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L’idée des ateliers constituants populaires – Au Québec, Étienne Chouard et Stéphane Blais, Congrès FDDLP 8 juin 2024, vidéo 1h10

Émou­vant sou­ve­nir d’un beau voyage au Qué­bec, début juin 2024, avec Sté­phane Blais, son équipe et ses invi­tés : le 8 juin, le Congrès de la FDDLP (Fon­da­tion pour les droits et liber­tés du peuple) a été l’oc­ca­sion pour moi d’es­sayer à nou­veau (je radote, par­don) de résu­mer en une heure les plus impor­tantes de mes ana­lyses et pro­po­si­tions pour l’é­man­ci­pa­tion — poli­tique et éco­no­mique — des peuples du monde moderne. https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​m​w​G​a​T​j​z​E​qNc    

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L’enseignement secondaire n’est pas démocratique du tout (Alain, 1906)

L’enseignement secondaire n’est pas démocratique du tout (Alain, 1906)

L’enseignement secon­daire (Alain, 1906) L’enseignement secon­daire n’est pas démo­cra­tique du tout. Et en disant cela, je ne pense point aux opi­nions des pro­fes­seurs ; elles sont tout à fait variées, et c’est tant mieux. Je pense à des tra­di­tions déjà anciennes, et qui conduisent de bons esprits à faire de mau­vais tra­vail. La tyran­nie des exa­mens et des concours aus­si bien que l’éten­due des pro­grammes trans­forment la plu­part des cours en des épreuves de vitesse. Quand l’examen arrive, une…

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FRAUDE ELECTORALE aussi en Suisse ! Étienne Chouard questionne un ancien élu suisse, Jaques Neyrinck (18 février 2024, à Lausanne)

Tho­mas Wro­blevs­ki a ren­du pos­sible ce MOMENT RARE de réflexion consti­tuante entre un repré­sen­tant (élu) et un repré­sen­té (élec­teur) sur quelques VICES GRAVISSIMES du pro­ces­sus élec­to­ral. Mer­ci à lui 🙏 Étienne. https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​i​f​9​h​m​4​7​-​IXk Vidéo d’o­ri­gine com­plète : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​2​A​g​P​9​m​L​u​H6I Entre­tien (évo­qué dans la vidéo) entre Tho­mas et Fran­çois de Sie­ben­thal (✝) sur la fraude élec­to­rale sys­té­mique en Suisse :…

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For­mat grille – For­mat articles complets

« MÉLENCHONGATE » : DEMANDEZ LE PROGRAMME ! (Régis de Castelnau, Vu du droit)

Encore une très inté­res­sante ana­lyse de Régis de Cas­tel­nau, sur son blog Vu du droithttp://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​1​8​/​1​0​/​m​e​l​e​n​c​h​o​n​g​a​t​e​–​d​e​m​a​n​d​e​z​–​p​r​o​g​r​a​m​me/ :

« MÉLENCHONGATE » :
DEMANDEZ LE PROGRAMME !

J’avais conclu mon pré­cé­dent article rela­tif à ce que l’on va désor­mais appe­ler le « Mélen­chon­gate » en pré­ve­nant le patron de la France Insou­mise qu’il allait vivre des moments assez dif­fi­ciles et qu’il devait s’y pré­pa­rer. A‑t‑il com­pris ce qui l’attendait ?

L’utilisation cynique de la vio­lence d’État

On pas­se­ra rapi­de­ment sur l’outrance mal­adroite de ses réac­tions, où il n’a pas com­pris que l’imprécation furieuse, registre où il excelle, n’était vrai­ment pas adap­tée. Pas plus que ses atti­tudes pré­cé­dentes face aux opé­ra­tions judi­ciaires contre ses adver­saires poli­tiques. D’ailleurs, ses excès semblent le fruit d’une dou­lou­reuse sur­prise face à l’utilisation cynique de la vio­lence d’État par le pou­voir. Com­ment ose-t-on infli­ger à Jean-Luc Mélen­chon, pour­tant consa­cré « adver­saire et non enne­mi » sur le Vieux-Port, le même trai­te­ment qu’à Sar­ko­zy, Fillon et Le Pen ? Depuis le temps Jean-Luc Mélen­chon, vous devriez savoir qu’en matière de jus­tice poli­tique, la recherche de la conni­vence avec celui qui tient le manche est tou­jours vouée à l’échec, mais éga­le­ment que l’innocence ne pro­tège de rien. Là comme ailleurs seul compte le rap­port de force, et pri­vi­lé­gier la tac­tique au détri­ment de la défense des prin­cipes est tou­jours un très mau­vais placement.

Alors bien sûr cher Mon­sieur Mélen­chon, vos empor­te­ments ont per­mis aux gens d’en haut d’exprimer la haine qu’ils vous portent. Non seule­ment ce n’est pas grave mais cela va pré­sen­ter quelques avan­tages. D’abord ces gens-là, par­mi les­quels tous les anciens amis du PS que vous essayez actuel­le­ment de débau­cher, vous com­bat­tront tou­jours, quoi qu’il arrive, puisqu’ils ont défi­ni­ti­ve­ment choi­si le camp d’en face. Quant aux couches popu­laires, celles à qui vous devriez vous adres­ser autre­ment qu’en enfi­lant les gilets de sau­ve­tage de l’Aquarius, il y a long­temps qu’elles ne sont plus dupes et qu’elles savent très bien à quoi s’en tenir concer­nant l’attitude et les dis­cours des ser­vi­teurs de l’oligarchie. À quelque chose mal­heur est bon, vous pour­rez ain­si comp­ter ceux qui vous ont sou­te­nu dans l’épreuve.

Répé­tons une fois de plus que l’opération du 16 octobre avec ses 15 (17 ?) per­qui­si­tions n’a pas pu être orga­ni­sée sans que non seule­ment le pou­voir exé­cu­tif soit au cou­rant, mais ait pris lui-même la déci­sion. Tout per­met de l’affirmer et notam­ment, au-delà de l’expérience pro­fes­sion­nelle, l’utilisation du simple bon sens. Une opé­ra­tion de cette ampleur, le jour de l’annonce du rema­nie­ment, menée par le par­quet mobi­li­sant 100 poli­ciers (!) et diri­gée contre un des pre­miers par­tis d’opposition, sans que les ser­vices de la place Ven­dôme et notam­ment le Garde des Sceaux soient au cou­rant ? Sans que Madame Bel­lou­bet l’ait déci­dé en liai­son étroite avec l’Élysée ? Une telle mobi­li­sa­tion poli­cière sans que le minis­tère de l’intérieur ne soit au cou­rant et ait don­né son feu vert ? Il faut être sérieux.

Deman­dez le programme !

Je ne pense pas m’avancer beau­coup, en disant que la fameuse enquête pré­li­mi­naire a dû déjà être fruc­tueuse et que le par­quet dis­pose d’un dos­sier bien étof­fé. De la même façon il me semble pro­bable que la déci­sion de l’ouverture de l’information judi­ciaire et la sai­sine d’un ou plu­sieurs juges d’instruction est déjà prise, et les magis­trats ins­truc­teurs choi­sis. Lors du déclen­che­ment de l’affaire Fillon par le Par­quet Natio­nal Finan­cier, tout le monde savait à l’avance dans le monde judi­ciaire qui serait le juge d’instruction dési­gné et que le can­di­dat LR serait immé­dia­te­ment mis en examen.

Avec le grand cirque média­­ti­­co-judi­­ciaire qui va se dérou­ler, le raid du 16 octobre va rapi­de­ment appa­raître comme un léger hors‑d’œuvre. Col­lec­tion de convo­ca­tions diverses et variées aux diri­geants et col­la­bo­ra­teurs de la France Insou­mise. Soit pour des mises en exa­men spec­ta­cu­laires avec des qua­li­fi­ca­tions sonores, de celles qui enjo­livent les man­chettes, « escro­que­ries en bande orga­ni­sée, détour­ne­ment de fonds publics en réunion, blan­chi­ment de fraude fis­cale etc. etc. ». Soit pour des gardes à vue fati­gantes dont les durées seront fonc­tions des qua­li­fi­ca­tions et pour­ront aller jusqu’à 96 heures… Nou­velles per­qui­si­tions bien sûr chez les mêmes, avec des écoutes télé­pho­niques tous azi­muts. La presse sera comme d’habitude scru­pu­leu­se­ment ali­men­tée de copies par­tielles de pro­­cès-ver­­baux, de pièces de pro­cé­dure de toute nature, de trans­crip­tions tra­fi­quées d’écoutes télé­pho­niques. Il est d’ailleurs pro­bable que les inter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés sont déjà choi­sis, l’officine Media­part, fidèle et zélé petit télé­gra­phiste du pou­voir étant bien sûr de la fête. Et dans les médias, la sur­en­chère et l’effet de meute joue­ront à fond. Et natu­rel­le­ment comme d’habitude aus­si toutes les plaintes pour vio­la­tion du secret de l’instruction (pro­té­gé, il faut le rap­pe­ler, par la loi), seront soi­gneu­se­ment ran­gées par le par­quet avec les autres dans l’armoire pré­vue à cet effet. Et comme d’habitude encore, rapi­de­ment cou­verts de pous­sière, ils ne don­ne­ront jamais lieu à la moindre investigation.

Alors j’espère, qu’à la France Insou­mise on ne va plus entendre psal­mo­dier l’incantation imbé­cile : « il faut faire confiance à la Jus­tice ! ». Tout le sys­tème judi­ciaire d’un pays démo­cra­tique repose sur la défiance qu’il faut avoir vis-à-vis de l’institution. Sinon, pour­quoi avoir un avo­cat ? Pour­quoi celui-ci doit-il dis­po­ser de pré­ro­ga­tives et de pri­vi­lèges impor­tants ? Pour­quoi le double degré de juri­dic­tion, pour­quoi la col­lé­gia­li­té, pour­quoi toutes ces règles de pro­cé­dure ? Parce que l’on donne l’usage de la vio­lence légi­time de l’État à des Hommes faillibles qu’il faut impé­ra­ti­ve­ment enca­drer en rap­pe­lant « qu’adversaire achar­née de l’arbitraire, la forme est- la sœur jumelle de la liberté ». 

Il y a ensuite l’autre incan­ta­tion : « mais puisqu’on n’a rien fait ! » Je par­tage depuis long­temps l’opinion du car­di­nal de Riche­lieu qui disait : « Don­­nez-moi deux lignes de la main d’un homme, et j’y trou­ve­rai de quoi suf­fire à sa condam­na­tion. » Je sais bien qu’en France où l’on pré­fère l’ordre à la jus­tice, pré­tendre que l’innocence ne pro­tège de rien est blas­phé­ma­toire, alors que c’est pour­tant la réalité. 

CE QUI PROTÈGE L’INNOCENT C’EST LE DÉBAT CONTRADICTOIRE DANS LE RESPECT DES RÈGLES ET DES PRINCIPES FONDAMENTAUX, DEVANT DES JUGES IMPARTIAUX.

On ajou­te­ra que dans les affaires poli­­ti­­co-judi­­ciaires le risque est moins la sanc­tion finale si elle arrive un jour, que dans les mises en cause et le cirque média­tique qui les accom­pagne. Après son démar­rage en fan­fare, l’affaire Fillon a dor­mi pai­si­ble­ment pen­dant près de deux ans. Les objec­tifs qui avaient jus­ti­fié l’urgence ini­tiale ayant été atteints avec l’élimination du can­di­dat de droite. La par­ti­cu­la­ri­té de ces affaires, et cela se véri­fie à chaque fois, est que chaque empor­te­ment média­tique pro­vo­qué par des révé­la­tions oppor­tunes issues des dos­siers judi­ciaires, est tou­jours direc­te­ment cor­ré­lé à une actua­li­té poli­tique concer­nant les mis en cause. Et c’est jus­te­ment cette expé­rience de ce qui s’est pro­duit pour Nico­las Sar­ko­zy, Fran­çois Fillon et Marine Le Pen, pour ne citer que les lea­ders poli­tiques oppo­sés au pou­voir de Hol­lande puis de Macron, qui per­mettent de faire ces prévisions.

En route vers le gou­ver­ne­ment des juges ?

Mais il y a deux autres fac­teurs qui viennent nour­rir ce diag­nos­tic. Tout d’abord Emma­nuel Macron lui-même a déli­vré le ver­dict et annon­cé à quelle sauce celui dont il avait dit qu’il n’était pas son enne­mi va être dévo­ré. « L’autorité judi­ciaire est une auto­ri­té indé­pen­dante dans notre pays, et j’en suis le garant. Pour tout le monde. N’en déplaise à cer­tains, il n’y a pas d’exception ». Invo­ca­tion habi­tuelle du man­tra « indé­pen­dance » qui n’a aucun sens dès lors que l’on n’en fait pas uni­que­ment le moyen de ce qui est essen­tiel à l’office du juge : l’impartialité. Et là, le pré­sident de la Répu­blique sait par­fai­te­ment à quoi s’en tenir, il dis­pose d’un haut appa­reil judi­ciaire qui n’a plus besoin de rece­voir des ordres pour agir selon ses vœux. Il existe désor­mais des conni­vences socio­lo­giques, poli­tiques pro­fes­sion­nelles et idéo­lo­giques qui rendent en par­tie inutile la mise en place de cour­roies de trans­mis­sion. C’est ici le deuxième fac­teur qui per­met de pré­voir ce qui va se pas­ser. Dans la conduite des affaires poli­tiques, les juri­dic­tions soi-disant spé­cia­li­sées se sont trans­for­mées en juri­dic­tions d’exception appuyées par les chambres d’instruction et vali­dées par la Cour de cas­sa­tion. Uti­li­sant des méthodes et met­tant en place des juris­pru­dences qui portent direc­te­ment atteinte à la liber­té politique.

Arrê­­tons-nous sur les ques­tions en cause dans les deux dos­siers qui concernent Jean-Luc Mélen­chon et la France Insou­mise, les atta­chés par­le­men­taires et les frais de cam­pagne élec­to­rale. Les lois de 1988 et 1990 et les textes qui les ont com­plé­tées ont mis en place un sys­tème de finan­ce­ment public de la vie poli­tique. Dont les trois prin­cipes essen­tiels étaient, le finan­ce­ment par l’État en fonc­tion des résul­tats élec­to­raux, la limi­ta­tion des dépenses pen­dant les cam­pagnes élec­to­rales, le contrôle finan­cier enfin exer­cé par la Com­mis­sion natio­nale des comptes de cam­pagne et des finan­ce­ments poli­tiques (CNCCFP). Ce contrôle porte sur les recettes des par­tis afin d’éviter les dons inter­dits, et sur les dépenses en période élec­to­rale. Mais le contrôle des dépenses, ne doit por­ter que sur la réa­li­té celle-ci afin de véri­fier si celles-ci n’ont pas été mino­rées pour empê­cher le dépas­se­ment du pla­fond avec toutes les consé­quences désa­gréables qui en découlent. Mais, la stra­té­gie élec­to­rale est libre et la com­mis­sion natio­nale ne peut pas déter­mi­ner à la place du can­di­dat ou du par­ti les dépenses qui étaient bonnes pour sa stra­té­gie. Si un can­di­dat pense que c’est bon pour son image de cir­cu­ler en Fer­ra­ri, c’est son droit le plus strict. De même s’il pense qu’il faut s’adresser à un grand trai­teur plu­tôt que de deman­der à ses mili­tants de pas­ser chez Picard sur­ge­lés, c’est éga­le­ment sa liber­té. À condi­tion d’inscrire les fac­tures cor­res­pon­dantes à leur prix réel dans le compte de cam­pagne. Les magis­trats du pôle finan­cier ont trou­vé une astuce pour contour­ner cette évi­dence. Comme l’État rem­bourse une par­tie des frais de cam­pagne aux can­di­dats qui ont atteint un pour­cen­tage mini­mum, leur rai­son­ne­ment consiste à dire que du fait de ce ver­se­ment de fonds publics le juge a un droit de regard sur la nature des dépenses expo­sées. Il peut contrô­ler si elles étaient bien jus­ti­fiées par la cam­pagne mais du point de vue du juge. Donc adieu la Fer­ra­ri, le trai­teur Le Nôtre et les rému­né­ra­tions consé­quentes éven­tuel­le­ment ver­sées à la socié­té de Madame Chi­ki­rou. Ou tout autres dépenses qui auront l’heur de déplaire au pré­sident de la Com­mis­sion natio­nale ou au juge d’instruction. Qui pour­ront ain­si les qua­li­fier d’escroquerie non pas vis-à-vis du can­di­dat, des équipes de cam­pagnes, ou des mili­tants mais vis-à-vis de l’État rem­bour­seur. Adieu la liber­té d’organiser votre cam­pagne comme vous l’entendez, cette pré­ro­ga­tive appar­tient désor­mais au juge.

Aucune sur­prise quand on voit de quelle façon la même Cour de cas­sa­tion, sui­vant le pôle finan­cier, a balan­cé par-des­­sus les mou­lins les prin­cipes de liber­té poli­tique et de sépa­ra­tion des pou­voirs à pro­pos des assis­tants par­le­men­taires. Un cer­tain nombre de moyens maté­riels sont mis à la dis­po­si­tion de celui qui a recueilli les suf­frages néces­saires pour deve­nir repré­sen­tant de la nation. Il n’a de compte à rendre sur l’exécution de son man­dat qu’à ses élec­teurs. Le choix des assis­tants par­le­men­taires l’organisation et la nature du tra­vail qu’ils effec­tuent relèvent de sa liber­té poli­tique. Dans une affaire qui concer­nait le Sénat et en jus­ti­fiant indi­rec­te­ment le raid judi­ciaire contre Fran­çois Fillon, la Cour de cas­sa­tion vient de consi­dé­rer que le juge avait un droit de regard sur l’organisation de leur tra­vail par les par­le­men­taires. C’est aus­si ce qui s’est pas­sé dans l’affaire Fillon et ce qui se pas­se­ra dans l’affaire Mélen­chon. Nou­velles atteintes aux prin­cipes, et par la grâce de la cour suprême, les dépu­tés de la Répu­blique devront renon­cer à la liber­té d’exécuter leur man­dat comme ils l’entendent, c’est désor­mais le juge qui impo­se­ra ses choix.

La liber­té poli­tique sous la grêle

Cette volon­té deve­nue évi­dente de la haute fonc­tion publique judi­ciaire de s’abstraire des prin­cipes fon­da­men­taux de la liber­té poli­tique et de la sépa­ra­tion des pou­voirs génère des dérives par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tantes. Inquié­tude ren­for­cée par le fait qu’aux pro­cé­dures spec­ta­cu­laires diri­gées contre les repré­sen­tants de l’opposition poli­tique, s’ajoute une pas­si­vi­té trou­blante vis-à-vis des affaires concer­nant les entou­rages du pou­voir. Com­ment ne pas soup­çon­ner que la ges­tion de ces dos­siers puisse être conduite par des sub­jec­ti­vi­tés poli­tiques et idéo­lo­giques qui n’ont rien à y faire ?

Ce que nous rap­pelle l’agression média­­ti­­co-judi­­ciaire dont sont l’objet aujourd’hui, Jean-Luc Mélen­chon et son orga­ni­sa­tion poli­tique c’est bien l’existence de ces dérives dan­ge­reuses pour les liber­tés publiques. Alors quoi qu’on pense de Jean-Luc Mélen­chon, il est néces­saire aujourd’hui de le défendre. Parce que ce sera défendre nos liber­tés et « quand elles sont sous la grêle, fol qui fait le délicat ».

Régis de Castelnau.

Source : Vu du droit, http://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​1​8​/​1​0​/​m​e​l​e​n​c​h​o​n​g​a​t​e​–​d​e​m​a​n​d​e​z​–​p​r​o​g​r​a​m​me/

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​9​5​8​2​4​1​2​317

[Mémoire des luttes] L’invention du capitalisme : comment des paysans autosuffisants ont été changés en esclaves salariés pour l’industrie (Yasha Levine, sur par​tage​-le​.com)

Source : Par​tage​-le​.com, http://​par​tage​-le​.com/​2​0​1​8​/​1​0​/​l​i​n​v​e​n​t​i​o​n​–​d​u​–​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​–​c​o​m​m​e​n​t​–​d​e​s​–​p​a​y​s​a​n​s​–​a​u​t​o​s​u​f​f​i​s​a​n​t​s​–​o​n​t​–​e​t​e​–​c​h​a​n​g​e​s​–​e​n​–​e​s​c​l​a​v​e​s​–​s​a​l​a​r​i​e​s​–​p​o​u​r​–​l​i​n​d​u​s​t​r​i​e​–​p​a​r​–​y​a​s​h​a​–​l​e​v​i​ne/

« …il faut être idiot pour ne pas com­prendre que les classes popu­laires doivent être main­te­nues dans la pau­vre­té, sans quoi elles ne seront jamais laborieuses. »
— Arthur Young (1771)

La doc­trine éco­no­mique de notre culture sti­pule que le capi­ta­lisme est syno­nyme de liber­té indi­vi­duelle et de socié­tés libres, n’est-ce pas ? Eh bien, si vous vous êtes déjà dit que cette logique était une belle conne­rie, je vous recom­mande la lec­ture d’un livre inti­tu­lé The Inven­tion of Capi­ta­lism (L’invention du capi­ta­lisme, non tra­duit), écrit par un his­to­rien de l’économie du nom de Michael Per­el­man, contraint de s’exiler à Chi­co State, une uni­ver­si­té per­due dans la Cali­for­nie rurale, pour son manque de sym­pa­thie envers l’économie de mar­ché. Per­el­man a uti­li­sé son temps d’exil d’une des meilleures manières pos­sibles, explo­rant et fouillant les tra­vaux et la cor­res­pon­dance d’Adam Smith et de ses contem­po­rains afin d’écrire une his­toire de la créa­tion du capi­ta­lisme allant au-delà du conte de fées super­fi­ciel qu’est La Richesse des nations ; il nous pro­pose ain­si de lire les pre­miers capi­ta­listes, éco­no­mistes, phi­lo­sophes, prêtres et poli­ti­ciens dans leurs propres mots. Et ce n’est pas beau à voir.

L’étude de l’histoire expose clai­re­ment le fait qu’Adam Smith et ses amis par­ti­sans du lais­­ser-faire étaient en fait une bande de cryp­­to-éta­­tistes, qui avaient besoin de poli­tiques gou­ver­ne­men­tales bru­tales pour contraindre la pay­san­ne­rie anglaise à deve­nir une main d’œuvre capi­ta­liste docile prête à accep­ter l’esclavage salarial.

Fran­cis Hut­che­son, duquel Adam Smith apprit toute la ver­tu de la liber­té natu­relle, écrit : « c’est un des grands des­seins des lois civiles que de ren­for­cer les lois de la nature par des sanc­tions poli­tiques… La popu­lace doit être édu­quée et gui­dée par les lois vers les meilleures méthodes dans la ges­tion de ses affaires et dans l’exercice de l’art mécanique. »

Eh oui, au contraire de ce qui est sou­vent sug­gé­ré, la tran­si­tion vers une socié­té capi­ta­liste ne s’est pas faite natu­rel­le­ment ou sans dou­leur. Les pay­sans anglais, voyez-vous, n’avaient aucune envie d’abandonner leurs com­mu­nau­tés rurales et leurs terres afin de tra­vailler pour des salaires plus que pré­caires dans d’atroces et dan­ge­reuses usines, ins­tal­lées par une nou­velle et riche classe de pro­prié­taires ter­riens capi­ta­listes. Et pour de bonnes rai­sons. Selon les esti­ma­tions four­nies par Adam Smith lui-même, avec un salaire ouvrier dans l’Écosse d’alors, un pay­san d’usine devait tri­mer plus de trois jours durant pour pou­voir se payer une paire de chaus­sures pro­duites com­mer­cia­le­ment. Autre­ment, il pou­vait fabri­quer ses propres chaus­sures tra­di­tion­nelles en uti­li­sant son propre cuir, en quelques heures, et pas­ser le reste du temps à s’enivrer à la bière. Quel cruel dilemme.

Seule­ment, pour faire mar­cher le capi­ta­lisme, les capi­ta­listes avaient besoin d’une main d’œuvre peu chère et abon­dante. Que faire alors ? Appe­ler la Garde Nationale !

Face à une pay­san­ne­rie qui ne vou­lait pas être réduite en escla­vage, phi­lo­sophes, éco­no­mistes, poli­ti­ciens, mora­listes et hommes d’affaires com­men­cèrent à plé­bis­ci­ter l’action gou­ver­ne­men­tale. Avec le temps, ils mirent en place une série de lois et de mesures cali­brées pour for­cer les pay­sans à se sou­mettre en détrui­sant leurs moyens d’autosuffisance traditionnels.

« Les actes bru­taux asso­ciés au pro­ces­sus de dépos­ses­sion de la capa­ci­té d’une majo­ri­té de la popu­la­tion à être auto­suf­fi­sante appa­raissent bien éloi­gnés de la répu­ta­tion de lais­­ser-faire de l’économie poli­tique clas­sique, écrit Per­el­man. En réa­li­té, la dépos­ses­sion de la majo­ri­té des petits pro­duc­teurs et la construc­tion du lais­­ser-faire sont étroi­te­ment liés, à tel point que Marx, ou du moins ses tra­duc­teurs, don­nèrent un nom à cette expro­pria­tion des masses :« l’accumulation pri­mi­tive ». »

Per­el­man sou­ligne les nom­breuses poli­tiques qui for­cèrent les pay­sans hors de leurs terres — de la mise en place des Game Laws (lois sur la chasse) empê­chant les pay­sans de chas­ser, à la des­truc­tion de la pro­duc­ti­vi­té pay­sanne par la divi­sion des com­muns en par­celles plus petites — mais les par­ties les plus inté­res­santes du livre sont incon­tes­ta­ble­ment celles où le lec­teur découvre les com­plaintes et autres gémis­se­ments des col­lègues pro­­to-capi­­ta­­listes d’Adam Smith se lamen­tant de ce que les pay­sans sont trop indé­pen­dants et à leurs affaires pour pou­voir être effi­ca­ce­ment exploi­tés, et essayant de trou­ver un moyen de les for­cer à accep­ter une vie d’esclavage salarial.

Ce pam­phlet de l’époque illustre bien l’attitude géné­rale des capi­ta­listes envers les pay­sans auto­suf­fi­sants et prospères :

« Pos­sé­der une vache ou deux, un porc et quelques oies exalte natu­rel­le­ment le pay­san… À flâ­ner après son bétail, il devient indo­lent. Des quarts, des moi­tiés, voire des jour­nées entières de tra­vail sont imper­cep­ti­ble­ment per­dues. La jour­née de tra­vail devient repous­sante ; et l’aversion aug­mente avec la com­plai­sance. Enfin, la vente d’un veau ou d’un porc à moi­tié nour­ri donne les moyens d’ajouter l’intempérance à l’oisiveté. »

Tan­dis qu’un autre pam­phlé­taire écrivait :

« Je ne peux pas conce­voir de plus grande malé­dic­tion pour un groupe de per­sonnes que d’être jeté sur un ter­rain où la pro­duc­tion des moyens de sub­sis­tance et de la nour­ri­ture serait prin­ci­pa­le­ment spon­ta­née, et où le cli­mat ne requer­rait ou n’admettrait que peu de vête­ments ou de couvertures. »

John Bel­lers, « phi­lan­thrope » qua­ker et pen­seur éco­no­mique, consi­dé­rait les pay­sans indé­pen­dants comme une menace l’empêchant de contraindre les pauvres dans des usines-pri­­sons où ils vivraient, tra­vaille­raient et pro­dui­raient un pro­fit de 45% à des­ti­na­tion des aris­to­crates propriétaires :

« Nos Forêts et grands Com­muns (poussent les Pauvres qui y habitent à deve­nir presque des Indiens) et sont une menace à l’Industrie, ain­si que des Ber­ceaux d’Oisiveté et d’Insolence. »

Daniel Defoe, écri­vain et com­mer­çant, notait quant à lui que dans les High­lands écos­sais, « on était extrê­me­ment bien four­ni en pro­vi­sions […] gibier à foi­son, en toute sai­son, jeune ou vieux, qu’ils tuent de leurs pis­to­lets quand ils en trouvent ».

Pour Tho­mas Pen­nant, un bota­niste, l’autosuffisance gâchait une popu­la­tion pay­sanne sinon par­fai­te­ment correcte :

« Les mœurs des indi­gènes des High­lands peuvent être résu­mées en quelques mots : indo­lence maxi­male, sauf lorsqu’ils sont sti­mu­lés par la guerre ou par quelque amusement. »

Si avoir un esto­mac bien rem­pli et une terre pro­duc­tive consti­tuait le pro­blème, alors la solu­tion pour bien dres­ser ces fai­gnants était évi­dente : virons-les de leurs terres et affamons-les !

Arthur Young, auteur popu­laire et pen­seur éco­no­mique res­pec­té par John Stuart Mill, écri­vait en 1771 qu’il « faut être idiot pour ne pas com­prendre que les classes popu­laires doivent être main­te­nues dans la pau­vre­té, sans quoi elles ne seront jamais labo­rieuses ». Sir William Temple, poli­ti­cien et patron de Jona­than Swift, était d’accord et sug­gé­rait qu’il fal­lait taxer la nour­ri­ture, autant que pos­sible, afin de sau­ver les classes popu­laires d’une vie « de paresse et de débauche ».

Temple défen­dait éga­le­ment le tra­vail des enfants à l’usine, dès quatre ans, arguant « qu’ainsi, nous espé­rons que la nou­velle géné­ra­tion sera si bien habi­tuée à l’emploi per­ma­nent qu’il lui sera, à terme, agréable et diver­tis­sant. » Pour d’autres, quatre ans, ce n’était pas assez. Selon Per­el­man, « John Locke, sou­vent vu comme un phi­lo­sophe de la liber­té, défen­dait le tra­vail dès l’âge de trois ans ». Le tra­vail des enfants exci­tait éga­le­ment Defoe, qui se réjouis­sait de ce que « des enfants de quatre ou cinq ans […] pou­vaient cha­cun gagner leur propre pain ». Mais trêve de digression.

