Articles du blog

Les derniers articles du blog

FRAUDE ELECTORALE aussi en Suisse ! Étienne Chouard questionne un ancien élu suisse, Jaques Neyrinck (18 février 2024, à Lausanne)

Tho­mas Wro­blevs­ki a ren­du pos­sible ce MOMENT RARE de réflexion consti­tuante entre un repré­sen­tant (élu) et un repré­sen­té (élec­teur) sur quelques VICES GRAVISSIMES du pro­ces­sus élec­to­ral. Mer­ci à lui 🙏 Étienne. https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​i​f​9​h​m​4​7​-​IXk Vidéo d’o­ri­gine com­plète : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​2​A​g​P​9​m​L​u​H6I Entre­tien (évo­qué dans la vidéo) entre Tho­mas et Fran­çois de Sie­ben­thal (✝) sur la fraude élec­to­rale sys­té­mique en Suisse :…

lire plus

S/O Chouard (petit rap à partir d’un extrait de Thinkerview)

🙂 Il paraît que S/O est un code entre rap­peurs… aucune idée du sens que ça peut avoir 🙂 https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​W​X​-​c​Q​d​H​a​3RA Pen­sez à venir nous aider sur chouard​.org/​a​gir 🙏 Étienne.

lire plus

️POURQUOI nous ne sommes PAS en DÉMOCRATIE ! Création monétaire, processus constituant, élire ou voter, tirage au sort, RIC, et puis… AGIR ! Étienne Chouard 3h40 chez Greg Tabibian (J’suis pas content)

Je connais Greg depuis long­temps et, cette fois, à par­tir d’un nou­vel entre­tien que nous avons eu au prin­temps à Paris, il nous a pré­pa­ré un mon­tage remar­quable Quel bou­lot ! Mer­ci Greg Les com­men­taires sur You­tube sont vrai­ment gen­tils mer­ci à tous Mais si vous vou­lez me faire plai­sir, me don­ner du cou­rage, m’ai­der quoi, il faut arrê­ter de glan­der et vous mettre à consti­tuer Et, en plus, il faut répandre la bonne parole autour de vous (comme…

lire plus

Tous les articles du blog

For­mat grille – For­mat articles complets

[Passionnant et important] L’école post-keynésienne, une alternative à découvrir (et à travailler)

Les affreuses déci­sions poli­tiques actuelles S’APPUIENT SUR (et trouvent une légi­ti­mi­té appa­rente dans) LA DOXA (pen­sée éco­no­mique domi­nante) — archi-fausse — qui s’ap­pelle fal­la­cieu­se­ment « libé­ra­lisme ». Il est donc impor­tant, autant que pos­sible, d’ap­puyer sur des cher­cheurs paten­tés notre dénon­cia­tion de cette doxa criminelle.

À l’oc­ca­sion de la paru­tion de la pre­mière grande syn­thèse en fran­çais sur l’é­cole post-key­­né­­sienne, Roma­ric Godin (Media­part) reçoit Vir­gi­nie Mon­voi­sin et Dany Lang :

httpv://youtu.be/ZBKM95gtmB8

Le livre :
http://www.seuil.com/ouvrage/l‑economie-post-keynesienne-eric-berr/9782021377880

Le concept (essen­tiel de mon point de vue) d’État-employeur-en-der­­nier-res­­sort est ici défendu. 

Hâte de lire ce livre, je vous en reparlerai.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​7​4​0​7​4​1​2​317

[IMPORTANT] Bernard Friot : « la cotisation sociale, ce n’est pas une ponction, c’est un supplément ! C’est ça qui faut bien comprendre. Parce que sinon, après, on va penser qu’il faut taxer le capital pour financer la Sécu »

Il y a quelque temps, je vous ai par­lé d’une nou­velle confé­rence de Ber­nard Friot : [IMPORTANT et TRÈS ORIGINAL, PASSIONNANT] Ber­nard Friot : His­toire et enjeu de la sécu­ri­té sociale et des coti­sa­tions.

J’a­vais alors sug­gé­ré de retrans­crire cette confé­rence, et l’un d’entre vous, Pas­cal, a com­men­cé… Mer­ci à lui !

Voi­ci donc, le début de cette confé­rence de Ber­nard Friot, à pro­pos de son livre « Puis­sance du salariat » :


https://​www​.reseau​-sala​riat​.info/​9​b​0​f​6​6​c​9​9​2​4​c​6​3​f​d​4​b​c​6​d​6​1​5​6​4​f​9​7​4​6​6​.​p​d​f​?​r​e​v​i​s​i​o​n​=​1​5​1​1​8​7​0​655

Ber­nard Friot : « Autour de cet ouvrage, puis­sance du sala­riat, j’ai pré­vu un petit topo intro­duc­tif… Ce que j’ai vou­lu, c’est, parce que ça me semble être des ques­tions qui aujourd’­hui sont vrai­ment en débat et qui font l’ob­jet de beau­coup de troubles, c’est, à tra­vers l’his­toire de la coti­sa­tion, com­prendre ses rela­tions avec l’im­pôt et avec l’épargne.

Parce que, qu’il s’a­gisse de la capi­ta­li­sa­tion ou qu’il s’a­gisse de la CSG, la coti­sa­tion est prise dans un étau, et bien sou­vent on n’ar­rive pas à s’y retrou­ver dans cette affaire, sur­tout si des gens comme Piket­ty arrivent et assi­milent la coti­sa­tion à l’im­pôt, de sorte que, je crois, on est dans l’in­ca­pa­ci­té de com­prendre la signi­fi­ca­tion de la cotisation.

Alors, je vais pas­ser par son his­toire pour essayer de poser un cer­tain nombre de repères.

Je vais d’a­bord voir coti­sa­tion et impôt et ensuite coti­sa­tion et épargne.

Coti­sa­tion et impôt

La pre­mière coti­sa­tion impor­tante qui ait exis­té en France, c’est la coti­sa­tion famille. C’est par ça que la sécu démarre en France. Ce sont les allo­ca­tions fami­liales qui, jusque dans les années 50, sont le cœur de la sécu­ri­té sociale. Théo­ri­que­ment, la moi­tié de la coti­sa­tion de sécu­ri­té sociale va aux allo­ca­tions fami­liales – si on prend par exemple la situa­tion de 1946, la coti­sa­tion à la sécu­ri­té sociale, c’est 36 % du salaire brut : la moi­tié (16%) va aux allo­ca­tions fami­liales et 16 % vont aux assu­rances sociales, c’est-à-dire san­té et vieillesse, qui sont liées depuis la loi de 1930. La sécu­ri­té sociale c’est la réuni­fi­ca­tion de la légis­la­tion sur les assu­rances sociales de 1930 et sur les allo­ca­tions fami­liales de 1932.

Que signi­fie le fait de finan­cer par le salaire les allo­ca­tions fami­liales (alors que de très nom­breux pays choi­sissent de les finan­cer par l’impôt) ?

Lorsque Croi­sat est ministre com­mu­niste du tra­vail de fin 45 à début 47, il fait la loi d’août 46 sur les allo­ca­tions fami­liales et puis met en place les caisses de sécu­ri­té sociale dans le pre­mier semestre 46, et il double le taux de coti­sa­tion à la sécu­ri­té sociale, il triple les pres­ta­tions fami­liales, de sorte qu’à la fin des années 40, dans une famille popu­laire moyenne – donc de 3 enfants en moyenne –, le salaire c’est pour moi­tié les allo­ca­tions fami­liales ; des allo­ca­tions fami­liales qui sont indexées sur les salaires. Ce n’est pas un for­fait qui bou­ge­rait en fonc­tion de telle ou telle déci­sion poli­tique : c’est un salaire indexé sur les salaires, le salaire des ouvriers de la Région Pari­sienne ; c’est ça, la règle de l’in­dexa­tion des pres­ta­tions fami­liales, des allo­ca­tions fami­liales. Donc, la moi­tié du salaire d’une famille ouvrière, c’est le salaire des emplois des parents, et l’autre moi­tié c’est le salaire des allo­ca­tions familiales.

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Ça veut dire que nous n’a­vons pas du tout construit « un droit de l’en­fant » — ça, c’est ce que l’on fait lorsque l’on fis­ca­lise le dis­po­si­tif. On n’a pas non plus fait « une poli­tique de lutte contre la pau­vre­té ». Toutes les poli­tiques fami­liales qui sont à base d’im­pôt sont des poli­tiques de lutte contre la pau­vre­té, ou alors des poli­tiques de droits de l’en­fant – avec un for­fait par enfant à la nais­sance, de type Europe nordique.

Là, ce que nous avons construit, c’est tout à fait autre chose. C’est du salaire pour l’ac­ti­vi­té d’é­du­ca­tion, un salaire qui est la moi­tié du salaire, ce n’est pas tout à fait n’im­porte quoi.

C’est-à-dire que les allo­ca­tions fami­liales en tant qu’élément du salaire recon­naissent de la valeur éco­no­mique au tra­vail des parents. Le salaire, c’est ce qui recon­naît que nous pro­dui­sons de la valeur éco­no­mique. Ça, je le montre dans « l’en­jeu du salaire » qui est un autre ouvrage mais dont j’a­vais dis­cu­té déjà ici en début d’an­née ou à la fin de l’an dernier.

Là, on a donc quelque chose d’as­sez inouï : la recon­nais­sance que des gens qui n’ont ni employeur, ni action­naire, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises, qui n’o­béissent pas à la loi de la valeur, c’est-à-dire à la dic­ta­ture du temps comme mesure de la valeur, sont pro­duc­tifs et sont payés. Ils sont payés.

Et c’est une recon­nais­sance que l’ac­ti­vi­té d’é­du­ca­tion des enfants, c’est du tra­vail, c’est-à-dire, ce n’est pas sim­ple­ment quelque chose d’u­tile (ça, c’est l’ac­ti­vi­té), mais c’est quelque chose qui, utile, pro­duit éga­le­ment de la valeur éco­no­mique, recon­nue par du salaire.

Et il a une assez forte résis­tance popu­laire, fina­le­ment, [en pré­fé­rant] l’i­dée de mettre les allo­ca­tions fami­liales sous condi­tion de res­sources, de les fis­ca­li­ser, etc. La coti­sa­tion, c’est ce qui pose l’ac­ti­vi­té pro­duc­tive de son titu­laire, parce que le salaire, c’est ce qui nous pose comme pro­duc­teur de valeur éco­no­mique : pour reprendre un exemple archi-cou­­rant, si je conduis mes gamins à l’é­cole, je ne suis pas répu­té pro­duire de la valeur éco­no­mique ; mais, si c’est une assis­tante mater­nelle, elle va être payée parce que, là, la même acti­vi­té, la même valeur d’u­sage, est répu­tée dou­blée d’une valeur éco­no­mique — voyez que c’est une conven­tion, au demeu­rant : la valeur éco­no­mique, c’est une conven­tion sociale — mais pré­ci­sé­ment, la coti­sa­tion sociale, c’est ce qui met ses titu­laires dans le champ de la valeur éco­no­mique et donc dans la pro­duc­tion de valeur.

Les allo­ca­tions fami­liales ne sont pas de la lutte contre la pau­vre­té (parce que, de fait, le fait d’a­voir une famille génère de la pau­vre­té, ou de la pau­vre­té rela­tive d’a­voir une famille) ; ce n’est pas non plus un droit de l’en­fant, qui démar­re­rait au pre­mier enfant, etc., qu’on pour­rait for­fai­ti­ser, etc. etc. Ça n’a jamais été ça. C’est la recon­nais­sance par du salaire que édu­quer des enfants, c’est du tra­vail et pas sim­ple­ment de l’activité.

(8’25) Si on prend main­te­nant la deuxième occa­sion de confron­ta­tion entre la coti­sa­tion et l’impôt (la pre­mière, c’est donc les allo­ca­tions fami­liales : nous choi­sis­sons le salaire pour les allo­ca­tions fami­liales et non pas l’im­pôt, avec cette signi­fi­ca­tion que je viens de don­ner), la deuxième confron­ta­tion, c’est à pro­pos de la mala­die. Alors, bon, la mala­die, il y a une vieille tra­di­tion mutua­liste, disons au XIXème siècle, mais qui ne couvre quand même pas grand-chose, c’est facul­ta­tif, etc. C’est la loi sur les assu­rances sociales qui a ren­du obli­ga­toire une coti­sa­tion mala­die en 1930. Cette coti­sa­tion mala­die, elle va pra­ti­que­ment ne ser­vir à rien et les caisses vont être lar­ge­ment excé­den­taires, encore une fois elles iront ali­men­ter le défi­cit des allo­ca­tions fami­liales. Qui elles, bien que col­lec­tant l’é­qui­valent de la moi­tié de la sécu­ri­té sociale sont défi­ci­taires. Jusque dans les années 50. Ensuite, les courbes vont s’in­ver­ser. Je vous donne les élé­ments his­to­riques à par­tir des­quels on peut réflé­chir sur la signi­fi­ca­tion de l’ins­ti­tu­tion. Dans les années 30, les caisses d’as­su­rances sociales sont très lar­ge­ment excé­den­taires parce qu’il n’y a pra­ti­que­ment pas d’oc­ca­sion de dépen­ser la coti­sa­tion mala­die : les méde­cins ne sont pas conven­tion­nés (donc il n’y pas de rem­bour­se­ment de la méde­cine de ville par l’as­su­rance mala­die, par les assu­rances sociales), il y a un refus médi­cal du conven­tion­ne­ment, le syn­di­ca­lisme médi­cal est né en 1930 en réac­tion à la légis­la­tion des assu­rances sociales. Ils seront conven­tion­nés en 61, à par­tir de 61. Donc, pen­dant 30 ans nous avons une coti­sa­tion qui ne peut pas être du tout affec­tée au rem­bour­se­ment de la méde­cine de ville. Quant à la méde­cine hos­pi­ta­lière, il est inter­dit à ceux qui sont sol­vables d’al­ler à l’hôpital, l’hôpital est réser­vé aux insolvables.

C’est Vichy, je crois, qui, en 42, auto­rise les assu­rés sociaux à aller à l’hô­pi­tal : ils sont sol­vables puis­qu’ils sont assu­rés sociaux. Ils ont le droit d’al­ler à l’hô­pi­tal mais l’hô­pi­tal reste un lieu extrê­me­ment peu sani­ta­ri­sé : la sani­ta­ri­sa­tion de l’hô­pi­tal ça va être après la réforme Debré (Debré grand-père… Robert…) en 58, qui va créer les CHU, etc., qui va sani­ta­ri­ser l’ap­pa­reil de soins – jusque-là c’est un appa­reil extrê­me­ment peu sani­ta­ri­sé. Donc, la cou­ver­ture popu­laire de la san­té, c’est l’im­pôt. C’est les Offices d’hy­giène sociale qui fleu­rissent dans les années 30. C’est tout ce socia­lisme muni­ci­pal qui crée de la san­té publique. La san­té publique et qui va être encore accen­tuée par Vichy, Vichy créant la PMI, la méde­cine du tra­vail. Mais déjà, donc, le socia­lisme muni­ci­pal, le com­mu­nisme muni­ci­pal, avait créé des Offices d’hy­giène sociale un peu par­tout en France, donc c’est la san­té publique, c’est l’im­pôt qui assure la santé.

Alors, les choses vont se ren­ver­ser dans les années 60, assez tar­di­ve­ment fina­le­ment, lorsque le conven­tion­ne­ment des méde­cins, des libé­raux, se fait en 61, à par­tir de 61 parce que l’É­tat peut impo­ser des conven­tions dépar­te­men­tales et non plus indi­vi­duelles. Et puis, d’autre part, parce qu’on a une sani­ta­ri­sa­tion de l’hô­pi­tal qui a com­plè­te­ment chan­gé la donne. C’est vrai­ment ce qui est finan­cé par l’as­su­rance mala­die qui est l’es­sen­tiel de l’offre de soins.

Donc, qu’est-ce que signi­fie le fait, dans les années 60, d’af­fir­mer la coti­sa­tion ? La coti­sa­tion mala­die aug­mente pour assu­rer l’in­ves­tis­se­ment – les CHU ont été construits sans appel au mar­ché des capi­taux, sans appel à la pro­prié­té lucra­tive. Ils ont été construits par une hausse du taux de coti­sa­tion, tout comme les allo­ca­tions fami­liales ont été construites par une cotisation.

Ça veut dire quoi rela­ti­ve­ment à l’im­pôt ? Ça veut dire que la Sécu­ri­té sociale, ça génère du com­mun, pas du public. Ce n’est pas un ser­vice public, la Sécu­ri­té sociale. Jus­qu’en 61 (parce que de Gaulle va mettre bon ordre à tout ça, mais jus­qu’en 61), les caisses sont gérées par un Conseil d’ad­mi­nis­tra­tion qui a une com­pé­tence géné­rale, le Direc­teur a une com­pé­tence limi­tée, il est élu par le Conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, les Caisses de Sécu­ri­té sociale obéissent à un prin­cipe tout à fait démo­cra­tique : l’é­lec­tion des Direc­tions, et les admi­nis­tra­teurs ce sont des admi­nis­tra­teurs sala­riés : les employeurs repré­sentent seule­ment le quart des admi­nis­tra­teurs, les admi­nis­tra­teurs pour trois quart sont des sala­riés élus sur des listes par des élec­tions dites sociales, qui sont des élec­tions abso­lu­ment majeures en 1947, en 50, en 55, en 62 — de Gaulle les retarde, elles auraient dû avoir lieu en 60 mais il les a retar­dées jus­qu’en 62, fina­le­ment il les sup­prime en 67, mais…

Un dis­po­si­tif qui gère l’é­qui­valent d’une fois et demie le bud­get de l’É­tat dans un pro­ces­sus excep­tion­nel­le­ment démo­cra­tique. C’est très pas­sion­nant quand on fait l’his­toire de la démo­cra­tie sociale. On se bat les flancs, là aujourd’­hui, pour faire la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, voir com­ment la socié­té civile pour­rait je ne sais pas quoi… tout ça qui est en géné­ral bidon… Là, nous avons eu effec­ti­ve­ment une expé­rience tout à fait inté­res­sante. Bon, encore une fois, de Gaulle ne pou­vait pas sup­por­ter… il l’a sup­pri­mée, mais enfin le MEDEF, le CNPF, ne pou­vait pas sup­por­ter : il a trou­vé en de Gaulle un allié pour [la sup­pri­mer], mais quand même, nous avons 15 années extrê­me­ment inté­res­santes qui n’op­posent pas le public au pri­vé, qui affirment le com­mun. La coti­sa­tion c’est du com­mun, ce n’est pas du public. La sécu, ce n’est pas un ser­vice public, c’est autre chose, beau­coup plus inno­vant. Et qui va, par exemple, per­mettre le libre choix. Vous avez de la gra­tui­té et du libre choix, c’est inté­res­sant comme dis­po­si­tif. Quand on com­pare à des dis­po­si­tifs fis­ca­li­sés dans les­quels le libre choix du méde­cin est absent… Là, vous avez un dis­po­si­tif de com­mun qui à la fois sol­va­bi­lise et en même temps assure le libre choix. La coti­sa­tion me semble extrê­me­ment supé­rieure à l’impôt.

S’a­gis­sant des allo­ca­tions fami­liales, parce qu’elles innovent incroya­ble­ment en disant que des parents qui ne relèvent pas du mar­ché du tra­vail, qui ne mettent pas en valeur de capi­taux, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises, enfin etc., pro­duisent de la valeur éco­no­mique recon­nue dans ce qui fait la moi­tié du salaire de ces familles.

Donc, ça, c’est une inno­va­tion déci­sive quant à la défi­ni­tion de ce que c’est que tra­vailler. Tra­vailler, ce n’est pas avoir un emploi au ser­vice d’un employeur pour mettre en valeur du capi­tal. Tra­vailler, c’est être dans la situa­tion où sont les parents et per­ce­voir du salaire qui n’est pas du tout lié à l’emploi. La Sécu­ri­té sociale, c’est une décon­nexion entre salaire et emploi, qui affirme que l’on tra­vaille hors emploi.

C’est le cas aus­si, évi­de­ment, de l’as­su­rance mala­die, bien sûr, mais là, ce n’est pas dif­fé­rent de l’im­pôt, de ce point de vue-là : pour l’as­su­rance mala­die, l’es­sen­tiel des soi­gnants sont des gens qui ne relèvent pas de l’emploi, soit parce qu’ils sont tra­vailleurs indé­pen­dants, soit parce qu’ils sont fonc­tion­naires de la fonc­tion publique hos­pi­ta­lière. Et la coti­sa­tion affirme que ces per­­sonnes-là ne sont pas [comme les] reli­gieuses dans les années 50, c’est-à-dire des femmes qui pro­duisent des valeurs d’u­sage mais pas de valeur éco­no­mique. Les soins ne sont pas [à l’époque] répu­tés pro­duire de la valeur économique.

Dans les années 60, la hausse de la coti­sa­tion va géné­rer une hausse du PIB qui cor­res­pond à la recon­nais­sance de la valeur éco­no­mique pro­duite par les soignants.

Donc, la coti­sa­tion, là aus­si, en matière de mala­die, affirme que des fonc­tion­naires, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises et qui ne mettent en valeur aucun capi­tal, tra­vaillent. C’est une affir­ma­tion d’une autre conven­tion de tra­vail que la conven­tion capi­ta­liste qui, elle, sup­pose, pour qu’il y ait tra­vail, qu’il y ait un mar­ché du tra­vail, une pro­prié­té lucra­tive, et une mesure de la valeur par le temps de travail.

Là, on a tout à fait autre chose : soit des libé­raux conven­tion­nés de sec­teur 1 (le sec­teur 2 n’existe pas encore, nous sommes là dans le sec­teur 1), soit l’é­lite du corps médi­cal qui est sala­riée dans les CHU, [sont dans] cette conven­tion de tra­vail (qui ne met en valeur aucun capi­tal et qui ne repose pas sur le mar­ché du tra­vail) [qui] est répu­tée pro­duire de la valeur éco­no­mique, et c’est la coti­sa­tion sociale qui le fait, ça.

La coti­sa­tion sociale ce n’est pas une ponc­tion, c’est un sup­plé­ment. C’est ça qui faut bien com­prendre, parce que sinon, après, on va pen­ser qu’il faut taxer le capi­tal pour finan­cer la Sécu par exemple, ce qui n’a jamais jamais été dans la tra­di­tion Fran­çaise : on s’en est bien gar­dé au contraire.

Sinon, c’est mettre la sécu sous la dépen­dance de la bonne san­té du capi­tal : c’est gênant…

Ce n’est pas une taxe, la coti­sa­tion. Lorsque Croi­sat double le taux de coti­sa­tion, il triple les pres­ta­tions fami­liales. Qu’est-ce qu’il fait ? Il entraîne une hausse des prix, puisque, s’il y a des coti­sa­tions plus éle­vées, cela va être réper­cu­té sur les prix. Cette hausse des prix va géné­rer une créa­tion moné­taire pour faire cir­cu­ler cette mar­chan­dise à prix plus éle­vé. Et cette créa­tion moné­taire n’est pas infla­tion­niste parce que, en face, [il y a une valeur éco­no­mique créée] (pour qu’une mon­naie ne soit pas infla­tion­niste, il faut qu’il y ait de la valeur éco­no­mique en face)…

Et vous voyez que c’est une affir­ma­tion anta­go­nique de la logique du capi­tal — c’est pour ça que c’est en per­ma­nence contes­té (même dans nos têtes, l’idéologie de nos têtes étant l’idéologie domi­nante – les idées domi­nantes sont les idées de la classe domi­nante comme disait Marx, c’est bien vrai) : le capi­tal, en per­ma­nence, dit : « mais non, on ne peut pas créer de valeur en dehors de la logique du capi­tal, et la Sécu, c’est une ponc­tion pour des acti­vi­tés, certes utiles, mais non pro­duc­tives : ce n’est pas pro­duc­tif d’é­du­quer des enfants, ce n’est pas pro­duc­tif de soi­gner ». Ça, c’est le dis­cours du capi­tal, mais ce que nous avons mis en place avec la coti­sa­tion, aus­si bien fami­liale que mala­die, c’est l’af­fir­ma­tion qu’on tra­vaille alors même qu’on n’o­béit pas à la défi­ni­tion et à la pra­tique capi­ta­listes du travail.

Parce qu’on n’est pas sur un mar­ché du tra­vail, les fonc­tion­naires ont un grade, ils ne sont pas payés pour leur poste, ils sont payés pour leur grade. Donc, il n’y a pas de mar­ché du tra­vail et il n’y a pas d’ac­tion­naires, ni de valeur tra­vail, c’est-à-dire de mesure de la valeur par le temps de travail.

Dès qu’arrive  le New Public Mana­ge­ment à l’hôpital, on s’a­per­çoit que, effec­ti­ve­ment, le capi­ta­lisme, lui, repose sur le temps, puisque, aus­si­tôt, c’est la dic­ta­ture du temps et l’ap­pré­cia­tion de toute chose par le temps de production. »

[…]

Ber­nard Friot.

Mer­ci à Pas­cal, pour cette pre­mière retrans­crip­tion (de cette confé­rence qu’on peut écou­ter ).

Les cotisations, Franck Lepage en parle si bien :

httpv://www.youtube.com/watch?v=dNKgU5y2xIk

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​1​4​3​1​6​9​7​317

[Passionnant] Pierre Conesa explique l’influence de l’Arabie Saoudite en France (pour Critique de la raison européenne)

Pierre Cone­sa, invi­té par Cri­tique de la Rai­son Euro­péenne (étu­diants de Sciences Po), est tout à fait passionnant :

httpv://www.youtube.com/watch?v=qQdZoV7gFqM

Rap­pel : Pierre Cone­sa a écrit le livre « DR. SAOUD ET MR. DJIHAD, La diplo­ma­tie reli­gieuse de l’A­ra­bie saoudite » :


https://​www​.lisez​.com/​l​i​v​r​e​–​g​r​a​n​d​–​f​o​r​m​a​t​/​d​r​–​s​a​o​u​d​–​e​t​–​m​r​–​d​j​i​h​a​d​/​9​7​8​2​2​2​1​1​9​5​642

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​0​7​6​5​5​2​7​317

Denis Robert : LES MILLIARDAIRES, PRÉDATEURS CORRUPTEURS QUI NOUS FONT LES POCHES

De mon point de vue, Denis Robert est un héros, un exemple aca­dé­mique de jour­na­liste — « sen­ti­nelle du peuple » comme on appe­lait les jour­na­listes en 1789. 

