat public, pré­ci­sé­ment du fait de leur ouver­ture au débat ».

Petites et grosses mani­pu­la­tions (II) : thèmes divers

Si nous ne pou­vions lais­ser ces attaques sans réponse, Alter­na­tives Eco­no­miques n’est en fait qu’un petit épi­sode dans la série de mani­pu­la­tions des auteurs. Signa­lons déjà que, bien qu’ils demandent de se méfier des tou­tô­logues qui se croient spé­cia­listes en tout, les voi­là qui donnent des leçons sur ce qu’il faut pen­ser des ques­tions trai­tant du sort des enfants défa­vo­ri­sés, du salaire mini­mum, de la poli­tique indus­trielle, de la sta­bi­li­té finan­cière, de l’impôt, de la dépense publique, de l’immigration et de la réduc­tion du temps de tra­vail. Ne par­lant pas à tort et à tra­vers, nul doute qu’ils maî­trisent par­fai­te­ment toute la lit­té­ra­ture sur tous ces sujets. Mal­heu­reu­se­ment, sur plu­sieurs des thèmes trai­tés éclate au mieux leur incom­pé­tence, au pire leur mau­vaise foi (ou l’inverse !).

Sur plu­sieurs des thèmes trai­tés éclate au mieux leur incom­pé­tence, au pire leur mau­vaise foi (ou l’inverse !)

Pre­nons le cha­pitre consa­cré à la finance. La crise des sub­primes, répètent-il, est essen­tiel­le­ment le fait des non rem­bour­se­ments des prêts immo­bi­liers des ménages modestes. Connaissent-ils ce NBER Wor­king Paper de 2015, fon­dé sur un tra­vail empi­rique, qui démontre que l’essentiel des défauts de paie­ments durant la crise pro­viennent des classes moyennes et aisées ? Egre­nant la vul­gate libé­rale sur le sujet, ils expliquent que la crise ne résulte pas de la libé­ra­li­sa­tion finan­cière mais des poli­tiques publiques visant à favo­ri­ser l’accès au loge­ment des ménages modestes (p. 88). Quelle étude le démontre ? Aucune n’est citée. Pour­quoi ? Il n’y en pas. Et j’ai une bonne nou­velle pour eux : aga­cé par tous les argu­ments avan­cés par les conser­va­teurs et les libé­raux, Bar­ry Ritholz, diri­geant d’Equity Research, une entre­prise de recherche quan­ti­ta­tive sur la finance, a fini par lan­cer un défi sur son site, pro­po­sant à tous ceux qui pensent pou­voir démon­trer que les poli­tiques publiques sont res­pon­sables de la crise de parier entre 10 000 et 100 000 dol­lars de leur propre argent qu’il par­vien­dra à démon­ter leurs argu­ments. J’attends avec impa­tience le résul­tat de ce pari dans lequel nos deux « experts » vont assu­ré­ment se lancer.

Les éco­no­mistes des grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales obéissent aux inté­rêts des Etats domi­nants et ne sont donc pas sérieux

La finance est-elle tou­jours favo­rable à la crois­sance ? Ceux qui le nient sont des néga­tion­nistes. Alors bien­ve­nue au club des néga­tion­nistes mes­sieurs les éco­no­mistes du FMI, de la BRI et de l’OCDE qui ont sou­te­nu ce point de vue ! Inter­viewé à l’émission de France Culture La Grande table du 5 sep­tembre der­nier, Pierre Cahuc a décla­ré « une étude du FMI n’est pas une étude indé­pen­dante. Le FMI repré­sente les inté­rêts des grands Etats de la pla­nète ». Un com­men­taire qui vaut donc pour les éco­no­mistes de toutes les ins­ti­tu­tions publiques inter­na­tio­nales ain­si ren­voyés d’un revers de main vers le néga­tion­nisme. La liste s’allonge… Ain­si, les « grands Etats de la pla­nète » com­­mandent-il en secret des études pour démon­trer que trop de finance peut tuer la crois­sance car cela sert leurs inté­rêts cachés. Nous voi­là en plein com­plo­tisme et en plein ridi­cule dans un livre qui pré­tend don­ner des leçons de véri­té scien­ti­fique. Misère…

On pour­rait mul­ti­plier les exemples au fil des cha­pitres mais cet article est déjà trop long. Et il nous faut le finir par ce que l’on bap­ti­se­ra « l’affaire Cahuc ».

L’affaire Cahuc

On se rap­pelle que la loi tra­vail a don­né lieu à de viru­lents débats poli­tiques, syn­di­caux mais aus­si entre éco­no­mistes. Dans la ver­sion papier du jour­nal Le Monde du 5 mars 2016, Pierre Cahuc et plu­sieurs autres éco­no­mistes ont signé une tri­bune en défense de la loi tra­vail. Loin de faire consen­sus, leurs argu­ments ont été contes­tés par une autre tri­bune parue dans la ver­sion papier du même jour­nal le 10 mars, signée par d’autres économistes.

Quelle n’a pas été la sur­prise de ces der­niers de rece­voir peu de temps après un mél de mon­sieur Cahuc. Je l’ai reçu de trois per­sonnes dif­fé­rentes afin de pou­voir être cer­tain de son conte­nu. Dans un pre­mier para­graphe, l’économiste s’étonne que ses détrac­teurs aient cité telle étude pour sou­te­nir leur pro­pos, conteste sa vali­di­té et en four­nit d’autres qui lui paraissent plus solides. Jusque-là, tout est normal.

« Je ne pense pas que dénon­cer une poten­tielle incom­pé­tence ou volon­té de mani­pu­la­tion de la part de col­lègues cher­cheurs par voie de presse rende ser­vice à notre dis­ci­pline ». Signé : Cahuc !

La suite est plus sur­pre­nante. « Je ne pense pas que dénon­cer une poten­tielle incom­pé­tence ou volon­té de mani­pu­la­tion de la part de col­lègues cher­cheurs par voie de presse rende ser­vice à notre dis­ci­pline ». On en reste stu­pé­fait ! L’auteur de ce pro­pos est le copro­duc­teur d’un ouvrage de 240 pages, dont il assure dans la presse une large pro­mo­tion, pour faire exac­te­ment ce qu’il dénonce, une dénon­cia­tion outra­geuse de l’incompétence de ceux qui ne pensent pas comme lui ! Ce qui lui vaut une réponse de la même aune, par exemple de Hen­ry Ster­di­niak dans le Nou­vel Obser­va­teur : « un pam­phlet ignoble », « un appel direct à l’épuration ».

Ce n’est pas tout. La fin est plus inquié­tante : « Il me semble que ce type de débats devrait plu­tôt faire l’objet de sémi­naires qui nous per­mettent de nous faire une opi­nion mieux éta­blie grâce à des échanges d’idées dans un cadre serein ». En clair : les amis, quand il n’y a pas consen­sus entre nous, sur­tout n’en faites pas un débat public, après les gens vont croire qu’il y a plu­sieurs poli­tiques pos­sibles en éco­no­mie, c’est pas bon pour notre image, ça. Sur­tout pas de débat. Et encore, tous n’ont pas reçu cet appel : par exemple, Phi­lippe Aské­na­zy, cher­cheur au CNRS ou Xavier Tim­beau, direc­teur prin­ci­pal à l’OFCE, signa­taires de la tri­bune mais sûre­ment trop néga­tion­nistes, n’ont pas été conviés, l’auteur du mél ajou­tant l’ostracisme à son com­por­te­ment démo­cra­ti­que­ment douteux.

L’auteur du mél ajoute l’ostracisme à un com­por­te­ment démo­cra­ti­que­ment douteux

Ce violent appel à refu­ser l’existence même d’un débat est réité­ré à la fin du livre. Les deux auteurs demandent tout bon­ne­ment aux jour­na­listes de ces­ser de don­ner la parole à ceux qui ne pensent pas comme eux. Des repré­sen­tants de divers médias ont publié un textepour sou­li­gner l’horreur poli­tique de tels procédés.

Des moti­va­tions incompréhensibles

Il est dif­fi­cile de com­prendre le com­por­te­ment de ces éco­no­mistes. Figures impor­tantes de l’économie mains­tream, ils détiennent les labos, les bud­gets, les ins­tances de sélec­tion des pro­fes­seurs, etc. La grande majo­ri­té des chro­niques éco­no­miques de l’audiovisuel pri­vé et public sont adeptes de leurs recom­man­da­tions. Alors qu’ils contrôlent puis­sam­ment la pro­fes­sion et l’information publique, leur rêve est d’éliminer tota­le­ment ce qu’il reste de pen­sée éco­no­mique hété­ro­doxe. A quelles sources puisent donc leurs motivations ?

Il est dif­fi­cile de com­prendre le com­por­te­ment de ces éco­no­mistes qui sont déjà lar­ge­ment dominants

En tout état de cause, lorsque leurs repré­sen­tants ont pro­mis au gou­ver­ne­ment de faire atten­tion dans la sélec­tion des pro­fes­seurs d’université à lais­ser de la place à la diver­si­té des méthodes scien­ti­fiques et des sujets, on est cer­tain aujourd’hui que cela ne sera pas le cas. Si ce gou­ver­ne­ment tient à l’avenir de la diver­si­té de la pen­sée éco­no­mique en France, il doit abso­lu­ment et rapi­de­ment ouvrir une autre voie de sélec­tion et lais­ser jouer la concur­rence des idées entre les éco­no­mistes. Sinon la vio­lence du mains­tream détrui­ra tout débat éco­no­mique en France.

CHRISTIAN CHAVAGNEUX

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Mon com­men­taire :

Les domi­nants ne manquent pas d’air.
Les « éco­no­mistes » au ser­vice des banques non plus.

Keynes disait fort jus­te­ment que la place des éco­no­mistes n’est pas au volant mais sur la ban­quette arrière.

Les choix éco­no­miques sont tous des choix poli­tiques, et les mettre hors de por­tée du peuple (en pré­sen­tant ces choix comme des choix qui s’im­posent d’eux-mêmes parce que « tech­niques », « scien­ti­fiques ») est tout sim­ple­ment (mais très pro­fon­dé­ment) antidémocratique.

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Étienne.

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[Résumé dense, 37 min] Les électeurs-enfants doivent MUTER en citoyens-adultes (adultes politiques et DONC économiques)

Si vous ne connais­sez pas cet entre­tien (c’est un rap­pel), (avec presque tout ce qui compte le plus, à savoir et à faire savoir, de mon point de vue), il devrait vous plaire (j’es­père) 🙂

Bonne ren­trée à tous, bande de virus 🙂 avec, j’es­père, une bonne grève géné­rale, illi­mi­tée et recon­duc­tible, avec occu­pa­tion des usines et ate­liers consti­tuants, un peu par­tout sur terre 🙂


Deux conseils de lec­ture pour la ren­trée, deux tout petits livres, puis­sants, enthou­sias­mants, épa­tants épa­tants épatants :

Simone Weil (magnifique) : grève et joie pure

(éditions Libertalia)


http://www.editionslibertalia.com/catalogue/a‑boulets-rouges/simone-weil-greves-et-joie-pure


Noam Chomsky (passionnant) : Sur le contrôle de nos vies

(ou « La Conférence d’Albuquerque »)

(Édition Allia)


http://​www​.edi​tions​-allia​.com/​f​r​/​l​i​v​r​e​/​4​5​4​/​s​u​r​–​l​e​–​c​o​n​t​r​o​l​e​–​d​e​–​n​o​s​–​v​i​e​s​–​b​r​–​o​u​–​l​a​–​c​o​n​f​e​r​e​n​c​e​–​d​–​a​l​b​u​q​u​e​r​que

[Honte à nos « représentants », qui nous jettent (à nouveau) dans la guerre] Comment l’Occident a contribué à créer l’ « État Islamique »

On a peine à croire que nos propres « repré­sen­tants » nous conduisent ain­si de force, comme « en nous tirant par les che­veux » dans la guerre que nous refu­sons tous évidemment.

L’in­té­rêt et l’im­por­tance de l’ar­ticle ci-des­­sous vont cres­cen­do jus­qu’à la fin. A mon avis, il faut connaître ces faits et les faire connaître ; il faut faire pas­ser. On aime­rait que de vrais jour­na­listes comme Maxime Chaix (http://​maxi​me​chaix​.info) tra­vaillent dans les médias grand public. Mais il n’en est rien, ou presque. Au lieu de ça, on dirait que les pré­ten­dus « jour­na­listes » sont presque tous deve­nus des agents de l’étranger…

Avant de vous lais­ser lire cette enquête-syn­­thèse édi­fiante (et très docu­men­tée, comme tous les tra­vaux de Maxime Chaix), je vou­drais insis­ter sur ce qui me semble essen­tiel, du côté des causes pre­mières de tous ces drames insensés :

Si les « élus » peuvent ain­si vio­len­ter impu­né­ment l’in­té­rêt géné­ral (la paix et la jus­tice), c’est parce que nous n’a­vons pas de consti­tu­tion digne de ce nom ; et la totale impuis­sance poli­tique popu­laire — qui résulte direc­te­ment de cette absence de consti­tu­tion — est prin­ci­pa­le­ment de notre faute, car nous sommes les seuls capables d’é­crire une consti­tu­tion digne de ce nom, nous-mêmes, en per­sonne, sans représentants. 

Or, pour le moment, mas­si­ve­ment, nous nous fou­tons de la constitution… 

Donc, si on réflé­chit au fond des choses, l’im­puis­sance poli­tique popu­laire n’est pas (du tout) une fata­li­té, mais, tant que nous res­tons aus­si inertes que nous le sommes actuel­le­ment sur le plan consti­tuant, la-guerre-qui-vient-contre-quoi-on-ne-peut-rien c’est bien fait pour nous.

Bonne lec­ture (et bons ate­liers constituants) 🙂

Etienne.


Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​4​5​7​6​9​7​5​8​2​317 vient de publier une enquête par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tive sur la ren­contre qui a conduit à la sépa­ra­tion entre le Front al-Nos­­ra – la branche syrienne d’al-Qaïda diri­gée par Abou Moham­med al-Jou­­la­­ni –, et le réseau qui était alors connu sous le nom d’État Isla­mique en Irak (EII). Dans cet article, Forei­gn Poli­cy nous détaille cette ren­contre cru­ciale entre d’importants com­man­dants jiha­distes, dont Abou Bakr al-Bagh­­da­­di, qui était alors le lea­der de l’EII, et Abou Omar al-Shi­­sha­­ni, le chef mili­taire de Daech qui a été tué par une frappe de l’U.S. Air Force en juillet 2016. Ini­tia­le­ment, al-Shi­­sha­­ni avait été for­mé par des ins­truc­teurs du Pentagonelorsqu’il com­bat­tait au sein des Forces spé­ciales géor­giennes en 2006, n’étant pas encore radi­ca­li­sé. Décrit comme un « élève star » à cette époque, il avait com­bat­tu l’armée russe en 2008 lors du conflit en Ossé­tie du Sud. En 2013, avec les mili­ciens du mou­ve­ment jiha­diste qu’il avait fon­dé, le Jaish al-Muha­­ji­­reen wal-Ansar, il a joué un rôle déter­mi­nant dans la prise de la base aérienne de Menagh, au nord d’Alep – une « vic­toire hau­te­ment stra­té­gique (…) ayant per­mis d’ouvrir un cor­ri­dor pour l’opposition dans le Nord de la Syrie ». Il rece­vait alors ses ordres du colo­nel Okai­di, un com­man­dant de l’Armée Syrienne Libre (ASL) sou­te­nu par les États-Unis et la Grande-Bre­­tagne qui, de son propre aveu, entre­te­nait des rela­tions « fra­ter­nelles » avec les extré­mistes du Front al-Nos­­ra et de l’État Isla­mique en Irak et au Levant (EIIL). Cette même année 2013, Abou Omar al-Shi­­sha­­ni prê­ta allé­geance à l’EIIL, s’imposant rapi­de­ment comme le « ministre de la guerre » de Daech. Comme nous le ver­rons, al-Shi­­sha­­ni est loin d’être le seul com­bat­tant de cette orga­ni­sa­tion à avoir béné­fi­cié d’un sou­tien occi­den­tal direct, du moins jusqu’en 2013.

Orga­ni­sée en avril de cette même année, cette ren­contre entre chefs jiha­distes a lan­cé le pro­ces­sus de créa­tion de l’« État Isla­mique », qui fut décré­té au mois de juin 2014 par son lea­der, Abou Bakr al-Bagh­­da­­di. Au plan sym­bo­lique, elle a conduit au chan­ge­ment de nom de l’EII, qui s’est alors rebap­ti­sé l’EIIL (État Isla­mique en Irak et au Levant). Inter­ro­gé par Forei­gn Poli­cy, un par­ti­ci­pant à cette ren­contre – sur­nom­mé « Abou Ahmad » pour des rai­sons de sécu­ri­té –, décrit le fonc­tion­ne­ment interne de ces milices ter­ro­ristes. Essen­tiel­le­ment, cet article nous indique que cette ren­contre a abou­ti non pas à une scis­sion entre ces deux orga­ni­sa­tions, mais à une véri­table absorp­tion des com­bat­tants, des cadres et des moyens mili­taires et logis­tiques du Front al-Nos­­ra par l’EIIL d’al-Baghdadi au prin­temps 2013. Nous ana­ly­se­rons donc dans quelle mesure les opé­ra­tions clan­des­tines de la CIA et de ses alliés, dont les ser­vices fran­çais, ont ali­men­té dès 2012la mon­tée en puis­sance de l’EII au sein d’al-Nosra, donc de ce qui allait deve­nir l’EIIL en avril 2013, puis l’« État Isla­mique » en juin 2014.

Prin­temps 2013 : l’EII absorbe la majo­ri­té des moyens humains et mili­taires d’al-Nosra

Pour le lec­teur aver­ti, l’information la plus impor­tante de cet article de Forei­gn Poli­cy se trouve dans sa conclu­sion. En effet, lors de la sépa­ra­tion d’avril 2013 entre l’EII et le Front al-Nos­­ra, une « large majo­ri­té de com­man­dants et de com­bat­tants d’al-Nosra en Syrie ne sui­virent pas » leur lea­der Moham­med al-Jou­­la­­ni – le fon­da­teur d’al-Nosra issu de l’EII, qui durant l’été 2011 avait été envoyé en Syrie par Abou Bakr al-Bagh­­da­­di pour y mener le jihad. Au contraire, ces com­bat­tants prê­tèrent mas­si­ve­ment allé­geance à al-Bagh­­da­­di, se sépa­rant du Front al-Nos­­ra et consti­tuant ce qui allait offi­ciel­le­ment deve­nir l’« État Isla­mique » en juin 2014. Selon Forei­gn Poli­cy, « le chan­ge­ment de l’EII vers l’EIIL signi­fiait que tous les groupes ou fac­tions qui avaient rejoint l’EIIL per­draient leur nom. Pour le Front al-Nos­­ra et son lea­der, Abou Moham­med al-Jou­­la­­ni, ce déve­lop­pe­ment était un poten­tiel désastre ; il pou­vait signi­fier la fin de leur influence dans le champ de bataille jiha­diste le plus impor­tant au monde. Al-Jou­­la­­ni ordon­na donc aux com­bat­tants d’al-Nosra de ne pas rejoindre l’EIIL, et d’attendre que [le numé­ro un d’al-Qaïda Ayman] al-Zawa­­hi­­ri se pro­nonce sur qui devait diri­ger le jihad sur le théâtre de guerre syrien. Une large majo­ri­té de com­man­dants et de com­bat­tants d’al-Nosra en Syrie ne sui­virent pas [al-Jou­­la­­ni].Lorsqu’Abou Ahmad visi­ta Alep quelques semaines plus tard seule­ment, envi­ron 90 % des com­bat­tants d’al-Nosra dans cette ville avaient déjà rejoint l’EIIL. Les nou­veaux sol­dats de Bagh­da­di ordon­nèrent aux quelques der­niers loya­listes d’al-Nosra de quit­ter l’hôpital d’al-Oyoun, qui avait été jusqu’à pré­sent la prin­ci­pale base d’al-Nosra dans cette ville. “Vous devez par­tir ; nous consti­tuons al-daw­­la [l’État] et nous regrou­pons la vaste majo­ri­té des com­bat­tants” dirent-ils aux hommes d’al-Nosra, selon Abou Ahmad. “Donc ces quar­tiers géné­raux nous appar­tiennent.”Par­tout dans le Nord de la Syrie, l’EIIL s’empara des QG d’al-Nosra, des caches de muni­tions et des dépôts d’armes. Éton­nam­ment, la branche d’al-Qaïda en Syrie devait sou­dain com­battre pour sa sur­vie. Une nou­velle époque démar­rait – celle de l’État Isla­mique. »

Inter­ro­gé sur ces infor­ma­tions de Forei­gn Poli­cy, l’expert de la Syrie Fabrice Balanche confirme leur exac­ti­tude, tout en pré­ci­sant que « ces faits étaient connus à l’époque, mais plu­tôt du côté des spé­cia­listes ». Selon lui, « entre avril 2013 et jan­vier 2014, la majo­ri­té du Front al-Nos­­ra s’est ran­gée du côté de l’EIIL. Al-Jou­­la­­ni s’est donc retrou­vé en mino­ri­té. Le rap­port devait être d’un quart de com­bat­tants res­tant loyaux à al-Nos­­ra, contre trois quarts se ral­liant à l’EIIL. La majo­ri­té des com­bat­tants du groupe jiha­diste étaient des étran­gers, dont beau­coup d’Irakiens. Ils ont donc pré­fé­ré al-Bagh­­da­­di. » D’après ce cher­cheur, qui tra­vaille actuel­le­ment au Washing­ton Ins­ti­tute, « al-Nos­­ra en Syrie regrou­pait envi­ron 20 000 com­bat­tants avant la scis­sion d’avril 2013. Par consé­quent, près de 15 000 auraient rejoint l’EIIL et 5 000 seraient res­tés com­battre sous la ban­nière d’al-Nosra – même si ces chiffres sont approxi­ma­tifs. Par la suite, al-Nos­­ra s’est ren­for­cé en s’alliant avec d’autres groupes syriens contre l’EIIL. Dans cette his­toire com­plexe, il faut rete­nir que la guerre entre al-Nos­­ra et l’EIIL fut par­ti­cu­liè­re­ment san­glante durant l’hiver 2013–2014. Elle a lais­sé des traces, ce qui empêche les deux groupes de joindre leurs efforts. » Éga­le­ment inter­ro­gé sur cette scis­sion, le dépu­té socia­liste Gérard Bapt pré­cise que « l’EIIL a ensuite été sou­te­nu par les ser­vices spé­ciaux du prince Ban­dar pour contrer l’influence des Frères Musul­mans qui s’exprimait à tra­vers le Front al-Nos­­ra, une milice appuyée prin­ci­pa­le­ment par le Qatar et la Tur­quie. Les Saou­diens n’imaginaient pro­ba­ble­ment pas les consé­quences d’un tel sou­tien, avec la pro­cla­ma­tion désas­treuse de l’État Isla­mique entre l’Irak et la Syrie en juin 2014. »

Les ser­vices secrets saou­diens et la CIA : du jihad afghan au tak­fir syrien

Rap­pe­lons alors qu’en juillet 2012, le prince Ban­dar était nom­mé à la tête des ser­vices spé­ciaux saou­diens, ce qui avait été ana­ly­sé par la plu­part des experts comme un signe de dur­cis­se­ment de la poli­tique syrienne de l’Arabie saou­dite. Sur­nom­mé « Ban­dar Bush » du fait de sa proxi­mi­té avec la dynas­tie pré­si­den­tielle du même nom, il était ambas­sa­deur à Washing­ton à l’époque des attaques du 11-Sep­­tembre. Depuis plu­sieurs années, cet homme inti­me­ment lié à la CIA est accu­sé par l’ancien séna­teur de Flo­ride d’avoir indi­rec­te­ment sou­te­nu cer­tains des pirates de l’air dési­gnés cou­pables de ces atten­tats. Après qu’il fut écar­té de son poste de chef des ser­vices spé­ciaux en avril 2014, le Guar­dian sou­li­gna que « Ban­dar avait diri­gé les efforts saou­diens visant à mieux coor­don­ner les livrai­sons d’armes aux rebelles com­bat­tant el-Assad en Syrie. Néan­moins,il a été cri­ti­qué pour avoir sou­te­nu des groupes isla­mistes extré­mistes, ris­quant ain­si le même “retour de bâton” que celui des com­bat­tants saou­diens d’Oussama ben Laden ren­trant au pays après le jihad contre les Sovié­tiques en Afgha­nis­tan dans les années 1980 – une guerre sainte qui avait été auto­ri­sée offi­ciel­le­ment. » Or, comme à l’époque du jihad afghan, la CIA et les ser­vices secrets saou­diens ont étroi­te­ment col­la­bo­ré en Syrie, la grande proxi­mi­té du prince Ban­dar avec l’Agence faci­li­tant cette poli­tique clandestine.

En réa­li­té, les rela­tions entre la CIA et les ser­vices saou­diens sont lit­té­ra­le­ment fusion­nelles. Début 2016, le New York Times révé­la que l’Arabie saou­dite avait été « de loin » le prin­ci­pal finan­ceur de la guerre secrète anti-Assad de la CIA, bap­ti­sée « opé­ra­tion Tim­ber Syca­more ». Afin de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment syrien, l’Agence a mobi­li­sé « envi­ron un mil­liard de dol­lars » chaque année depuis 2013, dans le cadre de ce que le Washing­ton Post a décrit comme un « plus vaste effort de plu­sieurs mil­liards de dol­lars impli­quant l’Arabie saou­dite, le Qatar et la Tur­quie », c’est-à-dire les trois États notoi­re­ment connus pour sou­te­nir les fac­tions extré­mistes en Syrie. En d’autres termes, la CIA a faci­li­té et coor­don­né dès jan­vier 2012 les opé­ra­tions syriennes des ser­vices secrets de ces pays, essen­tiel­le­ment finan­cées par les pétro­dol­lars saou­diens. Comme des experts et des­jour­na­listes amé­ri­cains l’on expli­qué à l’automne 2015, cette guerre secrète aurait pu abou­tir au ren­ver­se­ment de Bachar el-Assad, essen­tiel­le­ment du fait des pertes infli­gées à l’armée syrienne par les mis­siles TOW made in USA. En 2013, sous cou­vert d’équiper sa garde natio­nale et son armée de terre, l’Arabie saou­dite avait ache­té plus de 15 000 mis­siles TOW à la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Ray­theon – soit un inves­tis­se­ment de 1,1 mil­liard de dol­lars. En réa­li­té, plu­sieurs mil­liers de mis­siles ont été dis­tri­bués aux rebelles anti-Assad par dif­fé­rents ser­vices depuis les « MOC » (Mili­ta­ry Ope­ra­tions Cen­ters), des bases secrètes super­vi­sées par la CIA en Tur­quie et en Jordanie.

Tou­jours selon le New York Times, « les efforts saou­diens [en Syrie] furent diri­gés par le flam­boyant prince Ban­dar ben Sul­tan, (…) qui deman­da aux espions du royaume d’acheter des mil­liers [de mitrailleuses] AK-47 et des mil­lions de muni­tions en Europe de l’Est pour les rebelles. La CIA a faci­li­té cer­tains [sic] de ces achats d’armements pour les Saou­diens, dont un vaste deal avec la Croa­tie en 2012. Durant l’été de cette même année, ces opé­ra­tions sem­blaient être hors de contrôle à la fron­tière entre la Tur­quie et la Syrie, les nations du Golfe trans­met­tant de l’argent et des armes à des fac­tions rebelles – y com­pris à des groupes dont les hauts res­pon­sables amé­ri­cains crai­gnaient qu’ils soient liés à des orga­ni­sa­tions extré­mistes comme al-Qaï­­da. » En réa­li­té, mal­gré ces craintes, la CIA coor­don­nait clan­des­ti­ne­ment depuis le mois de jan­vier 2012 au moins deux réseaux d’approvisionnement en armes finan­cés par les pétro­mo­nar­chies du Golfe et la Tur­quie : une série de livrai­sons aériennes depuis les Bal­kans, qui a récem­ment fait l’objet d’uneenquête appro­fon­die du BIRN et de l’OCCRP confir­mant le rôle cen­tral de la CIA dans ce tra­fic d’armes illé­gal ; et une autre voie d’approvisionnement mari­time depuis la Libye, selon les­ré­vé­la­tions jamais démen­ties du jour­na­liste d’investigation Sey­mour Hersh. Concer­nant le tra­fic en pro­ve­nance des Bal­kans, seuls cinq médias fran­co­phones ayant rap­por­té cette enquête sont recen­sés par Google Actua­li­tés. Et par­mi eux, seuls Media​part​.fr et Bruxel​les2​.eu ont sou­li­gné la cores­pon­sa­bi­li­té des États-Unis dans ces opé­ra­tions, contrai­re­ment à Libe​ra​tion​.fr, Direct​Ma​tin​.fr, et LOpi​nion​.fr – qui se sont conten­tés d’articles laco­niques pour trai­ter ce sujet.

En juillet 2013, d’après le par­le­men­taire bri­tan­nique Lord Ash­down, ces opé­ra­tions clan­des­tines de la CIA et de ses par­te­naires avaient armé « presque exclu­si­ve­ment » les jiha­distes du Front al-Nos­­ra, qui incluait jusqu’au prin­temps 2013 l’EII d’al-Baghdadi. Bon connais­seur des Bal­kans, cetancien Haut Repré­sen­tant des Nations-Unies en Bos­­nie-Her­­zé­­go­­vine confir­mait ain­si lesrévé­la­tions du New York Times, qui nous avait infor­més en mars 2013 que les ser­vices spé­ciaux turcs, qata­ris, jor­da­niens, émi­ra­tis et saou­diens avaient intro­duit au moins 3 500 tonnes d’armements en Syrie depuis jan­vier 2012 avec l’aide dis­crète de la CIA – ce qui a consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cé la coa­li­tion Front al-Nos­­ra/EII avant la sépa­ra­tion d’avril 2013. Et comme nous l’avons démon­tré, la majo­ri­té des com­bat­tants d’al-Nosra ont alors été absor­bés par l’EII, qui s’est rebap­ti­sé EIIL et qui s’est acca­pa­ré les prin­ci­pales res­sources humaines, logis­tiques et mili­taires d’al-Nosra. Il est donc indé­niable que ces poli­tiques clan­des­tines ont gran­de­ment encou­ra­gé le déve­lop­pe­ment de ce qui allait deve­nir Daech en juin 2014, du moins sur le théâtre de guerre syrien. En Occi­dent, le fait que si peu d’observateurs l’aient sou­li­gné semble être symp­to­ma­tique d’une réti­cence col­lec­tive à accep­ter que les réseaux d’al-Qaïda en Syrie furent mas­si­ve­ment armés et sou­te­nus par nos propres ser­vices spé­ciaux, et ce dans le but de ren­ver­ser Bachar el-Assad. L’irrésistible mon­tée en puis­sance de Daech est donc bel et bien une consé­quence directe de cette stra­té­gie, comme l’avait pré­dit le Ren­sei­gne­ment mili­taire du Penta­gone dès 2012.

La cores­pon­sa­bi­li­té des alliés occi­den­taux et israé­liens de la CIA dans le chaos isla­miste en Syrie

Bien qu’ils aient joué un rôle majeur dans ce désastre, la CIA et ses alliés turcs et pétro­mo­nar­chiques n’en sont pas les seuls fau­tifs. Selon les magis­trats de la Haute Cour cri­mi­nelle bri­tan­nique, les ser­vices spé­ciaux de Sa Majes­té ont sou­te­nu la coa­li­tion Front al-Nos­­ra/EII, poten­tiel­le­ment pour le compte de la CIA afin que cette der­nière puisse échap­per à la super­vi­sion du Congrès. Depuis 2014, il est de noto­rié­té publique qu’Israël soigne des com­bat­tants d’al-Nosraet, comme le grand repor­ter Robert Par­ry l’a sou­li­gné, Tsa­hal « a éga­le­ment mené des frappes aériennes en Syrie qui ont sou­te­nu les avan­cées d’al-Nosra, ce qui a notam­ment impli­qué l’élimination de conseillers du Hez­bol­lah et de l’Iran qui aidaient le gou­ver­ne­ment syrien ». En décembre 2012, le ministre des Affaires étran­gères fran­çais Laurent Fabius avait repris à son compte les argu­ments des alliés pétro­mo­nar­chiques de la France, qui pen­saient que le Front al-Nos­­ra fai­sait du « bon bou­lot sur le ter­rain » alors que le Dépar­te­ment d’État pla­çait cette milice sur la liste onu­sienne des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes – en contra­dic­tion avec la poli­tique clan­des­ti­nede la CIA et de ses par­te­naires. Cette décla­ra­tion stu­pé­fiante, qui fut relayée par le jour­nal Le Monde, n’avait pas été reprise dans la presse. Elle avait été pro­non­cée par Laurent Fabius alors que l’EII fai­sait par­tie inté­grante de ce réseau ter­ro­riste ce qui, mani­fes­te­ment, n’a été rele­vé par aucun observateur.

En mars 2016, le maga­zine Marianne a révé­lé que la direc­tion de la pros­pec­tive du Quai d’Orsay avait, dès octobre 2012, aler­té le ministre des Affaires étran­gères et l’Élysée sur le fait que l’Arabie saou­dite et le Qatar finan­çaient les groupes jiha­distes en Syrie. Dans une note qui fut igno­rée par leur hié­rar­chie, ces experts sou­li­gnaient que le « piège [venait] du Golfe », et que « nous [ris­quions] d’y tom­ber ». Fina­le­ment, à par­tir de 2014, plu­sieurs dépu­tés de l’opposition ont affir­mé que la France avait sou­te­nu le Front al-Nos­­ra. Inter­ro­gé sur cette ques­tion, le dépu­té Gérard Bapt confirme un « sou­tien clan­des­tin de l’État fran­çais en faveur des dif­fé­rentes mou­vances isla­mistes en Syrie, au regard de la poro­si­té et de la proxi­mi­té entre ces groupes alliés sur le ter­rain. Or, l’aide fran­çaise aux rebelles en Syrie, et plus géné­ra­le­ment le sou­tien occi­den­tal en leur faveur, se sont pour­sui­vis y com­pris après les atten­tats contre Char­lie Heb­do et l’Hyper Casher, pour­tant reven­di­qués par al-Qaï­­da. »

Nous pou­vons conclure de ces dif­fé­rentes révé­la­tions que les ser­vices secrets occi­den­taux et leurs par­te­naires régio­naux ont, au moins jusqu’en 2013, mas­si­ve­ment armé et sou­te­nu la milicetak­fi­riste qui allait deve­nir Daech l’année sui­vante, puisque l’EII et al-Nos­­ra consti­tuaient une seule et unique enti­té avant leur sépa­ra­tion d’avril 2013. Par consé­quent, le Penta­gone et ses alliés, qui incluent les forces aériennes fran­çaises, sont en train de bom­bar­der une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste dont la CIA et ses par­te­naires ont gran­de­ment favo­ri­sé la mon­tée en puis­sance en Syrie à par­tir de jan­vier 2012. Hélas, cette schi­zo­phré­nie stra­té­gique sub­siste : depuis deux ans, nos armées sont enga­gées dans des opé­ra­tions contre Daech à l’efficacité d’ailleurs contes­table, alors que la CIA et ses alliés conti­nuent de sou­te­nir al-Qaï­­da pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment el-Assad. Or, selon un pres­ti­gieux think tank bri­tan­nique cité par le Guar­dian en décembre der­nier, « plus de la moi­tié des com­bat­tants rebelles en Syrie qui sont oppo­sés au Pré­sident Bachar el-Assad sont favo­rables aux vues de l’État Isla­mique ». Dans ce même article, il est pré­ci­sé que « si Daech est vain­cu [en Irak et en Syrie], au moins 65 000 com­bat­tants appar­te­nant à d’autres groupes sala­­fistes-jiha­­distes sont prêts à prendre sa place ».

Ain­si, comme l’avait pré­co­ni­sé Michel Colo­mès en octobre 2015, il serait peut-être temps d’arrêter de « jouer les “bons” contre les “méchants” isla­mistes », une poli­tique qui revient selon lui à « payer la corde qui nous pen­dra ». Et comme l’avait dénon­cé la repré­sen­tante au Congrès Tul­si Gab­bard le 19 novembre 2015 – soit moins d’une semaine après les atten­tats de Paris –, « ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment syrien d’el-Assad est le but de Daech, d’al-Qaïda et d’autres groupes isla­mistes extré­mistes. Nous ne devrions pas nous allier avec ces fana­tiques en les aidant à rem­plir leur objec­tif, car cela est contraire aux inté­rêts sécu­ri­taires des États-Unis et de la civi­li­sa­tion. » Quinze ans après le 11-Sep­­tembre, et dans un contexte de mul­ti­pli­ca­tion des atten­tats en Occi­dent, ces argu­ments ne peuvent que remettre en cause l’impunité que la rai­son d’État légi­time, et qui encou­rage des poli­tiques échap­pant tota­le­ment aux contre-pou­­voirs démocratiques.

Maxime Chaix.

Source : http://​maxi​me​chaix​.info/​?​p​=​3​583

[Honte aux faux journalistes, chiens de guerre de l’empire] « Si la guerre avec la Russie éclate, à dessein ou par accident, les journalistes en porteront une grande part de responsabilité. » John Pilger.

La provocation d’une guerre nucléaire par les médias

par John PILGER

La dis­cul­pa­tion d’un homme accu­sé du pire des crimes, le géno­cide, n’a pas fait les man­chettes. Ni la BBC ni CNN n’en ont par­lé. The Guar­dian s’est per­mis un bref com­men­taire. Un tel aveu offi­ciel et rare fut, sans sur­prise, enter­ré ou occul­té. Cela révé­le­rait trop de choses sur les diri­geants du monde.

Le Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a dis­crè­te­ment blan­chi le feu pré­sident serbe, Slo­bo­dan Milo­se­vic, de crimes de guerre com­mis pen­dant la guerre de Bos­nie de 1992 à 1995, y com­pris du mas­sacre de Srebrenica.

Loin d’avoir conspi­ré avec le lea­der des Serbes de Bos­nie Rado­van Karad­zic, qui a été condam­né, Milo­se­vic avait en réa­li­té « condam­né le net­toyage eth­nique », s’était oppo­sé à Karad­zic et a ten­té d’arrêter la guerre qui a démem­bré la You­go­sla­vie. Enter­ré vers la fin d’un arrêt de 2,590 pages sur Karad­zic, publié au mois de Février der­nier, cette véri­té démo­lit un peu plus la pro­pa­gande qui jus­ti­fia l’assaut illé­gal de l’OTAN sur la Ser­bie en 1999.

Milo­se­vic est mort d’une crise car­diaque en 2006, seul dans sa cel­lule à La Haye, au cours de ce qui équi­vaut à un pro­cès bidon par un « tri­bu­nal inter­na­tio­nal » inven­té par les Etats-Unis. Une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale, qui aurait pu lui sau­ver la vie, lui fut refu­sé et son état s’est empi­ré et il fut sur­veillée et main­te­nu au secret par les auto­ri­tés US, comme Wiki­Leaks l’a révé­lé depuis.

Milo­se­vic a été vic­time de la pro­pa­gande de guerre qui aujourd’hui coule à flots sur nos écrans et jour­naux et signale un grand dan­ger pour nous tous. Il était l’archétype du démon, vili­pen­dé par les médias occi­den­taux comme le « bou­cher des Bal­kans » qui était res­pon­sable de « géno­cide », en par­ti­cu­lier dans la pro­vince you­go­slave séces­sion­niste du Koso­vo. Le Pre­mier ministre Tony Blair l’a dit, a invo­qué l’Holocauste et a deman­dé des mesures contre « ce nou­veau Hit­ler ».

David Schef­fer, l’ambassadeur iti­né­rant des crimes de guerre [sic], a décla­ré que jusqu’à « 225.000 hommes alba­nais eth­niques âgés de 14 à 59 ans » ont pu être assas­si­nés par les forces de Milocevic.

Ce fut la jus­ti­fi­ca­tion des bom­bar­de­ments de l’OTAN, diri­gés par Bill Clin­ton et Blair, qui tuèrent des cen­taines de civils dans des hôpi­taux, des écoles, des églises, des parcs et des stu­dios de télé­vi­sion et détrui­sirent l’infrastructure éco­no­mique de la Ser­bie. Ce fut un geste mani­fes­te­ment idéo­lo­gique ; à une fameuse « confé­rence de paix » à Ram­bouillet, en France, Milo­se­vic a été confron­té par Made­leine Albright, la secré­taire d’Etat US, qui allait entrer dans les annales de l’infamie avec sa remarque sur la mort d’un demi-mil­­lion d’enfants ira­kiens qui « en valait la peine ».

Albright a com­mu­ni­qué une « offre » à Milo­se­vic qu’aucun lea­der natio­nal ne pou­vait accep­ter. À moins de conve­nir d’une occu­pa­tion mili­taire étran­gère de son pays, avec des forces d’occupation « en dehors d’un pro­ces­sus juri­dique », et de l’imposition d’un « mar­ché libre » néo-libé­­ral, la Ser­bie serait bom­bar­dée. C’était conte­nu dans une « Annexe B », que les médias n’ont pas lue ou ont cen­su­rée. L’objectif était d’écraser le der­nier Etat « socia­liste » indé­pen­dant de l’Europe.

Une fois que l’OTAN a com­men­cé à bom­bar­der, il y eut une ruée de réfu­giés koso­vars « fuyant un holo­causte ». Quand tout fut ter­mi­né, les équipes inter­na­tio­nales de police se sont ren­dues au Koso­vo pour exhu­mer les vic­times. Le FBI n’a pas réus­si à trou­ver une seule fosse com­mune et ils ren­trèrent chez eux. L’équipe médi­­co-légale espa­gnole a fait de même, son chef dénon­çant avec colère « une pirouette séman­tique par les machines de pro­pa­gande de guerre ». Le décompte final des morts au Koso­vo est 2788. Cela inclut les com­bat­tants des deux côtés et les Serbes et les Roms assas­si­nés par le pro-OTAN Front de libé­ra­tion du Koso­vo. Il n’y a pas eu de géno­cide. L’attaque de l’OTAN fut à la fois une fraude et un crime de guerre.

Tous sauf une frac­tion des tant van­tés mis­siles à « pré­ci­sion gui­dée » des Etats-Unis ont tou­ché non pas des cibles mili­taires mais des civils, y com­pris les stu­dios de la Radio Télé­vi­sion de Ser­bie à Bel­grade. Seize per­sonnes ont été tuées, dont des came­ra­men, des pro­duc­teurs et une maquilleuse. Blair qua­li­fia les morts, de manière pro­fane, comme « le com­man­de­ment et le contrôle » de la Serbie.

En 2008, le pro­cu­reur du Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour l’ex-Yougoslavie, Car­la Del Ponte, a révé­lé qu’elle avait subi des pres­sions pour ne pas enquê­ter sur les crimes de l’OTAN.

Ceci devint le modèle pour les inva­sions futures par Washing­ton de l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et, de manière fur­tive, la Syrie. Toutes ces inva­sions pou­vaient êtres qua­li­fiées de « crimes suprêmes » selon la norme éta­blie à Nurem­berg ; toutes dépen­daient de la pro­pa­gande des médias. Alors que le jour­na­lisme à sen­sa­tion a joué son rôle habi­tuel, c’était le jour­na­lisme sérieux, cré­dible, sou­vent pro­gres­siste qui a fut le plus effi­cace – la pro­mo­tion évan­gé­lique de Blair et de ses guerres par le Guar­dian, les men­songes inces­sants sur les armes de des­truc­tion mas­sive inexis­tantes de Sad­dam Hus­sein dans The Obser­ver et le New York Times, et les bat­te­ments de tam­bours inin­ter­rom­pus de la pro­pa­gande du gou­ver­ne­ment par la BBC dans le silence de ses omissions.