Même David Hume, le grand huma­niste, van­tait la pau­vre­té et la faim comme des expé­riences posi­tives pour les classes popu­laires, et blâ­mait même la « pau­vre­té » de la France sur son cli­mat favo­rable et ses sols fertiles :

« Les années de pénu­rie, à condi­tion qu’elle ne soit pas extrême, on observe tou­jours que les pauvres tra­vaillent plus, et vivent réel­le­ment mieux. »

Le révé­rend Joseph Town­send croyait que res­treindre l’accès à la nour­ri­ture était la voie à suivre :

« Contraindre [direc­te­ment] et juri­di­que­ment [au tra­vail] […] est reçu avec trop de pro­tes­ta­tions, de vio­lences et de bruit, […] tan­dis que la faim est non seule­ment un moyen de pres­sion pai­sible, silen­cieux et inces­sant, mais en tant que meilleure moti­va­tion natu­relle au tra­vail, elle appelle les plus puis­sants efforts […]. La faim domp­te­rait les plus rebelles des ani­maux, elle incul­que­rait décence et civi­li­té, obéis­sance et assu­jet­tis­se­ment aux plus bru­taux, aux plus obs­ti­nés et aux plus pervers. »

Patrick Col­qu­houn, un mar­chand qui mon­ta la pre­mière « police de pré­ven­tion » pri­vée d’Angleterre pour empê­cher les tra­vailleurs des docks d’arrondir leurs maigres salaires avec de la mar­chan­dise volée, four­nit ce qui est peut-être l’explication la plus lucide sur la manière dont la faim et la pau­vre­té sont cor­ré­lés à la pro­duc­ti­vi­té et la créa­tion de richesse :

« La pau­vre­té est l’état et la condi­tion sociale de l’individu qui n’a pas de force de tra­vail en réserve ou, en d’autres termes, pas de biens ou de moyens de sub­sis­tance autres que ceux pro­cu­rés par l’exercice constant du tra­vail dans les dif­fé­rentes occu­pa­tions de la vie. La pau­vre­té est donc l’ingrédient le plus néces­saire et indis­pen­sable de la socié­té, sans lequel les nations et les com­mu­nau­tés ne pour­raient exis­ter dans l’état de civi­li­sa­tion. C’est le des­tin de l’homme. C’est la source de la richesse, car sans pau­vre­té, il ne pour­rait y avoir de tra­vail ; et il ne pour­rait donc y avoir de biens, de raf­fi­ne­ments, de conforts, et de béné­fices pour les riches. »

La for­mule de Col­qu­houn est si juste qu’elle méri­té d’être répé­tée. Car ce qui était vrai à l’époque l’est encore aujourd’hui :

« La pau­vre­té est donc l’ingrédient le plus néces­saire et indis­pen­sable de la socié­té […], c’est la source de la richesse, car sans pau­vre­té, il n’y aurait pas de tra­vail ; et il ne pour­rait donc y avoir de biens, de raf­fi­ne­ments, de conforts, et de béné­fices pour les riches. »

Yasha Levine


Article ori­gi­nal (en anglais) : http://​exi​le​don​line​.com/​r​e​c​o​v​e​r​e​d​–​e​c​o​n​o​m​i​c​–​h​i​s​t​o​r​y​–​e​v​e​r​y​o​n​e​–​b​u​t​–​a​n​–​i​d​i​o​t​–​k​n​o​w​s​–​t​h​a​t​–​t​h​e​–​l​o​w​e​r​–​c​l​a​s​s​e​s​–​m​u​s​t​–​b​e​–​k​e​p​t​–​p​o​o​r​–​o​r​–​t​h​e​y​–​w​i​l​l​–​n​e​v​e​r​–​b​e​–​i​n​d​u​s​t​r​i​o​u​s​/​#​m​o​r​e​–​2​9​048

Tra­duc­tion : Alice Tréga

Édi­tion : Nico­las Casaux

Source : Par​tage​-le​.com, http://​par​tage​-le​.com/​2​0​1​8​/​1​0​/​l​i​n​v​e​n​t​i​o​n​–​d​u​–​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​–​c​o​m​m​e​n​t​–​d​e​s​–​p​a​y​s​a​n​s​–​a​u​t​o​s​u​f​f​i​s​a​n​t​s​–​o​n​t​–​e​t​e​–​c​h​a​n​g​e​s​–​e​n​–​e​s​c​l​a​v​e​s​–​s​a​l​a​r​i​e​s​–​p​o​u​r​–​l​i​n​d​u​s​t​r​i​e​–​p​a​r​–​y​a​s​h​a​–​l​e​v​i​ne/

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​8​6​0​0​3​3​2​317

[Passionnant et important] L’école post-keynésienne, une alternative à découvrir (et à travailler)

Les affreuses déci­sions poli­tiques actuelles S’APPUIENT SUR (et trouvent une légi­ti­mi­té appa­rente dans) LA DOXA (pen­sée éco­no­mique domi­nante) — archi-fausse — qui s’ap­pelle fal­la­cieu­se­ment « libé­ra­lisme ». Il est donc impor­tant, autant que pos­sible, d’ap­puyer sur des cher­cheurs paten­tés notre dénon­cia­tion de cette doxa criminelle.

À l’oc­ca­sion de la paru­tion de la pre­mière grande syn­thèse en fran­çais sur l’é­cole post-key­­né­­sienne, Roma­ric Godin (Media­part) reçoit Vir­gi­nie Mon­voi­sin et Dany Lang :

httpv://youtu.be/ZBKM95gtmB8

Le livre :
http://www.seuil.com/ouvrage/l‑economie-post-keynesienne-eric-berr/9782021377880

Le concept (essen­tiel de mon point de vue) d’État-employeur-en-der­­nier-res­­sort est ici défendu. 

Hâte de lire ce livre, je vous en reparlerai.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​7​4​0​7​4​1​2​317

[IMPORTANT] Bernard Friot : « la cotisation sociale, ce n’est pas une ponction, c’est un supplément ! C’est ça qui faut bien comprendre. Parce que sinon, après, on va penser qu’il faut taxer le capital pour financer la Sécu »

Il y a quelque temps, je vous ai par­lé d’une nou­velle confé­rence de Ber­nard Friot : [IMPORTANT et TRÈS ORIGINAL, PASSIONNANT] Ber­nard Friot : His­toire et enjeu de la sécu­ri­té sociale et des coti­sa­tions.

J’a­vais alors sug­gé­ré de retrans­crire cette confé­rence, et l’un d’entre vous, Pas­cal, a com­men­cé… Mer­ci à lui !

Voi­ci donc, le début de cette confé­rence de Ber­nard Friot, à pro­pos de son livre « Puis­sance du salariat » :


https://​www​.reseau​-sala​riat​.info/​9​b​0​f​6​6​c​9​9​2​4​c​6​3​f​d​4​b​c​6​d​6​1​5​6​4​f​9​7​4​6​6​.​p​d​f​?​r​e​v​i​s​i​o​n​=​1​5​1​1​8​7​0​655

Ber­nard Friot : « Autour de cet ouvrage, puis­sance du sala­riat, j’ai pré­vu un petit topo intro­duc­tif… Ce que j’ai vou­lu, c’est, parce que ça me semble être des ques­tions qui aujourd’­hui sont vrai­ment en débat et qui font l’ob­jet de beau­coup de troubles, c’est, à tra­vers l’his­toire de la coti­sa­tion, com­prendre ses rela­tions avec l’im­pôt et avec l’épargne.

Parce que, qu’il s’a­gisse de la capi­ta­li­sa­tion ou qu’il s’a­gisse de la CSG, la coti­sa­tion est prise dans un étau, et bien sou­vent on n’ar­rive pas à s’y retrou­ver dans cette affaire, sur­tout si des gens comme Piket­ty arrivent et assi­milent la coti­sa­tion à l’im­pôt, de sorte que, je crois, on est dans l’in­ca­pa­ci­té de com­prendre la signi­fi­ca­tion de la cotisation.

Alors, je vais pas­ser par son his­toire pour essayer de poser un cer­tain nombre de repères.

Je vais d’a­bord voir coti­sa­tion et impôt et ensuite coti­sa­tion et épargne.

Coti­sa­tion et impôt

La pre­mière coti­sa­tion impor­tante qui ait exis­té en France, c’est la coti­sa­tion famille. C’est par ça que la sécu démarre en France. Ce sont les allo­ca­tions fami­liales qui, jusque dans les années 50, sont le cœur de la sécu­ri­té sociale. Théo­ri­que­ment, la moi­tié de la coti­sa­tion de sécu­ri­té sociale va aux allo­ca­tions fami­liales – si on prend par exemple la situa­tion de 1946, la coti­sa­tion à la sécu­ri­té sociale, c’est 36 % du salaire brut : la moi­tié (16%) va aux allo­ca­tions fami­liales et 16 % vont aux assu­rances sociales, c’est-à-dire san­té et vieillesse, qui sont liées depuis la loi de 1930. La sécu­ri­té sociale c’est la réuni­fi­ca­tion de la légis­la­tion sur les assu­rances sociales de 1930 et sur les allo­ca­tions fami­liales de 1932.

Que signi­fie le fait de finan­cer par le salaire les allo­ca­tions fami­liales (alors que de très nom­breux pays choi­sissent de les finan­cer par l’impôt) ?

Lorsque Croi­sat est ministre com­mu­niste du tra­vail de fin 45 à début 47, il fait la loi d’août 46 sur les allo­ca­tions fami­liales et puis met en place les caisses de sécu­ri­té sociale dans le pre­mier semestre 46, et il double le taux de coti­sa­tion à la sécu­ri­té sociale, il triple les pres­ta­tions fami­liales, de sorte qu’à la fin des années 40, dans une famille popu­laire moyenne – donc de 3 enfants en moyenne –, le salaire c’est pour moi­tié les allo­ca­tions fami­liales ; des allo­ca­tions fami­liales qui sont indexées sur les salaires. Ce n’est pas un for­fait qui bou­ge­rait en fonc­tion de telle ou telle déci­sion poli­tique : c’est un salaire indexé sur les salaires, le salaire des ouvriers de la Région Pari­sienne ; c’est ça, la règle de l’in­dexa­tion des pres­ta­tions fami­liales, des allo­ca­tions fami­liales. Donc, la moi­tié du salaire d’une famille ouvrière, c’est le salaire des emplois des parents, et l’autre moi­tié c’est le salaire des allo­ca­tions familiales.

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Ça veut dire que nous n’a­vons pas du tout construit « un droit de l’en­fant » — ça, c’est ce que l’on fait lorsque l’on fis­ca­lise le dis­po­si­tif. On n’a pas non plus fait « une poli­tique de lutte contre la pau­vre­té ». Toutes les poli­tiques fami­liales qui sont à base d’im­pôt sont des poli­tiques de lutte contre la pau­vre­té, ou alors des poli­tiques de droits de l’en­fant – avec un for­fait par enfant à la nais­sance, de type Europe nordique.

Là, ce que nous avons construit, c’est tout à fait autre chose. C’est du salaire pour l’ac­ti­vi­té d’é­du­ca­tion, un salaire qui est la moi­tié du salaire, ce n’est pas tout à fait n’im­porte quoi.

C’est-à-dire que les allo­ca­tions fami­liales en tant qu’élément du salaire recon­naissent de la valeur éco­no­mique au tra­vail des parents. Le salaire, c’est ce qui recon­naît que nous pro­dui­sons de la valeur éco­no­mique. Ça, je le montre dans « l’en­jeu du salaire » qui est un autre ouvrage mais dont j’a­vais dis­cu­té déjà ici en début d’an­née ou à la fin de l’an dernier.

Là, on a donc quelque chose d’as­sez inouï : la recon­nais­sance que des gens qui n’ont ni employeur, ni action­naire, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises, qui n’o­béissent pas à la loi de la valeur, c’est-à-dire à la dic­ta­ture du temps comme mesure de la valeur, sont pro­duc­tifs et sont payés. Ils sont payés.

Et c’est une recon­nais­sance que l’ac­ti­vi­té d’é­du­ca­tion des enfants, c’est du tra­vail, c’est-à-dire, ce n’est pas sim­ple­ment quelque chose d’u­tile (ça, c’est l’ac­ti­vi­té), mais c’est quelque chose qui, utile, pro­duit éga­le­ment de la valeur éco­no­mique, recon­nue par du salaire.

Et il a une assez forte résis­tance popu­laire, fina­le­ment, [en pré­fé­rant] l’i­dée de mettre les allo­ca­tions fami­liales sous condi­tion de res­sources, de les fis­ca­li­ser, etc. La coti­sa­tion, c’est ce qui pose l’ac­ti­vi­té pro­duc­tive de son titu­laire, parce que le salaire, c’est ce qui nous pose comme pro­duc­teur de valeur éco­no­mique : pour reprendre un exemple archi-cou­­rant, si je conduis mes gamins à l’é­cole, je ne suis pas répu­té pro­duire de la valeur éco­no­mique ; mais, si c’est une assis­tante mater­nelle, elle va être payée parce que, là, la même acti­vi­té, la même valeur d’u­sage, est répu­tée dou­blée d’une valeur éco­no­mique — voyez que c’est une conven­tion, au demeu­rant : la valeur éco­no­mique, c’est une conven­tion sociale — mais pré­ci­sé­ment, la coti­sa­tion sociale, c’est ce qui met ses titu­laires dans le champ de la valeur éco­no­mique et donc dans la pro­duc­tion de valeur.

Les allo­ca­tions fami­liales ne sont pas de la lutte contre la pau­vre­té (parce que, de fait, le fait d’a­voir une famille génère de la pau­vre­té, ou de la pau­vre­té rela­tive d’a­voir une famille) ; ce n’est pas non plus un droit de l’en­fant, qui démar­re­rait au pre­mier enfant, etc., qu’on pour­rait for­fai­ti­ser, etc. etc. Ça n’a jamais été ça. C’est la recon­nais­sance par du salaire que édu­quer des enfants, c’est du tra­vail et pas sim­ple­ment de l’activité.

(8’25) Si on prend main­te­nant la deuxième occa­sion de confron­ta­tion entre la coti­sa­tion et l’impôt (la pre­mière, c’est donc les allo­ca­tions fami­liales : nous choi­sis­sons le salaire pour les allo­ca­tions fami­liales et non pas l’im­pôt, avec cette signi­fi­ca­tion que je viens de don­ner), la deuxième confron­ta­tion, c’est à pro­pos de la mala­die. Alors, bon, la mala­die, il y a une vieille tra­di­tion mutua­liste, disons au XIXème siècle, mais qui ne couvre quand même pas grand-chose, c’est facul­ta­tif, etc. C’est la loi sur les assu­rances sociales qui a ren­du obli­ga­toire une coti­sa­tion mala­die en 1930. Cette coti­sa­tion mala­die, elle va pra­ti­que­ment ne ser­vir à rien et les caisses vont être lar­ge­ment excé­den­taires, encore une fois elles iront ali­men­ter le défi­cit des allo­ca­tions fami­liales. Qui elles, bien que col­lec­tant l’é­qui­valent de la moi­tié de la sécu­ri­té sociale sont défi­ci­taires. Jusque dans les années 50. Ensuite, les courbes vont s’in­ver­ser. Je vous donne les élé­ments his­to­riques à par­tir des­quels on peut réflé­chir sur la signi­fi­ca­tion de l’ins­ti­tu­tion. Dans les années 30, les caisses d’as­su­rances sociales sont très lar­ge­ment excé­den­taires parce qu’il n’y a pra­ti­que­ment pas d’oc­ca­sion de dépen­ser la coti­sa­tion mala­die : les méde­cins ne sont pas conven­tion­nés (donc il n’y pas de rem­bour­se­ment de la méde­cine de ville par l’as­su­rance mala­die, par les assu­rances sociales), il y a un refus médi­cal du conven­tion­ne­ment, le syn­di­ca­lisme médi­cal est né en 1930 en réac­tion à la légis­la­tion des assu­rances sociales. Ils seront conven­tion­nés en 61, à par­tir de 61. Donc, pen­dant 30 ans nous avons une coti­sa­tion qui ne peut pas être du tout affec­tée au rem­bour­se­ment de la méde­cine de ville. Quant à la méde­cine hos­pi­ta­lière, il est inter­dit à ceux qui sont sol­vables d’al­ler à l’hôpital, l’hôpital est réser­vé aux insolvables.

C’est Vichy, je crois, qui, en 42, auto­rise les assu­rés sociaux à aller à l’hô­pi­tal : ils sont sol­vables puis­qu’ils sont assu­rés sociaux. Ils ont le droit d’al­ler à l’hô­pi­tal mais l’hô­pi­tal reste un lieu extrê­me­ment peu sani­ta­ri­sé : la sani­ta­ri­sa­tion de l’hô­pi­tal ça va être après la réforme Debré (Debré grand-père… Robert…) en 58, qui va créer les CHU, etc., qui va sani­ta­ri­ser l’ap­pa­reil de soins – jusque-là c’est un appa­reil extrê­me­ment peu sani­ta­ri­sé. Donc, la cou­ver­ture popu­laire de la san­té, c’est l’im­pôt. C’est les Offices d’hy­giène sociale qui fleu­rissent dans les années 30. C’est tout ce socia­lisme muni­ci­pal qui crée de la san­té publique. La san­té publique et qui va être encore accen­tuée par Vichy, Vichy créant la PMI, la méde­cine du tra­vail. Mais déjà, donc, le socia­lisme muni­ci­pal, le com­mu­nisme muni­ci­pal, avait créé des Offices d’hy­giène sociale un peu par­tout en France, donc c’est la san­té publique, c’est l’im­pôt qui assure la santé.

Alors, les choses vont se ren­ver­ser dans les années 60, assez tar­di­ve­ment fina­le­ment, lorsque le conven­tion­ne­ment des méde­cins, des libé­raux, se fait en 61, à par­tir de 61 parce que l’É­tat peut impo­ser des conven­tions dépar­te­men­tales et non plus indi­vi­duelles. Et puis, d’autre part, parce qu’on a une sani­ta­ri­sa­tion de l’hô­pi­tal qui a com­plè­te­ment chan­gé la donne. C’est vrai­ment ce qui est finan­cé par l’as­su­rance mala­die qui est l’es­sen­tiel de l’offre de soins.

Donc, qu’est-ce que signi­fie le fait, dans les années 60, d’af­fir­mer la coti­sa­tion ? La coti­sa­tion mala­die aug­mente pour assu­rer l’in­ves­tis­se­ment – les CHU ont été construits sans appel au mar­ché des capi­taux, sans appel à la pro­prié­té lucra­tive. Ils ont été construits par une hausse du taux de coti­sa­tion, tout comme les allo­ca­tions fami­liales ont été construites par une cotisation.

Ça veut dire quoi rela­ti­ve­ment à l’im­pôt ? Ça veut dire que la Sécu­ri­té sociale, ça génère du com­mun, pas du public. Ce n’est pas un ser­vice public, la Sécu­ri­té sociale. Jus­qu’en 61 (parce que de Gaulle va mettre bon ordre à tout ça, mais jus­qu’en 61), les caisses sont gérées par un Conseil d’ad­mi­nis­tra­tion qui a une com­pé­tence géné­rale, le Direc­teur a une com­pé­tence limi­tée, il est élu par le Conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, les Caisses de Sécu­ri­té sociale obéissent à un prin­cipe tout à fait démo­cra­tique : l’é­lec­tion des Direc­tions, et les admi­nis­tra­teurs ce sont des admi­nis­tra­teurs sala­riés : les employeurs repré­sentent seule­ment le quart des admi­nis­tra­teurs, les admi­nis­tra­teurs pour trois quart sont des sala­riés élus sur des listes par des élec­tions dites sociales, qui sont des élec­tions abso­lu­ment majeures en 1947, en 50, en 55, en 62 — de Gaulle les retarde, elles auraient dû avoir lieu en 60 mais il les a retar­dées jus­qu’en 62, fina­le­ment il les sup­prime en 67, mais…

Un dis­po­si­tif qui gère l’é­qui­valent d’une fois et demie le bud­get de l’É­tat dans un pro­ces­sus excep­tion­nel­le­ment démo­cra­tique. C’est très pas­sion­nant quand on fait l’his­toire de la démo­cra­tie sociale. On se bat les flancs, là aujourd’­hui, pour faire la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, voir com­ment la socié­té civile pour­rait je ne sais pas quoi… tout ça qui est en géné­ral bidon… Là, nous avons eu effec­ti­ve­ment une expé­rience tout à fait inté­res­sante. Bon, encore une fois, de Gaulle ne pou­vait pas sup­por­ter… il l’a sup­pri­mée, mais enfin le MEDEF, le CNPF, ne pou­vait pas sup­por­ter : il a trou­vé en de Gaulle un allié pour [la sup­pri­mer], mais quand même, nous avons 15 années extrê­me­ment inté­res­santes qui n’op­posent pas le public au pri­vé, qui affirment le com­mun. La coti­sa­tion c’est du com­mun, ce n’est pas du public. La sécu, ce n’est pas un ser­vice public, c’est autre chose, beau­coup plus inno­vant. Et qui va, par exemple, per­mettre le libre choix. Vous avez de la gra­tui­té et du libre choix, c’est inté­res­sant comme dis­po­si­tif. Quand on com­pare à des dis­po­si­tifs fis­ca­li­sés dans les­quels le libre choix du méde­cin est absent… Là, vous avez un dis­po­si­tif de com­mun qui à la fois sol­va­bi­lise et en même temps assure le libre choix. La coti­sa­tion me semble extrê­me­ment supé­rieure à l’impôt.

S’a­gis­sant des allo­ca­tions fami­liales, parce qu’elles innovent incroya­ble­ment en disant que des parents qui ne relèvent pas du mar­ché du tra­vail, qui ne mettent pas en valeur de capi­taux, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises, enfin etc., pro­duisent de la valeur éco­no­mique recon­nue dans ce qui fait la moi­tié du salaire de ces familles.

Donc, ça, c’est une inno­va­tion déci­sive quant à la défi­ni­tion de ce que c’est que tra­vailler. Tra­vailler, ce n’est pas avoir un emploi au ser­vice d’un employeur pour mettre en valeur du capi­tal. Tra­vailler, c’est être dans la situa­tion où sont les parents et per­ce­voir du salaire qui n’est pas du tout lié à l’emploi. La Sécu­ri­té sociale, c’est une décon­nexion entre salaire et emploi, qui affirme que l’on tra­vaille hors emploi.

C’est le cas aus­si, évi­de­ment, de l’as­su­rance mala­die, bien sûr, mais là, ce n’est pas dif­fé­rent de l’im­pôt, de ce point de vue-là : pour l’as­su­rance mala­die, l’es­sen­tiel des soi­gnants sont des gens qui ne relèvent pas de l’emploi, soit parce qu’ils sont tra­vailleurs indé­pen­dants, soit parce qu’ils sont fonc­tion­naires de la fonc­tion publique hos­pi­ta­lière. Et la coti­sa­tion affirme que ces per­­sonnes-là ne sont pas [comme les] reli­gieuses dans les années 50, c’est-à-dire des femmes qui pro­duisent des valeurs d’u­sage mais pas de valeur éco­no­mique. Les soins ne sont pas [à l’époque] répu­tés pro­duire de la valeur économique.

Dans les années 60, la hausse de la coti­sa­tion va géné­rer une hausse du PIB qui cor­res­pond à la recon­nais­sance de la valeur éco­no­mique pro­duite par les soignants.

Donc, la coti­sa­tion, là aus­si, en matière de mala­die, affirme que des fonc­tion­naires, qui ne pro­duisent pas de mar­chan­dises et qui ne mettent en valeur aucun capi­tal, tra­vaillent. C’est une affir­ma­tion d’une autre conven­tion de tra­vail que la conven­tion capi­ta­liste qui, elle, sup­pose, pour qu’il y ait tra­vail, qu’il y ait un mar­ché du tra­vail, une pro­prié­té lucra­tive, et une mesure de la valeur par le temps de travail.

Là, on a tout à fait autre chose : soit des libé­raux conven­tion­nés de sec­teur 1 (le sec­teur 2 n’existe pas encore, nous sommes là dans le sec­teur 1), soit l’é­lite du corps médi­cal qui est sala­riée dans les CHU, [sont dans] cette conven­tion de tra­vail (qui ne met en valeur aucun capi­tal et qui ne repose pas sur le mar­ché du tra­vail) [qui] est répu­tée pro­duire de la valeur éco­no­mique, et c’est la coti­sa­tion sociale qui le fait, ça.

La coti­sa­tion sociale ce n’est pas une ponc­tion, c’est un sup­plé­ment. C’est ça qui faut bien com­prendre, parce que sinon, après, on va pen­ser qu’il faut taxer le capi­tal pour finan­cer la Sécu par exemple, ce qui n’a jamais jamais été dans la tra­di­tion Fran­çaise : on s’en est bien gar­dé au contraire.

Sinon, c’est mettre la sécu sous la dépen­dance de la bonne san­té du capi­tal : c’est gênant…

Ce n’est pas une taxe, la coti­sa­tion. Lorsque Croi­sat double le taux de coti­sa­tion, il triple les pres­ta­tions fami­liales. Qu’est-ce qu’il fait ? Il entraîne une hausse des prix, puisque, s’il y a des coti­sa­tions plus éle­vées, cela va être réper­cu­té sur les prix. Cette hausse des prix va géné­rer une créa­tion moné­taire pour faire cir­cu­ler cette mar­chan­dise à prix plus éle­vé. Et cette créa­tion moné­taire n’est pas infla­tion­niste parce que, en face, [il y a une valeur éco­no­mique créée] (pour qu’une mon­naie ne soit pas infla­tion­niste, il faut qu’il y ait de la valeur éco­no­mique en face)…

Et vous voyez que c’est une affir­ma­tion anta­go­nique de la logique du capi­tal — c’est pour ça que c’est en per­ma­nence contes­té (même dans nos têtes, l’idéologie de nos têtes étant l’idéologie domi­nante – les idées domi­nantes sont les idées de la classe domi­nante comme disait Marx, c’est bien vrai) : le capi­tal, en per­ma­nence, dit : « mais non, on ne peut pas créer de valeur en dehors de la logique du capi­tal, et la Sécu, c’est une ponc­tion pour des acti­vi­tés, certes utiles, mais non pro­duc­tives : ce n’est pas pro­duc­tif d’é­du­quer des enfants, ce n’est pas pro­duc­tif de soi­gner ». Ça, c’est le dis­cours du capi­tal, mais ce que nous avons mis en place avec la coti­sa­tion, aus­si bien fami­liale que mala­die, c’est l’af­fir­ma­tion qu’on tra­vaille alors même qu’on n’o­béit pas à la défi­ni­tion et à la pra­tique capi­ta­listes du travail.

Parce qu’on n’est pas sur un mar­ché du tra­vail, les fonc­tion­naires ont un grade, ils ne sont pas payés pour leur poste, ils sont payés pour leur grade. Donc, il n’y a pas de mar­ché du tra­vail et il n’y a pas d’ac­tion­naires, ni de valeur tra­vail, c’est-à-dire de mesure de la valeur par le temps de travail.

Dès qu’arrive  le New Public Mana­ge­ment à l’hôpital, on s’a­per­çoit que, effec­ti­ve­ment, le capi­ta­lisme, lui, repose sur le temps, puisque, aus­si­tôt, c’est la dic­ta­ture du temps et l’ap­pré­cia­tion de toute chose par le temps de production. »

[…]

Ber­nard Friot.

Mer­ci à Pas­cal, pour cette pre­mière retrans­crip­tion (de cette confé­rence qu’on peut écou­ter ).

Les cotisations, Franck Lepage en parle si bien :

httpv://www.youtube.com/watch?v=dNKgU5y2xIk

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​1​4​3​1​6​9​7​317

[Passionnant] Pierre Conesa explique l’influence de l’Arabie Saoudite en France (pour Critique de la raison européenne)

Pierre Cone­sa, invi­té par Cri­tique de la Rai­son Euro­péenne (étu­diants de Sciences Po), est tout à fait passionnant :

httpv://www.youtube.com/watch?v=qQdZoV7gFqM

Rap­pel : Pierre Cone­sa a écrit le livre « DR. SAOUD ET MR. DJIHAD, La diplo­ma­tie reli­gieuse de l’A­ra­bie saoudite » :


https://​www​.lisez​.com/​l​i​v​r​e​–​g​r​a​n​d​–​f​o​r​m​a​t​/​d​r​–​s​a​o​u​d​–​e​t​–​m​r​–​d​j​i​h​a​d​/​9​7​8​2​2​2​1​1​9​5​642

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​5​0​7​6​5​5​2​7​317

Denis Robert : LES MILLIARDAIRES, PRÉDATEURS CORRUPTEURS QUI NOUS FONT LES POCHES

De mon point de vue, Denis Robert est un héros, un exemple aca­dé­mique de jour­na­liste — « sen­ti­nelle du peuple » comme on appe­lait les jour­na­listes en 1789. 

Son der­nier livre est une nou­velle bombe contre la cor­rup­tion poli­tique par les mil­liar­daires, qu’on devrait lire et tra­vailler dans les écoles avant chaque ate­lier constituant.


https://​www​.lisez​.com/​l​i​v​r​e​–​g​r​a​n​d​–​f​o​r​m​a​t​/​l​e​s​–​p​r​e​d​a​t​e​u​r​s​/​9​7​8​2​7​4​9​1​5​5​937

Il en parle ici avec Le Média TV :
httpv://www.youtube.com/watch?v=aCcjA7QVUdY&feature=youtu.be

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​4​8​4​3​7​4​1​2​317

« Maintenant, le règne des banquiers va commencer »

[À médi­ter, le crayon à la main (ça fait 200 ans que ça dure…) : cher­chez la cause des causes] 

« Après la révo­lu­tion de Juillet [1830], lorsque le ban­quier libé­ral Laf­fitte condui­sit en triomphe son com­père le duc d’Or­léans à l’Hô­tel de ville, il lais­sa échap­per ces mots : « Main­te­nant, le règne des ban­quiers va com­men­cer. » Laf­fitte venait de tra­hir le secret de la révolution.