Son der­nier livre est une nou­velle bombe contre la cor­rup­tion poli­tique par les mil­liar­daires, qu’on devrait lire et tra­vailler dans les écoles avant chaque ate­lier constituant.


https://​www​.lisez​.com/​l​i​v​r​e​–​g​r​a​n​d​–​f​o​r​m​a​t​/​l​e​s​–​p​r​e​d​a​t​e​u​r​s​/​9​7​8​2​7​4​9​1​5​5​937

Il en parle ici avec Le Média TV :
httpv://www.youtube.com/watch?v=aCcjA7QVUdY&feature=youtu.be

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​4​8​4​3​7​4​1​2​317

« Maintenant, le règne des banquiers va commencer »

[À médi­ter, le crayon à la main (ça fait 200 ans que ça dure…) : cher­chez la cause des causes] 

« Après la révo­lu­tion de Juillet [1830], lorsque le ban­quier libé­ral Laf­fitte condui­sit en triomphe son com­père le duc d’Or­léans à l’Hô­tel de ville, il lais­sa échap­per ces mots : « Main­te­nant, le règne des ban­quiers va com­men­cer. » Laf­fitte venait de tra­hir le secret de la révolution.

Ce n’est pas la bour­geoi­sie fran­çaise qui régnait sous Louis-Phi­­lippe, mais une frac­tion de celle-ci : ban­quiers, rois de la Bourse, rois des che­mins de fer, pro­prié­taires de mines de char­bon et de fer, pro­prié­taires de forêts et la par­tie de la pro­prié­té fon­cière ral­liée à eux, ce que l’on appelle l’a­ris­to­cra­tie finan­cière. Ins­tal­lée sur le trône, elle dic­tait les lois aux Chambres, dis­tri­buait les charges publiques, depuis les minis­tères jus­qu’aux bureaux de tabac.

La bour­geoi­sie indus­trielle pro­pre­ment dite for­mait une par­tie de l’op­po­si­tion offi­cielle, c’est-à-dire qu’elle n’é­tait repré­sen­tée que comme mino­ri­té dans les Chambres. Son oppo­si­tion se fit de plus en plus réso­lue au fur et à mesure que le déve­lop­pe­ment de l’hé­gé­mo­nie de l’a­ris­to­cra­tie finan­cière deve­nait plus net et qu’a­près les émeutes de 1832, 1834 et 1839 noyées dans le sang elle crut elle-même sa domi­na­tion plus assu­rée sur la classe ouvrière. Gran­din, fabri­cant de Rouen, l’or­gane le plus fana­tique de la réac­tion bour­geoise, tant dans l’Assemblée natio­nale consti­tuante que dans la Légis­la­tive était, à la Chambre des dépu­tés, l’ad­ver­saire le plus violent de Gui­zot, Léon Fau­cher, connu plus tard pour ses vains efforts à se haus­ser au rôle de Gui­zot de la contre-révo­­lu­­tion fran­çaise, guer­roya dans les der­niers temps de Louis-Phi­­lippe à coups de plume en faveur de l’in­dus­trie contre la spé­cu­la­tion et son cau­da­taire, le gou­ver­ne­ment. Bas­tiat, au nom de Bor­deaux, et de toute la France vini­cole, fai­sait de l’a­gi­ta­tion contre le sys­tème régnant.

La petite bour­geoi­sie dans toutes ses stra­ti­fi­ca­tions, ain­si que la classe pay­sanne étaient com­plè­te­ment exclues du pou­voir poli­tique. Enfin, se trou­vaient dans l’op­po­si­tion offi­cielle, ou com­plè­te­ment en dehors du pays légal, les repré­sen­tants idéo­lo­giques et les porte-parole des classes que nous venons de citer, leurs savants, leurs avo­cats, leurs méde­cins, etc., en un mot ce que l’on appe­lait les capacités.

La pénu­rie finan­cière mit, dès le début, la monar­chie de Juillet sous la dépen­dance de la haute bour­geoi­sie et cette dépen­dance devint la source inépui­sable d’une gêne finan­cière crois­sante. Impos­sible de subor­don­ner la ges­tion de l’É­tat à l’in­té­rêt de la pro­duc­tion natio­nale sans éta­blir l’é­qui­libre du bud­get, c’est-à-dire l’é­qui­libre entre les dépenses et les recettes de l’É­tat. Et com­ment éta­blir cet équi­libre sans réduire le train de l’É­tat, c’est-à-dire sans léser des inté­rêts qui étaient autant de sou­tiens du sys­tème domi­nant, et sans réor­ga­ni­ser l’as­siette des impôts, c’est-à-dire sans reje­ter une notable par­tie du far­deau fis­cal sur les épaules de la grande bour­geoi­sie elle-même ?

L’en­det­te­ment de l’É­tat était, bien au contraire, d’un inté­rêt direct pour la frac­tion de la bour­geoi­sie qui gou­ver­nait et légi­fé­rait au moyen des Chambres. C’é­tait pré­ci­sé­ment le défi­cit de l’É­tat, qui était l’ob­jet même de ses spé­cu­la­tions et le poste prin­ci­pal de son enri­chis­se­ment. À la fin de chaque année, nou­veau défi­cit. Au bout de quatre ou cinq ans, nou­vel emprunt. Or, chaque nou­vel emprunt four­nis­sait à l’a­ris­to­cra­tie une nou­velle occa­sion de ran­çon­ner l’É­tat, qui, main­te­nu arti­fi­ciel­le­ment au bord de la ban­que­route, était obli­gé de trai­ter avec les ban­quiers dans les condi­tions les plus défa­vo­rables. Chaque nou­vel emprunt était une nou­velle occa­sion, de déva­li­ser le public qui place ses capi­taux en rentes sur l’É­tat, au moyen d’o­pé­ra­tions de Bourse, au secret des­quelles gou­ver­ne­ment et majo­ri­té de la Chambre étaient initiés. 

En géné­ral, l’ins­ta­bi­li­té du cré­dit public et la connais­sance des secrets d’É­tat per­met­taient aux ban­quiers, ain­si qu’à leurs affi­liés dans les Chambres et sur le trône, de pro­vo­quer dans le cours des valeurs publiques des fluc­tua­tions inso­lites et brusques dont le résul­tat constant ne pou­vait être que la ruine d’une masse de petits capi­ta­listes et l’en­ri­chis­se­ment fabu­leu­se­ment rapide des grands spéculateurs. 

Le défi­cit bud­gé­taire étant l’in­té­rêt direct de la frac­tion de la bour­geoi­sie au pou­voir, on s’ex­plique le fait que le bud­get extra­or­di­naire, dans les der­nières années du gou­ver­ne­ment de Louis-Phi­­lippe, ait dépas­sé de beau­coup le double de son mon­tant sous Napo­léon, attei­gnant même près de 400 mil­lions de francs par an, alors que la moyenne de l’ex­por­ta­tion glo­bale annuelle de la France s’est rare­ment éle­vée à 750 mil­lions de francs. 

En outre, les sommes énormes pas­sant ain­si entre les mains de l’É­tat lais­saient place à des contrats de livrai­son frau­du­leux, à des cor­rup­tions, à des mal­ver­sa­tions et à des escro­que­ries de toute espèce. Le pillage de l’É­tat en grand, tel qu’il se pra­ti­quait au moyen des emprunts, se renou­ve­lait en détail dans les tra­vaux publics. Les rela­tions entre la Chambre et le gou­ver­ne­ment se trou­vaient mul­ti­pliées sous forme de rela­tions entre les dif­fé­rentes admi­nis­tra­tions et les dif­fé­rents entrepreneurs.

De même que les dépenses publiques en géné­ral et les emprunts publics, la classe domi­nante exploi­tait aus­si les construc­tions de lignes de che­min de fer. Les Chambres en reje­taient sur l’É­tat les prin­ci­pales charges et assu­raient à l’a­ris­to­cra­tie finan­cière spé­cu­la­trice la manne dorée. On se sou­vient des scan­dales qui écla­tèrent à la Chambre des dépu­tés lors­qu’on décou­vrit, par hasard, que tous les membres de la majo­ri­té, y com­pris une par­tie des ministres, étaient action­naires des entre­prises mêmes de voies fer­rées, à qui ils confiaient ensuite, à titre de légis­la­teurs, l’exé­cu­tion de lignes de che­mins de fer pour le compte de l’État.

Par contre, la moindre réforme finan­cière échouait devant l’in­fluence des ban­quiers, telle, par exemple, la réforme pos­tale. Roth­schild pro­tes­ta, l’É­tat avait-il le droit d’a­moin­drir des sources de reve­nu qui lui ser­vaient à payer les inté­rêts de sa dette sans cesse croissante ?

La monar­chie de Juillet n’é­tait qu’une socié­té par actions fon­dée pour l’ex­ploi­ta­tion de la richesse natio­nale fran­çaise dont les divi­dendes étaient par­ta­gés entre les ministres, les Chambres, 240 000 élec­teurs et leur séquelle. Louis-Phi­­lippe était le direc­teur de cette socié­té : Robert Macaire sur le trône. Le com­merce, l’in­dus­trie, l’a­gri­cul­ture, la navi­ga­tion, les inté­rêts de la bour­geoi­sie indus­trielle ne pou­vaient être que mena­cés et lésés sans cesse par ce sys­tème. Aus­si, celle-ci avait-elle ins­crit sur son dra­peau, pen­dant les jour­nées de Juillet : Gou­ver­ne­ment à bon marché. »

Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848).


https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​5​0​/​0​3​/​k​m​1​8​5​0​0​3​0​1​b​.​htm

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​4​0​0​3​2​7​5​7​317

———

Ma sug­ges­tion :

[Vidéos et texte] L’antidote universel au capitalisme, ce sera un peuple devenu constituant, capable de conduire lui-même LE PROCÈS DE L’ÉLECTION :

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​1​2​/​2​1​/​v​i​d​e​o​–​e​t​–​t​e​x​t​e​–​l​a​n​t​i​d​o​t​e​–​u​n​i​v​e​r​s​e​l​–​a​u​–​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​–​c​e​–​s​e​r​a​–​u​n​–​p​e​u​p​l​e​–​d​e​v​e​n​u​–​c​o​n​s​t​i​t​u​a​n​t​–​c​a​p​a​b​l​e​–​d​e​–​c​o​n​d​u​i​r​e​–​l​u​i​–​m​e​m​e​–​l​e​–​p​r​o​c​e​s​–​d​e​–​l​e​l​e​c​t​i​on/

Précieuse Sécurité sociale, précieuse entraide… Éloge des frontières par Régis Debray

Pen­dant que « les élus » détruisent sous nos yeux impuis­sants le droit du tra­vail, les ser­vices publics et la Sécu­ri­té sociale (et nous imposent donc pro­gres­si­ve­ment une scan­da­leuse insé­cu­ri­té sociale), je me rap­pelle cette réflexion sur nos très néces­saires pro­tec­tions, nos très néces­saires frontières :

httpv://www.youtube.com/watch?v=edQz11XhhYY

Abso­lu­ment tout ce qui est vivant a besoin vita­le­ment d’une limite : la mem­brane de la cel­lule, l’écorce du végé­tal, la peau de l’animal (y com­pris de l’animal humain), la fron­tière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, méca­ni­que­ment, forcément.

Si tu sup­primes la fron­tière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des pré­da­teurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.


http://​www​.gal​li​mard​.fr/​C​a​t​a​l​o​g​u​e​/​G​A​L​L​I​M​A​R​D​/​F​o​l​i​o​/​F​o​l​i​o​/​E​l​o​g​e​–​d​e​s​–​f​r​o​n​t​i​e​res

Extraits :

« Ce qu’il y a de pro­fond chez l’homme, disait Valé­ry, c’est la peau. » La vie col­lec­tive, comme celle de tout un cha­cun, exige une sur­face de sépa­ra­tion. Embal­lage d’a­bord. La pro­fon­deur suit, comme l’intendance.

La matière n’a ni sac ni peau. Seule la cel­lule a une mem­brane. Les euca­ryotes en ont même deux, autour du noyau et de la cel­lule. La peau serait l’or­gane pri­mor­dial des épi­ge­nèses, le pre­mier recon­nais­sable chez l’embryon. C’est en se dotant d’une couche iso­lante, dont le rôle n’est pas d’in­ter­dire, mais de régu­ler l’é­change entre un dedans et un dehors, qu’un être vivant peut se for­mer et croître. 

Pas d’in­secte sans kéra­tine, pas d’arbre sans écorce, pas de graine sans endo­carpe, pas d’o­vule sans tégu­ment, pas de tige sans cuti­cule, etc. 

Un sys­tème vivant est une sur­face repliée sur elle-même, dont l’i­déal­type est la sphère, bulle ou boule, et notre vil­lage ou mai­son natale un ersatz en 3D, gaine, gousse ou coquille. C’est à cette cavi­té amnio­tique que nous reve­nons chaque soir en nous glis­sant sous l’é­dre­don, en fer­mant les écou­tilles. Sur­vivre, c’est sau­ve­gar­der les plis et les replis.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 37.


Ce sont tou­jours les prêtres qui fixent les fron­tières. On les juge, nos prêtres laïcs. […] Quand ce n’est pas évident, il faut du trans­cen­dant. […] le suprême arbi­trage fait pas­ser l’arbitraire. Silence dans les rangs.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p 27.


La fron­tière est un lieu de pas­sage, d’échanges. La bonne fron­tière est poreuse, dans les deux sens. Tout orga­nisme vivant a une fron­tière. La peau est la pre­mière de toutes… Elle assure la condi­tion sine qua non du vivant : la sépa­ra­tion régu­lée entre un dehors et un dedans.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Une idée bête enchante l’Occident :
l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières », 2010.


La mon­dia­li­sa­tion des objets pro­duit une tri­ba­li­sa­tion des sujets.
Régis Debray.


À quoi sert la fron­tière, en définitive ?
À faire corps.
Et pour ce faire, à lever le museau. L’en­ceinte exalte le ram­pant et nous coiffe d’in­vi­sible. Tout site enclos est « un appa­reil à faire monter ».
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 61.


La fron­tière a mau­vaise presse : elle défend les contre-pou­­voirs. N’at­ten­dons pas des pou­voirs éta­blis, et en posi­tion de force, qu’ils fassent sa pro­mo. Ni que ces passe-murailles que sont éva­dés fis­caux, membres de la jet-set, stars du bal­lon rond, tra­fi­quants de main‑d’œuvre, confé­ren­ciers à 50 000 dol­lars, mul­ti­na­tio­nales adeptes des prix de trans­fert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage. 

Dans la mono­to­nie du mon­nayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), gran­dit l’as­pi­ra­tion à de l’incommen­surable. À de l’in­com­pa­rable. Du réfrac­taire.  Pour qu’on puisse à nou­veau dis­tin­guer entre le vrai et le toc. 

Là est d’ailleurs le bou­clier des humbles, contre l’ul­tra-rapide, l’in­sai­sis­sable et l’om­ni­pré­sent. Ce sont les dépos­sé­dés qui ont inté­rêt  la démar­ca­tion franche et nette. Leur seul actif est leur ter­ri­toire, et la fron­tière, leur prin­ci­pale source de reve­nu (plus pauvre un pays, plus dépen­dant est-il de ses taxes doua­nières). La fron­tière rend égales (tant soit peu) les puis­sances inégales. 

Les riches vont où ils veulent, à tire‑d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maî­trise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de bre­vets) peuvent jouer avec les flux, en deve­nant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son ber­cail, une reli­gion impre­nable, un dédale inoc­cu­pable, rizières, mon­tagnes, del­ta. Guerre asymétrique. 

Le pré­da­teur déteste le rem­part. La proie aime bien. 

Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à sur­es­ti­mer ses forces.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 75.


« Pour le dire naï­ve­ment : là où il y a du sacré, il y a une enceinte, il y a de la vie […] il s’a­git de conju­rer les puis­sances de mort. Le pour­tour ampute, certes, mais c’est pour mieux incrus­ter, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en super­fi­cie, il le gagne en durée. 

Aus­si est-il nor­mal de pro­té­ger le cir­cons­crit qui nous pro­tège — et nous pro­longe. La per­pé­tua­tion d’une per­sonne, col­lec­tive ou indi­vi­duelle, se paie d’une sage humi­lia­tion : celle de ne pas être par­tout chez elle.

L’Hexa­gone ampute l’être fran­çais […] mais cet enser­re­ment vaut résilience. »
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 36.


Inter­face polé­mique entre l’or­ga­nisme et le monde exté­rieur, la peau est aus­si loin du rideau étanche qu’une fron­tière digne de ce nom l’est d’un mur. Le mur inter­dit le pas­sage ; la fron­tière le régule. Dire d’une fron­tière qu’elle est une pas­soire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 39.


Cris­taux et miné­raux ne meurent pas, pri­vi­lège réser­vé aux végé­taux et aux ani­maux. L’a­van­tage de l’en­ve­loppe se paye d’un léger incon­vé­nient, la mort.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 41.


On n’en fini­ra jamais avec la fron­tière parce qu’elle est inhé­rente à la règle de droit, et […] elle est bonne à vivre. 

Le dur désir de durer l’ins­crit au pro­gramme de tout ce qui bouge et respire. 

Nos « sans fron­tières » veulent-ils effa­cer l’in­con­vé­nient d’être né ? […] 

L’être et la limite adviennent ensemble, et l’un par l’autre. »
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 45.


Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signi­fie pas que l’on puisse habi­ter ce réseau comme un monde. Impos­sible de faire d’un lieu de pas­sage un lieu de séjour, faute de vis-à-vis. Pas d’an­ti-en face. Com­ment se poser sans s’op­po­ser ? Une com­mu­nau­té sans exté­rieur pour la recon­naître ou l’in­ves­tir n’au­rait plus lieu d’être, telle une nation seule au monde ver­rait s’é­va­nouir son hymne natio­nal, son équipe de foot ou de cri­cket, et jus­qu’à sa langue. 

Une per­sonne morale a un péri­mètre ou n’est pas.

D’où vient que « la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » n’en est pas une. Ce flasque zom­bie reste une for­mule creuse, un ali­bi rhé­to­rique aux mains du direc­toire occi­den­tal qui s’en est jus­qu’i­ci arro­gé le man­dat. Il en ira tout autre­ment le jour où un petit bon­homme vert à mille pattes et longue trompe atter­ri­ra  […] place de la Concorde. Face à l’a­lien d’une autre galaxie, l’im­per­son­na­li­té morale qu’est l’Hu­ma­ni­té avec un grand H pour­ra alors nous tenir chaud, parce qu’elle pren­dra forme et corps, par contraste avec un fond. C’est quand le mam­mi­fère humain ver­ra de ses yeux l’é­tran­ge­té venue d’ailleurs qu’il sau­ra à quoi résis­ter, au coude à coude avec tous ses congé­nères sans excep­tion, pour sau­ver la sienne propre.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 50.


Le pré­ten­du com­bat du clos contre l’ou­vert, tan­dem en réa­li­té aus­si insé­pa­rable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le mas­cu­lin et le fémi­nin, la terre et le ciel, conti­nue d’a­mu­ser notre gale­rie. Ce lieu com­mun fait le bon­heur des esprits courts […] C’est simple, donc uti­li­sable, mais ce qui est d’un seul tenant est faux. 

Aus­si néglige-t-on ce qu’il faut d’ou­ver­ture à la ver­ti­cale pour bou­cler un ter­ri­toire à l’ho­ri­zon­tale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. […]

Le fait (sans doute indé­mon­trable, mais obser­vable à tous les éche­lons) qu’au­cun ensemble orga­ni­sé ne puisse se clore à l’aide des seuls élé­ments de cet ensemble conduit à com­bi­ner l’eau et le feu. Il accroche le trans­cen­dant à l’im­ma­nent et l’en­vol à l’en­clos. Un groupe d’ap­par­te­nance se forme pour de bon du jour où il se ferme, et il se ferme par sus­pen­sion à un « clou de lumière » […] À chaque ras­sem­ble­ment, sa clé de voûte et son fil à plomb. 

L’im­pos­si­bi­li­té qu’a un agré­gat quel­conque de s’é­ri­ger en une com­mu­nau­té défi­nie sans recou­rir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opé­ra­tion par laquelle une popu­la­tion se mue en peuple. L’é­co­no­miste, le socio­logue le démo­graphe traitent de la pre­mière, scien­ti­fi­que­ment, et c’est heu­reux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sul­fu­reuse et plus fan­tasque : une ques­tion de mythes et de formes. Sont deman­dées une légende et une carte. Des ancêtres et des enne­mis. Un peuple, c’est une popu­la­tion, plus des contours et des conteurs. […] 

La misère mytho­lo­gique de l’é­phé­mère Union euro­péenne, qui la prive de toute affec­tio socie­ta­tis, tient en der­nier res­sort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins décla­rer où elle com­mence et où elle finit. 

Qui­dam ou nation ou fédé­ra­tion d’États-nations, qui­conque manque de se recon­naître un des­sus n’as­sume pas son dehors. Ne tolère pas jus­qu’à l’i­dée d’a­voir un dehors. Et ignore donc son dedans.

Qui entend se sur­pas­ser com­mence par se délimiter.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 62–64.


La fron­tière est le bou­clier des humbles ; ce sont les dépos­sé­dés qui ont inté­rêt à une démar­ca­tion franche et nette ; leur seul actif est leur ter­ri­toire, et la fron­tière leur prin­ci­pale source de reve­nus.

La classe domi­nante est mobile, elle est du côté des flux. L’é­lite des cap­teurs de flux ne tient pas en place, elle est par­tout chez elle, elle prend l’avion…

Mais on ne vit pas dans un avion.

Je constate que, là où il y a un faible et un fort, le faible demande tou­jours une fron­tière. Le fort ne doit pas être par­tout chez lui.

Oui, aujourd’­hui, l’i­déo­lo­gie du « sans-fron­­tières », c’est l’i­déo­lo­gie du riche et du fort.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Pour faire de la liai­son, il faut accep­ter, il faut spé­ci­fier la dif­fé­rence. Vou­loir la liai­son sans la culture, ça ne marche pas. 

La peau est faite pour rece­voir, et pour exsu­der. La fron­tière est un crible, un tamis, il est bon qu’elle soit une pas­soire, mais une pas­soire qui contrôle, une pas­soire qui régule. 

Sinon c’est la loi du plus fort : dans la jungle, il n’y a pas de fron­tière, c’est pour ça qu’il n’y a pas de droit. 

Il n’y a de vie que cir­cons­crite.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Le pré­da­teur déteste le rempart,
la proie aime bien.
Régis Debray, Éloge des frontières.


Entre une inep­tie qui aère et une véri­té qui étiole, il n’y a pas à balan­cer. Depuis cent mille ans que nous enfouis­sons nos morts ché­ris dans l’idée qu’ils pour­ront se retrou­ver bien­tôt au para­dis, la preuve est faite qu’un trompe‑l’œil encou­ra­geant ne se refuse pas. Pour contrer le néant, l’espèce a tou­jours pris le bon par­ti, celui de l’illusion.
Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010)


Les rives sont la chance du fleuve.
En l’enserrant, elles l’empêchent de deve­nir marécage.
Jacques Bour­­bon-Bus­­set, cité par Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010).


On ne peut pas pen­ser l’hospitalité, donc l’accueil, si on ne pense pas le seuil.

Car l’homme est un être mai­son­nable. Il naît dans une poche, fran­chit une fron­tière pour en sortir.

Pour s’ouvrir à l’autre, il faut avoir un lieu à soi.

Le dieu Ter­mi­nus, ce dieu romain gar­dien des bornes et des limites.
Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010).

Cita­tions retrou­vées dans ma page Pré­cieuses pépites.

 


Mer­ci à Thier­ry Kru­ger et Pablo Girault Lazare, pour leur tra­vail, et notam­ment leur film « Demo­kra­tia ».

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​3​3​1​9​2​3​5​2​317

[La Chine, l’Inde, et le prétendu « libéralisme »] Bruno Guigue : « La fable du libéralisme qui sauve le monde » & Arundhati Roy : « Capitalisme : une histoire de fantômes »

Bruno Guigue : La fable du libéralisme qui sauve le monde

En Occi­dent, le libé­ra­lisme passe pour une doc­trine indé­pas­sable. Pur pro­duit du génie euro­péen, il serait à l’origine des mer­veilleuses prouesses dont se vantent les socié­tés déve­lop­pées. Mais l’idéologie domi­nante ne se contente pas de lui attri­buer toutes les ver­tus à domi­cile. Elle lui prête aus­si un rayon­ne­ment sans fron­tières. A croire ses adeptes les plus enthou­siastes, les recettes libé­rales sauvent le monde ! Un édi­to­ria­liste fran­çais, par exemple, peut affir­mer lors d’un débat télé­vi­sé – sans être contre­dit – que « le libé­ra­lisme a éra­di­qué la pau­vre­té en Chine ». Devant une telle assu­rance, la rai­son défaille. Com­ment convaincre des croyants aus­si fana­ti­sés qu’une doc­trine prô­nant la libre concur­rence et pro­hi­bant l’intervention de l’État dans l’économie, en Chine, est une den­rée introu­vable ? On y voit en revanche un Etat sou­ve­rain diri­gé par le par­ti com­mu­niste et char­gé de pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un sec­teur pri­vé flo­ris­sant, certes, mais aus­si sur un puis­sant sec­teur public déte­nant 80% des actifs dans les indus­­tries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remar­qué, en Chine, l’État maî­trise la mon­naie natio­nale, le sys­tème ban­caire est contrô­lé par le gou­ver­ne­ment et les mar­chés finan­ciers sont sous haute surveillance.

Il est clair que l’ouverture inter­na­tio­nale enga­gée par le pou­voir com­mu­niste à par­tir des années 80 a per­mis de cap­ter de pré­cieuses res­sources et d’obtenir des trans­ferts de tech­no­lo­gie. Mais on ne voit aucun rap­port entre cette poli­tique com­mer­ciale auda­cieuse et les dogmes libé­raux, que ce soit l’auto-régulation du mar­ché ou la concur­rence pure et par­faite. Le libé­ra­lisme n’a pas inven­té le com­merce, qui exis­tait bien avant que la moindre idée libé­rale ait ger­mé dans le cer­veau d’Adam Smith. « Etat fort », « pla­ni­fi­ca­tion à long terme », « puis­sant sec­teur public » sont des for­mules qui ne fleurent guère le libé­ra­lisme ordi­naire, et l’imputation à cette doc­trine des pro­grès spec­ta­cu­laires de l’économie chi­noise n’a aucun sens. La pau­vre­té aurait été vain­cue grâce aux recettes libé­rales ? Dans l’imagination des libé­raux, cer­tai­ne­ment. Dans les faits, la réus­site éco­no­mique de la Chine doit davan­tage à la main de fer de l’État qu’à la main invi­sible du mar­ché. Cette éco­no­mie mixte pilo­tée par le par­ti com­mu­niste chi­nois a por­té ses fruits. En trente ans, le PIB a été mul­ti­plié par 17 et 700 mil­lions de per­sonnes ont été extraites de la pau­vre­té. Comme la réduc­tion de la pau­vre­té dans le monde dans la même période est essen­tiel­le­ment due à la poli­tique éco­no­mique chi­noise, on peut dif­fi­ci­le­ment attri­buer au libé­ra­lisme les pro­grès récem­ment enre­gis­trés par l’humanité.