Au plus fort des bom­bar­de­ments, Kirs­ty Wark de la BBC a inter­viewé le géné­ral Wes­ley Clark, le com­man­dant de l’OTAN. La ville serbe de Nis venait d’être pul­vé­ri­sé par des bombes à sous-muni­­tions états-uniennes, tuant femmes, per­sonnes âgées et enfants dans un mar­ché ouvert et un hôpi­tal. Wark n’a pas posé une seule ques­tion sur ce sujet, ni sur tous les autres morts civils.

D’autres furent plus effron­tés. En Février 2003, au len­de­main de l’écrasement de l’Irak par Blair et Bush, le rédac­teur en chef poli­tique de la BBC, Andrew Marr, se trou­vait à Dow­ning Street [Bureaux du Pre­mier Ministre Bri­tan­nique – NdT] et pro­non­ça ce qui équi­vaut à un dis­cours de vic­toire. Il décla­ra avec enthou­siasme à ses télé­spec­ta­teurs que Blair avait « dit qu’ils seraient en mesure de prendre Bag­dad sans bain de sang, et qu’en fin de compte les Ira­kiens allaient célé­brer. Et sur ces deux points, il a eu tota­le­ment rai­son ». Aujourd’hui, avec un mil­lion de morts et une socié­té en ruines, les inter­views de Marr à la BBC sont recom­man­dées par l’ambassade des Etats-Unis à Londres.

Les col­lègues de Marr s’alignèrent pour qua­li­fier les actions de Blair de « jus­ti­fiées ». Le cor­res­pon­dant à Washing­ton de la BBC, Matt Frei, décla­ra : « Il ne fait aucun doute que la volon­té d’apporter le bien, les valeurs amé­ri­caines au reste du monde, et en par­ti­cu­lier au Moyen-Orient … est désor­mais de plus en plus liée au pou­voir mili­taire. »

Cette pros­ter­na­tion devant les États-Unis et leurs col­la­bo­ra­teurs comme une force bien­veillante qui « apportent le bien » est pro­fon­dé­ment ancrée dans le jour­na­lisme occi­den­tal moderne. Il veille à ce que la catas­trophe actuelle en Syrie soit exclu­si­ve­ment de la faute de Bachar al-Assad, contre qui l’Occident et Israël conspirent depuis long­temps, non pas pour des consi­dé­ra­tions huma­ni­taires, mais pour conso­li­der le pou­voir agres­sif d’Israël dans la région. Les forces jiha­distes déchaî­nées et armées par les Etats-Unis, la Grande-Bre­­tagne, la France, la Tur­quie et leurs man­da­taires de la « coa­li­tion » sont là pour ça. Ce sont eux qui dis­pensent la pro­pa­gande et les vidéos qui deviennent des infor­ma­tions aux États-Unis et en Europe, et qui four­nissent un accès aux jour­na­listes et garan­tissent une « cou­ver­ture » par­ti­sane de la Syrie.

Aux infor­ma­tions, on parle de la ville d’Alep. La plu­part des lec­teurs et télé­spec­ta­teurs ne seront pas au cou­rant que la majo­ri­té de la popu­la­tion d’Alep vit dans la par­tie occi­den­tale contrô­lée par le gou­ver­ne­ment. Le fait qu’ils souffrent quo­ti­dien­ne­ment des bom­bar­de­ments d’artillerie d’al-Qaida par­rai­né par l’Occident n’est pas men­tion­né. Le 21 Juillet, les bom­bar­diers fran­çais et amé­ri­cains ont atta­qué un vil­lage du gou­ver­ne­ment dans la pro­vince d’Alep, tuant jusqu’à 125 civils. Cela a été rap­por­té en page 22 du Guar­dian ; il n’y a pas eu de photos.

Après avoir créé et sou­te­nu le dji­ha­disme en Afgha­nis­tan dans les années 1980 dans le cadre de l’Opération Cyclone – une arme qui visait à détruire l’Union sovié­tique – les États-Unis sont en train de faire quelque chose de simi­laire en Syrie. Comme les moud­ja­hi­din afghans, les « rebelles » syriens sont les fan­tas­sins de l’Amérique et de la Grande-Bre­­tagne. Beau­coup com­battent pour al-Qai­­da et ses variantes ; cer­tains, comme le Front Nos­ra, se sont rebap­ti­sés pour se confor­mer aux sen­si­bi­li­tés amé­ri­caines post-11 Sep­tembre. La CIA les dirige, avec dif­fi­cul­té, comme elle dirige des dji­ha­distes par­tout dans le monde.

L’objectif immé­diat est de détruire le gou­ver­ne­ment de Damas qui, selon le son­dage le plus cré­dible (You­Gov Siraj), est sou­te­nu par la majo­ri­té des Syriens, ou tout au moins qui se retournent vers lui pour sa pro­tec­tion, quelle que soit la bar­ba­rie qui peut régner en cou­lisses. L’objectif à long terme est de nier à la Rus­sie un allié clé du Moyen-Orient dans le cadre d’une guerre d’usure de l’Otan contre la Fédé­ra­tion de Rus­sie qui fini­rait éven­tuel­le­ment par détruire cette dernière.

Le risque nucléaire est évident, bien qu’occulté par les médias du « monde libre ». Les édi­to­ria­listes duWashing­ton Post, ayant pro­mu le men­songe sur les Armes de des­truc­tion mas­sive en Irak, demandent à Oba­ma d’attaquer la Syrie. Hil­la­ry Clin­ton, qui se réjouis­sait publi­que­ment de son rôle de son bour­reau lors de la des­truc­tion de la Libye, a indi­qué à plu­sieurs reprises que, en tant que pré­si­dente, elle « ira plus loin » qu’Obama.

Gareth Por­ter, un jour­na­liste basé à Washing­ton, a récem­ment révé­lé les noms de ceux qui sont sus­cep­tibles de faire par­tie du cabi­net Clin­ton, qui pla­ni­fient une attaque sur la Syrie. Tous ont des pas­sés de bel­li­gé­rants de la guerre froide ; l’ancien direc­teur de la CIA, Leon Panet­ta, a décla­ré que « le pro­chain pré­sident devra envi­sa­ger d’envoyer des forces spé­ciales sup­plé­men­taires sur le ter­rain ».

Le plus remar­quable dans la pro­pa­gande de guerre qui bat actuel­le­ment son plein est son côté absurde et fami­lier. J’ai vision­né des films d’archives des années 1950 à Washing­ton, à l’époque où des diplo­mates, des fonc­tion­naires et des jour­na­listes étaient tra­qués et rui­nés par la chasse aux sor­cières déclen­chée par le séna­teur Joe McCar­thy contre ceux qui contes­taient les men­songes et la para­noïa au sujet de l’Union Sovié­tique et de la Chine. Comme une tumeur renais­sante, le culte anti-Russe est de retour.

En Grande-Bre­­tagne, Luke Har­ding du Guar­dian entraîne ses lec­teurs qui détestent la Rus­sie dans un flot de paro­dies jour­na­lis­tiques qui attri­buent à Vla­di­mir Pou­tine tous les mal­heurs de la terre. Lorsque la fuite desPana­ma Papers fut publiée, la pre­mière page du quo­ti­dien men­tion­na M. Pou­tine, et il y avait une image de Pou­tine ; peu importe si le nom de Pou­tine n’était men­tion­né nulle part dans les documents.

Comme Milo­se­vic, Pou­tine est le Diable en chef. C’est Pou­tine qui a abat­tu un avion de ligne Malai­sienne au-des­­sus de l’Ukraine. Le titre auquel on a eu droit est le sui­vant : « En ce qui me concerne, Pou­tine a tué mon fils. » Pas besoin de preuves. C’est Pou­tine qui est res­pon­sable du ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment élu à Kiev en 2014, orga­ni­sé (et finan­cé) par – docu­ments à l’appui – Washing­ton. La cam­pagne de ter­reur qui a sui­vi, déclen­chée par les milices fas­cistes contre la popu­la­tion rus­so­phone de l’Ukraine était le résul­tat de « l’agression » de Pou­tine. Pré­ve­nir que la Cri­mée de devienne une base de mis­siles de l’OTAN et pro­té­ger la popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment russe qui s’était pro­non­cée par réfé­ren­dum pour son inté­gra­tion à la Rus­sie – à la suite de quoi la Cri­mée fut annexée – étaient autant d’exemples de « l’agression » de Pou­tine. La calom­nie par les médias devient inévi­ta­ble­ment une guerre par les médias. Si la guerre avec la Rus­sie éclate, à des­sein ou par acci­dent, les jour­na­listes en por­te­ront une grande part de responsabilité.

Aux États-Unis, la cam­pagne anti-Russe s’assimile à la réa­li­té vir­tuelle. Paul Krug­man du New York Times, un éco­no­miste lau­réat du prix Nobel, a appe­lé Donald Trump le « can­di­dat Sibé­rien » parce que Trump est l’homme de Pou­tine, dit-il. Trump a osé sug­gé­rer, dans un moment rare de luci­di­té, qu’une guerre avec la Rus­sie pour­rait être une mau­vaise idée. En fait, il est allé plus loin et a reti­ré les livrai­sons d’armes US à l’Ukraine de son pro­gramme. « Ne serait-ce pas mer­veilleux si nous nous enten­dions avec la Rus­sie, » a‑t‑il dit.

C’est pour­quoi l’esta­blish­ment libé­ral bel­li­ciste des Etats-Unis le déteste. Son racisme, sa déma­go­gie et ses rodo­mon­tades n’ont rien à voir avec ça. En matière de racisme et d’extrémisme, Bill et Hil­la­ry Clin­ton n’ont rien à envier à Trump. (Cette semaine marque le 20e anni­ver­saire de la « réforme de la pro­tec­tion sociale » de Clin­ton qui a été une guerre contre les Afro-Amé­­ri­­cains). Quant à Oba­ma : tan­dis que les armes de la police US abattent ses frères afro-amé­­ri­­cains, le grand espoir de la Mai­son Blanche n’a rien fait pour les pro­té­ger, rien fait pour sou­la­ger leur misère, tout en menant quatre guerres rapaces et une cam­pagne d’assassinat sans précédent.

La CIA a deman­dé que Trump ne soit pas élu. Des géné­raux du Penta­gone ont deman­dé qu’il ne soit pas élu. Le pro-guerre du New York Times – pen­dant les pauses de leur cam­pagnes anti-Pou­­tine – demandent qu’il ne soit pas élu. Il y a quelque chose qui se mijote. Ces tri­buns de la « guerre per­pé­tuelle » sont ter­ri­fiés que le busi­ness de plu­sieurs mil­liards de dol­lars de la guerre par laquelle les Etats-Unis main­tiennent leur domi­na­tion serait com­pro­mis si Trump trou­vait un accord avec Pou­tine, puis avec Xi Jin­ping de la Chine. Leur panique devant la pos­si­bi­li­té d’une grande puis­sance par­lant de paix dans le monde – ce qui est peu pro­bable – serait une farce macabre si l’avenir n’était pas aus­si sombre.

« Trump aurait aimé Sta­line ! » hur­la le vice-pré­­sident Joe Biden lors d’un ras­sem­ble­ment de sou­tien à Hil­la­ry Clin­ton. Avec Clin­ton hochant la tête, il a crié : « Nous ne nous incli­nons jamais. Nous ne plions jamais. Nous ne nous age­nouillons jamais. Nous ne cédons jamais. La vic­toire est à nous. Voi­là qui nous sommes. Nous sommes l’Amérique ! »

En Grande-Bre­­tagne, Jere­my Cor­byn a éga­le­ment pro­vo­qué l’hystérie des fai­seurs de guerre du Par­ti tra­vailliste et d’un média qui se consacre à lui ren­trer dedans. Lord West, ancien ami­ral et ministre du Tra­vail, l’a bien for­mu­lé. Cor­byn pre­nait une posi­tion anti-guerre « scan­da­leuse » « parce que cela lui attire le vote des masses irré­flé­chies ».

Lors d’un débat avec son chal­len­ger à la direc­tion du par­ti, Owen Smith, le modé­ra­teur a deman­dé à Cor­byn : « Com­ment réagi­­riez-vous en cas de vio­la­tion par Vla­di­mir Pou­tine d’un Etat-membre de l’Otan ? »

Cor­byn a répon­du : « Vous vou­driez d’abord évi­ter que cela n’arrive. Vous éta­bli­riez un bon dia­logue avec la Rus­sie … Nous pour­rions ten­ter une démi­li­ta­ri­sa­tion des fron­tières entre la Rus­sie, l’Ukraine et les autres pays fron­ta­liers de la Rus­sie en l’Europe de l’Est. Ce que nous ne pou­vons pas faire c’est de lais­ser une série d’accumulations de troupes cala­mi­teuses de chaque côté, ce qui nous conduit iné­luc­ta­ble­ment vers un grand dan­ger »

Pres­sé de dire s’il auto­ri­se­rait la guerre contre la Rus­sie « s’il le fal­lait », Cor­byn a répon­du : « Je ne veux pas faire la guerre – ce que je veux c’est par­ve­nir à un monde où on n’aurait pas à faire la guerre ».

Poser une telle série de ques­tions doit beau­coup à la mon­tée des libé­raux bel­li­cistes en Grande-Bre­­tagne. Depuis long­temps, le Par­ti tra­vailliste et les médias leur ont offert des oppor­tu­ni­tés de car­rière. Pen­dant un cer­tain temps, le tsu­na­mi moral du grand crime com­mis contre l’Irak a pro­vo­qué un flot­te­ment, leurs contre-véri­­tés fla­grantes sont deve­nues un far­deau embar­ras­sant mais pas­sa­ger. Indé­pen­dam­ment du rap­port Chil­cot et de la mon­tagne de faits qui l’incriminent, Blair est tou­jours leur source d’inspiration, parce qu’il est un « gagnant ».

Le jour­na­lisme et ensei­gne­ments dis­si­dents ont depuis été sys­té­ma­ti­que­ment ban­nis ou acca­pa­rés, et les idées démo­cra­tiques vidées pour être rem­pla­cées par la « poli­tique iden­ti­taire » qui confond genre et fémi­nisme, l’angoisse de la socié­té et libé­ra­tion, et qui ignore volon­tai­re­ment la vio­lence d’Etat et le mer­can­ti­lisme des armes qui détruisent d’innombrables vies dans des pays loin­tains, comme le Yémen et la Syrie, et qui invitent la guerre nucléaire en Europe et à tra­vers le monde.

La mobi­li­sa­tion de per­sonnes de tous âges autour de la mon­tée spec­ta­cu­laire de Jere­my Cor­byn peut consti­tuer une cer­taine résis­tance. Il a pas­sé sa vie à dénon­cer les hor­reurs de la guerre. Le pro­blème pour Cor­byn et ses par­ti­sans est le Par­ti Tra­vailliste. Aux Etats-Unis, le pro­blème pour les mil­liers d’adeptes de Ber­nie San­ders est le Par­ti Démo­crate, sans par­ler de l’ultime tra­hi­son de leur grand espoir [son ral­lie­ment en rase-cam­­pagne à H. Clin­ton – NdT].

Aux Etats-Unis, pays des grands mou­ve­ments pour les droits civiques et contre la guerre, ce sont les mou­ve­ments comme Black Lives Mat­ter et CODEPINK qui consti­tuent les graines d’une ver­sion moderne.

Seul un mou­ve­ment qui gros­si­rait à chaque coin de rue, qui débor­de­rait des fron­tières et qui n’abandonnerait pas pour­rait arrê­ter les fau­teurs de guerre. L’année pro­chaine, cela fera un siècle que Wil­fred Owen a écrit ce qui suit. Chaque jour­na­liste devrait le lire et le retenir.

Si vous enten­diez, à chaque cahot, le sang
Qui gar­gouille et s’écoule de ces pou­mons empoi­son­nés,
Can­cer obs­cène, tel le reflux amer de plaies
Infectes et incu­rables sur des langues inno­centes,
Mon ami, vous met­triez moins de zèle à répé­ter
À des enfants en mal de gloire déses­pé­rée,
Le vieux men­songe : Dulce et deco­rum est
Pro patria mori. [« Il est doux et glo­rieux de mou­rir pour sa patrie »]

(Tra­duc­tion fran­çaise par Georges Gernot)

John Pil­ger

Tra­duc­tion « quand orga­­ni­­se­­rons-nous un nou­veau Nurem­berg ? » par VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment toutes les fautes et coquilles habituelles

Jour­na­liste, cinéaste et auteur, John Pil­ger est l’un des deux jour­na­listes à avoir rem­por­té deux fois la plus haute dis­tinc­tion du jour­na­lisme bri­tan­nique. Pour ses docu­men­taires, il a rem­por­té un Emmy, un Bri­tish Aca­de­my Award, un BAFTA. Par­mi de nom­breux autres prix, il a rem­por­té un Prix du meilleur docu­men­taire duRoyal Tele­vi­sion Socie­ty. Son épo­pée de 1979, Cam­bodge année zéro, est clas­sé par le Bri­tish Film Ins­ti­tutecomme l’un des dix docu­men­taires les plus impor­tants du 20e siècle.

»» http://​john​pil​ger​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​p​r​o​v​o​k​i​n​g​–​n​u​c​l​e​a​r​–​w​a​r​–​b​y​–​m​e​dia

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Mer­ci aux jour­na­listes du site Le Grand Soir, qui font un tra­vail impor­tant contre les guerres impé­riales, un tra­vail quo­ti­dien de dés­in­toxi­ca­tion médiatique.

Contre la guerre, je recom­mande à tous ceux qui s’é­veillent de lire Le Grand Soir tous les jours, de même que les​-crises​.fr d’Oli­vier Ber­ruyer, le Saker fran­co­phone, et inves​ti​gac​tion​.net de Michel Col­lon.
Étienne.

Lien vers le fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​4​4​4​9​0​7​7​0​2​317

[Important] Petit questionnaire rapide pour tous ceux qui ont déjà participé à un atelier constituant

[Impor­tant] Petit ques­tion­naire rapide pour tous ceux qui ont déjà par­ti­ci­pé à un ate­lier constituant. 

C’est pour un mémoire (à l’U­ni­ver­si­té) sur le sujet des ate­liers consti­tuants et des Gen­tils Virus.

Mer­ci à cha­cun d’y répondre le plus rapi­de­ment pos­sible, la sou­te­nance se fai­sant dans la quinzaine.

Un grand MERCI pour votre participation ! 🙂

http://​web​quest​.fr/​?​m​=​1​9​6​1​0​_​e​n​q​u​e​t​e​–​s​u​r​–​l​e​s​–​a​t​e​l​i​e​r​s​–​c​o​n​s​t​i​t​u​a​nts

Fil fb cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​4​2​8​1​8​3​2​6​2​317

[20 millions] « Ce soir ou jamais », il y a deux ans, déjà. Et le message court encore…

Eh bien, je n’a­vais pas vu qu’il y avait 9 mil­lions de vues (!) sur cette publication-là : 

https://​www​.face​book​.com/​u​n​i​s​p​o​u​r​l​e​g​a​l​i​t​e​/​v​i​d​e​o​s​/​3​1​8​6​7​9​8​2​1​6​6​2​4​05/

Avec les 5 mil­lions chez John Michel https://​www​.face​book​.com/​v​i​d​e​o​.​p​h​p​?​v​=​1​0​2​0​4​5​6​9​1​9​2​1​4​0​196 et les 4 mil­lions chez Buz­za­ma­da (pro­fil sup­pri­mé depuis), ça fait près de 20 mil­lions de vues, avec trois billets fb seulement…

Sacré Inter­net… on n’est plus seuls au monde contre les tyrans.

L’o­ri­gi­nal est là :

httpv://youtu.be/36HRbEX02zA

Mer­ci à tous ceux qui aident à dif­fu­ser cette idée radi­cale, qui, en loca­li­sant bien la cause pre­mière, par­tout sur terre, libé­re­ra peut-être un jour les humains de l’in­jus­tice capitaliste :

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Ce n’est pas aux hommes au pou­voir d’é­crire les règles du pouvoir.

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Je vous demande par­don ; avec mes comptes d’a­po­thi­caire, je me fais un peu l’im­pres­sion d’être comme un vieux gri­gou comp­tant son or 🙂 Mais ça fait du bien au moral, de voir que cette idée gran­dit et qu’elle se répand, sans l’aide des puis­sants, et même sou­vent contre leurs boniments.

Fais ce que tu dois, et advienne que pourra.

Ami­tiés à tous.

Étienne.
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Les élus des maîtres-chanteurs ne lâcheront jamais le pouvoir. Il faut apprendre à écrire nous-mêmes les institutions.

J’a­vais oublié ce court entre­tien, au calme avec de très jeunes jour­na­listes, au cours de l’U­ni­ver­si­té d’é­té du reve­nu de base, en 2014.

httpv://youtu.be/nPNctJ1_B6o
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Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
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Le fait de désigner des maîtres au lieu de voter les lois est une imposture politique

httpv://youtu.be/hVpF00D0TeU

Faites pas­ser (sous le manteau) 🙂

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PS : quand vous faites pas­ser et que vous avez l’im­pres­sion qu’  »il ne se passe rien », c’est une erreur, il se passe (tout de suite) des tas de choses impor­tantes et invi­sibles ; vous venez de semer plein de graines et il est tout à fait dérai­son­nable de s’im­pa­tien­ter en ne voyant pas les plantes pous­ser tout de suite 🙂 Atten­dez ! Conti­nuez à semer sans relâche, un peu par­tout et tout le temps, et quand vien­dra le moment de la ger­mi­na­tion, appa­raî­tront par­tout des citoyens consti­tuants, par millions 🙂

Spar­ta­cus : « je revien­drai et je serai des millions ».

[À qui sert la prétendue « Union européenne »] Stathis KOUVELAKIS : Après la capitulation de SYRIZA… l’asservissement total du peuple grec (et bientôt le nôtre)

[IMPORTANT] Le véri­table objec­tif de l’Union euro­péenne, mis en évi­dence par L’EXEMPLE GREC

[DÉTAILS de l’assassinat de la Grèce par les auto­ri­tés euro­péennes, grâce à la CRIMINELLE TRAHISON des Grecs par leur prin­ci­pal par­ti « de gauche »]

Écou­tez bien (et notez sur un papier) le détail de ce qui est désor­mais infli­gé aux Grecs : ça nous pend au nez (parce qu’on regarde trop la télé et qu’on se fait intoxiquer).

Sta­this KOUVELAKIS : « Après la capi­tu­la­tion de SYRIZA quelles stra­té­gies pour la Gauche en Europe ? »

httpv://www.youtube.com/watch?v=asMWGIYc1s4&feature=youtu.be

Il fau­drait retrans­crire cette inter­ven­tion, que je trouve très impor­tante (ça va cres­cen­do… ce qu’on fait aux Grecs est atroce).

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
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[Edit : Véro­nique me dit qu’elle va s’oc­cu­per de la retrans­crip­tion. Mer­ci à elle 🙂 ]

 Voi­ci donc le script de cette inter­ven­tion (mer­ci Véronique !) :

STATHIS KOUVELAKIS :
APRÈS LA CAPITULATION DE SYRIZA, 
QUELLES PERSPECTIVES POUR LA GAUCHE EN EUROPE ?

Le LIEU-DIT
Paris, same­di 4 juin 2016

 

 

La conver­gence de fait entre un mou­ve­ment social comme Nuit Debout et l’occupation des places, et les mobi­li­sa­tions syn­di­cales et, c’est plus mul­ti­forme, contre la Loi Tra­vail, a pré­sen­té des res­sem­blances évi­dentes avec le mou­ve­ment mul­ti­formes aus­si tel qu’il s’est expri­mé en Grèce pen­dant les grandes années 2010–2011 de la mobi­li­sa­tion contre les pre­miers mémo­ran­dums. Même si les mémo­ran­dums c’était la loi El Khom­ri à la puis­sance 10, parce que ce n’était pas sim­ple­ment un ren­ver­se­ment com­plet du code du tra­vail et de la légis­la­tion du tra­vail mais un bou­le­ver­se­ment de l’ensemble, disons, du contrat social. Donc, ce qui se passe main­te­nant en Grèce nous informe de l’étape à venir et de la gra­vi­té extrême de ce qui est en train de se pré­pa­rer, et qui affecte, comme cela est deve­nu beau­coup plus clair, l’ensemble des pays européens.

La deuxième rai­son c’est que l’expérience grecque s’est sol­dée par une défaite, et je vais être très clair par rap­port à ça, je vais l’expliquer de façon un peu plus détaillée par la suite, nous sommes encore dans l’onde de choc de cette défaite.

Or cette défaite est celle d’un pari poli­tique de très grande ampleur qui a pola­ri­sé et sus­ci­té l’intérêt des mou­ve­ments sociaux des gauches radi­cales et anti­ca­pi­ta­listes de l’Europe et au-delà, pen­dant toute une période, et, c’est une expé­rience qui a vu la conjonc­tion d’un pari pro­pre­ment poli­tique avec Syri­za, mais aus­si de tout un capi­tal de lutte et de mobi­li­sa­tion sociale.

Donc, il est tout à fait cru­cial de tirer les leçons jus­te­ment de ce qui s’est pas­sé en Grèce, pré­ci­sé­ment pour que les poten­tia­li­tés qui se dégagent main­te­nant, en France et je l’espère ailleurs, avec la reprise de la mobi­li­sa­tion sociale et du com­bat de classe, connaissent une issue différente.

Alors, je vais com­men­cer par un pre­mier point qui est tout sim­ple­ment de vous dire un peu ce qui vient main­te­nant de se scel­ler avec les votes du par­le­ment grec au cours du mois de mai.

Au cours du mois de mai, en deux vagues suc­ces­sives, le noyau dur du troi­sième mémo­ran­dum qui a été signé par Tsi­pras l’été der­nier, est entré dans les faits. Alors la façon habi­tuelle dont ceci est pré­sen­té est que c’est un nou­veau paquet d’austérité, ce qui est bien sûr tout à fait exact. Ce nou­veau paquet d’austérité implique une réforme du sys­tème des retraites avec la sixième vague de dimi­nu­tion des retraites, et la des­truc­tion du sys­tème de retraites par répar­ti­tion et l’entrée dans un sys­tème de retraites par capi­ta­li­sa­tion, et la condam­na­tion à des niveaux de pau­vre­té et de misère de la grande majo­ri­té des retrai­tés grecs. Il se tra­duit aus­si par une nou­velle vague de sur-taxa­­tion infli­gée aux ménages les plus fra­giles et les plus modestes et aux classes moyennes aus­si, qui sont déjà les plus lour­de­ment taxées en Europe, sans que rien bien enten­du ne soit fait pour chan­ger la scan­da­leuse non-impo­­si­­tion du capi­tal et des pri­vi­lé­giés en Grèce.

Donc tout ça si vous vou­lez c’est en rajou­ter une couche par rap­port à ce qui a déjà été fait, ceci dans un pays dont le désastre éco­no­mique et social conti­nue sans aucune dis­con­ti­nui­té. Pré­vi­sion pour cette année : 1,5 % de réces­sion après une réces­sion cumu­lée de près de 26 à 27 % depuis le début de la crise, supé­rieure à celle des années trente, je le rap­pelle. Donc on s’acharne sur un cadavre à l’heure actuelle. Mais ce n’est pas tout, et ce serait même gra­ve­ment insuf­fi­sant de ne voir que ça, et c’est ce sur quoi je veux insis­ter maintenant.

Ce qui se passe en Grèce est une véri­table entre­prise de néo-colo­­ni­­sa­­tion du pays. Je pèse mes mots et je n’exagère en rien ce n’est pas du tout une figure de rhé­to­rique et je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi. La néo-colo­­ni­­sa­­tion passe par la com­bi­nai­son de deux choses. Pre­miè­re­ment un modèle d’accumulation, un modèle éco­no­mique si vous vou­lez qui est basé sur ce que David Har­vey a appe­lé l’accumulation par dépos­ses­sion. C’est-à-dire un sys­tème d’accumulation du capi­tal qui ne fonc­tionne pas sim­ple­ment et peut-être même pas essen­tiel­le­ment par l’exploitation capi­ta­liste habi­tuelle, celle de la force de tra­vail si vous vou­lez, mais par la pré­da­tion directe de res­sources et tout par­ti­cu­liè­re­ment de res­sources publiques. C’est une notion que David Har­vey a déve­lop­pé au cours de son ana­lyse de ce qu’il appelle « le nou­vel impé­ria­lisme ». Et pour com­prendre jus­te­ment les formes par­ti­cu­liè­re­ment vio­lentes et bru­tales par les­quelles le néo-libé­­ra­­lisme s’est impo­sé dans les pays du sud. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui est en train de se pas­ser en Grèce. La Grèce c’est l’application pour la pre­mière fois, il n’y a aucune ori­gi­na­li­té en réa­li­té dans la thé­ra­pie de choc qui a été appli­quée en Grèce, en tant que telle, c’est des choses que le FMI a fait dans les pays du sud glo­bal, la seule ori­gi­na­li­té c’est que c’est fait dans un pays d’Europe occidentale.

La deuxième chose, qui est tout à fait essen­tielle d’un point de vue poli­tique, c’est que se trouve déman­te­lé ce qui res­tait de la sou­ve­rai­ne­té de l’Etat grec et de ses ins­ti­tu­tions. Et là la Grèce se trouve main­te­nant pla­cée sous un régime de tutelle, qui exis­tait déjà bien enten­du depuis le début des mémo­ran­dums et du règne de la Troï­ka, mais qui se trouve main­te­nant ver­rouillée à un niveau sans pré­cé­dent. L’Etat grec a été dépouillé de tous ses leviers d’action pos­sibles. Ceci a été consti­tu­tion­na­li­sé en quelque sorte par le troi­sième mémo­ran­dum et va peser très lourd comme vous com­pre­nez dans toute la période qui vient et dans la manière dont les rap­ports de force vont se construire pen­dant la période qui vient. C’est-à-dire que ce à quoi vont faire face les résis­tances et les mobi­li­sa­tions popu­laires pen­dant la période qui vient c’est quelque chose de bien plus grave, bien plus féroce, bien plus ver­rouillé que ce qu’on avait jusqu’à pré­sent.

En quoi ce nou­veau modèle éco­no­mique s’applique ? Pre­miè­re­ment, et ça c’était l’une des pre­mières choses que le gou­ver­ne­ment Tsi­pras II a fait à l’automne der­nier, ce qu’on appelle la reca­pi­ta­li­sa­tion des banques grecques, c’est-à-dire leur vente à des fonds spé­cu­la­tifs, après avoir absor­bé près de 40 mil­liards d’argent public, pour lequel le contri­buable grec, le peuple grec,  s’est endet­té, tout cela a été reven­du à des prix com­plè­te­ment ridi­cules à des fonds spéculatifs.

Donc le sys­tème ban­caire grec qui se trou­vait majo­ri­tai­re­ment sous contrôle éta­tique en réa­li­té, même si ce contrôle n’était pas actif, avec toutes les injec­tions qui avaient été faites de fonds publics et de reca­pi­ta­li­sa­tion, est main­te­nant entiè­re­ment pas­sé dans les mains d’un sec­teur pri­vé, de fonds pri­vés et de fonds pri­vés étran­gers d’ailleurs, donc le sec­teur finan­cier a été com­plè­te­ment cédé aux vau­tours de la finance inter­na­tio­nale. Et c’est la pre­mière grande réforme du gou­ver­ne­ment Tsi­pras II.

Le deuxième méca­nisme c’est celui de la dette. Alors évi­dem­ment je ne vais pas déve­lop­per ce point, (devant Éric [Tous­saint], ce serait com­plè­te­ment ridi­cule, il va vous dire ce qui est néces­saire), ce que je veux sim­ple­ment sou­li­gner, c’est que l’un des bluffs de ce très grand bluf­feur et mani­pu­la­teur qu’est Alexis Tsi­pras au cours de la der­nière période, ça a été de dire, écou­tez ok on va pas­ser des mesures dou­lou­reuses etc. on peut pas faire autre­ment, nana­ni nana­nère, mais on obtien­dra un allè­ge­ment de la dette. Allè­ge­ment de la dette, allè­ge­ment de la dette, la pro­messe de l’allègement de la dette, on a fait un deal vous ver­rez, etc. Le résul­tat est qu’on a eu ces mesures d’austérité féroces et tout le reste,  les réformes de struc­ture dont je vais par­ler, et évi­dem­ment aucun allè­ge­ment sur la dette, une vague pro­messe que  la dis­cus­sion va reprendre à par­tir de 2018 (Éric nous en dira davantage).

Donc deuxième crime. Moi je consi­dère que tout ça c’est des crimes. Et je ne le consi­dère pas per­son­nel­le­ment, Éric pour­ra nous en dire davan­tage, c’est des choses qui sont pas­sibles péna­le­ment, pour tous les gou­ver­ne­ments anté­rieurs, et évi­dem­ment Syri­za a été le pre­mier à le dire, et main­te­nant pour le gou­ver­ne­ment Syri­za II.

Troi­sième chose, les pri­va­ti­sa­tions. Alors là on entre dans quelque chose qui est du jamais vu. Ce qui a été voté par le Par­le­ment grec c’est la consti­tu­tion d’une agence nou­velle, qui vient se sub­sti­tuer à l’agence exis­tante des pri­va­ti­sa­tions, et qui par rap­port à l’ancienne, qui s’appelait Tai­ped, pré­sente trois différences.

Pre­miè­re­ment, c’est une agence qui a une struc­ture de socié­té pri­vée, ce n’est pas une agence publique, même d’un point de vue for­mel, légal.

Deuxiè­me­ment, elle a été créée pour une durée de 99 ans, contre 6 pour l’agence qui exis­tait déjà.

Troi­siè­me­ment, sont pas­sés sous son contrôle la to-ta-li-té des actifs publics de l’Etat grec contre 25 actifs de l’agence qui exis­tait jusqu’à pré­sent. Je dis bien la tota­li­té des actifs de l’Etat grec. La pre­mière liste pro­vi­soire est de 11.900 actifs.

C’est le plus gigan­tesque trans­fert de pro­prié­té jamais opé­ré dans un pays euro­péen de l’ouest, je mets ici évi­dem­ment sous une caté­go­rie sépa­rée les pays des anciens régimes du socia­lisme dit réel, c’est l’opération du plus gigan­tesque trans­fert de pro­prié­té jamais opé­ré dans un pays occi­den­tal (il y avait un article du Guar­dian d’ailleurs très expli­cite sur cette question).

Que va faire cette agence ? Elle va vendre tout jusqu’à hau­teur des 50 mil­liards d’euros, c’est ça l’objectif, dont les recettes seront consa­crées à 50% pour la conso­li­da­tion des banques qui sont pas­sées sous le contrôle du sec­teur pri­vé, à hau­teur de 25 % pour le rem­bour­se­ment de la dette, et  à hau­teur de 25% pour des inves­tis­se­ments non spé­ci­fiés. Le Conseil d’Administration de cette nou­velle socié­té, entiè­re­ment indé­pen­dant de tout contrôle poli­tique, est fait de 5 membres, 3 sont nom­més par le gou­ver­ne­ment grec sous condi­tion expli­cite d’avoir reçu l’approbation préa­lable de la Troï­ka, les deux autres sont nom­més direc­te­ment par la Troï­ka. Et c’est pour 99 ans. La presse éco­no­mique inter­na­tio­nale a immé­dia­te­ment inter­pré­té cette durée tota­le­ment incroyable, c’est du jamais vu, dans aucun pays quelle que soit l’étendue des condi­tions de pri­va­ti­sa­tions n’a été créé une agence qui fonc­tionne selon ces prin­cipes, comme un désa­veu de toute « confiance » des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales par rap­port à la Grèce.

Cerise sur le gâteau, dans le modèle éco­no­mique, pour déblo­quer une tranche sup­plé­men­taire de prêt,  qui est due en sep­tembre, en plus des 7 mil­liards qui vont être déblo­qués dans les jours qui viennent, la Troï­ka a deman­dé tout un nombre de condi­tions sup­plé­men­taires, concer­nant les taxes etc., mais le noyau dur c’est une réforme du code du tra­vail, et ceci alors que les conven­tions col­lec­tives en Grèce ont déjà été sup­pri­mées, ça n’existe plus, le seul ver­rou légis­la­tif qui existe c’est le Smic, alors vous vous deman­dez si le sys­tème des conven­tions col­lec­tives a été déman­te­lé qu’est ce qui reste à déman­te­ler ? Eh bien ce qui reste à déman­te­ler c’est : la libé­ra­tion com­plète des licen­cie­ments col­lec­tifs, la res­tric­tion du droit de grève, qui est pour le moment le plus favo­rable en Europe, la dimi­nu­tion de la pro­tec­tion dont jouissent les syn­di­ca­listes et les délé­gués syn­di­caux et la dimi­nu­tion dras­tique du finan­ce­ment public qui est des­ti­né aux syndicats.

Voi­là ce qui est au menu des négo­cia­tions d’ici le mois de sep­tembre. À ceci s’ajoutent les réformes de struc­ture. Les réformes de struc­ture sont essen­tiel­le­ment au nombre de deux. Pre­miè­re­ment a été créé un Conseil de dis­ci­pline fis­cale, depuis l’automne der­nier, com­po­sé de sept membres, là encore dont la nomi­na­tion se fait par le minis­tère des finances mais qui exige l’accord préa­lable de la Troï­ka. Quelle est la tâche de ce Conseil ? La tâche de ce Conseil, qui était déjà pré­vue en tant que telle par le mémo­ran­dum, est d’activer des coupes bud­gé­taires auto­ma­tiques si les objec­tifs d’excédents bud­gé­taires ne sont pas atteints, donc s’il y a un soup­çon qu’ils ne seront pas atteints. Or dans une éco­no­mie qui est en réces­sion pour la sep­tième année consé­cu­tive, et mal­gré un véri­table écra­se­ment de la dépense publique, l’objectif qui est fixé est un excé­dent bud­gé­taire pri­maire, c’est-à-dire avant le rem­bour­se­ment de la dette, de 3,5 % du PIB pour à l’horizon 2018. 

C’est des choses qu’aucune éco­no­mie au monde même les plus puis­santes n’est en mesure d’assurer. Donc il est cer­tain d’avance que cet objec­tif com­plè­te­ment irréa­liste ne va pas être tenu et les coupes bud­gé­taires seront acti­vées par le méca­nisme qui vient d’être voté main­te­nant et donc juri­di­que­ment ver­rouillé par le Par­le­ment grec de ce que les grecs appellent « κόπτης [kóp­tis] » ça veut dire au sens strict « le cou­peur », c’est-à-dire c’est ce méca­nisme auto­ma­tique qui va faire les coupes sans même que les coupes passent par un vote par­le­men­taire, par un simple décret. Donc dépos­ses­sion com­plète vrai­ment de ce qui pou­vait exis­ter encore de contrôle de la poli­tique, de ce qui res­tait de contrôle de la poli­tique macroé­co­no­mique, bon en réa­li­té très peu vu les mémorandums.

Deuxième réforme de struc­ture, le Secré­ta­riat d’Etat aux reve­nus, ce qu’on appel­le­rait ici le Tré­sor Public je pense, est deve­nu com­plè­te­ment indé­pen­dant. Alors il était déjà auto­nome, c’est-à-dire qu’il pou­vait déci­der de façon propre de son bud­get et de ses actions. Ça c’était une condi­tion qui avait été posée dès le pre­mier mémo­ran­dum et c’est l’un des obs­tacles d’ailleurs aux­quels le pre­mier gou­ver­ne­ment Syri­za a dû faire face. La vice-ministre de l’économie, Nadia Vala­va­ni, a écrit des textes extrê­me­ment inté­res­sants qui racontent les démê­lés jus­te­ment du minis­tère pen­dant les pre­miers mois du pre­mier gou­ver­ne­ment Syri­za quand il a essayé de pas­ser un mini­mum de mesures favo­rables aux couches popu­laires. Mais là ça devient une agence com­plè­te­ment indé­pen­dante dont les déci­sions ont valeur de décrets minis­té­riels, qui a l’exclusivité de l’interprétation de la légis­la­tion en matière fis­cale, qui est contrô­lée direc­te­ment par des gens approu­vés par la Troï­ka, et en réa­li­té ça veut dire que la Troï­ka contrôle direc­te­ment la col­lecte des taxes, de l’impôt et du reve­nu de l’Etat grec.

Donc on contrôle les taxes, on contrôle les dépenses, le sec­teur finan­cier est par­ti, la poli­tique moné­taire est à Frank­fort. Qu’est-ce qui reste ? Il reste que la Grèce est deve­nue un grand Koso­vo. Voi­là, en gros. Et cela se fait sous un gou­ver­ne­ment, Syri­za, qui dans les votes par­le­men­taires n’a eu qu’une seule perte en terme de voix et de dépu­tés c’est-à-dire moins que ce que le Pasok et la Nou­velle Démo­cra­tie avaient subi comme pertes au par­le­ment de leur propre groupe par­le­men­taire quand ils étaient au gou­ver­ne­ment et fai­saient pas­ser des mesures similaires.

Inter­ven­tion d’une per­sonne dans le public : « Ça veut dire qu’il n’y a qu’un  dépu­té qui les a abandonnés ? »

Kou­ve­la­kis répond et reprend : Un seul oui, une seule dépu­tée, qui a démis­sion­né. Elle a même, démis­sion­né ce qui veut dire que son siège a été rem­pli par le sup­pléant qui est un loya­liste elle n’a même pas pris la déci­sion disons de gar­der son siège et de conti­nuer à avoir une pré­sence indé­pen­dante au Par­le­ment (elle a voté contre deux mesures prin­ci­pales, c’était pas contre l’ensemble du paquet).

Alors la deuxième chose main­te­nant, et je vais conclure cette pré­sen­ta­tion par cela : quel est l’état d’esprit qui existe en Grèce à l’heure actuelle ?

Il ne faut pas se racon­ter des his­toires, on est dans l’onde de choc de la défaite. Les réac­tions sociales qu’il y a eu, des réac­tions sur le fond social en termes de mobi­li­sa­tions ou de grèves, étaient les plus faibles qu’on ait vues depuis le début de la période des mémo­ran­dums. Alors bien sûr on peut cher­cher des expli­ca­tions, l’état déla­bré du mou­ve­ment syn­di­cal, les choix qui sont faits  par des direc­tions syn­di­cales pour leur majo­ri­té cor­rom­pues qui, là, ont été aidées par la tac­tique à la fois atten­tiste et extrê­me­ment sec­taire du par­ti com­mu­niste. Mais ce qui à mon avis est encore plus impor­tant que cela c’est le cli­mat de démo­ra­li­sa­tion qui existe dans la socié­té. Les gens ont reçu un énorme coup de mas­sue sur la tête et l’état d’esprit qui règne c’est que quoi qu’on fasse, quoi qu’on vote, à la fin on se retrouve avec un mémo­ran­dum et il n’y a aucune issue qui appa­raît à ce tunnel.

Et il faut bien com­prendre que l’issue n’apparaît pas à ce tun­nel car la barre est pla­cée tou­jours à ce niveau-là, c’est une pers­pec­tive, si pers­pec­tive alter­na­tive il y a, ce n’est pas pour construire une petite force mino­ri­taire qui va conti­nuer à accu­mu­ler des forces, même si en réa­li­té on ne peut pas faire autre chose pour l’instant que ça, mais pour la socié­té ce qu’elle ne voit pas c’est quelque chose qui trace une véri­table voie alter­na­tive. Et cela veut dire que c’est un constat d’échec pour l’ensemble des forces qui ont lut­té y com­pris celles qui ont lut­té contre le tour­nant et la capi­tu­la­tion de Syri­za, et on pour­ra reve­nir, pen­dant la dis­cus­sion si vous vou­lez, sur les rai­sons plus profondes.