Ce n’est pas la bour­geoi­sie fran­çaise qui régnait sous Louis-Phi­­lippe, mais une frac­tion de celle-ci : ban­quiers, rois de la Bourse, rois des che­mins de fer, pro­prié­taires de mines de char­bon et de fer, pro­prié­taires de forêts et la par­tie de la pro­prié­té fon­cière ral­liée à eux, ce que l’on appelle l’a­ris­to­cra­tie finan­cière. Ins­tal­lée sur le trône, elle dic­tait les lois aux Chambres, dis­tri­buait les charges publiques, depuis les minis­tères jus­qu’aux bureaux de tabac.

La bour­geoi­sie indus­trielle pro­pre­ment dite for­mait une par­tie de l’op­po­si­tion offi­cielle, c’est-à-dire qu’elle n’é­tait repré­sen­tée que comme mino­ri­té dans les Chambres. Son oppo­si­tion se fit de plus en plus réso­lue au fur et à mesure que le déve­lop­pe­ment de l’hé­gé­mo­nie de l’a­ris­to­cra­tie finan­cière deve­nait plus net et qu’a­près les émeutes de 1832, 1834 et 1839 noyées dans le sang elle crut elle-même sa domi­na­tion plus assu­rée sur la classe ouvrière. Gran­din, fabri­cant de Rouen, l’or­gane le plus fana­tique de la réac­tion bour­geoise, tant dans l’Assemblée natio­nale consti­tuante que dans la Légis­la­tive était, à la Chambre des dépu­tés, l’ad­ver­saire le plus violent de Gui­zot, Léon Fau­cher, connu plus tard pour ses vains efforts à se haus­ser au rôle de Gui­zot de la contre-révo­­lu­­tion fran­çaise, guer­roya dans les der­niers temps de Louis-Phi­­lippe à coups de plume en faveur de l’in­dus­trie contre la spé­cu­la­tion et son cau­da­taire, le gou­ver­ne­ment. Bas­tiat, au nom de Bor­deaux, et de toute la France vini­cole, fai­sait de l’a­gi­ta­tion contre le sys­tème régnant.

La petite bour­geoi­sie dans toutes ses stra­ti­fi­ca­tions, ain­si que la classe pay­sanne étaient com­plè­te­ment exclues du pou­voir poli­tique. Enfin, se trou­vaient dans l’op­po­si­tion offi­cielle, ou com­plè­te­ment en dehors du pays légal, les repré­sen­tants idéo­lo­giques et les porte-parole des classes que nous venons de citer, leurs savants, leurs avo­cats, leurs méde­cins, etc., en un mot ce que l’on appe­lait les capacités.

La pénu­rie finan­cière mit, dès le début, la monar­chie de Juillet sous la dépen­dance de la haute bour­geoi­sie et cette dépen­dance devint la source inépui­sable d’une gêne finan­cière crois­sante. Impos­sible de subor­don­ner la ges­tion de l’É­tat à l’in­té­rêt de la pro­duc­tion natio­nale sans éta­blir l’é­qui­libre du bud­get, c’est-à-dire l’é­qui­libre entre les dépenses et les recettes de l’É­tat. Et com­ment éta­blir cet équi­libre sans réduire le train de l’É­tat, c’est-à-dire sans léser des inté­rêts qui étaient autant de sou­tiens du sys­tème domi­nant, et sans réor­ga­ni­ser l’as­siette des impôts, c’est-à-dire sans reje­ter une notable par­tie du far­deau fis­cal sur les épaules de la grande bour­geoi­sie elle-même ?

L’en­det­te­ment de l’É­tat était, bien au contraire, d’un inté­rêt direct pour la frac­tion de la bour­geoi­sie qui gou­ver­nait et légi­fé­rait au moyen des Chambres. C’é­tait pré­ci­sé­ment le défi­cit de l’É­tat, qui était l’ob­jet même de ses spé­cu­la­tions et le poste prin­ci­pal de son enri­chis­se­ment. À la fin de chaque année, nou­veau défi­cit. Au bout de quatre ou cinq ans, nou­vel emprunt. Or, chaque nou­vel emprunt four­nis­sait à l’a­ris­to­cra­tie une nou­velle occa­sion de ran­çon­ner l’É­tat, qui, main­te­nu arti­fi­ciel­le­ment au bord de la ban­que­route, était obli­gé de trai­ter avec les ban­quiers dans les condi­tions les plus défa­vo­rables. Chaque nou­vel emprunt était une nou­velle occa­sion, de déva­li­ser le public qui place ses capi­taux en rentes sur l’É­tat, au moyen d’o­pé­ra­tions de Bourse, au secret des­quelles gou­ver­ne­ment et majo­ri­té de la Chambre étaient initiés. 

En géné­ral, l’ins­ta­bi­li­té du cré­dit public et la connais­sance des secrets d’É­tat per­met­taient aux ban­quiers, ain­si qu’à leurs affi­liés dans les Chambres et sur le trône, de pro­vo­quer dans le cours des valeurs publiques des fluc­tua­tions inso­lites et brusques dont le résul­tat constant ne pou­vait être que la ruine d’une masse de petits capi­ta­listes et l’en­ri­chis­se­ment fabu­leu­se­ment rapide des grands spéculateurs. 

Le défi­cit bud­gé­taire étant l’in­té­rêt direct de la frac­tion de la bour­geoi­sie au pou­voir, on s’ex­plique le fait que le bud­get extra­or­di­naire, dans les der­nières années du gou­ver­ne­ment de Louis-Phi­­lippe, ait dépas­sé de beau­coup le double de son mon­tant sous Napo­léon, attei­gnant même près de 400 mil­lions de francs par an, alors que la moyenne de l’ex­por­ta­tion glo­bale annuelle de la France s’est rare­ment éle­vée à 750 mil­lions de francs. 

En outre, les sommes énormes pas­sant ain­si entre les mains de l’É­tat lais­saient place à des contrats de livrai­son frau­du­leux, à des cor­rup­tions, à des mal­ver­sa­tions et à des escro­que­ries de toute espèce. Le pillage de l’É­tat en grand, tel qu’il se pra­ti­quait au moyen des emprunts, se renou­ve­lait en détail dans les tra­vaux publics. Les rela­tions entre la Chambre et le gou­ver­ne­ment se trou­vaient mul­ti­pliées sous forme de rela­tions entre les dif­fé­rentes admi­nis­tra­tions et les dif­fé­rents entrepreneurs.

De même que les dépenses publiques en géné­ral et les emprunts publics, la classe domi­nante exploi­tait aus­si les construc­tions de lignes de che­min de fer. Les Chambres en reje­taient sur l’É­tat les prin­ci­pales charges et assu­raient à l’a­ris­to­cra­tie finan­cière spé­cu­la­trice la manne dorée. On se sou­vient des scan­dales qui écla­tèrent à la Chambre des dépu­tés lors­qu’on décou­vrit, par hasard, que tous les membres de la majo­ri­té, y com­pris une par­tie des ministres, étaient action­naires des entre­prises mêmes de voies fer­rées, à qui ils confiaient ensuite, à titre de légis­la­teurs, l’exé­cu­tion de lignes de che­mins de fer pour le compte de l’État.

Par contre, la moindre réforme finan­cière échouait devant l’in­fluence des ban­quiers, telle, par exemple, la réforme pos­tale. Roth­schild pro­tes­ta, l’É­tat avait-il le droit d’a­moin­drir des sources de reve­nu qui lui ser­vaient à payer les inté­rêts de sa dette sans cesse croissante ?

La monar­chie de Juillet n’é­tait qu’une socié­té par actions fon­dée pour l’ex­ploi­ta­tion de la richesse natio­nale fran­çaise dont les divi­dendes étaient par­ta­gés entre les ministres, les Chambres, 240 000 élec­teurs et leur séquelle. Louis-Phi­­lippe était le direc­teur de cette socié­té : Robert Macaire sur le trône. Le com­merce, l’in­dus­trie, l’a­gri­cul­ture, la navi­ga­tion, les inté­rêts de la bour­geoi­sie indus­trielle ne pou­vaient être que mena­cés et lésés sans cesse par ce sys­tème. Aus­si, celle-ci avait-elle ins­crit sur son dra­peau, pen­dant les jour­nées de Juillet : Gou­ver­ne­ment à bon marché. »

Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848).


https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​5​0​/​0​3​/​k​m​1​8​5​0​0​3​0​1​b​.​htm

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​4​0​0​3​2​7​5​7​317

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Ma sug­ges­tion :

[Vidéos et texte] L’antidote universel au capitalisme, ce sera un peuple devenu constituant, capable de conduire lui-même LE PROCÈS DE L’ÉLECTION :

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​1​2​/​2​1​/​v​i​d​e​o​–​e​t​–​t​e​x​t​e​–​l​a​n​t​i​d​o​t​e​–​u​n​i​v​e​r​s​e​l​–​a​u​–​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​–​c​e​–​s​e​r​a​–​u​n​–​p​e​u​p​l​e​–​d​e​v​e​n​u​–​c​o​n​s​t​i​t​u​a​n​t​–​c​a​p​a​b​l​e​–​d​e​–​c​o​n​d​u​i​r​e​–​l​u​i​–​m​e​m​e​–​l​e​–​p​r​o​c​e​s​–​d​e​–​l​e​l​e​c​t​i​on/

Précieuse Sécurité sociale, précieuse entraide… Éloge des frontières par Régis Debray

Pen­dant que « les élus » détruisent sous nos yeux impuis­sants le droit du tra­vail, les ser­vices publics et la Sécu­ri­té sociale (et nous imposent donc pro­gres­si­ve­ment une scan­da­leuse insé­cu­ri­té sociale), je me rap­pelle cette réflexion sur nos très néces­saires pro­tec­tions, nos très néces­saires frontières :

httpv://www.youtube.com/watch?v=edQz11XhhYY

Abso­lu­ment tout ce qui est vivant a besoin vita­le­ment d’une limite : la mem­brane de la cel­lule, l’écorce du végé­tal, la peau de l’animal (y com­pris de l’animal humain), la fron­tière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, méca­ni­que­ment, forcément.

Si tu sup­primes la fron­tière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des pré­da­teurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.


http://​www​.gal​li​mard​.fr/​C​a​t​a​l​o​g​u​e​/​G​A​L​L​I​M​A​R​D​/​F​o​l​i​o​/​F​o​l​i​o​/​E​l​o​g​e​–​d​e​s​–​f​r​o​n​t​i​e​res

Extraits :

« Ce qu’il y a de pro­fond chez l’homme, disait Valé­ry, c’est la peau. » La vie col­lec­tive, comme celle de tout un cha­cun, exige une sur­face de sépa­ra­tion. Embal­lage d’a­bord. La pro­fon­deur suit, comme l’intendance.

La matière n’a ni sac ni peau. Seule la cel­lule a une mem­brane. Les euca­ryotes en ont même deux, autour du noyau et de la cel­lule. La peau serait l’or­gane pri­mor­dial des épi­ge­nèses, le pre­mier recon­nais­sable chez l’embryon. C’est en se dotant d’une couche iso­lante, dont le rôle n’est pas d’in­ter­dire, mais de régu­ler l’é­change entre un dedans et un dehors, qu’un être vivant peut se for­mer et croître. 

Pas d’in­secte sans kéra­tine, pas d’arbre sans écorce, pas de graine sans endo­carpe, pas d’o­vule sans tégu­ment, pas de tige sans cuti­cule, etc. 

Un sys­tème vivant est une sur­face repliée sur elle-même, dont l’i­déal­type est la sphère, bulle ou boule, et notre vil­lage ou mai­son natale un ersatz en 3D, gaine, gousse ou coquille. C’est à cette cavi­té amnio­tique que nous reve­nons chaque soir en nous glis­sant sous l’é­dre­don, en fer­mant les écou­tilles. Sur­vivre, c’est sau­ve­gar­der les plis et les replis.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 37.


Ce sont tou­jours les prêtres qui fixent les fron­tières. On les juge, nos prêtres laïcs. […] Quand ce n’est pas évident, il faut du trans­cen­dant. […] le suprême arbi­trage fait pas­ser l’arbitraire. Silence dans les rangs.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p 27.


La fron­tière est un lieu de pas­sage, d’échanges. La bonne fron­tière est poreuse, dans les deux sens. Tout orga­nisme vivant a une fron­tière. La peau est la pre­mière de toutes… Elle assure la condi­tion sine qua non du vivant : la sépa­ra­tion régu­lée entre un dehors et un dedans.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Une idée bête enchante l’Occident :
l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières », 2010.


La mon­dia­li­sa­tion des objets pro­duit une tri­ba­li­sa­tion des sujets.
Régis Debray.


À quoi sert la fron­tière, en définitive ?
À faire corps.
Et pour ce faire, à lever le museau. L’en­ceinte exalte le ram­pant et nous coiffe d’in­vi­sible. Tout site enclos est « un appa­reil à faire monter ».
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 61.


La fron­tière a mau­vaise presse : elle défend les contre-pou­­voirs. N’at­ten­dons pas des pou­voirs éta­blis, et en posi­tion de force, qu’ils fassent sa pro­mo. Ni que ces passe-murailles que sont éva­dés fis­caux, membres de la jet-set, stars du bal­lon rond, tra­fi­quants de main‑d’œuvre, confé­ren­ciers à 50 000 dol­lars, mul­ti­na­tio­nales adeptes des prix de trans­fert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage. 

Dans la mono­to­nie du mon­nayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), gran­dit l’as­pi­ra­tion à de l’incommen­surable. À de l’in­com­pa­rable. Du réfrac­taire.  Pour qu’on puisse à nou­veau dis­tin­guer entre le vrai et le toc. 

Là est d’ailleurs le bou­clier des humbles, contre l’ul­tra-rapide, l’in­sai­sis­sable et l’om­ni­pré­sent. Ce sont les dépos­sé­dés qui ont inté­rêt  la démar­ca­tion franche et nette. Leur seul actif est leur ter­ri­toire, et la fron­tière, leur prin­ci­pale source de reve­nu (plus pauvre un pays, plus dépen­dant est-il de ses taxes doua­nières). La fron­tière rend égales (tant soit peu) les puis­sances inégales. 

Les riches vont où ils veulent, à tire‑d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maî­trise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de bre­vets) peuvent jouer avec les flux, en deve­nant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son ber­cail, une reli­gion impre­nable, un dédale inoc­cu­pable, rizières, mon­tagnes, del­ta. Guerre asymétrique. 

Le pré­da­teur déteste le rem­part. La proie aime bien. 

Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à sur­es­ti­mer ses forces.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 75.


« Pour le dire naï­ve­ment : là où il y a du sacré, il y a une enceinte, il y a de la vie […] il s’a­git de conju­rer les puis­sances de mort. Le pour­tour ampute, certes, mais c’est pour mieux incrus­ter, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en super­fi­cie, il le gagne en durée. 

Aus­si est-il nor­mal de pro­té­ger le cir­cons­crit qui nous pro­tège — et nous pro­longe. La per­pé­tua­tion d’une per­sonne, col­lec­tive ou indi­vi­duelle, se paie d’une sage humi­lia­tion : celle de ne pas être par­tout chez elle.

L’Hexa­gone ampute l’être fran­çais […] mais cet enser­re­ment vaut résilience. »
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 36.


Inter­face polé­mique entre l’or­ga­nisme et le monde exté­rieur, la peau est aus­si loin du rideau étanche qu’une fron­tière digne de ce nom l’est d’un mur. Le mur inter­dit le pas­sage ; la fron­tière le régule. Dire d’une fron­tière qu’elle est une pas­soire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 39.


Cris­taux et miné­raux ne meurent pas, pri­vi­lège réser­vé aux végé­taux et aux ani­maux. L’a­van­tage de l’en­ve­loppe se paye d’un léger incon­vé­nient, la mort.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 41.


On n’en fini­ra jamais avec la fron­tière parce qu’elle est inhé­rente à la règle de droit, et […] elle est bonne à vivre. 

Le dur désir de durer l’ins­crit au pro­gramme de tout ce qui bouge et respire. 

Nos « sans fron­tières » veulent-ils effa­cer l’in­con­vé­nient d’être né ? […] 

L’être et la limite adviennent ensemble, et l’un par l’autre. »
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 45.


Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signi­fie pas que l’on puisse habi­ter ce réseau comme un monde. Impos­sible de faire d’un lieu de pas­sage un lieu de séjour, faute de vis-à-vis. Pas d’an­ti-en face. Com­ment se poser sans s’op­po­ser ? Une com­mu­nau­té sans exté­rieur pour la recon­naître ou l’in­ves­tir n’au­rait plus lieu d’être, telle une nation seule au monde ver­rait s’é­va­nouir son hymne natio­nal, son équipe de foot ou de cri­cket, et jus­qu’à sa langue. 

Une per­sonne morale a un péri­mètre ou n’est pas.

D’où vient que « la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » n’en est pas une. Ce flasque zom­bie reste une for­mule creuse, un ali­bi rhé­to­rique aux mains du direc­toire occi­den­tal qui s’en est jus­qu’i­ci arro­gé le man­dat. Il en ira tout autre­ment le jour où un petit bon­homme vert à mille pattes et longue trompe atter­ri­ra  […] place de la Concorde. Face à l’a­lien d’une autre galaxie, l’im­per­son­na­li­té morale qu’est l’Hu­ma­ni­té avec un grand H pour­ra alors nous tenir chaud, parce qu’elle pren­dra forme et corps, par contraste avec un fond. C’est quand le mam­mi­fère humain ver­ra de ses yeux l’é­tran­ge­té venue d’ailleurs qu’il sau­ra à quoi résis­ter, au coude à coude avec tous ses congé­nères sans excep­tion, pour sau­ver la sienne propre.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 50.


Le pré­ten­du com­bat du clos contre l’ou­vert, tan­dem en réa­li­té aus­si insé­pa­rable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le mas­cu­lin et le fémi­nin, la terre et le ciel, conti­nue d’a­mu­ser notre gale­rie. Ce lieu com­mun fait le bon­heur des esprits courts […] C’est simple, donc uti­li­sable, mais ce qui est d’un seul tenant est faux. 

Aus­si néglige-t-on ce qu’il faut d’ou­ver­ture à la ver­ti­cale pour bou­cler un ter­ri­toire à l’ho­ri­zon­tale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. […]

Le fait (sans doute indé­mon­trable, mais obser­vable à tous les éche­lons) qu’au­cun ensemble orga­ni­sé ne puisse se clore à l’aide des seuls élé­ments de cet ensemble conduit à com­bi­ner l’eau et le feu. Il accroche le trans­cen­dant à l’im­ma­nent et l’en­vol à l’en­clos. Un groupe d’ap­par­te­nance se forme pour de bon du jour où il se ferme, et il se ferme par sus­pen­sion à un « clou de lumière » […] À chaque ras­sem­ble­ment, sa clé de voûte et son fil à plomb. 

L’im­pos­si­bi­li­té qu’a un agré­gat quel­conque de s’é­ri­ger en une com­mu­nau­té défi­nie sans recou­rir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opé­ra­tion par laquelle une popu­la­tion se mue en peuple. L’é­co­no­miste, le socio­logue le démo­graphe traitent de la pre­mière, scien­ti­fi­que­ment, et c’est heu­reux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sul­fu­reuse et plus fan­tasque : une ques­tion de mythes et de formes. Sont deman­dées une légende et une carte. Des ancêtres et des enne­mis. Un peuple, c’est une popu­la­tion, plus des contours et des conteurs. […] 

La misère mytho­lo­gique de l’é­phé­mère Union euro­péenne, qui la prive de toute affec­tio socie­ta­tis, tient en der­nier res­sort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins décla­rer où elle com­mence et où elle finit. 

Qui­dam ou nation ou fédé­ra­tion d’États-nations, qui­conque manque de se recon­naître un des­sus n’as­sume pas son dehors. Ne tolère pas jus­qu’à l’i­dée d’a­voir un dehors. Et ignore donc son dedans.

Qui entend se sur­pas­ser com­mence par se délimiter.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010), p. 62–64.


La fron­tière est le bou­clier des humbles ; ce sont les dépos­sé­dés qui ont inté­rêt à une démar­ca­tion franche et nette ; leur seul actif est leur ter­ri­toire, et la fron­tière leur prin­ci­pale source de reve­nus.

La classe domi­nante est mobile, elle est du côté des flux. L’é­lite des cap­teurs de flux ne tient pas en place, elle est par­tout chez elle, elle prend l’avion…

Mais on ne vit pas dans un avion.

Je constate que, là où il y a un faible et un fort, le faible demande tou­jours une fron­tière. Le fort ne doit pas être par­tout chez lui.

Oui, aujourd’­hui, l’i­déo­lo­gie du « sans-fron­­tières », c’est l’i­déo­lo­gie du riche et du fort.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Pour faire de la liai­son, il faut accep­ter, il faut spé­ci­fier la dif­fé­rence. Vou­loir la liai­son sans la culture, ça ne marche pas. 

La peau est faite pour rece­voir, et pour exsu­der. La fron­tière est un crible, un tamis, il est bon qu’elle soit une pas­soire, mais une pas­soire qui contrôle, une pas­soire qui régule. 

Sinon c’est la loi du plus fort : dans la jungle, il n’y a pas de fron­tière, c’est pour ça qu’il n’y a pas de droit. 

Il n’y a de vie que cir­cons­crite.
Régis Debray, « Éloge des fron­tières » (2010).


Le pré­da­teur déteste le rempart,
la proie aime bien.
Régis Debray, Éloge des frontières.


Entre une inep­tie qui aère et une véri­té qui étiole, il n’y a pas à balan­cer. Depuis cent mille ans que nous enfouis­sons nos morts ché­ris dans l’idée qu’ils pour­ront se retrou­ver bien­tôt au para­dis, la preuve est faite qu’un trompe‑l’œil encou­ra­geant ne se refuse pas. Pour contrer le néant, l’espèce a tou­jours pris le bon par­ti, celui de l’illusion.
Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010)


Les rives sont la chance du fleuve.
En l’enserrant, elles l’empêchent de deve­nir marécage.
Jacques Bour­­bon-Bus­­set, cité par Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010).


On ne peut pas pen­ser l’hospitalité, donc l’accueil, si on ne pense pas le seuil.

Car l’homme est un être mai­son­nable. Il naît dans une poche, fran­chit une fron­tière pour en sortir.

Pour s’ouvrir à l’autre, il faut avoir un lieu à soi.

Le dieu Ter­mi­nus, ce dieu romain gar­dien des bornes et des limites.
Régis Debray, Éloge des fron­tières (2010).

Cita­tions retrou­vées dans ma page Pré­cieuses pépites.

 


Mer­ci à Thier­ry Kru­ger et Pablo Girault Lazare, pour leur tra­vail, et notam­ment leur film « Demo­kra­tia ».

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​3​3​1​9​2​3​5​2​317

[La Chine, l’Inde, et le prétendu « libéralisme »] Bruno Guigue : « La fable du libéralisme qui sauve le monde » & Arundhati Roy : « Capitalisme : une histoire de fantômes »

Bruno Guigue : La fable du libéralisme qui sauve le monde

En Occi­dent, le libé­ra­lisme passe pour une doc­trine indé­pas­sable. Pur pro­duit du génie euro­péen, il serait à l’origine des mer­veilleuses prouesses dont se vantent les socié­tés déve­lop­pées. Mais l’idéologie domi­nante ne se contente pas de lui attri­buer toutes les ver­tus à domi­cile. Elle lui prête aus­si un rayon­ne­ment sans fron­tières. A croire ses adeptes les plus enthou­siastes, les recettes libé­rales sauvent le monde ! Un édi­to­ria­liste fran­çais, par exemple, peut affir­mer lors d’un débat télé­vi­sé – sans être contre­dit – que « le libé­ra­lisme a éra­di­qué la pau­vre­té en Chine ». Devant une telle assu­rance, la rai­son défaille. Com­ment convaincre des croyants aus­si fana­ti­sés qu’une doc­trine prô­nant la libre concur­rence et pro­hi­bant l’intervention de l’État dans l’économie, en Chine, est une den­rée introu­vable ? On y voit en revanche un Etat sou­ve­rain diri­gé par le par­ti com­mu­niste et char­gé de pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un sec­teur pri­vé flo­ris­sant, certes, mais aus­si sur un puis­sant sec­teur public déte­nant 80% des actifs dans les indus­­tries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remar­qué, en Chine, l’État maî­trise la mon­naie natio­nale, le sys­tème ban­caire est contrô­lé par le gou­ver­ne­ment et les mar­chés finan­ciers sont sous haute surveillance.

Il est clair que l’ouverture inter­na­tio­nale enga­gée par le pou­voir com­mu­niste à par­tir des années 80 a per­mis de cap­ter de pré­cieuses res­sources et d’obtenir des trans­ferts de tech­no­lo­gie. Mais on ne voit aucun rap­port entre cette poli­tique com­mer­ciale auda­cieuse et les dogmes libé­raux, que ce soit l’auto-régulation du mar­ché ou la concur­rence pure et par­faite. Le libé­ra­lisme n’a pas inven­té le com­merce, qui exis­tait bien avant que la moindre idée libé­rale ait ger­mé dans le cer­veau d’Adam Smith. « Etat fort », « pla­ni­fi­ca­tion à long terme », « puis­sant sec­teur public » sont des for­mules qui ne fleurent guère le libé­ra­lisme ordi­naire, et l’imputation à cette doc­trine des pro­grès spec­ta­cu­laires de l’économie chi­noise n’a aucun sens. La pau­vre­té aurait été vain­cue grâce aux recettes libé­rales ? Dans l’imagination des libé­raux, cer­tai­ne­ment. Dans les faits, la réus­site éco­no­mique de la Chine doit davan­tage à la main de fer de l’État qu’à la main invi­sible du mar­ché. Cette éco­no­mie mixte pilo­tée par le par­ti com­mu­niste chi­nois a por­té ses fruits. En trente ans, le PIB a été mul­ti­plié par 17 et 700 mil­lions de per­sonnes ont été extraites de la pau­vre­té. Comme la réduc­tion de la pau­vre­té dans le monde dans la même période est essen­tiel­le­ment due à la poli­tique éco­no­mique chi­noise, on peut dif­fi­ci­le­ment attri­buer au libé­ra­lisme les pro­grès récem­ment enre­gis­trés par l’humanité.

Du point de vue des rap­ports entre libé­ra­lisme et déve­lop­pe­ment, la com­pa­rai­son entre les deux géants asia­tiques est éga­le­ment ins­truc­tive. En 1950, l’Inde et la Chine se trou­vaient dans un état de déla­bre­ment et de misère extrêmes. La Chine connais­sait d’ailleurs une situa­tion pire que celle de son voi­sin, avec un PIB par habi­tant infé­rieur à celui de l’Afrique sub-saha­­rienne et une espé­rance de vie moyenne de 42 ans. Aujourd’hui, la Chine est la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale et son PIB repré­sente 4,5 fois celui de l’Inde. Non que cette der­nière n’ait accom­pli aucun pro­grès. Bien au contraire. Après avoir jeté les bases d’une indus­trie moderne au len­de­main de l’indépendance (1947), l’Inde a connu depuis vingt ans un déve­lop­pe­ment accé­lé­ré et elle occupe une posi­tion de pre­mier plan dans des sec­teurs comme l’informatique et la phar­ma­cie. Mais elle a beau affi­cher des taux de crois­sance annuels inso­lents, elle char­rie une pau­vre­té de masse dont la Chine, elle, a enfin réus­si à se débar­ras­ser. Auteurs du livre « Splen­deur de l’Inde ? Déve­lop­pe­ment, démo­cra­tie et inéga­li­tés » (2014), Jean Drèze et Amar­tya Sen résument la situa­tion para­doxale du pays : « L’Inde a gra­vi l’échelle du reve­nu par habi­tant en même temps qu’elle a glis­sé au bas de la pente des indi­ca­teurs sociaux ».

En dépit de taux de crois­sance record, la situa­tion sociale du pays, en effet, n’est pas brillante. Il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde, où le taux de mor­ta­li­té infan­tile est quatre fois plus éle­vé. L’espérance de vie des Indiens (67 ans) est net­te­ment infé­rieure à celle des Chi­nois (76 ans). Un tiers des Indiens n’ont ni élec­tri­ci­té ni ins­tal­la­tions sani­taires, et la mal­nu­tri­tion touche 30% de la popu­la­tion. Com­ment expli­quer un tel déca­lage ? Pour Jean Drèze et Amar­tya Sen, « l’Inde est le seul pays des BRICS à n’avoir pas connu de phase d’expansion majeure de l’aide publique ou de la redis­tri­bu­tion éco­no­mique. La Chine a fait très tôt d’énormes pro­grès en matière d’accès uni­ver­sel à l’enseignement pri­maire, aux soins médi­caux et à la pro­tec­tion sociale, et ce bien avant de se lan­cer dans des réformes éco­no­miques orien­tées vers le mar­ché, en 1979 ». Pour qu’un éco­no­miste indien (Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine – sur le plan éco­no­mique, s’entend – il faut qu’il ait de bonnes rai­sons de le pen­ser. Et ce qu’il dit est extrê­me­ment clair : l’Inde, contrai­re­ment à la Chine, a man­qué d’un inves­tis­se­ment mas­sif de la puis­sance publique dans l’éducation et la san­té. L’Inde n’a pas souf­fert d’un sur­plus, mais d’un défi­cit d’État.

Mais pour­quoi ? L’explication four­nie par les deux éco­no­mistes à pro­pos de la poli­tique édu­ca­tive est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante : « Les pla­ni­fi­ca­teurs indiens étaient à l’opposé de leurs homo­logues des pays com­mu­nistes, à Mos­cou, Pékin et La Havane. Ces der­niers fai­saient grand cas de l’éducation sco­laire uni­ver­selle, consi­dé­rée comme une exi­gence socia­liste fon­da­men­tale, et aucun d’entre eux n’aurait per­mis que de fortes pro­por­tions d’enfants ne soient pas sco­la­ri­sés ». En Inde, en revanche, « la pré­ven­tion des classes et des castes supé­rieures à l’encontre de l’éducation des masses » a frei­né la géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement pri­maire, entraî­nant un retard consi­dé­rable dans l’accès à l’éducation. C’est l’orientation idéo­lo­gique, et non une obs­cure fata­li­té, qui explique la dif­fé­rence des niveaux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif entre les deux pays. Les élites diri­geantes de l’Inde nou­velle avaient beau se récla­mer d’idéaux pro­gres­sistes, elles n’ont pas misé sur l’élévation du niveau sco­laire des masses indiennes, les « Intou­chables » se trou­vant relé­gués aux marges d’une socié­té hié­rar­chi­sée, bien loin de l’égalitarisme – y com­pris entre les hommes et les femmes – prô­né par l’idéologie maoïste de la Chine populaire.