Du point de vue des rap­ports entre libé­ra­lisme et déve­lop­pe­ment, la com­pa­rai­son entre les deux géants asia­tiques est éga­le­ment ins­truc­tive. En 1950, l’Inde et la Chine se trou­vaient dans un état de déla­bre­ment et de misère extrêmes. La Chine connais­sait d’ailleurs une situa­tion pire que celle de son voi­sin, avec un PIB par habi­tant infé­rieur à celui de l’Afrique sub-saha­­rienne et une espé­rance de vie moyenne de 42 ans. Aujourd’hui, la Chine est la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale et son PIB repré­sente 4,5 fois celui de l’Inde. Non que cette der­nière n’ait accom­pli aucun pro­grès. Bien au contraire. Après avoir jeté les bases d’une indus­trie moderne au len­de­main de l’indépendance (1947), l’Inde a connu depuis vingt ans un déve­lop­pe­ment accé­lé­ré et elle occupe une posi­tion de pre­mier plan dans des sec­teurs comme l’informatique et la phar­ma­cie. Mais elle a beau affi­cher des taux de crois­sance annuels inso­lents, elle char­rie une pau­vre­té de masse dont la Chine, elle, a enfin réus­si à se débar­ras­ser. Auteurs du livre « Splen­deur de l’Inde ? Déve­lop­pe­ment, démo­cra­tie et inéga­li­tés » (2014), Jean Drèze et Amar­tya Sen résument la situa­tion para­doxale du pays : « L’Inde a gra­vi l’échelle du reve­nu par habi­tant en même temps qu’elle a glis­sé au bas de la pente des indi­ca­teurs sociaux ».

En dépit de taux de crois­sance record, la situa­tion sociale du pays, en effet, n’est pas brillante. Il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde, où le taux de mor­ta­li­té infan­tile est quatre fois plus éle­vé. L’espérance de vie des Indiens (67 ans) est net­te­ment infé­rieure à celle des Chi­nois (76 ans). Un tiers des Indiens n’ont ni élec­tri­ci­té ni ins­tal­la­tions sani­taires, et la mal­nu­tri­tion touche 30% de la popu­la­tion. Com­ment expli­quer un tel déca­lage ? Pour Jean Drèze et Amar­tya Sen, « l’Inde est le seul pays des BRICS à n’avoir pas connu de phase d’expansion majeure de l’aide publique ou de la redis­tri­bu­tion éco­no­mique. La Chine a fait très tôt d’énormes pro­grès en matière d’accès uni­ver­sel à l’enseignement pri­maire, aux soins médi­caux et à la pro­tec­tion sociale, et ce bien avant de se lan­cer dans des réformes éco­no­miques orien­tées vers le mar­ché, en 1979 ». Pour qu’un éco­no­miste indien (Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine – sur le plan éco­no­mique, s’entend – il faut qu’il ait de bonnes rai­sons de le pen­ser. Et ce qu’il dit est extrê­me­ment clair : l’Inde, contrai­re­ment à la Chine, a man­qué d’un inves­tis­se­ment mas­sif de la puis­sance publique dans l’éducation et la san­té. L’Inde n’a pas souf­fert d’un sur­plus, mais d’un défi­cit d’État.

Mais pour­quoi ? L’explication four­nie par les deux éco­no­mistes à pro­pos de la poli­tique édu­ca­tive est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante : « Les pla­ni­fi­ca­teurs indiens étaient à l’opposé de leurs homo­logues des pays com­mu­nistes, à Mos­cou, Pékin et La Havane. Ces der­niers fai­saient grand cas de l’éducation sco­laire uni­ver­selle, consi­dé­rée comme une exi­gence socia­liste fon­da­men­tale, et aucun d’entre eux n’aurait per­mis que de fortes pro­por­tions d’enfants ne soient pas sco­la­ri­sés ». En Inde, en revanche, « la pré­ven­tion des classes et des castes supé­rieures à l’encontre de l’éducation des masses » a frei­né la géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement pri­maire, entraî­nant un retard consi­dé­rable dans l’accès à l’éducation. C’est l’orientation idéo­lo­gique, et non une obs­cure fata­li­té, qui explique la dif­fé­rence des niveaux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif entre les deux pays. Les élites diri­geantes de l’Inde nou­velle avaient beau se récla­mer d’idéaux pro­gres­sistes, elles n’ont pas misé sur l’élévation du niveau sco­laire des masses indiennes, les « Intou­chables » se trou­vant relé­gués aux marges d’une socié­té hié­rar­chi­sée, bien loin de l’égalitarisme – y com­pris entre les hommes et les femmes – prô­né par l’idéologie maoïste de la Chine populaire.

Pour sou­li­gner un tel contraste, Amar­tya Sen cite un com­men­taire de l’écrivain indien Rabin­dra­nath Tagore for­mu­lé lors de son voyage en Union sovié­tique (1930) : « En posant le pied sur le sol de la Rus­sie, la pre­mière chose qui atti­ra mon atten­tion fut que, en matière d’éducation en tout cas, la pay­san­ne­rie et la classe ouvrière avaient fait de tels pro­grès en ces quelques années que rien de com­pa­rable n’était adve­nu même à nos classes supé­rieures en un siècle et demi ». On peut dire ce qu’on veut des régimes com­mu­nistes, mais il est indé­niable qu’ils ont misé sur l’éducation uni­ver­selle, la san­té pour tous et l’émancipation fémi­nine. Les conti­nui­tés his­to­riques étant par­fois sai­sis­santes, on peut d’ailleurs rap­pro­cher ce com­men­taire mécon­nu de Tagore sur l’URSS des années 30 avec un autre docu­ment : le résul­tat de l’étude sur la lec­ture (« PIRLS ») conduite par l’Association inter­na­tio­nale pour l’évaluation de la réus­site édu­ca­tive. Menée en 2016 sur un échan­tillon de 319 000 élèves de CM1 dans cin­quante pays, cette étude com­pare les per­for­mances des élèves en matière de lec­ture et de com­pré­hen­sion d’un texte écrit. La Rus­sie est arri­vée en tête, à éga­li­té avec Sin­ga­pour. Mais c’est sans doute le hasard.

En tout cas, une chose est sûre : en Chine popu­laire comme en URSS, l’enseignement public – et notam­ment l’enseignement pri­maire : la lec­ture, l’écriture et le cal­cul – était prio­ri­taire. Si la Chine a su résoudre des pro­blèmes dans les­quels l’Inde se débat tou­jours (illet­trisme, insa­lu­bri­té, mor­ta­li­té infan­tile), ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce qu’elle est plus « libé­rale ». En fait, c’est exac­te­ment le contraire. En dotant le pays de solides infra­struc­tures publiques, le socia­lisme chi­nois – en dépit de ses erreurs – a créé les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment du pays à long terme. Les diri­geants du par­ti com­mu­niste ont beau faire l’éloge du libre-échange, ils savent bien que la cohé­sion de la socié­té chi­noise ne repose pas sur le com­merce inter­na­tio­nal. Avant d’ouvrir son éco­no­mie, la Chine s’est dotée d’un sys­tème édu­ca­tif et sani­taire lui per­met­tant d’affronter la com­pé­ti­tion éco­no­mique mon­diale. Mani­fes­te­ment, elle cueille aujourd’hui le fruit de ses efforts.

Bien enten­du, ce n’est pas davan­tage par libé­ra­lisme que Deng Xiao Ping a impo­sé la poli­tique de l’enfant unique. En pro­cé­dant à cette intru­sion dans la sphère pri­vée, Pékin a réus­si le pari d’un contrôle des nais­sances indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour admettre que le jeu en valait la chan­delle. Mais il est dif­fi­cile d’imputer au libé­ra­lisme le suc­cès d’une régu­la­tion dras­tique des nais­sances impo­sée par le par­ti com­mu­niste. Sous un régime plu­ra­liste, une telle poli­tique ne serait même pas conce­vable. Ni plu­ra­liste ni libé­ral, le régime chi­nois pou­vait pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment du pays en sacri­fiant les inté­rêts pri­vés sur l’autel de l’intérêt géné­ral. En atten­dant, les résul­tats parlent d’eux-mêmes. Et il est pro­bable que les Chi­nois en com­prennent d’autant mieux la néces­si­té que cette poli­tique a désor­mais été assou­plie. En Inde, les ten­ta­tives d’Indira Gand­hi n’ont pas eu le même suc­cès, et l’hypothèque démo­gra­phique conti­nue de peser sur le déve­lop­pe­ment du pays.

L’exemple de la démo­gra­phie, d’ailleurs, montre que la ques­tion du déve­lop­pe­ment se pose sous un autre jour si l’on réexa­mine plus fine­ment la situa­tion indienne. « Les Etats indiens qui s’en sortent bien, affirment Jean Drèze et Amar­tya Sen, sont ceux qui avaient posé aupa­ra­vant les solides bases d’un déve­lop­pe­ment par­ti­ci­pa­tif et d’une aide sociale, et pro­mu acti­ve­ment l’extension des capa­ci­tés humaines, par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de l’éducation et de la san­té ». Avec un indice de déve­lop­pe­ment humain qui est de loin le plus éle­vé du pays, le Kéra­la (sud-ouest de l’Inde) fait figure de vitrine sociale du sous-conti­nent. Il est aus­si l’État de l’Inde où la tran­si­tion démo­gra­phique est la plus ache­vée, ce qui contri­bue à l’évolution posi­tive de la condi­tion fémi­nine. Or la baisse du taux de nata­li­té est direc­te­ment cor­ré­lée à l’élévation du niveau d’éducation. Très pauvre au moment de l’indépendance (1947), le Kéra­la a enga­gé un pro­gramme ambi­tieux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif, sani­taire et social, créant les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont il per­çoit aujourd’hui le béné­fice. Avec un reve­nu par tête qui est le plus éle­vé de l’Union (70% de plus que la moyenne indienne), un taux de sco­la­ri­sa­tion de 98%, un taux de mor­ta­li­té infan­tile cinq fois moins éle­vé que la moyenne des Etats indiens, cet Etat de 34 mil­lions d’habitants dont la presse occi­den­tale ne parle jamais a aus­si pour carac­té­ris­tique de favo­ri­ser le rôle poli­tique et social des femmes.

Mais ces suc­cès ne datent pas d’hier, ils sont le fruit d’une poli­tique de longue haleine. Comme en Chine, le déve­lop­pe­ment du pays va de pair avec le sou­ci du long terme. « Le Kéra­la conti­nue de pro­gres­ser rapi­de­ment sur divers fronts et son avance par rap­port aux autres Etats ne semble nul­le­ment se réduire avec le temps, indiquent Jean Drèze et Amar­tya Sen. Depuis les années 80, le déve­lop­pe­ment du Kéra­la a régu­liè­re­ment été dénon­cé par des com­men­ta­teurs méfiants envers l’intervention de l’État, qui le jugeaient insou­te­nable ou trom­peur, voire sus­cep­tible de conduire à la débâcle. Il est cepen­dant appa­ru que l’amélioration des condi­tions de vie dans cet Etat s’est non seule­ment pour­sui­vie mais accé­lé­rée, avec l’aide d’une crois­sance éco­no­mique rapide, favo­ri­sée à son tour par l’attention accor­dée à l’instruction pri­maire et aux capa­ci­tés humaines ». Cette avance du Kéra­la par rap­port aux autres Etats indiens n’est pas un héri­tage de la période anté­rieure à l’indépendance : en 1947, le Kéra­la était extrê­me­ment pauvre. Ce pro­grès est le fruit d’un com­bat poli­tique dont le moment-clé se situe en 1957, lorsque le Kéra­la est le pre­mier Etat à élire une coa­li­tion diri­gée par les com­mu­nistes. Depuis cette date, ils exercent le pou­voir local en alter­nance avec une coa­li­tion de centre gauche diri­gée par le par­ti du Congrès. En tout cas, il ne semble pas que les com­mu­nistes du Com­mu­nist Par­ty of IndiaMar­xist (CPI‑M) et leurs alliés – qui exercent à nou­veau le pou­voir depuis 2016 après avoir fait du Kéra­la l’État le plus déve­lop­pé de l’Inde -, aient pui­sé leur ins­pi­ra­tion dans les doc­trines libérales.

Bref, pour conti­nuer à sau­ver le monde, le libé­ra­lisme va devoir faire la preuve qu’il a quelque chose de neuf à appor­ter aux deux Etats les plus peu­plés de la pla­nète. Que la Chine com­mu­niste soit res­pon­sable de l’essentiel de l’effort accom­pli pour éra­di­quer la pau­vre­té dans le monde, et que cet évé­ne­ment passe inaper­çu de l’opinion occi­den­tale, en dit long sur l’aveuglement idéo­lo­gique ambiant. On pour­rait pour­suivre l’analyse en mon­trant qu’un petit Etat des Caraïbes sou­mis à un blo­cus illé­gal a tout de même réus­si à bâtir un sys­tème édu­ca­tif, sani­taire et social sans équi­valent par­mi les pays en déve­lop­pe­ment. Avec un taux de sco­la­ri­sa­tion de 100% et un sys­tème de san­té récom­pen­sé par l’Organisation mon­diale de la san­té, Cuba a récem­ment accom­pli la prouesse d’offrir à sa popu­la­tion une espé­rance de vie supé­rieure à celle des USA et un taux de mor­ta­li­té infan­tile équi­valent à celui des pays déve­lop­pés. Les méthodes pour y par­ve­nir n’ont rien de libé­ral, mais cha­cun a sa concep­tion des droits de l’homme : en rame­nant le taux de mor­ta­li­té infan­tile de 79 p. 1000 (1959) à 4,3 p. 1000 (2016), le socia­lisme cubain sauve des mil­liers d’enfants par an. Pour contem­pler les effets miri­fiques du libé­ra­lisme, en revanche, il suf­fit de regar­der ce qui se passe dans la région. Du côté d’Haïti, par exemple, ce pro­tec­to­rat amé­ri­cain où l’espérance de vie est de 63 ans (contre 80 pour Cuba), ou du côté de la Répu­blique domi­ni­caine – un peu mieux lotie – où l’espérance de vie est de 73 ans et la mor­ta­li­té infan­tile repré­sente cinq fois celle de Cuba.

Mais ces brou­tilles n’intéressent guère les par­ti­sans du libé­ra­lisme. Leur doc­trine, ils la voient tel un che­va­lier blanc – c’est le cas de le dire – répan­dant ses bien­faits depuis cet Occi­dent qui a tout com­pris et veut en com­mu­ni­quer le béné­fice à des popu­la­tions confites d’émotion devant tant de bon­té et prêtes à embras­ser sa foi dans l’homo œco­no­mi­cus, la loi du mar­ché et la libre concur­rence. Pre­nant le fruit de leur ima­gi­na­tion pour le monde réel, ils confondent l’initiative pri­vée — qui existe à des degrés divers dans tous les sys­tèmes sociaux – et le libé­ra­lisme – une idéo­lo­gie « hors sol » qui n’existe que dans l’esprit des libé­raux pour jus­ti­fier leurs pra­tiques. Si la socié­té était ce que les libé­raux en disent, elle serait réglée comme le mou­ve­ment des pla­nètes. Les lois du mar­ché seraient aus­si inflexibles que les lois de la nature. Tel un chef d’orchestre, le mar­ché har­mo­ni­se­rait les inté­rêts diver­gents et dis­tri­bue­rait équi­ta­ble­ment les res­sources. Toute inter­ven­tion publique serait nocive, puisque le mar­ché génère spon­ta­né­ment la paix et la concorde. La force du libé­ra­lisme, c’est que cette croyance légi­time la loi du plus fort et sacra­lise l’appropriation du bien com­mun. C’est pour­quoi il est l’idéologie spon­ta­née des oli­gar­chies assoif­fées d’argent, des bour­geoi­sies cupides. Le drame du libé­ra­lisme, en revanche, c’est qu’il est ran­gé au maga­sin des acces­soires chaque fois qu’une socié­té pri­vi­lé­gie le bien-être de tous et fait pas­ser l’intérêt com­mun avant les inté­rêts particuliers.

Bru­no Guigue.

Source : https://www.facebook.com/notes/bruno-guigue/la-fable-du-lib%C3%A9ralisme-qui-sauve-le-monde/1517649688380481/

 
Mon commentaire : 

Mer­ci Bru­no, pour cette ana­lyse très inté­res­sante (encore une fois).

Sur l’Inde, je te signale un livre impor­tant (et bou­le­ver­sant), qui montre que l’Inde est pro­fon­dé­ment cor­rom­pue et lit­té­ra­le­ment tyrannique :

« Capitalisme : une histoire de fantômes » par Arundhati Roy

httpv://www.youtube.com/watch?v=3tkQyqLnFbk

Je suis sûr que ce livre te pas­sion­ne­ra comme moi.

Étienne.


Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​2​5​0​1​8​1​2​7​317

[La Chine, l’Inde, et le prétendu « libéralisme »] Bruno Guigue : « La fable du libéralisme qui sauve le monde » & Arundhati Roy : « Capitalisme : une histoire de fantômes »

Bruno Guigue : La fable du libéralisme qui sauve le monde

En Occi­dent, le libé­ra­lisme passe pour une doc­trine indé­pas­sable. Pur pro­duit du génie euro­péen, il serait à l’origine des mer­veilleuses prouesses dont se vantent les socié­tés déve­lop­pées. Mais l’idéologie domi­nante ne se contente pas de lui attri­buer toutes les ver­tus à domi­cile. Elle lui prête aus­si un rayon­ne­ment sans fron­tières. A croire ses adeptes les plus enthou­siastes, les recettes libé­rales sauvent le monde ! Un édi­to­ria­liste fran­çais, par exemple, peut affir­mer lors d’un débat télé­vi­sé – sans être contre­dit – que « le libé­ra­lisme a éra­di­qué la pau­vre­té en Chine ». Devant une telle assu­rance, la rai­son défaille. Com­ment convaincre des croyants aus­si fana­ti­sés qu’une doc­trine prô­nant la libre concur­rence et pro­hi­bant l’intervention de l’État dans l’économie, en Chine, est une den­rée introu­vable ? On y voit en revanche un Etat sou­ve­rain diri­gé par le par­ti com­mu­niste et char­gé de pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un sec­teur pri­vé flo­ris­sant, certes, mais aus­si sur un puis­sant sec­teur public déte­nant 80% des actifs dans les indus­­tries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remar­qué, en Chine, l’État maî­trise la mon­naie natio­nale, le sys­tème ban­caire est contrô­lé par le gou­ver­ne­ment et les mar­chés finan­ciers sont sous haute surveillance.
Il est clair que l’ouverture inter­na­tio­nale enga­gée par le pou­voir com­mu­niste à par­tir des années 80 a per­mis de cap­ter de pré­cieuses res­sources et d’obtenir des trans­ferts de tech­no­lo­gie. Mais on ne voit aucun rap­port entre cette poli­tique com­mer­ciale auda­cieuse et les dogmes libé­raux, que ce soit l’auto-régulation du mar­ché ou la concur­rence pure et par­faite. Le libé­ra­lisme n’a pas inven­té le com­merce, qui exis­tait bien avant que la moindre idée libé­rale ait ger­mé dans le cer­veau d’Adam Smith. « Etat fort », « pla­ni­fi­ca­tion à long terme », « puis­sant sec­teur public » sont des for­mules qui ne fleurent guère le libé­ra­lisme ordi­naire, et l’imputation à cette doc­trine des pro­grès spec­ta­cu­laires de l’économie chi­noise n’a aucun sens. La pau­vre­té aurait été vain­cue grâce aux recettes libé­rales ? Dans l’imagination des libé­raux, cer­tai­ne­ment. Dans les faits, la réus­site éco­no­mique de la Chine doit davan­tage à la main de fer de l’État qu’à la main invi­sible du mar­ché. Cette éco­no­mie mixte pilo­tée par le par­ti com­mu­niste chi­nois a por­té ses fruits. En trente ans, le PIB a été mul­ti­plié par 17 et 700 mil­lions de per­sonnes ont été extraites de la pau­vre­té. Comme la réduc­tion de la pau­vre­té dans le monde dans la même période est essen­tiel­le­ment due à la poli­tique éco­no­mique chi­noise, on peut dif­fi­ci­le­ment attri­buer au libé­ra­lisme les pro­grès récem­ment enre­gis­trés par l’humanité.
Du point de vue des rap­ports entre libé­ra­lisme et déve­lop­pe­ment, la com­pa­rai­son entre les deux géants asia­tiques est éga­le­ment ins­truc­tive. En 1950, l’Inde et la Chine se trou­vaient dans un état de déla­bre­ment et de misère extrêmes. La Chine connais­sait d’ailleurs une situa­tion pire que celle de son voi­sin, avec un PIB par habi­tant infé­rieur à celui de l’Afrique sub-saha­­rienne et une espé­rance de vie moyenne de 42 ans. Aujourd’hui, la Chine est la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale et son PIB repré­sente 4,5 fois celui de l’Inde. Non que cette der­nière n’ait accom­pli aucun pro­grès. Bien au contraire. Après avoir jeté les bases d’une indus­trie moderne au len­de­main de l’indépendance (1947), l’Inde a connu depuis vingt ans un déve­lop­pe­ment accé­lé­ré et elle occupe une posi­tion de pre­mier plan dans des sec­teurs comme l’informatique et la phar­ma­cie. Mais elle a beau affi­cher des taux de crois­sance annuels inso­lents, elle char­rie une pau­vre­té de masse dont la Chine, elle, a enfin réus­si à se débar­ras­ser. Auteurs du livre « Splen­deur de l’Inde ? Déve­lop­pe­ment, démo­cra­tie et inéga­li­tés » (2014), Jean Drèze et Amar­tya Sen résument la situa­tion para­doxale du pays : « L’Inde a gra­vi l’échelle du reve­nu par habi­tant en même temps qu’elle a glis­sé au bas de la pente des indi­ca­teurs sociaux ».
En dépit de taux de crois­sance record, la situa­tion sociale du pays, en effet, n’est pas brillante. Il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde, où le taux de mor­ta­li­té infan­tile est quatre fois plus éle­vé. L’espérance de vie des Indiens (67 ans) est net­te­ment infé­rieure à celle des Chi­nois (76 ans). Un tiers des Indiens n’ont ni élec­tri­ci­té ni ins­tal­la­tions sani­taires, et la mal­nu­tri­tion touche 30% de la popu­la­tion. Com­ment expli­quer un tel déca­lage ? Pour Jean Drèze et Amar­tya Sen, « l’Inde est le seul pays des BRICS à n’avoir pas connu de phase d’expansion majeure de l’aide publique ou de la redis­tri­bu­tion éco­no­mique. La Chine a fait très tôt d’énormes pro­grès en matière d’accès uni­ver­sel à l’enseignement pri­maire, aux soins médi­caux et à la pro­tec­tion sociale, et ce bien avant de se lan­cer dans des réformes éco­no­miques orien­tées vers le mar­ché, en 1979 ». Pour qu’un éco­no­miste indien (Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine – sur le plan éco­no­mique, s’entend – il faut qu’il ait de bonnes rai­sons de le pen­ser. Et ce qu’il dit est extrê­me­ment clair : l’Inde, contrai­re­ment à la Chine, a man­qué d’un inves­tis­se­ment mas­sif de la puis­sance publique dans l’éducation et la san­té. L’Inde n’a pas souf­fert d’un sur­plus, mais d’un défi­cit d’État.
Mais pour­quoi ? L’explication four­nie par les deux éco­no­mistes à pro­pos de la poli­tique édu­ca­tive est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante : « Les pla­ni­fi­ca­teurs indiens étaient à l’opposé de leurs homo­logues des pays com­mu­nistes, à Mos­cou, Pékin et La Havane. Ces der­niers fai­saient grand cas de l’éducation sco­laire uni­ver­selle, consi­dé­rée comme une exi­gence socia­liste fon­da­men­tale, et aucun d’entre eux n’aurait per­mis que de fortes pro­por­tions d’enfants ne soient pas sco­la­ri­sés ». En Inde, en revanche, « la pré­ven­tion des classes et des castes supé­rieures à l’encontre de l’éducation des masses » a frei­né la géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement pri­maire, entraî­nant un retard consi­dé­rable dans l’accès à l’éducation. C’est l’orientation idéo­lo­gique, et non une obs­cure fata­li­té, qui explique la dif­fé­rence des niveaux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif entre les deux pays. Les élites diri­geantes de l’Inde nou­velle avaient beau se récla­mer d’idéaux pro­gres­sistes, elles n’ont pas misé sur l’élévation du niveau sco­laire des masses indiennes, les « Intou­chables » se trou­vant relé­gués aux marges d’une socié­té hié­rar­chi­sée, bien loin de l’égalitarisme – y com­pris entre les hommes et les femmes – prô­né par l’idéologie maoïste de la Chine populaire.
Pour sou­li­gner un tel contraste, Amar­tya Sen cite un com­men­taire de l’écrivain indien Rabin­dra­nath Tagore for­mu­lé lors de son voyage en Union sovié­tique (1930) : « En posant le pied sur le sol de la Rus­sie, la pre­mière chose qui atti­ra mon atten­tion fut que, en matière d’éducation en tout cas, la pay­san­ne­rie et la classe ouvrière avaient fait de tels pro­grès en ces quelques années que rien de com­pa­rable n’était adve­nu même à nos classes supé­rieures en un siècle et demi ». On peut dire ce qu’on veut des régimes com­mu­nistes, mais il est indé­niable qu’ils ont misé sur l’éducation uni­ver­selle, la san­té pour tous et l’émancipation fémi­nine. Les conti­nui­tés his­to­riques étant par­fois sai­sis­santes, on peut d’ailleurs rap­pro­cher ce com­men­taire mécon­nu de Tagore sur l’URSS des années 30 avec un autre docu­ment : le résul­tat de l’étude sur la lec­ture (« PIRLS ») conduite par l’Association inter­na­tio­nale pour l’évaluation de la réus­site édu­ca­tive. Menée en 2016 sur un échan­tillon de 319 000 élèves de CM1 dans cin­quante pays, cette étude com­pare les per­for­mances des élèves en matière de lec­ture et de com­pré­hen­sion d’un texte écrit. La Rus­sie est arri­vée en tête, à éga­li­té avec Sin­ga­pour. Mais c’est sans doute le hasard.
En tout cas, une chose est sûre : en Chine popu­laire comme en URSS, l’enseignement public – et notam­ment l’enseignement pri­maire : la lec­ture, l’écriture et le cal­cul – était prio­ri­taire. Si la Chine a su résoudre des pro­blèmes dans les­quels l’Inde se débat tou­jours (illet­trisme, insa­lu­bri­té, mor­ta­li­té infan­tile), ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce qu’elle est plus « libé­rale ». En fait, c’est exac­te­ment le contraire. En dotant le pays de solides infra­struc­tures publiques, le socia­lisme chi­nois – en dépit de ses erreurs – a créé les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment du pays à long terme. Les diri­geants du par­ti com­mu­niste ont beau faire l’éloge du libre-échange, ils savent bien que la cohé­sion de la socié­té chi­noise ne repose pas sur le com­merce inter­na­tio­nal. Avant d’ouvrir son éco­no­mie, la Chine s’est dotée d’un sys­tème édu­ca­tif et sani­taire lui per­met­tant d’affronter la com­pé­ti­tion éco­no­mique mon­diale. Mani­fes­te­ment, elle cueille aujourd’hui le fruit de ses efforts.
Bien enten­du, ce n’est pas davan­tage par libé­ra­lisme que Deng Xiao Ping a impo­sé la poli­tique de l’enfant unique. En pro­cé­dant à cette intru­sion dans la sphère pri­vée, Pékin a réus­si le pari d’un contrôle des nais­sances indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour admettre que le jeu en valait la chan­delle. Mais il est dif­fi­cile d’imputer au libé­ra­lisme le suc­cès d’une régu­la­tion dras­tique des nais­sances impo­sée par le par­ti com­mu­niste. Sous un régime plu­ra­liste, une telle poli­tique ne serait même pas conce­vable. Ni plu­ra­liste ni libé­ral, le régime chi­nois pou­vait pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment du pays en sacri­fiant les inté­rêts pri­vés sur l’autel de l’intérêt géné­ral. En atten­dant, les résul­tats parlent d’eux-mêmes. Et il est pro­bable que les Chi­nois en com­prennent d’autant mieux la néces­si­té que cette poli­tique a désor­mais été assou­plie. En Inde, les ten­ta­tives d’Indira Gand­hi n’ont pas eu le même suc­cès, et l’hypothèque démo­gra­phique conti­nue de peser sur le déve­lop­pe­ment du pays.
L’exemple de la démo­gra­phie, d’ailleurs, montre que la ques­tion du déve­lop­pe­ment se pose sous un autre jour si l’on réexa­mine plus fine­ment la situa­tion indienne. « Les Etats indiens qui s’en sortent bien, affirment Jean Drèze et Amar­tya Sen, sont ceux qui avaient posé aupa­ra­vant les solides bases d’un déve­lop­pe­ment par­ti­ci­pa­tif et d’une aide sociale, et pro­mu acti­ve­ment l’extension des capa­ci­tés humaines, par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de l’éducation et de la san­té ». Avec un indice de déve­lop­pe­ment humain qui est de loin le plus éle­vé du pays, le Kéra­la (sud-ouest de l’Inde) fait figure de vitrine sociale du sous-conti­nent. Il est aus­si l’État de l’Inde où la tran­si­tion démo­gra­phique est la plus ache­vée, ce qui contri­bue à l’évolution posi­tive de la condi­tion fémi­nine. Or la baisse du taux de nata­li­té est direc­te­ment cor­ré­lée à l’élévation du niveau d’éducation. Très pauvre au moment de l’indépendance (1947), le Kéra­la a enga­gé un pro­gramme ambi­tieux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif, sani­taire et social, créant les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont il per­çoit aujourd’hui le béné­fice. Avec un reve­nu par tête qui est le plus éle­vé de l’Union (70% de plus que la moyenne indienne), un taux de sco­la­ri­sa­tion de 98%, un taux de mor­ta­li­té infan­tile cinq fois moins éle­vé que la moyenne des Etats indiens, cet Etat de 34 mil­lions d’habitants dont la presse occi­den­tale ne parle jamais a aus­si pour carac­té­ris­tique de favo­ri­ser le rôle poli­tique et social des femmes.
Mais ces suc­cès ne datent pas d’hier, ils sont le fruit d’une poli­tique de longue haleine. Comme en Chine, le déve­lop­pe­ment du pays va de pair avec le sou­ci du long terme. « Le Kéra­la conti­nue de pro­gres­ser rapi­de­ment sur divers fronts et son avance par rap­port aux autres Etats ne semble nul­le­ment se réduire avec le temps, indiquent Jean Drèze et Amar­tya Sen. Depuis les années 80, le déve­lop­pe­ment du Kéra­la a régu­liè­re­ment été dénon­cé par des com­men­ta­teurs méfiants envers l’intervention de l’État, qui le jugeaient insou­te­nable ou trom­peur, voire sus­cep­tible de conduire à la débâcle. Il est cepen­dant appa­ru que l’amélioration des condi­tions de vie dans cet Etat s’est non seule­ment pour­sui­vie mais accé­lé­rée, avec l’aide d’une crois­sance éco­no­mique rapide, favo­ri­sée à son tour par l’attention accor­dée à l’instruction pri­maire et aux capa­ci­tés humaines ». Cette avance du Kéra­la par rap­port aux autres Etats indiens n’est pas un héri­tage de la période anté­rieure à l’indépendance : en 1947, le Kéra­la était extrê­me­ment pauvre. Ce pro­grès est le fruit d’un com­bat poli­tique dont le moment-clé se situe en 1957, lorsque le Kéra­la est le pre­mier Etat à élire une coa­li­tion diri­gée par les com­mu­nistes. Depuis cette date, ils exercent le pou­voir local en alter­nance avec une coa­li­tion de centre gauche diri­gée par le par­ti du Congrès. En tout cas, il ne semble pas que les com­mu­nistes du Com­mu­nist Par­ty of IndiaMar­xist (CPI‑M) et leurs alliés – qui exercent à nou­veau le pou­voir depuis 2016 après avoir fait du Kéra­la l’État le plus déve­lop­pé de l’Inde -, aient pui­sé leur ins­pi­ra­tion dans les doc­trines libérales.
Bref, pour conti­nuer à sau­ver le monde, le libé­ra­lisme va devoir faire la preuve qu’il a quelque chose de neuf à appor­ter aux deux Etats les plus peu­plés de la pla­nète. Que la Chine com­mu­niste soit res­pon­sable de l’essentiel de l’effort accom­pli pour éra­di­quer la pau­vre­té dans le monde, et que cet évé­ne­ment passe inaper­çu de l’opinion occi­den­tale, en dit long sur l’aveuglement idéo­lo­gique ambiant. On pour­rait pour­suivre l’analyse en mon­trant qu’un petit Etat des Caraïbes sou­mis à un blo­cus illé­gal a tout de même réus­si à bâtir un sys­tème édu­ca­tif, sani­taire et social sans équi­valent par­mi les pays en déve­lop­pe­ment. Avec un taux de sco­la­ri­sa­tion de 100% et un sys­tème de san­té récom­pen­sé par l’Organisation mon­diale de la san­té, Cuba a récem­ment accom­pli la prouesse d’offrir à sa popu­la­tion une espé­rance de vie supé­rieure à celle des USA et un taux de mor­ta­li­té infan­tile équi­valent à celui des pays déve­lop­pés. Les méthodes pour y par­ve­nir n’ont rien de libé­ral, mais cha­cun a sa concep­tion des droits de l’homme : en rame­nant le taux de mor­ta­li­té infan­tile de 79 p. 1000 (1959) à 4,3 p. 1000 (2016), le socia­lisme cubain sauve des mil­liers d’enfants par an. Pour contem­pler les effets miri­fiques du libé­ra­lisme, en revanche, il suf­fit de regar­der ce qui se passe dans la région. Du côté d’Haïti, par exemple, ce pro­tec­to­rat amé­ri­cain où l’espérance de vie est de 63 ans (contre 80 pour Cuba), ou du côté de la Répu­blique domi­ni­caine – un peu mieux lotie – où l’espérance de vie est de 73 ans et la mor­ta­li­té infan­tile repré­sente cinq fois celle de Cuba.
Mais ces brou­tilles n’intéressent guère les par­ti­sans du libé­ra­lisme. Leur doc­trine, ils la voient tel un che­va­lier blanc – c’est le cas de le dire – répan­dant ses bien­faits depuis cet Occi­dent qui a tout com­pris et veut en com­mu­ni­quer le béné­fice à des popu­la­tions confites d’émotion devant tant de bon­té et prêtes à embras­ser sa foi dans l’homo œco­no­mi­cus, la loi du mar­ché et la libre concur­rence. Pre­nant le fruit de leur ima­gi­na­tion pour le monde réel, ils confondent l’initiative pri­vée — qui existe à des degrés divers dans tous les sys­tèmes sociaux – et le libé­ra­lisme – une idéo­lo­gie « hors sol » qui n’existe que dans l’esprit des libé­raux pour jus­ti­fier leurs pra­tiques. Si la socié­té était ce que les libé­raux en disent, elle serait réglée comme le mou­ve­ment des pla­nètes. Les lois du mar­ché seraient aus­si inflexibles que les lois de la nature. Tel un chef d’orchestre, le mar­ché har­mo­ni­se­rait les inté­rêts diver­gents et dis­tri­bue­rait équi­ta­ble­ment les res­sources. Toute inter­ven­tion publique serait nocive, puisque le mar­ché génère spon­ta­né­ment la paix et la concorde. La force du libé­ra­lisme, c’est que cette croyance légi­time la loi du plus fort et sacra­lise l’appropriation du bien com­mun. C’est pour­quoi il est l’idéologie spon­ta­née des oli­gar­chies assoif­fées d’argent, des bour­geoi­sies cupides. Le drame du libé­ra­lisme, en revanche, c’est qu’il est ran­gé au maga­sin des acces­soires chaque fois qu’une socié­té pri­vi­lé­gie le bien-être de tous et fait pas­ser l’intérêt com­mun avant les inté­rêts particuliers.
Bru­no Guigue.
Source : https://www.facebook.com/notes/bruno-guigue/la-fable-du-lib%C3%A9ralisme-qui-sauve-le-monde/1517649688380481/