Alors ma der­nière remarque de conclu­sion sera la sui­vante : je crois que la vraie dis­cus­sion qui a com­men­cé en Europe c’est celle sur ce qu’on appelle les plans B, les plans alter­na­tifs. Alors vous savez qu’il y a déjà eu deux ini­tia­tives, l’une à Paris, l’autre à Madrid, Éric a par­ti­ci­pé aux deux il pour­ra nous en dire davan­tage. L’idée de ce plan B pour l’Europe c’est que il faut, si vous vou­lez, des plans B qui soient adap­tés aux diverses réa­li­tés et qui tirent la leçon de ce qui s’est pas­sé en Grèce. C’est-à-dire il est abso­lu­ment clair que si on s’engage dans une pers­pec­tive de rup­ture avec l’austérité et avec le néo­li­bé­ra­lisme sans avoir pré­vu les moyens concrets pour mener la confron­ta­tion avec les ins­ti­tu­tions euro­péennes, avec l’Union Euro­péenne, y com­pris d’ailleurs avec l’euro, avant tout d’ailleurs avec l’euro pour les pays qui en font par­tie, et avec les classes domi­nantes au niveau natio­nal, ces expé­riences n’auront pas d’issue dif­fé­rente que celle de la Grèce. Et par rap­port à ça, c’est bien sûr insuf­fi­sant comme conclu­sion mais c’est à mon avis le point de départ obli­gé pour toute réflexion, il faut abso­lu­ment aban­don­ner les illu­sions et les dis­cours sur chan­ger l’actuelle Union Euro­péenne, réfor­mer l’actuelle Union Euro­péenne, chan­ger gra­duel­le­ment le rap­port de force, reje­ter les gens qui pro­posent des solu­tions de rup­ture comme soit disant des natio­na­listes ou des gens qui veulent le repli natio­nal. Tout ceci en Grèce a fait la preuve du fait qu’il ne pou­vait conduire qu’au désastre. C’est un dis­cours de l’impuissance poli­tique. La rup­ture avec cela est une condi­tion abso­lu­ment pas suf­fi­sante mais tout à fait néces­saire pour enga­ger une réflexion sur le sujet.

Mais il faut aller au-delà. Et l’Union Euro­péenne ce n’est pas sim­ple­ment l’euro et l’utilisation poli­tique de l’euro comme cela a été fait en Grèce pour bri­ser tout gou­ver­ne­ment natio­nal qui veut rompre avec les poli­tiques d’austérité. L’Union Euro­péenne c’est un modèle éco­no­mique qui pro­duit de la pola­ri­sa­tion en son sein, qui pro­duit des diver­gences et des pola­ri­sa­tions crois­santes entre les pays dits du centre et les pays de la péri­phé­rie. Et il y a deux péri­phé­ries en réa­li­té en Europe, il y a la péri­phé­rie du sud euro­péen au sens où je par­lais aupa­ra­vant et il y a la péri­phé­rie de l’est euro­péen éga­le­ment. Et l’Union Euro­péenne ce n’est pas sim­ple­ment ce qui se passe à l’intérieur de l’Union Euro­péenne, c’est aus­si ce qui se passe à l’extérieur de l’Union Euro­péenne. On ne peut pas ici ne pas appe­ler les choses par leur nom. L’Union Euro­péenne n’est pas sim­ple­ment une construc­tion qui ver­rouille le néo­li­bé­ra­lisme. Elle n’est pas sim­ple­ment une construc­tion qui détruit la démo­cra­tie, dépos­sède les peuples et les citoyens de leurs moyens de contrôle et d’action, à quelque niveau que ce soit. C’est une machine impé­ria­liste. Ce n’est pas un impé­ria­lisme uni­fié bien sûr. Il n’y a pas un impé­ria­lisme euro­péen en tant que tel. Mais la France est un pays impé­ria­liste. Et Fran­çois Hol­lande a été le pré­sident le plus va-t-en-guerre qu’on a vu pen­dant ces der­nières décen­nies. Fran­çois Hol­lande est dans la conti­nui­té de Guy Mol­let, Emma­nuel Valls évi­dem­ment de Jules Moch. La Grande-Bre­­tagne aus­si est un pays impé­ria­liste. Et l’Allemagne est un pays qui n’a pas un impé­ria­lisme mili­taire mais qui a un impé­ria­lisme éco­no­mique, et pour laquelle la construc­tion euro­péenne est pré­ci­sé­ment le cadre où se déploie son impé­ria­lisme éco­no­mique. Et l’euro a bien enten­du été conçu dans cette perspective-là.

Mais l’Union Euro­péenne fonc­tionne comme un impé­ria­lisme uni­fié sur au moins un niveau, et je ter­mi­ne­rai vrai­ment là par ça.

C’est la construc­tion de l’Europe for­te­resse, qui est l’autre face jus­te­ment de la construc­tion euro­péenne. Et, comme cela était tout à fait pré­vi­sible, la capi­tu­la­tion com­plète de Tsi­pras, au niveau du mémo­ran­dum, au niveau du néo­li­bé­ra­lisme, au niveau des poli­tiques d’austérité, au niveau de la démo­cra­tie, a été sui­vie par sa bruyante appro­ba­tion de l’accord inique qui a été signé entre l’Union Euro­péenne et la Tur­quie, qui empêche les réfu­giés d’accéder à l’Europe et qui trans­forme la Grèce en garde-chiourme de la for­te­resse européenne.

Parce que c’est ça le rôle qui est dévo­lu aux néo-colo­­ni­­sés. C’est d’accepter doci­le­ment le sort qui leur est fait et de ser­vir de flics de la for­te­resse, pour empê­cher que les va-nu-pieds du sud glo­bal atteignent les pays du centre impé­ria­listes, pros­pères et repus dans leur richesse.

Et par rap­port à cela il faut sou­li­gner, et c’est de mon côté la seule nou­velle posi­tive que j’ai eu de la Grèce à une échelle signi­fi­ca­tive, que la socié­té grecque a réagi de manière posi­tive et soli­daire, dans sa majo­ri­té bien sûr, par rap­port à cette situa­tion. Je dirais que c’est une soli­da­ri­té des humbles, c’est une soli­da­ri­té de ceux qui se sentent eux aus­si écra­sés, qui n’ont pas peut-être per­du la mémoire qu’une par­tie impor­tante de la popu­la­tion grecque actuelle vient éga­le­ment de vagues de réfu­giés, a vécu la situa­tion de réfu­giés, leurs ancêtres ont vécu la situa­tion de réfu­giés en 1922, et a donc refu­sé de suivre les dis­cours racistes, xéno­phobes, qui n’ont pas man­qué, mais ce n’est pas eux qui l’ont empor­té dans la réac­tion de la société.

Et je pense que cette réac­tion soli­daire de la socié­té montre qu’il reste des réflexes pro­fonds qui pour le moment ne peuvent pas trou­ver une voie col­lec­tive et arti­cu­lée pour s’exprimer mais qui dans l’avenir consti­tue­ront le socle de la résis­tance et de la mobi­li­sa­tion popu­laire à venir.

Sta­this KOUVELAKIS.

Sur le terrorisme et la guerre : Daniele GANSER, Michel COLLON, Henri GUILLEMIN

Sur le ter­ro­risme et la guerre, cette petite vidéo publiée par Jor­da­nix vient de dépas­ser le mil­lion de vues en 48 h (!) :

https://​www​.face​book​.com/​J​o​r​d​a​n​i​i​i​x​/​v​i​d​e​o​s​/​8​8​8​0​8​5​9​0​1​3​2​4​5​5​3​/​?​p​n​r​e​f​=​s​t​ory

Sacré inter­net…

Ver­sion You­tube pour les aller­giques à Facebook 🙂 :
httpv://youtu.be/jl9bM6Nkm9c

Du bon bou­lot de bon virus, bravo 🙂
#ausein­du­peu­ple­le­ni­veau­monte

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POUR CREUSER le sujet (essen­tiel) des men­songes mal­fai­sants de nos pré­ten­dus « repré­sen­tants » pour jus­ti­fier leurs sales guerres (depuis tou­jours), je vous conseille ces quelques docu­ments (impor­tants) :

1) Daniele Gan­ser nous explique les ARMÉES SECRÈTES DE L’OTAN et les innom­brables atten­tats sous faux dra­peau (STRATÉGIE DE LA TENSION) pour légi­ti­mer des guerres impé­riales de rapine :

Ne ratez pas les tra­vaux de Daniel GANSER. Ce docu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant et mérite d’être télé­char­gé, sau­vé en lieu sûr, étu­dié atten­ti­ve­ment le crayon à la main (pour fixer les dates et les noms), et dif­fu­sé autour de vous au maximum :

httpv://youtu.be/uz4NaV50wh0

2) Michel COLLON nous explique les innom­brables MEDIAMENSONGES pro­fé­rés par les pré­ten­dus « jour­na­listes » (presque tous sala­riés de banques ou de mar­chands de canons) pour légi­ti­mer les guerres de rapine de la grande bourgeoisie :

httpv://youtu.be/kq5q17DDzJk

3) Hen­ri GUILLEMIN nous explique LE FASCISME, muta­tion auto­ri­taire et guer­rière des pré­ten­dus « répu­bli­cains » conser­va­teurs qui renient même leur faux « suf­frage uni­ver­sel » (dési­gner des maîtres au lieu de voter les lois) dès qu’ils voient que le peuple ne va plus voter cor­rec­te­ment, c’est-à-dire quand le vrai socia­lisme monte et que les usu­riers négriers (les héri­tiers des « Giron­dins » et des « Ver­saillais ») sentent qu’ils vont perdre les élec­tions — et donc le pou­voir : le fas­cisme, bran­di contre le péril exté­rieur, sert à faire diver­sion pour ne pas trai­ter les pro­blèmes inté­rieurs, l’éternelle « ques­tion sociale » :

https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​m​u​l​t​i​m​e​d​i​a​/​G​u​i​l​l​e​m​i​n​_​L​e​_​f​a​s​c​i​s​m​e​_​e​n​_​F​r​a​n​c​e​_​1​9​8​7​.​mp3

(Confé­rence signa­lée sur ce blog il y a 4 ans, déjà : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​2​/​0​6​/​0​1​/​2​2​5​–​h​e​n​r​i​–​g​u​i​l​l​e​m​i​n​–​l​e​–​f​a​s​c​i​s​m​e​–​e​n​–​f​r​a​nce.)

J’en pro­fite pour vous rap­pe­ler quelques mots sur ce que je pense de l’apport immense de Guille­min, pour com­prendre l’importance de la guerre, VOULUE ET IMPOSÉE PAR LA CLASSE DES 1% LES PLUS RICHES contre la classe des 99% « pauvres » :

httpv://youtu.be/L08YbCyloRM

#ausein­du­peu­ple­le­ni­veau­monte

Mer­ci à vous tous, bande de virus 🙂 pour tout ce que vous faites, per­son­nel­le­ment, quo­ti­dien­ne­ment, opi­niâ­tre­ment, concrè­te­ment, pour notre édu­ca­tion popu­laire com­mune, entre nous, tous les jours.

Étienne.

PS : la-vidéo-aux-500–000-par-jour publiée par Jor­da­nix est extraite d’un entre­tien de 20 min. avec Oli­via, à Anne­cy en sep­tembre 2014.

 

Pour résis­ter à nos maîtres du moment (qui se pré­tendent nos « repré­sen­tants ») et à leurs sales guerres, il faut que nous deve­nions tous consti­tuants, prag­ma­ti­que­ment, réellement :

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​3​7​9​4​8​8​0​8​2​317

[N’oublions pas Maurice ALLAIS] « Jean Tirole : d’un prix Nobel d’économie à l’autre… » par Éric Conan, Marianne

J’ai eu la chance de connaître per­son­nel­le­ment Mau­rice Allais, quelques années avant sa mort, et nous avons eu sou­vent tous les deux de longues conver­sa­tions, chez lui et au télé­phone, sur l’U­nion euro­péenne, sur le libre-échange, sur la créa­tion moné­taire, sur l’a­ni­so­tro­pie de l’es­pace (…) et sur… le pro­ces­sus consti­tuant dévoyé comme source de l’im­puis­sance poli­tique populaire 🙂 

Cet homme avait consti­tué une incroyable biblio­thèque (d’au­to­di­dacte en éco­no­mie), plus de 30 000 livres je crois ; il y en avait par­tout 🙂 Il ne lisait pas les syn­thèses et com­men­taires uni­ver­si­taires sur les grands auteurs, me disait-il, il lisait les grands auteurs eux-mêmes, direc­te­ment dans le texte. Tous… Il avait com­men­cé sa for­ma­tion éco­no­mique, me racon­­tait-il sou­vent, en recal­cu­lant car­ré­ment lui-même toute la comp­ta­bi­li­té natio­nale… Il m’a­vait offert son petit livre sur ce sujet, d’ailleurs (« Les fon­de­ments comp­tables de la macro-éco­­no­­mie. Les équa­tions comp­tables entre quan­ti­tés glo­bales et leurs appli­ca­tions », 1954). En matière d’é­co­no­mie, il n’a­vait pas été condi­tion­né par la Facul­té, il avait gran­di — et il pen­sait — libre­ment. Son pre­mier grand livre, pas­sion­nant, « Éco­no­mie et inté­rêt », ana­ly­sait en détail les méca­nismes du cré­dit, déci­sifs pour toute l’é­co­no­mie ; et il y expli­quait — et condam­nait — la créa­tion moné­taire pra­ti­quée par les banques pri­vées (p. 273 et s., par exemple). C’é­tait en 1947 ! 

Il avait sur­tout le cou­rage de contre­dire fron­ta­le­ment la doxa éco­no­mique (la pen­sée unique impo­sée, pré­ten­du­ment « libé­rale »), même au prix de sa renom­mée : il a été bâillon­né par la presse-deve­­nue-feuille-de-pro­­pa­­gande-ban­­caire jus­qu’à sa mort, pour avoir osé ful­mi­ner contre la poli­tique révol­tante de l’U­nion euro­péenne, tem­pê­ter contre les scan­da­leuses poli­tiques néo­li­bé­rales, pro­tes­ter contre le détes­table et rui­neux « libre-échange », vitu­pé­rer les ban­quiers pri­vés (qu’il appe­lait des faux-mon­­nayeurs) pour avoir confis­qué la créa­tion moné­taire aux nations, admo­nes­ter les gou­ver­ne­ments qui déré­gu­laient au lieu de régu­ler… Bref, vous ima­gi­nez comme j’é­tais à l’aise en dis­cu­tant avec cet éco­­no­­miste-là 🙂 Nous nous tutoyions et nous nous appe­lions par nos pré­noms (alors que Mau­rice, comme beau­coup d’in­gé­nieurs, appe­lait même ses amis par leur nom de famille). J’ai de la nos­tal­gie pour cette époque, où j’a­vais l’im­pres­sion de deve­nir l’a­mi de Keynes 🙂 Cette proxi­mi­té me don­nait de l’as­su­rance et de la force, à un moment (2007) où j’en avais bien besoin, car tout ce que je décou­vrais — et que je vou­lais dire — était très hété­ro­doxe, et donc pas facile à assumer. 

En jan­vier 2008, j’a­vais évo­qué avec insis­tance l’ar­ticle 104 du trai­té de Maas­tricht et l’im­por­tance cen­trale du tra­vail de Mau­rice Allais sur la créa­tion moné­taire aban­don­née aux banques pri­vées (j’a­vais aus­si par­lé ce jour-là d’An­nie Lacroix-Riz, autre pré­cieuse lan­ceuse d’a­lerte, sur les ori­gines scan­da­leuses du car­can unio­neu­ro­péen), lors d’une courte confé­rence à l’IEP d’Aix-en-Pro­vence (avec Raoul Marc Jennar) : 

httpv://youtu.be/QR_B-zk0GhU

httpv://youtu.be/1TavzzGNoqE

J’a­vais publié à l’é­poque, sur ce blog (avec son auto­ri­sa­tion), le texte de son petit livre (introu­vable, allez com­prendre pour­quoi) : « La crise mon­diale d’au­jourd’­hui. Pour de pro­fondes réformes des ins­ti­tu­tions finan­cières et moné­taires. » (1999) :

https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​m​e​s​s​a​g​e​s​_​r​e​c​u​s​/​L​a​_​c​r​i​s​e​_​m​o​n​d​i​a​l​e​_​d​_​a​u​j​o​u​r​d​_​h​u​i​_​M​a​u​r​i​c​e​_​A​l​l​a​i​s​_​1​9​9​8​.​pdf

Il faut aus­si signa­ler (mais il y a tant de livres de Mau­rice, je dois en avoir 30…) « La mon­dia­li­sa­tion, la des­truc­tion des emplois et de la crois­sance : L’é­vi­dence empi­rique » (1999), « L’Eu­rope en crise, que faire ? : Réponses à quelques ques­tions, pour une autre Europe » (2005) et « Pour l’in­dexa­tion, condi­tion majeure d’ef­fi­ca­ci­té, d’é­qui­té et d’hon­nê­te­té » (1999), ain­si que « Éco­no­mie et inté­rêt » (1947) :

J’ai été heu­reux que L’Hu­ma­ni­té (« Mau­rice Allais appelle à dire « non » au Trai­té euro­péen. Entre­tien » avec Eric Laurent),
Fran­çois Ruf­fin (Fakir : « MAURICE ALLAIS : « CONTRE LE MONDIALISME, VIVE LE PROTECTIONNISME ! »)
et Marianne (« LETTRE OUVERTE AUX FRANÇAIS : CONTRE LES TABOUS INDISCUTÉS ») (trois médias « de gauche », donc, ayant l’in­tel­li­gence de voir — et le cou­rage de dire publi­que­ment — l’in­té­rêt pour tous du tra­vail d’un homme pour­tant clas­sé « à droite ») lui aient don­né la parole dans les der­niers jours de sa vie. 

Oli­vier Ber­ruyer, de son côté, sur son excellent site (les​-crises​.fr), a publié une syn­thèse très inté­res­sante sur le tra­vail de Mau­rice : « [5 ans déjà] Le tes­ta­ment de Mau­rice Allais (1911−2010) » : https://​www​.les​-crises​.fr/​l​e​–​t​e​s​t​a​m​e​n​t​–​d​e​–​m​a​u​r​i​c​e​–​a​l​l​a​is/

Et Marianne rap­pelle de temps en temps ce hon­teux bâillon impo­sé par la presse ban­caire à ceux qui résistent aux banques, comme dans l’ar­ticle ci-des­­sous, bien fait, d’É­ric Conan, publié dans le numé­ro du 20 mai 2016.

Mau­rice Allais défen­dait l’in­té­rêt géné­ral mor­di­cus (il nous défen­dait contre les banques), alors que Jean Tirole… hum. 

Heu­reu­se­ment, le niveau monte, et les « éco­no­mistes » de banque et les « jour­na­listes » de banque ont de plus en plus de mal à nous faire gober leurs bobards.

Bonnes lec­tures 🙂

Étienne.
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Jean Tirole : d’un prix Nobel d’économie à l’autre…

Eric Conan

Jean Tirole, der­nier prix Nobel d’é­co­no­mie fran­çais, est par­tout. Mais il ne faut pas se trom­per : ce n’est pas parce qu’il a eu le Nobel que Jean Tirole inté­resse les élites, mais parce que ce que dit ce Nobel leur plaît. Tout leur plaît chez lui. La preuve ? Le trai­te­ment inverse réser­vé au pré­cé­dent Nobel d’é­co­no­mie fran­çais, Mau­rice Allais. Que per­sonne n’in­vi­tait. Que ceux qui se pros­ternent devant Tirole boy­cot­taient. Parce qu’il disait le contraire de leur oracle d’aujourd’hui.

Il est par­tout. Ils s’ar­rachent tous Jean Tirole, der­nier prix Nobel d’é­co­no­mie fran­çais. Douze pages béates et la cou­ver­ture de l’Ex­press. Un édi­to­rial de style nord-coréen dans le Point pour van­ter ce « tré­sor natio­nal », son « intel­li­gence à l’é­tat pur », son tra­vail « lumi­neux ». Et l’Obs invite à l’é­cou­ter pour « éclai­rer les déci­sions poli­tiques », notam­ment contre « notre sacro-saint CDI ». Ce n’est pas la pre­mière fois qu’un fonc­tion­naire dénigre la garan­tie de l’emploi pour les autres. Ou recom­mande de trans­for­mer le sala­riat en variable d’a­jus­te­ment. Beau­coup d’é­narques savent faire cela. Mais lui est uni­ver­si­taire et prix Nobel. Cela change. Il assure dire « ce que dit la science ». Voi­là pour­quoi il a été beau­coup sol­li­ci­té pour défendre la loi El Khom­ri. Il faut, pour mesu­rer l’é­tat du sys­tème média­tique, avoir enten­du un de ces jour­na­listes de pla­teau télé (comme il y a des gre­nouilles de béni­tier), deman­der la larme à l’œil à « celui qui sait » s’il ne souffre, « au plus pro­fond de [lui]-même », d’être si peu obéi…

Il ne faut pas se trom­per : ce n’est pas parce qu’il a eu le Nobel que Jean Tirole inté­resse les élites,mais parce que ce que dit ce Nobel leur plaît. Tout leur plaît chez lui. D’a­bord, la déli­cieuse appel­la­tion de son uni­ver­si­té, rebap­ti­sée Tou­louse School Of Eco­no­mics. Une forme de fran­chise, sa prin­ci­pale ori­gi­na­li­té, dis­tin­guée par le Nobel, étant d’a­voir impor­té en France les der­nières modes du néo-libé­­ra­­lisme uni­ver­si­taire amé­ri­cain. Moins par­ti­san de sup­pri­mer les patho­lo­gies ban­caires (titri­sa­tion et pro­duits déri­vés) que de déré­gu­ler le mar­ché du tra­vail, ce défen­seur de la finan­cia­ri­sa­tion de l’en­tre­prise pro­pose de faire de l’ar­bi­trage du mar­ché (de la pol­lu­tion aux greffes d’or­ganes) le prin­cipe uni­ver­sel des rela­tions entre indi­vi­dus sans His­toire ni frontières.

La preuve que les élites saluent en Tirole moins le prix Nobel que l’é­cho de leur vul­gate se véri­fie par le sou­ve­nir du trai­te­ment inverse réser­vé au pré­cé­dent Nobel d’é­co­no­mie fran­çais, Mau­rice Allais. Que per­sonne n’in­vi­tait. Que ceux qui se pros­ternent devant Tirole boy­cot­taient. Parce qu’il disait le contraire de leur oracle d’aujourd’hui.

Il y a plu­sieurs rai­sons de reve­nir sur le sort indigne réser­vé à Mau­rice Allais. Par jus­tice pour ce grand savant, mort dans la soli­tude et la colère en 2010. Parce que Marianne publia en 2009 son der­nier grand texte, sur la crise, « Lettre ouverte aux Fran­çais : contre les tabous indis­cu­tés ». Et parce que la vio­lence de son ostra­ci­sa­tion atteste la capa­ci­té de cen­sure des élites. Son pedi­gree sem­blait pour­tant plus convain­cant que celui de Tirole : macro-éco­­no­­miste et spé­cia­liste de l’é­qui­libre des mar­chés, de la mon­naie et du risque finan­cier, Allais avait été dès 1999 un des rares à annon­cer dans le détail la crise de 2008.

Mais son expli­ca­tion était taboue : cette crise finan­cière ne consti­tuait que le symp­tôme d’une crise éco­no­mique plus pro­fonde pro­vo­quée par la déré­gle­men­ta­tion de la concur­rence sur le mar­ché mon­dial de la main‑d’œuvre et la façon dont un sys­tème ban­caire éman­ci­pé du contrôle poli­tique en pro­fi­tait par la dette. Se disant « libé­ral et socia­liste », Allais dénon­çait la « chien­lit lais­­ser-fai­­riste » néo-libé­­rale et pro­po­sait de vraies réformes quand Tirole, ne par­lant que de s’a­dap­ter à un « monde incer­tain », « qui a chan­gé », « qui n’est plus comme avant », campe un per­son­nage à la Cio­ran (« Etre moderne, c’est bri­co­ler dans l’in­cu­rable »).

LA PRINCIPALE ORIGINALITÉ DE JEAN TIROLE EST D’AVOIR IMPORTÉ EN FRANCE LES DERNIÈRES MODES DU NÉO-LIBÉRALISME UNIVERSITAIRE AMÉRICAIN.

Contrai­re­ment à Tirole, qui répète que « les peuples sont fâchés avec l’é­co­no­mie », Allais expli­quait qu’une éco­no­mie domi­née par la finance orga­nise la guerre entre les peuples. Et ce par­ti­san de l’U­nion dénon­çait le tour­nant néo-libé­­ral de Bruxelles ayant pro­vo­qué dés­in­dus­tria­li­sa­tion et chô­mage, en ouvrant « l’Eu­rope sans aucune pro­tec­tion exté­rieure face à la concur­rence de pays dotés de coûts sala­riaux si faibles que s’en défendre deve­nait illusoire ».

Les posi­tions d’Al­lais le ren­daient inclas­sable. « Toute ma vie d’é­co­no­miste, j’ai véri­fié la jus­tesse de Lacor­daire : entre le fort et le faible, c’est la liber­té qui opprime et la règle qui libère », pré­ci­sait l’é­co­no­miste, dont son ami Ray­mond Aron avait bien résu­mé la pré­ten­tion ris­quée : « Convaincre les socia­listes que le vrai libé­ral ne désire pas moins qu’eux la jus­tice sociale, et les libé­raux que l’ef­fi­ca­ci­té de l’é­co­no­mie de mar­ché ne suf­fit plus à garan­tir une répar­ti­tion accep­table des reve­nus. » Ses ana­lyses ico­no­clastes sur la crise suf­fi­saient à le mar­gi­na­li­ser. Ses pro­po­si­tions l’ont dia­bo­li­sé : il recom­man­dait de cas­ser la course au moins-disant social orga­ni­sée par la spé­cu­la­tion finan­cière en ins­ti­tuant un pro­tec­tion­nisme intel­li­gent par « ensembles régio­naux pré­sen­tant de mêmes condi­tions de reve­nus, et de mêmes condi­tions sociales ».

Cet homme condam­né au silence ana­ly­sait avec humour son propre sort (et, de manière pré­mo­ni­toire, celui de Jean Tirole…) : « Je suis un prix Nobel… télé­spec­ta­teur ! Les com­men­ta­teurs éco­no­miques que je vois s’ex­pri­mer à la télé­vi­sion pour ana­ly­ser les causes de l’ac­tuelle crise sont les mêmes qui y venaient aupa­ra­vant pour ana­ly­ser la bonne conjonc­ture avec une par­faite séré­ni­té. Ils n’a­vaient pas annon­cé l’ar­ri­vée de la crise, et ils ne pro­posent pour la plu­part d’entre eux rien de sérieux pour en sor­tir. Mais on les invite encore. »

D’où son inter­ro­ga­tion sur les médias : « Quelle est leur liber­té par rap­port au monde de la finance ? En par­ti­cu­lier les mul­ti­na­tio­nales, prin­ci­pales béné­fi­ciaires, avec les milieux bour­siers et ban­caires, d’un méca­nisme éco­no­mique qui les enri­chit, tan­dis qu’il appau­vrit la majo­ri­té de la popu­la­tion fran­çaise. Ils nous laissent le choix entre écou­ter des igno­rants ou des trompeurs. »

Source : Marianne, http://​www​.marianne​.net/​j​e​a​n​–​t​i​r​o​l​e​–​p​r​i​x​–​n​o​b​e​l​–​e​c​o​n​o​m​i​e​–​a​u​t​r​e​–​1​0​0​2​4​3​0​9​1​.​h​tml

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Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​3​6​9​3​9​9​6​2​2​317

[Pourriture politicienne] Ségolène Royal : “Nous ne ferons pas l’erreur de Cameron, nous ne ferons pas de référendum sur la sortie de l’Europe”

Le (pré­cieux) site d’in­for­ma­tion d’O­li­vier Ber­ruyer, les​-crises​.fr, a main­te­nant sa chaîne You­tube.
On y trouve déjà, entre autres perles, ce scan­da­leux pro­pos anti­dé­mo­cra­tique (déjà dénon­cé sur ce blog) de la part d’un « élu », enne­mi du peuple et traître à ses électeurs :

httpv://youtu.be/TrpbBRBHqGk

En guise de nou­veaux com­men­taires, je vais cette fois don­ner mon temps de parole à quelques pen­seurs que j’aime lire pour prendre de la dis­tance par rap­port au spec­tacle quo­ti­dien hon­teux des voleurs de pou­voir modernes :

1. Souveraineté et démocratie

« C’est une loi fon­da­men­tale de la démo­cra­tie que le peuple fasse les lois. »
Mon­tes­quieu, « De l’esprit des lois » (1748), livre II cha­pitre 2.

« Démo­cra­tie : sorte de gou­ver­ne­ment où le peuple a toute l’autorité. La démo­cra­tie n’a été flo­ris­sante que dans les répu­bliques de Rome et d’Athènes. »
Fure­tière, Dic­tion­naire uni­ver­sel (1890).

« Le démo­crate après tout est celui qui admet qu’un adver­saire peut avoir rai­son, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réflé­chir à ses argu­ments. Quand des par­tis ou des hommes se trouvent assez per­sua­dés de leurs rai­sons pour accep­ter de fer­mer la bouche de leurs contra­dic­teurs par la vio­lence, alors la démo­cra­tie n’est plus. »
Albert Camus, extrait de « Démo­cra­tie et Modes­tie », in Com­bat, février 1947.

« La sou­ve­rai­ne­té ne peut être repré­sen­tée, par la même rai­son qu’elle peut être alié­née ; elle consiste essen­tiel­le­ment dans la volon­té géné­rale, et la volon­té ne se repré­sente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les dépu­tés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses repré­sen­tants, ils ne sont que ses com­mis­saires ; ils ne peuvent rien conclure défi­ni­ti­ve­ment. Toute loi que le peuple en per­sonne n’a pas rati­fiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’é­lec­tion des membres du par­le­ment : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liber­té, l’u­sage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Jean-Jacques Rous­seau, Le contrat social (1792).

« Pre­miè­re­ment, un État très petit, où le peuple soit facile à ras­sem­bler, et où chaque citoyen puisse aisé­ment connaître tous les autres ; secon­de­ment, une grande sim­pli­ci­té de mœurs qui pré­vienne la mul­ti­tude d’af­faires et de dis­cus­sions épi­neuses ; ensuite beau­coup d’é­ga­li­té dans les rangs et dans les for­tunes, sans quoi l’é­ga­li­té ne sau­rait sub­sis­ter long­temps dans les droits et l’au­to­ri­té ; enfin peu ou point de luxe, car ou le luxe est l’ef­fet des richesses, ou il les rend néces­saires ; il cor­rompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la pos­ses­sion, l’autre par la convoi­tise ; il vend la patrie à la mol­lesse, à la vani­té ; il ôte à l’É­tat tous ses citoyens pour les asser­vir les uns aux autres, et tous à l’opinion. »
Jean-Jacques Rous­seau, « Du contrat social ou Prin­cipes du droit poli­tique » (1762), livre III, cha­pitre 4 « De la démocratie ».

« La démo­cra­tie est un état où le peuple sou­ve­rain, gui­dé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, et par des délé­gués tout ce qu’il ne peut faire lui-même. »
Robes­pierre, dis­cours du 18 plu­viôse an II.

« Le pou­voir doit être bien dis­tin­gué des fonc­tions ; la nation délègue en effet les diverses fonc­tions publiques ; mais le pou­voir ne peut être alié­né ni délé­gué. Si l’on pou­vait délé­guer ces pou­voirs en détail, il s’en sui­vrait que la sou­ve­rai­ne­té pour­rait être déléguée. »
Robes­pierre, « notes manus­crites en marge du pro­jet de consti­tu­tion de 1791 ».

« Au lieu de « La sou­ve­rai­ne­té poli­tique réside dans la nation » je pro­po­se­rais « La légi­ti­mi­té est consti­tuée par le libre consen­te­ment du peuple à l’ensemble des auto­ri­tés aux­quelles il est sou­mis ». Cela au moins, il me semble, veut dire quelque chose. »
Simone Weil, « Remarques sur le nou­veau pro­jet de consti­tu­tion » dans « Écrits de Londres », p 87.

« Dans les États qui jux­ta­posent à la puis­sance légis­la­tive des Chambres la pos­si­bi­li­té de demandes popu­laires de réfé­ren­dums, c’est le peuple qui monte au rang suprême par l’ac­qui­si­tion du pou­voir de pro­non­cer le rejet ou l’a­dop­tion défi­ni­tive des déci­sions par­le­men­taires. Du coup le Par­le­ment se trouve rame­né au rang de simple auto­ri­té : il ne repré­sente plus la volon­té géné­rale que pour cher­cher et pro­po­ser l’ex­pres­sion qu’il convient de don­ner à celle-ci ; il ne rem­plit ain­si qu’of­fice de fonc­tion­naire. Le véri­table sou­ve­rain c’est alors le peuple. »
Car­ré de Mal­berg, dans un article de 1931 « Réfé­ren­dum Ini­tia­tive popu­laire », cité Dans « La démo­cra­tie locale et le réfé­ren­dum » de Marion Pao­let­ti, chez L’Harmattan page 89.

2. Nécessaire vigilance des citoyens et indispensables contrôles des pouvoirs en démocratie

« Tout chef sera un détes­table tyran si on le laisse faire. »
Alain.

« La meilleure for­te­resse des tyrans, c’est l’inertie des peuples. »
Machiavel.

« Veiller est le pre­mier devoir de tout bon citoyen. »
Jean-Paul Marat, 13 avril 1792.

« C’est une expé­rience éter­nelle que tout homme qui a du pou­voir est por­té à en abu­ser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la ver­tu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abu­ser du pou­voir, il faut que, par la dis­po­si­tion des choses, le pou­voir arrête le pouvoir. »
Mon­tes­quieu, L’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

« Ce qui est bien connu en géné­ral est, pour cette rai­son qu’il est bien connu, non connu. Dans le pro­ces­sus de la connais­sance, le moyen le plus com­mun de se trom­per, soi et les autres, est de pré­sup­po­ser quelque chose comme connu et de l’accepter comme tel. »
G. F. Hegel, « Phé­no­mé­no­lo­gie de l’esprit ».

« Pour res­ter libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gou­vernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécu­ri­té des peuples est tou­jours l’a­vant-cou­reur de leur servitude.
Mais comme une atten­tion conti­nuelle sur les affaires publiques est au-des­­sus de la por­tée de la mul­ti­tude, trop occu­pée d’ailleurs de ses propres affaires, il importe qu’il y ait dans l’État des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabi­net, qui suivent les menées du gou­ver­ne­ment, qui dévoilent ses pro­jets ambi­tieux, qui sonnent l’a­larme aux approches de la tem­pête, qui réveillent la nation de sa léthar­gie, qui lui découvrent l’a­bîme qu’on creuse sous ses pas, et qui s’empressent de noter celui sur qui doit tom­ber l’in­di­gna­tion publique. Aus­si, le plus grand mal­heur qui puisse arri­ver à un État libre, où le prince est puis­sant et entre­pre­nant, c’est qu’il n’y ait ni dis­cus­sions publiques, ni effer­ves­cence, ni partis.
Tout est per­du, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s’in­quié­ter de la conser­va­tion de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liber­té sor­tir sans cesse des feux de la sédition. »
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).

« Le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif devient bien­tôt le plus cor­rom­pu des gou­ver­ne­ments si le peuple cesse d’inspecter ses repré­sen­tants. Le pro­blème des Fran­çais, c’est qu’ils donnent trop à la confiance, et c’est ain­si qu’on perd la liber­té. Il est vrai que cette confiance est infi­ni­ment com­mode : elle dis­pense du soin de veiller, de pen­ser et de juger. »
Madame Rol­land (1789), citée par Rosan­val­lon (2006, n°3, min. 2:37).

« Tout pou­voir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pou­voir est sage dès qu’il se sent jugé. »
Émile Char­tier dit « Alain », « Pro­pos », 25 jan­vier 1930.

« La vraie démo­cra­tie ne vien­dra pas de la prise de pou­voir par quelques-uns, mais du pou­voir que tous auront de s’op­po­ser aux abus de pouvoir. »
Gandhi.

« La puni­tion des gens bons qui ne s’intéressent pas à la poli­tique, c’est d’être gou­ver­nés par des gens mauvais. »
Platon.

« L’acclamation a fait tous les maux de tous les peuples. Le citoyen se trouve por­té au-delà de son propre juge­ment, le pou­voir accla­mé se croit aimé et infaillible ; toute liber­té est perdue. »
Alain, 8 décembre 1923.

« La démo­cra­tie n’est pas dans l’o­ri­gine popu­laire du pou­voir, elle est dans son contrôle. La démo­cra­tie, c’est l’exer­cice du contrôle des gou­ver­nés sur les gou­ver­nants. Non pas une fois tous les cinq ans, ni tous les ans, mais tous les jours. »
Alain.

« La vigi­lance ne se délègue pas. »
Alain.

« Appre­nez donc que, hors ce qui concerne la dis­ci­pline mili­taire, c’est-à-dire, le manie­ment et la tenue des armes, les exer­cices et les évo­lu­tions, la marche contre les enne­mis des lois et de l’É­tat, les sol­dats de la patrie ne doivent aucune obéis­sance à leurs chefs ; que loin de leur être sou­mis, ils en sont les arbitres ; que leur devoir de citoyen les oblige d’exa­mi­ner les ordres qu’ils en reçoivent, d’en peser les consé­quences, d’en pré­ve­nir les suites. Ain­si lorsque ces ordres sont sus­pects, ils doivent res­ter dans l’i­nac­tion ; lorsque ces ordres blessent les droits de l’homme, ils doivent y oppo­ser un refus for­mel ; lorsque ces ordres mettent en dan­ger la liber­té publique, ils doivent en punir les auteurs ; lorsque ces ordres attentent à la patrie, ils doivent tour­ner leurs armes contre leurs offi­ciers. Tout ser­ment contraire à ces devoirs sacrés, est un sacri­lège qui doit rendre odieux celui qui l’exige, et mépri­sable celui qui le prête. »
Marat, « L’Ami du Peuple », 8 juillet 1790.

« Par la divi­sion des spé­cia­listes, qui est une règle de l’é­lite, le gou­ver­ne­ment des meilleurs est pro­pre­ment aveugle. »
Alain, avril 1939.

« La liber­té réelle sup­pose une orga­ni­sa­tion constam­ment diri­gée contre le pou­voir. La liber­té meurt si elle n’agit point. »
Alain.

« Le droit qu’ont les citoyens de s’as­sem­bler où il leur plaît, et quand il leur plaît, pour s’oc­cu­per de la chose publique, est inhé­rent à tout peuple libre.
Sans ce droit sacré, l’é­tat est dis­sous, et le sou­ve­rain est anéan­ti ; car, dès que les citoyens ne peuvent plus se mon­trer en corps, il ne reste dans l’É­tat que des indi­vi­dus iso­lés ; la nation n’existe plus.
On voit avec quelle adresse les pères conscrits ont anéan­ti la sou­ve­rai­ne­té du peuple, tout en ayant l’air d’as­su­rer la liber­té indi­vi­duelle. En Angle­terre, toute assem­blée pai­sible est licite : la loi ne défend que les attrou­pe­ments sédi­tieux. Voi­là la liberté. »
Marat 16–17 août 1792.

« Le suf­frage périt par l’acclamation. »
Alain, février 1932

« Le prix de la liber­té est la vigi­lance éternelle. »
Tho­mas Jefferson.

« Répé­tez un men­songe assez fort et assez long­temps et les gens le croiront. »
Josef GOEBBELS (1897−1945)

« Il en va de la res­pon­sa­bi­li­té de chaque citoyen de ques­tion­ner l’Autorité. »
Ben­ja­min FRANKLIN (1706−1790)

« L’homme ne risque pas de s’endormir dans un monde tota­li­taire mais de se réveiller dans un uni­vers qui l’est deve­nu durant son sommeil. »
Arthur KOESTLER (1905−1983)

« L’im­por­tant est de construire chaque jour une petite bar­ri­cade, ou, si l’on veut, de tra­duire tous les jours quelque roi devant le tri­bu­nal popu­laire. Disons encore qu’en empê­chant chaque jour d’a­jou­ter une pierre à la Bas­tille, on s’é­pargne la peine de la démolir. »
Alain, Pro­pos, 6 jan­vier 1910.

« Ce qui importe, ce n’est pas l’o­ri­gine des pou­voirs, c’est le contrôle conti­nu et effi­cace que les gou­ver­nés exercent sur les gou­ver­nants. Où est donc la Démo­cra­tie, sinon dans ce troi­sième pou­voir que la Science Poli­tique n’a point défi­ni, et que j’ap­pelle le Contrô­leur ? Ce n’est autre chose que le pou­voir, conti­nuel­le­ment effi­cace, de dépo­ser les Rois et les Spé­cia­listes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’in­té­rêt du plus grand nombre. Le citoyen a le devoir de pen­ser libre­ment, car les droits des citoyens cré­dules sont comme abo­lis. Obéis­sez, mais n’obéissez pas sans contre­par­tie : sachez dou­ter, refu­sez de croire. N’acclamez point : les pou­voirs seront modé­rés si seule­ment vous vous pri­vez de battre des mains. »
Alain, Pro­pos sur le pouvoir.