Pour sou­li­gner un tel contraste, Amar­tya Sen cite un com­men­taire de l’écrivain indien Rabin­dra­nath Tagore for­mu­lé lors de son voyage en Union sovié­tique (1930) : « En posant le pied sur le sol de la Rus­sie, la pre­mière chose qui atti­ra mon atten­tion fut que, en matière d’éducation en tout cas, la pay­san­ne­rie et la classe ouvrière avaient fait de tels pro­grès en ces quelques années que rien de com­pa­rable n’était adve­nu même à nos classes supé­rieures en un siècle et demi ». On peut dire ce qu’on veut des régimes com­mu­nistes, mais il est indé­niable qu’ils ont misé sur l’éducation uni­ver­selle, la san­té pour tous et l’émancipation fémi­nine. Les conti­nui­tés his­to­riques étant par­fois sai­sis­santes, on peut d’ailleurs rap­pro­cher ce com­men­taire mécon­nu de Tagore sur l’URSS des années 30 avec un autre docu­ment : le résul­tat de l’étude sur la lec­ture (« PIRLS ») conduite par l’Association inter­na­tio­nale pour l’évaluation de la réus­site édu­ca­tive. Menée en 2016 sur un échan­tillon de 319 000 élèves de CM1 dans cin­quante pays, cette étude com­pare les per­for­mances des élèves en matière de lec­ture et de com­pré­hen­sion d’un texte écrit. La Rus­sie est arri­vée en tête, à éga­li­té avec Sin­ga­pour. Mais c’est sans doute le hasard.

En tout cas, une chose est sûre : en Chine popu­laire comme en URSS, l’enseignement public – et notam­ment l’enseignement pri­maire : la lec­ture, l’écriture et le cal­cul – était prio­ri­taire. Si la Chine a su résoudre des pro­blèmes dans les­quels l’Inde se débat tou­jours (illet­trisme, insa­lu­bri­té, mor­ta­li­té infan­tile), ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce qu’elle est plus « libé­rale ». En fait, c’est exac­te­ment le contraire. En dotant le pays de solides infra­struc­tures publiques, le socia­lisme chi­nois – en dépit de ses erreurs – a créé les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment du pays à long terme. Les diri­geants du par­ti com­mu­niste ont beau faire l’éloge du libre-échange, ils savent bien que la cohé­sion de la socié­té chi­noise ne repose pas sur le com­merce inter­na­tio­nal. Avant d’ouvrir son éco­no­mie, la Chine s’est dotée d’un sys­tème édu­ca­tif et sani­taire lui per­met­tant d’affronter la com­pé­ti­tion éco­no­mique mon­diale. Mani­fes­te­ment, elle cueille aujourd’hui le fruit de ses efforts.

Bien enten­du, ce n’est pas davan­tage par libé­ra­lisme que Deng Xiao Ping a impo­sé la poli­tique de l’enfant unique. En pro­cé­dant à cette intru­sion dans la sphère pri­vée, Pékin a réus­si le pari d’un contrôle des nais­sances indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour admettre que le jeu en valait la chan­delle. Mais il est dif­fi­cile d’imputer au libé­ra­lisme le suc­cès d’une régu­la­tion dras­tique des nais­sances impo­sée par le par­ti com­mu­niste. Sous un régime plu­ra­liste, une telle poli­tique ne serait même pas conce­vable. Ni plu­ra­liste ni libé­ral, le régime chi­nois pou­vait pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment du pays en sacri­fiant les inté­rêts pri­vés sur l’autel de l’intérêt géné­ral. En atten­dant, les résul­tats parlent d’eux-mêmes. Et il est pro­bable que les Chi­nois en com­prennent d’autant mieux la néces­si­té que cette poli­tique a désor­mais été assou­plie. En Inde, les ten­ta­tives d’Indira Gand­hi n’ont pas eu le même suc­cès, et l’hypothèque démo­gra­phique conti­nue de peser sur le déve­lop­pe­ment du pays.

L’exemple de la démo­gra­phie, d’ailleurs, montre que la ques­tion du déve­lop­pe­ment se pose sous un autre jour si l’on réexa­mine plus fine­ment la situa­tion indienne. « Les Etats indiens qui s’en sortent bien, affirment Jean Drèze et Amar­tya Sen, sont ceux qui avaient posé aupa­ra­vant les solides bases d’un déve­lop­pe­ment par­ti­ci­pa­tif et d’une aide sociale, et pro­mu acti­ve­ment l’extension des capa­ci­tés humaines, par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de l’éducation et de la san­té ». Avec un indice de déve­lop­pe­ment humain qui est de loin le plus éle­vé du pays, le Kéra­la (sud-ouest de l’Inde) fait figure de vitrine sociale du sous-conti­nent. Il est aus­si l’État de l’Inde où la tran­si­tion démo­gra­phique est la plus ache­vée, ce qui contri­bue à l’évolution posi­tive de la condi­tion fémi­nine. Or la baisse du taux de nata­li­té est direc­te­ment cor­ré­lée à l’élévation du niveau d’éducation. Très pauvre au moment de l’indépendance (1947), le Kéra­la a enga­gé un pro­gramme ambi­tieux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif, sani­taire et social, créant les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont il per­çoit aujourd’hui le béné­fice. Avec un reve­nu par tête qui est le plus éle­vé de l’Union (70% de plus que la moyenne indienne), un taux de sco­la­ri­sa­tion de 98%, un taux de mor­ta­li­té infan­tile cinq fois moins éle­vé que la moyenne des Etats indiens, cet Etat de 34 mil­lions d’habitants dont la presse occi­den­tale ne parle jamais a aus­si pour carac­té­ris­tique de favo­ri­ser le rôle poli­tique et social des femmes.

Mais ces suc­cès ne datent pas d’hier, ils sont le fruit d’une poli­tique de longue haleine. Comme en Chine, le déve­lop­pe­ment du pays va de pair avec le sou­ci du long terme. « Le Kéra­la conti­nue de pro­gres­ser rapi­de­ment sur divers fronts et son avance par rap­port aux autres Etats ne semble nul­le­ment se réduire avec le temps, indiquent Jean Drèze et Amar­tya Sen. Depuis les années 80, le déve­lop­pe­ment du Kéra­la a régu­liè­re­ment été dénon­cé par des com­men­ta­teurs méfiants envers l’intervention de l’État, qui le jugeaient insou­te­nable ou trom­peur, voire sus­cep­tible de conduire à la débâcle. Il est cepen­dant appa­ru que l’amélioration des condi­tions de vie dans cet Etat s’est non seule­ment pour­sui­vie mais accé­lé­rée, avec l’aide d’une crois­sance éco­no­mique rapide, favo­ri­sée à son tour par l’attention accor­dée à l’instruction pri­maire et aux capa­ci­tés humaines ». Cette avance du Kéra­la par rap­port aux autres Etats indiens n’est pas un héri­tage de la période anté­rieure à l’indépendance : en 1947, le Kéra­la était extrê­me­ment pauvre. Ce pro­grès est le fruit d’un com­bat poli­tique dont le moment-clé se situe en 1957, lorsque le Kéra­la est le pre­mier Etat à élire une coa­li­tion diri­gée par les com­mu­nistes. Depuis cette date, ils exercent le pou­voir local en alter­nance avec une coa­li­tion de centre gauche diri­gée par le par­ti du Congrès. En tout cas, il ne semble pas que les com­mu­nistes du Com­mu­nist Par­ty of IndiaMar­xist (CPI‑M) et leurs alliés – qui exercent à nou­veau le pou­voir depuis 2016 après avoir fait du Kéra­la l’État le plus déve­lop­pé de l’Inde -, aient pui­sé leur ins­pi­ra­tion dans les doc­trines libérales.

Bref, pour conti­nuer à sau­ver le monde, le libé­ra­lisme va devoir faire la preuve qu’il a quelque chose de neuf à appor­ter aux deux Etats les plus peu­plés de la pla­nète. Que la Chine com­mu­niste soit res­pon­sable de l’essentiel de l’effort accom­pli pour éra­di­quer la pau­vre­té dans le monde, et que cet évé­ne­ment passe inaper­çu de l’opinion occi­den­tale, en dit long sur l’aveuglement idéo­lo­gique ambiant. On pour­rait pour­suivre l’analyse en mon­trant qu’un petit Etat des Caraïbes sou­mis à un blo­cus illé­gal a tout de même réus­si à bâtir un sys­tème édu­ca­tif, sani­taire et social sans équi­valent par­mi les pays en déve­lop­pe­ment. Avec un taux de sco­la­ri­sa­tion de 100% et un sys­tème de san­té récom­pen­sé par l’Organisation mon­diale de la san­té, Cuba a récem­ment accom­pli la prouesse d’offrir à sa popu­la­tion une espé­rance de vie supé­rieure à celle des USA et un taux de mor­ta­li­té infan­tile équi­valent à celui des pays déve­lop­pés. Les méthodes pour y par­ve­nir n’ont rien de libé­ral, mais cha­cun a sa concep­tion des droits de l’homme : en rame­nant le taux de mor­ta­li­té infan­tile de 79 p. 1000 (1959) à 4,3 p. 1000 (2016), le socia­lisme cubain sauve des mil­liers d’enfants par an. Pour contem­pler les effets miri­fiques du libé­ra­lisme, en revanche, il suf­fit de regar­der ce qui se passe dans la région. Du côté d’Haïti, par exemple, ce pro­tec­to­rat amé­ri­cain où l’espérance de vie est de 63 ans (contre 80 pour Cuba), ou du côté de la Répu­blique domi­ni­caine – un peu mieux lotie – où l’espérance de vie est de 73 ans et la mor­ta­li­té infan­tile repré­sente cinq fois celle de Cuba.

Mais ces brou­tilles n’intéressent guère les par­ti­sans du libé­ra­lisme. Leur doc­trine, ils la voient tel un che­va­lier blanc – c’est le cas de le dire – répan­dant ses bien­faits depuis cet Occi­dent qui a tout com­pris et veut en com­mu­ni­quer le béné­fice à des popu­la­tions confites d’émotion devant tant de bon­té et prêtes à embras­ser sa foi dans l’homo œco­no­mi­cus, la loi du mar­ché et la libre concur­rence. Pre­nant le fruit de leur ima­gi­na­tion pour le monde réel, ils confondent l’initiative pri­vée — qui existe à des degrés divers dans tous les sys­tèmes sociaux – et le libé­ra­lisme – une idéo­lo­gie « hors sol » qui n’existe que dans l’esprit des libé­raux pour jus­ti­fier leurs pra­tiques. Si la socié­té était ce que les libé­raux en disent, elle serait réglée comme le mou­ve­ment des pla­nètes. Les lois du mar­ché seraient aus­si inflexibles que les lois de la nature. Tel un chef d’orchestre, le mar­ché har­mo­ni­se­rait les inté­rêts diver­gents et dis­tri­bue­rait équi­ta­ble­ment les res­sources. Toute inter­ven­tion publique serait nocive, puisque le mar­ché génère spon­ta­né­ment la paix et la concorde. La force du libé­ra­lisme, c’est que cette croyance légi­time la loi du plus fort et sacra­lise l’appropriation du bien com­mun. C’est pour­quoi il est l’idéologie spon­ta­née des oli­gar­chies assoif­fées d’argent, des bour­geoi­sies cupides. Le drame du libé­ra­lisme, en revanche, c’est qu’il est ran­gé au maga­sin des acces­soires chaque fois qu’une socié­té pri­vi­lé­gie le bien-être de tous et fait pas­ser l’intérêt com­mun avant les inté­rêts particuliers.

Bru­no Guigue.

Source : https://www.facebook.com/notes/bruno-guigue/la-fable-du-lib%C3%A9ralisme-qui-sauve-le-monde/1517649688380481/

 
Mon commentaire : 

Mer­ci Bru­no, pour cette ana­lyse très inté­res­sante (encore une fois).

Sur l’Inde, je te signale un livre impor­tant (et bou­le­ver­sant), qui montre que l’Inde est pro­fon­dé­ment cor­rom­pue et lit­té­ra­le­ment tyrannique :

« Capitalisme : une histoire de fantômes » par Arundhati Roy

httpv://www.youtube.com/watch?v=3tkQyqLnFbk

Je suis sûr que ce livre te pas­sion­ne­ra comme moi.

Étienne.


Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​2​5​0​1​8​1​2​7​317

[La Chine, l’Inde, et le prétendu « libéralisme »] Bruno Guigue : « La fable du libéralisme qui sauve le monde » & Arundhati Roy : « Capitalisme : une histoire de fantômes »

Bruno Guigue : La fable du libéralisme qui sauve le monde

En Occi­dent, le libé­ra­lisme passe pour une doc­trine indé­pas­sable. Pur pro­duit du génie euro­péen, il serait à l’origine des mer­veilleuses prouesses dont se vantent les socié­tés déve­lop­pées. Mais l’idéologie domi­nante ne se contente pas de lui attri­buer toutes les ver­tus à domi­cile. Elle lui prête aus­si un rayon­ne­ment sans fron­tières. A croire ses adeptes les plus enthou­siastes, les recettes libé­rales sauvent le monde ! Un édi­to­ria­liste fran­çais, par exemple, peut affir­mer lors d’un débat télé­vi­sé – sans être contre­dit – que « le libé­ra­lisme a éra­di­qué la pau­vre­té en Chine ». Devant une telle assu­rance, la rai­son défaille. Com­ment convaincre des croyants aus­si fana­ti­sés qu’une doc­trine prô­nant la libre concur­rence et pro­hi­bant l’intervention de l’État dans l’économie, en Chine, est une den­rée introu­vable ? On y voit en revanche un Etat sou­ve­rain diri­gé par le par­ti com­mu­niste et char­gé de pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un sec­teur pri­vé flo­ris­sant, certes, mais aus­si sur un puis­sant sec­teur public déte­nant 80% des actifs dans les indus­­tries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remar­qué, en Chine, l’État maî­trise la mon­naie natio­nale, le sys­tème ban­caire est contrô­lé par le gou­ver­ne­ment et les mar­chés finan­ciers sont sous haute surveillance.
Il est clair que l’ouverture inter­na­tio­nale enga­gée par le pou­voir com­mu­niste à par­tir des années 80 a per­mis de cap­ter de pré­cieuses res­sources et d’obtenir des trans­ferts de tech­no­lo­gie. Mais on ne voit aucun rap­port entre cette poli­tique com­mer­ciale auda­cieuse et les dogmes libé­raux, que ce soit l’auto-régulation du mar­ché ou la concur­rence pure et par­faite. Le libé­ra­lisme n’a pas inven­té le com­merce, qui exis­tait bien avant que la moindre idée libé­rale ait ger­mé dans le cer­veau d’Adam Smith. « Etat fort », « pla­ni­fi­ca­tion à long terme », « puis­sant sec­teur public » sont des for­mules qui ne fleurent guère le libé­ra­lisme ordi­naire, et l’imputation à cette doc­trine des pro­grès spec­ta­cu­laires de l’économie chi­noise n’a aucun sens. La pau­vre­té aurait été vain­cue grâce aux recettes libé­rales ? Dans l’imagination des libé­raux, cer­tai­ne­ment. Dans les faits, la réus­site éco­no­mique de la Chine doit davan­tage à la main de fer de l’État qu’à la main invi­sible du mar­ché. Cette éco­no­mie mixte pilo­tée par le par­ti com­mu­niste chi­nois a por­té ses fruits. En trente ans, le PIB a été mul­ti­plié par 17 et 700 mil­lions de per­sonnes ont été extraites de la pau­vre­té. Comme la réduc­tion de la pau­vre­té dans le monde dans la même période est essen­tiel­le­ment due à la poli­tique éco­no­mique chi­noise, on peut dif­fi­ci­le­ment attri­buer au libé­ra­lisme les pro­grès récem­ment enre­gis­trés par l’humanité.
Du point de vue des rap­ports entre libé­ra­lisme et déve­lop­pe­ment, la com­pa­rai­son entre les deux géants asia­tiques est éga­le­ment ins­truc­tive. En 1950, l’Inde et la Chine se trou­vaient dans un état de déla­bre­ment et de misère extrêmes. La Chine connais­sait d’ailleurs une situa­tion pire que celle de son voi­sin, avec un PIB par habi­tant infé­rieur à celui de l’Afrique sub-saha­­rienne et une espé­rance de vie moyenne de 42 ans. Aujourd’hui, la Chine est la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale et son PIB repré­sente 4,5 fois celui de l’Inde. Non que cette der­nière n’ait accom­pli aucun pro­grès. Bien au contraire. Après avoir jeté les bases d’une indus­trie moderne au len­de­main de l’indépendance (1947), l’Inde a connu depuis vingt ans un déve­lop­pe­ment accé­lé­ré et elle occupe une posi­tion de pre­mier plan dans des sec­teurs comme l’informatique et la phar­ma­cie. Mais elle a beau affi­cher des taux de crois­sance annuels inso­lents, elle char­rie une pau­vre­té de masse dont la Chine, elle, a enfin réus­si à se débar­ras­ser. Auteurs du livre « Splen­deur de l’Inde ? Déve­lop­pe­ment, démo­cra­tie et inéga­li­tés » (2014), Jean Drèze et Amar­tya Sen résument la situa­tion para­doxale du pays : « L’Inde a gra­vi l’échelle du reve­nu par habi­tant en même temps qu’elle a glis­sé au bas de la pente des indi­ca­teurs sociaux ».
En dépit de taux de crois­sance record, la situa­tion sociale du pays, en effet, n’est pas brillante. Il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde, où le taux de mor­ta­li­té infan­tile est quatre fois plus éle­vé. L’espérance de vie des Indiens (67 ans) est net­te­ment infé­rieure à celle des Chi­nois (76 ans). Un tiers des Indiens n’ont ni élec­tri­ci­té ni ins­tal­la­tions sani­taires, et la mal­nu­tri­tion touche 30% de la popu­la­tion. Com­ment expli­quer un tel déca­lage ? Pour Jean Drèze et Amar­tya Sen, « l’Inde est le seul pays des BRICS à n’avoir pas connu de phase d’expansion majeure de l’aide publique ou de la redis­tri­bu­tion éco­no­mique. La Chine a fait très tôt d’énormes pro­grès en matière d’accès uni­ver­sel à l’enseignement pri­maire, aux soins médi­caux et à la pro­tec­tion sociale, et ce bien avant de se lan­cer dans des réformes éco­no­miques orien­tées vers le mar­ché, en 1979 ». Pour qu’un éco­no­miste indien (Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine – sur le plan éco­no­mique, s’entend – il faut qu’il ait de bonnes rai­sons de le pen­ser. Et ce qu’il dit est extrê­me­ment clair : l’Inde, contrai­re­ment à la Chine, a man­qué d’un inves­tis­se­ment mas­sif de la puis­sance publique dans l’éducation et la san­té. L’Inde n’a pas souf­fert d’un sur­plus, mais d’un défi­cit d’État.
Mais pour­quoi ? L’explication four­nie par les deux éco­no­mistes à pro­pos de la poli­tique édu­ca­tive est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante : « Les pla­ni­fi­ca­teurs indiens étaient à l’opposé de leurs homo­logues des pays com­mu­nistes, à Mos­cou, Pékin et La Havane. Ces der­niers fai­saient grand cas de l’éducation sco­laire uni­ver­selle, consi­dé­rée comme une exi­gence socia­liste fon­da­men­tale, et aucun d’entre eux n’aurait per­mis que de fortes pro­por­tions d’enfants ne soient pas sco­la­ri­sés ». En Inde, en revanche, « la pré­ven­tion des classes et des castes supé­rieures à l’encontre de l’éducation des masses » a frei­né la géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement pri­maire, entraî­nant un retard consi­dé­rable dans l’accès à l’éducation. C’est l’orientation idéo­lo­gique, et non une obs­cure fata­li­té, qui explique la dif­fé­rence des niveaux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif entre les deux pays. Les élites diri­geantes de l’Inde nou­velle avaient beau se récla­mer d’idéaux pro­gres­sistes, elles n’ont pas misé sur l’élévation du niveau sco­laire des masses indiennes, les « Intou­chables » se trou­vant relé­gués aux marges d’une socié­té hié­rar­chi­sée, bien loin de l’égalitarisme – y com­pris entre les hommes et les femmes – prô­né par l’idéologie maoïste de la Chine populaire.
Pour sou­li­gner un tel contraste, Amar­tya Sen cite un com­men­taire de l’écrivain indien Rabin­dra­nath Tagore for­mu­lé lors de son voyage en Union sovié­tique (1930) : « En posant le pied sur le sol de la Rus­sie, la pre­mière chose qui atti­ra mon atten­tion fut que, en matière d’éducation en tout cas, la pay­san­ne­rie et la classe ouvrière avaient fait de tels pro­grès en ces quelques années que rien de com­pa­rable n’était adve­nu même à nos classes supé­rieures en un siècle et demi ». On peut dire ce qu’on veut des régimes com­mu­nistes, mais il est indé­niable qu’ils ont misé sur l’éducation uni­ver­selle, la san­té pour tous et l’émancipation fémi­nine. Les conti­nui­tés his­to­riques étant par­fois sai­sis­santes, on peut d’ailleurs rap­pro­cher ce com­men­taire mécon­nu de Tagore sur l’URSS des années 30 avec un autre docu­ment : le résul­tat de l’étude sur la lec­ture (« PIRLS ») conduite par l’Association inter­na­tio­nale pour l’évaluation de la réus­site édu­ca­tive. Menée en 2016 sur un échan­tillon de 319 000 élèves de CM1 dans cin­quante pays, cette étude com­pare les per­for­mances des élèves en matière de lec­ture et de com­pré­hen­sion d’un texte écrit. La Rus­sie est arri­vée en tête, à éga­li­té avec Sin­ga­pour. Mais c’est sans doute le hasard.
En tout cas, une chose est sûre : en Chine popu­laire comme en URSS, l’enseignement public – et notam­ment l’enseignement pri­maire : la lec­ture, l’écriture et le cal­cul – était prio­ri­taire. Si la Chine a su résoudre des pro­blèmes dans les­quels l’Inde se débat tou­jours (illet­trisme, insa­lu­bri­té, mor­ta­li­té infan­tile), ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce qu’elle est plus « libé­rale ». En fait, c’est exac­te­ment le contraire. En dotant le pays de solides infra­struc­tures publiques, le socia­lisme chi­nois – en dépit de ses erreurs – a créé les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment du pays à long terme. Les diri­geants du par­ti com­mu­niste ont beau faire l’éloge du libre-échange, ils savent bien que la cohé­sion de la socié­té chi­noise ne repose pas sur le com­merce inter­na­tio­nal. Avant d’ouvrir son éco­no­mie, la Chine s’est dotée d’un sys­tème édu­ca­tif et sani­taire lui per­met­tant d’affronter la com­pé­ti­tion éco­no­mique mon­diale. Mani­fes­te­ment, elle cueille aujourd’hui le fruit de ses efforts.
Bien enten­du, ce n’est pas davan­tage par libé­ra­lisme que Deng Xiao Ping a impo­sé la poli­tique de l’enfant unique. En pro­cé­dant à cette intru­sion dans la sphère pri­vée, Pékin a réus­si le pari d’un contrôle des nais­sances indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment. Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour admettre que le jeu en valait la chan­delle. Mais il est dif­fi­cile d’imputer au libé­ra­lisme le suc­cès d’une régu­la­tion dras­tique des nais­sances impo­sée par le par­ti com­mu­niste. Sous un régime plu­ra­liste, une telle poli­tique ne serait même pas conce­vable. Ni plu­ra­liste ni libé­ral, le régime chi­nois pou­vait pla­ni­fier le déve­lop­pe­ment du pays en sacri­fiant les inté­rêts pri­vés sur l’autel de l’intérêt géné­ral. En atten­dant, les résul­tats parlent d’eux-mêmes. Et il est pro­bable que les Chi­nois en com­prennent d’autant mieux la néces­si­té que cette poli­tique a désor­mais été assou­plie. En Inde, les ten­ta­tives d’Indira Gand­hi n’ont pas eu le même suc­cès, et l’hypothèque démo­gra­phique conti­nue de peser sur le déve­lop­pe­ment du pays.
L’exemple de la démo­gra­phie, d’ailleurs, montre que la ques­tion du déve­lop­pe­ment se pose sous un autre jour si l’on réexa­mine plus fine­ment la situa­tion indienne. « Les Etats indiens qui s’en sortent bien, affirment Jean Drèze et Amar­tya Sen, sont ceux qui avaient posé aupa­ra­vant les solides bases d’un déve­lop­pe­ment par­ti­ci­pa­tif et d’une aide sociale, et pro­mu acti­ve­ment l’extension des capa­ci­tés humaines, par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de l’éducation et de la san­té ». Avec un indice de déve­lop­pe­ment humain qui est de loin le plus éle­vé du pays, le Kéra­la (sud-ouest de l’Inde) fait figure de vitrine sociale du sous-conti­nent. Il est aus­si l’État de l’Inde où la tran­si­tion démo­gra­phique est la plus ache­vée, ce qui contri­bue à l’évolution posi­tive de la condi­tion fémi­nine. Or la baisse du taux de nata­li­té est direc­te­ment cor­ré­lée à l’élévation du niveau d’éducation. Très pauvre au moment de l’indépendance (1947), le Kéra­la a enga­gé un pro­gramme ambi­tieux de déve­lop­pe­ment édu­ca­tif, sani­taire et social, créant les condi­tions d’un déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont il per­çoit aujourd’hui le béné­fice. Avec un reve­nu par tête qui est le plus éle­vé de l’Union (70% de plus que la moyenne indienne), un taux de sco­la­ri­sa­tion de 98%, un taux de mor­ta­li­té infan­tile cinq fois moins éle­vé que la moyenne des Etats indiens, cet Etat de 34 mil­lions d’habitants dont la presse occi­den­tale ne parle jamais a aus­si pour carac­té­ris­tique de favo­ri­ser le rôle poli­tique et social des femmes.
Mais ces suc­cès ne datent pas d’hier, ils sont le fruit d’une poli­tique de longue haleine. Comme en Chine, le déve­lop­pe­ment du pays va de pair avec le sou­ci du long terme. « Le Kéra­la conti­nue de pro­gres­ser rapi­de­ment sur divers fronts et son avance par rap­port aux autres Etats ne semble nul­le­ment se réduire avec le temps, indiquent Jean Drèze et Amar­tya Sen. Depuis les années 80, le déve­lop­pe­ment du Kéra­la a régu­liè­re­ment été dénon­cé par des com­men­ta­teurs méfiants envers l’intervention de l’État, qui le jugeaient insou­te­nable ou trom­peur, voire sus­cep­tible de conduire à la débâcle. Il est cepen­dant appa­ru que l’amélioration des condi­tions de vie dans cet Etat s’est non seule­ment pour­sui­vie mais accé­lé­rée, avec l’aide d’une crois­sance éco­no­mique rapide, favo­ri­sée à son tour par l’attention accor­dée à l’instruction pri­maire et aux capa­ci­tés humaines ». Cette avance du Kéra­la par rap­port aux autres Etats indiens n’est pas un héri­tage de la période anté­rieure à l’indépendance : en 1947, le Kéra­la était extrê­me­ment pauvre. Ce pro­grès est le fruit d’un com­bat poli­tique dont le moment-clé se situe en 1957, lorsque le Kéra­la est le pre­mier Etat à élire une coa­li­tion diri­gée par les com­mu­nistes. Depuis cette date, ils exercent le pou­voir local en alter­nance avec une coa­li­tion de centre gauche diri­gée par le par­ti du Congrès. En tout cas, il ne semble pas que les com­mu­nistes du Com­mu­nist Par­ty of IndiaMar­xist (CPI‑M) et leurs alliés – qui exercent à nou­veau le pou­voir depuis 2016 après avoir fait du Kéra­la l’État le plus déve­lop­pé de l’Inde -, aient pui­sé leur ins­pi­ra­tion dans les doc­trines libérales.
Bref, pour conti­nuer à sau­ver le monde, le libé­ra­lisme va devoir faire la preuve qu’il a quelque chose de neuf à appor­ter aux deux Etats les plus peu­plés de la pla­nète. Que la Chine com­mu­niste soit res­pon­sable de l’essentiel de l’effort accom­pli pour éra­di­quer la pau­vre­té dans le monde, et que cet évé­ne­ment passe inaper­çu de l’opinion occi­den­tale, en dit long sur l’aveuglement idéo­lo­gique ambiant. On pour­rait pour­suivre l’analyse en mon­trant qu’un petit Etat des Caraïbes sou­mis à un blo­cus illé­gal a tout de même réus­si à bâtir un sys­tème édu­ca­tif, sani­taire et social sans équi­valent par­mi les pays en déve­lop­pe­ment. Avec un taux de sco­la­ri­sa­tion de 100% et un sys­tème de san­té récom­pen­sé par l’Organisation mon­diale de la san­té, Cuba a récem­ment accom­pli la prouesse d’offrir à sa popu­la­tion une espé­rance de vie supé­rieure à celle des USA et un taux de mor­ta­li­té infan­tile équi­valent à celui des pays déve­lop­pés. Les méthodes pour y par­ve­nir n’ont rien de libé­ral, mais cha­cun a sa concep­tion des droits de l’homme : en rame­nant le taux de mor­ta­li­té infan­tile de 79 p. 1000 (1959) à 4,3 p. 1000 (2016), le socia­lisme cubain sauve des mil­liers d’enfants par an. Pour contem­pler les effets miri­fiques du libé­ra­lisme, en revanche, il suf­fit de regar­der ce qui se passe dans la région. Du côté d’Haïti, par exemple, ce pro­tec­to­rat amé­ri­cain où l’espérance de vie est de 63 ans (contre 80 pour Cuba), ou du côté de la Répu­blique domi­ni­caine – un peu mieux lotie – où l’espérance de vie est de 73 ans et la mor­ta­li­té infan­tile repré­sente cinq fois celle de Cuba.
Mais ces brou­tilles n’intéressent guère les par­ti­sans du libé­ra­lisme. Leur doc­trine, ils la voient tel un che­va­lier blanc – c’est le cas de le dire – répan­dant ses bien­faits depuis cet Occi­dent qui a tout com­pris et veut en com­mu­ni­quer le béné­fice à des popu­la­tions confites d’émotion devant tant de bon­té et prêtes à embras­ser sa foi dans l’homo œco­no­mi­cus, la loi du mar­ché et la libre concur­rence. Pre­nant le fruit de leur ima­gi­na­tion pour le monde réel, ils confondent l’initiative pri­vée — qui existe à des degrés divers dans tous les sys­tèmes sociaux – et le libé­ra­lisme – une idéo­lo­gie « hors sol » qui n’existe que dans l’esprit des libé­raux pour jus­ti­fier leurs pra­tiques. Si la socié­té était ce que les libé­raux en disent, elle serait réglée comme le mou­ve­ment des pla­nètes. Les lois du mar­ché seraient aus­si inflexibles que les lois de la nature. Tel un chef d’orchestre, le mar­ché har­mo­ni­se­rait les inté­rêts diver­gents et dis­tri­bue­rait équi­ta­ble­ment les res­sources. Toute inter­ven­tion publique serait nocive, puisque le mar­ché génère spon­ta­né­ment la paix et la concorde. La force du libé­ra­lisme, c’est que cette croyance légi­time la loi du plus fort et sacra­lise l’appropriation du bien com­mun. C’est pour­quoi il est l’idéologie spon­ta­née des oli­gar­chies assoif­fées d’argent, des bour­geoi­sies cupides. Le drame du libé­ra­lisme, en revanche, c’est qu’il est ran­gé au maga­sin des acces­soires chaque fois qu’une socié­té pri­vi­lé­gie le bien-être de tous et fait pas­ser l’intérêt com­mun avant les inté­rêts particuliers.
Bru­no Guigue.
Source : https://www.facebook.com/notes/bruno-guigue/la-fable-du-lib%C3%A9ralisme-qui-sauve-le-monde/1517649688380481/

 
Mon commentaire :
Mer­ci Bru­no, pour cette ana­lyse très inté­res­sante (encore une fois).
Sur l’Inde, je te signale un livre impor­tant (et bou­le­ver­sant), qui montre que l’Inde est pro­fon­dé­ment cor­rom­pue et lit­té­ra­le­ment tyrannique :

« Capitalisme : une histoire de fantômes » par Arundhati Roy


httpv://www.youtube.com/watch?v=3tkQyqLnFbk

Je suis sûr que ce livre te pas­sion­ne­ra comme moi.
Étienne.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​2​5​0​1​8​1​2​7​317

[Fléau universel de la « banque universelle » too big to fail, too big to jail] BNP Paribas – Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne

httpv://www.youtube.com/watch?v=ChllTHQTyaY

Cette pas­sion­nante enquête dif­fu­sée à la télé hier soir très tard (à enre­gis­trer rapi­de­ment avant qu’on ne la cen­sure) va nous aider à réfléchir :

. à l’en­jeu mon­dial du Glass Stea­gall Act, loi US votée en 1933 pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour de la « banque uni­ver­selle » (confu­sion des banques de dépôt et des banques d’af­faires qui per­met —tou­jours— aux usu­riers de jouer au casi­no de la bourse avec les éco­no­mies des gens normaux),

. aux indis­pen­sable ins­ti­tu­tions popu­laires de contrôle de la mon­naie et de la banque,

. aux men­songes poli­ti­ciens tou­jours impu­nis faute de consti­tu­tion digne de ce nom,

. à l’es­prit de corps (et sur­tout de cor­rup­tion) des élites fran­çaises comme l’ins­pec­tion géné­rale des finances (qui a noyau­té et cor­rom­pu la répu­blique française),

. à la dupli­ci­té de ce voleur de Pébe­reau, qui a tant plai­dé pour que l’É­tat équi­libre son bud­get en impo­sant de cruelles éco­no­mies sur tous les bud­gets publics alors même que sa propre banque inci­tait et aidait les pires frau­deurs à échap­per à l’im­pôt (et donc à dévas­ter le bud­get en question),

. au rôle cen­tral et cri­mi­nel de Pébe­reau et de ses copains-coquins (Tri­chet, DSK, etc.) dans le mar­tyr révol­tant des Grecs et dans l’aus­té­ri­té fran­çaise,

. et, last but not least, au finan­ce­ment (ultra-lucra­­tif) des armes des géno­cides africains !!!