 
Mon commentaire :
Mer­ci Bru­no, pour cette ana­lyse très inté­res­sante (encore une fois).
Sur l’Inde, je te signale un livre impor­tant (et bou­le­ver­sant), qui montre que l’Inde est pro­fon­dé­ment cor­rom­pue et lit­té­ra­le­ment tyrannique :

« Capitalisme : une histoire de fantômes » par Arundhati Roy


httpv://www.youtube.com/watch?v=3tkQyqLnFbk

Je suis sûr que ce livre te pas­sion­ne­ra comme moi.
Étienne.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​2​5​0​1​8​1​2​7​317

[Fléau universel de la « banque universelle » too big to fail, too big to jail] BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne

httpv://www.youtube.com/watch?v=ChllTHQTyaY

Cette pas­sion­nante enquête dif­fu­sée à la télé hier soir très tard (à enre­gis­trer rapi­de­ment avant qu’on ne la cen­sure) va nous aider à réfléchir :

. à l’en­jeu mon­dial du Glass Stea­gall Act, loi US votée en 1933 pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour de la « banque uni­ver­selle » (confu­sion des banques de dépôt et des banques d’af­faires qui per­met —tou­jours— aux usu­riers de jouer au casi­no de la bourse avec les éco­no­mies des gens normaux),

. aux indis­pen­sable ins­ti­tu­tions popu­laires de contrôle de la mon­naie et de la banque,

. aux men­songes poli­ti­ciens tou­jours impu­nis faute de consti­tu­tion digne de ce nom,

. à l’es­prit de corps (et sur­tout de cor­rup­tion) des élites fran­çaises comme l’ins­pec­tion géné­rale des finances (qui a noyau­té et cor­rom­pu la répu­blique française),

. à la dupli­ci­té de ce voleur de Pébe­reau, qui a tant plai­dé pour que l’É­tat équi­libre son bud­get en impo­sant de cruelles éco­no­mies sur tous les bud­gets publics alors même que sa propre banque inci­tait et aidait les pires frau­deurs à échap­per à l’im­pôt (et donc à dévas­ter le bud­get en question),

. au rôle cen­tral et cri­mi­nel de Pébe­reau et de ses copains-coquins (Tri­chet, DSK, etc.) dans le mar­tyr révol­tant des Grecs et dans l’aus­té­ri­té fran­çaise,

. et, last but not least, au finan­ce­ment (ultra-lucra­­tif) des armes des géno­cides africains !!!

Alors, certes, la BNP-Pari­­bas n’est pas la seule banque à cor­rompre et à finan­cer des mas­sacres (c’est le pal­ma­rès de tous les usu­riers), et si elle avait été amé­ri­caine elle pour­sui­vrait sans soute ses crimes impu­né­ment, mais la mal­fai­sance de ce géant est emblé­ma­tique de la déme­sure cri­mi­nelle qu’on peut pré­voir chaque fois qu’on néglige de fixer des limites dras­tiques à tous les pouvoirs.

Quand le peuple va-t-il enfin chas­ser (lui-même) ses bourreaux ?

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​1​8​4​7​7​0​8​2​317



Frank­lin Roo­se­velt signe le Glass-Stea­­gall-Act le 16 juin 1933 : 
à par­tir de cette date, c’est la fin des crises finan­cières ! (et le métier de ban­quier de dépôts devient ennuyeux et mal payé).


1999 : Clin­­ton-Le-Grand-Pour­­ri signe le Gramm-Leach-Bli­­ley avec ses Par­rains, ce qui assas­sine le Glass Stea­gall Act :
à par­tir de la déré­gu­la­tion (glo­ba­li­sa­tion) finan­cière des années 1980, le métier de ban­quier rede­vient amu­sant et extrê­me­ment enri­chis­sant, les crises finan­cières se mul­ti­plient (une tous les 3 ou 4 ans !), la ruine cri­mi­nelle des épar­gnants se répète, et ce jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment, en 2008… Et quoi demain ?

NB : sur la catas­tro­phique déré­gu­la­tion finan­cière orga­ni­sée depuis Rea­gan aux USA, That­cher en Angle­terre, Pom­pi­dou en France, etc., il faut abso­lu­ment voir (et tra­vailler le crayon à la main) l’en­quête magni­fique « INSIDE JOB » : His­toire détaillée d’un odieux com­plot, celui de la déré­gu­la­tion finan­cière : INSIDE JOB, enquête essen­tielle pour com­prendre la pro­chaine « crise » et l’énorme tra­hi­son des « élites ».


Voir aus­si :

Pantouflages et collusions entre la fonction publique et le monde des affaires

https://​www​.pan​tou​fle​watch​.org/​2​0​1​6​/​0​6​/​0​6​/​p​a​n​t​o​u​f​l​a​g​e​–​k​e​z​a​ko/

Voir aus­si le der­nier livre de

Laurent Mauduit (Mediapart), « LA CASTE. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » :


http://​www​.edi​tions​la​de​cou​verte​.fr/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​i​n​d​e​x​–​L​a​_​c​a​s​t​e​–​9​7​8​2​3​4​8​0​3​7​7​0​2​.​h​tml

httpv://www.youtube.com/watch?v=rBx9XqOt9Zw


Voir aus­si, sur Médiapart :

Les parts d’ombre de BNP Paribas

par Mar­tine ORANGE

En trente ans, BNP Pari­bas est deve­nu un monstre ban­caire. Un docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre raconte les faces cachées de la qua­trième banque mon­diale. Media­part a obte­nu des auteurs des extraits en video de l’entretien avec l’ex-procureur amé­ri­cain char­gé de l’enquête sur la banque, accu­sée d’avoir vio­lé l’embargo sur le Sou­dan et condam­née en 2014 à une amende record. Décapant.

Ce fut le man­tra de toute la classe poli­tique pen­dant la crise finan­cière de 2008. « Les banques fran­çaises n’ont rien coû­té aux finances publiques. Le modèle de la banque uni­ver­selle a prou­vé sa résis­tance pen­dant la crise », n’ont-ils ces­sé de répé­ter. Les banques fran­çaises, un modèle, vraiment ?

Pour ce dixième anni­ver­saire de la crise, le docu­men­taire de Tho­mas Lafarge et Xavier Harel, BNP Pari­bas, dans les eaux troubles de la plus grande banque fran­çaise, vient à point nom­mé pour rela­ti­vi­ser ces paroles, en revi­si­tant les actes et les pro­pos de la banque pen­dant cette période. BNP Pari­bas y révèle ses côtés sombres, obs­curs, inavouables par­fois. Peut-être est-ce la rai­son pour laquelle ce docu­men­taire est dif­fu­sé ce jeu­di 4 octobre, en toute fin de soi­rée sur France 3. Il faut savoir pré­ser­ver les icônes.

Pour plan­ter le décor de la puis­sance de BNP sur le monde poli­tique fran­çais, les auteurs ont choi­si de rete­nir une pho­to, abon­dam­ment com­men­tée depuis sa paru­tion dansParis Match à l’automne 2008. Elle fut prise un dimanche d’octobre 2008 à Ber­cy, au moment où la crise finan­cière se déchaî­nait. Après Leh­man Bro­thers, ce sont les banques euro­péennes, à com­men­cer par Dexia, For­tis – rache­tée à vil prix par BNP dans les semaines qui suivent –, Royal of Scot­land, qui menacent de s’effondrer. Sur la pho­to, ils sont tous là, la ministre des finances Chris­tine Lagarde, le direc­teur du Tré­sor, le secré­taire géné­ral de l’Élysée, les membres des cabi­nets. Tous debout, ils écoutent un homme assis, de dos. Michel Pébe­reau, PDG de BNP Pari­bas, leur explique ce qui se passe, et sans doute ce qu’il convient de faire.

Michel Pébereau, président de BNP Paribas en 2011 © ReutersMichel Pébe­reau, pré­sident de BNP Pari­bas en 2011 © Reuters

Peut-on se pas­ser de l’avis d’un homme aus­si puis­sant qui dirige la qua­trième banque mon­diale, affi­chant un bilan de plus de 2 000 mil­liards d’euros, plus lourd que le PNB (pro­duit natio­nal brut) de la France ? Certes, non. Mais le malaise sus­ci­té par cette image vient de ce qu’elle dit du rap­port de force exis­tant. Rare­ment image n’a autant résu­mé la cap­ture du monde poli­tique par le monde ban­caire pen­dant la crise, ce « too big to fail » qui a pris tout le monde en otage et dicte ses solu­tions. Car ce sont bien les choix des res­pon­sables ban­caires qui seront rete­nus, sans déli­bé­ra­tion démo­cra­tique, dans la ges­tion de la crise de 2008. Et c’est du pré­sident de BNP Pari­bas, que le pou­voir poli­tique attend alors des remèdes.

Cette puis­sance, BNP Pari­bas l’a acquise en à peine trente ans, à la faveur de la finan­cia­ri­sa­tion et de la mon­dia­li­sa­tion de l’économie, mais por­té aus­si par l’ambition de fer de Michel Pébe­reau, qui a pré­si­dé l’établissement de 1993 à 2011. Avant lui, BNP était une banque de détail, une banque qui osait déjà dire « votre argent nous inté­resse », mais qui res­tait au contact de ses clients, des entre­prises, comme témoigne une des der­nières sala­riées de cette période. Tout a chan­gé avec la pri­va­ti­sa­tion de la banque, déci­dée par Édouard Bal­la­dur en 1993. Michel Pébe­reau est alors dési­gné par le gou­ver­ne­ment pour pré­si­der l’établissement, le changer.

La vraie trans­for­ma­tion vien­dra six ans plus tard, en 1999 lorsque BNP s’empare de Pari­bas, aux termes d’une bataille féroce avec la Socié­té géné­rale. Bizar­re­ment, le docu­men­taire passe sous silence ce conflit qui mit le capi­ta­lisme fran­çais à feu et à sang, appe­lant le pou­voir à tran­cher entre les ambi­tions des deux banques.

LIRE AUSSI

 
Prendre le contrôle de Pari­bas, c’est non seule­ment chan­ger de taille, mettre la main sur des mil­liards de capi­taux, mais c’est aus­si chan­ger de sta­tut. BNP se trouve pro­pul­sé dans « la haute banque » comme on disait au XIXe siècle, celle qui siège dans les conseils d’administration, qui a une main­mise sur toute l’économie, au tra­vers de cen­taines de par­ti­ci­pa­tions et de sièges d’administrateur qui vont avec. Mais c’est aus­si entrer dans le monde obs­cur de l’évasion fis­cale, des for­tunes cachées en Suisse ou ailleurs, des para­dis fis­caux. Un monde que Pari­bas fré­quente de très longue date, au moins depuis les années 1950 et que Michel Pébe­reau se gar­de­ra bien de bousculer.Les sala­riés de BNP qui ont accep­té de témoi­gner pour ce docu­men­taire racontent le choc cultu­rel que fut l’arrivée de Pari­bas. Entre eux, les cen­taines de mil­liers de sala­riés, pré­sents dans les agences au coin de la rue, et les « sei­gneurs » qui arri­vaient de la très feu­trée rue d’Antin, siège de Pari­bas, le choix de la direc­tion fut vite fait : les « sei­gneurs » l’emportèrent. Toute la culture du mérite, des pos­si­bi­li­tés d’évolution de car­rière qui per­met­taient de par­tir au bas de l’échelle pour grim­per jusqu’au som­met furent empor­tée avec.

Mais la banque aus­si chan­gea d’aspect : elle jouait désor­mais dans la cour des grands. Elle était une banque inter­na­tio­nale, pré­sente sur tous les mar­chés mon­diaux, goû­tant comme toutes les autres les délices de la finance mon­dia­li­sée, de l’ingénierie finan­cière. Elle reprit aus­si toutes les pra­tiques de l’évasion fis­cale, si chère à Pari­bas suisse, en dépit de toutes les alertes internes. « 100 % des clients étaient non décla­rés », sou­tient aujourd’hui un ancien res­pon­sable. Plus de 40 mil­liards d’euros étaient cachés dans cette filiale, deve­nue une banque dans la banque, avec le plein assen­ti­ment de la direc­tion en France. Sans que le fisc fran­çais ou les régu­la­teurs ne s’en émeuvent.

Rien ne sem­blait devoir bri­ser cette dyna­mique du tou­jours plus. Jusqu’à ce qu’advienne, en 2008, la crise des sub­primes. Une crise entiè­re­ment liée aux dérives de Wall Street et des ban­quiers amé­ri­cains et qui a conta­mi­né la « blanche » finance euro­péenne, à en croire les banques européennes.

C’est peut-être une des lacunes de ce docu­men­taire de ne pas démon­ter cette fable. Il n’explique pas suf­fi­sam­ment com­ment l’éclatement de la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine devint une crise de la finance mon­diale. Car contrai­re­ment à ce que le monde finan­cier fran­çais et euro­péen n’a ces­sé de sou­te­nir, les banques euro­péennes avaient entiè­re­ment par­tie liée avec Wall Street. C’est leur déve­lop­pe­ment sans limites, leurs inter­ven­tions et leurs jeux finan­ciers mas­sifs, les ame­nant à dépendre entiè­re­ment du mar­ché des capi­taux amé­ri­cains pour refi­nan­cer leurs enga­ge­ments qui a per­mis cette pro­pa­ga­tion sans contrôle de la crise.

BNP Pari­bas est la par­faite illus­tra­tion de cette trans­for­ma­tion. De l’avis de tous les his­to­riens, ce fut elle qui don­na la pre­mière le signal de la crise finan­cière et sa pro­pa­ga­tion dans tout le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal, en annon­çant le 9 août 2007 la sus­pen­sion de trois de ces fonds. « Il n’y avait plus de valo­ri­sa­tion pos­sible de cer­tains actifs », expli­­qua-t-elle alors. Ce seul constat créa un séisme dans le monde finan­cier : il n’était plus pos­sible de mettre des chiffres en face des biens ou des engagements.

Et ce n’est pas grâce à « la résis­tance du modèle de banque uni­ver­selle fran­çais qu’est BNP Pari­bas » que la banque put tra­ver­ser sans trop de dom­mages la crise, mais grâce au sou­tien illi­mi­té des banques cen­trales. La banque cen­trale euro­péenne, diri­gée alors par Jean-Claude Tri­chet ouvrit alors les vannes moné­taires à fond pour prendre le relais d’un mar­ché inter­ban­caire, assu­rant nor­ma­le­ment la liqui­di­té du sys­tème, qui avait lit­té­ra­le­ment dis­pa­ru. Mais l’action de la Réserve fédé­rale fut encore plus déci­sive, en accep­tant de four­nir sans condi­tions et de manière illi­mi­tée les cen­taines de mil­liards de dol­lars dont le sys­tème finan­cier euro­péen avait besoin pour se refinancer.

« C’était inten­tion­nel. C’était délibéré »

2008 ne fut que la pre­mière secousse sis­mique pour la finance euro­péenne. La deuxième beau­coup plus grave arri­va en 2010 avec la crise grecque puis la crise de l’ensemble de la zone euro. C’est à juste titre que le docu­men­taire insiste sur ce moment qui aurait pu être mor­tel pour BNP Pari­bas. Cepen­dant, il donne une lec­ture faible et biai­sée des évé­ne­ments d’alors.

Michel Pébereau et Christine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © ReutersMichel Pébe­reau et Chris­tine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © Reuters

Que la caste de l’inspection des finances, mono­po­li­sant tous les postes dans les grandes banques, de la haute admi­nis­tra­tion de Ber­cy et d’ailleurs, à la banque de France, et jusqu’à l’Élysée ait pesé sur toutes les déci­sions à cette période, cela ne se dis­cute même pas. Elle a orga­ni­sé l’impunité totale du monde ban­caire. Elle a été à la manœuvre pour enter­rer toutes les ten­ta­tives sérieuses d’encadrement, de régu­la­tion et de contrôle. Il en est allé de même pour la lutte contre l’évasion fis­cale, les para­dis fis­caux, la sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en France. Tout a été tour­né au simu­lacre et à la paro­die. En enten­dant Karine Ber­ger, rap­por­teuse à l’Assemblée du pro­jet de loi sur cette fameuse sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en 2013, racon­ter dans le docu­men­taire que « les ban­quiers ont rédi­gé eux-mêmes la loi » – ce dont on se dou­tait –, on se prend à regret­ter son silence d’alors. Que n’a‑t‑elle pas par­lé alors, plu­tôt que de cau­tion­ner par son mutisme cette cari­ca­ture de réforme, qui allait empor­ter avec elle tous les pro­jets euro­péens de réforme ban­caire ? (lire ici, ou encore )  

Mais dire que ce fut cette même caste qui impo­sa seule ses vues lors de la crise grecque est plus dis­cu­table. Certes, Jean-Claude Tri­chet, membre illustre de l’inspection, pesait sur toutes les déci­sions en tant que pré­sident de la BCE. Certes, tous les ban­quiers fran­çais, tous issus des rangs de l’inspection, et lar­ge­ment expo­sés à la dette grecque, prô­naient des voies qui leur per­met­traient de sor­tir indemnes de cette crise. Certes, Domi­nique Strauss-Kahn, alors pré­sident du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), res­tait très sen­sible aux sirènes de Ber­cy et de l’inspection. Mais le com­pro­mis euro­péen qui s’est fait sur le dos de la Grèce a été beau­coup plus large que cela.