« Les pou­voirs élus ne valent pas mieux que les autres ; on peut même sou­te­nir qu’ils valent moins. L’é­lec­teur ne sau­ra pas choi­sir le meilleur finan­cier, ni le meilleur poli­cier. Et qui pour­rait choisir ?
Dans le fait les chefs réels s’é­lèvent par un mélange de savoir, de ruse et de bonne chance, et aus­si par l’emportement de l’am­bi­tion. Les chefs sont des pro­duits de nature ; et l’on ne demande point s’il est juste qu’une pomme soit plus grosse qu’une autre. Un chef gros­sit et mûrit de même. Nous voyons par­tout des gros et des petits. Nous savons ce que peut faire un homme qui a beau­coup d’argent. Mais il serait absurde d’é­lire un homme riche, je veux dire de déci­der par des suf­frages que cet homme aura beau­coup d’argent. L’i­né­ga­li­té des hommes est de nature, comme celle des pommes. Et le pou­voir d’un géné­ral d’ar­tille­rie est de même source que celui d’un finan­cier. L’un et l’autre se sont éle­vés par un savoir-faire, par un art de per­sua­der, par un mariage, par des ami­tiés. Tous les deux peuvent beau­coup dans leur métier, et étendent sou­vent leur pou­voir hors de leur métier. Ce pou­voir n’est pas don­né par la masse, mais plu­tôt est subi et recon­nu par elle, sou­vent même accla­mé. Et il serait faible de dire qu’un tel pou­voir dépend du peuple et que le peuple peut le don­ner et le reti­rer. Dans le fait ces hommes gou­vernent. Et de tels hommes sont tou­jours grou­pés en fac­tions rivales, qui ont leurs agents subal­ternes et leurs fidèles sujets. C’est ain­si qu’un riche fabri­cant d’a­vions gou­verne une masse ouvrière par les salaires. Toute socié­té humaine est faite de tels pou­voirs entre­la­cés. Et cha­cun convient que les grands évé­ne­ments poli­tiques dépendent beau­coup des pou­voirs réels, et de leurs conseils secrets. Il y a une élite, et une pen­sée d’é­lite ; d’où dépendent trop sou­vent les lois, les impôts, la marche de la jus­tice et sur­tout la paix et la guerre, grave ques­tion en tous les temps, et aujourd’­hui suprême ques­tion, puisque toutes les familles y sont tra­gi­que­ment intéressées.
Or, ce qu’il y a de neuf dans la poli­tique, ce que l’on désigne du nom de démo­cra­tie, c’est l’or­ga­ni­sa­tion de la résis­tance contre ces redou­tables pou­voirs. Et, comme on ne peut assem­bler tout le peuple pour déci­der si les pou­voirs abusent ou non, cette résis­tance concer­tée se fait par repré­sen­tants élus. Ain­si, l’o­pi­nion com­mune trouve pas­sage ; et tant que les repré­sen­tants sont fidèles et incor­rup­tibles, cela suf­fit. Le propre des assem­blées déli­bé­rantes, c’est qu’elles ne peuvent se sub­sti­tuer aux pou­voirs, ni choi­sir les pou­voirs, mais qu’elles peuvent refu­ser obéis­sance au nom du peuple. Un vote de défiance, selon nos usages poli­tiques, res­semble à une menace de grève, menace que les pou­voirs ne négligent jamais.
D’a­près cette vue, même som­maire, on com­prend pour­quoi tous les pou­voirs réels sont oppo­sés à ce sys­tème ; pour­quoi ils disent et font dire que les repré­sen­tants du peuple sont igno­rants ou ven­dus. Mais la ruse prin­ci­pale des pou­voirs est de cor­rompre les repré­sen­tants par le pou­voir même. C’est très promp­te­ment fait, par ceci, qu’un ministre des Finances, ou de la Guerre, ou de la Marine, tombe dans de grosses fautes s’il ne se laisse conduire par les gens du métier, et se trouve alors l’ob­jet des plus humi­liantes attaques ; et qu’au contraire il est loué par tous les connais­seurs et sacré homme d’É­tat s’il prend le par­ti d’obéir.
C’est ain­si qu’un homme, excellent au contrôle, devient faible et esclave au poste de com­man­de­ment. On com­prend que les repré­sen­tants, sur­tout quand ils ont fait l’ex­pé­rience du pou­voir, montrent de l’in­dul­gence, et soient ain­si les com­plices des pou­voirs réels ; au lieu que ceux qui sont réduits à l’op­po­si­tion se trouvent sou­vent rois du contrôle, et fort gênants.
C’est pour­quoi le pro­blème fameux de la par­ti­ci­pa­tion au pou­voir est le vrai pro­blème, quoi­qu’on ne le traite pas encore à fond. La vraie ques­tion est de savoir si un dépu­té est élu pour faire un ministre, ou pour défaire les ministres par le pou­voir de refus. Ces rap­ports ne font encore que trans­pa­raître. On s’é­tonne que le Pré­sident suprême ait si peu de pou­voir. Mais n’est-il pas au fond le chef suprême du contrôle ? Ce serait alors un grand et beau pou­voir, devant lequel tous les pou­voirs trem­ble­raient. Ces choses s’é­clair­ci­ront, en dépit des noms anciens, qui obs­cur­cissent tout. »
Alain, « Pro­pos sur le pou­voir », novembre 1931, p 226.

« Que nous importent les com­bi­nai­sons qui balancent l’au­to­ri­té des tyrans ? C’est la tyran­nie qu’il faut extir­per. Ce n’est pas dans les que­relles de leurs maîtres que les peuples doivent cher­cher l’a­van­tage de res­pi­rer quelques ins­tants, c’est dans leurs propres forces qu’il faut pla­cer la garan­tie de leurs droits. Il n’y a qu’un tri­bun du peuple que je puisse avouer, c’est le peuple lui-même. »
Robes­pierre, dis­cours contre l’ins­ti­tu­tion d’un Tri­bu­nat (chambre de contrôle des pou­voirs), cité par Pierre Rosan­val­lon, « Les formes de la sou­ve­rai­ne­té néga­tive » (2006), min. 36′.

« Les chances de l’erreur sont bien plus nom­breuses encore, lorsque le peuple délègue l’exercice du pou­voir légis­la­tif à un petit nombre d’individus ; c’est-à-dire, lorsque c’est seule­ment par fic­tion que la loi est l’expression de la volon­té du plus grand nombre, ou ce qui est pré­su­mé l’être. […] Sous le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif, sur­tout, c’est-à-dire, quand ce n’est point le peuple qui fait les lois, mais un corps de repré­sen­tants, l’exercice de ce droit sacré [la libre com­mu­ni­ca­tion des pen­sées entre les citoyens] est la seule sau­ve­garde du peuple contre le fléau de l’oligarchie. Comme il est dans la nature des choses que les repré­sen­tants peuvent mettre leur volon­té par­ti­cu­lière à la place de la volon­té géné­rale, il est néces­saire que la voix de l’opinion publique reten­tisse sans cesse autour d’eux, pour balan­cer la puis­sance de l’intérêt per­son­nel et les pas­sions indi­vi­duelles ; pour leur rap­pe­ler, et le but de leur mis­sion et le prin­cipe de leur autorité.
Là, plus qu’ailleurs, la liber­té de la presse est le seul frein de l’ambition, le seul moyen de rame­ner le légis­la­teur à la règle unique de la légis­la­tion. Si vous l’enchaînez, les repré­sen­tants, déjà supé­rieurs à toute auto­ri­té, déli­vrés encore de la voix impor­tune de ces cen­seurs, éter­nel­le­ment cares­sés par l’intérêt et par l’adulation, deviennent les pro­prié­taires ou les usu­frui­tiers pai­sibles de la for­tune et des droits de la nation ; l’ombre même de la sou­ve­rai­ne­té dis­pa­raît, il ne reste que la plus cruelle, la plus indes­truc­tible de toutes les tyran­nies ; c’est alors qu’il est au moins dif­fi­cile de contes­ter la véri­té de l’anathème fou­droyant de Jean-Jacques Rous­seau contre le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif absolu. »
Robes­pierre, Le Défen­seur de la Consti­tu­tion, n° 5, 17 juin 1792.

« La source de tous nos maux, c’est l’indépendance abso­lue où les repré­sen­tants se sont mis eux-mêmes à l’égard de la nation sans l’avoir consul­tée. Ils ont recon­nu la sou­ve­rai­ne­té de la nation, et ils l’ont anéan­tie. Ils n’étaient de leur aveu même que les man­da­taires du peuple, et ils se sont faits sou­ve­rains, c’est-à-dire des­potes, car le des­po­tisme n’est autre chose que l’usurpation du pou­voir souverain.
Quels que soient les noms des fonc­tion­naires publics et les formes exté­rieures du gou­ver­ne­ment, dans tout État où le sou­ve­rain ne conserve aucun moyen de répri­mer l’abus que ses délé­gués font de sa puis­sance et d’arrêter leurs atten­tats contre la consti­tu­tion de l’État, la nation est esclave, puisqu’elle est aban­don­née abso­lu­ment à la mer­ci de ceux qui exercent l’autorité.
Et comme il est dans la nature des choses que les hommes pré­fèrent leur inté­rêt per­son­nel à l’intérêt public lorsqu’ils peuvent le faire impu­né­ment, il s’ensuit que le peuple est oppri­mé toutes les fois que ses man­da­taires sont abso­lu­ment indé­pen­dants de lui.
Si la nation n’a point encore recueilli les fruits de la révo­lu­tion, si des intri­gants ont rem­pla­cé d’autres intri­gants, si une tyran­nie légale semble avoir suc­cé­dé à l’ancien des­po­tisme, n’en cher­chez point ailleurs la cause que dans le pri­vi­lège que se sont arro­gés les man­da­taires du peuple de se jouer impu­né­ment des droits de ceux qu’ils ont cares­sés bas­se­ment pen­dant les élections. »
Robes­pierre, 29 juillet 1792.

« Sitôt que le ser­vice public cesse d’être la prin­ci­pale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux ser­vir de leur bourse que de leur per­sonne, l’É­tat est déjà près de sa ruine. Faut-il mar­cher au com­bat ? ils payent des troupes et res­tent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des dépu­tés et res­tent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des sol­dats pour asser­vir la patrie, et des repré­sen­tants pour la vendre.
C’est le tra­cas du com­merce et des arts, c’est l’a­vide inté­rêt du gain, c’est la mol­lesse et l’a­mour des com­mo­di­tés, qui changent les ser­vices per­son­nels en argent. On cède une par­tie de son pro­fit pour l’aug­men­ter à son aise. Don­nez de l’argent, et bien­tôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’es­clave, il est incon­nu dans la cité. Dans un pays vrai­ment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent ; loin de payer pour s’exemp­ter de leurs devoirs, ils paye­raient pour les rem­plir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées com­munes ; je crois les cor­vées moins contraires à la liber­té que les taxes.
Mieux l’État est consti­tué, plus les affaires publiques l’emportent sur les pri­vées, dans l’es­prit des citoyens. Il y a même beau­coup moins d’af­faires pri­vées, parce que la somme du bon­heur com­mun four­nis­sant une por­tion plus consi­dé­rable à celui de chaque indi­vi­du, il lui en reste moins à cher­cher dans les soins par­ti­cu­liers. Dans une cité bien conduite, cha­cun vole aux assem­blées ; sous un mau­vais gou­ver­ne­ment, nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre, parce que nul ne prend inté­rêt à ce qui s’y fait, qu’on pré­voit que la volon­té géné­rale n’y domi­ne­ra pas, et qu’en­fin les soins domes­tiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mau­vaises en amènent de pires. Sitôt que quel­qu’un dit des affaires de l’É­tat : Que m’im­porte ? on doit comp­ter que l’É­tat est perdu.
L’at­tié­dis­se­ment de l’a­mour de la patrie, l’ac­ti­vi­té de l’in­té­rêt pri­vé, l’im­men­si­té des États, les conquêtes, l’a­bus du gou­ver­ne­ment, ont fait ima­gi­ner la voie des dépu­tés ou repré­sen­tants du peuple dans les assem­blées de la nation. C’est ce qu’en cer­tain pays on ose appe­ler le tiers état. Ain­si l’in­té­rêt par­ti­cu­lier de deux ordres est mis au pre­mier et second rang ; l’in­té­rêt public n’est qu’au troisième.
La sou­ve­rai­ne­té ne peut être repré­sen­tée, par la même rai­son qu’elle peut être alié­née ; elle consiste essen­tiel­le­ment dans la volon­té géné­rale, et la volon­té ne se repré­sente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les dépu­tés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses repré­sen­tants, ils ne sont que ses com­mis­saires ; ils ne peuvent rien conclure défi­ni­ti­ve­ment. Toute loi que le peuple en per­sonne n’a pas rati­fiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’é­lec­tion des membres du par­le­ment : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liber­té, l’u­sage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Jean-Jacques Rous­seau, Du contrat social (1762), Cha­pitre 3.15 : Des dépu­tés ou repré­sen­tants (extrait).

3. Projets ouvertement antidémocratiques des pères fondateurs du gouvernement représentatif

« Les citoyens qui se nomment des repré­sen­tants renoncent et doivent renon­cer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volon­té par­ti­cu­lière à impo­ser. S’ils dic­taient des volon­tés, la France ne serait plus cet État repré­sen­ta­tif ; ce serait un État démo­cra­tique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démo­cra­tie (et la France ne sau­rait l’être), le peuple ne peut par­ler, ne peut agir que par ses représentants. »
Abbé SIEYES, Dis­cours du 7 sep­tembre 1789.

« Si la foule gou­ver­née peut se croire l’é­gale du petit nombre qui gou­verne, alors il n’y a plus de gou­ver­ne­ment. Le pou­voir doit être hors de por­tée de la com­pré­hen­sion de la foule des gou­ver­nés. L’au­to­ri­té doit être constam­ment gar­dée au-des­­sus du juge­ment cri­tique à tra­vers les ins­tru­ments psy­cho­lo­giques de la reli­gion, du patrio­tisme, de la tra­di­tion et du pré­ju­gé… Il ne faut pas culti­ver la rai­son du peuple mais ses sen­ti­ments, il faut donc les diri­ger et for­mer son cœur non son esprit. »
Joseph de Maistre (1753 – 1821) « Étude sur la sou­ve­rai­ne­té » (Œuvres com­plètes, Lyon, 1891–1892), cité Fabrice Arfi dans « Le sens des affaires » page 71.

« Il faut qu’une consti­tu­tion soit courte et obs­cure. Elle doit être faite de manière à ne pas gêner l’ac­tion du gouvernement. »
Napo­léon Bonaparte.

« C’est à la lueur des flammes de leurs châ­teaux incen­diés qu’ils ont la gran­deur d’âme de renon­cer au pri­vi­lège de tenir dans les fers les hommes qui ont ren­con­tré leur liber­té les armes à la main. […] Ces sacri­fices sont pour la plu­part illusoires. »
Jean-Paul Marat, « L’Ami du Peuple », 21 sep­tembre 1789.

« Le concours immé­diat est celui qui carac­té­rise la véri­table démo­cra­tie. Le concours médiat désigne le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif. La dif­fé­rence entre ces deux sys­tèmes poli­tiques est énorme. »
Sieyès, Dire sur la ques­tion du véto royal, 7 sep­tembre 1789, p 14.

« Il est déjà bien suf­fi­sant que les gens sachent qu’il y a eu une élec­tion. Les gens qui votent ne décident rien. Ce sont ceux qui comptent les votes qui décident de tout. »
Joseph Sta­line (1879−1953).

« Quelque heu­reux que puissent être les chan­ge­ments sur­ve­nus dans l’État, ils sont tous pour le riche : le ciel fut tou­jours d’airain pour le pauvre, et le sera tou­jours… Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est rem­pla­cée par l’aristocratie des riches ? »
Jean-Paul Marat (1790), cité par Jean Mas­sin, p 28.

« Un peuple sans reli­gion sera bien­tôt un peuple de brigands. »
Voltaire.

« La reli­gion est l’art d’en­ivrer les hommes pour détour­ner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gou­vernent. À l’aide des puis­sances invi­sibles dont on les menace, on les force à souf­frir en silence les misères qu’ils doivent aux puis­sances visibles. »
D’Holbach, « Le sys­tème de la nature », cité par Hen­ri Guille­min (dans son livre Éclaircissements).

« C’est la phi­lo­so­phie d’un gueux qui vou­drait que les riches fussent dépouillés par les pauvres. »
Vol­taire, à pro­pos du « Dis­cours sur l’origine des inéga­li­tés par­mi les hommes » de Jean-Jacques Rous­seau, et cité par Hen­ri Guille­min expli­quant Rous­seau (1÷2, min. 24:25).

« Il est néces­saire qu’il y ait des gueux igno­rants pour nour­rir les gens de bien. »
Vol­taire, cité par Hen­ri Guille­min (min. 36:30).

« La croyance des peines et des récom­penses après la mort est un frein dont le peuple a besoin »
Vol­taire, cité par Hen­ri Guille­min (dans son livre Éclaircissements).

« Il est fort bon de faire accroire aux hommes qu’ils ont une âme immor­telle et qu’il y a un Dieu ven­geur qui puni­ra mes pay­sans s’ils me volent mon blé et mon vin ».
Vol­taire, cité par Hen­ri Guille­min (dans son livre Éclaircissements).

« Je crois que nous ne nous enten­dons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être ins­truit. J’entends par peuple la popu­lace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capa­ci­té de s’instruire ; ils mour­raient de faim avant de deve­nir phi­lo­sophes. Il me paraît essen­tiel qu’il y ait des gueux igno­rants. Si vous fai­siez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des char­rues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut ins­truire, c’est le bon bour­geois, c’est l’habitant des villes ; […] Quand la popu­lace se mêle de rai­son­ner, tout est perdu. »
VOLTAIRE, Lettre à M. Damil­la­ville (1er avril 1766), dans Œuvres de Vol­taire, éd. Lefèvre, 1828, t. 69, p. 131

« Théo­ri­cien de la puis­sance éta­tique, Car­ré de Mal­berg a mon­tré d’une façon défi­ni­tive com­ment le phé­no­mène du Pou­voir — qu’au­jourd’­hui la science poli­tique s’ef­force de cer­ner dans la diver­si­té de ses mani­fes­ta­tions brutes — trouve dans l’É­tat son expres­sion par­faite. L’É­tat n’est pas seule­ment le lieu de la domi­na­tion ; il est aus­si l’ap­pa­reil qui per­met de la contrô­ler car, par la consti­tu­tion, il impose un sta­tut aux gou­ver­nants. Ce sta­tut défi­nit en même temps la fina­li­té et les moda­li­tés de leur action, d’où la thèse sou­te­nue par Car­ré de Mal­berg quant à l’au­to-limi­ta­tion de l’É­tat. Encore faut-il cepen­dant que la consti­tu­tion soit l’œuvre du peuple et que les gou­ver­nants ne soient pas libres d’en don­ner une inter­pré­ta­tion favo­rable à leur volon­té de puis­sance. C’est pré­ci­sé­ment la mécon­nais­sance de ces condi­tions, volon­tai­re­ment entre­te­nue depuis 1791 par le per­son­nel poli­tique fran­çais, qui a conduit au régime de la IIIème Répu­blique où LE PARLEMENT A SUBSTITUÉ SA PROPRE SOUVERAINETÉ À CELLE DE LA NATION.
[Le livre] « La loi, expres­sion de la volon­té géné­rale » apporte la démons­tra­tion de cette ESCROQUERIE INTELLECTUELLE. Il en révèle l’o­ri­gine (une défi­ni­tion fal­si­fiée de la volon­té géné­rale), il en décrit l’ins­tru­ment (une concep­tion par­tiale de la repré­sen­ta­tion) ; il en expose les consé­quences, (une théo­rie de la léga­li­té qui a pour effet de subor­don­ner toutes les auto­ri­tés éta­tiques à la volon­té arbi­traire du Par­le­ment). La démons­tra­tion met en cause la qua­­si-tota­­li­­té de l’or­don­nan­ce­ment consti­tu­tion­nel de notre pays et, de ce fait, l’œuvre que l’on va lire n’est pas sim­ple­ment consa­crée à un pro­blème spé­ci­fique et limi­té ; elle est un véri­table Trai­té de droit public fran­çais. Un Trai­té qui, par la richesse de son infor­ma­tion, la rigueur de sa construc­tion et la per­fec­tion de son style, consti­tue une source irrem­pla­çable de connais­sance en même temps qu’une joie pour l’esprit. »
Georges Bur­deau, Pré­face du grand livre « La loi, expres­sion de la volon­té géné­rale », de Ber­trand Car­ré de Mal­berg (1931).

« Pour­tant, aujourd’hui comme hier, les libé­raux vic­to­rieux gar­daient une secrète méfiance envers le spectre de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire qui s’agite sous la sur­face lisse du for­ma­lisme démo­cra­tique. « J’ai pour les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques un goût de tête, confiait Toc­que­ville, mais je suis aris­to­cra­tique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime à fond la liber­té, le res­pect des droits, mais non la démo­cra­tie. » [New York Dai­ly Tri­bune, 25 juin 1853]. La peur des masses et la pas­sion de l’ordre, tel est bien le fond de l’idéologie libé­rale, pour qui le terme de démo­cra­tie n’est en somme que le faux-nez du des­po­tisme mar­chand et de sa concur­rence non faussée. »
Daniel Ben­saïd dans « Le scan­dale per­ma­nent » in « Démo­cra­tie, dans quel état ? » (ouvrage col­lec­tif), La Fabrique, Paris, 2009.

« Nos contem­po­rains sont inces­sam­ment tra­vaillés par deux pas­sions enne­mies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’en­vie de res­ter libres. Ne pou­vant détruire ni l’un ni l’autre de ces ins­tincts contraires, ils s’ef­forcent de les satis­faire à la fois tous les deux. Ils ima­ginent un pou­voir unique, tuté­laire, tout-puis­­sant, mais élu par les citoyens. Ils com­binent la cen­tra­li­sa­tion et la sou­ve­rai­ne­té du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en son­geant qu’ils ont eux-mêmes choi­si leurs tuteurs. Chaque indi­vi­du souffre qu’on l’at­tache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne. Dans ce sys­tème, les citoyens sortent un moment de la dépen­dance pour indi­quer leur maître, et y rentrent. »
Alexis de Toc­que­ville, De la Démo­cra­tie en Amé­rique II, Qua­trième par­tie, cha­pitre VI.

« Le rôle du public ne consiste pas vrai­ment à expri­mer ses opi­nions, mais à s’a­li­gner ou non der­rière une opi­nion. Cela posé, il faut ces­ser de dire qu’un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique peut être l’ex­pres­sion directe de la volon­té du peuple. Le peuple doit être mis à sa place, afin que les hommes res­pon­sables puissent vivre sans crainte d’être pié­tines ou encor­nés par le trou­peau de bêtes sauvages. »
Wal­ter Lipp­mann, « L’o­pi­nion publique » (1922) et « Le public fan­tôme » (1925), 2 pas­sages cités par Her­vé Kempf, dans « L’o­li­gar­chie ça suf­fit, vive la démo­cra­tie (2011), p 87.

« L’éducation de masse fut conçue pour trans­for­mer les fer­miers indé­pen­dants en ins­tru­ments de pro­duc­tion dociles et pas­sifs. C’était son pre­mier objec­tif. Et ne pen­sez pas que les gens n’étaient pas au cou­rant. Ils le savaient et l’ont com­bat­tu. Il y eut beau­coup de résis­tance à l’éducation de masse pour cette rai­son. C’était aus­si com­pris par les élites. Emer­son a dit une fois quelque chose sur la façon dont on les éduque pour les empê­cher de nous sau­ter à la gorge. Si vous ne les édu­quez pas, ce qu’on appelle l’» édu­ca­tion », ils vont prendre le contrôle — « ils » étant ce qu’Alexander Hamil­ton appe­lait la « grande Bête », c’est-à-dire le peuple. La pous­sée anti-démo­­cra­­tique de l’opinion dans ce qui est appe­lé les socié­tés démo­cra­tiques est tout bon­ne­ment féroce. »
Noam Chomsky.

4. Le MENSONGE comme arme centrale des politiciens de métier : « les pires gouverneront »

« Il faut men­tir comme un diable, non pas timi­de­ment, non pas pour un temps, mais har­di­ment et tou­jours. Men­tez, mes amis, men­tez, je vous le ren­drai un jour. »
Vol­taire (la réfé­rence morale des élus et de leurs don­neurs d’ordres), Lettre à Thi­riot, 21 octobre 1736.

« Pour pou­voir deve­nir le maître, le poli­ti­cien se fait pas­ser pour le servant. »
Charles de Gaulle (1890−1970), Géné­ral et Pré­sident Français.

« Le poli­tique s’efforce à domi­ner l’opinion… Aus­si met-il tout son art à la séduire, dis­si­mu­lant sui­vant l’heure, n’affirmant qu’opportunément… Enfin, par mille intrigues et ser­ments, voi­ci qu’il l’a conquise : elle lui donne le pou­voir. À pré­sent, va-t-il agir sans feindre ? Mais non ! Il lui faut plaire encore, convaincre le prince ou le par­le­ment, flat­ter les pas­sions, tenir en haleine les intérêts. »
Charles de Gaulle

« Bona­parte a le goût des mal­hon­nêtes gens, il aime à s’entourer de canailles, et il le dit ─ c’est pour ça, d’ailleurs, qu’il va ché­rir Tal­ley­rand ─, il y a une phrase de lui extrê­me­ment claire là-des­­sus : « il y a long­temps que j’ai consta­té que les gens hon­nêtes ne sont bons à rien ». »
Hen­ri Guille­min, confé­rence n°11/15 sur Napo­léon, min. 21.

« Il y a ce qu’on dit et il y a ce qu’on fait. Il y a un voca­bu­laire à attra­per, et il est facile avec quelques mots ─ liber­té et indé­pen­dance natio­nale ─ de se faire écou­ter des imbéciles. »
Bona­parte, automne 1795, cité par Hen­ri Guille­min (confé­rence n°3/15 sur Napo­léon, « Un mili­taire abu­sif », min. 19:15).

« Les hommes sont comme les lapins : ils s’attrapent par les oreilles… »
Mot attri­bué à Mira­beau (qui en connais­sait un rayon).

« Par le temps qui court, cha­cun a la pré­ten­tion d’être démo­crate sans même en exemp­ter ceux qui, par inté­rêt ou par pré­ju­gé, sont les enne­mis les plus impla­cables de toute démo­cra­tie. Le ban­quier qui s’est enri­chi dans les sales tri­po­tages de la bourse, et l’orateur sub­ven­tion­né qui monte à la tri­bune pré­ten­du­ment natio­nale pour y défendre les plus révol­tants mono­poles se disent démo­crates ; le jour­nal qui chaque jour se fait l’écho des décla­ma­tions aris­to­cra­tiques et qui se tourne avec le plus de fureur contre la liber­té et l’égalité se dit démocrate. »
Albert Lapon­ne­raye, Lettre aux Pro­lé­taires (1833), cité par Pierre Rosan­val­lon dans son article de 1993 sur les ori­gines du mot démocratie.

« La mani­pu­la­tion consciente et intel­li­gente des opi­nions et des habi­tudes orga­ni­sées des masses joue un rôle impor­tant dans les socié­tés démo­cra­tiques. Ceux qui mani­pulent ce méca­nisme social imper­cep­tible fun gou­ver­ne­ment invi­sible qui dirige véri­ta­ble­ment le pays. »
Edward Ber­nays, « Pro­pa­gan­da » (1928), p 31.

« C’est prin­ci­pa­le­ment, sinon exclu­si­ve­ment, par le don ora­toire que les chefs ont réus­si, à l’o­ri­gine du mou­ve­ment ouvrier, à gagner leur supré­ma­tie sur les masses. Il n’est pas de foule qui soit capable de se sous­traire au pou­voir esthé­tique et émo­tif de la parole. La beau­té du dis­cours sug­ges­tionne la masse, et la sug­ges­tion la livre sans résis­tance à l’influence de l’orateur. Or, ce qui carac­té­rise essen­tiel­le­ment la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment la faci­li­té avec laquelle elle suc­combe à la magie du verbe. Dans le régime démo­cra­tique, les chefs nés sont ora­teurs et jour­na­listes. […] Dans les États démo­cra­tiques règne la convic­tion que seul le don de la parole rend apte à diri­ger les affaires publiques. On peut en dire autant, et d’une façon encore plus abso­lue, des grands par­tis démocratiques. »
Robert Michels, « Les par­tis poli­tiques. Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties » (1911), p 49.

« Il est plus facile de domi­ner la masse qu’un petit audi­toire. L’adhé­sion de celle-là est en effet tumul­tueuse, som­maire, incon­di­tion­née. Une fois sug­ges­tion­née, elle n’ad­met pas volon­tiers les contra­dic­tions, sur­tout de la part d’in­di­vi­dus iso­lés. Une grande mul­ti­tude réunie dans un petit espace est incon­tes­ta­ble­ment plus acces­sible à la panique aveugle ou à l’en­thou­siasme irré­flé­chi qu’une petite réunion dont les membres peuvent tran­quille­ment dis­cu­ter entre eux.
[…]
Actes et paroles sont moins pesés par la foule que par les indi­vi­dus ou les petits groupes dont elle se com­pose. C’est là un fait incon­tes­table. Il est une des mani­fes­ta­tions de la patho­lo­gie de la foule. La mul­ti­tude anni­hile l’in­di­vi­du, et, avec lui, sa per­son­na­li­té et son sen­ti­ment de responsabilité. »
Robert Michels, « Les par­tis poli­tiques – Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties » (1911).

« [Jacques Ellul] qui déjà dans la pre­mière moi­tié du siècle der­nier ensei­gnait que le fon­de­ment de la légi­ti­ma­tion juri­dique du pou­voir poli­tique (la volon­té popu­laire expri­mée par le vote) est une chi­mère objec­ti­ve­ment irréa­li­sable, un mythe ridi­cule mais bien utile pour gou­ver­ner, et bien connu comme tel dans les milieux poli­tiques et socio­lo­giques. La réa­li­té des sys­tèmes démo­cra­tiques n’est pas dans la volon­té d’une base gui­dant les déci­sions du som­met, mais dans la volon­té du som­met de pro­duire du consen­sus, c’est-à-dire l’acquiescement de la base à ses déci­sions, et ceci notam­ment grâce à la mani­pu­la­tion de l’information (cen­sures, distorsions). »
Jacques ELLUL (cité par Mar­co del­la Luna et Pao­lo Cio­ni dans « Neuro-Esclaves »).

« Par le moyen de méthodes tou­jours plus effi­caces de mani­pu­la­tion men­tale, les démo­cra­ties chan­ge­ront de nature. Les vieilles formes pit­to­resques — élec­tions, par­le­ments, hautes cours de jus­tice — demeu­re­ront, mais la sub­stance sous-jacente sera une nou­velle forme de tota­li­ta­risme « non violent ». Toutes les appel­la­tions tra­di­tion­nelles, tous les slo­gans consa­crés, res­te­ront exac­te­ment ce qu’ils étaient aux bons vieux temps. La démo­cra­tie et la liber­té seront les thèmes de toutes les émis­sions (…) et de tous les édi­to­riaux, mais (…) l’o­li­gar­chie au pou­voir et son élite hau­te­ment qua­li­fiée de sol­dats, de poli­ciers, de fabri­cants de pen­sée, de mani­pu­la­teurs men­taux, mène­ra tout et tout le monde comme bon lui semblera. »
Aldous Hux­ley, « Retour au meilleur des monde » (1958).

« Bien sûr, le peuple ne veut pas la guerre. C’est natu­rel et on le com­prend. Mais après tout, ce sont les diri­geants du pays qui décident des poli­tiques. Qu’il s’a­gisse d’une démo­cra­tie, d’une dic­ta­ture fas­ciste, d’un par­le­ment ou d’une dic­ta­ture com­mu­niste, il sera tou­jours facile d’a­me­ner le peuple à suivre. Qu’il ait ou non droit de parole, le peuple peut tou­jours être ame­né à pen­ser comme ses diri­geants. C’est facile. Il suf­fit de lui dire qu’il est atta­qué, de dénon­cer le manque de patrio­tisme des paci­fistes et d’as­su­rer qu’ils mettent le pays en dan­ger. Les tech­niques res­tent les mêmes, quel que soit le pays. »
Her­man Goe­ring (durant son pro­cès à Nuremberg).

« Dou­tez de tout ce qu’une per­sonne de pou­voir peut vous dire. En public, les ins­ti­tu­tions se pré­sentent sys­té­ma­ti­que­ment sous leur meilleur jour. Comp­tables de leurs actes et de leur répu­ta­tion, les per­sonnes qui les gèrent ont tou­jours ten­dance à men­tir un peu, à arron­dir les angles, à cacher les pro­blèmes, voire à nier leur exis­tence. Ce qu’elles disent peut être vrai, mais l’or­ga­ni­sa­tion sociale leur donne toutes les rai­sons de men­tir. Un par­ti­ci­pant de la socié­té cor­rec­te­ment socia­li­sé peut les croire ; un socio­logue cor­rec­te­ment socia­li­sé doit en revanche soup­çon­ner le pire, et le traquer. »
Howard S. Becker, Les ficelles du métier, 1998.

« Les gou­ver­ne­ments pro­tègent et récom­pensent les hommes à pro­por­tion de la part qu’ils prennent à l’or­ga­ni­sa­tion du mensonge. »
Léon Tolstoï.

« Désor­mais, nous dit-on, l’individu est roi et le roi est sujet. Tout devrait donc être pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est, du moins, ce que cherchent à nous faire croire tous ces pro­fes­sion­nels de la poli­tique qui occupent le devant de la scène à nos dépens. Car, hélas, le pré­sent est tou­jours à l’image du pas­sé : le pri­vi­lège du pou­voir n’est pas de répondre aux ques­tions ─ de voter ─ mais de les poser ─ d’organiser les élections. »
Upins­ky, « Com­ment vous aurez tous la tête cou­pée (ou la parole). Le cal­cul et la mort sont les deux pôles de la poli­tique » (1991), p 25.

« Pour dire un men­songe, on peut aller vite. Pour dire la véri­té, il faut réflé­chir. Men­songe et véri­té ne sont pas les deux faces d’une même pièce : il est plus facile de dire un men­songe qu’une véri­té ; le men­songe s’accommode mieux de la vitesse, de la non réflexion, du n’importequoitisme. La véri­té, c’est un pro­ces­sus long, qui demande du temps. »
Vik­tor Dedaj.

« Les hommes ont deux res­sorts : la crainte et l’intérêt. Il faut leur faire peur et leur mon­trer un avantage. »
Bona­parte, cité par Hen­ri Guille­min, confé­rence n°11/15 sur Napoléon.

« Il faut par­ler paix et agir guerre. »
Bona­parte, cité par Hen­ri Guillemin.

« Il faut tou­jours mettre autour des actions une confi­ture de paroles. »
Napo­léon Bonaparte.

« Bien ana­ly­sée, la liber­té poli­tique est une fable conve­nue, ima­gi­née par les gou­ver­nants pour endor­mir les gouvernés. »
Napo­léon Bonaparte.

5. Pertinence de l’opinion (et nécessaire participation) des simples citoyens

Liber­té d’expression et res­pect mutuel de rigueur, prô­nés par­tout dans l’Inde du 3e siècle avant JC : l’édit d’Erragudi :
« La crois­sance des élé­ments du Dhar­ma [com­por­te­ment cor­rect] est pos­sible de bien des façons. C’est la réserve à l’égard de la parole qui en est la racine, afin de ne pas encen­ser sa propre secte et de ne pas déni­grer les autres sectes dans des cir­cons­tances inop­por­tunes ; et même dans des cir­cons­tances appro­priées, cette parole doit gar­der sa modé­ra­tion. Au contraire, les autres sectes devraient être dûment hono­rées de toutes façons et en toutes occasions […]
Si quelqu’un agit dif­fé­rem­ment, non seule­ment il fait injure aux siens, mais il porte aus­si atteinte aux autres. En véri­té, si quelqu’un exalte sa secte et dénigre les autres dans l’intention de glo­ri­fier la sienne, uni­que­ment pour l’attachement qu’il lui porte, il ne fait que bles­ser gra­ve­ment les siens en agis­sant de la sorte. »
Édit d’Erragudi, cité par Amar­tya Sen, « La démo­cra­tie des autres », page 29.

Machia­vel. Dis­cours sur la Pre­mière Décade de Tite-Live (1531) Livre 1,
Cha­pitre 58 : La foule est plus sage et plus constante qu’un prince
 :
« Tite-Live et tous les autres his­to­riens affirment qu’il n’est rien de plus chan­geant et de plus incons­tant que la foule. Il arrive sou­vent, en effet, lors­qu’on raconte les actions des hommes, que l’on voie la foule condam­ner quel­qu’un à mort, et puis le pleu­rer et le regret­ter amèrement. […]
Vou­lant défendre une cause contre laquelle, comme je l’ai dit, tous les his­to­riens se sont décla­rés, je crains de m’en­ga­ger dans un domaine si ardu et dif­fi­cile qu’il me fau­dra l’a­ban­don­ner hon­teu­se­ment ou le par­cou­rir dif­fi­ci­le­ment. Mais, quoi qu’il en soit, je ne pense ni ne pen­se­rai jamais que ce soit un tort que de défendre une opi­nion par le rai­son­ne­ment, sans vou­loir recou­rir ni à la force ni à l’autorité.
Je dis donc que ce défaut dont les écri­vains accusent la foule, on peut en accu­ser tous les hommes per­son­nel­le­ment, et notam­ment les princes. Car tout indi­vi­du qui n’est pas sou­mis aux lois peut com­mettre les mêmes erreurs qu’une foule sans contraintes. On peut aisé­ment consta­ter ce fait, parce qu’il y a et qu’il y a eu beau­coup de princes, et qu’il y en a eu peu qui furent bons et sages : je parle des princes qui ont pu rompre le frein qui pou­vait les rete­nir. Par­mi ceux-ci on ne peut comp­ter les rois d’É­gypte, à l’é­poque très ancienne où ce pays était gou­ver­né par des lois ; ni les rois de France de notre temps, dont le pou­voir est plus réglé par les lois que dans tout autre royaume de notre temps. Les rois qui vivent sous de tels édits ne sont pas à comp­ter au nombre des indi­vi­dus dont il faut consi­dé­rer la nature pour voir si elle est sem­blable à celle de la foule. Car on doit les com­pa­rer avec une foule réglée par les lois, comme ils le sont eux-mêmes. On trou­ve­ra alors en cette foule la même ver­tu que nous consta­tons chez les princes ; et l’on ne ver­ra pas qu’elle domine avec orgueil, ni qu’elle serve avec bassesse. […]
Aus­si ne faut-il pas accu­ser davan­tage la nature de la foule que celle des princes, car ils se trompent tous, quand ils peuvent sans crainte se trom­per. Outre ceux que j’ai don­nés, il y a de très nom­breux exemples par­mi les empe­reurs romains et par­mi d’autres tyrans et d’autres princes : on trouve chez eux plus d’in­cons­tance et de varia­tions que l’on n’en a jamais trou­vées chez aucune foule.
Je conclus donc contre l’o­pi­nion géné­rale, qui pré­tend que les peuples, quand ils ont le pou­voir, sont chan­geants, incons­tants et ingrats. Et j’af­firme que ces défauts ne sont pas dif­fé­rents chez les peuples et chez les princes. Qui accuse les princes et les peuples conjoin­te­ment peut dire la véri­té ; mais, s’il en excepte les princes, il se trompe. Car un peuple qui gou­verne et est bien régle­men­té est aus­si constant, sage et recon­nais­sant, et même davan­tage, qu’un prince esti­mé pour sa sagesse. Et, d’autre part, un prince affran­chi des lois est plus ingrat, chan­geant et dépour­vu de sagesse qu’un peuple.
La dif­fé­rence de leurs conduites ne naît pas de la diver­si­té de leur nature, parce qu’elle est iden­tique chez tous — et, s’il y a une supé­rio­ri­té, c’est celle du peuple ; mais du plus ou moins de res­pect qu’ils ont pour les lois, sous les­quelles ils vivent l’un et l’autre. […]
Quant à la sagesse et à la constance, je dis qu’un peuple est plus sage, plus constant et plus avi­sé qu’un prince. Ce n’est pas sans rai­son que l’on com­pare la parole d’un peuple à celle de Dieu. Car on voit que l’o­pi­nion géné­rale réus­sit mer­veilleu­se­ment dans ses pro­nos­tics ; de sorte qu’elle semble pré­voir par une ver­tu occulte le bien et le mal qui l’at­tendent. Quant à son juge­ment, il arrive rare­ment, lors­qu’un peuple entend deux ora­teurs oppo­sés et de force égale, qu’il ne choi­sisse pas le meilleur avis et qu’il ne soit pas capable de dis­cer­ner la véri­té qu’on lui dit. Si, dans les entre­prises ris­quées ou qui lui semblent pro­fi­tables, il se trompe, un prince se trompe aus­si très sou­vent dans ses pas­sions, qui sont beau­coup plus nom­breuses que celles du peuple. On voit aus­si que dans le choix des magis­trats il fait un bien meilleur choix que les princes, et on ne per­sua­de­ra jamais un peuple qu’il est bon d’é­le­ver à de hautes digni­tés un homme de mau­vaise répu­ta­tion et de moeurs cor­rom­pues : chose dont on per­suade aisé­ment un prince, et de mille façons. On voit un peuple avoir une chose en hor­reur et conser­ver plu­sieurs siècles cette opi­nion ; ce que l’on ne voit pas chez un prince. […]
On voit en outre que les cités où le peuple gou­verne font en très peu de temps des pro­grès inouïs : beau­coup plus grands que les cités qui ont tou­jours vécu sous un prince. C’est ce que fit Rome après l’ex­pul­sion des rois et Athènes après qu’elle se fut déli­vrée de Pisis­trate. Ceci ne peut pro­ve­nir que du fait que le gou­ver­ne­ment des peuples est meilleur que celui des princes.
Je ne veux pas que l’on objecte à mon opi­nion tout ce que notre his­to­rien a dit dans le texte cité ci-des­­sus et dans d’autres. Car si l’on exa­mine tous les désordres des peuples, tous les désordres des princes, toutes les gloires des peuples et toutes celles des princes, on voit que le peuple est lar­ge­ment supé­rieur en ver­tu et en gloire. Si les princes sont supé­rieurs aux peuples dans l’é­la­bo­ra­tion des lois, dans la créa­tion des régimes poli­tiques, dans l’é­ta­blis­se­ment de sta­tuts et de nou­velles ins­ti­tu­tions, les peuples sont tel­le­ment supé­rieurs dans le main­tien des choses éta­blies qu’ils ajoutent assu­ré­ment à la gloire de ceux qui les établissent.
En somme et pour conclure, je dirai que les régimes prin­ciers et répu­bli­cains qui ont duré long­temps ont eu besoin les uns et les autres d’être régis par des lois. Car un prince qui peut faire ce qu’il veut est fou ; un peuple qui peut faire ce qu’il veut n’est pas sage.
Si l’on parle donc d’un prince contraint par les lois et d’un peuple lié par elles, on trouve plus de ver­tu dans le peuple que chez le prince. Si l’on parle d’un prince et d’un peuple sans lois, on trouve moins d’er­reurs dans le peuple que chez le prince : *étant moindres, elles trou­ve­ront de plus grands remèdes. En effet, un homme de bien peut par­ler à un peuple agi­té et vivant dans la licence et il peut aisé­ment le rame­ner sur le bon che­min. Il n’est per­sonne qui puisse par­ler à un mau­vais prince et il n’y a pas d’autre remède que l’é­pée. D’où l’on peut conjec­tu­rer la gra­vi­té de la mala­die dont ils souffrent l’un et l’autre. Si les paroles suf­fisent pour gué­rir la mala­die du peuple et s’il faut une épée pour celle du prince, cha­cun peut pen­ser que, là où il faut plus de soin, il y a de plus grandes fautes. Quand un peuple est sans lois, on ne craint pas ses folies et l’on n’a pas peur des maux qu’il peut pré­sen­te­ment com­mettre, mais de ceux qui peuvent appa­raître, car un tyran peut naître au milieu d’une telle confu­sion. Avec les mau­vais princes, c’est le contraire qui arrive : on craint les maux pré­sents et on espère dans le futur, car on s*e per­suade que son mau­vais com­por­te­ment peut faire naître la liber­té. Vous voyez donc la dif­fé­rence qu’il y a entre l’un et l’autre : elle est entre les choses pré­sentes et celles à venir. Les cruau­tés de la foule visent ceux dont elle craint qu’ils ne s’emparent du bien public ; celles d’un prince visent ceux dont il craint qu’ils ne s’emparent de ses biens.
L’o­pi­nion défa­vo­rable au peuple vient de ce que tout le monde en dit du mal sans crainte et libre­ment, même lors­qu’il gou­verne ; on cri­tique tou­jours les princes avec mille craintes et soupçons. »
Machia­vel, « Dis­cours sur la Pre­mière Décade de Tite-Live » (1531), Livre 1, Cha­pitre LVIII : « La foule est plus sage et plus constante qu’un prince ». Édi­tion Robert Laf­font, col­lec­tion Bou­quins, tra­duc­tion Chris­tian Bec (1996), pages 284 à 288.

« La manière la plus prompte de faire ouvrir les yeux à un peuple est de mettre indi­vi­duel­le­ment cha­cun à même de juger par lui-même et en détail de l’objet qu’il n’avait jusque-là appré­cié qu’en gros. »
Machia­vel, « Dis­cor­si » I, 47.