Alors, certes, la BNP-Pari­­bas n’est pas la seule banque à cor­rompre et à finan­cer des mas­sacres (c’est le pal­ma­rès de tous les usu­riers), et si elle avait été amé­ri­caine elle pour­sui­vrait sans soute ses crimes impu­né­ment, mais la mal­fai­sance de ce géant est emblé­ma­tique de la déme­sure cri­mi­nelle qu’on peut pré­voir chaque fois qu’on néglige de fixer des limites dras­tiques à tous les pouvoirs.

Quand le peuple va-t-il enfin chas­ser (lui-même) ses bourreaux ?

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​1​8​4​7​7​0​8​2​317



Frank­lin Roo­se­velt signe le Glass-Stea­­gall-Act le 16 juin 1933 : 
à par­tir de cette date, c’est la fin des crises finan­cières ! (et le métier de ban­quier de dépôts devient ennuyeux et mal payé).


1999 : Clin­­ton-Le-Grand-Pour­­ri signe le Gramm-Leach-Bli­­ley avec ses Par­rains, ce qui assas­sine le Glass Stea­gall Act :
à par­tir de la déré­gu­la­tion (glo­ba­li­sa­tion) finan­cière des années 1980, le métier de ban­quier rede­vient amu­sant et extrê­me­ment enri­chis­sant, les crises finan­cières se mul­ti­plient (une tous les 3 ou 4 ans !), la ruine cri­mi­nelle des épar­gnants se répète, et ce jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment, en 2008… Et quoi demain ?

NB : sur la catas­tro­phique déré­gu­la­tion finan­cière orga­ni­sée depuis Rea­gan aux USA, That­cher en Angle­terre, Pom­pi­dou en France, etc., il faut abso­lu­ment voir (et tra­vailler le crayon à la main) l’en­quête magni­fique « INSIDE JOB » : His­toire détaillée d’un odieux com­plot, celui de la déré­gu­la­tion finan­cière : INSIDE JOB, enquête essen­tielle pour com­prendre la pro­chaine « crise » et l’énorme tra­hi­son des « élites ».


Voir aus­si :

Pantouflages et collusions entre la fonction publique et le monde des affaires

https://​www​.pan​tou​fle​watch​.org/​2​0​1​6​/​0​6​/​0​6​/​p​a​n​t​o​u​f​l​a​g​e​–​k​e​z​a​ko/

Voir aus­si le der­nier livre de

Laurent Mauduit (Mediapart), « LA CASTE. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » :


http://​www​.edi​tions​la​de​cou​verte​.fr/​c​a​t​a​l​o​g​u​e​/​i​n​d​e​x​–​L​a​_​c​a​s​t​e​–​9​7​8​2​3​4​8​0​3​7​7​0​2​.​h​tml

httpv://www.youtube.com/watch?v=rBx9XqOt9Zw


Voir aus­si, sur Médiapart :

Les parts d’ombre de BNP Paribas

par Mar­tine ORANGE

En trente ans, BNP Pari­bas est deve­nu un monstre ban­caire. Un docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre raconte les faces cachées de la qua­trième banque mon­diale. Media­part a obte­nu des auteurs des extraits en video de l’entretien avec l’ex-procureur amé­ri­cain char­gé de l’enquête sur la banque, accu­sée d’avoir vio­lé l’embargo sur le Sou­dan et condam­née en 2014 à une amende record. Décapant.

Ce fut le man­tra de toute la classe poli­tique pen­dant la crise finan­cière de 2008. « Les banques fran­çaises n’ont rien coû­té aux finances publiques. Le modèle de la banque uni­ver­selle a prou­vé sa résis­tance pen­dant la crise », n’ont-ils ces­sé de répé­ter. Les banques fran­çaises, un modèle, vraiment ?

Pour ce dixième anni­ver­saire de la crise, le docu­men­taire de Tho­mas Lafarge et Xavier Harel, BNP Pari­bas, dans les eaux troubles de la plus grande banque fran­çaise, vient à point nom­mé pour rela­ti­vi­ser ces paroles, en revi­si­tant les actes et les pro­pos de la banque pen­dant cette période. BNP Pari­bas y révèle ses côtés sombres, obs­curs, inavouables par­fois. Peut-être est-ce la rai­son pour laquelle ce docu­men­taire est dif­fu­sé ce jeu­di 4 octobre, en toute fin de soi­rée sur France 3. Il faut savoir pré­ser­ver les icônes.

Pour plan­ter le décor de la puis­sance de BNP sur le monde poli­tique fran­çais, les auteurs ont choi­si de rete­nir une pho­to, abon­dam­ment com­men­tée depuis sa paru­tion dansParis Match à l’automne 2008. Elle fut prise un dimanche d’octobre 2008 à Ber­cy, au moment où la crise finan­cière se déchaî­nait. Après Leh­man Bro­thers, ce sont les banques euro­péennes, à com­men­cer par Dexia, For­tis – rache­tée à vil prix par BNP dans les semaines qui suivent –, Royal of Scot­land, qui menacent de s’effondrer. Sur la pho­to, ils sont tous là, la ministre des finances Chris­tine Lagarde, le direc­teur du Tré­sor, le secré­taire géné­ral de l’Élysée, les membres des cabi­nets. Tous debout, ils écoutent un homme assis, de dos. Michel Pébe­reau, PDG de BNP Pari­bas, leur explique ce qui se passe, et sans doute ce qu’il convient de faire.

Michel Pébereau, président de BNP Paribas en 2011 © ReutersMichel Pébe­reau, pré­sident de BNP Pari­bas en 2011 © Reuters

Peut-on se pas­ser de l’avis d’un homme aus­si puis­sant qui dirige la qua­trième banque mon­diale, affi­chant un bilan de plus de 2 000 mil­liards d’euros, plus lourd que le PNB (pro­duit natio­nal brut) de la France ? Certes, non. Mais le malaise sus­ci­té par cette image vient de ce qu’elle dit du rap­port de force exis­tant. Rare­ment image n’a autant résu­mé la cap­ture du monde poli­tique par le monde ban­caire pen­dant la crise, ce « too big to fail » qui a pris tout le monde en otage et dicte ses solu­tions. Car ce sont bien les choix des res­pon­sables ban­caires qui seront rete­nus, sans déli­bé­ra­tion démo­cra­tique, dans la ges­tion de la crise de 2008. Et c’est du pré­sident de BNP Pari­bas, que le pou­voir poli­tique attend alors des remèdes.

Cette puis­sance, BNP Pari­bas l’a acquise en à peine trente ans, à la faveur de la finan­cia­ri­sa­tion et de la mon­dia­li­sa­tion de l’économie, mais por­té aus­si par l’ambition de fer de Michel Pébe­reau, qui a pré­si­dé l’établissement de 1993 à 2011. Avant lui, BNP était une banque de détail, une banque qui osait déjà dire « votre argent nous inté­resse », mais qui res­tait au contact de ses clients, des entre­prises, comme témoigne une des der­nières sala­riées de cette période. Tout a chan­gé avec la pri­va­ti­sa­tion de la banque, déci­dée par Édouard Bal­la­dur en 1993. Michel Pébe­reau est alors dési­gné par le gou­ver­ne­ment pour pré­si­der l’établissement, le changer.

La vraie trans­for­ma­tion vien­dra six ans plus tard, en 1999 lorsque BNP s’empare de Pari­bas, aux termes d’une bataille féroce avec la Socié­té géné­rale. Bizar­re­ment, le docu­men­taire passe sous silence ce conflit qui mit le capi­ta­lisme fran­çais à feu et à sang, appe­lant le pou­voir à tran­cher entre les ambi­tions des deux banques.

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Prendre le contrôle de Pari­bas, c’est non seule­ment chan­ger de taille, mettre la main sur des mil­liards de capi­taux, mais c’est aus­si chan­ger de sta­tut. BNP se trouve pro­pul­sé dans « la haute banque » comme on disait au XIXe siècle, celle qui siège dans les conseils d’administration, qui a une main­mise sur toute l’économie, au tra­vers de cen­taines de par­ti­ci­pa­tions et de sièges d’administrateur qui vont avec. Mais c’est aus­si entrer dans le monde obs­cur de l’évasion fis­cale, des for­tunes cachées en Suisse ou ailleurs, des para­dis fis­caux. Un monde que Pari­bas fré­quente de très longue date, au moins depuis les années 1950 et que Michel Pébe­reau se gar­de­ra bien de bousculer.Les sala­riés de BNP qui ont accep­té de témoi­gner pour ce docu­men­taire racontent le choc cultu­rel que fut l’arrivée de Pari­bas. Entre eux, les cen­taines de mil­liers de sala­riés, pré­sents dans les agences au coin de la rue, et les « sei­gneurs » qui arri­vaient de la très feu­trée rue d’Antin, siège de Pari­bas, le choix de la direc­tion fut vite fait : les « sei­gneurs » l’emportèrent. Toute la culture du mérite, des pos­si­bi­li­tés d’évolution de car­rière qui per­met­taient de par­tir au bas de l’échelle pour grim­per jusqu’au som­met furent empor­tée avec.

Mais la banque aus­si chan­gea d’aspect : elle jouait désor­mais dans la cour des grands. Elle était une banque inter­na­tio­nale, pré­sente sur tous les mar­chés mon­diaux, goû­tant comme toutes les autres les délices de la finance mon­dia­li­sée, de l’ingénierie finan­cière. Elle reprit aus­si toutes les pra­tiques de l’évasion fis­cale, si chère à Pari­bas suisse, en dépit de toutes les alertes internes. « 100 % des clients étaient non décla­rés », sou­tient aujourd’hui un ancien res­pon­sable. Plus de 40 mil­liards d’euros étaient cachés dans cette filiale, deve­nue une banque dans la banque, avec le plein assen­ti­ment de la direc­tion en France. Sans que le fisc fran­çais ou les régu­la­teurs ne s’en émeuvent.

Rien ne sem­blait devoir bri­ser cette dyna­mique du tou­jours plus. Jusqu’à ce qu’advienne, en 2008, la crise des sub­primes. Une crise entiè­re­ment liée aux dérives de Wall Street et des ban­quiers amé­ri­cains et qui a conta­mi­né la « blanche » finance euro­péenne, à en croire les banques européennes.

C’est peut-être une des lacunes de ce docu­men­taire de ne pas démon­ter cette fable. Il n’explique pas suf­fi­sam­ment com­ment l’éclatement de la bulle immo­bi­lière amé­ri­caine devint une crise de la finance mon­diale. Car contrai­re­ment à ce que le monde finan­cier fran­çais et euro­péen n’a ces­sé de sou­te­nir, les banques euro­péennes avaient entiè­re­ment par­tie liée avec Wall Street. C’est leur déve­lop­pe­ment sans limites, leurs inter­ven­tions et leurs jeux finan­ciers mas­sifs, les ame­nant à dépendre entiè­re­ment du mar­ché des capi­taux amé­ri­cains pour refi­nan­cer leurs enga­ge­ments qui a per­mis cette pro­pa­ga­tion sans contrôle de la crise.

BNP Pari­bas est la par­faite illus­tra­tion de cette trans­for­ma­tion. De l’avis de tous les his­to­riens, ce fut elle qui don­na la pre­mière le signal de la crise finan­cière et sa pro­pa­ga­tion dans tout le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal, en annon­çant le 9 août 2007 la sus­pen­sion de trois de ces fonds. « Il n’y avait plus de valo­ri­sa­tion pos­sible de cer­tains actifs », expli­­qua-t-elle alors. Ce seul constat créa un séisme dans le monde finan­cier : il n’était plus pos­sible de mettre des chiffres en face des biens ou des engagements.

Et ce n’est pas grâce à « la résis­tance du modèle de banque uni­ver­selle fran­çais qu’est BNP Pari­bas » que la banque put tra­ver­ser sans trop de dom­mages la crise, mais grâce au sou­tien illi­mi­té des banques cen­trales. La banque cen­trale euro­péenne, diri­gée alors par Jean-Claude Tri­chet ouvrit alors les vannes moné­taires à fond pour prendre le relais d’un mar­ché inter­ban­caire, assu­rant nor­ma­le­ment la liqui­di­té du sys­tème, qui avait lit­té­ra­le­ment dis­pa­ru. Mais l’action de la Réserve fédé­rale fut encore plus déci­sive, en accep­tant de four­nir sans condi­tions et de manière illi­mi­tée les cen­taines de mil­liards de dol­lars dont le sys­tème finan­cier euro­péen avait besoin pour se refinancer.

« C’était inten­tion­nel. C’était délibéré »

2008 ne fut que la pre­mière secousse sis­mique pour la finance euro­péenne. La deuxième beau­coup plus grave arri­va en 2010 avec la crise grecque puis la crise de l’ensemble de la zone euro. C’est à juste titre que le docu­men­taire insiste sur ce moment qui aurait pu être mor­tel pour BNP Pari­bas. Cepen­dant, il donne une lec­ture faible et biai­sée des évé­ne­ments d’alors.

Michel Pébereau et Christine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © ReutersMichel Pébe­reau et Chris­tine Lagarde, alors ministre des finances en octobre 2009 © Reuters

Que la caste de l’inspection des finances, mono­po­li­sant tous les postes dans les grandes banques, de la haute admi­nis­tra­tion de Ber­cy et d’ailleurs, à la banque de France, et jusqu’à l’Élysée ait pesé sur toutes les déci­sions à cette période, cela ne se dis­cute même pas. Elle a orga­ni­sé l’impunité totale du monde ban­caire. Elle a été à la manœuvre pour enter­rer toutes les ten­ta­tives sérieuses d’encadrement, de régu­la­tion et de contrôle. Il en est allé de même pour la lutte contre l’évasion fis­cale, les para­dis fis­caux, la sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en France. Tout a été tour­né au simu­lacre et à la paro­die. En enten­dant Karine Ber­ger, rap­por­teuse à l’Assemblée du pro­jet de loi sur cette fameuse sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires en 2013, racon­ter dans le docu­men­taire que « les ban­quiers ont rédi­gé eux-mêmes la loi » – ce dont on se dou­tait –, on se prend à regret­ter son silence d’alors. Que n’a‑t‑elle pas par­lé alors, plu­tôt que de cau­tion­ner par son mutisme cette cari­ca­ture de réforme, qui allait empor­ter avec elle tous les pro­jets euro­péens de réforme ban­caire ? (lire ici, ou encore )  

Mais dire que ce fut cette même caste qui impo­sa seule ses vues lors de la crise grecque est plus dis­cu­table. Certes, Jean-Claude Tri­chet, membre illustre de l’inspection, pesait sur toutes les déci­sions en tant que pré­sident de la BCE. Certes, tous les ban­quiers fran­çais, tous issus des rangs de l’inspection, et lar­ge­ment expo­sés à la dette grecque, prô­naient des voies qui leur per­met­traient de sor­tir indemnes de cette crise. Certes, Domi­nique Strauss-Kahn, alors pré­sident du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), res­tait très sen­sible aux sirènes de Ber­cy et de l’inspection. Mais le com­pro­mis euro­péen qui s’est fait sur le dos de la Grèce a été beau­coup plus large que cela.

Toutes les banques euro­péennes, les fran­çaises en pre­mier, mais les alle­mandes en deuxième, étaient lar­ge­ment expo­sées au risque grec. Tous les gou­ver­ne­ments, à com­men­cer par Ber­lin et Paris, ont choi­si de sau­ver leurs banques plu­tôt qu’Athènes, en cachant ces choix inavouables der­rière la rhé­to­rique la plus rance des “fai­néants de Grecs”. Et l’Europe n’a pas fini de payer de cette faute inex­cu­sable de n’accorder aucune remise de dettes, aucune remise de peine à la Grèce. ( lire ici ou >)

« Lorsque les choses deviennent sérieuses, il faut men­tir », décla­ra Jean-Claude Jun­cker, pré­sident de la com­mis­sion euro­péenne en 2011. À cette période, les res­pon­sables poli­tiques et finan­ciers ont mani­fes­te­ment beau­coup men­ti. Car la crise de la Grèce, que tous avaient cru éva­cuer promp­te­ment en impo­sant des condi­tions irréa­li­sables à Athènes est reve­nue par la fenêtre en se trans­for­mant en crise de l’euro. D’un coup, toutes les contre­par­ties amé­ri­caines et inter­na­tio­nales des banques euro­péennes n’ont plus vou­lu prê­ter aux banques euro­péennes. Tout le mar­ché inter­ban­caire s’est retrou­vé para­ly­sé. C’était un bank run à l’ère du numé­rique, se pro­pa­geant à la vitesse de la lumière, mais invi­sible pour les non-spé­­cia­­listes, comme le qua­li­fie Adam Tooze dans son livre sur la crise de 2008.

Les témoi­gnages des per­sonnes rap­por­tés dans le film sur cette période donnent la mesure du péril. Tan­dis que les res­pon­sables de BNP Pari­bas conti­nuent de van­ter « la banque uni­ver­selle à la fran­çaise », à l’arrière de la scène, ils sont pétri­fiés : la banque est au bord de l’asphyxie, comme le rap­porte un témoin. L’intervention de la BCE, encore diri­gée par Jean-Claude Tri­chet, aida à sau­ver la banque et tout le sys­tème finan­cier euro­péen, mais celle de la FED fut plus déci­sive encore. Une nou­velle fois, la Réserve fédé­rale amé­ri­caine appor­ta à des mil­liards de dol­lars pour évi­ter l’effondrement des banques européennes.

Compte tenu du rôle qu’ont joué les auto­ri­tés amé­ri­caines pour aider la finance euro­péenne pen­dant la crise, on com­prend mieux que par la suite elles demandent des comptes, consi­dèrent comme légi­time de les assu­jet­tir à leurs lois. Mais mani­fes­te­ment Michel Pébe­reau ne l’entendait pas ain­si. Qu’un juge, qui plus est amé­ri­cain, ose lui deman­der des comptes sur les pra­tiques de la banque, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de sa filiale suisse, à lui qui n’avait jamais eu à s’expliquer et encore moins à se jus­ti­fier devant aucune auto­ri­té fran­çaise, voi­là qui était insupportable.

L’affaire était grave pour­tant, comme le raconte l’ancien pro­cu­reur amé­ri­cain Adam Kauf­mann, char­gé de l’enquête aux États-Unis. BNP Pari­bas était soup­çon­né d’avoir réa­li­sé des mil­liards de dol­lars de tran­sac­tions, en pro­ve­nance du Sou­dan et de l’Iran, pays frap­pés par des sanc­tions inter­na­tio­nales, d’avoir recy­clé tous ces avoirs dans le sys­tème inter­na­tio­nal, en fal­si­fiant toutes les preuves pen­dant des années. « C’était inten­tion­nel, c’était déli­bé­ré », sou­tient aujourd’hui l’ancien pro­cu­reur dans des extraits de l’entretien que les réa­li­sa­teurs du docu­men­taire ont accep­té de confier à Mediapart.

httpv://www.youtube.com/watch?v=VimuJTHdqHI

Ce n’est qu’à la der­nière extré­mi­té, début 2014, alors que les pour­suites judi­ciaires avaient été enga­gées cinq ans aupa­ra­vant, que la direc­tion de BNP Pari­bas a révé­lé l’existence d’une enquête amé­ri­caine pour vio­la­tion d’embargo, à l’occasion de la publi­ca­tion de son rap­port annuel. Et encore, en en mini­mi­sant les consé­quences ! Il ne s’agissait que d’un petit litige. La peine encou­rue devait être de 1 mil­liard de dol­lars maxi­mum, affir­­mait-elle alors. Jamais la banque n’expliqua ce qui lui était repro­ché. Jamais elle ne men­tion­na le nom de Pari­bas Suisse et encore moins ceux des responsables.

BNP Pari­bas a été condam­née à une des plus fortes amendes impo­sées à une banque par les auto­ri­tés amé­ri­caines : 8,9 mil­liards de dol­lars (6,5 mil­liards d’euros à l’époque). Le réqui­si­toire, publié par les auto­ri­tés amé­ri­caines, était assas­sin : il détaillait les agis­se­ments de la banque, qui avait accep­té de deve­nir une qua­­si-banque cen­trale pour le Sou­dan, consi­dé­ré pour­tant par les ins­tances inter­na­tio­nales comme un État terroriste.

Les prin­ci­paux diri­geants de Pari­bas Suisse ont été démis­sion­nés par la suite, avec de confor­tables indem­ni­tés à la clé. Sauf Michel Pébe­reau. Son nom ne fut jamais pro­non­cé et sa res­pon­sa­bi­li­té jamais mise en cause : il avait pour­tant sié­gé au conseil de l’établissement suisse à par­tir de son rachat en 1999 jusqu’en 2012.

Puisqu’il fal­lait quand même un res­pon­sable, Bau­doin Prot, son suc­ces­seur à la tête de BNP Pari­bas, joua les fusibles. Les appa­rences étaient sauves. On n’attaque pas ain­si une des figures tuté­laires de l’inspection des finances, un des par­rains du capi­ta­lisme fran­çais. Alors, par­fois, il est bon de regar­der un docu­men­taire vif et déca­pant pour remettre cer­taines pen­dules à l’heure, de rap­pe­ler le coût éco­no­mique et finan­cier réel pour un pays d’avoir un monstre comme BNP Paribas.

Mar­tine Orange, Media­part.
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Crise de 2008 : la vraie facture laissée par les banques à la France

4 octobre 2018 par Roma­ric GODIN :

Les banques estiment qu’elles n’ont pas coû­té un euro aux finances publiques lors de la crise finan­cière de 2008. Dix ans après, cet argu­ment ne semble plus tenir et la fac­ture totale des erreurs des banques s’annonce très lourde.

Com­bien les erreurs des banques ont-elles coû­té au pays ? À cette ques­tion, la réponse du lob­by ban­caire est tou­jours la même : rien. Dans le docu­men­taire dif­fu­sé ce 4 octobre sur France 3, on voit Bau­doin Prot, pré­sident de BNP Pari­bas et de la Fédé­ra­tion ban­caire fran­çaise (FBF) de 2011 à 2014, rap­pe­ler que les éta­blis­se­ments ban­caires fran­çais ont rem­bour­sé à l’État les aides publiques des­ti­nées en 2008–2009 à les sau­ver, mais ont en sus payé des inté­rêts qui, in fine, ont enri­chi l’État. Sau­ver les banques serait donc une bonne chose pour les finances publiques ?

En sep­tembre 2015, un com­mu­ni­qué de la FBF, fai­sant suite à une étude de la BCE (banque cen­trale euro­péenne), se vou­lait abso­lu­ment caté­go­rique : « La France est l’un des rares pays de la zone dans lequel la crise ban­caire n’a pas eu d’impact signi­fi­ca­tif sur le défi­cit et la dette publics. » Et de sou­li­gner que l’État a gagné dans le sau­ve­tage ban­caire 2,3 mil­liards d’euros d’intérêts. La conclu­sion du lob­by ban­caire est sans appel : « L’augmentation de la dette publique fran­çaise de 31,1% du PIB sur la période 2008–2014 n’est donc pas liée aux mesures de sou­tien aux banques fran­çaises. » Le com­mu­ni­qué était d’ailleurs titré : « Crise ban­caire, aucun impact sur les finances publiques en France ». Si la dette aug­mente, il faut regar­der ailleurs. Évi­dem­ment, on regar­de­ra du côté des dépenses publiques, autre­ment dit des fonc­tion­naires et des trans­ferts sociaux.

Le siège de BNP Paribas à Issy-les-Moulineaux, près de Paris, en juin 2014. © ReutersLe siège de BNP Pari­bas à Issy-les-Mou­­li­­neaux, près de Paris, en juin 2014. © Reu­tersMais ce n’est que la par­tie visible de l’iceberg de la crise ban­caire. Car c’est oublier plu­sieurs élé­ments clés de la fac­ture. Et d’abord, plu­sieurs élé­ments de ce sau­ve­tage comme celui de Dexia (6 mil­liards d’euros) ou encore le coût des emprunts toxiques aux col­lec­ti­vi­tés locales (1,2 mil­liard d’euros). Ce der­nier conti­nue­ra de peser sur les comptes de col­lec­ti­vi­tés déjà contraintes à des éco­no­mies bud­gé­taires. Ensuite, le sau­ve­tage ban­caire n’a pas été que direct, il a éga­le­ment été indi­rect. Le plan « d’aide » à la Grèce de mai 2010 a été bâti pour per­mettre de rem­bour­ser les banques créan­cières et finan­cé par des coupes sombres dans le bud­get. Sans ce plan, les pertes encais­sées par les banques, notam­ment fran­çaises, auraient été consi­dé­rables et auraient sans doute néces­si­té une deuxième aide publique directe. Qui plus est, cette déci­sion n’a pas été sans impact sur les finances publiques : d’abord, parce que l’État s’est endet­té pour per­mettre à la Grèce de rem­bour­ser les banques et, ensuite, parce que la stra­té­gie aus­té­ri­taire qui a sui­vi a déclen­ché une spi­rale réces­sive qui a pro­vo­qué une « rechute » de l’économie euro­péenne et la plus longue réces­sion de l’après-guerre : six tri­mestres de contrac­tion du PIB, de la fin 2011 au début 2013. Or une réces­sion a un coût pour les finances publiques.

Et voi­là bien le cœur du pro­blème. Les banques tentent de faire croire que leur sau­ve­tage par l’État serait pra­ti­que­ment un bien­fait pour les finances publiques et qu’elles n’ont aucune res­pon­sa­bi­li­té dans l’état de ces finances. Rien n’est moins vrai. En 2011, mais aupa­ra­vant en 2008, et mal­gré leur « sau­ve­tage », leurs erreurs ont eu des consé­quences majeures sur l’économie. L’activité s’est contrac­tée ET elles ont aggra­vé le mou­ve­ment en rédui­sant le crédit.

Évolution des encours de crédits aux sociétés non financières en France.Évo­lu­tion des encours de cré­dits aux socié­tés non finan­cières en France.