Toutes les banques euro­péennes, les fran­çaises en pre­mier, mais les alle­mandes en deuxième, étaient lar­ge­ment expo­sées au risque grec. Tous les gou­ver­ne­ments, à com­men­cer par Ber­lin et Paris, ont choi­si de sau­ver leurs banques plu­tôt qu’Athènes, en cachant ces choix inavouables der­rière la rhé­to­rique la plus rance des “fai­néants de Grecs”. Et l’Europe n’a pas fini de payer de cette faute inex­cu­sable de n’accorder aucune remise de dettes, aucune remise de peine à la Grèce. ( lire ici ou >)

« Lorsque les choses deviennent sérieuses, il faut men­tir », décla­ra Jean-Claude Jun­cker, pré­sident de la com­mis­sion euro­péenne en 2011. À cette période, les res­pon­sables poli­tiques et finan­ciers ont mani­fes­te­ment beau­coup men­ti. Car la crise de la Grèce, que tous avaient cru éva­cuer promp­te­ment en impo­sant des condi­tions irréa­li­sables à Athènes est reve­nue par la fenêtre en se trans­for­mant en crise de l’euro. D’un coup, toutes les contre­par­ties amé­ri­caines et inter­na­tio­nales des banques euro­péennes n’ont plus vou­lu prê­ter aux banques euro­péennes. Tout le mar­ché inter­ban­caire s’est retrou­vé para­ly­sé. C’était un bank run à l’ère du numé­rique, se pro­pa­geant à la vitesse de la lumière, mais invi­sible pour les non-spé­­cia­­listes, comme le qua­li­fie Adam Tooze dans son livre sur la crise de 2008.

Les témoi­gnages des per­sonnes rap­por­tés dans le film sur cette période donnent la mesure du péril. Tan­dis que les res­pon­sables de BNP Pari­bas conti­nuent de van­ter « la banque uni­ver­selle à la fran­çaise », à l’arrière de la scène, ils sont pétri­fiés : la banque est au bord de l’asphyxie, comme le rap­porte un témoin. L’intervention de la BCE, encore diri­gée par Jean-Claude Tri­chet, aida à sau­ver la banque et tout le sys­tème finan­cier euro­péen, mais celle de la FED fut plus déci­sive encore. Une nou­velle fois, la Réserve fédé­rale amé­ri­caine appor­ta à des mil­liards de dol­lars pour évi­ter l’effondrement des banques européennes.

Compte tenu du rôle qu’ont joué les auto­ri­tés amé­ri­caines pour aider la finance euro­péenne pen­dant la crise, on com­prend mieux que par la suite elles demandent des comptes, consi­dèrent comme légi­time de les assu­jet­tir à leurs lois. Mais mani­fes­te­ment Michel Pébe­reau ne l’entendait pas ain­si. Qu’un juge, qui plus est amé­ri­cain, ose lui deman­der des comptes sur les pra­tiques de la banque, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de sa filiale suisse, à lui qui n’avait jamais eu à s’expliquer et encore moins à se jus­ti­fier devant aucune auto­ri­té fran­çaise, voi­là qui était insupportable.

L’affaire était grave pour­tant, comme le raconte l’ancien pro­cu­reur amé­ri­cain Adam Kauf­mann, char­gé de l’enquête aux États-Unis. BNP Pari­bas était soup­çon­né d’avoir réa­li­sé des mil­liards de dol­lars de tran­sac­tions, en pro­ve­nance du Sou­dan et de l’Iran, pays frap­pés par des sanc­tions inter­na­tio­nales, d’avoir recy­clé tous ces avoirs dans le sys­tème inter­na­tio­nal, en fal­si­fiant toutes les preuves pen­dant des années. « C’était inten­tion­nel, c’était déli­bé­ré », sou­tient aujourd’hui l’ancien pro­cu­reur dans des extraits de l’entretien que les réa­li­sa­teurs du docu­men­taire ont accep­té de confier à Mediapart.

httpv://www.youtube.com/watch?v=VimuJTHdqHI

Ce n’est qu’à la der­nière extré­mi­té, début 2014, alors que les pour­suites judi­ciaires avaient été enga­gées cinq ans aupa­ra­vant, que la direc­tion de BNP Pari­bas a révé­lé l’existence d’une enquête amé­ri­caine pour vio­la­tion d’embargo, à l’occasion de la publi­ca­tion de son rap­port annuel. Et encore, en en mini­mi­sant les consé­quences ! Il ne s’agissait que d’un petit litige. La peine encou­rue devait être de 1 mil­liard de dol­lars maxi­mum, affir­­mait-elle alors. Jamais la banque n’expliqua ce qui lui était repro­ché. Jamais elle ne men­tion­na le nom de Pari­bas Suisse et encore moins ceux des responsables.

BNP Pari­bas a été condam­née à une des plus fortes amendes impo­sées à une banque par les auto­ri­tés amé­ri­caines : 8,9 mil­liards de dol­lars (6,5 mil­liards d’euros à l’époque). Le réqui­si­toire, publié par les auto­ri­tés amé­ri­caines, était assas­sin : il détaillait les agis­se­ments de la banque, qui avait accep­té de deve­nir une qua­­si-banque cen­trale pour le Sou­dan, consi­dé­ré pour­tant par les ins­tances inter­na­tio­nales comme un État terroriste.

Les prin­ci­paux diri­geants de Pari­bas Suisse ont été démis­sion­nés par la suite, avec de confor­tables indem­ni­tés à la clé. Sauf Michel Pébe­reau. Son nom ne fut jamais pro­non­cé et sa res­pon­sa­bi­li­té jamais mise en cause : il avait pour­tant sié­gé au conseil de l’établissement suisse à par­tir de son rachat en 1999 jusqu’en 2012.

Puisqu’il fal­lait quand même un res­pon­sable, Bau­doin Prot, son suc­ces­seur à la tête de BNP Pari­bas, joua les fusibles. Les appa­rences étaient sauves. On n’attaque pas ain­si une des figures tuté­laires de l’inspection des finances, un des par­rains du capi­ta­lisme fran­çais. Alors, par­fois, il est bon de regar­der un docu­men­taire vif et déca­pant pour remettre cer­taines pen­dules à l’heure, de rap­pe­ler le coût éco­no­mique et finan­cier réel pour un pays d’avoir un monstre comme BNP Paribas.

Mar­tine Orange, Media­part.
https://​www​.media​part​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​0​4​1​0​1​8​/​l​e​s​–​p​a​r​t​s​–​d​–​o​m​b​r​e​–​d​e​–​b​n​p​–​p​a​r​i​bas

Abon­­nez-vous à Média­part : https://​www​.media​part​.fr/​a​b​o​n​n​e​m​ent

Crise de 2008 : la vraie facture laissée par les banques à la France

4 octobre 2018 par Roma­ric GODIN :

Les banques estiment qu’elles n’ont pas coû­té un euro aux finances publiques lors de la crise finan­cière de 2008. Dix ans après, cet argu­ment ne semble plus tenir et la fac­ture totale des erreurs des banques s’annonce très lourde.

Com­bien les erreurs des banques ont-elles coû­té au pays ? À cette ques­tion, la réponse du lob­by ban­caire est tou­jours la même : rien. Dans le docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre sur France 3, on voit Bau­doin Prot, pré­sident de BNP Pari­bas et de la Fédé­ra­tion ban­caire fran­çaise (FBF) de 2011 à 2014, rap­pe­ler que les éta­blis­se­ments ban­caires fran­çais ont rem­bour­sé à l’État les aides publiques des­ti­nées en 2008–2009 à les sau­ver, mais ont en sus payé des inté­rêts qui, in fine, ont enri­chi l’État. Sau­ver les banques serait donc une bonne chose pour les finances publiques ?

En sep­tembre 2015, un com­mu­ni­qué de la FBF, fai­sant suite à une étude de la BCE (banque cen­trale euro­péenne), se vou­lait abso­lu­ment caté­go­rique : « La France est l’un des rares pays de la zone dans lequel la crise ban­caire n’a pas eu d’impact signi­fi­ca­tif sur le défi­cit et la dette publics. » Et de sou­li­gner que l’État a gagné dans le sau­ve­tage ban­caire 2,3 mil­liards d’euros d’intérêts. La conclu­sion du lob­by ban­caire est sans appel : « L’augmentation de la dette publique fran­çaise de 31,1% du PIB sur la période 2008–2014 n’est donc pas liée aux mesures de sou­tien aux banques fran­çaises. » Le com­mu­ni­qué était d’ailleurs titré : « Crise ban­caire, aucun impact sur les finances publiques en France ». Si la dette aug­mente, il faut regar­der ailleurs. Évi­dem­ment, on regar­de­ra du côté des dépenses publiques, autre­ment dit des fonc­tion­naires et des trans­ferts sociaux.

Le siège de BNP Paribas à Issy-les-Moulineaux, près de Paris, en juin 2014. © ReutersLe siège de BNP Pari­bas à Issy-les-Mou­­li­­neaux, près de Paris, en juin 2014. © Reu­tersMais ce n’est que la par­tie visible de l’iceberg de la crise ban­caire. Car c’est oublier plu­sieurs élé­ments clés de la fac­ture. Et d’abord, plu­sieurs élé­ments de ce sau­ve­tage comme celui de Dexia (6 mil­liards d’euros) ou encore le coût des emprunts toxiques aux col­lec­ti­vi­tés locales (1,2 mil­liard d’euros). Ce der­nier conti­nue­ra de peser sur les comptes de col­lec­ti­vi­tés déjà contraintes à des éco­no­mies bud­gé­taires. Ensuite, le sau­ve­tage ban­caire n’a pas été que direct, il a éga­le­ment été indi­rect. Le plan « d’aide » à la Grèce de mai 2010 a été bâti pour per­mettre de rem­bour­ser les banques créan­cières et finan­cé par des coupes sombres dans le bud­get. Sans ce plan, les pertes encais­sées par les banques, notam­ment fran­çaises, auraient été consi­dé­rables et auraient sans doute néces­si­té une deuxième aide publique directe. Qui plus est, cette déci­sion n’a pas été sans impact sur les finances publiques : d’abord, parce que l’État s’est endet­té pour per­mettre à la Grèce de rem­bour­ser les banques et, ensuite, parce que la stra­té­gie aus­té­ri­taire qui a sui­vi a déclen­ché une spi­rale réces­sive qui a pro­vo­qué une « rechute » de l’économie euro­péenne et la plus longue réces­sion de l’après-guerre : six tri­mestres de contrac­tion du PIB, de la fin 2011 au début 2013. Or une réces­sion a un coût pour les finances publiques.

Et voi­là bien le cœur du pro­blème. Les banques tentent de faire croire que leur sau­ve­tage par l’État serait pra­ti­que­ment un bien­fait pour les finances publiques et qu’elles n’ont aucune res­pon­sa­bi­li­té dans l’état de ces finances. Rien n’est moins vrai. En 2011, mais aupa­ra­vant en 2008, et mal­gré leur « sau­ve­tage », leurs erreurs ont eu des consé­quences majeures sur l’économie. L’activité s’est contrac­tée ET elles ont aggra­vé le mou­ve­ment en rédui­sant le crédit.

Évolution des encours de crédits aux sociétés non financières en France.Évo­lu­tion des encours de cré­dits aux socié­tés non finan­cières en France.

Rap­pe­lons ain­si, qu’avant 2007, les banques euro­péennes ont plei­ne­ment par­ti­ci­pé au sys­tème finan­cier explo­sif qui se met­tait en place aux États-Unis. Les banques ont pu, un temps, croire qu’elles étaient les inno­centes vic­times d’une crise éta­su­nienne dans laquelle elles n’étaient pas impli­quées. C’est en réa­li­té une vision erro­née de la réa­li­té. Dans un ouvrage récent, inti­tu­lé Cra­shed (édi­tions Allen Lane), l’historien Adam Tooze réta­blit cette res­pon­sa­bi­li­té d’un sys­tème finan­cier « trans­at­lan­tique » auquel les banques euro­péennes et fran­çaises ont par­fai­te­ment contri­bué. Il rap­pelle qu’en 2008, 1 000 mil­liards de dol­lars étaient inves­tis par les banques euro­péennes dans la dette et les billets de tré­so­re­rie aux États-Unis. Il sou­ligne qu’alors, ces banques agis­saient comme un « fonds spé­cu­la­tif mon­dial ». Et de fait, c’est bien BNP Pari­bas qui a « inter­na­tio­na­li­sé » la crise des sub­primes en fer­mant ses fonds en août 2007. La crise de 2008 n’est pas qu’une crise éta­su­nienne, c’est une crise mon­diale à laquelle les banques euro­péennes ont appor­té leur écot de responsabilité.

Res­pon­sables du déclen­che­ment de la crise, les banques ne l’ont pas moins été pen­dant la crise. Une fois pro­té­gées par la sphère publique de la faillite, les banques se sont assai­nies en rédui­sant leurs prêts à l’économie. Les encours de cré­dit aux socié­tés non finan­cières ont mis à par­tir de 2009 deux ans à retrou­ver leur niveau d’avant crise. L’activité s’est alors vio­lem­ment réduite et c’est… l’État qui a dû prendre le relais pour redres­ser la demande et faire jouer les sta­bi­li­sa­teurs auto­ma­tiques. L’explosion du défi­cit fran­çais en 2009 à 7,5 % du PIB s’explique par ce double effet : perte d’activité et inter­ven­tion pour frei­ner la chute. Qui peut alors croire que les banques ne sont pour rien dans ce phé­no­mène ? Dire que les banques n’ont rien coû­té aux finances publiques est donc un men­songe qui per­met au sec­teur finan­cier de se rache­ter à fort bon compte une conduite. […]

Lire la suite, sur Médiapart :
https://​www​.media​part​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​f​r​a​n​c​e​/​0​4​1​0​1​8​/​c​r​i​s​e​–​d​e​–​2​0​0​8​–​l​a​–​v​r​a​i​e​–​f​a​c​t​u​r​e​–​l​a​i​s​s​e​e​–​p​a​r​–​l​e​s​–​b​a​n​q​u​e​s​–​l​a​–​f​r​a​nce

[Contre la guerre qui vient] Daniele Ganser : L’OTAN, ALLIANCE POUR LA GUERRE, USA, mensonges et morts par millions + Anne Morelli + Jacques Pauwels

Daniele Gan­ser (que je trouve épa­tant) évoque ici brillam­ment quelques uns des crimes et des men­songes de l’O­TAN et de l’Em­pire américain :

(pensez à activer les sous-titres)

httpv://youtu.be/uE_ZFAyWcco

Pour une étude appro­fon­die, Daniele Gan­ser vient de publier, chez l’é­di­teur cou­ra­geux Demi-Lune, un livre impor­tant, sur­tout pour les jeunes gens :
« Les guerres illé­gales de l’O­TAN. Une chro­nique de Cuba à la Syrie »


https://​www​.edi​tions​de​mi​lune​.com/​l​e​s​–​g​u​e​r​r​e​s​–​i​l​l​e​g​a​l​e​s​–​d​e​–​l​o​t​a​n​–​p​–​6​1​.​h​tml

Som­maire :

Remer­cie­ments
Introduction 

1. La créa­tion de l’ONU en 1945 
• Plus jamais la guerre
• Les 193 États membres de l’ONU
• L’interdiction du recours à la force, ins­crite dans la Charte des Nations Unies
• L’ONU, sapée par les mensonges

2. La créa­tion de l’OTAN en 1949 
• Les 29 États membres de l’OTAN
• Le Par­te­na­riat pour la paix

3. L’Empire états-unien 
• Com­ment recon­­naît-on un empire ?
• Les États-Unis sont une oligarchie
• Mar­tin Luther King sur l’arrogance du pouvoir

4. La créa­tion de la CPI en 1998 
• Qu’est ce que le crime d’agression ?
• Qu’est ce que le crime de guerre ?
• Qu’est ce que le crime contre l’Humanité ?
• Qu’est ce que le génocide ?
• Qui est condamné ?
• Pri­mau­té du droit sur la poli­tique de la force
• George W. Bush et Tony Blair sont des cri­mi­nels de guerre

5. La guerre illé­gale contre l’Iran en 1953
• Le Pre­mier ministre Mos­sa­degh parle à l’ONU – 1951
• Le ren­ver­se­ment illé­gal du gou­ver­ne­ment de Mos­sa­degh, le 19 août 1953
• Les médias de l’OTAN font l’impasse sur le putsch
• Des excuses pour le putsch

6. La guerre illé­gale contre le Gua­te­ma­la en 1954
• La réforme agraire du Pré­sident Arbenz
• Le Pré­sident Arbenz est ren­ver­sé par la CIA
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU n’aide pas le Guatemala
• Cas­tillo Armas s’empare du pouvoir
• Ernes­to Che Gue­va­ra est assassiné
• Eisen­ho­wer met en garde contre le com­plexe militaro-industriel

7. La guerre illé­gale contre l’Égypte en 1956
• Une conspi­ra­tion bap­ti­sée « Opé­ra­tion Mousquetaire »
• Israël, la France et la Grande-Bre­­tagne passent à l’attaque
• L’ONU envoie une mis­sion de main­tien de la paix
• Le sou­lè­ve­ment popu­laire en Hon­grie en 1956

8. La guerre illé­gale contre Cuba en 1961
• Une révo­lu­tion dans les Caraïbes
• Des bombes incen­diaires tombent sur Cuba
• Ten­ta­tives de meurtre
• Fidel Cas­tro à New York
• L’invasion de la Baie des Cochons le 15 avril 1961
• L’ONU échoue pen­dant l’invasion
• L’Opération Mon­goose sabote l’économie cubaine
• L’Opération Nor­th­woods est suspendue
• Les Russes déploient des mis­siles à Cuba
• Ken­ne­dy décrète le blo­cus naval de Cuba
• Réunion de crise aux Nations Unies à New York
• L’ONU, tri­bu­nal de l’opinion publique mondiale
• La diplo­ma­tie de crise du Secré­taire géné­ral U Thant
• Mos­cou retire ses missiles
• L’embargo éco­no­mique US condam­né par l’ONU

9. La guerre illé­gale contre le Viet­nam en 1964
• La France perd sa colo­nie d’Indochine – 1954
• L’assassinat du Pré­sident Ngo Dinh Diem
• Le men­songe de guerre du golfe du Ton­kin – 1964
• La mani­pu­la­tion des médias de masse par la CIA
• Le bom­bar­de­ment illé­gal du Laos et du Cambodge
• La vaine ten­ta­tive de média­tion de U Thant

10. La guerre illé­gale contre le Nica­ra­gua en 1981
• Le chef de gué­rilla Augus­to San­di­no com­bat les Yankees
• Les san­di­nistes accèdent au pouvoir
• Les Contras com­mencent leur guerre d’agression – 1981
• La CIJ condamne les États-Unis – 1986
• L’affaire Iran-Contra

11. La guerre illé­gale contre la Ser­bie en 1999
• Les États-Unis construisent une base mili­taire en ex-Yougoslavie
• L’Empire US divise la Yougoslavie
• Décla­ra­tion d’indépendance de la Croa­tie et de la Slovénie
• Le déclen­che­ment de la guerre en Bos­nie – 1992
• L’OTAN bom­barde la Bos­nie en mai 1995
• Le mas­sacre de Sre­bre­ni­ca en juillet 1995
• Les accords de Day­ton en novembre 1995
• Les US ren­forcent l’Armée de Libé­ra­tion du Kosovo
• Le pré­ten­du mas­sacre de Racak en jan­vier 1999
• L’OTAN bom­barde le Koso­vo en mars 1999
• L’Allemagne entre à nou­veau en guerre
• Le men­songe de guerre du camp de concen­tra­tion à Pristina
• Le men­songe de guerre du mas­sacre de Rugovo
• Milo­se­vic meurt dans une pri­son de l’ONU

12. La guerre illé­gale contre l’Afghanistan en 2001
• L’invasion par l’Union sovié­tique – 1979
• Les atten­tats ter­ro­ristes du 11 sep­tembre 2001
• L’agression contre l’Afghanistan le 7 octobre 2001
• L’Allemagne envoie des sol­dats en Afghanistan
• La guerre illé­gale contre le Pakis­tan – 2001

13. La guerre illé­gale contre l’Irak en 2003
• La pre­mière guerre du Golfe – 1980
• La deuxième guerre du Golfe – 1990
• L’invasion du Pana­ma – 1989
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU condamne l’invasion du Koweït – 1990
• L’ONU impose un embar­go éco­no­mique à l’Irak
• Les USA et le Royaume-Uni bom­bardent l’Irak – 1998
• L’agression de Bush et Blair contre l’Irak– 2003

14. La guerre illé­gale contre la Libye en 2011
• Le Pré­sident Ronald Rea­gan bom­barde la Libye – 1986
• L’attentat ter­ro­riste de Locker­bie – 1988
• Le ren­for­ce­ment des droits des femmes en Libye
• Mouam­mar Kadha­fi s’exprime à l’ONU – 2009
• La guerre civile éclate en février 2011
• L’OTAN bom­barde la Libye à par­tir du 19 mars 2011
• Le nou­veau prin­cipe de la « Res­pon­sa­bi­li­té de protéger »

15. La guerre illé­gale contre l’Ukraine en 2014
• L’extension de l’OTAN à l’Est
• Le som­met de l’OTAN à Buca­rest – 2008
• Le coup d’État en Ukraine du 20 février 2014
• « Fuck the EU » : le coup d’État illé­gal des USA à Kiev
• La recon­quête de la Cri­mée en mars 2014
• La séces­sion de la Cri­mée et le veto russe à l’ONU
• La guerre civile en Ukraine com­mence le 15 avril 2014
• La des­truc­tion du vol MH 17 et les sanc­tions contre la Russie

16. La guerre illé­gale contre le Yémen depuis 2015
• Attaques de drones US contre le Yémen – 2009
• Le Prix Nobel de la Paix pour Barack Oba­ma – 2009
• L’Arabie saou­dite bom­barde le Yémen en mars 2015
• L’industrie de l’armement pro­fite des guerres

17. La guerre illé­gale contre la Syrie depuis 2011
• Bachar El-Assad est-il un nou­vel Hitler ?
• La guerre secrète de l’OTAN contre la Syrie
• La guerre des gazo­ducs menée par le Qatar et l’Arabie saoudite
• La guerre de Syrie com­mence à Deraa en mars 2011
• Les dji­ha­distes trans­for­més en troupes au sol de l’OTAN
• Des armes libyennes pour les djihadistes
• Les dji­ha­distes ins­taurent un Cali­fat en juin 2014
• L’attaque à l’arme chi­mique de la Ghou­ta, le 21 août 2013
• Les vidéos de déca­pi­ta­tion et l’offensive des États-Unis du 23 sep­tembre 2014
• L’histoire des bombes barils
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU exa­mine le pro­blème du terrorisme
• La France bom­barde la Syrie à par­tir du 27 sep­tembre 2015
• La Rus­sie bom­barde la Syrie à par­tir du 30 sep­tembre 2015
• Le Royaume-Uni bom­barde la Syrie à par­tir du 2 décembre 2015
• L’Allemagne prend part au conflit syrien le 4 décembre 2015

Conclu­sion

Annexes
Chro­no­lo­gie : Sélec­tion de guerres illé­gales depuis 1945
Biblio­gra­phie : Sélec­tion de livres pour aller plus loin
Notes

 
Pré­sen­ta­tion (12 pages) du livre : https://​www​.edi​tions​de​mi​lune​.com/​m​e​d​i​a​/​e​x​t​r​a​i​t​s​/​G​I​O​/​D​o​s​s​i​e​r​–​d​e​–​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​–​G​u​e​r​r​e​s​–​i​l​l​e​g​a​l​e​s​–​1​2​p​–​W​E​B​.​pdf


À pro­pos de la pro­pa­gande de guerre, voyez aussi :


« Prin­cipes élé­men­taires de la pro­pa­gande de guerre », Anne Morel­li ; 10 prin­cipes à connaître, tou­jours d’ac­tua­li­té ; les enfants devraient être for­més à repé­rer dans les dis­cours d’un État, d’une puis­sance poli­tique, l’in­toxi­ca­tion, la dés­in­for­ma­tion qui pré­cèdent la guerre.

La page du livre chez l’é­di­teur (for­mi­dable), Aden : http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​p​r​i​n​c​i​p​e​s​–​e​l​e​m​e​n​t​a​i​r​e​s​–​d​e​–​p​r​o​p​a​g​a​n​d​e​–​d​e​–​g​u​e​rre


À pro­pos du mythe de « la bonne guerre », voir aus­si le tra­vail consi­dé­rable de Jacques Pauwels :

• Le mythe de la bonne guerre

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​l​e​–​m​y​t​h​e​–​d​e​–​l​a​–​b​o​n​n​e​–​g​u​e​rre

• 14–18 : la grande guerre des classes

http://www.aden.be/index.php?aden=14–18-la-grande-guerre-des-classes

• Big busi­ness avec Hitler

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​b​i​g​–​b​u​s​i​n​e​s​s​–​a​v​e​c​–​h​i​t​ler

httpv://www.youtube.com/watch?v=uExxjuQDjCs

httpv://www.youtube.com/watch?v=ZFxvRTyeZMg

Voir aus­si :
Kurt Goss­wei­ler, « Hit­ler, l’irrésistible ascen­sion. Essais sur le fascisme » :

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​h​i​t​l​e​r​–​i​r​r​e​s​i​s​t​i​b​l​e​–​a​s​c​e​n​s​ion

[IMPORTANT et TRÈS ORIGINAL, PASSIONNANT] Bernard Friot : Histoire et enjeu de la sécurité sociale et des cotisations

Ambroise Croizat

Je viens de déni­cher, sur le site Rosa-Lux, une nou­velle confé­rence de Ber­nard Friot, plus pas­sion­nante que jamais, je trouve :

http://​www​.rosa​-lux​.fr/​b​e​r​n​a​r​d​–​f​r​i​o​t​–​h​i​s​t​o​i​r​e​–​e​n​j​e​u​–​s​e​c​u​r​i​t​e​–​s​o​c​i​a​l​e​–​c​o​t​i​s​a​t​i​o​ns/

(]playlist ids=« 7323,7324,7325,7326,7327 »[)
(23÷10÷18 – playlist supprimée)

Il fau­drait retrans­crire les 5 pas­sages audio dif­fu­sés sur le site (en bas de page), il me semble : il y a là des pas­sages vrai­ment forts et une retrans­crip­tion nous aide­rait à dif­fu­ser ces idées essentielles.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​7​1​1​4​4​8​2​317


Sur Ber­nard Croizat : 

Mer­ci à Michel Etievent, pour ses livres bou­le­ver­sants sur l’his­toire de la Sécu et pour son tra­vail d’é­du­ca­tion popu­laire sur l’ac­tua­li­té d’Am­broise Croizat.