« La liber­té de tout dire n’a d’ennemis que ceux qui veulent se réser­ver la liber­té de tout faire. Quand il est per­mis de tout dire, la véri­té parle d’elle-même et son triomphe est assuré. »
Jean-Paul Marat « Les Chaînes de l’esclavage »

« Ce qui est extra­or­di­naire quand on s’in­té­resse aux Confé­rences de Citoyens [tirées au sort et char­gées de don­ner un avis sur l’en­jeu poli­tique et social d’un sujet scien­ti­fique], c’est de voir à quel point les indi­vi­dus peuvent être modi­fiés au cours de la pro­cé­dure. Vous pre­nez une bou­lan­gère, un ins­ti­tu­teur, bon des gens ont leur métier et qui a prio­ri sont inno­cents, naïfs par rap­port au pro­blème. Ce n’est pas tel­le­ment qu’ils deviennent com­pé­tents, ça c’est évident. C’est sur­tout qu’ils deviennent une autre qua­li­té d’hu­main. C’est-à-dire qu’ils déve­loppent des idées et des points de vue, qu’ils vont défendre leurs avis, qui ne sont pas du tout là pour défendre leur famille, même pas leurs enfants, mais la des­cen­dance de tout le monde : les gens du Sud … on voit une espèce d’al­truisme qui trans­pa­raît, qu’on ne voit pas d’habitude.
Et moi, ce que j’ai consta­té en regar­dant ça, c’est à quel point il y a un gâchis de l’hu­ma­ni­té. C’est-à-dire qu’on main­tient les gens dans un état d’abêtissement, de sui­visme, de condi­tion­ne­ment. Et, je dois dire j’y croyais pas avant de voir ça. Je pen­sais que c’é­tait triste mais que l’hu­ma­ni­té elle n’é­tait pas vrai­ment belle à voir. Mais elle n’est pas belle à voir parce qu’on la met dans cet état-là. Mais je suis main­te­nant convain­cu qu’il y a chez la plu­part des indi­vi­dus, il y a des res­sorts, il y a quelque chose qu’on n’ex­ploite pas, qu’on n’u­ti­lise pas, qu’on ne met pas en valeur. Mais les humains valent beau­coup mieux que ce qu’on en fabrique. »
Jacques Tes­tart, « À voix nue » (France Culture), 8 juin 2012.

6. Références antiques

« Athé­niens (Euro­péens), n’attribuez pas aux dieux les maux qui vous accablent ; c’est l’œuvre de votre cor­rup­tion : vous-mêmes avez mis la puis­sance dans la main de ceux qui vous oppriment. Vos oppres­seurs se sont avan­cés avec habi­le­té comme des renards, et vous, vous n’êtes que des impru­dents et des lâches : vous vous lais­sez séduire par la vaine élo­quence et par les grâces du lan­gage. Jamais la rai­son ne vous guide dans les choses sérieuses. »
Solon d’Athènes

« Ota­nès, d’a­bord, deman­da qu’on remit au peuple perse le soin de diri­ger ses propres affaires (ès méson kata­thé­nai ta prag­ma­ta). « À mon avis », décla­­ra-t-il, « le pou­voir ne doit plus appar­te­nir à un seul homme par­mi nous : ce régime n’est ni plai­sant ni bon. […] Com­ment la monar­chie serait-elle un gou­ver­ne­ment équi­li­bré, quand elle per­met à un homme d’a­gir à sa guise, sans avoir de comptes à rendre ? Don­nez ce pou­voir à l’homme le plus ver­tueux qui soit, vous le ver­rez bien­tôt chan­ger d’at­ti­tude. Sa for­tune nou­velle engendre en lui un orgueil sans mesure, et l’en­vie est innée dans l’homme : avec ces deux vices il n’y a plus en lui que per­ver­si­té ; il com­met fol­le­ment des crimes sans nombre, saoul tan­tôt d’or­gueil, tan­tôt d’en­vie. Un tyran, cepen­dant, devrait igno­rer l’en­vie, lui qui a tout, mais il est dans sa nature de prou­ver le contraire à ses conci­toyens. Il éprouve une haine jalouse à voir vivre jour après jour les gens de bien ; seuls les pires coquins lui plaisent, il excelle à accueillir la calom­nie. Suprême incon­sé­quence : gar­dez quelque mesure dans vos louanges, il s’in­digne de n’être pas flat­té bas­se­ment ; flat­­tez-le bas­se­ment, il s’en indigne encore comme d’une fla­gor­ne­rie. Mais le pire, je vais vous le dire : il ren­verse les cou­tumes ances­trales, il outrage les femmes, il fait mou­rir n’im­porte qui sans jugement.
Au contraire, le régime popu­laire (archon plè­thos) porte le plus beau nom qui soit : éga­li­té (iso­no­mia) ; en second lieu, il ne com­met aucun des excès dont un monarque se rend cou­pable : le sort dis­tri­bue les charges, le magis­trat rend compte de ses actes, toute déci­sion y est por­tée devant le peuple (bou­leu­ma­ta pan­ta es to koi­non ana­phé­rein). Donc voi­ci mon opi­nion : renon­çons à la monar­chie et met­tons le peuple au pou­voir, car seule doit comp­ter la majorité. »
« Com­pa­gnons de révolte, il est clair qu’un seul d’entre nous va devoir régner […]. Pour moi, je ne pren­drai point part à cette com­pé­ti­tion : je ne veux ni com­man­der ni obéir ; mais si je renonce au pou­voir, c’est à la condi­tion que je n’au­rai pas à obéir à l’un de vous, ni moi, ni aucun de mes des­cen­dants à l’avenir. » »
Ota­nès, sous la plume d’Hé­ro­dote, L’En­quête (≈ ‑445).

« Notre Consti­tu­tion est appe­lée démo­cra­tie parce que le pou­voir est entre les mains non d’une mino­ri­té, mais du peuple tout entier. »
Cita­tion attri­buée par Thu­cy­dide à Périclès.

VERGOGNE = impor­tance que l’on donne à l’opinion des autres
« Qu’on mette à mort, comme un fléau de la cité, l’homme qui se montre inca­pable de prendre part à la Ver­gogne et à la Jus­tice. » Zeus, via PLATON (Pro­ta­go­ras, 322b-323a).
La ver­gogne pousse à la ver­tu. (Et inversement.)

« Le pire des maux est que le pou­voir soit occu­pé par ceux qui l’ont voulu. »
Pla­ton, cité par Jacques Rancière.

8. Arguments contre le faux suffrage universel (élire des maîtres au lieu de voter les lois)

« L’é­lec­teur est celui qui jouit du pri­vi­lège sacré de voter pour l’homme choi­si par un autre. »
Ambrose Bierce.

« Le peuple qui se sou­met aux lois doit en être l’auteur. Il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de fixer les règles de la société. »
Jean-Jacques Rous­seau, « Du contrat social ou Prin­cipes du droit poli­tique » (1762)

« Dès que la socié­té est divi­sée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exé­cutent, toute la vie sociale est com­man­dée par la lutte pour le pouvoir. »
Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liber­té et de l’oppression sociale » (1934).

Repré­sen­ter signi­fie faire accep­ter comme étant la volon­té de la masse ce qui n’est que volon­té individuelle.
Il est pos­sible de repré­sen­ter, dans cer­tains cas iso­lés, lorsqu’il s’agit par exemple de ques­tions ayant des contours nets et simples et lorsque, par sur­croît, la délé­ga­tion est de brève durée.
Mais une repré­sen­ta­tion per­ma­nente équi­vau­dra tou­jours à une hégé­mo­nie des repré­sen­tants sur les représentés. »
Robert Michels, « Les par­tis poli­tiques. Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties » (1911), p 21.

« Peut-on par­ler de suf­frage uni­ver­sel sans rire ? Tous sont obli­gés de recon­naître que c’est une mau­vaise arme […] Votre vote, c’est la prière aux dieux sourds de toutes les mytho­lo­gies, quelque chose comme le mugis­se­ment d’un bœuf flai­rant l’abattoir. »
Louise Michel, « Prise de pos­ses­sion » (1890).

« Aujourd’hui, le can­di­dat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redres­se­ra et peut-être trop haut. Il men­diait les votes, il vous don­ne­ra des ordres. (…) Le fou­gueux démo­crate n’apprend-il pas à cour­ber l’échine quand le ban­quier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les anti­chambres ? L’atmosphère de ces corps légis­la­tifs est mal­saine à res­pi­rer ; vous envoyez vos man­da­taires dans un milieu de cor­rup­tion ; ne vous éton­nez pas s’ils en sortent cor­rom­pus… Au lieu de confier vos inté­rêts à d’autres, défen­­dez-les vous-mêmes ; agissez ! »
Éli­sée Reclus, 26 sep­tembre 1885

« Les qua­li­tés néces­saires pour accé­der au pou­voir n’ont rien à voir avec les qua­li­tés néces­saires pour exer­cer le pouvoir. »
Léon Blum.

« Quand j’ai voté, mon éga­li­té tombe dans la boîte avec mon bul­le­tin ; ils dis­pa­raissent ensemble. »
Louis Veuillot.

« Beau­coup de formes de gou­ver­ne­ment ont été tes­tées, et seront tes­tées dans ce monde de péché et de mal­heur. Per­sonne ne pré­tend que la démo­cra­tie est par­faite ou omni­sciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gou­ver­ne­ment à l’ex­cep­tion de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps ; mais il existe le sen­ti­ment, lar­ge­ment par­ta­gé dans notre pays, que le peuple doit être sou­ve­rain, sou­ve­rain de façon conti­nue, et que l’o­pi­nion publique, expri­mée par tous les moyens consti­tu­tion­nels, devrait façon­ner, gui­der et contrô­ler les actions de ministres qui en sont les ser­vi­teurs et non les maîtres.
[…]
Un groupe d’hommes qui a le contrôle de la machine et une majo­ri­té par­le­men­taire a sans aucun doute le pou­voir de pro­po­ser ce qu’il veut sans le moindre égard pour le fait que le peuple l’ap­pré­cie ou non, ou la moindre réfé­rence à sa pré­sence dans son pro­gramme de campagne.
[…]
Le par­ti adverse doit-il vrai­ment être auto­ri­sé à faire adop­ter des lois affec­tant le carac­tère même de ce pays dans les der­nières années de ce Par­le­ment sans aucun appel au droit de vote du peuple, qui l’a pla­cé là où il est ? Non, Mon­sieur, la démo­cra­tie dit : « Non, mille fois non. Vous n’a­vez pas le droit de faire pas­ser, dans la der­nière phase d’une légis­la­ture, des lois qui ne sont pas accep­tées ni dési­rées par la majo­ri­té populaire. […] »
W Chur­chill, dis­cours du 11 novembre 1947.

« Dès qu’une fois un peuple a confié à quelques-uns de ses membres le dan­ge­reux dépôt de l’au­to­ri­té publique et qu’il leur a remis le soin de faire obser­ver les lois, tou­jours enchaî­né par elles, il voit tôt ou tard sa liber­té, ses biens, sa vie à la mer­ci des chefs qu’il s’est choi­si pour le défendre. »
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).

« Dès que la socié­té est divi­sée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exé­cutent, toute la vie sociale est com­man­dée par la lutte pour le pouvoir. »
Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liber­té et de l’oppression sociale » (1934).

« C’est un blas­phème poli­tique d’o­ser avan­cer que la nation, de qui émanent tous les pou­voirs, ne peut les exer­cer que par délé­ga­tion ; ce qui la met­trait elle-même dans la dépen­dance, ou plu­tôt sous le joug de ses propres mandataires. »
Jean-Paul Marat, 1791.

« Sur le conti­nent d’Eu­rope, le tota­li­ta­risme est le péché ori­gi­nel des partis. »
Simone Weil, « Note sur la sup­pres­sion géné­rale des par­tis poli­tiques » 1940, « Écrits de Londres », p. 126 et s.

« Le par­le­ment sous l’in­fluence de la cour, ne s’oc­cu­pe­ra jamais du bon­heur public. Ne conce­­vez-vous pas que des intri­gants qui ne doivent leur nomi­na­tion qu’à l’or qu’ils ont semé, non contents de négli­ger vos inté­rêts, se font un devoir de vous trai­ter en vils mer­ce­naires ? Cher­chant à rac­cro­cher ce qu’ils ont dépen­sé pour vous cor­rompre, ils ne feront usage des pou­voirs que vous leur avez remis, que pour s’en­ri­chir à vos dépens, que pour tra­fi­quer impu­né­ment de vos droits. »
Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’es­cla­vage (1792).

« Si les bour­geois ont pris les armes en 89, c’est avant tout par effroi des pauvres. La bour­geoi­sie s’est ser­vie des pauvres dont elle avait besoin pour inti­mi­der la Cour et pour éta­blir sa propre oli­gar­chie. Et les nou­veaux maîtres, la Légis­la­tive, sont des fai­seurs d’affaires pour qui la liber­té c’est le pri­vi­lège de s’enrichir sans obstacle. »
Jean-Paul Marat, « L’ami du peuple », 20 nov. 1791, cité par Hen­ri Guille­min dans « Les deux révo­lu­tions. », p. 110.

« Les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de trom­per pour gagner. »
Machia­vel Nico­las (1469−1527)

Cla­rens, Vaud, 26 sep­tembre 1885.
« Compagnons,
Vous deman­dez à un homme de bonne volon­té, qui n’est ni votant ni can­di­dat, de vous expo­ser quelles sont ses idées sur l’exer­cice du droit de suffrage.
Le délai que vous m’ac­cor­dez est bien court, mais ayant, au sujet du vote élec­to­ral, des convic­tions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se for­mu­ler en quelques mots.
Voter, c’est abdi­quer ; nom­mer un ou plu­sieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renon­cer à sa propre sou­ve­rai­ne­té. Qu’il devienne monarque abso­lu, prince consti­tu­tion­nel ou sim­ple­ment man­da­taire muni d’une petite part de royau­té, le can­di­dat que vous por­tez au trône ou au fau­teuil sera votre supé­rieur. Vous nom­mez des hommes qui sont au-des­­sus des lois, puis­qu’ils se chargent de les rédi­ger et que leur mis­sion est de vous faire obéir.
Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquer­ront sou­dain, au tin­te­ment d’une son­nette, la ver­tu de tout savoir et de tout com­prendre. Vos man­da­taires ayant à légi­fé­rer sur toutes choses, des allu­mettes aux vais­seaux de guerre, de l’é­che­nillage des arbres à l’ex­ter­mi­na­tion des peu­plades rouges ou noires, il vous semble que leur intel­li­gence gran­disse en rai­son même de l’im­men­si­té de la tâche. L’his­toire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pou­voir a tou­jours affo­lé, le par­lo­tage a tou­jours abê­ti. Dans les assem­blées sou­ve­raines, la médio­cri­té pré­vaut fatalement.
Voter c’est évo­quer la tra­hi­son. Sans doute, les votants croient à l’hon­nê­te­té de ceux aux­quels ils accordent leurs suf­frages — et peut-être ont-il rai­son le pre­mier jour, quand les can­di­dats sont encore dans la fer­veur du pre­mier amour. Mais chaque jour a son len­de­main. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’­hui, le can­di­dat s’in­cline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redres­se­ra et peut-être trop haut. Il men­diait les votes, il vous don­ne­ra des ordres. L’ou­vrier, deve­nu contre­maître, peut-il res­ter ce qu’il était avant d’a­voir obte­nu la faveur du patron ? Le fou­gueux démo­crate n’ap­prend-il pas à cour­ber l’é­chine quand le ban­quier daigne l’in­vi­ter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’hon­neur de l’en­tre­te­nir dans les anti­chambres ? L’at­mo­sphère de ces corps légis­la­tifs est mal­sain à res­pi­rer, vous envoyez vos man­da­taires dans un milieu de cor­rup­tion ; ne vous éton­nez pas s’ils en sortent corrompus.
N’ab­di­quez donc pas, ne remet­tez donc pas vos des­ti­nées à des hommes for­cé­ment inca­pables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos inté­rêts à d’autres, défen­­dez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avo­cats pour pro­po­ser un mode d’ac­tion futur, agis­sez ! Les occa­sions ne manquent pas aux hommes de bon vou­loir. Reje­ter sur les autres la res­pon­sa­bi­li­té de sa conduite, c’est man­quer de vaillance.
Je vous salue de tout cœur, compagnons. »
Éli­sée Reclus, Lettre adres­sée à Jean Grave, insé­rée dans Le Révol­té du 11 octobre 1885 Reclus, Éli­sée (1830−1905), Cor­res­pon­dance, Paris : Schlei­cher Frères : A. Costes, 1911–1925

« Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple sou­ve­rain tous les quatre ans… Le peuple suf­fi­sam­ment nigaud pour croire que la sou­ve­rai­ne­té consiste à se nom­mer des maîtres. Comme par­qués devant les mai­ries, c’était des trou­peaux d’électeurs, des hébé­tés, des féti­chistes qui tenaient le petit bul­le­tin par lequel ils disent : J’abdique. […] Addi­tion­nez les bul­le­tins blancs et comp­tez les bul­le­tins nuls, ajoutez‑y les abs­ten­tions, voix et silences qui nor­ma­le­ment se réunissent pour signi­fier ou le dégoût ou le mépris. Un peu de sta­tis­tique s’il vous plaît, et vous consta­te­rez faci­le­ment que, dans toutes les cir­cons­crip­tions, le mon­sieur pro­cla­mé frau­du­leu­se­ment dépu­té n’a pas le quart des suf­frages. De là, pour les besoins de la cause, cette locu­tion imbé­cile : Majo­ri­té rela­tive — autant vau­drait dire que, la nuit, il fait jour rela­ti­ve­ment. Aus­si bien l’incohérent, le bru­tal Suf­frage Uni­ver­sel qui ne repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le nombre — péri­ra dans le ridicule. »
Zo d’Axa, LES FEUILLES, IL EST ÉLU (1900).

« Bien avant que les élec­teurs alle­mands ne portent Hit­ler au pou­voir, quand Bona­parte (Napo­léon III) eut assas­si­né la répu­blique, il pro­cla­ma le suf­frage uni­ver­sel. Quand le comte de Bis­marck eut assu­ré la vic­toire des hobe­reaux prus­siens, il pro­cla­ma le suf­frage uni­ver­sel. Dans les deux cas, la pro­cla­ma­tion, l’oc­troi du suf­frage uni­ver­sel scel­la le triomphe du des­po­tisme. Cela seul devrait ouvrir les yeux aux amou­reux du suf­frage universel. »
Wil­helm Liebknecht

La grève des électeurs
« Une chose m’é­tonne pro­di­gieu­se­ment — j’o­se­rai dire qu’elle me stu­pé­fie — c’est qu’à l’heure scien­ti­fique où j’é­cris, après les innom­brables expé­riences, après les scan­dales jour­na­liers, il puisse exis­ter encore dans notre chère France (comme ils disent à la Com­mis­sion du bud­get) un élec­teur, un seul élec­teur, cet ani­mal irra­tion­nel, inor­ga­nique, hal­lu­ci­nant, qui consente à se déran­ger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plai­sirs, pour voter en faveur de quel­qu’un ou de quelque chose. Quand on réflé­chit un seul ins­tant, ce sur­pre­nant phé­no­mène n’est-il pas fait pour dérou­ter les phi­lo­so­phies les plus sub­tiles et confondre la rai­son ? Où est-il le Bal­zac qui nous don­ne­ra la phy­sio­lo­gie de l’é­lec­teur moderne ? et le Char­cot qui nous expli­que­ra l’a­na­to­mie et les men­ta­li­tés de cet incu­rable dément ? Nous l’attendons.
Je com­prends qu’un escroc trouve tou­jours des action­naires, la Cen­sure des défen­seurs, l’O­pé­ra-Comique des dilet­tan­ti, le Consti­tu­tion­nel des abon­nés, M. Car­not des peintres qui célèbrent sa triom­phale et rigide entrée dans une cité lan­gue­do­cienne ; je com­prends M. Chan­ta­voine s’obs­ti­nant à cher­cher des rimes ; je com­prends tout. Mais qu’un dépu­té, ou un séna­teur, ou un pré­sident de Répu­blique, ou n’im­porte lequel par­mi tous les étranges far­ceurs qui réclament une fonc­tion élec­tive, quelle qu’elle soit, trouve un élec­teur, c’est-à-dire l’être irrê­vé, le mar­tyr impro­bable, qui vous nour­rit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enri­chit de son argent, avec la seule pers­pec­tive de rece­voir, en échange de ces pro­di­ga­li­tés, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au der­rière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poi­trine, en véri­té, cela dépasse les notions déjà pas mal pes­si­mistes que je m’é­tais faites jus­qu’i­ci de la sot­tise humaine, en géné­ral, et de la sot­tise fran­çaise en par­ti­cu­lier, notre chère et immor­telle sot­tise, ô chauvin !
Il est bien enten­du que je parle ici de l’é­lec­teur aver­ti, convain­cu, de l’é­lec­teur théo­ri­cien, de celui qui s’i­ma­gine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, éta­ler sa sou­ve­rai­ne­té, expri­mer ses opi­nions, impo­ser — ô folie admi­rable et décon­cer­tante — des pro­grammes poli­tiques et des reven­di­ca­tions sociales ; et non point de l’é­lec­teur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résul­tats de sa toute-puis­­sance » qu’une rigo­lade à la char­cu­te­rie monar­chiste, ou une ribote au vin répu­bli­cain. Sa sou­ve­rai­ne­té à celui-là, c’est de se pochar­der aux frais du suf­frage uni­ver­sel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?
Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les aus­tères, les peuple sou­ve­rain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lors­qu’ils se regardent et se disent : « Je suis élec­teur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la socié­té moderne. Par ma volon­té, Floque fait des lois aux­quelles sont astreints trente-six mil­lions d’hommes, et Bau­dry d’As­son aus­si, et Pierre Alype éga­le­ment. » Com­ment y en a‑t‑il encore de cet aca­bit ? Com­ment, si entê­tés, si orgueilleux, si para­doxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis long­temps, décou­ra­gés et hon­teux de leur œuvre ? Com­ment peut-il arri­ver qu’il se ren­contre quelque part, même dans le fond des landes per­dues de la Bre­tagne, même dans les inac­ces­sibles cavernes des Cévennes et des Pyré­nées, un bon­homme assez stu­pide, assez dérai­son­nable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?
À quel sen­ti­ment baroque, à quelle mys­té­rieuse sug­ges­tion peut bien obéir ce bipède pen­sant, doué d’une volon­té, à ce qu’on pré­tend, et qui s’en va, fier de son droit, assu­ré qu’il accom­plit un devoir, dépo­ser dans une boîte élec­to­rale quel­conque un quel­conque bul­le­tin, peu importe le nom qu’il ait écrit des­sus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui jus­ti­fie ou seule­ment qui explique cet acte extravagant ?
Qu’est-ce qu’il espère ? Car enfin, pour consen­tir à se don­ner des maîtres avides qui le grugent et qui l’as­somment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’ex­tra­or­di­naire que nous ne soup­çon­nons pas. Il faut que, par de puis­santes dévia­tions céré­brales, les idées de dépu­té cor­res­pondent en lui à des idées de science, de jus­tice, de dévoue­ment, de tra­vail et de pro­bi­té ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Bai­haut, non moins que dans ceux de Rou­vier et de Wil­son, il découvre une magie spé­ciale et qu’il voie, au tra­vers d’un mirage, fleu­rir et s’é­pa­nouir dans Ver­goin et dans Hub­bard, des pro­messes de bon­heur futur et de sou­la­ge­ment immé­diat. Et c’est cela qui est véri­ta­ble­ment effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comé­dies les plus bur­lesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voi­là pour­tant de longs siècles que le monde dure, que les socié­tés se déroulent et se suc­cèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les his­toires : la pro­tec­tion aux grands, l’é­cra­se­ment aux petits. Il ne peut arri­ver à com­prendre qu’il n’a qu’une rai­son d’être his­to­rique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne joui­ra jamais, et de mou­rir pour des com­bi­nai­sons poli­tiques qui ne le regardent point.
Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puis­qu’il est obli­gé de se dépouiller de l’un, et de don­ner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bour­reaux, il a des pré­fé­rences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il vote­ra demain, il vote­ra tou­jours. Les mou­tons vont à l’a­bat­toir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’es­pèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le bou­cher qui les tue­ra, et pour le bour­geois qui les man­ge­ra. Plus bête que les bêtes, plus mou­ton­nier que les mou­tons, l’é­lec­teur nomme son bou­cher et choi­sit son bour­geois. Il a fait des Révo­lu­tions pour conqué­rir ce droit.
Ô bon élec­teur, inex­pri­mable imbé­cile, pauvre hère, si, au lieu de te lais­ser prendre aux ren­gaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les jour­naux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chi­mé­riques flat­te­ries dont on caresse ta vani­té, dont on entoure ta lamen­table sou­ve­rai­ne­té en gue­nilles, si, au lieu de t’ar­rê­ter, éter­nel badaud, devant les lourdes dupe­ries des pro­grammes ; si tu lisais par­fois, au coin du feu, Scho­pen­hauer et Max Nor­dau, deux phi­lo­sophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être appren­­drais-tu des choses éton­nantes et utiles. Peut-être aus­si, après les avoir lus, serais-tu moins empres­sé à revê­tir ton air grave et ta belle redin­gote, à cou­rir ensuite vers les urnes homi­cides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’a­vance le nom de ton plus mor­tel enne­mi. Ils te diraient, en connais­seurs d’hu­ma­ni­té, que la poli­tique est un abo­mi­nable men­songe, que tout y est à l’en­vers du bon sens, de la jus­tice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des des­ti­nées humaines.
Rêve après cela, si tu veux, des para­dis de lumières et de par­fums, des fra­ter­ni­tés impos­sibles, des bon­heurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souf­france. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la dou­leur, la haine et le meurtre. Sur­tout, sou­­viens-toi que l’homme qui sol­li­cite tes suf­frages est, de ce fait, un mal­hon­nête homme, parce qu’en échange de la situa­tion et de la for­tune où tu le pousses, il te pro­met un tas de choses mer­veilleuses qu’il ne te don­ne­ra pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pou­voir de te don­ner. L’homme que tu élèves ne repré­sente ni ta misère, ni tes aspi­ra­tions, ni rien de toi ; il ne repré­sente que ses propres pas­sions et ses propres inté­rêts, les­quels sont contraires aux tiens. Pour te récon­for­ter et rani­mer des espé­rances qui seraient vite déçues, ne va pas t’i­ma­gi­ner que le spec­tacle navrant auquel tu assistes aujourd’­hui est par­ti­cu­lier à une époque ou à un régime, et que cela pas­se­ra. Toutes les époques se valent, et aus­si tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bon­homme, et fais la grève du suf­frage uni­ver­sel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pour­ra t’a­mu­ser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fer­mée aux qué­man­deurs d’au­mônes poli­tiques, tu regar­de­ras défi­ler la bagarre, en fumant silen­cieu­se­ment ta pipe.
Et s’il existe, en un endroit igno­ré, un hon­nête homme capable de te gou­ver­ner et de t’ai­mer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa digni­té pour se mêler à la lutte fan­geuse des par­tis, trop fier pour tenir de toi un man­dat que tu n’ac­cordes jamais qu’à l’au­dace cynique, à l’in­sulte et au mensonge.
Je te l’ai dit, bon­homme, rentre chez toi et fais la grève. »
Octave Mir­beau, Le Figa­ro, 28 novembre 1888.

« Toute socié­té qui conserve l’i­dée de gou­ver­ne­ment, qui com­porte une légis­la­tion et consacre le droit de com­man­der pour les uns, l’o­bli­ga­tion de se sou­mettre pour les autres, sup­pose néces­sai­re­ment l’es­prit religieux.
La devise de Blan­qui Ni Dieu ni Maître ne peut être scin­dée ; elle est à accep­ter toute entière ou à reje­ter en bloc.
Qu’il soit patron, dépu­té, conseiller muni­ci­pal ou autre chose de ce genre, le Maître ne peut tenir son auto­ri­té que d’un prin­cipe supé­rieur et celui-ci : gou­ver­ne­ment, patrie, pro­prié­té, suf­frage uni­ver­sel, délé­ga­tion, n’est qu’un dogme nou­veau, une nou­velle religion… »
Sébas­tien Faure (1858−1942)

« Par ce triple carac­tère, tout par­ti est tota­li­taire en germe et en aspi­ra­tion. S’il ne l’est pas en fait, c’est seule­ment parce que ceux qui l’en­tourent ne le sont pas moins que lui. »
Simone Weil, « Note sur la sup­pres­sion géné­rale des par­tis poli­tiques » 1940.

« Les par­tis sont un mer­veilleux méca­nisme, par la ver­tu duquel, dans toute l’é­ten­due d’un pays, pas un esprit ne donne son atten­tion à l’ef­fort de dis­cer­ner, dans les affaires publiques, le bien, la jus­tice, la vérité. »
Simone Weil, « Note sur la sup­pres­sion géné­rale des par­tis poli­tiques » 1940.

« Rous­seau par­tait de deux évi­dences. L’une, que la rai­son dis­cerne et choi­sit la jus­tice et l’u­ti­li­té inno­cente, et que tout crime a pour mobile la pas­sion. L’autre, que la rai­son est iden­tique chez tous les hommes, au lieu que les pas­sions, le plus sou­vent, dif­fèrent. Par suite si, sur un pro­blème géné­ral, cha­cun réflé­chit tout seul et exprime une opi­nion, et si ensuite les opi­nions sont com­pa­rées entre elles, pro­ba­ble­ment elles coïn­ci­de­ront par la par­tie juste et rai­son­nable de cha­cune et dif­fé­re­ront par les injus­tices et les erreurs.
C’est uni­que­ment en ver­tu d’un rai­son­ne­ment de ce genre qu’on admet que le consen­sus uni­ver­sel indique la vérité.
La véri­té est une. La jus­tice est une. Les erreurs, les injus­tices sont indé­fi­ni­ment variables. Ain­si les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le men­songe et le crime les font indé­fi­ni­ment diver­ger. L’u­nion étant une force maté­rielle, on peut espé­rer trou­ver là une res­source pour rendre ici-bas la véri­té et la jus­tice maté­riel­le­ment plus fortes que le crime et l’erreur.
Il y faut un méca­nisme conve­nable. Si la démo­cra­tie consti­tue un tel méca­nisme, elle est bonne. Autre­ment non.
Un vou­loir injuste com­mun à toute la nation n’é­tait aucu­ne­ment supé­rieur aux yeux de Rous­seau — et il était dans le vrai — au vou­loir injuste d’un homme.
Rous­seau pen­sait seule­ment que le plus sou­vent un vou­loir com­mun à tout un peuple est en fait conforme à la jus­tice, par la neu­tra­li­sa­tion mutuelle et la com­pen­sa­tion des pas­sions par­ti­cu­lières. C’é­tait là pour lui l’u­nique motif de pré­fé­rer le vou­loir du peuple à un vou­loir particulier.
C’est ain­si qu’une cer­taine masse d’eau, quoique com­po­sée de par­ti­cules qui se meuvent et se heurtent sans cesse, est dans un équi­libre et un repos par­faits. Elle ren­voie aux objets leurs images avec une véri­té irré­pro­chable. Elle indique par­fai­te­ment le plan hori­zon­tal. Elle dit sans erreur la den­si­té des objets qu’on y plonge.
Si des indi­vi­dus pas­sion­nés, enclins par la pas­sion au crime et au men­songe, se com­posent de la même manière en un peuple véri­dique et juste, alors il est bon que le peuple soit sou­ve­rain. Une consti­tu­tion démo­cra­tique est bonne si d’a­bord elle accom­plit dans le peuple cet état d’é­qui­libre, et si ensuite seule­ment elle fait en sorte que les vou­loirs du peuple soient exécutés.
Le véri­table esprit de 1789 consiste à pen­ser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à cer­taines con ditions le vou­loir du peuple a plus de chances qu’au­cun autre vou­loir d’être conforme à la justice.
Il y a plu­sieurs condi­tions indis­pen­sables pour pou­voir appli­quer la notion de volon­té géné­rale. Deux doivent par­ti­cu­liè­re­ment rete­nir l’attention.
L’une est qu’au moment où le peuple prend conscience d’un de ses vou­loirs et l’ex­prime, il n’y ait aucune espèce de pas­sion collective.
Il est tout à fait évident que le rai­son­ne­ment de Rous­seau tombe dès qu’il y a pas­sion col­lec­tive. Rous­seau le savait bien. La pas­sion col­lec­tive est une impul­sion de crime et de men­songe infi­ni­ment plus puis­sante qu’au­cune pas­sion indi­vi­duelle. Les impul­sions mau­vaises, en ce cas, loin de se neu­tra­li­ser, se portent mutuel­le­ment à la mil­lième puis­sance. La pres­sion est presque irré­sis­tible, sinon pour les saints authentiques.
Une eau mise en mou­ve­ment par un cou­rant violent, impé­tueux, ne reflète plus les objets, n’a plus une sur­face hori­zon­tale, n’in­dique plus les densités.
Et il importe très peu qu’elle soit mue par un seul cou­rant ou par cinq ou six cou­rants qui se heurtent et font des remous. Elle est éga­le­ment trou­blée dans les deux cas.
Si une seule pas­sion col­lec­tive sai­sit tout un pays, le pays entier est una­nime dans le crime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix pas­sions col­lec­tives le par­tagent, il est divi­sé en plu­sieurs bandes de cri­mi­nels. Les pas­sions diver­gentes ne se neu­tra­lisent pas, comme c’est le cas pour une pous­sière de pas­sions indi­vi­duelles fon­dues dans une masse ; le nombre est bien trop petit, la force de cha­cune est bien trop grande, pour qu’il puisse y avoir neu­tra­li­sa­tion. La lutte les exas­père. Elles se heurtent avec un bruit vrai­ment infer­nal, et qui rend impos­sible d’en­tendre même une seconde la voix de la jus­tice et de la véri­té, tou­jours presque imperceptible.
Quand il y a pas­sion col­lec­tive dans un pays, il y a pro­ba­bi­li­té pour que n’im­porte quelle volon­té par­ti­cu­lière soit plus proche de la jus­tice et de la rai­son que la volon­té géné­rale, ou plu­tôt que ce qui en consti­tue la caricature.
La seconde condi­tion est que le peuple ait à expri­mer son vou­loir à l’é­gard des pro­blèmes de la vie publique, et non pas à faire seule­ment un choix de per­sonnes. Encore moins un choix de col­lec­ti­vi­tés irres­pon­sables. Car la volon­té géné­rale est sans aucune rela­tion avec un tel choix.
S’il y a eu en 1789 une cer­taine expres­sion de la volon­té géné­rale, bien qu’on eût adop­té le sys­tème repré­sen­ta­tif faute de savoir en ima­gi­ner un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élec­tions. Tout ce qu’il y avait de vivant à tra­vers tout le pays — et le pays débor­dait alors de vie — avait cher­ché à expri­mer une pen­sée par l’or­gane des cahiers de reven­di­ca­tions. Les repré­sen­tants s’é­taient en grande par­tie fait connaître au cours de cette coopé­ra­tion dans la pen­sée ; ils en gar­daient l’a cha­leur ; ils sen­taient le pays atten­tif à leurs paroles, jaloux de sur­veiller si elles tra­dui­saient exac­te­ment ses aspi­ra­tions. Pen­dant quelque temps — peu de temps — ils furent vrai­ment de simples organes d’ex­pres­sion pour la pen­sée publique.
Pareille chose ne se pro­dui­sit jamais plus.
Le seul énon­cé de ces deux condi­tions montre que nous n’a­vons jamais rien connu qui res­semble même de loin à une démo­cra­tie. Dans ce que nous nom­mons de ce nom, jamais le peuple n’a l’oc­ca­sion ni le moyen d’ex­pri­mer un avis sur aucun pro­blème de la vie publique ; et tout ce qui échappe aux inté­rêts par­ti­cu­liers est livré aux pas­sions col­lec­tives, les­quelles sont sys­té­ma­ti­que­ment, offi­ciel­le­ment encouragées. »
Simone Weil, « Note sur la sup­pres­sion géné­rale des par­tis poli­tiques » 1940.

« Le par­ti se trouve en fait, par l’ef­fet de l’ab­sence de pen­sée, dans un état conti­nuel d’im­puis­sance qu’il attri­bue tou­jours à l’in­suf­fi­sance du pou­voir dont il dis­pose. Serait-il maître abso­lu du pays, les néces­si­tés inter­na­tio­nales imposent des limites étroites.
Ain­si la ten­dance essen­tielle des par­tis est tota­li­taire, non seule­ment rela­ti­ve­ment à une nation, mais rela­ti­ve­ment au globe ter­restre. C’est pré­ci­sé­ment parce que la concep­tion du bien public propre à tel ou tel par­ti est une fic­tion, une chose vide, sans réa­li­té, qu’elle impose la recherche de la puis­sance totale. »
Simone Weil, « Note sur la sup­pres­sion géné­rale des par­tis poli­tiques » 1940.

« Dans les États qui jux­ta­posent à la puis­sance légis­la­tive des Chambres la pos­si­bi­li­té de demandes popu­laires de réfé­ren­dums, c’est le peuple qui monte au rang suprême par l’ac­qui­si­tion du pou­voir de pro­non­cer le rejet ou l’a­dop­tion défi­ni­tive des déci­sions parlementaires.
Du coup le Par­le­ment se trouve rame­né au rang de simple auto­ri­té : il ne repré­sente plus la volon­té géné­rale que pour cher­cher et pro­po­ser l’ex­pres­sion qu’il convient de don­ner à celle-ci ; il ne rem­plit ain­si qu’of­fice de fonctionnaire.
Le véri­table sou­ve­rain c’est alors le peuple. »
Car­ré de Mal­berg, dans un article de 1931 « Réfé­ren­dum Ini­tia­tive popu­laire », cité Dans « La démo­cra­tie locale et le réfé­ren­dum » de Marion Pao­let­ti, chez l’Harmattan page 89.

« L’é­lec­tion n’est pas le meilleur moyen de dési­gna­tion des magis­trats dans les autres cas (qui n’exigent pas des com­pé­tences par­ti­cu­lières) pour des rai­sons que S. Khil­na­ni résume excel­lem­ment : c’est qu’elle crée une divi­sion du tra­vail politique.
La poli­tique à affaire avec le pou­voir, et la divi­sion du tra­vail en poli­tique ne signi­fie et ne peut signi­fier rien d’autre que la divi­sion entre gou­ver­nants et gou­ver­nés, domi­nants et dominés.
Une démo­cra­tie accep­te­ra évi­dem­ment la divi­sion des tâches poli­tiques, non pas une divi­sion du tra­vail poli­tique, à savoir la divi­sion fixe et stable de la socié­té poli­tique entre diri­geants et exé­cu­tants, l’exis­tence d’une caté­go­rie d’in­di­vi­dus, dont le rôle, le métier, l’in­té­rêt, est de diri­ger les autres. »
C. Cas­to­ria­dis, Fait et à faire, Les car­re­fours du laby­rinthe 5, p 66.

« Tout a déjà été pen­sé. L’im­por­tant est d’y pen­ser à nouveau. »
Goethe.

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Une idée neuve : 

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Des myriades d’autres pré­cieuses pépites : 
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[Il n’y a QUE NOUS pour EMPÊCHER nos prétendus « représentants » de nous jeter (à nouveau) dans LA GUERRE] Communiqué du Sommet de l’OTAN à Varsovie : préparer le crime d’agression

[Il n’y a QUE NOUS pour EMPÊCHER nos pré­ten­dus « repré­sen­tants » de nous jeter (à nou­veau) dans LA GUERRE]

Communiqué du Sommet de l’OTAN à Varsovie : préparer le crime d’agression

http://​lesa​ker​fran​co​phone​.fr/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​–​d​u​–​s​o​m​m​e​t​–​d​e​–​l​o​t​a​n​–​a​–​v​a​r​s​o​v​i​e​–​p​r​e​p​a​r​e​r​–​l​e​–​c​r​i​m​e​–​d​a​g​r​e​s​s​ion

Par Chris­to­pher Black – Le 18 juillet 2016 – Source New Orien­tal Review

J’ai été avo­cat de la défense la plus grande par­tie de ma vie pro­fes­sion­nelle et je n’ai pas l’habitude de recueillir des preuves pour enga­ger des pour­suites, mais les cir­cons­tances m’ont inci­té à ouvrir un dos­sier pour le pro­cu­reur de la Cour pénale inter­na­tio­nale, ou peut-être un futur tri­bu­nal citoyen. Ce dos­sier contient la preuve que les diri­geants de l’OTAN sont cou­pables du plus grave crime contre l’humanité, le crime d’agression. Je vou­drais par­ta­ger avec vous quelques brèves notes inté­res­santes pro­ve­nant de ce fichier, que je sou­mets à votre réflexion.

L’Article 8bis du Sta­tut de Rome, le sta­tut régis­sant la Cour pénale inter­na­tio­nale, stipule :

Aux fins du pré­sent Sta­tut, on entend par « crime d’agression » la pla­ni­fi­ca­tion, la pré­pa­ra­tion, le lan­ce­ment ou l’exécution par une per­sonne effec­ti­ve­ment en mesure de contrô­ler ou de diri­ger l’action poli­tique ou mili­taire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gra­vi­té et son ampleur, consti­tue une vio­la­tion mani­feste de la Charte des Nations Unies.

Le com­mu­ni­qué de l’OTAN publié à l’issue du congrès de Var­so­vie le 9 juillet est la preuve directe d’une telle pla­ni­fi­ca­tion et pré­pa­ra­tion et donc d’une conspi­ra­tion par les diri­geants de l’OTAN pour com­mettre des actes d’agression contre la Rus­sie. Cela ferait l’objet d’un acte d’accusation de la Cour pénale inter­na­tio­nale contre les diri­geants de l’alliance mili­taire si la pro­cu­reure de la CPI était effec­ti­ve­ment indé­pen­dante, ce qu’elle n’est pas. Et bien sûr, si les articles rela­tifs aux crimes d’agression étaient en vigueur, ce qui ne se pro­dui­ra pas avant le 1er jan­vier 2017, le cas échéant, sous les articles du Sta­tut de Rome.

Néan­moins, le pro­blème tech­nique de la juri­dic­tion qui empêche l’émission d’une incul­pa­tion contre les diri­geants de l’OTAN en ce moment, ne légi­time pas la pla­ni­fi­ca­tion et la pré­pa­ra­tion d’actes d’agression conte­nus dans le com­mu­ni­qué de l’OTAN ni ne réduit le poids moral du crime d’agression défi­ni dans le Sta­tut et les prin­cipes de Nurem­berg, parce que le crime d’agression est le crime de guerre suprême.

Selon leurs propres mots, impri­més en noir sur blanc dans leur com­mu­ni­qué du 9 juillet, les diri­geants de l’OTAN, cha­cun d’entre eux, et les états-majors entiers des forces armées de cha­cun des pays de l’OTAN, sont cou­pables du crime d’agression. Le fait qu’il n’y ait pas d’organe effi­cace devant lequel ils puissent être tra­duits en jus­tice est sans rap­port avec le fait du crime com­mis. Ils sont les enne­mis de l’humanité et, incul­pés ou non, ils sont des hors-la-loi inter­na­tio­naux qui doivent être iden­ti­fiés en tant que tels et appe­lés à rendre des comptes à leurs propres peuples.