Rap­pe­lons ain­si, qu’avant 2007, les banques euro­péennes ont plei­ne­ment par­ti­ci­pé au sys­tème finan­cier explo­sif qui se met­tait en place aux États-Unis. Les banques ont pu, un temps, croire qu’elles étaient les inno­centes vic­times d’une crise éta­su­nienne dans laquelle elles n’étaient pas impli­quées. C’est en réa­li­té une vision erro­née de la réa­li­té. Dans un ouvrage récent, inti­tu­lé Cra­shed (édi­tions Allen Lane), l’historien Adam Tooze réta­blit cette res­pon­sa­bi­li­té d’un sys­tème finan­cier « trans­at­lan­tique » auquel les banques euro­péennes et fran­çaises ont par­fai­te­ment contri­bué. Il rap­pelle qu’en 2008, 1 000 mil­liards de dol­lars étaient inves­tis par les banques euro­péennes dans la dette et les billets de tré­so­re­rie aux États-Unis. Il sou­ligne qu’alors, ces banques agis­saient comme un « fonds spé­cu­la­tif mon­dial ». Et de fait, c’est bien BNP Pari­bas qui a « inter­na­tio­na­li­sé » la crise des sub­primes en fer­mant ses fonds en août 2007. La crise de 2008 n’est pas qu’une crise éta­su­nienne, c’est une crise mon­diale à laquelle les banques euro­péennes ont appor­té leur écot de responsabilité.

Res­pon­sables du déclen­che­ment de la crise, les banques ne l’ont pas moins été pen­dant la crise. Une fois pro­té­gées par la sphère publique de la faillite, les banques se sont assai­nies en rédui­sant leurs prêts à l’économie. Les encours de cré­dit aux socié­tés non finan­cières ont mis à par­tir de 2009 deux ans à retrou­ver leur niveau d’avant crise. L’activité s’est alors vio­lem­ment réduite et c’est… l’État qui a dû prendre le relais pour redres­ser la demande et faire jouer les sta­bi­li­sa­teurs auto­ma­tiques. L’explosion du défi­cit fran­çais en 2009 à 7,5 % du PIB s’explique par ce double effet : perte d’activité et inter­ven­tion pour frei­ner la chute. Qui peut alors croire que les banques ne sont pour rien dans ce phé­no­mène ? Dire que les banques n’ont rien coû­té aux finances publiques est donc un men­songe qui per­met au sec­teur finan­cier de se rache­ter à fort bon compte une conduite. […]

Lire la suite, sur Médiapart :
https://​www​.media​part​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​f​r​a​n​c​e​/​0​4​1​0​1​8​/​c​r​i​s​e​–​d​e​–​2​0​0​8​–​l​a​–​v​r​a​i​e​–​f​a​c​t​u​r​e​–​l​a​i​s​s​e​e​–​p​a​r​–​l​e​s​–​b​a​n​q​u​e​s​–​l​a​–​f​r​a​nce

[Contre la guerre qui vient] Daniele Ganser : L’OTAN, ALLIANCE POUR LA GUERRE, USA, mensonges et morts par millions + Anne Morelli + Jacques Pauwels

Daniele Gan­ser (que je trouve épa­tant) évoque ici brillam­ment quelques uns des crimes et des men­songes de l’O­TAN et de l’Em­pire américain :

(pensez à activer les sous-titres)

httpv://youtu.be/uE_ZFAyWcco

Pour une étude appro­fon­die, Daniele Gan­ser vient de publier, chez l’é­di­teur cou­ra­geux Demi-Lune, un livre impor­tant, sur­tout pour les jeunes gens :
« Les guerres illé­gales de l’O­TAN. Une chro­nique de Cuba à la Syrie »


https://​www​.edi​tions​de​mi​lune​.com/​l​e​s​–​g​u​e​r​r​e​s​–​i​l​l​e​g​a​l​e​s​–​d​e​–​l​o​t​a​n​–​p​–​6​1​.​h​tml

Som­maire :

Remer­cie­ments
Introduction 

1. La créa­tion de l’ONU en 1945 
• Plus jamais la guerre
• Les 193 États membres de l’ONU
• L’interdiction du recours à la force, ins­crite dans la Charte des Nations Unies
• L’ONU, sapée par les mensonges

2. La créa­tion de l’OTAN en 1949 
• Les 29 États membres de l’OTAN
• Le Par­te­na­riat pour la paix

3. L’Empire états-unien 
• Com­ment recon­­naît-on un empire ?
• Les États-Unis sont une oligarchie
• Mar­tin Luther King sur l’arrogance du pouvoir

4. La créa­tion de la CPI en 1998 
• Qu’est ce que le crime d’agression ?
• Qu’est ce que le crime de guerre ?
• Qu’est ce que le crime contre l’Humanité ?
• Qu’est ce que le génocide ?
• Qui est condamné ?
• Pri­mau­té du droit sur la poli­tique de la force
• George W. Bush et Tony Blair sont des cri­mi­nels de guerre

5. La guerre illé­gale contre l’Iran en 1953
• Le Pre­mier ministre Mos­sa­degh parle à l’ONU – 1951
• Le ren­ver­se­ment illé­gal du gou­ver­ne­ment de Mos­sa­degh, le 19 août 1953
• Les médias de l’OTAN font l’impasse sur le putsch
• Des excuses pour le putsch

6. La guerre illé­gale contre le Gua­te­ma­la en 1954
• La réforme agraire du Pré­sident Arbenz
• Le Pré­sident Arbenz est ren­ver­sé par la CIA
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU n’aide pas le Guatemala
• Cas­tillo Armas s’empare du pouvoir
• Ernes­to Che Gue­va­ra est assassiné
• Eisen­ho­wer met en garde contre le com­plexe militaro-industriel

7. La guerre illé­gale contre l’Égypte en 1956
• Une conspi­ra­tion bap­ti­sée « Opé­ra­tion Mousquetaire »
• Israël, la France et la Grande-Bre­­tagne passent à l’attaque
• L’ONU envoie une mis­sion de main­tien de la paix
• Le sou­lè­ve­ment popu­laire en Hon­grie en 1956

8. La guerre illé­gale contre Cuba en 1961
• Une révo­lu­tion dans les Caraïbes
• Des bombes incen­diaires tombent sur Cuba
• Ten­ta­tives de meurtre
• Fidel Cas­tro à New York
• L’invasion de la Baie des Cochons le 15 avril 1961
• L’ONU échoue pen­dant l’invasion
• L’Opération Mon­goose sabote l’économie cubaine
• L’Opération Nor­th­woods est suspendue
• Les Russes déploient des mis­siles à Cuba
• Ken­ne­dy décrète le blo­cus naval de Cuba
• Réunion de crise aux Nations Unies à New York
• L’ONU, tri­bu­nal de l’opinion publique mondiale
• La diplo­ma­tie de crise du Secré­taire géné­ral U Thant
• Mos­cou retire ses missiles
• L’embargo éco­no­mique US condam­né par l’ONU

9. La guerre illé­gale contre le Viet­nam en 1964
• La France perd sa colo­nie d’Indochine – 1954
• L’assassinat du Pré­sident Ngo Dinh Diem
• Le men­songe de guerre du golfe du Ton­kin – 1964
• La mani­pu­la­tion des médias de masse par la CIA
• Le bom­bar­de­ment illé­gal du Laos et du Cambodge
• La vaine ten­ta­tive de média­tion de U Thant

10. La guerre illé­gale contre le Nica­ra­gua en 1981
• Le chef de gué­rilla Augus­to San­di­no com­bat les Yankees
• Les san­di­nistes accèdent au pouvoir
• Les Contras com­mencent leur guerre d’agression – 1981
• La CIJ condamne les États-Unis – 1986
• L’affaire Iran-Contra

11. La guerre illé­gale contre la Ser­bie en 1999
• Les États-Unis construisent une base mili­taire en ex-Yougoslavie
• L’Empire US divise la Yougoslavie
• Décla­ra­tion d’indépendance de la Croa­tie et de la Slovénie
• Le déclen­che­ment de la guerre en Bos­nie – 1992
• L’OTAN bom­barde la Bos­nie en mai 1995
• Le mas­sacre de Sre­bre­ni­ca en juillet 1995
• Les accords de Day­ton en novembre 1995
• Les US ren­forcent l’Armée de Libé­ra­tion du Kosovo
• Le pré­ten­du mas­sacre de Racak en jan­vier 1999
• L’OTAN bom­barde le Koso­vo en mars 1999
• L’Allemagne entre à nou­veau en guerre
• Le men­songe de guerre du camp de concen­tra­tion à Pristina
• Le men­songe de guerre du mas­sacre de Rugovo
• Milo­se­vic meurt dans une pri­son de l’ONU

12. La guerre illé­gale contre l’Afghanistan en 2001
• L’invasion par l’Union sovié­tique – 1979
• Les atten­tats ter­ro­ristes du 11 sep­tembre 2001
• L’agression contre l’Afghanistan le 7 octobre 2001
• L’Allemagne envoie des sol­dats en Afghanistan
• La guerre illé­gale contre le Pakis­tan – 2001

13. La guerre illé­gale contre l’Irak en 2003
• La pre­mière guerre du Golfe – 1980
• La deuxième guerre du Golfe – 1990
• L’invasion du Pana­ma – 1989
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU condamne l’invasion du Koweït – 1990
• L’ONU impose un embar­go éco­no­mique à l’Irak
• Les USA et le Royaume-Uni bom­bardent l’Irak – 1998
• L’agression de Bush et Blair contre l’Irak– 2003

14. La guerre illé­gale contre la Libye en 2011
• Le Pré­sident Ronald Rea­gan bom­barde la Libye – 1986
• L’attentat ter­ro­riste de Locker­bie – 1988
• Le ren­for­ce­ment des droits des femmes en Libye
• Mouam­mar Kadha­fi s’exprime à l’ONU – 2009
• La guerre civile éclate en février 2011
• L’OTAN bom­barde la Libye à par­tir du 19 mars 2011
• Le nou­veau prin­cipe de la « Res­pon­sa­bi­li­té de protéger »

15. La guerre illé­gale contre l’Ukraine en 2014
• L’extension de l’OTAN à l’Est
• Le som­met de l’OTAN à Buca­rest – 2008
• Le coup d’État en Ukraine du 20 février 2014
• « Fuck the EU » : le coup d’État illé­gal des USA à Kiev
• La recon­quête de la Cri­mée en mars 2014
• La séces­sion de la Cri­mée et le veto russe à l’ONU
• La guerre civile en Ukraine com­mence le 15 avril 2014
• La des­truc­tion du vol MH 17 et les sanc­tions contre la Russie

16. La guerre illé­gale contre le Yémen depuis 2015
• Attaques de drones US contre le Yémen – 2009
• Le Prix Nobel de la Paix pour Barack Oba­ma – 2009
• L’Arabie saou­dite bom­barde le Yémen en mars 2015
• L’industrie de l’armement pro­fite des guerres

17. La guerre illé­gale contre la Syrie depuis 2011
• Bachar El-Assad est-il un nou­vel Hitler ?
• La guerre secrète de l’OTAN contre la Syrie
• La guerre des gazo­ducs menée par le Qatar et l’Arabie saoudite
• La guerre de Syrie com­mence à Deraa en mars 2011
• Les dji­ha­distes trans­for­més en troupes au sol de l’OTAN
• Des armes libyennes pour les djihadistes
• Les dji­ha­distes ins­taurent un Cali­fat en juin 2014
• L’attaque à l’arme chi­mique de la Ghou­ta, le 21 août 2013
• Les vidéos de déca­pi­ta­tion et l’offensive des États-Unis du 23 sep­tembre 2014
• L’histoire des bombes barils
• Le Conseil de sécu­ri­té de l’ONU exa­mine le pro­blème du terrorisme
• La France bom­barde la Syrie à par­tir du 27 sep­tembre 2015
• La Rus­sie bom­barde la Syrie à par­tir du 30 sep­tembre 2015
• Le Royaume-Uni bom­barde la Syrie à par­tir du 2 décembre 2015
• L’Allemagne prend part au conflit syrien le 4 décembre 2015

Conclu­sion

Annexes
Chro­no­lo­gie : Sélec­tion de guerres illé­gales depuis 1945
Biblio­gra­phie : Sélec­tion de livres pour aller plus loin
Notes

 
Pré­sen­ta­tion (12 pages) du livre : https://​www​.edi​tions​de​mi​lune​.com/​m​e​d​i​a​/​e​x​t​r​a​i​t​s​/​G​I​O​/​D​o​s​s​i​e​r​–​d​e​–​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​–​G​u​e​r​r​e​s​–​i​l​l​e​g​a​l​e​s​–​1​2​p​–​W​E​B​.​pdf


À pro­pos de la pro­pa­gande de guerre, voyez aussi :


« Prin­cipes élé­men­taires de la pro­pa­gande de guerre », Anne Morel­li ; 10 prin­cipes à connaître, tou­jours d’ac­tua­li­té ; les enfants devraient être for­més à repé­rer dans les dis­cours d’un État, d’une puis­sance poli­tique, l’in­toxi­ca­tion, la dés­in­for­ma­tion qui pré­cèdent la guerre.

La page du livre chez l’é­di­teur (for­mi­dable), Aden : http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​p​r​i​n​c​i​p​e​s​–​e​l​e​m​e​n​t​a​i​r​e​s​–​d​e​–​p​r​o​p​a​g​a​n​d​e​–​d​e​–​g​u​e​rre


À pro­pos du mythe de « la bonne guerre », voir aus­si le tra­vail consi­dé­rable de Jacques Pauwels :

• Le mythe de la bonne guerre

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​l​e​–​m​y​t​h​e​–​d​e​–​l​a​–​b​o​n​n​e​–​g​u​e​rre

• 14–18 : la grande guerre des classes

http://www.aden.be/index.php?aden=14–18-la-grande-guerre-des-classes

• Big busi­ness avec Hitler

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​b​i​g​–​b​u​s​i​n​e​s​s​–​a​v​e​c​–​h​i​t​ler

httpv://www.youtube.com/watch?v=uExxjuQDjCs

httpv://www.youtube.com/watch?v=ZFxvRTyeZMg

Voir aus­si :
Kurt Goss­wei­ler, « Hit­ler, l’irrésistible ascen­sion. Essais sur le fascisme » :

http://​www​.aden​.be/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​a​d​e​n​=​h​i​t​l​e​r​–​i​r​r​e​s​i​s​t​i​b​l​e​–​a​s​c​e​n​s​ion

[IMPORTANT et TRÈS ORIGINAL, PASSIONNANT] Bernard Friot : Histoire et enjeu de la sécurité sociale et des cotisations

Ambroise Croizat

Je viens de déni­cher, sur le site Rosa-Lux, une nou­velle confé­rence de Ber­nard Friot, plus pas­sion­nante que jamais, je trouve :

http://​www​.rosa​-lux​.fr/​b​e​r​n​a​r​d​–​f​r​i​o​t​–​h​i​s​t​o​i​r​e​–​e​n​j​e​u​–​s​e​c​u​r​i​t​e​–​s​o​c​i​a​l​e​–​c​o​t​i​s​a​t​i​o​ns/

(]playlist ids=« 7323,7324,7325,7326,7327 »[)
(23÷10÷18 – playlist supprimée)

Il fau­drait retrans­crire les 5 pas­sages audio dif­fu­sés sur le site (en bas de page), il me semble : il y a là des pas­sages vrai­ment forts et une retrans­crip­tion nous aide­rait à dif­fu­ser ces idées essentielles.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​7​1​1​4​4​8​2​317


Sur Ber­nard Croizat : 

Mer­ci à Michel Etievent, pour ses livres bou­le­ver­sants sur l’his­toire de la Sécu et pour son tra­vail d’é­du­ca­tion popu­laire sur l’ac­tua­li­té d’Am­broise Croizat.

Par exemple, lisez cet entre­tien pour (l’ex­cellent) site Comptoir :

 

Michel Étiévent : « La Sécu a été entièrement bâtie dans un pays ruiné grâce à la seule volonté militante »

Michel Étiévent : « La Sécu a été entiè­re­ment bâtie dans un pays rui­né grâce à la seule volon­té militante »

Je vous recom­mande par­ti­cu­liè­re­ment deux livres de Michel Etievent :

« Ambroise Croi­zat ou l’in­ven­tion sociale »

« Mar­cel Paul, Ambroise Croi­zat : che­mins croi­sés d’in­no­va­tion sociale »

Ces deux magni­fiques bou­quins peuvent être com­man­dés avec ce bon :

N’ou­bliez pas Ambroise Croizat :
httpv://www.youtube.com/watch?v=MSWM6rY8fRQ

Fil Face­book cor­res­pon­dant à Michel Etievent :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​5​1​5​0​9​6​7​317


Hé, les jeunes gens ! Si vous ne faites pas de poli­tique, vous aurez L’INSÉCURITÉ SOCIALE ! Et vous aurez méri­té cette insé­cu­ri­té, car la sécu­ri­té sociale ça se construit et ça se défend, pied à pied contre les négriers :

https://​you​tu​.be/​T​U​I​o​O​4​p​9​J​t​o​&​f​e​a​t​u​r​e​=​y​o​u​t​u​.​b​e​&​t​=​208

La preuve : Macron, enne­mi du peuple, avoue ici (min 1’17) froi­de­ment l’as­sas­si­nat de la Sécu­ri­té sociale fran­çaise, crime pro­gram­mé depuis long­temps et qu’il réa­lise aujourd’­hui vite fait, sans rien deman­der à per­sonne dans le pays qu’il ruine :
httpv://youtu.be/riIXcdtr0_I

Coralie Delaume : « l’Union européenne est néolibérale ET autoritaire »

httpv://youtu.be/zYQCeWUJwwE

C’est sur RT France, chez Fré­dé­ric Tad­déï.

Mer­ci RT, et au diable les « jour­na­listes » fran­çais euro­lâtres ven­dus (lit­té­ra­le­ment) aux mil­liar­daires et aux banques !

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​5​0​5​9​9​3​2​317

[Démocratie = d’abord locale] Rendez-vous le 13 octobre 2018 à Aubenas, avec Les Affranchis, pour des ateliers sur une constitution d’agglo, premier niveau de fédération de communes libres

Chers amis,

Je vous pro­pose de nous ren­con­trer à nou­veau pour des ate­liers consti­tuants, mais cette fois sur le thème d’une « consti­tu­tion d’ag­glo » ; ce que le gou­ver­ne­ment appelle une « agglo » est une agglo­mé­ra­tion de com­munes, c’est-à-dire un pro­jet (très avan­cé) de crime contre la com­mune : le pou­voir se débar­rasse ain­si, scan­da­leu­se­ment, de la plus démo­cra­tique des enti­tés poli­tiques du pays : la com­mune. Plus la taille de la com­mu­nau­té poli­tique est grande, moins les pou­voirs sont contrô­lables et moins la démo­cra­tie est pos­sible. Et inver­se­ment.

Voyez ce billet de juillet 2011, « PAS DE DÉMOCRATIE SANS CELLULES POLITIQUES À TAILLE HUMAINE : VIVE LA COMMUNE », où je vous signa­lais à la fois une alerte de Roland Hureaux sur les pro­jets en cours contre les com­munes et une ana­lyse impor­tante de Jean-Jacques Rosa : « L’arithmétique de la démo­cra­tie, ou les consé­quences démo­cra­tiques de la dimen­sion des nations ».

De tous temps, les pou­voirs exé­cu­tifs (ceux qui contrôlent l’ad­mi­nis­tra­tion, la police et l’ar­mée) ont une ten­dance lourde à s’au­to­no­mi­ser, à s’af­fran­chir de tout contrôle. La géné­ra­li­sa­tion des agglo­mé­ra­tions de com­munes est une des mani­fes­ta­tions de cette ten­dance anti­dé­mo­cra­tique à s’af­fran­chir de tout contrôle, en éloi­gnant les pou­voirs des peuples assu­jet­tis à ces pou­voirs. Le pom­pon actuel de cette dérive, c’est pour la pré­ten­due « Union euro­péenne », agglo­mé­ra­tion de nations dont abso­lu­ment tous les organes de déci­sion publique sont d’ores et déjà com­plè­te­ment hors de contrôle des citoyens ; et cette dérive tyran­nique sera encore aggra­vée si les pré­ten­dues « élites » par­viennent à ins­tau­rer un « gou­ver­ne­ment mon­dial », comme le sou­haite expres­sé­ment https://​you​tu​.be/​O​Y​o​9​3​G​e​D​omg (entre autres « mondialistes »). 

Pour Les affran­chis, en Ardèche, l’ag­glo est donc inévi­ta­ble­ment, de fait, le pro­chain cadre de l’exer­cice d’un éven­tuel pou­voir consti­tuant popu­laire. Je peux l’en­tendre (même si je conteste la légi­ti­mi­té de toute agglo­mé­ra­tion qui ne soit pas une fédé­ra­tion de com­munes libres), ça m’in­té­resse, ça se dis­cute, et on va en par­ler ensemble, le 13 octobre 2018 à Aube­nas, avec vous et en com­pa­gnie de Domi­nique Filatre, un pra­ti­cien de la poli­tique locale que j’ai hâte de rencontrer.

Le ren­­dez-vous est au 168 che­min des Vignettes, 07200 Saint-Didier-Sous-Aube­­nas, de 9h30 à 18h.

L’an­nonce sur Face­book : https://​www​.face​book​.com/​e​v​e​n​t​s​/​2​0​4​2​9​7​5​9​3​5​7​2​1​5​90/

On par­le­ra sans doute du pro­cès de l’é­lec­tion et de l’al­ter­na­tive (radi­ca­le­ment anti­ca­pi­ta­liste) du tirage au sort, mais je pense que nous allons tâcher de nous concen­trer sur les (éven­tuelles) spé­ci­fi­ci­tés d’une consti­tu­tion locale (com­mu­nale ou « agglo­mé­rale » 🙂 ) par rap­port à une consti­tu­tion natio­nale ou fédé­rale.

Je repro­duis ci-des­­sous les deux pages du Mani­feste poli­tique des Affran­chis (que je trouve très bien) : 

Deux jeunes gens pré­sentent ici leur projet :


Ces deux « Affran­chis » m’ont ren­du visite récem­ment pour évo­quer cette pro­chaine ren­contre à Aube­nas, et ils ont fil­mé notre entre­tien, à la mai­son. En voi­ci quelques extraits :

 
1. Com­ment des ate­liers consti­tuants vont per­mettre notre éman­ci­pa­tion et, en atten­dant, com­ment ce tra­vail enthou­sias­mant va sans doute vous plaire (1’30) :
https://​you​tu​.be/​O​J​Y​z​R​w​n​f​Pg8

 
2. À pro­pos de la consti­tu­tion, du rôle obli­ga­toire des citoyens dans la défi­ni­tion des contrôles de nos repré­sen­tants, et des ate­liers consti­tuants popu­laires, sous peine d’in­sé­cu­ri­té sociale géné­ra­li­sée (5’30) :
https://​you​tu​.be/​T​U​I​o​O​4​p​9​Jto

Le livre for­mi­dable dont je parle ci-des­­sus est « Mad in USA. Les ravages du ‘modèle amé­ri­cain’  » de Michel Des­mur­get (éd. Max Milo, 2008) :

 
3. À pro­pos des jeunes gens qui créent des com­mu­nau­tés alter­na­tives : c’est for­mi­dable mais ça ne suf­fit pas pour empê­cher la tyran­nie (4′) :
https://​you​tu​.be/​2​s​E​b​m​m​G​k​HhI

 
4. À pro­pos des exer­cices pra­tiques de mise en oeuvre de notre sou­ve­rai­ne­té, à pro­pos de notre apti­tude à nous expri­mer très pré­ci­sé­ment, l’exemple (impor­tant) de l’ex­pres­sion « La loi est l’ex­pres­sion de la volon­té géné­rale » (7′) :
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​U​A​7​_​5​B​I​N​KU8

 
5. On devrait tes­ter au niveau local les Chambres de contrôle des pou­voirs, tirées au sort (4′) :
https://​you​tu​.be/​X​v​F​P​o​S​F​7​xO8

 
6. Com­ment on peut à la fois dési­rer l’a­nar­chie (qui res­semble beau­coup à une démo­cra­tie digne de ce nom) et un État (sous contrôle citoyen quo­ti­dien) (5’30) :
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​M​J​R​9​b​U​r​W​LlQ

 
7. L’his­toire du TCE en 2005 et de la résis­tance au pro­jet anti­dé­mo­cra­tique et anti­so­cial de l’U­nion européenne
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​i​L​R​g​N​W​v​W​fUQ

 
8. L’en­jeu démo­cra­tique de L’INCLUSION
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​H​u​0​Q​r​k​s​H​hJA

 
L’en­tre­tien intégral
https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​O​U​Y​Y​I​S​G​p​dZo

J’ai hâte de vous retrouver 🙂

Étienne.

Fil face­book cor­res­pon­dant à ce billet :

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​6​6​0​1​6​1​9​4​7​2​317

[Démocratie] L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître (Jacotot – Rancière) – (blog du plan C, 2011)

Rap­pel for­mi­dable (source) :

18 décembre 2011.

Chers amis,

Il y a long­temps que je veux vous par­ler d’un livre qui me bou­le­verse, d’a­bord dans mes convic­tions de pro­fes­seur, mais aus­si dans mes réflexions sur la démo­cra­tie (la vraie).

Il s’a­git du livre de Jacques Ran­cière qui nous fait décou­vrir l’ex­pé­rience for­mi­dable de Joseph Jaco­tot avec ses élèves, au début du 19e siècle.

Vous allez voir, c’est épatant. 

Au-delà des enfants, pen­sez aus­si aux élec­teurs, aux élec­­teurs-enfants que nous sommes, main­te­nus dans leur enfance par leurs méchants élus-parents, élus qui (font sem­blant qu’ils) ne peuvent pas croire un ins­tant que ces enfants puissent un jour deve­nir — et a for­tio­ri SEULS — des citoyens-adultes.

Lisez plu­tôt :

LE MAÎTRE IGNORANT
Cinq leçons sur l’é­man­ci­pa­tion intellectuelle
par Jacques Rancière

Cha­pitre pre­mier : une aven­ture intellectuelle

En l’an 1818, Joseph Jaco­tot, lec­teur de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain, connut une aven­ture intellectuelle.

Une car­rière longue et mou­ve­men­tée aurait pour­tant dû le mettre à l’a­bri des sur­prises : il avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il ensei­gnait alors la rhé­to­rique à Dijon et se pré­pa­rait au métier d’a­vo­cat. En 1792 il avait ser­vi comme artilleur dans les armées de la Répu­blique. Puis la Conven­tion l’a­vait vu suc­ces­si­ve­ment ins­truc­teur au Bureau des poudres, secré­taire du ministre de la Guerre et sub­sti­tut du direc­teur de l’É­cole poly­tech­nique. Reve­nu à Dijon, il y avait ensei­gné l’a­na­lyse, l’i­déo­lo­gie et les langues anciennes, les mathé­ma­tiques pures et trans­cen­dantes et le droit. En mars 1815 l’es­time de ses com­pa­triotes en avait fait mal­gré lui un dépu­té. Le retour des Bour­bons l’a­vait contraint à l’exil et il avait obte­nu de la libé­ra­li­té du roi des Pays-Bas ce poste de pro­fes­seur à demi-solde. Joseph Jaco­tot connais­sait les lois de l’hos­pi­ta­li­té et comp­tait pas­ser à Lou­vain des jours calmes.

Le hasard en déci­da autre­ment. Les leçons du modeste lec­teur furent en effet vite goû­tées des étu­diants. Par­mi ceux qui vou­lurent en pro­fi­ter, un bon nombre igno­rait le fran­çais. Joseph Jaco­tot, de son côté, igno­rait tota­le­ment le hol­lan­dais. Il n’exis­tait donc point de langue dans laquelle il pût les ins­truire de ce qu’ils lui deman­daient. Il vou­lut pour­tant répondre à leur vœu. Pour cela, il fal­lait éta­blir, entre eux et lui, le lien mini­mal d’une chose com­mune. Or il se publiait en ce temps-là à Bruxelles une édi­tion bilingue de Télé­maque. La chose com­mune était trou­vée et Télé­maque entra ain­si dans la vie de Joseph Jaco­tot. Il fit remettre le livre aux étu­diants par un inter­prète et leur deman­da d’ap­prendre le texte fran­çais en s’ai­dant de la tra­duc­tion. Quand ils eurent atteint la moi­tié du pre­mier livre, il leur fit dire de répé­ter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de se conten­ter de lire le reste pour être à même de le racon­ter. C’é­tait là une solu­tion de for­tune, mais aus­si, à petite échelle, une expé­rience phi­lo­so­phique dans le goût de celles qu’on affec­tion­nait au siècle des Lumières. Et Joseph Jaco­tot, en 1818, res­tait un homme du siècle passé.

L’ex­pé­rience pour­tant dépas­sa son attente.

Il deman­da aux étu­diants ain­si pré­pa­rés d’é­crire en fran­çais ce qu’ils pen­saient de tout ce qu’ils avaient lu. « Il s’at­ten­dait à d’af­freux bar­ba­rismes, à une impuis­sance abso­lue peut-être. 