Par exemple, lisez cet entre­tien pour (l’ex­cellent) site Comptoir :

 

Michel Étiévent : « La Sécu a été entièrement bâtie dans un pays ruiné grâce à la seule volonté militante »

Michel Étiévent : « La Sécu a été entiè­re­ment bâtie dans un pays rui­né grâce à la seule volon­té militante »

Je vous recom­mande par­ti­cu­liè­re­ment deux livres de Michel Etievent :

« Ambroise Croi­zat ou l’in­ven­tion sociale »

« Mar­cel Paul, Ambroise Croi­zat : che­mins croi­sés d’in­no­va­tion sociale »

Ces deux magni­fiques bou­quins peuvent être com­man­dés avec ce bon :

N’ou­bliez pas Ambroise Croizat :
httpv://www.youtube.com/watch?v=MSWM6rY8fRQ

Fil Face­book cor­res­pon­dant à Michel Etievent :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​5​1​5​0​9​6​7​317


Hé, les jeunes gens ! Si vous ne faites pas de poli­tique, vous aurez L’INSÉCURITÉ SOCIALE ! Et vous aurez méri­té cette insé­cu­ri­té, car la sécu­ri­té sociale ça se construit et ça se défend, pied à pied contre les négriers :

https://​you​tu​.be/​T​U​I​o​O​4​p​9​J​t​o​&​f​e​a​t​u​r​e​=​y​o​u​t​u​.​b​e​&​t​=​208

La preuve : Macron, enne­mi du peuple, avoue ici (min 1’17) froi­de­ment l’as­sas­si­nat de la Sécu­ri­té sociale fran­çaise, crime pro­gram­mé depuis long­temps et qu’il réa­lise aujourd’­hui vite fait, sans rien deman­der à per­sonne dans le pays qu’il ruine :
httpv://youtu.be/riIXcdtr0_I

Coralie Delaume : « l’Union européenne est néolibérale ET autoritaire »

httpv://youtu.be/zYQCeWUJwwE

C’est sur RT France, chez Fré­dé­ric Tad­déï.

Mer­ci RT, et au diable les « jour­na­listes » fran­çais euro­lâtres ven­dus (lit­té­ra­le­ment) aux mil­liar­daires et aux banques !

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​5​0​5​9​9​3​2​317

[Démocratie = d’abord locale] Rendez-vous le 13 octobre 2018 à Aubenas, avec Les Affranchis, pour des ateliers sur une constitution d’agglo, premier niveau de fédération de communes libres

Chers amis,

Je vous pro­pose de nous ren­con­trer à nou­veau pour des ate­liers consti­tuants, mais cette fois sur le thème d’une « consti­tu­tion d’ag­glo » ; ce que le gou­ver­ne­ment appelle une « agglo » est une agglo­mé­ra­tion de com­munes, c’est-à-dire un pro­jet (très avan­cé) de crime contre la com­mune : le pou­voir se débar­rasse ain­si, scan­da­leu­se­ment, de la plus démo­cra­tique des enti­tés poli­tiques du pays : la com­mune. Plus la taille de la com­mu­nau­té poli­tique est grande, moins les pou­voirs sont contrô­lables et moins la démo­cra­tie est pos­sible. Et inver­se­ment.

Voyez ce billet de juillet 2011, « PAS DE DÉMOCRATIE SANS CELLULES POLITIQUES À TAILLE HUMAINE : VIVE LA COMMUNE », où je vous signa­lais à la fois une alerte de Roland Hureaux sur les pro­jets en cours contre les com­munes et une ana­lyse impor­tante de Jean-Jacques Rosa : « L’arithmétique de la démo­cra­tie, ou les consé­quences démo­cra­tiques de la dimen­sion des nations ».

De tous temps, les pou­voirs exé­cu­tifs (ceux qui contrôlent l’ad­mi­nis­tra­tion, la police et l’ar­mée) ont une ten­dance lourde à s’au­to­no­mi­ser, à s’af­fran­chir de tout contrôle. La géné­ra­li­sa­tion des agglo­mé­ra­tions de com­munes est une des mani­fes­ta­tions de cette ten­dance anti­dé­mo­cra­tique à s’af­fran­chir de tout contrôle, en éloi­gnant les pou­voirs des peuples assu­jet­tis à ces pou­voirs. Le pom­pon actuel de cette dérive, c’est pour la pré­ten­due « Union euro­péenne », agglo­mé­ra­tion de nations dont abso­lu­ment tous les organes de déci­sion publique sont d’ores et déjà com­plè­te­ment hors de contrôle des citoyens ; et cette dérive tyran­nique sera encore aggra­vée si les pré­ten­dues « élites » par­viennent à ins­tau­rer un « gou­ver­ne­ment mon­dial », comme le sou­haite expres­sé­ment https://​you​tu​.be/​O​Y​o​9​3​G​e​D​omg (entre autres « mondialistes »). 

Pour Les affran­chis, en Ardèche, l’ag­glo est donc inévi­ta­ble­ment, de fait, le pro­chain cadre de l’exer­cice d’un éven­tuel pou­voir consti­tuant popu­laire. Je peux l’en­tendre (même si je conteste la légi­ti­mi­té de toute agglo­mé­ra­tion qui ne soit pas une fédé­ra­tion de com­munes libres), ça m’in­té­resse, ça se dis­cute, et on va en par­ler ensemble, le 13 octobre 2018 à Aube­nas, avec vous et en com­pa­gnie de Domi­nique Filatre, un pra­ti­cien de la poli­tique locale que j’ai hâte de rencontrer.

Le ren­­dez-vous est au 168 che­min des Vignettes, 07200 Saint-Didier-Sous-Aube­­nas, de 9h30 à 18h.

L’an­nonce sur Face­book : https://​www​.face​book​.com/​e​v​e​n​t​s​/​2​0​4​2​9​7​5​9​3​5​7​2​1​5​90/

On par­le­ra sans doute du pro­cès de l’é­lec­tion et de l’al­ter­na­tive (radi­ca­le­ment anti­ca­pi­ta­liste) du tirage au sort, mais je pense que nous allons tâcher de nous concen­trer sur les (éven­tuelles) spé­ci­fi­ci­tés d’une consti­tu­tion locale (com­mu­nale ou « agglo­mé­rale » 🙂 ) par rap­port à une consti­tu­tion natio­nale ou fédé­rale.

Je repro­duis ci-des­­sous les deux pages du Mani­feste poli­tique des Affran­chis (que je trouve très bien) : 

Deux jeunes gens pré­sentent ici leur projet :


Ces deux « Affran­chis » m’ont ren­du visite récem­ment pour évo­quer cette pro­chaine ren­contre à Aube­nas, et ils ont fil­mé notre entre­tien, à la mai­son. En voi­ci quelques extraits :

 
1. Com­ment des ate­liers consti­tuants vont per­mettre notre éman­ci­pa­tion et, en atten­dant, com­ment ce tra­vail enthou­sias­mant va sans doute vous plaire (1’30) :
https://​you​tu​.be/​O​J​Y​z​R​w​n​f​Pg8

 
2. À pro­pos de la consti­tu­tion, du rôle obli­ga­toire des citoyens dans la défi­ni­tion des contrôles de nos repré­sen­tants, et des ate­liers consti­tuants popu­laires, sous peine d’in­sé­cu­ri­té sociale géné­ra­li­sée (5’30) :
https://​you​tu​.be/​T​U​I​o​O​4​p​9​Jto

Le livre for­mi­dable dont je parle ci-des­­sus est « Mad in USA. Les ravages du ‘modèle amé­ri­cain’  » de Michel Des­mur­get (éd. Max Milo, 2008) :

 
3. À pro­pos des jeunes gens qui créent des com­mu­nau­tés alter­na­tives : c’est for­mi­dable mais ça ne suf­fit pas pour empê­cher la tyran­nie (4′) :
https://​you​tu​.be/​2​s​E​b​m​m​G​k​HhI

 
4. À pro­pos des exer­cices pra­tiques de mise en oeuvre de notre sou­ve­rai­ne­té, à pro­pos de notre apti­tude à nous expri­mer très pré­ci­sé­ment, l’exemple (impor­tant) de l’ex­pres­sion « La loi est l’ex­pres­sion de la volon­té géné­rale » (7′) :
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​U​A​7​_​5​B​I​N​KU8

 
5. On devrait tes­ter au niveau local les Chambres de contrôle des pou­voirs, tirées au sort (4′) :
https://​you​tu​.be/​X​v​F​P​o​S​F​7​xO8

 
6. Com­ment on peut à la fois dési­rer l’a­nar­chie (qui res­semble beau­coup à une démo­cra­tie digne de ce nom) et un État (sous contrôle citoyen quo­ti­dien) (5’30) :
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​M​J​R​9​b​U​r​W​LlQ

 
7. L’his­toire du TCE en 2005 et de la résis­tance au pro­jet anti­dé­mo­cra­tique et anti­so­cial de l’U­nion européenne
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​i​L​R​g​N​W​v​W​fUQ

 
8. L’en­jeu démo­cra­tique de L’INCLUSION
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​H​u​0​Q​r​k​s​H​hJA

 
L’en­tre­tien intégral
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​O​U​Y​Y​I​S​G​p​dZo

J’ai hâte de vous retrouver 🙂

Étienne.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​1​6​1​9​4​7​2​317

[Démocratie] L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître (Jacotot – Rancière) – (blog du plan C, 2011)

Rap­pel for­mi­dable (source) :

18 décembre 2011.

Chers amis,

Il y a long­temps que je veux vous par­ler d’un livre qui me bou­le­verse, d’a­bord dans mes convic­tions de pro­fes­seur, mais aus­si dans mes réflexions sur la démo­cra­tie (la vraie).

Il s’a­git du livre de Jacques Ran­cière qui nous fait décou­vrir l’ex­pé­rience for­mi­dable de Joseph Jaco­tot avec ses élèves, au début du 19e siècle.

Vous allez voir, c’est épatant. 

Au-delà des enfants, pen­sez aus­si aux élec­teurs, aux élec­­teurs-enfants que nous sommes, main­te­nus dans leur enfance par leurs méchants élus-parents, élus qui (font sem­blant qu’ils) ne peuvent pas croire un ins­tant que ces enfants puissent un jour deve­nir — et a for­tio­ri SEULS — des citoyens-adultes.

Lisez plu­tôt :

LE MAÎTRE IGNORANT
Cinq leçons sur l’é­man­ci­pa­tion intellectuelle
par Jacques Rancière

Cha­pitre pre­mier : une aven­ture intellectuelle

En l’an 1818, Joseph Jaco­tot, lec­teur de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain, connut une aven­ture intellectuelle.

Une car­rière longue et mou­ve­men­tée aurait pour­tant dû le mettre à l’a­bri des sur­prises : il avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il ensei­gnait alors la rhé­to­rique à Dijon et se pré­pa­rait au métier d’a­vo­cat. En 1792 il avait ser­vi comme artilleur dans les armées de la Répu­blique. Puis la Conven­tion l’a­vait vu suc­ces­si­ve­ment ins­truc­teur au Bureau des poudres, secré­taire du ministre de la Guerre et sub­sti­tut du direc­teur de l’É­cole poly­tech­nique. Reve­nu à Dijon, il y avait ensei­gné l’a­na­lyse, l’i­déo­lo­gie et les langues anciennes, les mathé­ma­tiques pures et trans­cen­dantes et le droit. En mars 1815 l’es­time de ses com­pa­triotes en avait fait mal­gré lui un dépu­té. Le retour des Bour­bons l’a­vait contraint à l’exil et il avait obte­nu de la libé­ra­li­té du roi des Pays-Bas ce poste de pro­fes­seur à demi-solde. Joseph Jaco­tot connais­sait les lois de l’hos­pi­ta­li­té et comp­tait pas­ser à Lou­vain des jours calmes.

Le hasard en déci­da autre­ment. Les leçons du modeste lec­teur furent en effet vite goû­tées des étu­diants. Par­mi ceux qui vou­lurent en pro­fi­ter, un bon nombre igno­rait le fran­çais. Joseph Jaco­tot, de son côté, igno­rait tota­le­ment le hol­lan­dais. Il n’exis­tait donc point de langue dans laquelle il pût les ins­truire de ce qu’ils lui deman­daient. Il vou­lut pour­tant répondre à leur vœu. Pour cela, il fal­lait éta­blir, entre eux et lui, le lien mini­mal d’une chose com­mune. Or il se publiait en ce temps-là à Bruxelles une édi­tion bilingue de Télé­maque. La chose com­mune était trou­vée et Télé­maque entra ain­si dans la vie de Joseph Jaco­tot. Il fit remettre le livre aux étu­diants par un inter­prète et leur deman­da d’ap­prendre le texte fran­çais en s’ai­dant de la tra­duc­tion. Quand ils eurent atteint la moi­tié du pre­mier livre, il leur fit dire de répé­ter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de se conten­ter de lire le reste pour être à même de le racon­ter. C’é­tait là une solu­tion de for­tune, mais aus­si, à petite échelle, une expé­rience phi­lo­so­phique dans le goût de celles qu’on affec­tion­nait au siècle des Lumières. Et Joseph Jaco­tot, en 1818, res­tait un homme du siècle passé.

L’ex­pé­rience pour­tant dépas­sa son attente.

Il deman­da aux étu­diants ain­si pré­pa­rés d’é­crire en fran­çais ce qu’ils pen­saient de tout ce qu’ils avaient lu. « Il s’at­ten­dait à d’af­freux bar­ba­rismes, à une impuis­sance abso­lue peut-être. 

Com­ment en effet tous ces jeunes gens pri­vés d’ex­pli­ca­tions auraient-ils pu com­prendre et résoudre les dif­fi­cul­tés d’une langue nou­velle pour eux ? N’im­porte ! il fal­lait voir où les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels étaient les résul­tats de cet empi­risme déses­pé­ré. Com­bien ne fut-il pas sur­pris de décou­vrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’é­taient tirés de ce pas dif­fi­cile aus­si bien que l’au­raient fait beau­coup de Fran­çais ? Ne fal­­lait-il donc plus que vou­loir pour pou­voir ? Tous les hommes étaient-ils donc vir­tuel­le­ment capables de com­prendre ce que d’autres avaient fait et compris ? »

Telle fut la révo­lu­tion que cette expé­rience de hasard pro­vo­qua dans son esprit. Jusque-là il avait cru ce que croient tous les pro­fes­seurs conscien­cieux : que la grande affaire du maître est de trans­mettre ses connais­sances à ses élèves pour les éle­ver par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu’il ne s’a­git point de gaver les élèves de connais­sances et de les faire répé­ter comme des per­ro­quets, mais aus­si qu’il faut leur évi­ter ces che­mins de hasard où se perdent des esprits encore inca­pables de dis­tin­guer l’es­sen­tiel de l’ac­ces­soire et le prin­cipe de la consé­quence. Bref, l’acte essen­tiel du maître était d’ex­pli­quer, de déga­ger les élé­ments simples des connais­sances et d’ac­cor­der leur sim­pli­ci­té de prin­cipe avec la sim­pli­ci­té de fait qui carac­té­rise les esprits jeunes et igno­rants. Ensei­gner, c’é­tait, d’un même mou­ve­ment, trans­mettre des connais­sances et for­mer des esprits, en les menant, selon une pro­gres­sion ordon­née, du plus simple au plus com­plexe. Ain­si l’é­lève s’é­le­vait-il, dans l’ap­pro­pria­tion rai­son­née du savoir et la for­ma­tion du juge­ment et du goût, aus­si haut que sa des­ti­na­tion sociale le requé­rait et était-il pré­pa­ré à en faire l’u­sage conve­nant à cette des­ti­na­tion : ensei­gner, plai­der ou gou­ver­ner pour les élites let­trées ; conce­voir, des­si­ner ou fabri­quer ins­tru­ments et machines pour les avant-gardes nou­velles que l’on cher­chait main­te­nant à tirer de l’é­lite du peuple ; faire, dans la car­rière des sciences, des décou­vertes nou­velles pour les esprits doués de ce génie par­ti­cu­lier. Sans doute les démarches de ces hommes de science diver­­geaient-elles sen­si­ble­ment de l’ordre rai­son­né des péda­gogues. Mais il n’y avait aucun argu­ment à en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d’a­bord avoir acquis une solide et métho­dique for­ma­tion pour don­ner l’es­sor aux sin­gu­la­ri­tés du génie. Post hoc, ergo prop­ter hoc.

Ain­si rai­sonnent tous les pro­fes­seurs conscien­cieux. Ain­si avait rai­son­né et agi Joseph Jaco­tot, en trente ans de métier. Or voi­là que le grain de sable venait par hasard de s’in­tro­duire dans la machine. Il n’a­vait don­né à ses « élèves » aucune expli­ca­tion sur les pre­miers élé­ments de la langue. Il ne leur avait pas expli­qué l’or­tho­graphe et les conju­gai­sons. Ils avaient cher­ché seuls les mots fran­çais cor­res­pon­dant aux mots qu’ils connais­saient et les rai­sons de leurs dési­nences. Ils avaient appris seuls à les com­bi­ner pour faire à leur tour des phrases fran­çaises : des phrases dont l’or­tho­graphe et la gram­maire deve­naient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avan­çaient dans le livre ; mais sur­tout des phrases d’é­cri­vains et non point d’é­co­liers. Les expli­ca­tions du maître étaient-elles donc super­flues ? Ou, si elles ne l’é­taient pas, à qui et à quoi étaient-elles donc utiles ?

L’ordre expli­ca­teur

Une illu­mi­na­tion sou­daine éclai­ra donc bru­ta­le­ment, dans l’es­prit de Joseph Jaco­tot, cette évi­dence aveugle de tout sys­tème d’en­sei­gne­ment : la néces­si­té des expli­ca­tions. Quoi de mieux assu­ré pour­tant que cette évi­dence ? Nul ne connaît vrai­ment que ce qu’il a com­pris. Et, pour qu’il com­prenne, il faut qu’on lui ait don­né une expli­ca­tion, que la parole du maître ait bri­sé le mutisme de la matière enseignée.

Cette logique pour­tant ne laisse pas de com­por­ter quelque obs­cu­ri­té. Voi­ci par exemple un livre entre les mains de l’é­lève. Ce livre est com­po­sé d’un ensemble de rai­son­ne­ments des­ti­nés à faire com­prendre une matière à l’é­lève. Mais voi­ci main­te­nant le maître qui prend la parole pour expli­quer le livre. Il fait un ensemble de rai­son­ne­ments pour expli­quer l’en­semble de rai­son­ne­ments que consti­tue le livre. Mais pour­quoi celui-ci a‑t‑il besoin d’un tel secours ? Au lieu de payer un expli­ca­teur, le père de famille ne pour­­rait-il pas sim­ple­ment don­ner le livre à son fils et l’en­fant com­prendre direc­te­ment les rai­son­ne­ments du livre ? Et s’il ne les com­prend pas, pour­quoi com­­pren­­drait-il davan­tage les rai­son­ne­ments qui lui expli­que­ront ce qu’il n’a pas com­pris ? Ceux-ci sont-ils d’une autre nature ? Et ne fau­­dra-t-il pas dans ce cas expli­quer encore la façon de les comprendre ?

La logique de l’ex­pli­ca­tion com­porte ain­si le prin­cipe d’une régres­sion à l’in­fi­ni : le redou­ble­ment des rai­sons n’a pas de rai­son de s’ar­rê­ter jamais. Ce qui arrête la régres­sion et donne au sys­tème son assise, c’est sim­ple­ment que l’ex­pli­ca­teur est seul juge du point où l’ex­pli­ca­tion est elle-même expli­quée. Il est seul juge de cette ques­tion par elle-même ver­ti­gi­neuse : l’é­lève a‑t‑il com­pris les rai­son­ne­ments qui lui enseignent à com­prendre les rai­son­ne­ments ? C’est là que le maître tient le père de famille : com­ment celui-ci sera-t-il assu­ré que l’en­fant a com­pris les rai­son­ne­ments du livre ? Ce qui manque au père de famille, ce qui man­que­ra tou­jours au trio qu’il forme avec l’en­fant et le livre, c’est cet art sin­gu­lier de l’ex­pli­ca­teur : l’art de la dis­tance. Le secret du maître est de savoir recon­naître la dis­tance entre la matière ensei­gnée et le sujet à ins­truire, la dis­tance aus­si entre apprendre et com­prendre. L’ex­pli­ca­teur est celui qui pose et abo­lit la dis­tance, qui la déploie et la résorbe au sein de sa parole.

Ce sta­tut pri­vi­lé­gié de la parole ne sup­prime la régres­sion à l’in­fi­ni que pour ins­ti­tuer une hié­rar­chie para­doxale. Dans l’ordre expli­ca­teur, en effet, il faut géné­ra­le­ment une expli­ca­tion orale pour expli­quer l’ex­pli­ca­tion écrite. Cela sup­pose que les rai­son­ne­ments sont plus clairs, s’im­priment mieux dans l’es­prit de l’é­lève quand ils sont véhi­cu­lés par la parole du maître, qui se dis­sipe dans l’ins­tant, que dans le livre où ils sont pour jamais ins­crits en carac­tères inef­fa­çables. Com­ment entendre ce para­doxal pri­vi­lège de la parole sur l’é­crit, de l’ouïe sur la vue ? Quel rap­port y a‑t‑il donc entre le pou­voir de la parole et celui du maître ?

Ce para­doxe en ren­contre aus­si­tôt un autre : les paroles que l’en­fant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu’il s’ap­pro­prie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu’il apprend sans maître expli­ca­teur, avant tout maître expli­ca­teur. Dans l’i­né­gal ren­de­ment des appren­tis­sages intel­lec­tuels divers, ce que tous les enfants d’hommes apprennent le mieux, c’est ce que nul maître ne peut leur expli­quer, la langue mater­nelle. On leur parle et l’on parle autour d’eux. Ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se cor­rigent, réus­sissent par chance et recom­mencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que les expli­ca­teurs puissent entre­prendre leur ins­truc­tion, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condi­tion sociale et la cou­leur de leur peau — capables de com­prendre et de par­ler la langue de leurs parents.

Or voi­ci que cet enfant qui a appris à par­ler par sa propre intel­li­gence et par des maîtres qui ne lui expli­quaient pas la langue com­mence son ins­truc­tion pro­pre­ment dite. Tout se passe main­te­nant comme s’il ne pou­vait plus apprendre à l’aide de la même intel­li­gence qui lui a ser­vi jus­qu’a­lors, comme si le rap­port auto­nome de l’ap­pren­tis­sage à la véri­fi­ca­tion lui était désor­mais étran­ger. Entre l’un et l’autre, une opa­ci­té s’est main­te­nant éta­blie. Il s’a­git de com­prendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : com­prendre est ce que l’en­fant ne peut faire sans les expli­ca­tions d’un maître, plus tard d’au­tant de maîtres qu’il y aura de matières à com­prendre, don­nées dans un cer­tain ordre pro­gres­sif. S’y ajoute la cir­cons­tance étrange que ces expli­ca­tions, depuis qu’a com­men­cé l’ère du pro­grès, ne cessent de se per­fec­tion­ner pour mieux expli­quer, mieux faire com­prendre, mieux apprendre à apprendre, sans qu’on puisse jamais mesu­rer un per­fec­tion­ne­ment cor­res­pon­dant dans ladite com­pré­hen­sion. Bien plu­tôt com­mence à s’é­le­ver la rumeur déso­lée qui ne ces­se­ra de s’am­pli­fier, celle d’une baisse conti­nue de l’ef­fi­ca­ci­té du sys­tème expli­ca­tif, laquelle néces­site bien sûr un nou­veau per­fec­tion­ne­ment pour rendre les expli­ca­tions plus faciles à com­prendre par ceux qui ne les com­prennent pas…

La révé­la­tion qui sai­sit Joseph Jaco­tot se ramène à ceci : il faut ren­ver­ser la logique du sys­tème expli­ca­teur. L’ex­pli­ca­tion n’est pas néces­saire pour remé­dier à une inca­pa­ci­té à com­prendre. C’est au contraire cette inca­pa­ci­té qui est la fic­tion struc­tu­rante de la concep­tion expli­ca­trice du monde. C’est l’ex­pli­ca­teur qui a besoin de l’in­ca­pable et non l’in­verse, c’est lui qui consti­tue l’in­ca­pable comme tel. 

Expli­quer quelque chose à quel­qu’un, c’est d’a­bord lui démon­trer qu’il ne peut pas le com­prendre par lui-même. Avant d’être l’acte du péda­gogue, l’ex­pli­ca­tion est le mythe de la péda­go­gie, la para­bole d’un monde divi­sé en esprits savants et esprits igno­rants, esprits mûrs et imma­tures, capables et inca­pables, intel­li­gents et bêtes. Le tour propre à l’ex­pli­ca­teur consiste en ce double geste inau­gu­ral. D’une part, il décrète le com­men­ce­ment abso­lu : c’est main­te­nant seule­ment que va com­men­cer l’acte d’ap­prendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’i­gno­rance qu’il se charge lui-même de lever. Jus­qu’à lui, le petit homme a tâton­né à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Il va apprendre main­te­nant. Il enten­dait des mots et les répé­tait. Il s’a­git de lire main­te­nant et il n’en­ten­dra pas les mots s’il n’en­tend les syl­labes, les syl­labes s’il n’en­tend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sau­raient lui faire entendre mais seule­ment la parole du maître. 

Le mythe péda­go­gique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus pré­ci­sé­ment qu’il divise l’in­tel­li­gence en deux. Il y a, dit-il, une intel­li­gence infé­rieure et une intel­li­gence supé­rieure. La pre­mière enre­gistre au hasard des per­cep­tions, retient, inter­prète et répète empi­ri­que­ment, dans le cercle étroit des habi­tudes et des besoins. C’est l’in­tel­li­gence du petit enfant et de l’homme du peuple. La seconde connaît les choses par les rai­sons, elle pro­cède par méthode, du simple au com­plexe, de la par­tie au tout. C’est elle qui per­met au maître de trans­mettre ses connais­sances en les adap­tant aux capa­ci­tés intel­lec­tuelles de l’é­lève et de véri­fier que l’é­lève a bien com­pris ce qu’il a appris. Tel est le prin­cipe de l’ex­pli­ca­tion. Tel sera désor­mais pour Jaco­tot le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment.

Enten­­dons-le bien, et, pour cela, chas­sons les images connues. L’a­bru­tis­seur n’est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connais­sances indi­gestes, ni l’être malé­fique pra­ti­quant la double véri­té pour assu­rer son pou­voir et l’ordre social. Au contraire, il est d’au­tant plus effi­cace qu’il est savant, éclai­ré et de bonne foi. Plus il est savant, plus évi­dente lui appa­raît la dis­tance de son savoir à l’i­gno­rance des igno­rants. Plus il est éclai­ré, plus lui semble évi­dente la dif­fé­rence qu’il y a entre tâton­ner à l’a­veu­glette et cher­cher avec méthode, plus il s’at­ta­che­ra à sub­sti­tuer l’es­prit à la lettre, la clar­té des expli­ca­tions à l’au­to­ri­té du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l’é­lève com­prenne, et pour cela qu’on lui explique tou­jours mieux. Tel est le sou­ci du péda­gogue éclai­ré : le petit com­­prend-il ? il ne com­prend pas. Je trou­ve­rai des manières nou­velles de lui expli­quer, plus rigou­reuses dans leur prin­cipe, plus attrayantes dans leur forme ; et je véri­fie­rai qu’il a compris.