La preuve de leurs crimes est bien évi­dem­ment anté­rieure à ce com­mu­ni­qué et consiste en années d’actes com­mis par les puis­sances de l’OTAN depuis que l’Union sovié­tique s’est dis­soute ain­si que le Pacte de Var­so­vie, en ver­tu de l’accord dit Acte fon­da­teur OTAN–Russie de 1997, selon lequel l’OTAN ne s’étendrait dans aucun des pays for­mel­le­ment membres du Pacte de Var­so­vie ou de l’URSS, ni n’y ins­tal­le­rait d’armes nucléaires. L’OTAN a conti­nuel­le­ment bri­sé cet accord depuis lors et a com­mis, en tant qu’organisation ou par des groupes de ses États membres, des actes d’agression contre la You­go­sla­vie, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Rus­sie (pen­dant l’attaque de la Géor­gie contre l’Ossétie du Sud et en sou­te­nant les groupes ter­ro­ristes tchét­chènes en Rus­sie même), l’Ukraine et la Syrie, chaque acte d’agression étant appuyé par des cam­pagnes de pro­pa­gande mas­sives pour ten­ter de jus­ti­fier ces crimes en répan­dant cette pro­pa­gande auprès des peuples qu’ils sont cen­sés informer.

Ces mêmes puis­sances ont com­mis et com­mettent d’autres actes d’agression contre la Répu­blique popu­laire démo­cra­tique de Corée, l’Iran et la Chine, et aug­mentent conti­nuel­le­ment leur pla­ni­fi­ca­tion et leur pré­pa­ra­tion pour agres­ser ces pays. Ces plans sont aus­si éta­lés dans le com­mu­ni­qué de l’OTAN, mais la plus grave menace pour l’humanité est la menace exis­ten­tielle immé­diate contre la Rus­sie, contre laquelle la par­tie prin­ci­pale de ce com­mu­ni­qué est dirigée.

Le com­mu­ni­qué de l’OTAN est de fait une décla­ra­tion de guerre à la Rus­sie. Il n’y a pas d’autre manière de l’interpréter.

Il y a plu­sieurs mois, j’ai décla­ré que nous pou­vions consi­dé­rer l’accumulation des forces de l’OTAN en Europe de l’Est, le coup d’État de l’OTAN qui a ren­ver­sé le gou­ver­ne­ment de Ianou­ko­vitch en Ukraine, la ten­ta­tive de s’emparer de la base navale russe à Sébas­to­pol, les attaques immé­diates contre les civils ukrai­niens dans les pro­vinces orien­tales qui refu­saient d’accepter le coup d’État de l’OTAN, la pro­pa­gande constante contre la Rus­sie en tant qu’agres­seur et la guerre éco­no­mique menée contre la Rus­sie sous cou­vert de sanc­tions est l’équivalent d’une seconde Opé­ra­tion Bar­ba­ros­sa, le nom don­né à l’invasion de l’Union sovié­tique par le Troi­sième Reich en 1941. J’hésitais à le décrire ain­si, mais les faits étaient là et d’autres ont recon­nu main­te­nant que l’analogie est cor­recte. Et exac­te­ment comme les diri­geants du Troi­sième Reich ont été fina­le­ment tenus pour res­pon­sables de leurs crimes à Nurem­berg, les diri­geants du nou­veau Reich que les Amé­ri­cains et leurs États vas­saux pro­jettent d’imposer au reste d’entre nous devraient l’être aussi.

Au para­graphe 5 du com­mu­ni­qué et après, ils com­mettent la pre­mière par­tie de leur crime en défi­nis­sant de pré­ten­dus actes agres­sifs de la Rus­sie, dans les­quels, dans tous les cas, ils sont les véri­tables agresseurs.

Au para­graphe 15, ils déclarent, après quelques sor­nettes à pro­pos du par­te­na­riat entre l’OTAN et la Rus­sie :

« Nous regret­tons que mal­gré des appels répé­tés des Alliés et de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale depuis 2014 pour que la Rus­sie change de cap, les condi­tions à cette rela­tions n’existent pas actuel­le­ment. La nature des rela­tions de l’Alliance avec la Rus­sie et les aspi­ra­tions à un par­te­na­riat seront subor­don­nées à un chan­ge­ment clair et construc­tif des actions de la Rus­sie, qui doit démon­trer son res­pect du droit inter­na­tio­nal et de ses obli­ga­tions et res­pon­sa­bi­li­tés inter­na­tio­nales. Jusque là, nous ne pou­vons pas reve­nir au busi­ness as usual. »

Ce qu’ils veulent dire en par­lant du chan­ge­ment de cap de la Rus­sie est, bien sûr, qu’elle fasse ce qu’ils ordonnent, et le « res­pect du droit inter­na­tio­nal » ne signi­fie rien d’autre que de se plier aux dik­tats de l’OTAN. Le monde a vu ce qui est arri­vé à la You­go­sla­vie quand le pré­sident Milo­se­vic a eu le cou­rage de lui dire d’aller se faire voir, alors que Made­laine Albright lui pré­sen­tait sa longue liste de reven­di­ca­tions, y com­pris l’occupation de la You­go­sla­vie par les forces de l’OTAN et le déman­tè­le­ment du socia­lisme, sui­vi par le choix d’obéir ou d’être bom­bar­dé. Le gou­ver­ne­ment you­go­slave avait le droit et, en plus,  le cou­rage, de la défier, et donc les diri­geants de l’OTAN ont acti­vé les cas­seurs de jambes, les exé­cu­teurs et les assas­sins qui servent dans leurs armées et ont com­men­cé la des­truc­tion mas­sive d’un membre fon­da­teur du Mou­ve­ment des non-alignés.

Nous l’avons vu à nou­veau en Afgha­nis­tan, enva­hi sous le pré­texte juri­dique qu’il héber­geait un sup­po­sé cri­mi­nel, Ben Laden, qui n’a jamais été accu­sé de crime [accu­sé, si. Recon­nu cou­pable, jamais. NdT] et qui tra­vaillait sous le com­man­de­ment de l’armée éta­su­nienne au Koso­vo en 1998–1999, lut­tant contre le gou­ver­ne­ment yougoslave.

Nous l’avons vu avec l’Irak, som­mé de remettre des armes qu’il n’a jamais eues, puis atta­qué avec choc et effroi, une démons­tra­tion de puis­sance mili­taire conçue non seule­ment pour l’Irak mais pour le monde entier : voi­là ce que nous vous ferons si vous ne jouez pas le jeu.

Nous l’avons vu avec le pré­sident Aris­tide à Haï­ti en 2004, lorsque des sol­dats amé­ri­cains et cana­diens l’ont arrê­té en poin­tant les fusils sur lui et l’ont exi­lé, l’enchaînant en Afrique, pen­dant que le monde regar­dait ailleurs. Nous l’avons vu en 2010, lorsque le pré­sident Laurent Gbag­bo a été arrê­té par les Fran­çais et jeté dans les maré­cages de la Cour pénale inter­na­tio­nale. Nous l’avons vu en 2011, lorsque l’OTAN a détruit la Libye socia­liste et nous voyons aujourd’hui com­ment ils tentent la même chose contre la Syrie et l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord, la Chine et, le plus impor­tant, contre la Russie.

Le para­graphe 15 n’est rien d’autre qu’un dik­tat, « obéis-nous ou nous ne pour­rons pas retour­ner au sta­tu quo » ce qui signi­fie, en fin de compte, la guerre.

Suit alors une longue série de para­graphes pleins de men­songes et de dis­tor­sions sur des évé­ne­ments tous impu­tés à la Rus­sie. Ils savent que ce sont des men­songes et des dis­tor­sions, bien sûr, mais le prin­cipe est que ces com­mu­ni­qués sont géné­rés à Washing­ton comme outils de pro­pa­gande des­ti­nés à être cités encore et encore dans les médias occi­den­taux et men­tion­nés par leurs diplo­mates et leurs poli­ti­ciens dans tous les discours.

Au para­graphe 15 et ensuite, ils se réfèrent à leurs plans pour leur nou­velle Opé­ra­tion Bar­ba­ros­sa, l’accumulation des forces de l’OTAN en Europe de l’Est. Ils l’appellent le Plan de pré­pa­ra­tion à l’action. En d’autres termes, tous ces para­graphes exposent leurs plans pour pré­pa­rer leur capa­ci­té logis­tique et stra­té­gique dans le but d’attaquer la Rus­sie. Qu’ils aient l’intention de le faire est main­te­nant clair, avec le pla­ce­ment de sys­tèmes anti-mis­­siles en Pologne et en Rou­ma­nie et bien­tôt sur le flanc sud-est de la Rus­sie en Corée, des mis­siles des­ti­nés à garan­tir le suc­cès d’une pre­mière frappe ato­mique sur la Rus­sie par les forces nucléaires de l’OTAN. Les sys­tèmes anti-mis­­siles sont conçus pour inter­cep­ter tous les mis­siles de repré­sailles lan­cés par les sur­vi­vants en Rus­sie. Mais, comme le pré­sident Pou­tine l’a rele­vé, ils peuvent aus­si être uti­li­sés direc­te­ment de manière offensive.

Ils sou­lignent ensuite que les armes nucléaires sont une par­tie impor­tante de leur stra­té­gie, et déclarent dans le para­graphe 53 :

« La posi­tion de l’OTAN en matière de dis­sua­sion nucléaire repose aus­si, en par­tie, sur les armes nucléaires déployées en avant par les États-Unis en Europe et sur les capa­ci­tés et l’infrastructure four­nies par les Alliés concer­nés. » La crainte est qu’avec les récents exer­cices en Pologne et dans l’Arctique − dans les­quels l’usage de frappes aériennes pour lan­cer des armes nucléaires telles que des mis­siles de croi­sière nucléaires poin­tés sur la Rus­sie − a joué un rôle impor­tant − les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pro­jettent et pré­parent une attaque nucléaire sur la Rus­sie. C’est la seule conclu­sion pos­sible, puisqu’il est clair que la Rus­sie n’a aucune inten­tion d’attaquer aucun pays en Europe de l’Est ou ailleurs. Donc l’excuse don­née que la pré­sence d’armes nucléaires en Europe est une dis­sua­sion contre l’agres­sion russe est clai­re­ment un men­songe et, par consé­quent, leur pré­sence ne peut avoir qu’un seul but : être uti­li­sées pour une attaque.

La preuve est devant nous, le dos­sier est com­plet. Il est posé sur un bureau, il prend la pous­sière, il n’est d’aucune uti­li­té pour per­sonne, excep­té le tri­bu­nal de l’opinion publique, et qu’est-ce que ça vaut, ces jours ci ? Mais peut-être que quelqu’un, là-bas, le pren­dra, le met­tra au point et le don­ne­ra à un tri­bu­nal, peut-être quelqu’un du peuple, pour le peuple, mis en place par le peuple, pour juger ceux qui pro­jettent de détruire le peuple, qui peut agir rapi­de­ment avant que le crime d’agression final soit com­mis contre la Rus­sie ; contre nous tous.

Chris­to­pher Black est un juriste péna­liste inter­na­tio­nal basé à Toron­to, il est membre du Bar­reau du Haut-Cana­­da et il est connu pour un grand nombre de cas très média­ti­sés por­tant sur les droits humains et les crimes de guerre, en par­ti­cu­lier pour le maga­zine en ligne New Eas­tern Outlook.

Tra­duit par Diane, véri­fié par Wayan, relu par Cathe­rine pour le Saker francophone

 
Source : Le Saker francophone

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
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Témoignage émouvant d’un débutant, pour son premier atelier constituant

Je viens de tom­ber sur ce témoi­gnage de débu­tant (sur le site des « abs­ten­tion­nistes enga­gés »), que je trouve émou­vant (mais je suis par­tial, évidemment 🙂 ).

Mer­ci à tous, bande de virus, pour tout ce que vous faites, per­son­nel­le­ment, quo­ti­dien­ne­ment, opi­niâ­tre­ment, pour que pro­gresse sans cesse, par­tout sur terre, l’i­dée neuve de la néces­saire ori­gine popu­laire de toute Consti­tu­tion digne de ce nom.

Étienne.

Atelier constituant à Montreuil le 18 juin 2016 : « La Démocratie d’origine citoyenne. Réécrire la Constitution. Pourquoi ? Comment ? »

Vei­nard de pari­sien, un des abs­ten­tion­nistes enga­gés a pu assis­ter à son pre­mier ate­lier consti­tuant, sur le thème qui est notre rai­son d’être en tant qu’abstentionniste enga­gé : le chan­ge­ment des règles du jeu c’est-à-dire la réécri­ture de la consti­tu­tion.
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Nous étions une tren­taine de per­sonnes, de tous âges et de tous hori­zons. L’un des orga­­ni­­sa­­teurs-faci­­li­­ta­­teurs a com­men­cé par un petit sondage :

  • « Qui se sent capable de réécrire la consti­tu­tion » : 2 mains se lèvent. La mienne reste coin­cée à mi-hau­­teur. Mal­gré que je sois pas­sion­né par le sujet depuis des mois, ne l’ayant jamais fait, le doute m’empêche de lever haut la main.
  • « Qui se sent légi­time de réécrire la consti­tu­tion » : l’unanimité des mains se lèvent. Le constat est fla­grant : un désir com­mun anime la tren­taine de personnes.

Nous avons ensuite regar­dé 2 courtes vidéos que je vous recommande :

  • La Consti­tu­tion par Gré­go­ry Por­tais qui explique qu’elle est une norme fon­da­men­tale (au som­met) qui défi­nit les ins­ti­tu­tions et les rela­tions entre elles mais aus­si les liber­tés fon­da­men­tales. « La Consti­tu­tion est le pilier de l’État de droit. » Armel Le Divellec.
  • Vers la démo­cra­tion – Par­tie 1 – La Consti­tu­tion qui pré­sente de manière très simple les liens entre Peuple / Droit / Consti­tu­tion en mon­trant com­ment cette der­nière sert à limi­ter les pou­voirs et les abus.

Jean Mas­siet, com­men­ta­teur poli­tique de la chaîne Accro­po­lis, est inter­ve­nu pour nous pré­sen­ter en syn­thèse le fonc­tion­ne­ment des dif­fé­rentes Répu­bliques qui se sont suc­cé­dées depuis la fin de la Monar­chie abso­lue. Très inté­res­sant dans l’ensemble, j’ai rete­nu par­ti­cu­liè­re­ment que :

  • La 4ème Répu­blique était un régime par­le­men­taire à pleins pou­voirs où les dépu­tés étaient élus au scru­tin pro­por­tion­nel.Plus juste et plus démo­cra­tique, ce mode de scru­tin a géné­ré une insta­bi­li­té gou­ver­ne­men­tale non béné­fique à la France. Ceci a lais­sé un trau­ma­tisme et explique le pas­sage à la 5ème Répu­blique où les dépu­tés sont élus au scru­tin majo­ri­taire
  • La 5ème Répu­blique – 1958 – a connu plu­sieurs modi­fi­ca­tions fon­da­men­tales depuis sa créa­tion. Notre consti­tu­tion d’aujourd’hui ne res­semble donc plus du tout à celle de 1958. De légères modi­fi­ca­tions peuvent avoir des impacts consi­dé­rables – en posi­tif comme en néga­tif. Par exemple, la dési­gna­tion du Pré­sident de la Répu­blique au suf­frage uni­ver­sel direct date de 1962.
  • La majo­ri­té des modi­fi­ca­tions de consti­tu­tion sur­viennent par une crise.
  • Une nou­veau­té de notre époque est cette aspi­ra­tion gran­dis­sante en France et ailleurs à réécrire la consti­tu­tion. Réunir 30 per­sonnes un same­di après-midi pen­dant 5 heures pour expé­ri­men­ter et s’entraîner à réécrire la consti­tu­tion n’aurait pas été pos­sible il y a quelques années.

Puis a démar­ré l’atelier consti­tuant. Le pro­ces­sus a été le suivant :

  1. Répar­ti­tion en groupes de tra­vail ~ 5 per­sonnes pour écrire les propositions.
  2. Pré­sen­ta­tion des pro­po­si­tions de chaque groupe à toute l’assemblée pour sou­mis­sion au vote (oui, non, blanc)

1ère étape – Écri­ture des pro­po­si­tions en groupes de travail

  • Mise en situa­tion : Une Assem­blée Consti­tuante doit réécrire la Consti­tu­tion française
  • Chaque groupe devait donc tra­vailler à répondre aux ques­tions sui­vantes : Qui ? Com­bien de per­sonnes ? Moda­li­tés (sélec­tion, période, …) ? Man­dat (durée, révo­ca­bi­li­té, impératif, …) ?
  • Cette 1ère étape a été réa­li­sée en 3 périodes qui ont été à mon goût indis­pen­sables pour faire éclore les idées de cha­cun et les affi­ner en groupe : 
    • une 1ère période où la parole est don­née à tour de rôle avec des temps contrô­lés et égaux pour que cha­cun puisse inter­ve­nir et déve­lop­per ses idées,
    • une 2ème période plus courte où l’échange n’a plus de règle, à part celle du res­pect des autres,
    • une 3ème périodes d’écriture où toutes les pro­po­si­tions sont écrites, avec ou sans consensus.
  • En syn­thèse, ci-des­­sous, quelques propositions/problématiques dis­cu­tées dans mon groupe : 
    • Qui peut par­ti­ci­per à l’Assemblée Consti­tuante ? ⇒ per­sonne majeure, de natio­na­li­té fran­çaise ou résident fran­çais d’au moins une période à défi­nir, sélec­tion de per­sonnes devant repré­sen­ter les Fran­çais, donc res­pec­ter en pro­por­tion cer­tains cri­tères de la popu­la­tion actuelle (âge, caté­go­rie socio-pro­­fes­­sion­­nelle, sexe, géo­gra­phique…), ayant pur­gé toutes ses peines…
    • Com­bien de per­sonne doivent com­po­ser l’Assemblée Consti­tuante ? ⇒ entre 1 000 et 3 000 per­sonnes, 50 dans chaque circonscription…
    • Quelles moda­li­tés pour cette Assem­blée Consti­tuante ? ⇒ tirage au sort avec ou sans obli­ga­tion, d’une durée de 18 mois à 2 ans (temps consta­té dans d’autres pays qui ont fait l’expérience), enquête sur le patrimoine…
    • Quel type de man­dat pour les membres de l’Assemblée Consti­tuante ? ⇒ d’une durée de 18 mois, d’une durée de 3 mois pour per­mettre un rou­le­ment, révo­cable si faute com­mise, cumul inter­dit, sans immu­ni­té par­le­men­taire (contrai­re­ment aujourd’hui aux dépu­tés com­po­sant l’Assemblée Natio­nale).
  • Cette expé­rience est d’une richesse hal­lu­ci­nante. On com­prend que l’écriture d’une Consti­tu­tion est un exer­cice d’équilibriste entre don­ner un pou­voir et mettre en place un contre-pou­­voir juste, entre don­ner de l’efficacité et pro­té­ger de l’abus. Sou­mettre ses idées aux autres, accueillir les idées des autres, les mélan­ger, les affi­ner à plu­sieurs pour arri­ver à un résul­tat et une ana­lyse mesu­rée des pro­blèmes asso­ciés dégage un enthou­siasme poli­tique très puissant.

2ème étape – Pré­sen­ta­tion des pro­po­si­tions pour sou­mis­sion au vote de l’Assemblée

  • Chaque groupe pré­sente ses pro­po­si­tions, avec ou sans consen­sus, et les sou­met au vote de l’assemblée. Des débats ont eu lieu à la plu­part des votes. Le fait que cha­cune des per­sonnes ait déjà réflé­chi seule et en groupe aux pro­blèmes sous-jacents donne de suite un enga­ge­ment et une sen­si­bi­li­té à cha­cun. C’est sai­sis­sant de voir à quel point les citoyens qui par­ti­cipent à cet exer­cice se sentent concernées.
  • Un point clé à cette étape est la retrans­crip­tion d’une pro­po­si­tion devant l’Assemblée. Il est ici hyper déter­mi­nant d’avoir écrit la pro­po­si­tion de la manière la plus claire et simple pos­sible. Savoir expli­quer est clai­re­ment un enjeu. À maintes reprises, les pro­po­si­tions pré­sen­tées n’ont pas été com­prises du pre­mier coup.

Il est évident que, si la pre­mière ques­tion du son­dage était repo­sée après ses 4 heures, « Qui se sent capable de réécrire la consti­tu­tion », la réponse serait una­nime et toutes les mains, dont la mienne, serait levée. Mille mer­cis aux organisateurs/facilitateurs.

Je suis un Abs­ten­tion­niste Enga­gé et j’ai voté envi­ron 30 fois ce jour-là. Je revo­te­rai 30 fois demain dans ce cadre. Chaque vote a été en moi l’accomplissement d’un pro­ces­sus indi­vi­duel de réflexion et d’échange d’idées. J’ai vu et sen­ti ce jour-là ce que le mot « Démo­cra­tie » veut dire. Je sou­haite à tous de pou­voir le res­sen­tir et j’agirai de sorte à ce que cha­cun soit en mesure de le res­sen­tir.

Réécrire les règles du jeu est indis­pen­sable, mais réflé­chir à com­ment les réécrire est fon­da­men­tal : d’abord pour ne pas se faire déro­ber notre puis­sance poli­tique le moment venu, ensuite pour nous exer­cer à arti­cu­ler les pou­voirs et les contre-pou­­voirs de manière équi­li­brée, et enfin sur­tout parce que cela consti­tue­ra l’acte fon­da­teur d’une démo­cra­tie réelle en France.

Un mou­ton noir.

Source : http://​lesabs​ten​tion​nis​te​sen​gages​.fr/​a​t​e​l​i​e​r​–​c​o​n​s​t​i​t​u​a​n​t​–​a​–​m​o​n​t​r​e​u​i​l​–​l​e​–​1​8​–​j​u​i​n​–​2​0​1​6​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​d​o​r​i​g​i​n​e​–​c​i​t​o​y​e​n​n​e​–​r​e​e​c​r​i​r​e​–​l​a​–​c​o​n​s​t​i​t​u​t​i​o​n​–​p​o​u​r​q​u​o​i​–​c​o​m​m​e​nt/

 

Res­sources :
http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Cat%C3%A9gorie:Atelier_constituant

http://​ate​liers​cons​ti​tuants​.org/

https://www.chouard.org/tag/ateliers-constituants‑2/
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On ne peut pas penser à l’endroit avec des mots à l’envers. Besoin planétaire d’éducation populaire.

 
On ne peut pas pen­ser à l’en­droit avec des mots à l’envers.

D’où l’im­por­tance, pour le bien com­mun, de l’é­du­ca­tion populaire.

Mais sans vous, ça ne pour­ra pas se faire.

Il est temps de deve­nir tous consti­tuants, par­tout sur terre.

httpv://youtu.be/PudBH1Tjx‑I

Édu­ca­tion popu­laire : un enjeu de lutte
par Alexia Morvan


https://​blogs​.media​part​.fr/​e​d​i​t​i​o​n​/​l​a​–​r​e​v​u​e​–​d​u​–​p​r​o​j​e​t​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​1​1​1​1​2​/​e​d​u​c​a​t​i​o​n​–​p​o​p​u​l​a​i​r​e​–​u​n​–​e​n​j​e​u​–​d​e​–​l​u​t​t​e​–​p​a​r​–​a​l​e​x​i​a​–​m​orv

Reprendre le maquis de l’éducation popu­laire « avec un petit e » c’est se res­sai­sir de la ques­tion de l’émancipation.

L’éducation popu­laire est une inven­tion du XIXe siècle. Elle sup­pose deux évé­ne­ments his­to­riques très étroi­te­ment liés : la révo­lu­tion indus­trielle (nais­sance du capi­ta­lisme) et la Révo­lu­tion fran­çaise (nais­sance d’une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ou formelle).

Ins­truire ces nou­veaux citoyens (pour les citoyennes il fau­dra attendre le XXe siècle !) pour la Répu­blique, ou ces tra­vailleurs pour les besoins de l’industrie, devient un enjeu pour tous les cou­rants poli­tiques et pour les patrons même si leurs objec­tifs diffèrent.

Une construc­tion par étapes 

À par­tir de cette pre­mière période de l’éducation popu­laire qua­li­fiée « d’éducationniste », toute l’histoire de ce champ peut se lire comme un lent pro­ces­sus de domes­ti­ca­tion des orga­ni­sa­tions civiles par l’État, qui, par étapes spé­cia­lise, rétré­cit et fina­le­ment incar­cère leur poten­tiel cri­tique.

Le pre­mier acte de dis­so­cia­tion est la loi de 1884 sur la recon­nais­sance des syn­di­cats qui va d’ailleurs ins­pi­rer celle de 1901 sur les asso­cia­tions. Alors même que le par­ti poli­tique, le syn­di­cat, l’association, sont issus d’une même matrice his­to­rique (l’association), la loi enté­rine un prin­cipe de divi­sion des rôles qui assure l’étanchéité entre scène poli­tique (aux asso­cia­tions poli­tiques auto­ri­sées, la vision glo­bale, les ques­tions d’intérêt géné­ral, la repré­sen­ta­tion du peuple à l’assemblée) et scène pro­fes­sion­nelle (aux syn­di­cats, les conflits du travail). 

Pel­lou­tier esti­mait que la domi­na­tion de la bour­geoi­sie ne pou­vait se per­pé­tuer sans la domi­na­tion idéo­lo­gique dont l’art et l’enseignement « offi­ciel » consti­tuaient les vec­teurs essen­tiels. Une majeure par­tie de l’éducation popu­laire en s’institutionnalisant (en rela­tion étroite avec la laï­ci­sa­tion de l’enseignement) prend le sens de sup­plé­ment extra­s­co­laire de l’école répu­bli­caine pour les classes popu­laires. Les termes de culture popu­laire ou ouvrière attestent de la pré­sence conti­nue d’un cli­vage avec cette concep­tion de l’éducation popu­laire (démo­cra­ti­sa­tion sco­laire), une méfiance à l’égard des savoirs trans­mis par la culture domi­nante, tant en terme de conte­nus que de moda­li­tés d’appropriation du savoir.

La loi Astier de 1919 (deuxième tour­nant) sur l’enseignement tech­nique appro­fon­dit le tra­vail de seg­men­ta­tion en attri­buant la res­pon­sa­bi­li­té de l’extension des loi­sirs à l’éducation popu­laire tan­dis que se mul­ti­plient les mou­ve­ments de jeu­nesse et avec eux une spé­cia­li­sa­tion par l’âge, le milieu et le genre. 

On com­prend mieux dès lors pour­quoi en 1936 le pre­mier secré­ta­riat d’Etat qui entre­prend direc­te­ment des rela­tions avec les mou­ve­ments de jeu­nesse et d’éducation popu­laire, est réser­vé aux sports et loi­sirs, puis en 1940 pour­quoi se crée pour la pre­mière fois un dépar­te­ment minis­té­riel en charge des seuls pro­blèmes de la jeu­nesse sous le gou­ver­ne­ment de Vichy. 

A contra­rio en 1944 le pro­jet d’ordonnance de Gué­hen­no pour les asso­cia­tions, fédé­ra­tions, coopé­ra­tives, comi­tés d’entreprises et sec­tions jeu­nesses des par­tis poli­tiques assi­mi­lées à des œuvres édu­ca­tives, est une ten­ta­tive d’inscrire la fina­li­té d’une for­ma­tion cri­tique des citoyens dans une large poli­tique publique d’éducation popu­laire. Ce pro­jet (au nom de la culture popu­laire) s’affronte avec celui d’une direc­tion de la jeu­nesse et des pra­tiques spor­tives. L’échec de l’équipe de Gué­hen­no enté­rine le suc­cès d’une concep­tion récréa­tive de l’éducation popu­laire (démo­cra­ti­sa­tion des loi­sirs, épa­nouis­se­ment personnel).

Le troi­sième tour­nant de cette domes­ti­ca­tion se mani­feste à par­tir de 1958 par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du sec­teur (per­son­nel spé­cia­li­sé for­mé par l’État) et la pla­ni­fi­ca­tion d’équipements socio­cul­tu­rels (avec la charge de locaux) dans le cadre d’une vaste poli­tique d’animation mais sur­tout de paci­fi­ca­tion de la vie sociale des quar­tiers urbains. L’État reproche aux asso­cia­tions d’être trop idéo­lo­giques et pas assez techniques.

La qua­trième étape de cette domes­ti­ca­tion s’amorce avec « l’Etat modeste » en 1975. Celui-ci, de plus en plus libé­ral, devient expert du décou­page de l’action publique en dis­po­si­tifs de trai­te­ment local à court terme des symp­tômes (chô­mage, délin­quance juvé­nile…) d’une socié­té non démo­cra­tique. Les modes de finan­ce­ments publics inci­ta­tifs décen­tra­li­sés découpent les actions de l’éducation popu­laire en contrats ter­ri­to­ria­li­sés sur des objec­tifs opé­ra­tion­nels avec une inva­sion de sigles à la mesure des inter­ven­tions spé­cia­li­sées. Les nou­veaux ani­ma­teurs sont cen­sés conce­voir des séquences d’activité pour un public don­né, gui­dés par une « métho­do­lo­gie de pro­jet » avec de nou­velles réfé­rences (média­tion cultu­relle, inser­tion sociale, déve­lop­pe­ment local…).

Dans ces condi­tions l’éducation popu­laire « avec un petit e » pou­vait elle être autre que clandestine ?

Édu­ca­tion popu­laire et émancipation

Depuis 1995, les indices d’un retour de la conflic­tua­li­té sociale en France s’accompagnent d’une réap­pro­pria­tion de la notion d’éducation popu­laire (offre publique de réflexion du minis­tère de la Jeu­nesse et des Sports entre 1998 et 2000). L’enjeu du XXIe siècle consiste à entre­te­nir ce deuxième pôle plus res­tric­tif dans sa défi­ni­tion mais plus ouvert du point de vue de ses pro­ta­go­nistes (au-delà des acteurs offi­ciels agréés) d’un type d’éducation popu­laire visant l’émancipation par des savoirs et des péda­go­gies cri­tiques, par l’exercice poli­tique du plus grand nombre, pour la trans­for­ma­tion radi­cale de l’ordre hié­rar­chique (patriar­cal, colo­nial, capi­ta­liste…) du monde social. Cette orien­ta­tion impose la dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion au sens de la dé-spé­­cia­­li­­sa­­tion de l’éducation popu­laire comme condi­tion de sa repolitisation.

La ques­tion cen­trale devient de qui, de quoi faut-il s’émanciper ensemble, faire cause com­mune (classe) et comment ?

L’éducation popu­laire poli­tique consiste dès lors, en groupe, à dire le monde, tel qu’il est, tel qu’on vou­drait qu’il soit, et exer­cer une volon­té col­lec­tive quant à la façon de vivre. Elle prend sa source dans les expé­riences concrètes de domi­na­tion des groupes concer­nés car l’émancipation est indé­ter­mi­née et mul­tiple jusqu’à ce qu’elle prenne forme par des alié­na­tions iden­ti­fiées dans des situa­tions réelles, base de construc­tion d’une reven­di­ca­tion et d’une stra­té­gie com­mune de trans­for­ma­tion. Elle s’accompagne d’une péda­go­gie expé­ri­men­tale d’instruction des conflits tour­née vers l’action col­lec­tive. Cette péda­go­gie tente d’articuler une phi­lo­so­phie de l’émancipation (Ran­cière, Bol­tans­ki) et une théo­rie (ou socio­lo­gie) cri­tique de la domi­na­tion (Marx, Bour­dieu). Elle peut inves­tir tous les espaces, objets, pos­sibles, avec des groupes et des méthodes péda­go­giques variées et sti­mu­lantes (his­toires de vie, confé­rences ges­ti­cu­lées, théâtre de l’opprimé, enquêtes, jeux à par­tir de situa­tions pro­blèmes, entraî­ne­ment au débat public…), dès lors que ceux-ci sou­lèvent des conflits d’intérêts au sens large aux yeux des inté­res­sés pour en faire des pré­textes d’émancipation col­lec­tive dans une visée de trans­for­ma­tion radi­cale de la réa­li­té sociale. 

Alexia Mor­van.

*Alexia Mor­van est doc­teur en sciences de l’éducation. Elle exerce son acti­vi­té pro­fes­sion­nelle dans une coopé­ra­tive d’é­du­ca­tion popu­laire (Le Pavé).

La Revue du pro­jet, n° 20, octobre 2012

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[éducation populaire] De nouveaux outils pour nous aider à multiplier et améliorer nos ateliers constituants : jepo​li​tique​.fr, STIG…

Chers amis,

Les ate­liers consti­tuants se mul­ti­plient, un peu par­tout, de plus en plus sou­vent, et ce serait bien d’a­voir des outils pour nous faci­li­ter la tâche (indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment), en nous connec­tant à dis­tance, pour étu­dier, com­pa­rer, com­men­ter, amé­lio­rer, signa­ler, aler­ter, peau­fi­ner, pro­gres­ser, etc.

J’ai ren­con­tré la semaine der­nière un jeune homme, Tris­tan, qui a déjà créé un site (jepo​li​tique​.fr) pour nous aider à écrire ensemble — et à voter — nos idées de lois.

Il vou­drait main­te­nant créer un autre site, com­plé­men­taire du pre­mier, pour nous aider à écrire et voter des articles de consti­tu­tion.

Voi­ci plus de 10 ans que j’es­père que des jeunes gens vont nous pro­gram­mer un outil pour mon­trer (et éclai­rer) la volon­té géné­rale, la vraie — inac­ces­sible à l’é­poque de Rous­seau, mais acces­sible aujourd’­hui (il me semble).
Sur le forum, depuis 2006, nous avons lon­gue­ment dis­cu­té de ce concept essen­tiel de volon­té géné­rale : Le cœur de la Démo­cra­tie : for­ma­tion, expres­sion et res­pect de la volon­té géné­rale : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​f​o​r​u​m​/​v​i​e​w​t​o​p​i​c​.​p​h​p​?​i​d​=84

J’é­tais donc heu­reux que Tris­tan se soit mis au tra­vail dans ce sens. Nous avons dis­cu­té tous les deux sur le cahier des charges (la liste des fonc­tion­na­li­tés dont nous avons sans doute besoin), et il a rédi­gé cette des­crip­tion — sur laquelle il nous demande notre avis, nos objec­tions, nos sug­ges­tions, nos pro­po­si­tions d’aide, etc. :

Menu du site :

  1. Ma consti­tu­tion
  2. Consti­tu­tion Collaborative
  3. Struc­ture Collaborative
  4. Ate­lier Constituant
  5. Débats public
  6. Compte ren­du
  1. Ma consti­tu­tion

Espace per­son­nel, per­met­tant de rédi­ger et modi­fier sa propre consti­tu­tion, article par article.

Un plan com­po­sé de Cha­pitres, per­met­tra de clas­si­fier les articles en grands groupes d’idées. La struc­ture est modi­fiable à sou­hait via un glissé-déposé.

La numé­ro­ta­tion se met à jour auto­ma­ti­que­ment en sui­vant l’ordre de haut en bas.

Chaque modi­fi­ca­tion d’un article garde en mémoire la ver­sion pré­cé­dente. L’au­teur peut retrou­ver et com­pa­rer les anciennes ver­sions qu’il avait écrites par rap­port à l’actuelle.

Il peut éga­le­ment déci­der à tout moment, de défi­nir comme « actuelle » une de ses anciennes versions.

Les autres uti­li­sa­teurs pour­ront accé­der à cette page per­so et n’auront pas accès aux dif­fé­rentes ver­sions des articles, uni­que­ment la ver­sion actuelle.

Si l’au­teur a pro­po­sé sa ver­sion d’un article dans la ver­sion Col­la­bo­ra­tive, un bou­ton per­met­tra à un visi­teur de voter pour celui-ci.

Il sera éga­le­ment pos­sible d’en­voyer une pro­po­si­tion d’un article à une per­sonne en par­ti­cu­lier, sur sa Consti­tu­tion per­son­nelle, comme sur la Consti­tu­tion Collaborative.

Per­mettre à l’utilisateur de para­mé­trer les per­mis­sions de visi­bi­li­té, article par article.

  1. Consti­tu­tion Collaborative

Cet espace a pour objec­tif de faire la syn­thèse de toutes les Consti­tu­tions per­son­nelles écrites par les uti­li­sa­teurs. Il s’a­git de La Consti­tu­tion Collaborative.

Celle-ci se com­pose d’ar­ticles et de cha­pitres comme pour les Consti­tu­tions per­son­nelles, mais pour chaque article, il sera pos­sible de cli­quer des­sus afin d’af­fi­cher la liste de toutes les pro­po­si­tions faites par les utilisateurs.

Ceux-ci peuvent faire glis­ser hori­zon­ta­le­ment (façon tac­tile) les dif­fé­rentes pro­po­si­tions de l’article, pour les com­pa­rer à l’ac­tuelle « meilleure pro­po­si­tion » et voter pour la rem­pla­cer par une ver­sion jugée meilleure.

Les pro­po­si­tions seront triées par per­ti­nence (nombre de votes obte­nus) dans l’ordre croissant.

Pour déter­mi­ner quelle ver­sion gar­der pour un article don­né, c’est très simple, on uti­lise le sys­tème clas­sique d’un uti­li­sa­teur = un vote. On garde l’article qui a le plus haut score. Le score sera affi­ché juste en des­sous du bou­ton de vote (voir Figure ci-dessous).

Tous les uti­li­sa­teurs peuvent voter pour n’im­porte laquelle des pro­po­si­tions, et ne peuvent voter que pour une pro­po­si­tion et une seule, mais peuvent à tout moment chan­ger d’a­vis et enle­ver leur vote et/ou le redon­ner à une autre proposition.

L’ar­ticle qui a le meilleur score est pré­sen­té comme l’ar­ticle cou­rant. En cas d’é­ga­li­té, le der­nier à avoir recueilli un vote est retenu.

De la même manière, il exis­te­ra une pro­po­si­tion « abro­ger » pour chaque article de la Consti­tu­tion Col­la­bo­ra­tive. Voter pour abro­ger compte comme un vote clas­sique. Si le nombre de votes « abro­ger » devient le plus éle­vé, alors l’ar­ticle ne sera plus affi­ché par défaut.

Un filtre per­met­tra d’afficher les articles « abro­ger », lais­sant le choix aux uti­li­sa­teurs de chan­ger d’avis et de le faire réapparaître.

Pos­si­bi­li­té de fla­guer en « Impor­tant » une pro­po­si­tion d’article (per­met de dis­tin­guer une pro­po­si­tion qui cor­rige une vir­gule (un détail), d’une vraie pro­po­si­tion, quand quel­qu’un pense avoir trou­vé quelque chose de vrai­ment pertinent).

  1. Struc­ture Collaborative

Cette page affi­che­ra uni­que­ment les noms des cha­pitres (la struc­ture, les grandes par­ties, le « sque­lette » de la constitution).

Elle per­met­tra par glis­ser dépo­ser, d’in­ter­ver­tir les par­ties, mais aus­si d’en rajou­ter, d’en sup­pri­mer, ou encore de les renommer.

Une fois la struc­ture conforme au sou­hait de l’utilisateur, il peut la pro­po­ser. Le même sys­tème de vote que pour les articles sera alors uti­li­sé pour déter­mi­ner quelle struc­ture est appli­quée à la Consti­tu­tion Collaborative.

Il sera impos­sible de sup­pri­mer un cha­pitre qui contient déjà des articles.

  1. Ate­lier Constituant

Page qui affiche la liste des ate­liers consti­tuants en cours. Chaque ate­lier peut conte­nir entre 2 et 6 (?) per­sonnes et com­porte un thème déter­mi­né par le créa­teur de l’atelier.

Un uti­li­sa­teur peut créer un ate­lier et attendre que des gens le rejoignent, ou il peut rejoindre un ate­lier qui n’est pas déjà plein.

Un ate­lier est consti­tué d’un chat qui per­met aux par­ti­ci­pants connec­tés de dis­cu­ter en temps réel (mode syn­chrone) entre eux + un for­mu­laire qui per­met d’ajouter/modifier sa Consti­tu­tion per­son­nelle en paral­lèle, pour gar­der les meilleurs jets, résul­tant de la conversation.

Un ate­lier est clos auto­ma­ti­que­ment après plus de 15 minutes sans aucun échange dans le chat.

À la fer­me­ture de l’atelier, on his­to­rise les par­ti­ci­pants et les articles rédi­gés au cours de celui-ci.

Les ate­liers sont pri­vés, et en direct, et n’autorisent pas de « spectateur ».

Cela per­met aux gens de s’entraîner sans être confron­té au regard de tous, et de res­ter en petit comi­té, tout en échan­geant avec des gens qui sont pré­sents et qui ont envie d’écrire en même temps que vous.

  1. Débats public

Les débats public, à l’inverse des ate­liers consti­tuant sont visible à tout moment, par tous. La dis­cus­sion n’a pas de durée limite non plus. Il s’agit plus d’une forme de dis­cus­sion construite, et non d’un chat : on n’écrit pas juste une phrase, mais à la manière d’un forum, on poste une réponse struc­tu­rée et argumentée.

Les uti­li­sa­teurs peuvent être connec­tés en même temps et se répondre en direct, ou se répondre avec plu­sieurs heures ou jours d’écart (mode asynchrone).

La dis­cus­sion porte sur un thème lais­sé libre par le créa­teur du débat (avec pos­si­bi­li­té de lais­ser « thème à défi­nir ensemble »)

Ici aus­si le nombre d’intervenants sera limi­té entre 2 et (6) ? Mais, tel des spec­ta­teurs dans les arènes de gla­dia­teurs, les uti­li­sa­teurs pour­ront accé­der à la dis­cus­sion, et même don­ner leur avis via un espace qui leur sera dédié (en bas à droite de la page) sous forme d’un chat visible par tous (comme lors de Twitch), per­met­tant de com­men­ter rapi­de­ment ou faire des remarques aux intervenants.

Les spec­ta­teurs auront sur­tout pour tâche de voter pour les réponses les plus pertinentes.

On per­met­tra par ailleurs de lire le débat par ordre chro­no­lo­gique (par défaut) ou par per­ti­nence (nombre de votes).

  1. Comptes ren­dus

Per­met de créer des comptes ren­dus suite à des ate­liers consti­tuant IRL (In Real Life/dans la vie réelle). Per­met­tant à tous de les consul­ter au tra­vers d’une liste qui les regroupe par lieu et date.

J’ai décou­vert par hasard que ce site reprend cette idée : www​.consti​tu​tion​ci​toyenne​.fr

On pour­rait peut-être ten­ter de fusion­ner les deux ?

(D’une manière géné­rale, je dirais qu’il y a trop de sites sur le thème de Chouard, ça part un peu dans tous les sens, je ne sais pas si c’est une stra­té­gie per­ti­nente niveau visi­bi­li­té et efficacité… ?)

  1. Noti­fi­ca­tions

Une noti­fi­ca­tion me sera déli­vrée si un autre uti­li­sa­teur pro­pose d’a­mé­lio­rer ma propre Consti­tu­tion, je pour­rai alors refu­ser ou accep­ter. Si on l’accepte, la pro­po­si­tion devient l’ar­ticle cou­rant, l’an­cien est gar­dé dans l’historique.

Toute pro­po­si­tion d’une modi­fi­ca­tion de la Consti­tu­tion Col­la­bo­ra­tive sur un article où vous avez voté et/ou pro­po­sé votre ver­sion, aura pour effet de vous noti­fier en vous mon­trant la nou­velle pro­po­si­tion à côté de l’ar­ticle actuel (et per­met­tra de poten­tiel­le­ment voter pour la nou­velle version).