Com­ment en effet tous ces jeunes gens pri­vés d’ex­pli­ca­tions auraient-ils pu com­prendre et résoudre les dif­fi­cul­tés d’une langue nou­velle pour eux ? N’im­porte ! il fal­lait voir où les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels étaient les résul­tats de cet empi­risme déses­pé­ré. Com­bien ne fut-il pas sur­pris de décou­vrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’é­taient tirés de ce pas dif­fi­cile aus­si bien que l’au­raient fait beau­coup de Fran­çais ? Ne fal­­lait-il donc plus que vou­loir pour pou­voir ? Tous les hommes étaient-ils donc vir­tuel­le­ment capables de com­prendre ce que d’autres avaient fait et compris ? »

Telle fut la révo­lu­tion que cette expé­rience de hasard pro­vo­qua dans son esprit. Jusque-là il avait cru ce que croient tous les pro­fes­seurs conscien­cieux : que la grande affaire du maître est de trans­mettre ses connais­sances à ses élèves pour les éle­ver par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu’il ne s’a­git point de gaver les élèves de connais­sances et de les faire répé­ter comme des per­ro­quets, mais aus­si qu’il faut leur évi­ter ces che­mins de hasard où se perdent des esprits encore inca­pables de dis­tin­guer l’es­sen­tiel de l’ac­ces­soire et le prin­cipe de la consé­quence. Bref, l’acte essen­tiel du maître était d’ex­pli­quer, de déga­ger les élé­ments simples des connais­sances et d’ac­cor­der leur sim­pli­ci­té de prin­cipe avec la sim­pli­ci­té de fait qui carac­té­rise les esprits jeunes et igno­rants. Ensei­gner, c’é­tait, d’un même mou­ve­ment, trans­mettre des connais­sances et for­mer des esprits, en les menant, selon une pro­gres­sion ordon­née, du plus simple au plus com­plexe. Ain­si l’é­lève s’é­le­vait-il, dans l’ap­pro­pria­tion rai­son­née du savoir et la for­ma­tion du juge­ment et du goût, aus­si haut que sa des­ti­na­tion sociale le requé­rait et était-il pré­pa­ré à en faire l’u­sage conve­nant à cette des­ti­na­tion : ensei­gner, plai­der ou gou­ver­ner pour les élites let­trées ; conce­voir, des­si­ner ou fabri­quer ins­tru­ments et machines pour les avant-gardes nou­velles que l’on cher­chait main­te­nant à tirer de l’é­lite du peuple ; faire, dans la car­rière des sciences, des décou­vertes nou­velles pour les esprits doués de ce génie par­ti­cu­lier. Sans doute les démarches de ces hommes de science diver­­geaient-elles sen­si­ble­ment de l’ordre rai­son­né des péda­gogues. Mais il n’y avait aucun argu­ment à en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d’a­bord avoir acquis une solide et métho­dique for­ma­tion pour don­ner l’es­sor aux sin­gu­la­ri­tés du génie. Post hoc, ergo prop­ter hoc.

Ain­si rai­sonnent tous les pro­fes­seurs conscien­cieux. Ain­si avait rai­son­né et agi Joseph Jaco­tot, en trente ans de métier. Or voi­là que le grain de sable venait par hasard de s’in­tro­duire dans la machine. Il n’a­vait don­né à ses « élèves » aucune expli­ca­tion sur les pre­miers élé­ments de la langue. Il ne leur avait pas expli­qué l’or­tho­graphe et les conju­gai­sons. Ils avaient cher­ché seuls les mots fran­çais cor­res­pon­dant aux mots qu’ils connais­saient et les rai­sons de leurs dési­nences. Ils avaient appris seuls à les com­bi­ner pour faire à leur tour des phrases fran­çaises : des phrases dont l’or­tho­graphe et la gram­maire deve­naient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avan­çaient dans le livre ; mais sur­tout des phrases d’é­cri­vains et non point d’é­co­liers. Les expli­ca­tions du maître étaient-elles donc super­flues ? Ou, si elles ne l’é­taient pas, à qui et à quoi étaient-elles donc utiles ?

L’ordre expli­ca­teur

Une illu­mi­na­tion sou­daine éclai­ra donc bru­ta­le­ment, dans l’es­prit de Joseph Jaco­tot, cette évi­dence aveugle de tout sys­tème d’en­sei­gne­ment : la néces­si­té des expli­ca­tions. Quoi de mieux assu­ré pour­tant que cette évi­dence ? Nul ne connaît vrai­ment que ce qu’il a com­pris. Et, pour qu’il com­prenne, il faut qu’on lui ait don­né une expli­ca­tion, que la parole du maître ait bri­sé le mutisme de la matière enseignée.

Cette logique pour­tant ne laisse pas de com­por­ter quelque obs­cu­ri­té. Voi­ci par exemple un livre entre les mains de l’é­lève. Ce livre est com­po­sé d’un ensemble de rai­son­ne­ments des­ti­nés à faire com­prendre une matière à l’é­lève. Mais voi­ci main­te­nant le maître qui prend la parole pour expli­quer le livre. Il fait un ensemble de rai­son­ne­ments pour expli­quer l’en­semble de rai­son­ne­ments que consti­tue le livre. Mais pour­quoi celui-ci a‑t‑il besoin d’un tel secours ? Au lieu de payer un expli­ca­teur, le père de famille ne pour­­rait-il pas sim­ple­ment don­ner le livre à son fils et l’en­fant com­prendre direc­te­ment les rai­son­ne­ments du livre ? Et s’il ne les com­prend pas, pour­quoi com­­pren­­drait-il davan­tage les rai­son­ne­ments qui lui expli­que­ront ce qu’il n’a pas com­pris ? Ceux-ci sont-ils d’une autre nature ? Et ne fau­­dra-t-il pas dans ce cas expli­quer encore la façon de les comprendre ?

La logique de l’ex­pli­ca­tion com­porte ain­si le prin­cipe d’une régres­sion à l’in­fi­ni : le redou­ble­ment des rai­sons n’a pas de rai­son de s’ar­rê­ter jamais. Ce qui arrête la régres­sion et donne au sys­tème son assise, c’est sim­ple­ment que l’ex­pli­ca­teur est seul juge du point où l’ex­pli­ca­tion est elle-même expli­quée. Il est seul juge de cette ques­tion par elle-même ver­ti­gi­neuse : l’é­lève a‑t‑il com­pris les rai­son­ne­ments qui lui enseignent à com­prendre les rai­son­ne­ments ? C’est là que le maître tient le père de famille : com­ment celui-ci sera-t-il assu­ré que l’en­fant a com­pris les rai­son­ne­ments du livre ? Ce qui manque au père de famille, ce qui man­que­ra tou­jours au trio qu’il forme avec l’en­fant et le livre, c’est cet art sin­gu­lier de l’ex­pli­ca­teur : l’art de la dis­tance. Le secret du maître est de savoir recon­naître la dis­tance entre la matière ensei­gnée et le sujet à ins­truire, la dis­tance aus­si entre apprendre et com­prendre. L’ex­pli­ca­teur est celui qui pose et abo­lit la dis­tance, qui la déploie et la résorbe au sein de sa parole.

Ce sta­tut pri­vi­lé­gié de la parole ne sup­prime la régres­sion à l’in­fi­ni que pour ins­ti­tuer une hié­rar­chie para­doxale. Dans l’ordre expli­ca­teur, en effet, il faut géné­ra­le­ment une expli­ca­tion orale pour expli­quer l’ex­pli­ca­tion écrite. Cela sup­pose que les rai­son­ne­ments sont plus clairs, s’im­priment mieux dans l’es­prit de l’é­lève quand ils sont véhi­cu­lés par la parole du maître, qui se dis­sipe dans l’ins­tant, que dans le livre où ils sont pour jamais ins­crits en carac­tères inef­fa­çables. Com­ment entendre ce para­doxal pri­vi­lège de la parole sur l’é­crit, de l’ouïe sur la vue ? Quel rap­port y a‑t‑il donc entre le pou­voir de la parole et celui du maître ?

Ce para­doxe en ren­contre aus­si­tôt un autre : les paroles que l’en­fant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu’il s’ap­pro­prie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu’il apprend sans maître expli­ca­teur, avant tout maître expli­ca­teur. Dans l’i­né­gal ren­de­ment des appren­tis­sages intel­lec­tuels divers, ce que tous les enfants d’hommes apprennent le mieux, c’est ce que nul maître ne peut leur expli­quer, la langue mater­nelle. On leur parle et l’on parle autour d’eux. Ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se cor­rigent, réus­sissent par chance et recom­mencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que les expli­ca­teurs puissent entre­prendre leur ins­truc­tion, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condi­tion sociale et la cou­leur de leur peau — capables de com­prendre et de par­ler la langue de leurs parents.

Or voi­ci que cet enfant qui a appris à par­ler par sa propre intel­li­gence et par des maîtres qui ne lui expli­quaient pas la langue com­mence son ins­truc­tion pro­pre­ment dite. Tout se passe main­te­nant comme s’il ne pou­vait plus apprendre à l’aide de la même intel­li­gence qui lui a ser­vi jus­qu’a­lors, comme si le rap­port auto­nome de l’ap­pren­tis­sage à la véri­fi­ca­tion lui était désor­mais étran­ger. Entre l’un et l’autre, une opa­ci­té s’est main­te­nant éta­blie. Il s’a­git de com­prendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : com­prendre est ce que l’en­fant ne peut faire sans les expli­ca­tions d’un maître, plus tard d’au­tant de maîtres qu’il y aura de matières à com­prendre, don­nées dans un cer­tain ordre pro­gres­sif. S’y ajoute la cir­cons­tance étrange que ces expli­ca­tions, depuis qu’a com­men­cé l’ère du pro­grès, ne cessent de se per­fec­tion­ner pour mieux expli­quer, mieux faire com­prendre, mieux apprendre à apprendre, sans qu’on puisse jamais mesu­rer un per­fec­tion­ne­ment cor­res­pon­dant dans ladite com­pré­hen­sion. Bien plu­tôt com­mence à s’é­le­ver la rumeur déso­lée qui ne ces­se­ra de s’am­pli­fier, celle d’une baisse conti­nue de l’ef­fi­ca­ci­té du sys­tème expli­ca­tif, laquelle néces­site bien sûr un nou­veau per­fec­tion­ne­ment pour rendre les expli­ca­tions plus faciles à com­prendre par ceux qui ne les com­prennent pas…

La révé­la­tion qui sai­sit Joseph Jaco­tot se ramène à ceci : il faut ren­ver­ser la logique du sys­tème expli­ca­teur. L’ex­pli­ca­tion n’est pas néces­saire pour remé­dier à une inca­pa­ci­té à com­prendre. C’est au contraire cette inca­pa­ci­té qui est la fic­tion struc­tu­rante de la concep­tion expli­ca­trice du monde. C’est l’ex­pli­ca­teur qui a besoin de l’in­ca­pable et non l’in­verse, c’est lui qui consti­tue l’in­ca­pable comme tel. 

Expli­quer quelque chose à quel­qu’un, c’est d’a­bord lui démon­trer qu’il ne peut pas le com­prendre par lui-même. Avant d’être l’acte du péda­gogue, l’ex­pli­ca­tion est le mythe de la péda­go­gie, la para­bole d’un monde divi­sé en esprits savants et esprits igno­rants, esprits mûrs et imma­tures, capables et inca­pables, intel­li­gents et bêtes. Le tour propre à l’ex­pli­ca­teur consiste en ce double geste inau­gu­ral. D’une part, il décrète le com­men­ce­ment abso­lu : c’est main­te­nant seule­ment que va com­men­cer l’acte d’ap­prendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’i­gno­rance qu’il se charge lui-même de lever. Jus­qu’à lui, le petit homme a tâton­né à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Il va apprendre main­te­nant. Il enten­dait des mots et les répé­tait. Il s’a­git de lire main­te­nant et il n’en­ten­dra pas les mots s’il n’en­tend les syl­labes, les syl­labes s’il n’en­tend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sau­raient lui faire entendre mais seule­ment la parole du maître. 

Le mythe péda­go­gique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus pré­ci­sé­ment qu’il divise l’in­tel­li­gence en deux. Il y a, dit-il, une intel­li­gence infé­rieure et une intel­li­gence supé­rieure. La pre­mière enre­gistre au hasard des per­cep­tions, retient, inter­prète et répète empi­ri­que­ment, dans le cercle étroit des habi­tudes et des besoins. C’est l’in­tel­li­gence du petit enfant et de l’homme du peuple. La seconde connaît les choses par les rai­sons, elle pro­cède par méthode, du simple au com­plexe, de la par­tie au tout. C’est elle qui per­met au maître de trans­mettre ses connais­sances en les adap­tant aux capa­ci­tés intel­lec­tuelles de l’é­lève et de véri­fier que l’é­lève a bien com­pris ce qu’il a appris. Tel est le prin­cipe de l’ex­pli­ca­tion. Tel sera désor­mais pour Jaco­tot le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment.

Enten­­dons-le bien, et, pour cela, chas­sons les images connues. L’a­bru­tis­seur n’est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connais­sances indi­gestes, ni l’être malé­fique pra­ti­quant la double véri­té pour assu­rer son pou­voir et l’ordre social. Au contraire, il est d’au­tant plus effi­cace qu’il est savant, éclai­ré et de bonne foi. Plus il est savant, plus évi­dente lui appa­raît la dis­tance de son savoir à l’i­gno­rance des igno­rants. Plus il est éclai­ré, plus lui semble évi­dente la dif­fé­rence qu’il y a entre tâton­ner à l’a­veu­glette et cher­cher avec méthode, plus il s’at­ta­che­ra à sub­sti­tuer l’es­prit à la lettre, la clar­té des expli­ca­tions à l’au­to­ri­té du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l’é­lève com­prenne, et pour cela qu’on lui explique tou­jours mieux. Tel est le sou­ci du péda­gogue éclai­ré : le petit com­­prend-il ? il ne com­prend pas. Je trou­ve­rai des manières nou­velles de lui expli­quer, plus rigou­reuses dans leur prin­cipe, plus attrayantes dans leur forme ; et je véri­fie­rai qu’il a compris.

Noble sou­ci. Mal­heu­reu­se­ment, c’est jus­te­ment ce petit mot, ce mot d’ordre des éclai­rés – com­prendre – qui fait tout le mal. C’est lui qui arrête le mou­ve­ment de la rai­son, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en bri­sant en deux le monde de l’in­tel­li­gence, en ins­tau­rant la cou­pure de l’a­ni­mal tâton­nant au petit mon­sieur ins­truit, du sens com­mun à la science. Dès lors qu’est pro­non­cé ce mot d’ordre de la dua­li­té, tout per­fec­tion­ne­ment dans la manière de faire com­prendre, cette grande pré­oc­cu­pa­tion des métho­distes et des pro­gres­sistes, est un pro­grès dans l’a­bru­tis­se­ment. L’en­fant qui ânonne sous la menace des coups obéit à la férule, et voi­là tout : il appli­que­ra son intel­li­gence à autre chose. Mais le petit expli­qué, lui, inves­ti­ra son intel­li­gence dans ce tra­vail du deuil : com­prendre, c’est-à-dire com­prendre qu’il ne com­prend pas si on ne lui explique pas. Ce n’est plus à la férule qu’il se sou­met, c’est à la hié­rar­chie du monde des intel­li­gences. Pour le reste, il est tran­quille comme l’autre : si la solu­tion du pro­blème est trop dif­fi­cile à cher­cher, il aura bien l’in­tel­li­gence d’é­car­quiller les yeux. Le maître est vigi­lant et patient. Il ver­ra que le petit ne suit plus, il le remet­tra dans le che­min en lui réex­pli­quant. Ain­si le petit acquiert-il une intel­li­gence nou­velle, celle des expli­ca­tions du maître. Plus tard il pour­ra être expli­ca­teur à son tour. Il pos­sède l’é­qui­pe­ment. Mais il le per­fec­tion­ne­ra : il sera homme de progrès.

Le hasard et la volonté

Ain­si va le monde des expli­ca­teurs expli­qués. Ain­si aurait-il dû aller encore pour le pro­fes­seur Jaco­tot si le hasard ne l’a­vait mis en pré­sence d’un fait. Et Joseph Jaco­tot pen­sait que tout rai­son­ne­ment doit par­tir des faits et céder devant eux. N’en­ten­dons pas par là qu’il fût maté­ria­liste. Au contraire : comme Des­cartes qui prou­vait le mou­ve­ment en mar­chant, mais aus­si comme son contem­po­rain, le très roya­liste et très reli­gieux Maine de Biran, il tenait les faits de l’es­prit agis­sant et pre­nant conscience de son acti­vi­té pour plus cer­tains que toute chose maté­rielle. Et c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait : le fait était que ces étu­diants s’é­taient appris à par­ler et à écrire en fran­çais sans le secours de ses expli­ca­tions. Il ne leur avait rien trans­mis de sa science, rien expli­qué des radi­caux et des flexions de la langue fran­çaise. Il n’a­vait pas même pro­cé­dé à la façon de ces péda­gogues réfor­ma­teurs qui, comme le pré­cep­teur d’E­mile, égarent leurs élèves pour mieux les gui­der et balisent astu­cieu­se­ment un par­cours d’obs­tacles qu’il faut apprendre à fran­chir par soi-même. Il les avait lais­sés seuls avec le texte de Féne­lon, une tra­duc­tion – pas même inter­li­néaire à la manière des écoles ‑et leur volon­té d’ap­prendre le fran­çais. Il leur avait seule­ment don­né l’ordre de tra­ver­ser une forêt dont il igno­rait les issues. La néces­si­té l’a­vait contraint à lais­ser entiè­re­ment hors jeu son intel­li­gence, cette intel­li­gence média­trice du maître qui relie l’in­tel­li­gence impri­mée dans les mots écrits à celle de l’ap­pren­ti. Et, du même coup, il avait sup­pri­mé cette dis­tance ima­gi­naire qui est le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment péda­go­gique. Tout s’é­tait joué par force entre l’in­tel­li­gence de Féne­lon qui avait vou­lu faire un cer­tain usage de la langue fran­çaise, celle du tra­duc­teur qui avait vou­lu en don­ner un équi­valent hol­lan­dais et leur intel­li­gence d’ap­pren­tis qui vou­laient apprendre la langue fran­çaise. Et il était appa­ru qu’au­cune autre intel­li­gence n’é­tait néces­saire. Sans y pen­ser, il leur avait fait décou­vrir ceci qu’il décou­vrait avec eux : toutes les phrases, et par consé­quent toutes les intel­li­gences qui les pro­duisent, sont de même nature. Com­prendre n’est jamais que tra­duire, c’est-à-dire don­ner l’é­qui­valent d’un texte mais non point sa rai­son. Il n’y a rien der­rière la page écrite, pas de double fond qui néces­site le tra­vail d’une intel­li­gence autre, celle de l’ex­pli­ca­teur ; pas de langue du maître, de langue de la langue dont les mots et les phrases aient pou­voir de dire la rai­son des mots et des phrases d’un texte. Les étu­diants fla­mands en avaient admi­nis­tré la preuve : ils n’a­vaient à leur dis­po­si­tion pour par­ler de Télé­maque que les mots de Télé­maque. Il suf­fit donc des phrases de Féne­lon pour com­prendre les phrases de Féne­lon et pour dire ce qu’on en a com­pris. Apprendre et com­prendre sont deux manières d’ex­pri­mer le même acte de tra­duc­tion. Il n’y a rien en deçà des textes sinon la volon­té de s’ex­pri­mer, c’est-à-dire de tra­duire. S’ils avaient com­pris la langue en appre­nant Féne­lon, ce n’é­tait pas sim­ple­ment par la gym­nas­tique qui com­pare une page de gauche à une page de droite. Ce n’est pas l’ap­ti­tude à chan­ger de colonne qui compte, mais la capa­ci­té de dire ce qu’on pense dans les mots des autres. S’ils avaient appris cela de Féne­lon, c’é­tait parce que l’acte de Féne­lon écri­vain était lui-même un acte de tra­duc­teur : pour tra­duire une leçon de poli­tique en récit légen­daire, Féne­lon avait mis en fran­çais de son siècle le grec d’Ho­mère, le latin de Vir­gile et la langue, savante ou naïve, de cent autres textes, du conte d’en­fants à l’his­toire éru­dite. Il avait appli­qué à cette double tra­duc­tion la même intel­li­gence qu’ils employaient à leur tour pour racon­ter avec les phrases de son livre ce qu’ils pen­saient de son livre.

Mais aus­si l’in­tel­li­gence qui leur avait fait apprendre le fran­çais dans Télé­maque était la même par laquelle ils avaient appris la langue mater­nelle : en obser­vant et en rete­nant, en répé­tant et en véri­fiant, en rap­por­tant ce qu’ils cher­chaient à connaître à ce qu’ils connais­saient déjà, en fai­sant et en réflé­chis­sant à ce qu’ils avaient fait. Ils étaient allés comme on ne doit pas aller, comme vont les enfants, à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Et la ques­tion se posait alors : est-ce qu’il ne fal­lait pas ren­ver­ser l’ordre admis des valeurs intel­lec­tuelles ? Est-ce que cette méthode hon­nie de la devi­nette n’é­tait pas le vrai mou­ve­ment de l’in­tel­li­gence humaine qui prend pos­ses­sion de son propre pou­voir ? Est-ce que sa pros­crip­tion ne signait pas d’a­bord la volon­té de cou­per en deux le monde de l’in­tel­li­gence ? Les métho­distes opposent la mau­vaise méthode de hasard à la démarche par rai­son. Mais ils se donnent par avance ce qu’ils veulent prou­ver. Ils sup­posent un petit ani­mal qui explore en se cognant aux choses un monde qu’il n’est pas encore capable de voir et qu’ils lui appren­dront jus­te­ment à dis­cer­ner. Mais le petit d’homme est d’a­bord un être de parole. L’en­fant qui répète les mots enten­dus et l’é­tu­diant fla­mand « per­du » dans son Télé­maque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur explo­ra­tion est ten­due vers ceci : une parole d’homme leur a été adres­sée qu’ils veulent recon­naître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quel­qu’un qui vous parle et non à quel­qu’un qui vous exa­mine : sous le signe de l’égalité.

Le fait était là : ils avaient appris seuls et sans maître expli­ca­teur. Or ce qui a eu lieu une fois est tou­jours pos­sible. Cette décou­verte, au demeu­rant, pou­vait ren­ver­ser les prin­cipes du pro­fes­seur Jaco­tot. Mais l’homme Jaco­tot était plus à même de recon­naître la varié­té de ce qu’on peut attendre d’un homme. Son père avait été bou­cher, avant de tenir les comptes de son grand-père, le char­pen­tier qui avait envoyé son petit-fils au col­lège. Lui-même était pro­fes­seur de rhé­to­rique quand avait reten­ti l’ap­pel aux armes de 1792. Le vote de ses com­pa­gnons l’a­vait fait capi­taine d’ar­tille­rie et il s’é­tait mon­tré un remar­quable artilleur. En 1793, au Bureau des poudres, ce lati­niste s’é­tait fait ins­truc­teur de chi­mie pour la for­ma­tion accé­lé­rée de ces ouvriers qu’on envoyait appli­quer sur tous les points du ter­ri­toire les décou­vertes de Four­croy. Chez le même Four­croy il avait connu Vau­que­lin, ce fils de pay­san qui s’é­tait fait une for­ma­tion de chi­miste en cachette de son patron. A l’É­cole poly­tech­nique, il avait vu arri­ver ces jeunes gens que des com­mis­sions impro­vi­sées avaient sélec­tion­nés sur le double cri­tère de leur viva­ci­té d’es­prit et de leur patrio­tisme. Et il les avait vus deve­nir de fort bons mathé­ma­ti­ciens, moins par les mathé­ma­tiques que Monge ou Lagrange leur expli­quaient que par celles qu’ils fai­saient devant eux. Lui-même avait appa­rem­ment pro­fi­té de ses fonc­tions admi­nis­tra­tives pour se don­ner une com­pé­tence de mathé­ma­ti­cien qu’il avait plus tard exer­cée à l’u­ni­ver­si­té de Dijon. Tout comme il avait adjoint l’hé­breu aux langues anciennes qu’il ensei­gnait et com­po­sé un Essai sur la gram­maire hébraïque. Il pen­sait, Dieu sait pour­quoi, que cette langue avait de l’a­ve­nir. Enfin il s’é­tait fait, à son corps défen­dant mais avec la plus grande fer­me­té, une com­pé­tence de repré­sen­tant du peuple. Bref, il savait ce que la volon­té des indi­vi­dus et le péril de la patrie pou­vaient faire naître de capa­ci­tés inédites en des cir­cons­tances où l’ur­gence contrai­gnait à brû­ler les étapes de la pro­gres­sion expli­ca­trice. Il pen­sa que cet état d’ex­cep­tion, com­man­dé par le besoin de la nation, ne dif­fé­rait pas en son prin­cipe de cette urgence qui com­mande l’ex­plo­ra­tion du monde par l’en­fant ou de cette autre qui contraint la voie sin­gu­lière des savants et des inven­teurs. À tra­vers l’ex­pé­rience de l’en­fant, du savant et du révo­lu­tion­naire, la méthode de hasard pra­ti­quée avec suc­cès par les étu­diants fla­mands révé­lait son second secret. Cette méthode de l’é­ga­li­té était d’a­bord une méthode de la volon­té. On pou­vait apprendre seul et sans maître expli­ca­teur quand on le vou­lait, par la ten­sion de son propre désir ou la contrainte de la situation.

Le Maître émancipateur

Cette contrainte avait pris en la cir­cons­tance la forme de la consigne don­née par Jaco­tot. Et il en résul­tait une consé­quence capi­tale, non plus pour les élèves mais pour le maître. Les élèves avaient appris sans maître expli­ca­teur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas aupa­ra­vant, et main­te­nant ils savaient. Donc Jaco­tot leur avait ensei­gné quelque chose. Pour­tant il ne leur avait rien com­mu­ni­qué de sa science. Donc ce n’é­tait pas la science du maître que l’é­lève appre­nait. Il avait été maître par le com­man­de­ment qui avait enfer­mé ses élèves dans le cercle d’où ils pou­vaient seuls sor­tir, en reti­rant son intel­li­gence du jeu pour lais­ser leur intel­li­gence aux prises avec celle du livre. Ain­si s’é­taient dis­so­ciées les deux fonc­tions que relie la pra­tique du maître expli­ca­teur, celle du savant et celle du maître. Ain­si s’é­taient éga­le­ment sépa­rées, libé­rées l’une par rap­port à l’autre, les deux facul­tés en jeu dans l’acte d’ap­prendre : l’in­tel­li­gence et la volon­té. Entre le maître et l’é­lève s’é­tait éta­bli un pur rap­port de volon­té à volon­té : rap­port de domi­na­tion du maître qui avait eu pour consé­quence un rap­port entiè­re­ment libre de l’in­tel­li­gence de l’é­lève à celle du livre — cette intel­li­gence du livre qui était aus­si la chose com­mune, le lien intel­lec­tuel éga­li­taire entre le maître et l’é­lève. Ce dis­po­si­tif per­met­tait de dés­in­tri­quer les caté­go­ries mêlées de l’acte péda­go­gique et de défi­nir exac­te­ment l’a­bru­tis­se­ment expli­ca­teur. Il y a abru­tis­se­ment là où une intel­li­gence est subor­don­née à une autre intel­li­gence. L’homme — et l’en­fant en par­ti­cu­lier — peut avoir besoin d’un maître quand sa volon­té n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujé­tion est pure­ment de volon­té à volonté.

Elle devient abru­tis­sante quand elle lie une intel­li­gence à une autre intel­li­gence. Dans l’acte d’en­sei­gner et d’ap­prendre il y a deux volon­tés et deux intel­li­gences. On appel­le­ra abru­tis­se­ment leur coïn­ci­dence. Dans la situa­tion expé­ri­men­tale créée par Jaco­tot, l’é­lève était lié à une volon­té, celle de Jaco­tot, et à une intel­li­gence, celle du livre, entiè­re­ment dis­tinctes. On appel­le­ra éman­ci­pa­tion la dif­fé­rence connue et main­te­nue des deux rap­ports, l’acte d’une intel­li­gence qui n’o­béit qu’à elle-même, lors même que la volon­té obéit à une autre volonté.

Cette expé­rience péda­go­gique ouvrait ain­si sur une rup­ture avec la logique de toutes les péda­go­gies. La pra­tique des péda­gogues s’ap­puie sur l’op­po­si­tion de la science et de l’i­gno­rance. Ils se dis­tinguent par les moyens choi­sis pour rendre savant l’i­gno­rant : méthodes dures ou douces, tra­di­tion­nelles ou modernes, pas­sives ou actives, dont on peut com­pa­rer le ren­de­ment. De ce point de vue, on pour­rait, en pre­mière approche, com­pa­rer la rapi­di­té des élèves de Jaco­tot avec la len­teur des méthodes tra­di­tion­nelles. Mais, en réa­li­té, il n’y avait rien à com­pa­rer. La confron­ta­tion des méthodes sup­pose l’ac­cord mini­mal sur les fins de l’acte péda­go­gique : trans­mettre les connais­sances du maître à l’é­lève. Or Jaco­tot n’a­vait rien trans­mis. Il n’a­vait fait usage d’au­cune méthode. La méthode était pure­ment celle de l’é­lève.

Et apprendre plus ou moins vite le fran­çais est en soi-même une chose de peu de consé­quence. La com­pa­rai­son ne s’é­ta­blis­sait plus entre des méthodes mais entre deux usages de l’in­tel­li­gence et deux concep­tions de l’ordre intel­lec­tuel. La voie rapide n’é­tait pas celle d’une meilleure péda­go­gie. Elle était une autre voie, celle de la liber­té, cette voie que Jaco­tot avait expé­ri­men­tée dans les armées de l’an II, la fabri­ca­tion des poudres ou l’ins­tal­la­tion de l’É­cole poly­tech­nique : la voie de la liber­té répon­dant à l’ur­gence de son péril, mais aus­si bien celle de la confiance en la capa­ci­té intel­lec­tuelle de tout être humain. Sous le rap­port péda­go­gique de l’i­gno­rance à la science, il fal­lait recon­naître le rap­port phi­lo­so­phique plus fon­da­men­tal de l’a­bru­tis­se­ment à l’é­man­ci­pa­tion. Il y avait ain­si non pas deux mais quatre termes en jeu. L’acte d’ap­prendre pou­vait être pro­duit selon quatre déter­mi­na­tions diver­se­ment com­bi­nées : par un maître éman­ci­pa­teur ou par un maître abru­tis­sant ; par un maître savant ou par un maître ignorant.