Noble sou­ci. Mal­heu­reu­se­ment, c’est jus­te­ment ce petit mot, ce mot d’ordre des éclai­rés – com­prendre – qui fait tout le mal. C’est lui qui arrête le mou­ve­ment de la rai­son, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en bri­sant en deux le monde de l’in­tel­li­gence, en ins­tau­rant la cou­pure de l’a­ni­mal tâton­nant au petit mon­sieur ins­truit, du sens com­mun à la science. Dès lors qu’est pro­non­cé ce mot d’ordre de la dua­li­té, tout per­fec­tion­ne­ment dans la manière de faire com­prendre, cette grande pré­oc­cu­pa­tion des métho­distes et des pro­gres­sistes, est un pro­grès dans l’a­bru­tis­se­ment. L’en­fant qui ânonne sous la menace des coups obéit à la férule, et voi­là tout : il appli­que­ra son intel­li­gence à autre chose. Mais le petit expli­qué, lui, inves­ti­ra son intel­li­gence dans ce tra­vail du deuil : com­prendre, c’est-à-dire com­prendre qu’il ne com­prend pas si on ne lui explique pas. Ce n’est plus à la férule qu’il se sou­met, c’est à la hié­rar­chie du monde des intel­li­gences. Pour le reste, il est tran­quille comme l’autre : si la solu­tion du pro­blème est trop dif­fi­cile à cher­cher, il aura bien l’in­tel­li­gence d’é­car­quiller les yeux. Le maître est vigi­lant et patient. Il ver­ra que le petit ne suit plus, il le remet­tra dans le che­min en lui réex­pli­quant. Ain­si le petit acquiert-il une intel­li­gence nou­velle, celle des expli­ca­tions du maître. Plus tard il pour­ra être expli­ca­teur à son tour. Il pos­sède l’é­qui­pe­ment. Mais il le per­fec­tion­ne­ra : il sera homme de progrès.

Le hasard et la volonté

Ain­si va le monde des expli­ca­teurs expli­qués. Ain­si aurait-il dû aller encore pour le pro­fes­seur Jaco­tot si le hasard ne l’a­vait mis en pré­sence d’un fait. Et Joseph Jaco­tot pen­sait que tout rai­son­ne­ment doit par­tir des faits et céder devant eux. N’en­ten­dons pas par là qu’il fût maté­ria­liste. Au contraire : comme Des­cartes qui prou­vait le mou­ve­ment en mar­chant, mais aus­si comme son contem­po­rain, le très roya­liste et très reli­gieux Maine de Biran, il tenait les faits de l’es­prit agis­sant et pre­nant conscience de son acti­vi­té pour plus cer­tains que toute chose maté­rielle. Et c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait : le fait était que ces étu­diants s’é­taient appris à par­ler et à écrire en fran­çais sans le secours de ses expli­ca­tions. Il ne leur avait rien trans­mis de sa science, rien expli­qué des radi­caux et des flexions de la langue fran­çaise. Il n’a­vait pas même pro­cé­dé à la façon de ces péda­gogues réfor­ma­teurs qui, comme le pré­cep­teur d’E­mile, égarent leurs élèves pour mieux les gui­der et balisent astu­cieu­se­ment un par­cours d’obs­tacles qu’il faut apprendre à fran­chir par soi-même. Il les avait lais­sés seuls avec le texte de Féne­lon, une tra­duc­tion – pas même inter­li­néaire à la manière des écoles ‑et leur volon­té d’ap­prendre le fran­çais. Il leur avait seule­ment don­né l’ordre de tra­ver­ser une forêt dont il igno­rait les issues. La néces­si­té l’a­vait contraint à lais­ser entiè­re­ment hors jeu son intel­li­gence, cette intel­li­gence média­trice du maître qui relie l’in­tel­li­gence impri­mée dans les mots écrits à celle de l’ap­pren­ti. Et, du même coup, il avait sup­pri­mé cette dis­tance ima­gi­naire qui est le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment péda­go­gique. Tout s’é­tait joué par force entre l’in­tel­li­gence de Féne­lon qui avait vou­lu faire un cer­tain usage de la langue fran­çaise, celle du tra­duc­teur qui avait vou­lu en don­ner un équi­valent hol­lan­dais et leur intel­li­gence d’ap­pren­tis qui vou­laient apprendre la langue fran­çaise. Et il était appa­ru qu’au­cune autre intel­li­gence n’é­tait néces­saire. Sans y pen­ser, il leur avait fait décou­vrir ceci qu’il décou­vrait avec eux : toutes les phrases, et par consé­quent toutes les intel­li­gences qui les pro­duisent, sont de même nature. Com­prendre n’est jamais que tra­duire, c’est-à-dire don­ner l’é­qui­valent d’un texte mais non point sa rai­son. Il n’y a rien der­rière la page écrite, pas de double fond qui néces­site le tra­vail d’une intel­li­gence autre, celle de l’ex­pli­ca­teur ; pas de langue du maître, de langue de la langue dont les mots et les phrases aient pou­voir de dire la rai­son des mots et des phrases d’un texte. Les étu­diants fla­mands en avaient admi­nis­tré la preuve : ils n’a­vaient à leur dis­po­si­tion pour par­ler de Télé­maque que les mots de Télé­maque. Il suf­fit donc des phrases de Féne­lon pour com­prendre les phrases de Féne­lon et pour dire ce qu’on en a com­pris. Apprendre et com­prendre sont deux manières d’ex­pri­mer le même acte de tra­duc­tion. Il n’y a rien en deçà des textes sinon la volon­té de s’ex­pri­mer, c’est-à-dire de tra­duire. S’ils avaient com­pris la langue en appre­nant Féne­lon, ce n’é­tait pas sim­ple­ment par la gym­nas­tique qui com­pare une page de gauche à une page de droite. Ce n’est pas l’ap­ti­tude à chan­ger de colonne qui compte, mais la capa­ci­té de dire ce qu’on pense dans les mots des autres. S’ils avaient appris cela de Féne­lon, c’é­tait parce que l’acte de Féne­lon écri­vain était lui-même un acte de tra­duc­teur : pour tra­duire une leçon de poli­tique en récit légen­daire, Féne­lon avait mis en fran­çais de son siècle le grec d’Ho­mère, le latin de Vir­gile et la langue, savante ou naïve, de cent autres textes, du conte d’en­fants à l’his­toire éru­dite. Il avait appli­qué à cette double tra­duc­tion la même intel­li­gence qu’ils employaient à leur tour pour racon­ter avec les phrases de son livre ce qu’ils pen­saient de son livre.

Mais aus­si l’in­tel­li­gence qui leur avait fait apprendre le fran­çais dans Télé­maque était la même par laquelle ils avaient appris la langue mater­nelle : en obser­vant et en rete­nant, en répé­tant et en véri­fiant, en rap­por­tant ce qu’ils cher­chaient à connaître à ce qu’ils connais­saient déjà, en fai­sant et en réflé­chis­sant à ce qu’ils avaient fait. Ils étaient allés comme on ne doit pas aller, comme vont les enfants, à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Et la ques­tion se posait alors : est-ce qu’il ne fal­lait pas ren­ver­ser l’ordre admis des valeurs intel­lec­tuelles ? Est-ce que cette méthode hon­nie de la devi­nette n’é­tait pas le vrai mou­ve­ment de l’in­tel­li­gence humaine qui prend pos­ses­sion de son propre pou­voir ? Est-ce que sa pros­crip­tion ne signait pas d’a­bord la volon­té de cou­per en deux le monde de l’in­tel­li­gence ? Les métho­distes opposent la mau­vaise méthode de hasard à la démarche par rai­son. Mais ils se donnent par avance ce qu’ils veulent prou­ver. Ils sup­posent un petit ani­mal qui explore en se cognant aux choses un monde qu’il n’est pas encore capable de voir et qu’ils lui appren­dront jus­te­ment à dis­cer­ner. Mais le petit d’homme est d’a­bord un être de parole. L’en­fant qui répète les mots enten­dus et l’é­tu­diant fla­mand « per­du » dans son Télé­maque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur explo­ra­tion est ten­due vers ceci : une parole d’homme leur a été adres­sée qu’ils veulent recon­naître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quel­qu’un qui vous parle et non à quel­qu’un qui vous exa­mine : sous le signe de l’égalité.

Le fait était là : ils avaient appris seuls et sans maître expli­ca­teur. Or ce qui a eu lieu une fois est tou­jours pos­sible. Cette décou­verte, au demeu­rant, pou­vait ren­ver­ser les prin­cipes du pro­fes­seur Jaco­tot. Mais l’homme Jaco­tot était plus à même de recon­naître la varié­té de ce qu’on peut attendre d’un homme. Son père avait été bou­cher, avant de tenir les comptes de son grand-père, le char­pen­tier qui avait envoyé son petit-fils au col­lège. Lui-même était pro­fes­seur de rhé­to­rique quand avait reten­ti l’ap­pel aux armes de 1792. Le vote de ses com­pa­gnons l’a­vait fait capi­taine d’ar­tille­rie et il s’é­tait mon­tré un remar­quable artilleur. En 1793, au Bureau des poudres, ce lati­niste s’é­tait fait ins­truc­teur de chi­mie pour la for­ma­tion accé­lé­rée de ces ouvriers qu’on envoyait appli­quer sur tous les points du ter­ri­toire les décou­vertes de Four­croy. Chez le même Four­croy il avait connu Vau­que­lin, ce fils de pay­san qui s’é­tait fait une for­ma­tion de chi­miste en cachette de son patron. A l’É­cole poly­tech­nique, il avait vu arri­ver ces jeunes gens que des com­mis­sions impro­vi­sées avaient sélec­tion­nés sur le double cri­tère de leur viva­ci­té d’es­prit et de leur patrio­tisme. Et il les avait vus deve­nir de fort bons mathé­ma­ti­ciens, moins par les mathé­ma­tiques que Monge ou Lagrange leur expli­quaient que par celles qu’ils fai­saient devant eux. Lui-même avait appa­rem­ment pro­fi­té de ses fonc­tions admi­nis­tra­tives pour se don­ner une com­pé­tence de mathé­ma­ti­cien qu’il avait plus tard exer­cée à l’u­ni­ver­si­té de Dijon. Tout comme il avait adjoint l’hé­breu aux langues anciennes qu’il ensei­gnait et com­po­sé un Essai sur la gram­maire hébraïque. Il pen­sait, Dieu sait pour­quoi, que cette langue avait de l’a­ve­nir. Enfin il s’é­tait fait, à son corps défen­dant mais avec la plus grande fer­me­té, une com­pé­tence de repré­sen­tant du peuple. Bref, il savait ce que la volon­té des indi­vi­dus et le péril de la patrie pou­vaient faire naître de capa­ci­tés inédites en des cir­cons­tances où l’ur­gence contrai­gnait à brû­ler les étapes de la pro­gres­sion expli­ca­trice. Il pen­sa que cet état d’ex­cep­tion, com­man­dé par le besoin de la nation, ne dif­fé­rait pas en son prin­cipe de cette urgence qui com­mande l’ex­plo­ra­tion du monde par l’en­fant ou de cette autre qui contraint la voie sin­gu­lière des savants et des inven­teurs. À tra­vers l’ex­pé­rience de l’en­fant, du savant et du révo­lu­tion­naire, la méthode de hasard pra­ti­quée avec suc­cès par les étu­diants fla­mands révé­lait son second secret. Cette méthode de l’é­ga­li­té était d’a­bord une méthode de la volon­té. On pou­vait apprendre seul et sans maître expli­ca­teur quand on le vou­lait, par la ten­sion de son propre désir ou la contrainte de la situation.

Le Maître émancipateur

Cette contrainte avait pris en la cir­cons­tance la forme de la consigne don­née par Jaco­tot. Et il en résul­tait une consé­quence capi­tale, non plus pour les élèves mais pour le maître. Les élèves avaient appris sans maître expli­ca­teur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas aupa­ra­vant, et main­te­nant ils savaient. Donc Jaco­tot leur avait ensei­gné quelque chose. Pour­tant il ne leur avait rien com­mu­ni­qué de sa science. Donc ce n’é­tait pas la science du maître que l’é­lève appre­nait. Il avait été maître par le com­man­de­ment qui avait enfer­mé ses élèves dans le cercle d’où ils pou­vaient seuls sor­tir, en reti­rant son intel­li­gence du jeu pour lais­ser leur intel­li­gence aux prises avec celle du livre. Ain­si s’é­taient dis­so­ciées les deux fonc­tions que relie la pra­tique du maître expli­ca­teur, celle du savant et celle du maître. Ain­si s’é­taient éga­le­ment sépa­rées, libé­rées l’une par rap­port à l’autre, les deux facul­tés en jeu dans l’acte d’ap­prendre : l’in­tel­li­gence et la volon­té. Entre le maître et l’é­lève s’é­tait éta­bli un pur rap­port de volon­té à volon­té : rap­port de domi­na­tion du maître qui avait eu pour consé­quence un rap­port entiè­re­ment libre de l’in­tel­li­gence de l’é­lève à celle du livre — cette intel­li­gence du livre qui était aus­si la chose com­mune, le lien intel­lec­tuel éga­li­taire entre le maître et l’é­lève. Ce dis­po­si­tif per­met­tait de dés­in­tri­quer les caté­go­ries mêlées de l’acte péda­go­gique et de défi­nir exac­te­ment l’a­bru­tis­se­ment expli­ca­teur. Il y a abru­tis­se­ment là où une intel­li­gence est subor­don­née à une autre intel­li­gence. L’homme — et l’en­fant en par­ti­cu­lier — peut avoir besoin d’un maître quand sa volon­té n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujé­tion est pure­ment de volon­té à volonté.

Elle devient abru­tis­sante quand elle lie une intel­li­gence à une autre intel­li­gence. Dans l’acte d’en­sei­gner et d’ap­prendre il y a deux volon­tés et deux intel­li­gences. On appel­le­ra abru­tis­se­ment leur coïn­ci­dence. Dans la situa­tion expé­ri­men­tale créée par Jaco­tot, l’é­lève était lié à une volon­té, celle de Jaco­tot, et à une intel­li­gence, celle du livre, entiè­re­ment dis­tinctes. On appel­le­ra éman­ci­pa­tion la dif­fé­rence connue et main­te­nue des deux rap­ports, l’acte d’une intel­li­gence qui n’o­béit qu’à elle-même, lors même que la volon­té obéit à une autre volonté.

Cette expé­rience péda­go­gique ouvrait ain­si sur une rup­ture avec la logique de toutes les péda­go­gies. La pra­tique des péda­gogues s’ap­puie sur l’op­po­si­tion de la science et de l’i­gno­rance. Ils se dis­tinguent par les moyens choi­sis pour rendre savant l’i­gno­rant : méthodes dures ou douces, tra­di­tion­nelles ou modernes, pas­sives ou actives, dont on peut com­pa­rer le ren­de­ment. De ce point de vue, on pour­rait, en pre­mière approche, com­pa­rer la rapi­di­té des élèves de Jaco­tot avec la len­teur des méthodes tra­di­tion­nelles. Mais, en réa­li­té, il n’y avait rien à com­pa­rer. La confron­ta­tion des méthodes sup­pose l’ac­cord mini­mal sur les fins de l’acte péda­go­gique : trans­mettre les connais­sances du maître à l’é­lève. Or Jaco­tot n’a­vait rien trans­mis. Il n’a­vait fait usage d’au­cune méthode. La méthode était pure­ment celle de l’é­lève.

Et apprendre plus ou moins vite le fran­çais est en soi-même une chose de peu de consé­quence. La com­pa­rai­son ne s’é­ta­blis­sait plus entre des méthodes mais entre deux usages de l’in­tel­li­gence et deux concep­tions de l’ordre intel­lec­tuel. La voie rapide n’é­tait pas celle d’une meilleure péda­go­gie. Elle était une autre voie, celle de la liber­té, cette voie que Jaco­tot avait expé­ri­men­tée dans les armées de l’an II, la fabri­ca­tion des poudres ou l’ins­tal­la­tion de l’É­cole poly­tech­nique : la voie de la liber­té répon­dant à l’ur­gence de son péril, mais aus­si bien celle de la confiance en la capa­ci­té intel­lec­tuelle de tout être humain. Sous le rap­port péda­go­gique de l’i­gno­rance à la science, il fal­lait recon­naître le rap­port phi­lo­so­phique plus fon­da­men­tal de l’a­bru­tis­se­ment à l’é­man­ci­pa­tion. Il y avait ain­si non pas deux mais quatre termes en jeu. L’acte d’ap­prendre pou­vait être pro­duit selon quatre déter­mi­na­tions diver­se­ment com­bi­nées : par un maître éman­ci­pa­teur ou par un maître abru­tis­sant ; par un maître savant ou par un maître ignorant.

La der­nière pro­po­si­tion était la plus rude à sup­por­ter. Passe encore d’en­tendre qu’un savant doive se dis­pen­ser d’ex­pli­quer sa science. Mais com­ment admettre qu’un igno­rant puisse être pour un autre igno­rant cause de science ? L’ex­pé­rience même de Jaco­tot était ambi­guë de par sa qua­li­té de pro­fes­seur de fran­çais. Mais puis­qu’elle avait au moins mon­tré que ce n’é­tait pas le savoir du maître qui ins­trui­sait l’é­lève, rien n’empêchait le maître d’en­sei­gner autre chose que son savoir, d’en­sei­gner ce qu’il igno­rait. Joseph Jaco­tot s’ap­pli­qua donc à varier les expé­riences, à répé­ter à des­sein ce que le hasard avait une fois pro­duit. Il se mit ain­si à ensei­gner deux matières où son incom­pé­tence était avé­rée, la pein­ture et le pia­no. Les étu­diants en droit auraient vou­lu qu’on lui don­nât une chaire vacante dans leur facul­té. Mais l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain déjà s’in­quié­tait de ce lec­teur extra­va­gant pour qui l’on déser­tait les cours magis­traux, en venant s’en­tas­ser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bou­gies, pour s’en­tendre dire : « Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre. » L’au­to­ri­té consul­tée répon­dit donc qu’elle ne lui voyait point de titre à cet ensei­gne­ment. Pré­ci­sé­ment il s’oc­cu­pait alors d’ex­pé­ri­men­ter l’é­cart entre le titre et l’acte. Plu­tôt donc que de faire en fran­çais un cours de droit, il apprit à des étu­diants à plai­der en hol­lan­dais. Ils plai­dèrent fort bien, mais lui igno­rait tou­jours le hollandais.

Le cercle de la puissance

L’ex­pé­rience lui sem­bla suf­fi­sante pour l’é­clai­rer : on peut ensei­gner ce qu’on ignore si l’on éman­cipe l’é­lève, c’est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intel­li­gence. Maître est celui qui enferme une intel­li­gence dans le cercle arbi­traire d’où elle ne sor­ti­ra qu’à se rendre à elle-même néces­saire. Pour éman­ci­per un igno­rant, il faut et il suf­fit d’être soi-même éman­ci­pé, c’est-à-dire conscient du véri­table pou­voir de l’es­prit humain. L’i­gno­rant appren­dra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu’il le peut et l’o­blige à actua­li­ser sa capa­ci­té : cercle de la puis­sance homo­logue à ce cercle de l’im­puis­sance qui lie l’é­lève à l’ex­pli­ca­teur de la vieille méthode (nous l’ap­pel­le­rons désor­mais sim­ple­ment la Vieille).

Mais le rap­port des forces est bien par­ti­cu­lier. Le cercle de l’im­puis­sance est tou­jours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dis­si­mule dans l’é­vi­dente dif­fé­rence de l’i­gno­rance et de la science. Le cercle de la puis­sance, lui, ne peut prendre effet que de sa publi­ci­té. Mais il ne peut appa­raître que comme une tau­to­lo­gie ou une absur­di­té. Com­ment le maître savant enten­­dra-t-il jamais qu’il peut ensei­gner ce qu’il ignore aus­si bien que ce qu’il sait ? Il ne rece­vra cette aug­men­ta­tion de puis­sance intel­lec­tuelle que comme une déva­lua­tion de sa science. Et l’i­gno­rant, de son côté, ne se croit pas capable d’ap­prendre par lui-même, encore moins d’ins­truire un autre igno­rant. Les exclus du monde de l’in­tel­li­gence sous­crivent eux-mêmes au ver­dict de leur exclu­sion. Bref, le cercle de l’é­man­ci­pa­tion doit être com­men­cé.

Là est le para­doxe. Car, à y réflé­chir un peu, la « méthode » qu’il pro­pose est la plus vieille de toutes et elle ne cesse d’être véri­fiée tous les jours, dans toutes les cir­cons­tances où un indi­vi­du a besoin de s’ap­pro­prier une connais­sance qu’il n’a pas le moyen de se faire expli­quer. Il n’y a pas d’homme sur la terre qui n’ait appris quelque chose par lui-même et sans maître expli­ca­teur. Appe­lons cette manière d’ap­prendre « ensei­gne­ment uni­ver­sel » et nous pour­rons l’af­fir­mer : « L’En­sei­gne­ment uni­ver­sel existe réel­le­ment depuis le com­men­ce­ment du monde à côté de toutes les méthodes expli­ca­trices. Cet ensei­gne­ment, par soi-même, a réel­le­ment for­mé tous les grands hommes. » Mais voi­là l’é­trange : « Tout homme a fait cette expé­rience mille fois dans sa vie, et cepen­dant jamais il n’é­tait venu dans l’i­dée de per­sonne de dire à un autre : J’ai appris beau­coup de choses sans expli­ca­tions, je crois que vous le pou­vez comme moi (…) ni moi ni qui que ce soit au monde ne s’é­tait avi­sé de l’employer pour ins­truire les autres. » À l’in­tel­li­gence qui som­nole en cha­cun, il suf­fi­rait de dire : Age quod agis, conti­nue à faire ce que tu fais, « apprends le fait, imite-le, connais-toi toi-même, c’est la marche de la nature ». Répète métho­di­que­ment la méthode de hasard qui t’a don­né la mesure de ton pou­voir. La même intel­li­gence est à l’œuvre dans tous les actes de l’es­prit humain.

Mais c’est là le saut le plus dif­fi­cile. Tout le monde pra­tique cette méthode au besoin mais nul ne veut la recon­naître, nul ne veut se mesu­rer à la révo­lu­tion intel­lec­tuelle qu’elle signi­fie. Le cercle social, l’ordre des choses, lui inter­dit d’être recon­nue pour ce qu’elle est : la vraie méthode par laquelle cha­cun apprend et par laquelle cha­cun peut prendre la mesure de sa capa­ci­té. Il faut oser la recon­naître et pour­suivre la véri­fi­ca­tion ouverte de son pou­voir. Sans quoi la méthode de l’im­puis­sance, la Vieille, dure­ra autant que l’ordre des choses.

Qui vou­drait com­men­cer ? Il y avait bien en ce temps-là toutes sortes d’hommes de bonne volon­té qui se pré­oc­cu­paient de l’ins­truc­tion du peuple : des hommes d’ordre vou­laient éle­ver le peuple au-des­­sus de ses appé­tits bru­taux, des hommes de révo­lu­tion vou­laient l’a­me­ner à la conscience de ses droits ; des hommes de pro­grès sou­hai­taient, par l’ins­truc­tion, atté­nuer le fos­sé entre les classes ; des hommes d’in­dus­trie rêvaient de don­ner par elle aux meilleures intel­li­gences popu­laires les moyens d’une pro­mo­tion sociale. Toutes ces bonnes inten­tions ren­con­traient un obs­tacle : les hommes du peuple ont peu de temps et encore moins d’argent à consa­crer à cette acqui­si­tion. Aus­si cher­­chait-on le moyen éco­no­mique de dif­fu­ser le mini­mum d’ins­truc­tion jugé, selon les cas, néces­saire et suf­fi­sant pour l’a­mé­lio­ra­tion des popu­la­tions labo­rieuses. Par­mi les pro­gres­sifs et les indus­triels une méthode était alors en hon­neur, l’en­sei­gne­ment mutuel. Il per­met­tait de réunir dans un vaste local un grand nombre d’é­lèves divi­sés en escouades, diri­gées par les plus avan­cés d’entre eux, pro­mus au rang de moni­teurs. Ain­si le com­man­de­ment et la leçon du maître rayon­­naient-ils, par le relais de ces moni­teurs, sur toute la popu­la­tion à ins­truire. Le coup d’œil plai­sait aux amis du pro­grès : c’est ain­si que la science se répand des som­mets jus­qu’aux plus modestes intel­li­gences. Le bon­heur et la liber­té des­cendent à sa suite.

Cette sorte de pro­grès, pour Jaco­tot, sen­tait la bride. Manège per­fec­tion­né, disait-il. Il rêvait autre chose à l’en­seigne de l’ins­truc­tion mutuelle : que chaque igno­rant pût se faire pour un autre igno­rant le maître qui lui révé­le­rait son pou­voir intel­lec­tuel. Plus exac­te­ment, son pro­blème n’é­tait pas l’ins­truc­tion du peuple : on ins­truit les recrues que l’on enrôle sous sa ban­nière, les subal­ternes qui doivent pou­voir com­prendre les ordres, le peuple que l’on veut gou­ver­ner — à la manière pro­gres­sive, s’en­tend, sans droit divin et selon la seule hié­rar­chie des capa­ci­tés. Son pro­blème à lui était l’é­man­ci­pa­tion : que tout homme du peuple puisse conce­voir sa digni­té d’homme, prendre la mesure de sa capa­ci­té intel­lec­tuelle et déci­der de son usage.

Les amis de l’Ins­truc­tion assu­raient que celle-ci était la condi­tion d’une vraie liber­té. Après quoi ils recon­nais­saient qu’ils devaient l’ins­truc­tion au peuple, quitte à se dis­pu­ter sur celle qu’ils lui don­ne­raient. Jaco­tot ne voyait pas quelle liber­té pou­vait résul­ter pour le peuple des devoirs de ses ins­truc­teurs. Il sen­tait au contraire dans l’af­faire une nou­velle forme d’a­bru­tis­se­ment. Qui enseigne sans éman­ci­per abru­tit. Et qui éman­cipe n’a pas à se pré­oc­cu­per de ce que l’é­man­ci­pé doit apprendre. Il appren­dra ce qu’il vou­dra, rien peut-être. Il sau­ra qu’il peut apprendre parce que la même intel­li­gence est à l’œuvre dans toutes les pro­duc­tions de l’art humain, qu’un homme peut tou­jours com­prendre la parole d’un autre homme. L’im­pri­meur de Jaco­tot avait un fils débile. On déses­pé­rait d’en rien faire. Jaco­tot lui ensei­gna l’hé­breu. Après quoi l’en­fant devint un excellent litho­graphe. L’hé­breu, cela va de soi, ne lui ser­vit jamais à rien — sinon à savoir ce qu’i­gno­re­raient tou­jours les intel­li­gences mieux douées et plus ins­truites : ce n’é­tait pas de l’hé­breu.