Option du compte : noti­fi­ca­tion par mail, avec détails pro­po­si­tions + objet du mail qui indique type de modif :

  • nou­vel article
  • nou­velle structure
  • nou­veau vote
  • nou­veau débat public
  1. Badges

Sys­tème de badge (récom­penses) qui incite les gens à par­ti­ci­per (auto-ren­­for­­ce­­ment positif)

  • Per­ti­nence : Avoir reçu des votes pour vos pro­po­si­tions d’articles sur la Consti­tu­tion Col­la­bo­ra­tive 1÷10÷25÷50÷100 fois
  • Pro­po­si­tion : Avoir pro­po­sé sur la Consti­tu­tion Col­la­bo­ra­tive 1÷10÷25÷50÷100 articles
  • Vote d’articles : Avoir voté pour 1÷100÷500÷2500÷12500 articles
  • Vote débat : Avoir voté pour 1÷100÷500÷2500÷12500 inter­ven­tions dans un débat public
  • Ate­lier Consti­tuant : Avoir par­ti­ci­pé à 1÷10÷50÷100÷500 ateliers


Je trouve épa­tante cette force géné­reuse que des jeunes gens mettent au ser­vice de la volon­té géné­rale (la vraie), et je vou­drais les aider autant que je le peux. Je suis sûr que notre cer­veau col­lec­tif leur don­ne­ra beau­coup d’i­dées, d’aide et d’éner­gie positive 🙂

Pour com­prendre ce dont ce jeune pro­gram­meur est capable, je vous recom­mande d’al­ler voir son site jepo​li​tique​.fr, qui est déjà assez bien fichu :

Enfin, Tris­tan nous a aus­si pré­pa­ré une petite vidéo pour décou­vrir rapi­de­ment com­ment il a pré­vu que nous nous ser­vions de son outil : 

httpv://youtu.be/rQbTG58qI1g

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Puis­qu’on en parle (mais ce n’est pas tout à fait le même pro­jet, car Tris­tan vou­drait nous aider très pré­ci­sé­ment sur les ate­liers consti­tuants), je vous signale un autre outil du même ordre, qu’on m’a sou­vent signa­lé et que — honte à moi — je n’ai pas encore tes­té, mal­gré l’intérêt évident qu’il présente :

STIG est un site uti­li­sable à tout moment, y com­pris sur nos télé­phones por­tables, pour réflé­chir et débattre sur des lois et pour les voter (ou pas) : 

• le site :

https://​gets​tig​.org/

• Un très court expo­sé de l’ob­jec­tif de STIG :
httpv://youtu.be/z9OE0h43q3U

• Un article sur le site MrMon​dia​li​sa​tion​.org :
Stig : la pre­mière appli­ca­tion de démo­cra­tie uni­ver­selle en mode 3.0
https://mrmondialisation.org/stig-la-premiere-application-de-democratie-universelle-en-mode‑3–0/

• Un autre article dans La Croix :
Stig, la démo­cra­tie au bout des doigts
http://www.la-croix.com/Economie/Social/Stig-la-democratie-au-bout-des-doigts-2016–06–16–1200769104

• Une pré­sen­ta­tion (un point heb­do­ma­daire, appa­rem­ment) par Jean Mas­siet (Acro­po­lis) :
httpv://youtu.be/jAAPzD7D0uE

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Je compte sur vous pour essayer de vous ser­vir un peu de ces pro­grammes, sur­tout celui de Tris­tan pour pré­pa­rer notre outil spé­ci­fi­que­ment consti­tuant, et pour déduire de votre expé­rience per­son­nelle quelques remarques et quelques conseils utiles à tous 🙂

Bon cou­rage, bande de virus 🙂

Étienne.
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PS : tous ces outils sont adap­tés pour notre entraî­ne­ment consti­tuant, il ne faut pas oublier que le vote élec­tro­nique est opaque et invé­ri­fiable, et donc (à ce jour encore) ultra-dan­­ge­­reux en condi­tions réelles. 

Je rap­pelle ici le tra­vail fon­da­men­tal que pro­duit Chan­tal Engue­hard à ce sujet (à lire abso­lu­ment si vous ne le connais­sez pas) : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​0​6​/​1​0​/​2​9​/​4​9​–​l​e​–​v​o​t​e​–​e​l​e​c​t​r​o​n​i​q​u​e​–​e​n​–​f​r​a​n​c​e​–​o​p​a​q​u​e​–​i​n​v​e​r​i​f​i​a​ble

Sécu­ri­ser le vote élec­tro­nique — tout en conser­vant l’a­no­ny­mat des votes (ceci est abso­lu­ment essen­tiel, et c’est pré­ci­sé­ment la source de la dif­fi­cul­té), c’est un des grands défis pour les pro­gram­meurs du 21e siècle.

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
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Prochain atelier constituant à Montreuil, samedi 18 juin 2016, avec Jean Massiet (Accropolis)

Le Comi­té des Citoyens mon­treuillois est plein de peps et conti­nue à orga­ni­ser des ate­liers — vei­nards de Parisiens 🙂

Le pro­chain aura lieu le same­di 18 juin 2016, de 14 h à 19 h, avec comme thèmes : La démo­cra­tie d’o­ri­gine citoyenne. Réécrire la consti­tu­tion, Pour­quoi ? Comment ?

Il faut réser­ver (l’a­dresse est indi­quée sur l’affiche).

L’in­ter­ve­nant sera Jean Mas­siet. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, voi­ci un article des Inrocks sur ce jeune homme tonique :
Jean Mas­siet, le strea­mer qui veut nous rendre accros à la vie politique
http://​www​.lesin​rocks​.com/​2​0​1​6​/​0​3​/​1​3​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​j​e​a​n​–​m​a​s​s​i​e​t​–​l​e​–​s​t​r​e​a​m​e​r​–​q​u​i​–​v​e​u​t​–​n​o​u​s​–​r​e​n​d​r​e​–​a​c​c​r​o​s​–​a​–​l​a​–​v​i​e​–​p​o​l​i​t​i​q​u​e​–​1​1​8​1​0​5​35/

Et voi­ci un exemple de ses vidéos : Je t’ex­plique le 49.3
httpv://youtu.be/3uG49qZoT5c

Un com­men­taire, au pas­sage, sur cette vidéo : dans cette expli­ca­tion du 49.3, ce que Jean a oublié d’ex­pli­quer (à mon avis), c’est que les dépu­tés dépendent pour leur car­rière poli­tique toute entière de l’in­ves­ti­ture aux élec­tions (le sou­tien offi­ciel du par­ti), que cette inves­ti­ture est don­née (ou pas) par le chef du par­ti, et que le Pré­sident de la Répu­blique était pré­ci­sé­ment le chef du par­ti qui est deve­nu majo­ri­taire à l’As­sem­blée… ce qui per­met évi­dem­ment aux appa­rat­chiks du par­ti d’exer­cer un chan­tage auprès des par­le­men­taires : « si tu votes la cen­sure, tu nous ren­verses peut-être, mais tu n’au­ras plus jamais l’in­ves­ti­ture du par­ti, et tu pour­ras donc faire une croix sur l’in­fi­ni­té de pri­vi­lèges ultra-confor­­tables liés à l’é­lec­tion ».

Vous avez bien com­pris, cette cui­sine poli­ti­cienne n’a rien à voir avec le bien com­mun, abso­lu­ment rien, effectivement. 

Jean aurait pu éga­le­ment signa­ler que ce sys­tème de maître-chan­­teur a été pen­sé et vou­lu par le pre­mier Pré­sident lui-même, en 1958 : le géné­ral de Gaulle, qui s’est fait écrire (par Michel Debré notam­ment) une « consti­tu­tion » sur mesure… … … Mais cher­chez bien la cause des causes 😉

Ce sera inté­res­sant de voir le point de vue de Jean Mas­siet sur les ate­liers consti­tuants. J’es­père que la ren­contre sera filmée.

Faites pas­ser 🙂

Étienne.

Pour mémoire, les vidéos de notre ate­lier à Mon­treuil en mars dernier :
https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​0​4​/​0​9​/​v​i​d​e​o​s​–​c​o​n​f​e​r​e​n​c​e​–​e​t​–​a​t​e​l​i​e​r​–​c​o​n​s​t​i​t​u​a​n​t​–​m​o​n​t​r​e​u​i​l​–​m​a​r​s​–​2​0​1​6​–​l​e​s​–​f​i​l​m​s​–​s​o​n​t​–​a​r​r​i​v​es/

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https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​4​2​5​1​9​8​0​3​7​2​317

La prophétie de Fakir en 2012 : les politiciens feront ce que les riches (les dieux cruels « marchés financiers ») leur diront de faire, grâce au fléau de la prétendue « union européenne » : « les nécessaire réformes », c’est-à-dire la destruction de toutes les protections sociales

httpv://youtu.be/MLK95_p8zI0

Ça, c’est du bon bou­lot. Bien mon­trer – et démon­trer – que les pires régres­sions sociales – récentes, pré­sentes et à venir – sont DUES (ren­dues pos­sibles et même ren­dues obli­ga­toires ! ) par notre « appar­te­nance » (c’est le bon mot) à la pré­ten­due « union euro­péenne » (outil des 1 % atlan­tistes pour asser­vir les 99 % euro­péens), ce tra­­vail-là, c’est du bon bou­lot de vrais jour­na­listes – « sen­ti­nelles du peuple » comme on appe­lait les jour­na­listes en 1789, à l’é­poque de Marat (vision­naire dévoué au bien com­mun, lui aussi).

Mer­ci Fakir.

Les poli­ti­ciens sont des gre­dins, adver­saires du bien comun. Il faut d’ur­gence sor­tir de leurs pièges démo­phobes, il faut sor­tir de l’eu­ro, de l’UE, de l’O­TAN, de l’OMC, du FMI…

Mais la solu­tion ne vien­dra pas des « élus », qui sont le pro­blème : il nous faut une consti­tu­tion digne de ce nom, et il fau­dra bien apprendre à l’é­crire (et ensuite la pro­té­ger) nous-mêmes.

Allez, au bou­lot ! 🙂 Mul­ti­pliez donc vos mini-ate­­liers, tous les jours…
Et faites passer.

Bon cou­rage à tous – et mer­ci pour vos chouettes mes­sages, tous les jours 🙂

Étienne.
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PS : Ne ratez pas (et faites connaître autour de vous, ceci est essen­tiel) la grande enquête de Fakir sur le piège unio­neu­ro­péen, et le for­mi­dable petit bou­quin – explo­sif – de Fran­çois Ruf­fin :  » Faut-il faire sau­ter Bruxelles ? » :

http://​www​.fakir​presse​.info/​+​–​F​a​u​t​–​i​l​–​f​a​i​r​e​–​s​a​u​t​e​r​–​B​r​u​x​e​l​l​es-+

Rap­pel :https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​4​/​0​5​/​1​3​/​f​a​u​t​–​i​l​–​f​a​i​r​e​–​s​a​u​t​e​r​–​b​r​u​x​e​l​l​e​s​–​f​r​a​n​c​o​i​s​–​r​u​f​f​i​n​–​f​a​k​ir/

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[génial] LA RELIGION DU CAPITAL (Paul Lafargue, 1887)

RELIGION DU CAPITAL
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ORAISON DOMINICALE :

Capi­tal, notre père, qui êtes de ce monde, Dieu tout-puis­­sant, qui chan­gez le cours des fleuves et per­cez les mon­tagnes, qui sépa­rez les conti­nents et unis­sez les nations ; créa­teur des mar­chan­dises et source de vie, qui com­man­dez aux rois et aux sujets, aux patrons et aux sala­riés, que votre règne s’é­ta­blisse sur toute la terre.

Don­­nez-nous beau­coup d’a­che­teurs pre­nant nos mar­chan­dises, les mau­vaises et aus­si les bonnes ;

Don­­nez-nous des tra­vailleurs misé­rables accep­tant sans révolte tous les tra­vaux et se conten­tant du plus vil salaire ;

Don­­nez-nous des gogos croyant en nos prospectus :

Faites que nos débi­teurs payent inté­gra­le­ment leurs dettes et que la Banque escompte notre papier ;

Faites que Mazas ne s’ouvre jamais pour nous et écar­tez de nous la faillite ;

Accor­­dez-nous des rentes perpétuelles.

Amen.
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CREDO :

Je crois au Capi­tal qui gou­verne la matière et l’esprit ;

Je crois au Pro­fit, son fils très légi­time, et au Cré­dit, le Saint-Esprit, qui pro­cède de lui et est ado­ré conjointement ;

Je crois à l’Or et à l’Argent, qui, tor­tu­rés dans l’Hô­tel de la Mon­naie, fon­dus au creu­set et frap­pés au balan­cier, repa­raissent au monde Mon­naie légale, et qui, trou­vés trop pesants, après avoir cir­cu­lé sur la terre entière, des­cendent dans les caves de la Banque pour res­sus­ci­ter Papier-monnaie ; 

je crois à la Rente cinq pour cent, au quatre et au trois pour cent éga­le­ment et à la Cote authen­tique des valeurs ; 

je crois au Grand-Livre de la Dette publique, qui garan­tit le Capi­tal des risques du com­merce, de l’in­dus­trie et de l’usure ; 

je crois à la Pro­prié­té indi­vi­duelle, fruit du tra­vail des autres, et à sa durée jus­qu’à la fin des siècles ; 

je crois à l’É­ter­ni­té du Sala­riat qui débar­rasse le tra­vailleur des sou­cis de la propriété ; 

je crois à la Pro­lon­ga­tion de la jour­née de tra­vail et à la Réduc­tion des salaires et aus­si à la Fal­si­fi­ca­tion des produits ; 

je crois au dogme sacré :
ACHETER BON MARCHÉ ET VENDRE CHER ; 

et pareille­ment je crois aux prin­cipes éter­nels de notre très sainte église, l’É­co­no­mie poli­tique officielle.

Amen.

Paul Lafargue, « La reli­gion du capi­tal » (1887).


Paul Lafargue (1842 – 1911)

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« Il est impos­sible d’é­ta­blir et de main­te­nir en pleine paix une machine d’op­pres­sion comme l’ar­mée per­ma­nente, sans que les par­tis poli­tiques ne s’en emparent pour la tour­ner contre leurs adver­saires.

Le dan­ger des coups d’É­tat et du des­po­tisme mili­taire ne ces­se­ra d’exis­ter que lorsque l’ar­mée per­ma­nente sera abo­lie et que la nation sera armée. »

Paul Lafargue, dans « Le Socia­liste », 23 juillet 1887.

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Maximes de la sagesse divine

1. – Le mate­lot est assailli par la tem­pête ; le mineur vit entre le gri­sou et les ébou­le­ments, l’ou­vrier se meut au milieu des roues et des cour­roies de la machine de fer ; la muti­la­tion et la mort se dressent devant le sala­rié qui tra­vaille : le capi­ta­liste qui ne tra­vaille pas est à l’a­bri de tout danger.

2 – Le tra­vail éreinte, tue et n’en­ri­chit pas : on amasse de la for­tune, non pas en tra­vaillant, mais en fai­sant tra­vailler les autres.

3 – La pro­prié­té est le fruit du tra­vail et la récom­pense de la paresse.

4 – On ne tire pas du vin d’un caillou, ni des pro­fits d’un cadavre : on n’ex­ploite que les vivants. Le bour­reau qui guillo­tine un cri­mi­nel fraude le capi­tal d’un ani­mal à exploiter.

5 – L’argent et tout ce qui rap­porte n’ont point d’odeur.

6 – L’argent rachète ses qua­li­tés hon­teuses par sa quantité.

7 – L’argent tient lieu de ver­tu à celui qui possède,

8 – Un bien­fait n’est pas un bon pla­ce­ment por­tant intérêt.

9 – En se cou­chant mieux vaut se dire j’ai fait une bonne affaire qu’une bonne action.

10 – Le patron qui fait tra­vailler les sala­riés qua­torze heures sur vingt-quatre ne perd pas sa journée.

11 – N’é­pargne ni le bon, ni le mau­vais ouvrier, car le bon comme le mau­vais che­val a besoin de l’éperon.

12 – L’arbre qui ne donne pas de fruits doit être arra­ché et brû­lé ; l’ou­vrier qui ne porte plus de pro­fits doit être condam­né à la faim.

13 – L’ou­vrier qui se révolte, nour­­ris-le avec du plomb.

14 – La feuille du mûrier prend plus de temps à se trans­for­mer en satin que le sala­rié en capital.

15 – Voler en grand et res­ti­tuer en petit, c’est la philanthropie.

16 – Faire coopé­rer les ouvriers à l’é­di­fi­ca­tion de sa for­tune, c’est la coopération.

17 – Prendre la plus grosse part des fruits du tra­vail, c’est la participation.

18 – Le capi­ta­liste, liber­taire fana­tique, ne pra­tique par l’au­mône ; car elle enlève au sans-tra­­vail la liber­té de mou­rir de faim.

19 – Les hommes ne sont rien de plus que des machines à pro­duire et à consom­mer : le capi­ta­liste achète les uns et court après les autres.

20 – Le capi­ta­liste à deux langues dans sa bouche, l’une pour ache­ter et l’autre pour vendre.

21 – La bouche qui ment donne la vie à la bourse.

22 – La déli­ca­tesse et l’hon­nê­te­té sont les poi­sons des affaires.

23 – Voler tout le monde ce n’est voler personne.

24 – Démontre que l’homme est capable de dévoue­ment ain­si que le caniche, en te dévouant à toi-même.

25 – Méfie-toi du mal­hon­nête homme, mais ne te fie pas à l’homme honnête.

26 – Pro­mettre prouve de la bon­ho­mie et de l’ur­ba­ni­té, mais tenir sa pro­messe dénote de la fai­blesse mentale.

27 – Les pièces de mon­naie sont frap­pées à l’ef­fi­gie du sou­ve­rain ou de la Répu­blique, parce que, comme les oiseaux du ciel, elles n’ap­par­tiennent qu’à celui qui les attrape.

28 – Les pièces de cent sous se relèvent tou­jours après être tom­bées, même dans l’ordure.

29 – Tu t’in­quiètes de beau­coup de choses, tu te crées bien des sou­cis, tu t’ef­forces d’être hon­nête, tu ambi­tionnes le savoir, tu brigues les places, tu recherches les hon­neurs ; et tout cela n’est que vani­té et pâture de vent ; une seule chose est néces­saire : le Capi­tal, encore le Capital.

30 – La jeu­nesse se fane, la beau­té se flé­trit, l’in­tel­li­gence s’obs­cur­cit, l’or, seul, ne se ride, ni ne vieillit.

31 – L’argent est l’âme du capi­ta­liste et le mobile de ses actions.

32 – Je le dis en véri­té, il y a plus de gloire à être un por­te­feuille bour­ré d’or, et de billets de banque, qu’un homme plus char­gé de talents et de ver­tus que l’âne por­tant des légumes au marché.

33 – Le génie, l’es­prit, la pudeur, la pro­bi­té, la beau­té n’existent que parce qu’ils ont une valeur vénale.

34 – La ver­tu et le tra­vail ne sont utiles que chez autrui.

35 – Il n’y a rien de meilleur pour le capi­ta­liste que de boire, man­ger et paillar­der : c’est aus­si ce qui lui res­te­ra de plus cer­tain quand il aura ter­mi­né ses jours.

36 – Tant qu’il demeure par­mi les hommes qu’é­claire et que réchauffe le soleil, le capi­ta­liste doit jouir, car on ne vit pas deux fois la même heure et on n’é­chappe pas à la méchante et à la vilaine vieillesse qui sai­sit l’homme par la tête et le pousse dans le tombeau.

37 – Au sépulcre où tu vas, tes ver­tus ne t’ac­com­pa­gne­ront pas ; tu ne trou­ve­ras que des vers.

38 – Hors un ventre plein et digé­rant gaillar­de­ment et des sens robustes et satis­faits, il n’y a que vani­té et ron­ge­ment d’esprit.

Paul Lafargue, « La reli­gion du capi­tal » (1887).

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http://​www​.edi​tions​-allia​.com/​f​r​/​l​i​v​r​e​/​1​4​7​/​l​e​–​d​r​o​i​t​–​a​–​l​a​–​p​a​r​e​sse

Nom­breux textes inté­graux télé­char­geables sur la mine inson­dable du site de l’UQAC :
http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​l​a​f​a​r​g​u​e​_​p​a​u​l​/​l​a​f​a​r​g​u​e​_​p​a​u​l​.​h​tml

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Source : ‘Pré­cieuses pépites’ sur Plan C. Pdf à télé­char­ger libre­ment (11 ans de boulot 🙂 ) :
https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​p​r​e​c​i​e​u​s​e​s​_​p​e​p​i​t​e​s​.​pdf

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[Bien commun menacé – Tous concernés] Comment le Pentagone punit les lanceurs d’alerte

Mer­ci au Saker fran­co­phone (remar­quable site d’in­for­ma­tion quo­ti­dienne) d’a­voir tra­duit cet article impor­tant du Guar­dian.

Tous les pou­voirs vont jus­qu’à ce qu’ils trouvent une limite, et les pou­voirs n’aiment pas les limites : tous les pou­voirs tendent à s’au­to­no­mi­ser, à s’af­fran­chir pro­gres­si­ve­ment de tous les contrôles réels.
Les pou­voirs sont inca­pables de se limi­ter eux-mêmes.

Si nous n’ap­pre­nons pas à fixer nous-mêmes des limites aux pou­voirs, on ver­ra réap­pa­raître les camps et les mas­sacres, natu­rel­le­ment, les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes effets.

Nous avons abso­lu­ment besoin que les lan­ceurs d’a­lerte soient bien pro­té­gés, par­ti­cu­liè­re­ment en ce moment, et il n’y a que nous pour le faire (les pou­voirs ne le feront jamais cor­rec­te­ment — à cause du conflit d’intérêts).

Com­plé­tez cette info autant que vous le pou­vez (dans les com­men­taires), et… faites passer.

ÉC.

Comment le Pentagone punit les lanceurs d’alerte


Par Mark Herts­gaard – Le 22 mai 2016 – Source The Guar­dian


À l’heure actuelle, presque tout le monde sait ce qu’Edward Snow­den a fait. Il a révé­lé des docu­ments top-secrets mon­trant que l’Agence natio­nale de sécu­ri­té (NSA) espion­nait des cen­taines de mil­lions de per­sonnes à tra­vers le monde, col­lec­tait des appels télé­pho­niques et des cour­riels de pra­ti­que­ment tout le monde sur terre uti­li­sant un télé­phone mobile ou Inter­net. Lorsque ce jour­nal [The Guar­dian, NdT] a com­men­cé à publier les docu­ments de la NSA en juin 2013, cela a pro­vo­qué un débat poli­tique féroce qui conti­nue à ce jour – à pro­pos de la sur­veillance du gou­ver­ne­ment, mais aus­si à pro­pos de la mora­li­té, de la léga­li­té et de la valeur civique de lan­cer des alertes.

Mais si vous vou­lez savoir pour­quoi Snow­den a fait une telle chose, et la façon dont il l’a fait, vous devez connaître les his­toires de deux autres hommes.

Le pre­mier est Tho­mas Drake, qui a dénon­cé les mêmes acti­vi­tés de la NSA dix ans avant Snow­den. Drake était un fonc­tion­naire de la NSA plus haut pla­cé dans la hié­rar­chie que ne l’était Snow­den. Il a obéi aux lois éta­su­niennes concer­nant les lan­ceurs d’alerte, en uti­li­sant les canaux offi­ciels pour trans­mettre ses griefs. Résul­tat, il fut explosé.

Drake fut viré, arrê­té à l’aube par des agents du FBI, pis­to­lets aux poings, dépouillé de son habi­li­ta­tion de sécu­ri­té, accu­sé de crimes qui auraient pu l’envoyer en pri­son pour le reste de sa vie, rui­né finan­ciè­re­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment. Le seul tra­vail qu’il a pu trou­ver ensuite, fut dans un maga­sin Apple de la ban­lieue de Washing­ton, où il tra­vaille encore aujourd’hui. Ajou­tant l’insulte aux bles­sures, ses aver­tis­se­ments sur les dan­gers du pro­gramme de sur­veillance de la NSA ont été lar­ge­ment ignorés.

« Le gou­ver­ne­ment a pas­sé de nom­breuses années à essayer de me bri­ser, et plus je résis­tais, plus il deve­nait méchant », m’a dit Drake.

L’histoire de Drake a été racon­tée depuis, et a eu un impact pro­fond sur Snow­den, qui a dit à un jour­na­liste en 2015 : « Il est juste de dire que s’il n’y avait pas eu de Tho­mas Drake, il n’y aurait pas eu d’Edward Snow­den.»

Mais il y a un autre homme dont l’histoire n’a jamais été racon­tée et qui, pour la pre­mière fois, parle publi­que­ment ici. Son nom est John Crane, il était un haut fonc­tion­naire du minis­tère de la Défense, qui a com­bat­tu pour four­nir un trai­te­ment équi­table aux lan­ceurs d’alerte comme Tho­mas Drake – jusqu’à ce que lui-même soit contraint de quit­ter son emploi et de deve­nir lui aus­si un lan­ceur d’alerte.

Son témoi­gnage révèle un nou­veau cha­pitre cru­cial dans l’histoire Snow­den – et la bataille per­due de Crane pour pro­té­ger les pré­cé­dents lan­ceurs d’alerte montre très clai­re­ment que Snow­den avait de bonnes rai­sons de rendre ses révé­la­tions publiques.

Au cours de dizaines d’heures d’interviews, Crane m’a racon­té com­ment les hauts fonc­tion­naires du minis­tère de la Défense ont vio­lé la loi, à plu­sieurs reprises, pour per­sé­cu­ter Drake. Tout d’abord, raconte-t-il, ils ont révé­lé l’identité de Drake au minis­tère de la Jus­tice ; puis ils ont confis­qué (et peut-être détruit) les preuves, après que Drake eut été mis en exa­men ; enfin, ils ont men­ti à pro­pos de tout cela à un juge fédéral.

L’ironie suprême ? Dans leur zèle pour punir Drake, ces res­pon­sables du Penta­gone ont invo­lon­tai­re­ment ensei­gné à Snow­den com­ment échap­per à leurs griffes quand l’employé contrac­tuel NSA de 29 ans a, à son tour, lan­cé l’alerte. Snow­den igno­rait les machi­na­tions cachées à l’intérieur du Penta­gone pour cas­ser Drake, mais le résul­tat de ces machi­na­tions – l’arrestation de Drake, son incul­pa­tion et sa per­sé­cu­tion – a envoyé un mes­sage sans équi­voque : sou­le­ver des inquié­tudes au sein du sys­tème est source de malheur.

« Nom­mez un dénon­cia­teur de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment dont la divul­ga­tion a conduit à un chan­ge­ment réel – un chan­ge­ment de lois ou de stra­té­gies – et qui n’a pas été confron­té à des repré­sailles par la suite. Les pro­tec­tions n’existent tout sim­ple­ment pas, a décla­ré Snow­den au Guar­dian cette semaine. La triste réa­li­té d’aujourd’hui, est que trans­mettre à l’inspecteur géné­ral des preuves d’actes répré­hen­sibles vrai­ment sérieux est sou­vent une erreur. Les trans­mettre à la presse com­porte des risques graves, mais au moins vous avez une chance.»

Snow­den a vu ce qui était arri­vé à Drake et à d’autres lan­ceurs d’alerte comme lui. La clé de l’efficacité de Snow­den, selon Tho­mas Devine, le direc­teur juri­dique du Pro­jet Govern­ment Accoun­ta­bi­li­ty (PGA), est qu’il a pra­ti­qué la déso­béis­sance civile, plu­tôt que la dénon­cia­tion légale. (PGA, un groupe sans but lucra­tif de Washing­ton qui défend les lan­ceurs d’alerte, a repré­sen­té Snow­den, Drake et Crane.)

« Aucun des dénon­cia­teurs légi­times qui ont essayé d’exposer la sur­veillance sans man­dat du gou­ver­ne­ment – et Drake était loin d’être le seul à avoir essayé – n’a réus­si, me dit Devine. Ils se sont mani­fes­tés et ont avan­cé leurs charges, mais le gou­ver­ne­ment répond seule­ment : Ils mentent, ils sont para­noïaques, nous ne fai­sons pas ces choses là. Les dénon­cia­teurs ne pou­vaient pas prou­ver leur cause, parce que le gou­ver­ne­ment avait clas­sé ‘confi­den­tiel’ toutes les preuves. Consi­dé­rant que Snow­den a emme­né les preuves avec lui, quand le gou­ver­ne­ment a publié ses déné­ga­tions habi­tuelles, il a pu pro­duire, docu­ment après docu­ment, les preuves indi­quant que le gou­ver­ne­ment men­tait. C’est du lan­ce­ment d’alerte par déso­béis­sance civile. »

Crane, un résident de Vir­gi­nie, bien bâti avec des taches de gris dans son col­lier de barbe bien taillée, a com­pris la déci­sion de Snow­den de ne pas res­pec­ter les règles – mais la regrette. « Quelqu’un comme Snow­den ne devrait pas avoir à res­sen­tir le besoin de se faire du mal juste pour la bonne cause », me dit-il.

Le témoi­gnage de Crane n’est pas sim­ple­ment un indi­ca­teur des moti­va­tions et des méthodes de Snow­den. Si ses allé­ga­tions sont confir­mées par la cour, cela pour­raient ame­ner des hauts res­pon­sables actuels et anciens du Penta­gone en pri­son. (Des enquêtes offi­cielles sont tran­quille­ment en cours.)

Mais l’histoire de Crane a encore plus de consé­quences : elle réfute la posi­tion prise par Barack Oba­ma et Hil­la­ry Clin­ton contre Snow­den, disant que celui-ci aurait dû trans­mettre ses pré­oc­cu­pa­tions par des voies offi­cielles parce que la loi amé­ri­caine sur les lan­ceurs d’alerte l’aurait protégé.

Com­ment Edward Snow­den est-il pas­sé de ‘loyal entre­pre­neur tra­vaillant pour la NSA’ à ‘lan­ceur d’alerte’ ?

Au moment où Snow­den est deve­nu une figure publique en 2013, Crane avait déjà pas­sé des années à mener une bataille per­due au Penta­gone pour four­nir aux lan­ceurs d’alerte les pro­tec­tions juri­diques aux­quelles ils avaient droit. Il a pris ses res­pon­sa­bi­li­tés tel­le­ment au sérieux, et a été si sou­vent en conflit avec ses supé­rieurs, qu’il por­tait des copies de la loi sur la pro­tec­tion des lan­ceurs d’alerte de 1989 et de la Consti­tu­tion des États-Unis dans sa poche, pour les sor­tir pen­dant les conflits au bureau.

Les avo­cats de Crane à PGA – qui ont l’habitude de tra­vailler avec tous les types de lan­ceurs d’alerte, gou­ver­ne­men­taux ou pri­vés – ont été décon­cer­tés par son atti­tude. D’après leur expé­rience, les res­pon­sables gou­ver­ne­men­taux les plus éle­vés se sou­ciaient peu des droits des lan­ceurs d’alerte. Alors qu’est ce qui moti­vait Crane à conti­nuer à se battre pour les droits des lan­ceurs d’alerte au Penta­gone, alors même que ses supé­rieurs deve­naient de plus en plus hos­tiles et l’ont fina­le­ment for­cé à démissionner ?

Selon Crane, le cou­rage de se battre vient de sa famille. Il n’a jamais oublié l’histoire qu’il a enten­due étant enfant, de son propre grand-père, un offi­cier de l’armée alle­mande qui fit une fois face à Adolf Hit­ler, à la pointe du fusil, dans la nuit où le futur Füh­rer a ten­té son pre­mier coup d’État.

Ancien conseiller de presse pour les membres répu­bli­cains du Congrès, John Crane a été embau­ché par le bureau de l’inspecteur géné­ral du minis­tère de la Défense en 1988. Au sein des orga­nismes gou­ver­ne­men­taux des États-Unis, un ins­pec­teur géné­ral est comme une sorte de juge et chef de la police. L’IG, comme l’inspecteur géné­ral est connu, est char­gé de s’assurer qu’une agence don­née fonc­tionne selon la loi – obéit aux règles et règle­ments, dépense l’argent comme elle y est auto­ri­sée par le Congrès. « Dans le bureau de l’IG, nous étions les gars avec les cha­peaux blancs », nous dit Crane.

En 2004, Crane fut pro­mu ins­pec­teur géné­ral adjoint. À l’âge de 48 ans, ses res­pon­sa­bi­li­tés com­pre­naient la super­vi­sion du dépar­te­ment sur les dénon­cia­tions au minis­tère de la Défense, ain­si que d’enquêter sur toutes les allé­ga­tions de mal­ver­sa­tions pro­ve­nant des deux mil­lions d’employés du minis­tère (de loin le plus grand effec­tif au sein du gou­ver­ne­ment des États-Unis), et dans cer­tains cas les allé­ga­tions pro­ve­nant de la NSA et d’autres agences de renseignement.

A cette époque, Tho­mas Drake était déjà bien avan­cé sur le che­min qui allait fina­le­ment le relier à Crane. Le pre­mier jour de Drake comme employé à part entière de l’Agence natio­nale de sécu­ri­té fut le 11 sep­tembre 2001. Alors que la NSA allait gon­fler en taille et en bud­get lorsque les États-Unis répon­draient aux attaques du 11 Sep­tembre, l’agence était déjà clas­sée comme la plus grande orga­ni­sa­tion d’espionnage, la plus géné­reu­se­ment finan­cée sur terre. Créée en 1952, la NSA est le cas­seur de code du gou­ver­ne­ment et sonoreille mon­diale. La NSA inter­cepte les com­mu­ni­ca­tions des gou­ver­ne­ments et des indi­vi­dus étran­gers et tra­duit cette intel­li­gence brute en infor­ma­tion uti­li­sable par la CIA, le FBI et les agences gouvernementales.

Drake, père de cinq enfants, avait déjà tra­vaillé pour la NSA pen­dant 12 ans, comme entre­pre­neur du sec­teur pri­vé. Une fois deve­nu membre du per­son­nel de la NSA, il fut pla­cé direc­te­ment sous la res­pon­sa­bi­li­té du troi­sième plus haut fonc­tion­naire de la NSA, Mau­reen Bagins­ki ; elle a diri­gé la plus grande divi­sion de la NSA, la Direc­tion du ren­sei­gne­ment pour les signaux, qui était res­pon­sable de l’interception des appels télé­pho­niques et autres communications.

Grand, sombre, intense, Drake était un joueur d’échecs de cham­pion­nat à l’école secon­daire, dont le don pour les mathé­ma­tiques, l’informatique et les langues ont fait de lui un élé­ment natu­rel pour l’écoute clan­des­tine en langues étran­gères et la mise à dis­po­si­tion des com­pé­tences cryp­to­gra­phiques et lin­guis­tiques dont la NSA avait besoin. Pen­dant la Guerre froide, il a tra­vaillé pour le ren­sei­gne­ment de l’armée de l’air et la sur­veillance des com­mu­ni­ca­tions de la police secrète de l’Allemagne de l’Est, la Stasi.

Dans les semaines qui sui­virent les atten­tats du 11 sep­tembre, Drake a été affec­té à la pré­pa­ra­tion du plai­doyer de la NSA au sujet de la catas­trophe. Le Congrès, les médias et le public exi­geaient des réponses : qu’est ce qui avait mal tour­né à la NSA et dans les autres orga­nismes fédé­raux, pour per­mettre aux agents d’Oussama Ben Laden de mener une attaque si dévastatrice ?

Pen­dant que Drake inter­ro­geait des col­lègues de la NSA et fouillait les dos­siers de l’agence, il est tom­bé sur des infor­ma­tions qui l’ont hor­ri­fié. Il a décou­vert que la NSA – avant même le 11 sep­tembre – avait secrè­te­ment modi­fié son champ d’opérations pour étendre ses pouvoirs.

Depuis sa créa­tion, il était stric­te­ment inter­dit à la NSA d’écouter les com­mu­ni­ca­tions natio­nales. L’enquête de Drake l’a per­sua­dé que la NSA vio­lait cette res­tric­tion en col­lec­tant des infor­ma­tions sur les com­mu­ni­ca­tions à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis. Et cela, sans avoir obte­nu les ordon­nances judi­ciaires exi­gées par la loi.

Res­pec­tueux de la loi depuis le lycée – il a une fois dénon­cé à la police les noms des cama­rades de classe qu’il soup­çon­nait de vendre de l’herbe – Drake m’a dit qu’il se sen­tait obli­gé d’agir. « J’ai fait le ser­ment de res­pec­ter et de défendre la Consti­tu­tion contre tous les enne­mis étran­gers et natio­naux », m’a‑t‑il expliqué.

Pour Drake, le Pro­gramme de sur­veillance du Pré­sident, comme on l’appelait sous l’administration de George W. Bush, lui a rap­pe­lé l’état d’esprit de la Sta­si. « Vous ne pas­sez pas des années à écou­ter un État poli­cier sans en être affec­té, ce n’est pas pos­sible, me dit-il. Je me sou­viens m’être dit : Ouah, je ne veux pas que cela se pro­duise dans notre pays ! Com­ment pour­­riez-vous vivre dans une socié­té où il faut tou­jours regar­der der­rière son épaule, ne sachant pas à qui pou­voir faire confiance, même dans votre propre famille ?»

Le cau­che­mar de la per­sé­cu­tion de Drake par son propre gou­ver­ne­ment a com­men­cé inno­cem­ment. Ayant décou­vert des preuves de com­por­te­ment appa­rem­ment illé­gal, il a fait ce que sa for­ma­tion mili­taire et le droit sur les lan­ceurs d’alerte lui deman­daient : il a trans­mis ces infor­ma­tions à la chaîne de com­man­de­ment. Dès le début 2002, il a fait part de ses pré­oc­cu­pa­tions, d’abord à un petit nombre de hauts fonc­tion­naires de la NSA, puis aux membres appro­priés du Congrès et au per­son­nel des comi­tés de sur­veillance du Sénat et de la Chambre des représentants.

Drake a pas­sé d’innombrables heures à ces séances, mais est fina­le­ment arri­vé à la conclu­sion que per­sonne ayant une posi­tion d’autorité ne vou­lait entendre ce qu’il disait. Quand il a dit à son patron, Bagins­ki, que la sur­veillance accrue de la NSA à la suite du 11 sep­tembre sem­blait juri­di­que­ment contes­table, elle lui aurait dit de lais­ser tom­ber car la Mai­son Blanche en avait déci­dé autrement.

John Crane a enten­du par­ler de Tho­mas Drake quand Crane et ses col­lègues du bureau de l’Inspection géné­rale du Penta­gone ont reçu une plainte d’un lan­ceur d’alerte en sep­tembre 2002. La plainte allé­guait que la NSA sou­te­nait une poli­tique de sur­veillance élec­tro­nique qui était à la fois finan­ciè­re­ment et consti­tu­tion­nel­le­ment irres­pon­sable. La plainte a été signée par trois anciens res­pon­sables de la NSA, William Bin­ney, Kirk Wiebe et Edward Loo­mis, et une ancienne membre du per­son­nel du Congrès prin­ci­pal, Diane Roark. Drake a éga­le­ment approu­vé la plainte – mais parce que lui, contrai­re­ment aux quatre autres, n’avait pas encore pris sa retraite de la fonc­tion publique, il a deman­dé à ce que son nom soit ano­nyme, même dans un docu­ment cen­sé être trai­té de manière confi­den­tielle au sein du gouvernement.

Bin­ney, Wiebe, Loo­mis et Roark ont par­ta­gé les pré­oc­cu­pa­tions de Drake sur les impli­ca­tions consti­tu­tion­nelles de la sur­veillance de masse sans man­dat, mais leur plainte por­tait sur deux autres questions.

Le pre­mier point était d’ordre finan­cier. Les lan­ceurs d’alerte ont sou­te­nu que le pro­gramme de sur­veillance de la NSA, du nom de code Trail­bla­zer, était un gas­pillage éhon­té de 3,8 mil­liards de dol­lars – il avait été plus effi­cace pour cana­li­ser l’argent des contri­buables vers des entre­pre­neurs pri­vés que pour pro­té­ger la patrie.

Le deuxième point dénon­cé était que Trail­bla­zer ren­dait en réa­li­té les États-Unis moins sûrs. Ils ont recon­nu que Trail­bla­zer avait consi­dé­ra­ble­ment élar­gi la quan­ti­té de com­mu­ni­ca­tions élec­tro­niques recueillies par la NSA. Mais cette ava­lanche de don­nées brutes était trop forte – les ana­lystes de la NSA avaient du mal à dis­tin­guer l’essentiel du futile et étaient donc sus­cep­tibles de man­quer des indices importants.

Drake en a décou­vert un exemple cho­quant en fai­sant des recherches pour son rap­port sur les atten­tats du 11 sep­tembre. Des mois aupa­ra­vant, la NSA était entrée en pos­ses­sion d’un numé­ro de télé­phone à San Die­go, qui a été uti­li­sé par deux des pirates de l’air qui plus tard se sont écra­sés sur le World Trade Cen­ter. Mais la NSA n’a pas agi suite à cette découverte.

Comme Drake l’a dit plus tard à l’expert sur la NSA, James Bam­ford, la NSA a inter­cep­té sept appels télé­pho­niques entre ce numé­ro de télé­phone à San Die­go et un QG d’al-Qaida au Yémen. Drake a trou­vé un enre­gis­tre­ment de ces sept appels enter­ré dans une base de don­nées de la NSA.

Les res­pon­sables amé­ri­cains savaient depuis long­temps que le QG du Yémen était une plaque tour­nante opé­ra­tion­nelle à tra­vers laquelle Ben Laden, depuis une grotte en Afgha­nis­tan, ordon­nait des attaques. Sept appels télé­pho­niques à un tel centre à par­tir du même numé­ro de télé­phone étaient évi­dem­ment sus­pects. Pour­tant, la NSA n’a pris aucune mesure – l’information avait appa­rem­ment été négligée.

Les lan­ceurs d’alerte de la NSA envoyèrent d’abord leur plainte à l’inspecteur géné­ral de la NSA, qui les a ren­voyés. Ils mon­tèrent plus haut dans l’échelle bureau­cra­tique, en dépo­sant la plainte auprès de l’inspecteur géné­ral du minis­tère de la Défense. Là, Crane et son per­son­nel ont sub­stan­tiel­le­ment défen­du la plainte – en d’autres termes, que leur propre enquête avait conclu que les accu­sa­tions des lan­ceurs d’alerte de la NSA étaient pro­ba­ble­ment valides.

Au cours de leur enquête, Crane et ses col­lègues du bureau de l’inspection géné­rale ont éga­le­ment confir­mé l’allégation selon laquelle le pro­gramme de sur­veillance de l’administration Bush avait vio­lé le qua­trième amen­de­ment de la Consti­tu­tion des États-Unis, en espion­nant les com­mu­ni­ca­tions des Amé­ri­cains sans man­dat légal. « Nous étions pré­oc­cu­pés par ces ques­tions consti­tu­tion­nelles avant même d’avoir étu­dié leur plainte, m’a dit Crane. Nous avions reçu d’autres docu­ments de la part d’autres lan­ceurs d’alerte qui confir­maient ce point.»

Confor­mé­ment à la pro­cé­dure stan­dard, ces résul­tats d’enquête ont été trans­mis aux comi­tés de la Chambre et du Sénat super­vi­sant la NSA – et cela a pous­sé le Congrès à mettre fin au finan­ce­ment du pro­gramme Trail­bla­zer. Mais pour les dénon­cia­teurs de la NSA, cette appa­rente vic­toire fut le début d’une sombre saga qui allait chan­ger leur vie à jamais.

Les efforts de sur­veillance de masse de l’administration Bush ont été par­tiel­le­ment expo­sés en décembre 2005, lorsque le New York Times a publié un article en pre­mière page, écrit par les jour­na­listes James Risen et Eric Licht­blau. Il révé­lait que la NSA avait espion­né des appels inter­na­tio­naux et des cour­riels de cer­taines per­sonnes aux États-Unis, sans man­dats légaux.

Huit ans plus tard, cette his­toire sera éclip­sée par les révé­la­tions de Snow­den. Mais à l’époque, la Mai­son Blanche de Bush était furieuse – et ils étaient déter­mi­nés à trou­ver et à punir celui qui avait divul­gué ces détails au New York Times.