La der­nière pro­po­si­tion était la plus rude à sup­por­ter. Passe encore d’en­tendre qu’un savant doive se dis­pen­ser d’ex­pli­quer sa science. Mais com­ment admettre qu’un igno­rant puisse être pour un autre igno­rant cause de science ? L’ex­pé­rience même de Jaco­tot était ambi­guë de par sa qua­li­té de pro­fes­seur de fran­çais. Mais puis­qu’elle avait au moins mon­tré que ce n’é­tait pas le savoir du maître qui ins­trui­sait l’é­lève, rien n’empêchait le maître d’en­sei­gner autre chose que son savoir, d’en­sei­gner ce qu’il igno­rait. Joseph Jaco­tot s’ap­pli­qua donc à varier les expé­riences, à répé­ter à des­sein ce que le hasard avait une fois pro­duit. Il se mit ain­si à ensei­gner deux matières où son incom­pé­tence était avé­rée, la pein­ture et le pia­no. Les étu­diants en droit auraient vou­lu qu’on lui don­nât une chaire vacante dans leur facul­té. Mais l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain déjà s’in­quié­tait de ce lec­teur extra­va­gant pour qui l’on déser­tait les cours magis­traux, en venant s’en­tas­ser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bou­gies, pour s’en­tendre dire : « Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre. » L’au­to­ri­té consul­tée répon­dit donc qu’elle ne lui voyait point de titre à cet ensei­gne­ment. Pré­ci­sé­ment il s’oc­cu­pait alors d’ex­pé­ri­men­ter l’é­cart entre le titre et l’acte. Plu­tôt donc que de faire en fran­çais un cours de droit, il apprit à des étu­diants à plai­der en hol­lan­dais. Ils plai­dèrent fort bien, mais lui igno­rait tou­jours le hollandais.

Le cercle de la puissance

L’ex­pé­rience lui sem­bla suf­fi­sante pour l’é­clai­rer : on peut ensei­gner ce qu’on ignore si l’on éman­cipe l’é­lève, c’est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intel­li­gence. Maître est celui qui enferme une intel­li­gence dans le cercle arbi­traire d’où elle ne sor­ti­ra qu’à se rendre à elle-même néces­saire. Pour éman­ci­per un igno­rant, il faut et il suf­fit d’être soi-même éman­ci­pé, c’est-à-dire conscient du véri­table pou­voir de l’es­prit humain. L’i­gno­rant appren­dra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu’il le peut et l’o­blige à actua­li­ser sa capa­ci­té : cercle de la puis­sance homo­logue à ce cercle de l’im­puis­sance qui lie l’é­lève à l’ex­pli­ca­teur de la vieille méthode (nous l’ap­pel­le­rons désor­mais sim­ple­ment la Vieille).

Mais le rap­port des forces est bien par­ti­cu­lier. Le cercle de l’im­puis­sance est tou­jours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dis­si­mule dans l’é­vi­dente dif­fé­rence de l’i­gno­rance et de la science. Le cercle de la puis­sance, lui, ne peut prendre effet que de sa publi­ci­té. Mais il ne peut appa­raître que comme une tau­to­lo­gie ou une absur­di­té. Com­ment le maître savant enten­­dra-t-il jamais qu’il peut ensei­gner ce qu’il ignore aus­si bien que ce qu’il sait ? Il ne rece­vra cette aug­men­ta­tion de puis­sance intel­lec­tuelle que comme une déva­lua­tion de sa science. Et l’i­gno­rant, de son côté, ne se croit pas capable d’ap­prendre par lui-même, encore moins d’ins­truire un autre igno­rant. Les exclus du monde de l’in­tel­li­gence sous­crivent eux-mêmes au ver­dict de leur exclu­sion. Bref, le cercle de l’é­man­ci­pa­tion doit être com­men­cé.

Là est le para­doxe. Car, à y réflé­chir un peu, la « méthode » qu’il pro­pose est la plus vieille de toutes et elle ne cesse d’être véri­fiée tous les jours, dans toutes les cir­cons­tances où un indi­vi­du a besoin de s’ap­pro­prier une connais­sance qu’il n’a pas le moyen de se faire expli­quer. Il n’y a pas d’homme sur la terre qui n’ait appris quelque chose par lui-même et sans maître expli­ca­teur. Appe­lons cette manière d’ap­prendre « ensei­gne­ment uni­ver­sel » et nous pour­rons l’af­fir­mer : « L’En­sei­gne­ment uni­ver­sel existe réel­le­ment depuis le com­men­ce­ment du monde à côté de toutes les méthodes expli­ca­trices. Cet ensei­gne­ment, par soi-même, a réel­le­ment for­mé tous les grands hommes. » Mais voi­là l’é­trange : « Tout homme a fait cette expé­rience mille fois dans sa vie, et cepen­dant jamais il n’é­tait venu dans l’i­dée de per­sonne de dire à un autre : J’ai appris beau­coup de choses sans expli­ca­tions, je crois que vous le pou­vez comme moi (…) ni moi ni qui que ce soit au monde ne s’é­tait avi­sé de l’employer pour ins­truire les autres. » À l’in­tel­li­gence qui som­nole en cha­cun, il suf­fi­rait de dire : Age quod agis, conti­nue à faire ce que tu fais, « apprends le fait, imite-le, connais-toi toi-même, c’est la marche de la nature ». Répète métho­di­que­ment la méthode de hasard qui t’a don­né la mesure de ton pou­voir. La même intel­li­gence est à l’œuvre dans tous les actes de l’es­prit humain.

Mais c’est là le saut le plus dif­fi­cile. Tout le monde pra­tique cette méthode au besoin mais nul ne veut la recon­naître, nul ne veut se mesu­rer à la révo­lu­tion intel­lec­tuelle qu’elle signi­fie. Le cercle social, l’ordre des choses, lui inter­dit d’être recon­nue pour ce qu’elle est : la vraie méthode par laquelle cha­cun apprend et par laquelle cha­cun peut prendre la mesure de sa capa­ci­té. Il faut oser la recon­naître et pour­suivre la véri­fi­ca­tion ouverte de son pou­voir. Sans quoi la méthode de l’im­puis­sance, la Vieille, dure­ra autant que l’ordre des choses.

Qui vou­drait com­men­cer ? Il y avait bien en ce temps-là toutes sortes d’hommes de bonne volon­té qui se pré­oc­cu­paient de l’ins­truc­tion du peuple : des hommes d’ordre vou­laient éle­ver le peuple au-des­­sus de ses appé­tits bru­taux, des hommes de révo­lu­tion vou­laient l’a­me­ner à la conscience de ses droits ; des hommes de pro­grès sou­hai­taient, par l’ins­truc­tion, atté­nuer le fos­sé entre les classes ; des hommes d’in­dus­trie rêvaient de don­ner par elle aux meilleures intel­li­gences popu­laires les moyens d’une pro­mo­tion sociale. Toutes ces bonnes inten­tions ren­con­traient un obs­tacle : les hommes du peuple ont peu de temps et encore moins d’argent à consa­crer à cette acqui­si­tion. Aus­si cher­­chait-on le moyen éco­no­mique de dif­fu­ser le mini­mum d’ins­truc­tion jugé, selon les cas, néces­saire et suf­fi­sant pour l’a­mé­lio­ra­tion des popu­la­tions labo­rieuses. Par­mi les pro­gres­sifs et les indus­triels une méthode était alors en hon­neur, l’en­sei­gne­ment mutuel. Il per­met­tait de réunir dans un vaste local un grand nombre d’é­lèves divi­sés en escouades, diri­gées par les plus avan­cés d’entre eux, pro­mus au rang de moni­teurs. Ain­si le com­man­de­ment et la leçon du maître rayon­­naient-ils, par le relais de ces moni­teurs, sur toute la popu­la­tion à ins­truire. Le coup d’œil plai­sait aux amis du pro­grès : c’est ain­si que la science se répand des som­mets jus­qu’aux plus modestes intel­li­gences. Le bon­heur et la liber­té des­cendent à sa suite.

Cette sorte de pro­grès, pour Jaco­tot, sen­tait la bride. Manège per­fec­tion­né, disait-il. Il rêvait autre chose à l’en­seigne de l’ins­truc­tion mutuelle : que chaque igno­rant pût se faire pour un autre igno­rant le maître qui lui révé­le­rait son pou­voir intel­lec­tuel. Plus exac­te­ment, son pro­blème n’é­tait pas l’ins­truc­tion du peuple : on ins­truit les recrues que l’on enrôle sous sa ban­nière, les subal­ternes qui doivent pou­voir com­prendre les ordres, le peuple que l’on veut gou­ver­ner — à la manière pro­gres­sive, s’en­tend, sans droit divin et selon la seule hié­rar­chie des capa­ci­tés. Son pro­blème à lui était l’é­man­ci­pa­tion : que tout homme du peuple puisse conce­voir sa digni­té d’homme, prendre la mesure de sa capa­ci­té intel­lec­tuelle et déci­der de son usage.

Les amis de l’Ins­truc­tion assu­raient que celle-ci était la condi­tion d’une vraie liber­té. Après quoi ils recon­nais­saient qu’ils devaient l’ins­truc­tion au peuple, quitte à se dis­pu­ter sur celle qu’ils lui don­ne­raient. Jaco­tot ne voyait pas quelle liber­té pou­vait résul­ter pour le peuple des devoirs de ses ins­truc­teurs. Il sen­tait au contraire dans l’af­faire une nou­velle forme d’a­bru­tis­se­ment. Qui enseigne sans éman­ci­per abru­tit. Et qui éman­cipe n’a pas à se pré­oc­cu­per de ce que l’é­man­ci­pé doit apprendre. Il appren­dra ce qu’il vou­dra, rien peut-être. Il sau­ra qu’il peut apprendre parce que la même intel­li­gence est à l’œuvre dans toutes les pro­duc­tions de l’art humain, qu’un homme peut tou­jours com­prendre la parole d’un autre homme. L’im­pri­meur de Jaco­tot avait un fils débile. On déses­pé­rait d’en rien faire. Jaco­tot lui ensei­gna l’hé­breu. Après quoi l’en­fant devint un excellent litho­graphe. L’hé­breu, cela va de soi, ne lui ser­vit jamais à rien — sinon à savoir ce qu’i­gno­re­raient tou­jours les intel­li­gences mieux douées et plus ins­truites : ce n’é­tait pas de l’hé­breu.

Les choses étaient donc claires : ce n’é­tait pas une méthode pour ins­truire le peuple, c’é­tait un bien­fait à annon­cer aux pauvres : ils pou­vaient tout ce que peut un homme. Il suf­fi­sait de l’an­non­cer. Jaco­tot déci­da de s’y dévouer. Il pro­cla­ma que l’on peut ensei­gner ce qu’on ignore et qu’un père de famille, pauvre et igno­rant, peut, s’il est éman­ci­pé, faire l’é­du­ca­tion de ses enfants, sans le secours d’au­cun maître expli­ca­teur. Et il indi­qua le moyen de cet ensei­gne­ment uni­ver­sel : apprendre quelque chose et y rap­por­ter tout le reste d’a­près ce prin­cipe : tous les hommes ont une égale intel­li­gence.

On s’é­mut à Lou­vain, à Bruxelles et à La Haye ; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon ; on vint d’An­gle­terre et de Prusse entendre la nou­velle ; on alla la por­ter à Saint-Péters­­bourg et à la Nou­­velle-Orléans. Le bruit en cou­rut jus­qu’à Rio de Janei­ro. Pen­dant quelques années la polé­mique se déchaî­na et la Répu­blique du savoir trem­bla sur ses bases.

Tout cela parce qu’un homme d’es­prit, un savant renom­mé et un père de famille ver­tueux était deve­nu fou, faute d’a­voir su le hollandais.

(Source : pre­mier cha­pitre du livre de Jacques Ran­cière, « Le maître ignorant »)

 

La suite est du même ton­neau : un livre à ne pas rater, à dégus­ter, à tra­vailler, à infuser…

Mon­sieur Ran­cière : merci.

Cha­cun aura vu le lien (puis­sant) avec notre réflexion sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té d’une vraie démocratie.

J’ai hâte de lire les autres extraits qui vous auront sti­mu­lés, ain­si que les réflexions com­plé­men­taires qu’ils vous auront ins­pi­rés, sans oublier les trou­vailles connexes que vous aurez débusquées. 🙂 

Étienne.

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« Ce qui abru­tit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence.
L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître. »

Joseph Jaco­tot, mili­tant pour l’émancipation intel­lec­tuelle, 1818.

Pre­mière publi­ca­tion : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​1​/​1​2​/​1​8​/​1​7​0​–​l​a​m​e​–​h​u​m​a​i​n​e​–​e​s​t​–​c​a​p​a​b​l​e​–​d​e​–​s​i​n​s​t​r​u​i​r​e​–​s​e​u​l​e​–​e​t​–​s​a​n​s​–​m​a​i​t​r​e​–​j​a​c​o​t​o​t​–​r​a​n​c​i​ere

Ne ratez pas les com­men­taires de cette pre­mière publi­ca­tion, ils sont passionnants !

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[Controverse sur la monnaie et les banques] Mes réponses à Alain Beitone, qui conteste l’alternative monétaire chartaliste (création monétaire publique) et ma « vision complotiste désespérante », moi qui dénonce la prédation déchaînée des banquiers contre les peuples

Après la publi­ca­tion début août d’une vidéo où j’explique pour­quoi je sou­haite une créa­tion moné­taire publique affran­chie des banques pri­vées, Alain Bei­tone, un pro­fes­seur d’économie à Mar­seille, vient de publier un papier sur un site néo­con pour expli­quer que je n’y com­prends rien sur la mon­naie, que c’est « une vision com­plo­tiste déses­pé­rante » que d’ac­cu­ser les banques de se ser­vir et d’asservir au lieu de ser­vir, que pré­tendre que les ban­quiers conspirent contre l’in­té­rêt géné­ral c’est semer « la confu­sion », que c’est sim­pliste, que « la réa­li­té est plus com­plexe », que l’in­cri­mi­na­tion des ban­quiers dans les mal­heurs des peuples par la cap­ta­tion du finan­ce­ment des puis­sances publiques et par l’en­det­te­ment géné­ra­li­sé de toute l’hu­ma­ni­té, c’est « un fan­tasme de l’ex­trême droite »… et que défendre le char­ta­lisme (Théo­rie éta­tique de la mon­naie de G. F. Knapp, 1905, admi­rée et reprise par Keynes) démontre une « incom­pré­hen­sion totale des ques­tions moné­taires », etc.

Je défends donc à nou­veau mon point de vue et je démontre que cha­cune de ces cri­tiques est infondée.

(Rap­pel : j’ai déjà eu à me défendre, en 2011, contre les dif­fa­ma­tions de Mon­sieur Beitone.)

Voi­ci mes réponses :

Le fichier pdf : Reponse_a_Alain_Beitone_sur_la_monnaie_et_les_banques_2‑9–2018.pdf


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C’est une contro­verse importante.
Signa­­lez-moi en com­men­taire, s’il vous plaît, les argu­ments qui pour­raient, selon vous, être encore avan­cés, dans un sens ou dans l’autre.

Bonne lec­ture.

Étienne.

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Comment nous transformer d’électeur enfant en citoyen adulte

[Flash #5] Pro­blème tech­nique ou politique ?

L’en­tre­tien ori­gi­nal inté­gral (c’é­tait à Nan­cy, nostalgie 🙂 ) :
httpv://www.youtube.com/watch?v=GTk-nuX70MQ

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Pré­cé­dents signalements : 

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​6​/​0​9​/​0​1​/​r​e​s​u​m​e​–​d​e​n​s​e​–​3​7​–​m​i​n​–​l​e​s​–​e​l​e​c​t​e​u​r​s​–​e​n​f​a​n​t​s​–​d​o​i​v​e​n​t​–​m​u​t​e​r​–​e​n​–​c​i​t​o​y​e​n​s​–​a​d​u​l​t​e​s​–​a​d​u​l​t​e​s​–​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​–​e​t​–​d​o​n​c​–​e​c​o​n​o​m​i​q​u​es/

https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​5​/​1​0​/​3​0​/​c​o​m​m​e​n​t​–​m​u​t​e​r​–​e​n​–​c​i​t​o​y​e​n​–​a​d​u​l​te/

Plan de l’en­tre­tien et réfé­rences (mer­ci Catherine) : 
http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Comment_muter_en_citoyen_adulte_%3F_-_Etienne_Chouard

Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

Encore un bon papier de Coralie. 

Il faut sor­tir du piège mor­tel de la pré­ten­due « Union européenne ».
Lisez aus­si Fran­çois Asse­li­neau, qui fait du bon boulot.
Résis­tez comme vous pou­vez, pen­dant qu’il est encore temps : la Grèce est un labo­ra­toire (cri­mi­nel) pour les usu­riers, avant de piller les autres peuples à leur tour. L’UE, c’est la guerre, la guerre des 1% oisifs contre les 99% qui tra­vaillent. L’ob­jec­tif de l’UE et des « élus » (des banques), c’est le pré­ten­du « libé­ra­lisme », c’est l’in­sé­cu­ri­té sociale.
Si vous n’êtes pas deve­nu un mol­lusque décé­ré­bré par la télé, le sort des Grecs devrait vous révol­ter et vous mobi­li­ser contre l’UE, contre les banques pri­vées, et pour la sou­ve­rai­ne­té des peuples libres.
Il me semble que ça urge.
Étienne.
 

Pourquoi le cauchemar grec est loin d’être terminé, par Coralie Delaume

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La Grèce n’est plus sous la tutelle des ins­ti­tu­tions euro­péennes et du FMI. De nom­breux com­men­taires opti­mistes ont salué la nou­velle. Un point de vue que ne par­tage pas l’es­sayiste euro­cri­tique Cora­lie Delaume. Pour elle, la situa­tion sociale du pays reste très grave et l’a­ve­nir éco­no­mique et finan­cier de la Grèce fort sombre. Entre­tien avec Etienne Campion :


Cora­lie Delaume est essayiste, co-auteur de La fin de l’U­nion euro­péenne (Micha­lon, 2017) et tient le blog « L’a­rène nue ».


FIGAROVOX.- Depuis le 20 août 2018, la Grèce n’est plus sous la tutelle de l’U­nion euro­péenne et du FMI. Était-ce vrai­ment un « jour his­to­rique », comme les diri­geants l’af­firment ? La Grèce est-elle sauvée ?

Cora­lie DELAUME.- Non. On s’est conten­té d’a­che­ter un peu de temps, quitte à dévas­ter l’é­co­no­mie du pays.

La sor­tie d’un des membres de la zone euro a sim­ple­ment été dif­fé­rée. Le mythe de l’ir­ré­ver­si­bi­li­té de cette der­nière est à peu près pré­ser­vé, même si les menaces de « Grexit hos­tile » for­mu­lées par les créan­ciers d’A­thènes en 2015 l’ont écor­né. Que la Grèce ait conser­vé l’eu­ro, en dépit de toutes les souf­frances endu­rées par la popu­la­tion, est pour cer­tains la preuve que cette mon­naie est immor­telle. Ce serait une pre­mière dans l’His­toire, mais en même temps, il est ques­tion de foi reli­gieuse quant au rap­port de nos diri­geants avec l’eu­ro. Comme l’ex­plique le poli­to­logue belge Fran­çois Foret, « l’eu­ro consti­tue en lui-même un nou­veau sacré euro­péen jus­ti­fiant tous les sacri­fices éco­no­miques, sociaux et culturels ».

Le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir la com­mu­nau­té des croyants se désintégrer. 

En somme, le main­tien de la Grèce dans l’eu­ro­zone a per­mis de repous­ser la pers­pec­tive de voir com­men­cer à se dés­in­té­grer l’oum­ma de l’eu­ro. En plus, le pays a dure­ment expié : Tsi­pras et Syri­za ont abju­ré tout ce en quoi ils croyaient. Ils ont renon­cé à mettre un terme à l’aus­té­ri­té. La Grèce est condam­née à faire maigre pour long­temps. Le petit rebond de crois­sance en 2017 (1,4%) après avoir per­du plus d’un quart de son PIB depuis le début de la crise n’est-il pas la preuve que la rédemp­tion par l’as­cèse est possible ?

On a éga­le­ment dif­fé­ré le moment où la Grèce ferait défaut sur sa dette, et où les créan­ciers — qui sont désor­mais à 80 % consti­tués des ins­ti­tu­tions euro­péennes (Banque cen­trale euro­péenne, Méca­nisme euro­péen de sta­bi­li­té, Fonds euro­péen de sta­bi­li­té finan­cière) et des États euro­péens — en seraient de leur poche. Car on n’a pas don­né d’argent à la Grèce, on lui en a prêté.

Essen­tiel­le­ment d’ailleurs pour qu’elle puisse assu­rer le ser­vice de sa dette. Pour l’ins­tant, cela a rap­por­té de l’argent aux créan­ciers puis­qu’Athènes paie des inté­rêts. Entre 2012 et 2016, soit en quatre ans seule­ment, la BCE a réa­li­sé 7,8 mil­liards de béné­fices sur les titres hel­lènes. Il est ques­tion depuis des années que ces sommes soient rétro­cé­dées à la Grèce, mais on trouve tou­jours une excel­lente rai­son de ne pas le faire. L’Eu­ro­groupe s’y est une nou­velle fois enga­gé au mois de juin de cette année, mais seule­ment pour les béné­fices sur les obli­ga­tions grecques réa­li­sées à par­tir de 2017, pas sur ceux réa­li­sés les années pré­cé­dentes. Par ailleurs, ces rétro­ces­sions demeu­re­ront « condi­tion­nées au main­tien des réformes accep­tées par la Grèce », comme indi­qué dans le com­mu­ni­qué de l’Eu­ro­groupe por­tant sur cette ques­tion. On s’as­sure autre­ment dit que la poli­tique d’aus­té­ri­té perdurera.

L’Al­le­magne a éga­le­ment gagné de l’argent au détri­ment de la Grèce car Ber­lin s’en­dette aujourd’­hui gra­tui­te­ment sur les mar­chés. Sa dette tient lieu de « valeur refuge » pour les inves­tis­seurs en quête d’in­ves­tis­se­ments sans risque. Cela lui per­met de faire beau­coup d’é­co­no­mies, mais elle ne prête pas gra­tui­te­ment pour autant. Les chiffres du minis­tère alle­mand des Finances (qui a été contraint de les four­nir au Bun­des­tag pour répondre à une ques­tion par­le­men­taire) font état d’un béné­fice net fara­mi­neux de Ber­lin sur Athènes entre 2011 et 2017 : l’Al­le­magne a gagné 3 mil­liards d’eu­ros grâce à la dette grecque. En somme et jus­qu’i­ci, la crise grecque a rap­por­té aux créan­ciers. Or le jour où la Grèce ne paie­ra plus, cela leur coû­te­ra une for­tune. Les gou­ver­ne­ments des États créan­ciers auront bien du mal à jus­ti­fier la chose auprès d’o­pi­nions publiques de plus en plus hos­tiles à l’U­nion européenne.

La Grèce va-t-elle néces­sai­re­ment ces­ser de rem­bour­ser sa dette, c’est-à-dire faire défaut ?

C’est ce que dit le FMI depuis plu­sieurs années ! Au moins depuis 2015, année où il indi­quait dans un rap­port (IMF Coun­try report n° 15186) que « la dette grecque était tota­le­ment non viable » et pro­po­sait qu’elle soit par­tiel­le­ment effacée.

La Grèce est désor­mais libre, mais « sous sur­veillance renforcée » ! 

Depuis, le Fonds répète cela chaque année : « sans allè­ge­ment sup­plé­men­taire de la dette, il pour­rait être dif­fi­cile de conser­ver l’ac­cès au mar­ché à long terme », a‑t‑il notam­ment écrit dans la pers­pec­tive du retour de la Grèce sur les mar­chés. Mais les créan­ciers euro­péens s’y refusent, c’est pour­quoi le FMI s’est sou­vent trou­vé en conflit avec ses par­te­naires de la Troï­ka. Il a d’ailleurs déci­dé de ne plus prê­ter un sou à la Grèce car ses sta­tuts lui inter­disent de prê­ter à un pays insolvable.

Or, insol­vable, la Grèce l’est puisque son « stock de dette » n’a pas été allé­gé, contrai­re­ment à ce qui avait été pro­mis à Tsi­pras en 2015 en échange de son accep­ta­tion du « troi­sième mémo­ran­dum ». Au mois de juin, les créan­ciers se sont tout juste enten­dus pour rééche­lon­ner légè­re­ment le calen­drier des paie­ments, de manière à réduire le coût annuel des inté­rêts payés par Athènes. Mais en contre­par­tie de cette mesure très cos­mé­tique, la Grèce devra affi­cher des excé­dents pri­maires (excé­dents bud­gé­taires hors inté­rêts de la dette) de 3,5% du PIB jus­qu’en 2022 et de 2,2% jus­qu’en… 2060 !

Est-ce à dire que la Grèce res­te­ra, dans les faits, sous tutelle jus­qu’en 2060 ?

Il est hau­te­ment impro­bable que la zone euro existe encore en 2060. Quant à la Grèce, elle reste évi­dem­ment sous tutelle. Ou plu­tôt sous « sur­veillance ren­for­cée ». C’est ce qu’ex­pli­quait Pierre Mos­co­vi­ci le 20 août : « La Grèce va pou­voir se finan­cer seule sur les mar­chés et défi­nir sa poli­tique éco­no­mique. C’est un pays tota­le­ment libre, mais il y a une sur­veillance ren­for­cée ». Libre, mais sous sur­veillance ren­for­cée ! « La guerre, c’est la paix. La liber­té, c’est l’es­cla­vage. L’i­gno­rance, c’est la force », écri­vait Orwell dans 1984. Nous avons affaire à la même séman­tique folle avec les diri­geants de l’U­nion européenne…

De fait, oui, comme le disait Klaus Regling, le patron alle­mand du MES dans une inter­view datée de juin 2018 au quo­ti­dien grec Ta Nea, un « sys­tème d’a­lerte pré­coce » demeu­re­ra en vigueur « jus­qu’à ce que tout l’argent ait été rem­bour­sé », c’est-à-dire jus­qu’en 2060. Il s’a­gi­ra notam­ment de s’as­su­rer de la pour­suite de l’aus­té­ri­té car « la mise en œuvre des réformes est une tâche per­ma­nente. Ce n’est jamais fini. Et c’est vrai pour tous les pays du monde, pour tous les pays de l’U­nion euro­péenne et, par consé­quent, pour la Grèce ».

Tous les indi­ca­teurs sociaux sont au rouge. Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable. Et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme. 

Concrè­te­ment, la « liber­té » de la Grèce va consis­ter à se sou­mettre à un « audit » de ses finances publiques quatre fois par an. Regling a éga­le­ment décla­ré : « La sur­veillance ren­for­cée (…) néces­site une éva­lua­tion tous les trois mois et dure­ra plu­sieurs années ». Cette liber­té va éga­le­ment consis­ter à emprun­ter sur les mar­chés à des taux qui flam­be­ront à la moindre secousse interne à l’eu­ro­zone. Et des secousses, il y en aura. Qui sait ce qui peut se pro­duire en Ita­lie dans les mois à venir, par exemple ?

Quelle est la situa­tion sociale de la Grèce aujourd’hui ?

Tous les indi­ca­teurs sont au rouge vif et, cela aus­si, tout le monde s’en rend compte. Les chiffres ont fusé dans la presse, tous plus ahu­ris­sants les uns que les autres.

Le chô­mage est certes redes­cen­du à 20 % après être mon­té jus­qu’à 28 % au plus fort de la crise. Mais les salaires sont faibles, et ne cessent de bais­ser. Selon une enquête relayée par le site « keep​tal​king​greece​.com », menée en début d’an­née à Athènes et dans sa région, plus de la moi­tié des per­sonnes embau­chées en 2017 l’ont été à temps par­tiel ou pour un salaire infé­rieur à 500€ par mois, ce qui signi­fie que les tra­vailleurs pauvres sont légion. Par ailleurs, les salaires sont ver­sés de façon très aléa­toire, avec retard pour 42 % des travailleurs.

Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme. 

Le taux de chô­mage des jeunes étant de 43 %, beau­coup quittent le pays. Entre 350 000 et 420 000 per­sonnes (les chiffres varient selon les études) ont quit­té le pays entre 2008 et 2016. Rap­por­té à une popu­la­tion de 11 mil­lions d’ha­bi­tants, c’est énorme, et cela s’a­joute à un taux de fécon­di­té très bas (moins de 1,4 enfant par femme), ce qui fait que le pays se dépeuple et vieillit. En plus, ce sont sou­vent les jeunes qua­li­fiés qui s’ex­pa­trient, ce qui signi­fie qu’ils ne par­ti­ci­pe­ront pas au redres­se­ment du pays.

La moi­tié des Grecs vivent d’une pen­sion de retraite, la leur ou celle d’un proche, mais le mon­tant des retraites a chu­té de 40 % en moyenne depuis 2010. Les retraites ont été réfor­mées 14 fois. La situa­tion sani­taire s’est beau­coup dété­rio­rée et 40 % des ménages repoussent les soins pour rai­sons financières.

Une enquête réa­li­sée à par­tir de pré­lè­ve­ments sur les eaux usées d’A­thènes offre des résul­tats par­ti­cu­liè­re­ment sai­sis­sants : si la consom­ma­tion d’an­ti­bio­tiques et d’an­ti-inflam­ma­toires a chu­té, la consom­ma­tion de psy­cho­tropes (ben­zo­dia­zé­pines et anti­dé­pres­seurs) a été mul­ti­pliée par 35. En quatre ans ! Et on savait déjà que le taux de sui­cide avait consi­dé­ra­ble­ment crû pour sa part (+ 35 % entre 2008 et 2017). Le coût humain de l’aus­té­ri­té est effroyable, et il n’y a aucune pers­pec­tive d’a­mé­lio­ra­tion à court terme.

L’U­nion euro­péenne a‑t‑elle tiré les leçons de la crise grecque ?

Non. L’U­nion euro­péenne se com­porte de manière autis­tique et dog­ma­tique : elle ne tire pas de leçons. C’est selon elle aux peuples euro­péens de tirer des leçons : quoi qu’il advienne c’est tou­jours eux qui sont fau­tifs. L’exemple grec témoigne du fait qu’on ne peut rompre avec l’aus­té­ri­té en demeu­rant dans le cadre supra­na­tio­nal actuel. Celui qui essaie est immé­dia­te­ment fou­droyé et subit un sort proche de celui d’un pays vain­cu et occupé.

Cora­lie Delaume.

Le blog de Cora­lie s’ap­pelle « L’a­rène nue ».

Source : Le Figaro,
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/08/24/31002–20180824ARTFIG00263-pourquoi-le-cauchemar-grec-est-loin-d-etre-termine.php

 
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