Les choses étaient donc claires : ce n’é­tait pas une méthode pour ins­truire le peuple, c’é­tait un bien­fait à annon­cer aux pauvres : ils pou­vaient tout ce que peut un homme. Il suf­fi­sait de l’an­non­cer. Jaco­tot déci­da de s’y dévouer. Il pro­cla­ma que l’on peut ensei­gner ce qu’on ignore et qu’un père de famille, pauvre et igno­rant, peut, s’il est éman­ci­pé, faire l’é­du­ca­tion de ses enfants, sans le secours d’au­cun maître expli­ca­teur. Et il indi­qua le moyen de cet ensei­gne­ment uni­ver­sel : apprendre quelque chose et y rap­por­ter tout le reste d’a­près ce prin­cipe : tous les hommes ont une égale intel­li­gence.

On s’é­mut à Lou­vain, à Bruxelles et à La Haye ; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon ; on vint d’An­gle­terre et de Prusse entendre la nou­velle ; on alla la por­ter à Saint-Péters­­bourg et à la Nou­­velle-Orléans. Le bruit en cou­rut jus­qu’à Rio de Janei­ro. Pen­dant quelques années la polé­mique se déchaî­na et la Répu­blique du savoir trem­bla sur ses bases.

Tout cela parce qu’un homme d’es­prit, un savant renom­mé et un père de famille ver­tueux était deve­nu fou, faute d’a­voir su le hollandais.

(Source : pre­mier cha­pitre du livre de Jacques Ran­cière, « Le maître ignorant »)

 

La suite est du même ton­neau : un livre à ne pas rater, à dégus­ter, à tra­vailler, à infuser…

Mon­sieur Ran­cière : merci.

Cha­cun aura vu le lien (puis­sant) avec notre réflexion sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té d’une vraie démocratie.

J’ai hâte de lire les autres extraits qui vous auront sti­mu­lés, ain­si que les réflexions com­plé­men­taires qu’ils vous auront ins­pi­rés, sans oublier les trou­vailles connexes que vous aurez débusquées. 🙂 

Étienne.

——————–

« Ce qui abru­tit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence.
L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître. »

Joseph Jaco­tot, mili­tant pour l’émancipation intel­lec­tuelle, 1818.

Pre­mière publi­ca­tion : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​1​/​1​2​/​1​8​/​1​7​0​–​l​a​m​e​–​h​u​m​a​i​n​e​–​e​s​t​–​c​a​p​a​b​l​e​–​d​e​–​s​i​n​s​t​r​u​i​r​e​–​s​e​u​l​e​–​e​t​–​s​a​n​s​–​m​a​i​t​r​e​–​j​a​c​o​t​o​t​–​r​a​n​c​i​ere

Ne ratez pas les com­men­taires de cette pre­mière publi­ca­tion, ils sont passionnants !

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​5​6​9​0​4​4​5​6​2​317

[Controverse sur la monnaie et les banques] Mes réponses à Alain Beitone, qui conteste l’alternative monétaire chartaliste (création monétaire publique) et ma « vision complotiste désespérante », moi qui dénonce la prédation déchaînée des banquiers contre les peuples

Après la publi­ca­tion début août d’une vidéo où j’explique pour­quoi je sou­haite une créa­tion moné­taire publique affran­chie des banques pri­vées, Alain Bei­tone, un pro­fes­seur d’économie à Mar­seille, vient de publier un papier sur un site néo­con pour expli­quer que je n’y com­prends rien sur la mon­naie, que c’est « une vision com­plo­tiste déses­pé­rante » que d’ac­cu­ser les banques de se ser­vir et d’asservir au lieu de ser­vir, que pré­tendre que les ban­quiers conspirent contre l’in­té­rêt géné­ral c’est semer « la confu­sion », que c’est sim­pliste, que « la réa­li­té est plus com­plexe », que l’in­cri­mi­na­tion des ban­quiers dans les mal­heurs des peuples par la cap­ta­tion du finan­ce­ment des puis­sances publiques et par l’en­det­te­ment géné­ra­li­sé de toute l’hu­ma­ni­té, c’est « un fan­tasme de l’ex­trême droite »… et que défendre le char­ta­lisme (Théo­rie éta­tique de la mon­naie de G. F. Knapp, 1905, admi­rée et reprise par Keynes) démontre une « incom­pré­hen­sion totale des ques­tions moné­taires », etc.

Je défends donc à nou­veau mon point de vue et je démontre que cha­cune de ces cri­tiques est infondée.

(Rap­pel : j’ai déjà eu à me défendre, en 2011, contre les dif­fa­ma­tions de Mon­sieur Beitone.)

Voi­ci mes réponses :

Le fichier pdf : Reponse_a_Alain_Beitone_sur_la_monnaie_et_les_banques_2‑9–2018.pdf


Vous pou­vez cli­quer sur l’i­mage ci-des­­sus pour ouvrir le fichier pdf complet.
Vous pou­vez aus­si feuille­ter direc­te­ment le pdf ci-dessous.

 
C’est une contro­verse importante.
Signa­­lez-moi en com­men­taire, s’il vous plaît, les argu­ments qui pour­raient, selon vous, être encore avan­cés, dans un sens ou dans l’autre.

Bonne lec­ture.

Étienne.

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​5​4​4​0​9​1​0​6​7​317

Comment nous transformer d’électeur enfant en citoyen adulte

[Flash #5] Pro­blème tech­nique ou politique ?

L’en­tre­tien ori­gi­nal inté­gral (c’é­tait à Nan­cy, nostalgie 🙂 ) :
httpv://www.youtube.com/watch?v=GTk-nuX70MQ

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​5​3​1​2​2​6​0​7​2​317

Pré­cé­dents signalements : 

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​0​9​/​0​1​/​r​e​s​u​m​e​–​d​e​n​s​e​–​3​7​–​m​i​n​–​l​e​s​–​e​l​e​c​t​e​u​r​s​–​e​n​f​a​n​t​s​–​d​o​i​v​e​n​t​–​m​u​t​e​r​–​e​n​–​c​i​t​o​y​e​n​s​–​a​d​u​l​t​e​s​–​a​d​u​l​t​e​s​–​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​–​e​t​–​d​o​n​c​–​e​c​o​n​o​m​i​q​u​es/

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​5​/​1​0​/​3​0​/​c​o​m​m​e​n​t​–​m​u​t​e​r​–​e​n​–​c​i​t​o​y​e​n​–​a​d​u​l​te/

Plan de l’en­tre­tien et réfé­rences (mer­ci Catherine) : 
http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Comment_muter_en_citoyen_adulte_%3F_-_Etienne_Chouard

Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

Encore un bon papier de Coralie. 

Il faut sor­tir du piège mor­tel de la pré­ten­due « Union européenne ».
Lisez aus­si Fran­çois Asse­li­neau, qui fait du bon boulot.
Résis­tez comme vous pou­vez, pen­dant qu’il est encore temps : la Grèce est un labo­ra­toire (cri­mi­nel) pour les usu­riers, avant de piller les autres peuples à leur tour. L’UE, c’est la guerre, la guerre des 1% oisifs contre les 99% qui tra­vaillent. L’ob­jec­tif de l’UE et des « élus » (des banques), c’est le pré­ten­du « libé­ra­lisme », c’est l’in­sé­cu­ri­té sociale.
Si vous n’êtes pas deve­nu un mol­lusque décé­ré­bré par la télé, le sort des Grecs devrait vous révol­ter et vous mobi­li­ser contre l’UE, contre les banques pri­vées, et pour la sou­ve­rai­ne­té des peuples libres.
Il me semble que ça urge.
Étienne.
 

Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La Grèce n’est plus sous la tutelle des ins­ti­tu­tions euro­péennes et du FMI. De nom­breux com­men­taires opti­mistes ont salué la nou­velle. Un point de vue que ne par­tage pas l’es­sayiste euro­cri­tique Cora­lie Delaume. Pour elle, la situa­tion sociale du pays reste très grave et l’a­ve­nir éco­no­mique et finan­cier de la Grèce fort sombre. Entre­tien avec Etienne Campion :


Cora­lie Delaume est essayiste, co-auteur de La fin de l’U­nion euro­péenne (Micha­lon, 2017) et tient le blog « L’a­rène nue ».


FIGAROVOX.- Depuis le 20 août 2018, la Grèce n’est plus sous la tutelle de l’U­nion euro­péenne et du FMI. Était-ce vrai­ment un « jour his­to­rique », comme les diri­geants l’af­firment ? La Grèce est-elle sauvée ?

Cora­lie DELAUME.- Non. On s’est conten­té d’a­che­ter un peu de temps, quitte à dévas­ter l’é­co­no­mie du pays.

La sor­tie d’un des membres de la zone euro a sim­ple­ment été dif­fé­rée. Le mythe de l’ir­ré­ver­si­bi­li­té de cette der­nière est à peu près pré­ser­vé, même si les menaces de « Grexit hos­tile » for­mu­lées par les créan­ciers d’A­thènes en 2015 l’ont écor­né. Que la Grèce ait conser­vé l’eu­ro, en dépit de toutes les souf­frances endu­rées par la popu­la­tion, est pour cer­tains la preuve que cette mon­naie est immor­telle. Ce serait une pre­mière dans l’His­toire, mais en même temps, il est ques­tion de foi reli­gieuse quant au rap­port de nos diri­geants avec l’eu­ro. Comme l’ex­plique le poli­to­logue belge Fran­çois Foret, « l’eu­ro consti­tue en lui-même un nou­veau sacré euro­péen jus­ti­fiant tous les sacri­fices éco­no­miques, sociaux et culturels ».

Le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir la com­mu­nau­té des croyants se désintégrer. 

En somme, le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir com­men­cer à se dés­in­té­grer l’oum­ma de l’eu­ro. En plus, le pays a dure­ment expié : Tsi­pras et Syri­za ont abju­ré tout ce en quoi ils croyaient. Ils ont renon­cé à mettre un terme à l’aus­té­ri­té. La Grèce est condam­née à faire maigre pour long­temps. Le petit rebond de crois­sance en 2017 (1,4%) après avoir per­du plus d’un quart de son PIB depuis le début de la crise n’est-il pas la preuve que la rédemp­tion par l’as­cèse est possible ?

On a éga­le­ment dif­fé­ré le moment où la Grèce ferait défaut sur sa dette, et où les créan­ciers — qui sont désor­mais à 80 % consti­tués des ins­ti­tu­tions euro­péennes (Banque cen­trale euro­péenne, Méca­nisme euro­péen de sta­bi­li­té, Fonds euro­péen de sta­bi­li­té finan­cière) et des États euro­péens — en seraient de leur poche. Car on n’a pas don­né d’argent à la Grèce, on lui en a prêté.

Essen­tiel­le­ment d’ailleurs pour qu’elle puisse assu­rer le ser­vice de sa dette. Pour l’ins­tant, cela a rap­por­té de l’argent aux créan­ciers puis­qu’Athènes paie des inté­rêts. Entre 2012 et 2016, soit en quatre ans seule­ment, la BCE a réa­li­sé 7,8 mil­liards de béné­fices sur les titres hel­lènes. Il est ques­tion depuis des années que ces sommes soient rétro­cé­dées à la Grèce, mais on trouve tou­jours une excel­lente rai­son de ne pas le faire. L’Eu­ro­groupe s’y est une nou­velle fois enga­gé au mois de juin de cette année, mais seule­ment pour les béné­fices sur les obli­ga­tions grecques réa­li­sées à par­tir de 2017, pas sur ceux réa­li­sés les années pré­cé­dentes. Par ailleurs, ces rétro­ces­sions demeu­re­ront « condi­tion­nées au main­tien des réformes accep­tées par la Grèce », comme indi­qué dans le com­mu­ni­qué de l’Eu­ro­groupe por­tant sur cette ques­tion. On s’as­sure autre­ment dit que la poli­tique d’aus­té­ri­té perdurera.

L’Al­le­magne a éga­le­ment gagné de l’argent au détri­ment de la Grèce car Ber­lin s’en­dette aujourd’­hui gra­tui­te­ment sur les mar­chés. Sa dette tient lieu de « valeur refuge » pour les inves­tis­seurs en quête d’in­ves­tis­se­ments sans risque. Cela lui per­met de faire beau­coup d’é­co­no­mies, mais elle ne prête pas gra­tui­te­ment pour autant. Les chiffres du minis­tère alle­mand des Finances (qui a été contraint de les four­nir au Bun­des­tag pour répondre à une ques­tion par­le­men­taire) font état d’un béné­fice net fara­mi­neux de Ber­lin sur Athènes entre 2011 et 2017 : l’Al­le­magne a gagné 3 mil­liards d’eu­ros grâce à la dette grecque. En somme et jus­qu’i­ci, la crise grecque a rap­por­té aux créan­ciers. Or le jour où la Grèce ne paie­ra plus, cela leur coû­te­ra une for­tune. Les gou­ver­ne­ments des États créan­ciers auront bien du mal à jus­ti­fier la chose auprès d’o­pi­nions publiques de plus en plus hos­tiles à l’U­nion européenne.

La Grèce va-t-elle néces­sai­re­ment ces­ser de rem­bour­ser sa dette, c’est-à-dire faire défaut ?

C’est ce que dit le FMI depuis plu­sieurs années ! Au moins depuis 2015, année où il indi­quait dans un rap­port (IMF Coun­try report n° 15186) que « la dette grecque était tota­le­ment non viable » et pro­po­sait qu’elle soit par­tiel­le­ment effacée.

La Grèce est désor­mais libre, mais « sous sur­veillance renforcée » ! 

Depuis, le Fonds répète cela chaque année : « sans allè­ge­ment sup­plé­men­taire de la dette, il pour­rait être dif­fi­cile de conser­ver l’ac­cès au mar­ché à long terme », a‑t‑il notam­ment écrit dans la pers­pec­tive du retour de la Grèce sur les mar­chés. Mais les créan­ciers euro­péens s’y refusent, c’est pour­quoi le FMI s’est sou­vent trou­vé en conflit avec ses par­te­naires de la Troï­ka. Il a d’ailleurs déci­dé de ne plus prê­ter un sou à la Grèce car ses sta­tuts lui inter­disent de prê­ter à un pays insolvable.

Or, insol­vable, la Grèce l’est puisque son « stock de dette » n’a pas été allé­gé, contrai­re­ment à ce qui avait été pro­mis à Tsi­pras en 2015 en échange de son accep­ta­tion du « troi­sième mémo­ran­dum ». Au mois de juin, les créan­ciers se sont tout juste enten­dus pour rééche­lon­ner légè­re­ment le calen­drier des paie­ments, de manière à réduire le coût annuel des inté­rêts payés par Athènes. Mais en contre­par­tie de cette mesure très cos­mé­tique, la Grèce devra affi­cher des excé­dents pri­maires (excé­dents bud­gé­taires hors inté­rêts de la dette) de 3,5% du PIB jus­qu’en 2022 et de 2,2% jus­qu’en… 2060 !

Est-ce à dire que la Grèce res­te­ra, dans les faits, sous tutelle jus­qu’en 2060 ?

Il est hau­te­ment impro­bable que la zone euro existe encore en 2060. Quant à la Grèce, elle reste évi­dem­ment sous tutelle. Ou plu­tôt sous « sur­veillance ren­for­cée ». C’est ce qu’ex­pli­quait Pierre Mos­co­vi­ci le 20 août : « La Grèce va pou­voir se finan­cer seule sur les mar­chés et défi­nir sa poli­tique éco­no­mique. C’est un pays tota­le­ment libre, mais il y a une sur­veillance ren­for­cée ». Libre, mais sous sur­veillance ren­for­cée ! « La guerre, c’est la paix. La liber­té, c’est l’es­cla­vage. L’i­gno­rance, c’est la force », écri­vait Orwell dans 1984. Nous avons affaire à la même séman­tique folle avec les diri­geants de l’U­nion européenne…

De fait, oui, comme le disait Klaus Regling, le patron alle­mand du MES dans une inter­view datée de juin 2018 au quo­ti­dien grec Ta Nea, un « sys­tème d’a­lerte pré­coce » demeu­re­ra en vigueur « jus­qu’à ce que tout l’argent ait été rem­bour­sé », c’est-à-dire jus­qu’en 2060. Il s’a­gi­ra notam­ment de s’as­su­rer de la pour­suite de l’aus­té­ri­té car « la mise en œuvre des réformes est une tâche per­ma­nente. Ce n’est jamais fini. Et c’est vrai pour tous les pays du monde, pour tous les pays de l’U­nion euro­péenne et, par consé­quent, pour la Grèce ».

Tous les indi­ca­teurs sociaux sont au rouge. Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable. Et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme. 

Concrè­te­ment, la « liber­té » de la Grèce va consis­ter à se sou­mettre à un « audit » de ses finances publiques quatre fois par an. Regling a éga­le­ment décla­ré : « La sur­veillance ren­for­cée (…) néces­site une éva­lua­tion tous les trois mois et dure­ra plu­sieurs années ». Cette liber­té va éga­le­ment consis­ter à emprun­ter sur les mar­chés à des taux qui flam­be­ront à la moindre secousse interne à l’eu­ro­zone. Et des secousses, il y en aura. Qui sait ce qui peut se pro­duire en Ita­lie dans les mois à venir, par exemple ?

Quelle est la situa­tion sociale de la Grèce aujourd’hui ?

Tous les indi­ca­teurs sont au rouge vif et, cela aus­si, tout le monde s’en rend compte. Les chiffres ont fusé dans la presse, tous plus ahu­ris­sants les uns que les autres.

Le chô­mage est certes redes­cen­du à 20 % après être mon­té jus­qu’à 28 % au plus fort de la crise. Mais les salaires sont faibles, et ne cessent de bais­ser. Selon une enquête relayée par le site « keep​tal​king​greece​.com », menée en début d’an­née à Athènes et dans sa région, plus de la moi­tié des per­sonnes embau­chées en 2017 l’ont été à temps par­tiel ou pour un salaire infé­rieur à 500€ par mois, ce qui signi­fie que les tra­vailleurs pauvres sont légion. Par ailleurs, les salaires sont ver­sés de façon très aléa­toire, avec retard pour 42 % des travailleurs.

Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme. 

Le taux de chô­mage des jeunes étant de 43 %, beau­coup quittent le pays. Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes (les chiffres varient selon les études) ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme, et cela s’a­joute à un taux de fécon­di­té très bas (moins de 1,4 enfant par femme), ce qui fait que le pays se dépeuple et vieillit. En plus, ce sont sou­vent les jeunes qua­li­fiés qui s’ex­pa­trient, ce qui signi­fie qu’ils ne par­ti­ci­pe­ront pas au redres­se­ment du pays.

La moi­tié des Grecs vivent d’une pen­sion de retraite, la leur ou celle d’un proche, mais le mon­tant des retraites a chu­té de 40 % en moyenne depuis 2010. Les retraites ont été réfor­mées 14 fois. La situa­tion sani­taire s’est beau­coup dété­rio­rée et 40 % des ménages repoussent les soins pour rai­sons financières.

Une enquête réa­li­sée à par­tir de pré­lè­ve­ments sur les eaux usées d’A­thènes offre des résul­tats par­ti­cu­liè­re­ment sai­sis­sants : si la consom­ma­tion d’an­ti­bio­tiques et d’an­ti-inflam­ma­toires a chu­té, la consom­ma­tion de psy­cho­tropes (ben­zo­dia­zé­pines et anti­dé­pres­seurs) a été mul­ti­pliée par 35. En quatre ans ! Et on savait déjà que le taux de sui­cide avait consi­dé­ra­ble­ment crû pour sa part (+ 35 % entre 2008 et 2017). Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable, et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme.

L’U­nion euro­péenne a‑t‑elle tiré les leçons de la crise grecque ?

Non. L’U­nion euro­péenne se com­porte de manière autis­tique et dog­ma­tique : elle ne tire pas de leçons. C’est selon elle aux peuples euro­péens de tirer des leçons : quoi qu’il advienne c’est tou­jours eux qui sont fau­tifs. L’exemple grec témoigne du fait qu’on ne peut rompre avec l’aus­té­ri­té en demeu­rant dans le cadre supra­na­tio­nal actuel. Celui qui essaie est immé­dia­te­ment fou­droyé et subit un sort proche de celui d’un pays vain­cu et occupé.

Cora­lie Delaume.

Le blog de Cora­lie s’ap­pelle « L’a­rène nue ».

Source : Le Figaro,
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/08/24/31002–20180824ARTFIG00263-pourquoi-le-cauchemar-grec-est-loin-d-etre-termine.php

 
Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

Jeremy Corbyn, le futur Premier Ministre du Royaume-Uni ? par Gideon Levy (Haaretz)

Gideon Levy (Haa­retz) : « Jere­my Cor­byn est l’exemple même de l’homme de gauche qui a lut­té toute sa vie pour les valeurs aux­quelles il croit. Les Israé­liens le consi­dèrent comme une sorte d’alien – la gauche ici n’a jamais été diri­gée par un Cor­byn israé­lien, ni d’ailleurs, par qui que ce soit qui lui arrive à la cheville


Jere­my Corbyn

Cor­byn est un homme cou­ra­geux. Il a voté 553 fois au Par­le­ment contre des posi­tions de son par­ti, et pour­tant il a conquis sa direc­tion. Il a voté contre la guerre en Irak, contre les armes nucléaires et contre la domi­na­tion bri­tan­nique en Irlande du Nord. Il a par­ti­ci­pé acti­ve­ment à Amnes­ty Inter­na­tio­nal contre Augus­to Pino­chet et a été arrê­té lors de mani­fes­ta­tions anti-apar­­theid en Afrique du Sud.

Avec une telle conscience morale et un tel cou­rage, il n’aurait pu aller nulle part en Israël, à l’exception de Brea­king the Silence. En Grande-Bre­­tagne, il a de bonnes chances d’être élu au poste de pre­mier ministre. Rien n’est plus agréable à ima­gi­ner et n’inspire plus d’espoir que cette pers­pec­tive. Qui­conque veut voir le monde prendre des mesures contre l’occupation israé­lienne devrait rêver de Corbyn.

Cor­byn est deve­nu le nou­vel enne­mi des Juifs. Vik­tor Orban est un juste par­mi les nations ; le droit amé­ri­cain est le rocher d’Israël et son sau­veur ; Rodri­go Duterte, le diri­geant phi­lip­pin qui a appe­lé à tuer des mil­lions de per­sonnes « comme Hit­ler », est le bien­ve­nu en Israël – mais Cor­byn est l’ennemi du peuple.

L’establishment juif en Grande-Bre­­tagne et la pro­pa­gande israé­lienne ont lan­cé un contrat sur sa tête, pour l’empêcher d’être élu : C’est un anti­sé­mite, le par­ti tra­vailliste est anti­sé­mite, les Juifs en Grande-Bre­­tagne sont en « dan­ger exis­ten­tiel », comme l’ont cla­mé trois jour­naux juifs bri­tan­niques dans un édi­to­rial commun.

Alors que la situa­tion de n’importe quel juif en Grande-Bre­­tagne est meilleure, plus sûre, plus éga­li­taire et plus libre que celle de n’importe quel citoyen arabe en Israël, sans par­ler des Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires occu­pés, l’appel à l’aide déses­pé­ré de l’establishment juif a sou­le­vé un tol­lé contre Corbyn.

La presse israé­lienne s’est empres­sée de se joindre à la cam­pagne d’incitation – en qua­li­fiant toutes les décla­ra­tions des tra­vaillistes d’antisémites. Peter Wills­man, membre du par­ti, a qua­li­fié les rab­bins qui accu­saient son par­ti d’antisémitisme de « juifs fana­tiques de Trump » – gevalt (*) de l’antisémitisme ! Cer­tains com­men­ta­teurs ont accu­sé Cor­byn de trop s’excuser, d’autres de ne pas assez s’excuser. Même une excel­lente jeune jour­na­liste comme Anto­nia Yamin de Kan s’est empres­sée de se joindre à la croisade.

Disons-le clai­re­ment : Cor­byn est un oppo­sant achar­né et constant de la poli­tique d’occupation israé­lienne. C’est son droit ; en tant qu’homme de gauche sin­cère, c’est même son devoir. A la marge du par­ti tra­vailliste, il y a sans doute des cercles anti­sé­mites ; Cor­byn a décla­ré il y a quelques jours dans un édi­to­rial du Guar­dian qu’ils n’avaient pas leur place dans son par­ti. La ten­ta­tive, du par­ti tra­vailliste de don­ner au terme anti­sé­mite une défi­ni­tion moins large que la défi­ni­tion cou­rante de l’International Holo­caust Remem­brance Alliance, n’en fait pas néces­sai­re­ment un par­ti antisémite.

Mais la pro­pa­gande judéo-israé­­lienne est rodée : quand on reproche à Israël sa loi sur l’apartheid et le meurtre de 160 mani­fes­tants non armés à la fron­tière de Gaza, sa seule réponse est d’accuser ceux qui le cri­tiquent d’antisémitisme. Ça marche, ça per­met à Israël de pas­ser d’accusé à procureur.

Israël a pro­mul­gué une loi disant qu’il est l’État-nation du peuple juif. En d’autres termes, tout ce que fait Israël est fait au nom de l’ensemble du peuple juif. Cela n’est pas sans conséquences.

Quand un tireur d’élite israé­lien tue un homme sans jambes en fau­teuil rou­lant et une infir­mière, il le fait au nom de tous les juifs. Du coup, la poli­tique d’Israël attise l’antisémitisme dans le monde entier. Cette poli­tique peut et devrait être cri­ti­quée, comme le fait le par­ti tra­vailliste, et Cor­byn, et le bâillon­ner, en qua­li­fiant toute cri­tique d’antisémite, est scan­da­leux. Cela aug­mente encore l’antisémitisme et le sen­ti­ment que les Juifs se com­portent en tyrans qui usent et abusent du chan­tage émotionnel.

Hajo Meyer, un sur­vi­vant hol­lan­dais de l’Holocauste et mili­tant des droits de l’homme, a dit :  » Autre­fois, un anti­sé­mite était un homme qui détes­tait les Juifs. Aujourd’hui, un anti­sé­mite est un homme que les Juifs détestent. »

Ces­sez la cam­pagne d’incitation contre Cor­byn et sou­­hai­­tez-lui bonne chance : il a une conscience, et j’espère qu’il sera le pro­chain pre­mier ministre bri­tan­nique. Cela pour­rait être aus­si une bonne chose pour Israël. »

Gideon Levy

Tra­duc­tion : Domi­nique Muselet

Note :
(*) Sei­gneur ! en yiddish

Source : Le Grand Soir, https://​www​.legrand​soir​.info/​j​e​r​e​m​y​–​c​o​r​b​y​n​–​l​e​–​f​u​t​u​r​–​p​r​e​m​i​e​r​–​m​i​n​i​s​t​r​e​–​d​u​–​r​o​y​a​u​m​e​–​u​n​i​–​h​a​a​r​e​t​z​.​h​tml

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​5​2​3​3​7​3​6​0​2​317

À lire :
Gideon Levy, Gaza – Articles pour Haa­retz, 2006–2009 (La Fabrique) :


http://​lafa​brique​.fr/​g​a​za/