Selon Crane, ses supé­rieurs du bureau de l’inspecteur géné­ral du Penta­gone étaient dési­reux d’aider à cela. Hen­ry Shel­ley, l’avocat géné­ral – l’avocat prin­ci­pal du bureau – a deman­dé que le bureau de l’inspection géné­rale dénonce Drake et les autres lan­ceurs d’alerte de la NSA aux agents du FBI enquê­tant sur la fuite du Times.

Après tout, la récente plainte des lan­ceurs d’alerte de la NSA avait dénon­cé les mêmes pra­tiques de sur­veillance décrites dans l’article du Times – ce qui en fai­sait logi­que­ment des sus­pects de la fuite. Crane s’y est vigou­reu­se­ment oppo­sé. Infor­mer qui que ce soit – encore moins des enquê­teurs du FBI – du nom d’un lan­ceur d’alerte était illégal.

Après avoir débat­tu de la ques­tion lors d’une réunion offi­cielle dans le bureau per­son­nel de l’inspecteur géné­ral, Shel­ley et Crane ont conti­nué à en débattre dans le cou­loir. « J’ai sor­ti ma copie de la loi sur la pro­tec­tion des lan­ceurs d’alerte de ma poche, se sou­vient Crane.Je crai­gnais qu’Henry ne soit en train de vio­ler la loi. Nos voix n’étaient pas fortes, mais la conver­sa­tion était, je dirais, très intense et agi­tée. Hen­ry [répon­dit] qu’il était l’avocat géné­ral, l’avocat géné­ral est celui char­gé de gérer les choses avec le minis­tère de la Jus­tice et qu’il ferait les choses à sa façon.»

Hen­ry Shel­ley a refu­sé mes demandes répé­tées pour une entre­vue. Dans un e‑mail, il m’a dit : « Je suis confiant que lorsque cette ques­tion sera com­plè­te­ment réso­lue, aucune faute de ma part ne sera rele­vée.»

Le désac­cord entre Crane et Shel­ley en res­ta là. Ou c’est ce qu’il sem­blait encore 18 mois plus tard. Le matin du 26 juillet 2007, des agents du FBI armés de fusils ont pris d’assaut les mai­sons de Bin­ney, Wiebe, Loo­mis et Roark. Bin­ney se séchait après la douche lorsque les agents l’ont arrê­té ; lui et sa femme se sont tout à coup trou­vés avec un canon de fusils entre les yeux, se sou­vient le retrai­té de la NSA.

Crane a sen­ti le coup four­ré. L’enquête que son per­son­nel avait menée sur la plainte des lan­ceurs d’alerte avait été hau­te­ment clas­si­fiée : très peu de gens pou­vaient connaître leurs noms, et ils auraient dû res­ter confi­nés à l’intérieur du bureau de l’Inspection géné­rale. Après les raids, Crane a confron­té Shel­ley et a exi­gé de savoir si le bureau de l’IG avait don­né les noms au FBI. Shel­ley a refu­sé de dis­cu­ter de la ques­tion, se rap­pelle Crane.

La bataille a bien­tôt dégé­né­ré. Quatre mois plus tard, des agents du FBI ont pris d’assaut la mai­son de Drake dans un raid tôt le matin, devant sa famille en état de choc.

Après que Drake eut été incul­pé en 2010, ses avo­cats ont dépo­sé une demande, conforme à la loi sur la liber­té d’information, pour obte­nir les docu­ments liés à l’enquête que le bureau de Crane avait menée sur les dénon­cia­tions des lan­ceurs d’alerte. Selon Crane, il lui a été ordon­né par ses supé­rieurs du bureau de l’IG de retar­der la remise des docu­ments – qui auraient pu inno­cen­ter Drake – jusqu’après le pro­cès, qui devait avoir lieu plus tard dans l’année.

Crane pré­tend qu’il lui a été ordon­né de le faire par Shel­ley et Lynne Hal­brooks – qui avait récem­ment été nom­mée direc­trice adjointe de l’inspecteur géné­ral (en d’autres termes, le deuxième plus haut fonc­tion­naire dans le bureau de l’IG). Crane a pro­tes­té, mais a aus­si per­du cette bataille. (Hal­brooks n’a pas répon­du à ses demandes répé­tées pour une entrevue.)

En décembre 2010, près de cinq ans après que le bureau de l’inspecteur géné­ral du Penta­gone avait appa­rem­ment don­né le nom de Drake aux enquê­teurs du FBI, les avo­cats de ce der­nier ont dépo­sé une plainte auprès de l’inspecteur géné­ral, allé­guant que Drake avait été puni en repré­sailles de sa dénon­cia­tion. Selon leur plainte, les crimes dont Drake avait été accu­sés étaient « basés en par­tie, ou en tota­li­té, sur des infor­ma­tions que M. Drake avait four­nies à l’IG [du Penta­gone]» au cours de son enquête sur les lan­ceurs d’alerte de la NSA.

Crane fut à la fois effrayé et révol­té. La plainte des avo­cats de Drake sem­blait confir­mer ses soup­çons que quelqu’un au bureau de l’IG avait illé­ga­le­ment dénon­cé Drake au FBI. Pire encore, l’acte d’accusation dépo­sé contre Drake pré­sen­tait des simi­li­tudes indé­niables avec le témoi­gnage confi­den­tiel que Drake avait don­né au per­son­nel de Crane – sug­gé­rant que quelqu’un dans le bureau de l’IG n’a pas sim­ple­ment don­né le nom de Drake au FBI, mais a par­ta­gé tout son témoi­gnage, une vio­la­tion fla­grante du droit.

La plainte de Drake deman­dait une enquête, a dit Crane à Hal­brooks. Mais Hal­brooks, rejoint par Shel­ley, aurait reje­té la demande de Crane. Elle a ajou­té que Crane n’était pas un « bon joueur d’équipe » et que s’il ne chan­geait pas, elle lui ren­drait la vie difficile.

Mais il y a pire encore. Alors que le pro­cès de Drake appro­chait, au prin­temps de 2011, Crane savait que la loi exi­geait du bureau de l’IG qu’il réponde à la plainte contre repré­sailles dépo­sée par les avo­cats de Drake. Mais, raconte Crane, Shel­ley l’a alors infor­mé qu’il lui serait impos­sible d’y répondre – parce que les docu­ments per­ti­nents avaient été détruits. Le per­son­nel de niveau infé­rieur « a fou­tu le bor­del », lui aurait dit Shel­ley : ils avaient déchi­que­té les docu­ments dans un net­toyage, pré­ten­du­ment de rou­tine, des vastes armoires de l’IG pleines de docu­ments confidentiels.

Crane ne pou­vait en croire ses oreilles. « J’ai rap­pelé à Hen­ry que la des­truc­tion de docu­ments dans de telles cir­cons­tances était, comme il le savait, une ques­tion très grave et pour­rait conduire l’inspecteur géné­ral à être accu­sé d’entrave à une enquête cri­mi­nelle. » Shel­ley a répon­du, selon Crane, qu’il n’y aurait pas de pro­blèmes si tout le monde se mon­trait bon joueur d’équipe.

Le 15 février 2011, Shel­ley et Hal­brooks ont envoyé au juge char­gé de l’affaire Drake une lettre qui répète l’excuse don­née à Crane : les docu­ments deman­dés ont été détruits, par erreur, lors d’un net­toyage de rou­tine. Ce net­toyage de rou­tine a eu lieu avant que Drake n’ait été incul­pé, est-il expli­qué dans cette lettre au juge Richard Bennett.

« Lynne et Hen­ry m’avaient écar­té à ce moment-là, donc je ne savais rien de cette lettre au juge Ben­nett, dit Crane. Ils ont donc fini par men­tir à un juge dans une affaire pénale, ce qui bien sûr est un crime.»

Avec Drake résis­tant fer­me­ment à la pres­sion des pro­cu­reurs pour trou­ver un accord – « Je ne vais pas négo­cier avec la véri­té », a‑t‑il décla­ré –  le gou­ver­ne­ment a fina­le­ment reti­ré la plu­part des accu­sa­tions por­tées contre lui. Ensuite, le juge a fus­ti­gé la conduite du gou­ver­ne­ment. Il était « extra­or­di­naire », a‑t‑il dit, que le gou­ver­ne­ment ait fait irrup­tion dans la mai­son de Drake, l’ait accu­sé, puis laisse tom­ber le cas à la veille du pro­cès comme si, après tout, ce n’était pas un gros pro­blème. « Je trouve cela inad­mis­sible, a ajou­té Ben­nett. Dérai­son­nable. Ce sont les racines même sur les­quelles ce pays a été fon­dé […] Ce fut l’une des choses les plus fon­da­men­tales dans la décla­ra­tion des droits, que ce pays ne devait pas être expo­sé à des gens frap­pant à la porte avec l’excuse de l’autorité gou­ver­ne­men­tale et péné­trant dans leurs mai­sons ».

Lorsque John Crane a mis sa car­rière en jeu en se mobi­li­sant pour un trai­te­ment légal des lan­ceurs d’alerte du Penta­gone, il sui­vait un code moral datant de 80 ans, trans­mis par son grand-père alle­mand. Crane a gran­di dans une ban­lieue de Vir­gi­nie, mais il a pas­sé presque chaque été en Alle­magne avec la famille de sa mère. Au cours de ces séjours d’été, Crane a enten­du d’innombrables fois l’histoire du moment où son grand-père a confron­té Hit­ler. Sa mère et sa grand-mère ont racon­té l’histoire, et la morale ne chan­geait jamais. « Il faut tou­jours essayer de faire la chose juste, même quand il y a des risques, se sou­vient Crane. Et si quelqu’un doit faire la chose juste, il peut bien sûr y avoir des consé­quences.»

Le grand-père de Crane était proche des 40 ans la nuit du Putsch de la bras­se­rie d’Hitler, le 8 novembre 1923. Com­plo­tant pour ren­ver­ser la Répu­blique de Wei­mar, Hit­ler et 600 membres armés de son nou­veau par­ti nazi ont encer­clé une bras­se­rie de Munich où le gou­ver­neur de Bavière, Gus­tav von Kahr, s’adressait à la foule. Les rebelles ont fait irrup­tion dans la salle, dans l’espoir d’enlever Von Kahr et de mar­cher sur Ber­lin. Après que ses hommes eurent dévoi­lé une mitrailleuse cachée dans la gale­rie à l’étage, Hit­ler a tiré en l’air et a crié : « La révo­lu­tion natio­nale a com­men­cé !»

Le grand-père de Crane, Gün­ther Rüdel, était dans la salle, dans le cadre de ses fonc­tions mili­taires. Rüdel a noté dans un mémo de huit pages, à simple inter­ligne, un compte ren­du du putsch, minute par minute, en tant que témoin ocu­laire. (Rüdel fut plus tard un témoin du gou­ver­ne­ment dans le pro­cès qui a condam­né Hit­ler à cinq ans de pri­son, même s’il n’a a pas été appe­lé à la barre.)

Fils d’un émi­nent géné­ral alle­mand, Rüdel avait ser­vi avec dis­tinc­tion dans la Pre­mière Guerre mon­diale, gagnant deux Croix de fer. En 1923, il occu­pait le poste de chef adjoint poli­tique au géné­ral Otto von Los­sow, plus haut fonc­tion­naire de l’armée alle­mande en Bavière. En tant que tel, Rüdel était le prin­ci­pal lien entre Von Los­sow et Von Kahr et au cou­rant des nom­breux rap­ports des deux hommes avec Hit­ler. Soup­çon­nant qu’Hitler et ses par­ti­sans avaient pré­vu un coup d’État, Los­sow et Rüdel avaient for­cé leur che­min dans la bras­se­rie afin de suivre les évè­ne­ments. Le chef de la police de l’État de Bavière, Hans Rit­ter von Seis­ser, était là aus­si, accom­pa­gné d’un garde du corps. Rüdel se tenait avec Los­sow et Von Seis­ser quand les hommes armés ont fait irrup­tion dans la salle, Hit­ler en tête.

« Hit­ler, pis­to­let au poing, escor­té à droite et à gauche par des hommes armés, sa tunique tachée de bière, a pris d’assaut la salle et le podium », a écrit Rüdel dans son affi­da­vit. « Quand il était exac­te­ment en face de nous, l’adjudant chef de la police Von Seis­ser a sai­si [mais n’a pas dégai­né] son épée. Hit­ler a immé­dia­te­ment poin­té son pis­to­let sur la poi­trine de l’homme. Je lui ai crié, Mon­sieur Hit­ler ce n’est pas de cette façon que vous libé­re­rez l’Allemagne. Hit­ler a hési­té, bais­sé son pis­to­let et a conti­nué son che­min entre nous vers le podium.»

Dans le chaos envi­ron­nant, les hommes d’Hitler ont essayé de for­cer Von Kahr, Los­sow et Von Seis­ser à rejoindre le coup d’État, mais leur sou­lè­ve­ment a fait long feu. Quelques jours plus tard, Hit­ler a été arrê­té et accu­sé de tra­hi­son. Il a pas­sé un an en pri­son, où il a écrit son auto­bio­gra­phie, Mein Kampf.

« Nous sommes en train de deve­nir un État poli­cier », a décla­ré Diane Roark dans une inter­view 2014 à la télé­vi­sion. En se réfé­rant à elle-même et aux autres lan­ceurs d’alerte de la NSA, elle a ajou­té : « Nous sommes les cana­ris dans la mine de char­bon. On n’a rien fait de mal. Tout ce que nous avons fait était de nous oppo­ser à ce pro­gramme. Et pour cela, ils nous ont piétinés. »

« Ils disent : Nous fai­sons cela pour vous pro­té­ger, m’a dit William Bin­ney, le col­lègue lan­ceur d’alerte de Roark. Je vais vous dire que c’est exac­te­ment ce que les nazis disaient dans un Ordre spé­cial 48 en 1933 – nous fai­sons cela pour vous pro­té­ger. Et voi­là com­ment ils se sont débar­ras­sés de tous leurs oppo­sants poli­tiques.»

Ce sont des décla­ra­tions fortes – com­pa­rer les actions du gou­ver­ne­ment des États-Unis à l’Allemagne nazie, aler­ter d’un état poli­cier nais­sant – il est donc utile de rap­pe­ler qui les a pro­non­cées. Les lan­ceurs d’alerte de la NSA ne sont pas des gau­chistes paci­fistes à la noix. Ils ont pas­sé leur vie pro­fes­sion­nelle à l’intérieur du sys­tème de ren­sei­gne­ment amé­ri­cain, consa­cré, pen­­saient-ils, à la pro­tec­tion de la patrie et à la défense de la Constitution.

Ce sont des conser­va­teurs poli­tiques, très ins­truits, res­pec­tueux des preuves, fai­sant atten­tion à ce qu’ils disent. Et ils ont dit, sur la base de leur expé­rience per­son­nelle, que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a été diri­gé par des gens qui étaient prêts à enfreindre la loi et à sub­ti­li­ser les pou­voirs impres­sion­nants de l’État à leurs propres fins. Ils disent que les lois et les tech­no­lo­gies qui ont secrè­te­ment été mises en place menacent de ren­ver­ser la gou­ver­nance démo­cra­tique éta­su­nienne, que l’ont croyait acquise, et de réduire leurs liber­tés à néant. Et ils disent que quelque chose doit être fait à ce sujet avant qu’il ne soit trop tard.

À Washing­ton, les hauts fonc­tion­naires et les poli­ti­ciens insistent tou­jours pour dire que le vrai méchant est Edward Snow­den. L’ancien direc­teur de la CIA James Wool­sey a appe­lé à ce que Snow­den soit  « pen­du par le cou jusqu’à sa mort, plu­tôt que d’être sim­ple­ment élec­tro­cu­té ».

Les démo­crates sont moins san­gui­naires, mais guère plus indul­gents. Le pré­sident Oba­ma et Hil­la­ry Clin­ton sou­tiennent que Snow­den a vio­lé la loi alors qu’il aurait dû leur faire confiance. « Il aurait pu obte­nir toutes les pro­tec­tions pro­mises à un lan­ceur d’alerte, a décla­ré Clin­ton dans le pre­mier débat pré­si­den­tiel démo­cra­tique d’octobre der­nier. Il aurait pu sou­le­ver toutes les ques­tions qu’il a sou­le­vées. Et je pense qu’il aurait obte­nu une réponse posi­tive à tout cela.»

Dites cela à Tho­mas Drake. Dites cela aus­si, sur ce sujet, à John Crane.

Hal­brooks a for­cé Crane à démis­sion­ner de son poste en jan­vier 2013. Après avoir quit­té le Penta­gone, Crane s’est diri­gé vers le Govern­ment Accoun­ta­bi­li­ty Pro­ject, où l’ancien pro­tec­teur des lan­ceurs d’alerte est deve­nu lui-même un lan­ceur d’alerte.

Crane a dépo­sé plainte contre Shel­ley et Hal­brooks, détaillant de nom­breux méfaits, bien plus que ceux décrits dans cet article. Le Bureau du Conseil Spé­cial (BCS), l’agence amé­ri­caine char­gée d’enquêter sur ces ques­tions, a conclu en mars 2016 qu’il y avait une « forte pro­ba­bi­li­té » que les accu­sa­tions de Crane soient fon­dées. Le choix par le BCS de l’expression « forte pro­ba­bi­li­té » est frap­pant. Il aurait pu esti­mer tout  sim­ple­ment de « manière rai­son­nable » que les accu­sa­tions de Crane étaient véri­diques, et dans ce cas, aucune autre mesure n’aurait été néces­saire. En concluant plu­tôt à une « forte pro­ba­bi­li­té », le BCS a déclen­ché un pro­ces­sus qui a léga­le­ment requis du secré­taire de la défense Ash­ton Car­ter d’organiser une nou­velle enquête sur les allé­ga­tions de Crane. Parce qu’aucun orga­nisme fédé­ral n’est auto­ri­sé à enquê­ter lui-même, cette enquête est menée par le minis­tère de la Justice.

Aus­si incroyable que cela puisse paraître, Crane vise à réin­té­grer son ancien emploi. Son avo­cat, Devine, pense que c’est un fan­tasme. De l’avis de Devine, les pro­blèmes aux­quels sont confron­tés les lan­ceurs d’alerte sont sys­té­miques – et le sys­tème ne par­donne jamais, sur­tout à quelqu’un qui a expo­sé la cor­rup­tion du sys­tème comme Crane l’a fait.

Pour Crane, cepen­dant, c’est une simple ques­tion de bien et de mal. Il n’est pas celui qui a vio­lé la loi ; ce sont ses supé­rieurs. Ce n’est donc pas à lui d’en payer le prix, mais à eux.

« Je veux seule­ment voir le sys­tème fonc­tion­ner cor­rec­te­ment, dit-il. Je sais que le sys­tème peut échouer – la Seconde Guerre mon­diale, l’Allemagne nazie – mais je sais aus­si que vous devez faire ce qui est juste. Parce que le gou­ver­ne­ment est si puis­sant, vous devez le faire tour­ner effi­ca­ce­ment et hon­nê­te­ment et confor­mé­ment à la loi.»

« Quelles sont les chances que le sys­tème fonc­tionne cor­rec­te­ment pour votre cas ?» deman­­dai-je à Crane.

« Je ne vais pas vous don­ner de chiffres, répond-il avec un petit rire. C’est juste quelque chose que je me dois de faire.»

Mark Herts­gaard

Tra­duit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

Article ori­gi­nal du Guar­dian en anglais :
http://​www​.the​guar​dian​.com/​u​s​–​n​e​w​s​/​2​0​1​6​/​m​a​y​/​2​2​/​h​o​w​–​p​e​n​t​a​g​o​n​–​p​u​n​i​s​h​e​d​–​n​s​a​–​w​h​i​s​t​l​e​b​l​o​w​ers

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[Lan­ceurs d’a­lerte] Elise Lucet sans filtre, Cash inves­ti­ga­tion, Pana­ma Papers, l’of­fen­sive des journalistes ?
httpv://www.youtube.com/watch?v=laDOwa1gGF0
Source : Thin­ker­view

[Lan­ceurs d’a­lerte] Michel Col­lon « Pro­pa­gande de Guerre, fes­ti­val de médias men­songes et complot ? »
httpv://www.youtube.com/watch?v=_jSPkz_0UZw
Source : Thin­ker­view

[Lan­ceurs d’a­lerte] Denis Robert « Char­lie Heb­do sans filtre »
httpv://www.youtube.com/watch?v=iXnUIx24jng
Source : Thin­ker­view

Il faut voir le film (très émou­vant et très impor­tant) qui raconte l’his­toire de Snowden
iti­zen four
httpv://youtu.be/yQkj2mAamCw

Pre­mière inter­ven­tion publique d’Ed­ward Snow­den en France (Inté­gra­li­té – en français)
httpv://youtu.be/o0nEJqThdmE

Lan­ceurs d’a­lerte : cou­pables [selon les hommes au pou­voir] ou héros [selon le bien com­mun] ? Arte 16 décembre 2014
httpv://youtu.be/RyBpjHmt0Fo
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[Edit]

Sté­pha­nie Gibaud : « on vous prend tout » [quand vous lan­cez une alerte]
httpv://youtu.be/tad9yNTFJJA

Her­vé Fal­cia­ni : « j’é­tais prêt à aller jus­qu’en pri­son après mes révélations »


Her­vé Fal­cia­ni : « j’é­tais prêt à aller jus­qu’en… par fran­cein­ter

Un ancien agent de Trac­fin com­pa­raît pour des révé­la­tions sur le compte de Cahu­zac – 0511
httpv://youtu.be/Nug0FjkAi_0

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Un article paru dans le jour­nal bri­tan­nique « The guar­dian » : le Penta­gone se pré­pare à une rup­ture civile de masse
http://​www​.upr​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​/​g​u​a​r​d​i​a​n​–​p​e​n​t​a​g​o​n​e​–​s​u​r​v​e​i​l​l​a​n​c​e​–​m​o​u​v​e​m​e​n​t​s​–​s​o​c​i​aux

Le Pentagone se prépare à une rupture civile de masse

Publié le 17 juin 2014

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Un article paru dans le journal britannique « The guardian » : le Pentagone se prépare à une rupture civile de masse

Le jour­nal The Guar­dian – plu­tôt clas­sé à gauche sur l’échiquier poli­tique bri­tan­nique – s’est fait une spé­cia­li­té, depuis main­te­nant plu­sieurs années, d’ouvrir ses colonnes et son site Inter­net à ce qu’il est conve­nu d’appeler des whist­le­blo­wer (tra­duit approxi­ma­ti­ve­ment par « lan­ceurs d’alerte » en fran­çais). C’est-à-dire à des citoyens ordi­naires (fonc­tion­naires, cher­cheurs, uni­ver­si­taires,…), qui décident d’informer le grand public d’un dan­ger ou de dérives dan­ge­reuses ou cri­mi­nelles qu’ils ont pu consta­ter dans leur métier, en inter­pel­lant les pou­voirs en place et en sus­ci­tant la prise de conscience de leurs contemporains.

Par­mi les affaires les plus récentes, The Guar­dian a par exemple été l’un des prin­ci­paux médias dans le monde à don­ner en 2013 la plus large cou­ver­ture pos­sible à Edward Snow­den, ancien employé de la CIA et de la NSA, qui a ren­du public les pro­grammes de sur­veillance de masse de la NSA.

S’inscrivant dans cette ligne édi­to­riale, The Guar­dian a publié voi­ci quelques jours – le 12 juin 2014 sur son site Inter­net – un long article de Nafeez Ahmed, uni­ver­si­taire et jour­na­liste spé­cia­liste de la sécu­ri­té internationale.

Cet article révèle au grand public l’existence d’un pro­gramme – « l’initiative de recherche Miner­va » – lan­cé par le minis­tère amé­ri­cain de la Défense, qui consiste à mettre les sciences sociales et les recherches anthro­po­lo­giques au ser­vice opé­ra­tion­nel des mili­taires américains.

Par­mi les objec­tifs clai­re­ment annon­cés figure celui d’amener l’armée amé­ri­caine à étu­dier la façon dont appa­raissent les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion popu­laire (impli­quant plus de 1 000 par­ti­ci­pants en acti­vi­té de façon durable) dans 58 pays (dont les États-Unis eux-mêmes), et de la pré­pa­rer à neu­tra­li­ser ces mou­ve­ments. L’un des pro­grammes de recherche a ain­si orga­ni­sé des exer­cices mili­taires dans les­quels les par­ti­ci­pants étaient char­gés de repé­rer ceux qui ‘‘cau­saient les pro­blèmes’’, ceux qui ‘‘résol­vaient les pro­blèmes’’ et le reste de la popu­la­tion. L’objectif opé­ra­tion­nel était de défi­nir une cam­pagne « d’informations » « per­met­tant de dépla­cer le centre de gra­vi­té de l’opinion vers cet ensemble de valeurs et de points de vue qui consti­tuait ‘‘l’état final dési­ré’’ de la stra­té­gie de l’armée. »

Il ne s’agit pas de sup­po­si­tions « conspi­ra­tion­nistes », mais de faits éta­blis. Et il ne s’agit pas d’opérations anec­do­tiques. L’initiative de recherche Miner­va doit béné­fi­cier de 75 mil­lions de dol­lars sur cinq ans et a béné­fi­cié pour cette seule année d’une dota­tion de 17,8 mil­lions de dol­lars votée par le Congrès amé­ri­cain. Pour mémoire, le bud­get alloué par le Congrès à la Com­mis­sion d’enquête sur le 11 sep­tembre a été de 14 mil­lions de dol­lars. 

Autant dire que cet article est très inté­res­sant et qu’il me semble devoir être lar­ge­ment dif­fu­sé en France.

Je remer­cie le ser­vice de tra­duc­tion de l’UPR (Eli­sa­beth McCor­mick) pour avoir tra­duit en fran­çais cet article dont la ver­sion ori­gi­nale en anglais peut être consul­tée ici :http://​www​.the​guar​dian​.com/​e​n​v​i​r​o​n​m​e​n​t​/​e​a​r​t​h​–​i​n​s​i​g​h​t​/​2​0​1​4​/​j​u​n​/​1​2​/​p​e​n​t​a​g​o​n​–​m​a​s​s​–​c​i​v​i​l​–​b​r​e​a​k​d​o​w​n​?​C​M​P​=​twt

Le pentagone se prépare à une rupture civile de masse

Les sciences sociales se mili­ta­risent afin de déve­lop­per des « outils opé­ra­tion­nels » visant à cibler des mili­tants paci­fiques et des mou­ve­ments de protestation.

publié par Nafeez Ahmed le 12 juin 2014

le pentagone

 

Le Penta­gone finance des recherches en sciences sociales dans le but de modé­li­ser les risques de « conta­gion sociale » qui pour­raient com­pro­mettre les inté­rêts stra­té­giques amé­ri­cains. Pho­to­graphe : Jason Reed/REUTERS

Le Dépar­te­ment de la Défense amé­ri­cain (DoD) finance un pro­gramme de recherche uni­ver­si­taire dont le but est de modé­li­ser la dyna­mique, les risques et les points de bas­cu­le­ment de troubles civils à grande échelle à tra­vers le monde, sous la super­vi­sion de diverses agences mili­taires amé­ri­caines. Ce pro­gramme de plu­sieurs mil­lions de dol­lars est conçu pour éla­bo­rer des « éclai­rages per­ti­nents pour les com­bat­tants » à court et à long terme, des­ti­nés aux hauts fonc­tion­naires et déci­deurs de « la com­mu­nau­té de la défense ». Il vise éga­le­ment à infor­mer la poli­tique menée par « les com­man­de­ments de terrain. »

Lan­cée en 2008 – l’année de la crise ban­caire mon­diale – « l’initiative de recherche Miner­va » du DoD a noué un par­te­na­riat avec les uni­ver­si­tés, « visant à amé­lio­rer la com­pré­hen­sion de base des forces sociales, cultu­relles, com­por­te­men­tales et poli­tiques qui façonnent les régions du monde d’importance stra­té­gique pour les États-Unis. »

Par­mi les pro­jets rete­nus pour la période 2014–2017 figure une étude diri­gée par l’Université de Cor­nell, gérée par le Bureau scien­ti­fique de recherche de l’US Air Force, visant à déve­lop­per un modèle empi­rique « de dyna­mique de mobi­li­sa­tion du mou­ve­ment social et des phé­no­mènes de conta­gion. » Ce pro­jet déter­mi­ne­ra « la masse cri­tique (points de bas­cu­le­ment) » des conta­gions sociales à par­tir de l’étude de leur « empreinte numé­rique » dans les cas de « la révo­lu­tion égyp­tienne de 2011, des élec­tions de 2011 à la Dou­ma en Rus­sie, de la crise du car­bu­rant sub­ven­tion­né au Nigé­ria en 2012, et des mani­fes­ta­tions au parc de Gazi en Tur­quie en 2013. »

Les mes­sages sur Twit­ter et les conver­sa­tions seront exa­mi­nés « afin d’identifier les per­sonnes qui se mobi­lisent dans une conta­gion sociale et le moment à par­tir duquel elles se mobilisent. »

Un autre pro­jet attri­bué cette année à l’Université de Washing­ton « cherche à décou­vrir les condi­tions dans les­quelles les mou­ve­ments poli­tiques visant à des chan­ge­ments poli­tiques et éco­no­miques à grande échelle prennent nais­sance » ain­si que leurs « carac­té­ris­tiques et consé­quences ». Ce pro­jet, géré par le Bureau de recherche de l’Armée amé­ri­caine, met l’accent sur « les mou­ve­ments à grande échelle impli­quant plus de 1 000 par­ti­ci­pants en acti­vi­té de façon durable ». Il cou­vri­ra 58 pays au total.

L’an der­nier, l’initiative Miner­va du DoD a finan­cé un pro­jet per­met­tant de déter­mi­ner « Qui ne devient pas un ter­ro­riste et pour­quoi ? ». Ce pro­jet, cepen­dant, confond les mili­tants paci­fiques avec les « par­ti­sans de la vio­lence poli­tique », qui se démarquent des ter­ro­ristes en cela qu’ils ne versent pas eux-mêmes dans le « mili­tan­tisme armé ». Le pro­jet énonce expli­ci­te­ment qu’il va étu­dier les acti­vistes non violents :

« Dans chaque socié­té, nous trou­vons beau­coup d’individus qui ont en com­mun les mêmes arrière-plans  démo­gra­phiques, fami­liaux, cultu­rels ou socio-éco­­no­­miques que ceux qui ont déci­dé de s’engager dans le ter­ro­risme et qui, cepen­dant, s’abstiennent eux-mêmes de prendre les armes, même s’ils peuvent être favo­rables aux objec­tifs finaux de groupes armés. Dans le domaine des études sur le ter­ro­risme, les études n’ont pas, jusqu’à tout récem­ment, ten­té de regar­der ce groupe de contrôle. Ce pro­jet ne traite pas des ter­ro­ristes, mais des par­ti­sans de la vio­lence politique. »

Cha­cune des 14 études de cas du pro­jet « implique des entre­tiens appro­fon­dis avec plus de dix mili­tants et acti­vistes de par­tis et d’organisations non gou­ver­ne­men­tales qui, bien que favo­rables aux causes radi­cales, ont choi­si la voie de la non-violence. »

J’ai contac­té le cher­cheur prin­ci­pal du pro­jet, le Pro­fes­seur Maria Ras­mus­sen de l’École d’études supé­rieures du Centre naval amé­ri­cain, en lui deman­dant pour­quoi les acti­vistes non vio­lents tra­vaillant pour les ONG devraient être assi­mi­lés à des par­ti­sans de la vio­lence poli­tique  – et quels « par­tis et orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales » sont ain­si étu­diés. Mais je n’ai reçu aucune réponse.

De même, le per­son­nel du pro­gramme Miner­va a refu­sé de répondre à une série de ques­tions simi­laires que je leur ai sou­mises, deman­dant notam­ment com­ment les « causes radi­cales » pro­mues par les ONG paci­fistes pou­vaient consti­tuer une menace poten­tielle à la sécu­ri­té natio­nale sus­cep­tible d’intéresser le DoD.

Entre autres ques­tions, j’ai demandé :

  • « Le Dépar­te­ment amé­ri­cain de la Défense voit-il les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion et l’activisme social dans dif­fé­rentes par­ties du monde comme une menace pour la sécu­ri­té natio­nale amé­ri­caine ? Si oui pourquoi ? »
  • « Le Dépar­te­ment de la Défense amé­ri­cain consi­­dère-t-il les mou­ve­ments poli­tiques visant un chan­ge­ment poli­tique et éco­no­mique à grande échelle comme une ques­tion de sécu­ri­té natio­nale ? Si oui pourquoi ? »
  • « L’activisme, la pro­tes­ta­tion, les ‘’mou­ve­ments poli­tiques’’ et bien sûr les ONG sont des élé­ments vitaux d’une socié­té civile saine et de la démo­cra­tie. Pour­quoi le DoD finance-t-il des recherches pour étu­dier de telles questions ? »

Le Dr Erin Fitz­ge­rald, direc­teur du pro­gramme Miner­va m’a répon­du  : « J’apprécie votre inté­rêt et je suis heu­reux que vous nous contac­tiez pour nous don­ner l’occasion d’apporter des cla­ri­fi­ca­tions », avant de me pro­mettre une réponse plus détaillée. Au lieu de quoi, j’ai reçu la vague décla­ra­tion sui­vante du bureau de presse du DoD :

« Le Dépar­te­ment  de la Défense prend au sérieux son rôle en matière de sécu­ri­té des États-Unis, de ses citoyens, des alliés de l’Amérique et de ses par­te­naires. Alors que tous les défis concer­nant la sécu­ri­té ne pro­voquent pas de conflit et que tous les conflits n’impliquent pas l’intervention de l’armée amé­ri­caine, Miner­va contri­bue à finan­cer des recherches en sciences sociales fon­da­men­tales qui aident le dépar­te­ment de la Défense à mieux com­prendre ce qui pro­voque l’instabilité et l’insécurité dans le monde entier. Par une meilleure com­pré­hen­sion de ces conflits et de leurs causes préa­lables, le Dépar­te­ment de la défense peut mieux se pré­pa­rer au futur envi­ron­ne­ment de sécu­ri­té dynamique. »

En 2013, Miner­va a finan­cé un pro­jet de l’Université du Mary­land, en col­la­bo­ra­tion avec le labo­ra­toire Paci­fic Nor­th­west Natio­nal du dépar­te­ment amé­ri­cain de l’énergie, pour éva­luer le risque de troubles civils dus au chan­ge­ment cli­ma­tique. Ce pro­jet trien­nal de 1,9 mil­lion de dol­lars éla­bore des modèles pour anti­ci­per ce qui pour­rait arri­ver aux socié­tés, selon un éven­tail de scé­na­rios de chan­ge­ments cli­ma­tiques potentiels.

Dès le départ, le pro­gramme Miner­va a été pré­vu pour four­nir plus de 75 mil­lions de dol­lars sur cinq ans dédiés à la recherche en sciences sociales et com­por­te­men­tales. Pour cette seule année, il lui a été alloué un bud­get total de 17,8 mil­lions de dol­lars par le Congrès amé­ri­cain.  

Une com­mu­ni­ca­tion par cour­riel interne des­ti­né au per­son­nel de Miner­va – réfé­ren­cée dans un mémoire d’ exper­tise de 2012 – révèle que le pro­gramme est orien­té vers des résul­tats rapides des­ti­nés à être direc­te­ment appli­cables aux opé­ra­tions sur le ter­rain. Le mémoire fai­sait par­tie d’un pro­jet finan­cé par Miner­va  visant à « contrer le dis­cours musul­man radi­cal » à l’Université de l’État de l’Arizona.

Un cour­riel interne du Pro­fes­seur Steve Cor­man, cher­cheur prin­ci­pal du pro­jet, fait état d’une ren­contre orga­ni­sée par le Pro­gramme de Modé­li­sa­tion Humaine, Sociale, Cultu­relle et Com­por­te­men­tale (HSCB) du Dépar­te­ment de la Défense, pro­gramme dans lequel des hauts res­pon­sables du Penta­gone indiquent que leurs prio­ri­tés sont « de déve­lop­per des capa­ci­tés rapi­de­ment dis­po­nibles » sous forme de « modèles et outils pou­vant être inté­grés aux opérations ».

Cor­man pré­cise dans son cour­riel que, bien que le res­pon­sable du Bureau de Recherche navale, le Dr Harold Haw­kins, ait assu­ré d’emblée aux cher­cheurs de l’Université que le pro­jet n’était qu’« un effort de recherche cou­rant, donc nous ne devrions pas être pré­oc­cu­pés par son appli­ca­tion pra­tique », la réunion a en réa­li­té mon­tré que le DoD cherche à « mettre en appli­ca­tion les résul­tats ». Cor­man conseille à ses cher­cheurs de « pen­ser à pré­sen­ter les résul­tats, les rap­ports, etc., de telle sorte qu’ils [le DoD] puissent clai­re­ment voir leur appli­ca­tion comme outils qui peuvent être mis en place sur le terrain. »

De nom­breux cher­cheurs indé­pen­dants cri­tiquent ce qu’ils consi­dèrent être les efforts du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain en matière de mili­ta­ri­sa­tion des sciences sociales au ser­vice de la guerre. En mai 2008, l’Association Amé­ri­caine d’Anthropologie (AAA) a écrit au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain pour sou­li­gner que le Penta­gone n’a pas « le genre d’infrastructure pour éva­luer la recherche anthro­po­lo­gique [et autres sciences sociales] » d’une manière qui assure « un exa­men par les pairs, rigou­reux, objec­tif et équi­li­bré » ; elle a deman­dé que de telles recherches soient gérées à la place par des orga­nismes civils comme la Fon­da­tion Natio­nal des Sciences (NSF).

Le mois sui­vant, le DoD a signé un pro­to­cole d’entente (Memo­ran­dum of unders­tan­ding) (MoU) avec la NSF afin de pou­voir coopé­rer à la ges­tion de Miner­va. En réponse, l’AAA a mis en garde que, même si les pro­po­si­tions de recherche devaient désor­mais être éva­luées par des comi­tés d’examen du mérite de la NSF, « les fonc­tion­naires du Penta­gone auront le pou­voir de déci­sion au moment de déter­mi­ner qui siè­ge­ra aux comi­tés d’examen » :

«… Il reste des inquié­tudes dans la dis­ci­pline que la recherche soit finan­cée uni­que­ment lorsqu’elle prend en compte l’ordre du jour du Penta­gone. Les autres cri­tiques du pro­gramme, notam­ment le Réseau des anthro­po­logues enga­gés, ont fait état de leurs inquié­tudes quant à un pro­gramme sus­cep­tible de décou­ra­ger la recherche dans d’autres domaines impor­tants, et de saper le rôle de l’Université comme lieu de dis­cus­sion indé­pen­dant et de cri­tique des ins­tances militaires ».

Selon le pro­fes­seur David Price, anthro­po­logue cultu­rel à l’Université de Saint-Mar­­tin à Washing­ton DC et auteur de La mili­ta­ri­sa­tion de l’anthropologie : Les sciences sociales au ser­vice de l’État mili­ta­ri­sé : « Lorsque vous regar­dez chaque élé­ment d’un grand nombre de ces pro­jets, ils se pré­sentent comme des sciences sociales nor­males, d’analyse tex­tuelle, de recherche his­to­rique et ain­si de suite ; mais lorsque vous addi­tion­nez tous ces mor­ceaux, ils par­tagent tous des thèmes de lisi­bi­li­té avec toutes les dis­tor­sions résul­tant de la sur-sim­­pli­­fi­­ca­­tion. Miner­va tra­vaille à la pro­duc­tion des élé­ments de l’empire d’une façon qui peut per­mettre aux gens de dis­so­cier leurs contri­bu­tions indi­vi­duelles du pro­jet d’ensemble. »

Le Pro­fes­seur Price a pré­cé­dem­ment expo­sé com­ment le pro­gramme HTS (Human Ter­rain Sys­tems) du Penta­gone – pro­gramme conçu pour inté­grer des spé­cia­listes des sciences sociales dans le domaine des opé­ra­tions mili­taires – conduit régu­liè­re­ment des scé­na­rios de for­ma­tion dans les régions « à l’intérieur des États-Unis. »

Citant une cri­tique som­maire du pro­gramme envoyée aux direc­teurs d’HTS par un ancien employé, Price a rap­por­té que les scé­na­rios de for­ma­tion HTS « ont adap­té COIN [contre-insur­­rec­­tion] pour l’Afghanistan et l’Irak » à des « situa­tions internes aux États-Unis » où la popu­la­tion locale était consi­dé­rée d’un point de vue mili­taire comme une menace pour l’équilibre du pou­voir et de l’influence et une contes­ta­tion de la loi et de l’ordre ».

Price rap­porte qu’un exer­cice mili­taire impli­quait des mili­tants éco­lo­gistes pro­tes­tant contre la pol­lu­tion pro­ve­nant d’une cen­trale au char­bon près du Mis­sou­ri, dont cer­tains étaient membres de l’ONG envi­ron­ne­men­tale bien connue Sier­ra Club. Les par­ti­ci­pants furent char­gés d’« iden­ti­fier ceux qui ‘‘résol­vaient les pro­blèmes’’», ceux qui ‘‘cau­saient les pro­blèmes’’ et le reste de la popu­la­tion, qui devait être la cible d’opérations d’informations afin de dépla­cer le centre de gra­vi­té de l’opinion vers cet ensemble de valeurs et de points de vue qui consti­tuait ‘‘l’état final dési­ré’’ de la stra­té­gie de l’armée. »

Ces exer­cices mili­taires s’inscrivent dans le droit fil d’une série de docu­ments du Penta­gone qui indiquent que la sur­veillance de masse de l’Agence de la Sécu­ri­té Natio­nale (Natio­nal Secu­ri­ty Agen­cy – NSA) est en par­tie moti­vée par la pré­pa­ra­tion à l’impact désta­bi­li­sa­teur des chocs à venir, envi­ron­ne­men­taux, éner­gé­tiques et économiques.

James Petras, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université de Bin­gham­ton à New York, par­tage les inquié­tudes de Price. Les socio­logues finan­cés par Miner­va et liés aux opé­ra­tions de contre-insur­­rec­­tion du Penta­gone sont impli­qués dans l’« étude des émo­tions sur­ve­nant lorsqu’on ali­mente ou que l’on réprime des mou­ve­ments déter­mi­nés par une idéo­lo­gie » ajoute-t-il, notam­ment pour « contrer des mou­ve­ments populaires. »

Miner­va est un excellent exemple de la pro­fonde étroi­tesse d’esprit et de la nature défai­tiste de l’idéologie mili­taire. Pire encore, la mau­vaise volon­té des res­pon­sables du DoD pour répondre aux ques­tions les plus fon­da­men­tales est symp­to­ma­tique d’une évi­dence : dans leur mis­sion à toute épreuve pour défendre un sys­tème mon­dial de plus en plus impo­pu­laire qui sert les inté­rêts d’une infime mino­ri­té, les agences de sécu­ri­té n’hésitent pas à peindre le reste d’entre nous comme des ter­ro­ristes en puissance.

Le Dr Nafeez Ahmed est un uni­ver­si­taire et un jour­na­liste spé­cia­liste de la sécu­ri­té inter­na­tio­nale. Il est l’auteur du Guide de l’utilisateur de la crise de civi­li­sa­tion : et com­ment la sau­ver ain­si que du roman de science-fic­­tion à paraître, ZÉRO POINT.

Source : http://​www​.upr​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​/​g​u​a​r​d​i​a​n​–​p​e​n​t​a​g​o​n​e​–​s​u​r​v​e​i​l​l​a​n​c​e​–​m​o​u​v​e​m​e​n​t​s​–​s​o​c​i​aux