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Introduction au nécessaire PROCÈS DU TIRAGE AU SORT – Omerta, 25 septembre 2025

Le 25 sep­tembre der­nier, Omer­ta — Anna Legrand — m’a per­mis de faire un essai dans une direc­tion que je crois très pro­met­teuse : j’ai eu un peu plus d’une heure, au calme, pour com­men­cer le pro­cès loyal du tirage au sort en poli­tique, un peu comme un pro­lon­ge­ment, un appro­fon­dis­se­ment du pro­cès de l’é­lec­tion-par­mi-des-can­di­dats que j’ins­truis depuis vingt ans. L’équipe d’O­mer­ta a mani­fes­te­ment pré­fé­ré un titre insis­tant davan­tage sur le grand dan­ger (bien réel) de toutes les socié­tés secrètes…

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ACN#01 Atelier Constituant Nexus #1 – Art 27 Mandats impératifs nuls et art 3 Souveraineté populaire volée par les élus

Ce 24 sep­tembre 2025, on com­mence une série d’a­te­liers consti­tuants sur la chaîne du maga­zine Nexus, avec Marc Daoud et Romain Pauc. Le docu­ment par­ta­gé qui va réca­pi­tu­ler nos tra­vaux consti­tuants se trouve ici : https://​docs​.google​.com/​d​o​c​u​m​e​n​t​/​d​/​1​w​B​C​5​Z​B​P​1​j​P​Z​3​d​C​4​G​s​I​F​f​g​v​B​s​K​f​S​N​A​K​4​b​A​N​U​B​6​5​R​Z​1​2​s​/​e​d​i​t​?​t​a​b​=​t.0 https://​www​.you​tube​.com/​l​i​v​e​/​W​p​g​s​M​f​D​4​1​i​Y​?​s​i​=​n​L​F​N​2​q​i​g​a​I​r​u​p​5oH Cha­pitres : 0:12 – Pré­sen­ta­tion d’Étienne Chouard et objec­tifs de l’atelier 1:23 – Deve­nir sou­ve­rain : conscience, pen­sée et action…

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L’importance stratégique du PROCÈS CITOYEN DE L’ÉLECTION-PARMI-DES-CANDIDATS, chez GPTV le 23 septembre 2025

Le 23 sep­tembre der­nier, Mike Borows­ki m’a lais­sé 1h30 pour prendre le temps d’ex­pli­quer posé­ment les termes et l’im­por­tance stra­té­gique du pro­cès citoyen de l’é­lec­tion. Mer­ci à lui. L’é­quipe de GPTV a mani­fes­te­ment pré­fé­ré un  titre insis­tant davan­tage sur la néces­si­té d’une révo­lu­tion authen­ti­que­ment popu­laire pour ins­ti­tuer enfin LA pro­cé­dure démo­cra­tique du RIC 😉 Mais bon, le sujet de cette émis­sion, c’est bien le pro­cès de l’é­lec­tion 🙂 https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​C​r​k​5​d​2​m​G​nsI…

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For­mat grille – For­mat articles complets

[Fondamental et passionnant] John Stuart Mill : De la liberté de pensée et de discussion (1859)

Chers amis,

Je vous signale ce texte impor­tant (écrit par un père fon­da­teur du « libé­ra­lisme ») qui fonde de façon robuste le très néces­saire droit des citoyens à s’ex­pri­mer libre­ment en démo­cra­tie — droit essen­tiel que les Grecs antiques appe­laient l’i­sé­go­ria, droit vital pour la sur­vie de la fra­gile démo­cra­tie au point que les Athé­niens y tenaient même davan­tage qu’à l’i­so­no­mia (éga­li­té devant la loi) et que par­fois le mot isé­go­ria était uti­li­sé comme syno­nyme de démo­cra­tie, isé­go­ria dont je vous parle depuis 2005 et qui me vaut tant d’en­nuis de la part des domi­nants du moment. 

Tout est puis­sant et utile dans ce long texte, pour réflé­chir à la liber­té d’ex­pres­sion, condi­tion car­di­nale d’un bon éclai­rage de l’o­pi­nion publique. Il faut lire ce texte le crayon à la main et en repé­rer soi-même les pas­sages essentiels. 

Nos enfants devraient lire et tra­vailler ce texte, et confron­ter entre eux, et avec leurs parents, les accords et désac­cords sur ses idées. C’est un texte impor­tant dans la culture géné­rale d’un citoyen digne de ce nom, c’est-à-dire consti­tuant, réflé­chis­sant aux ins­ti­tu­tions pro­té­geant le bien commun. 

Je n’ou­blie pas les cra­pu­le­ries que John Stuart Mill a pu dire par ailleurs, sur les pauvres et les tra­vailleurs par exemple (comme tous les pré­ten­dus « libé­raux » : ne ratez pas le livre pas­sion­nant et impor­tant de Dome­ni­co Losur­do, « Contre-his­­toire du libé­ra­lisme »), mais je trouve, mal­gré tout, ce texte de Mill lumi­neux et convain­quant, d’une por­tée uni­ver­selle et intemporelle.

Cha­cun fera le rap­pro­che­ment entre ce qui est expli­qué ci-des­­sous et ce qui m’est arri­vé en juin 2019. J’y revien­drai bien­tôt. Lisez d’a­bord ce texte, s’il vous plaît.

Étienne.


 

http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​M​i​l​l​_​j​o​h​n​_​s​t​u​a​r​t​/​d​e​_​l​a​_​l​i​b​e​r​t​e​/​d​e​_​l​a​_​l​i​b​e​r​t​e​.​h​tml

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Il est à espé­rer que le temps où il aurait fal­lu défendre la « liber­té de presse » comme l’une des sécu­ri­tés contre un gou­ver­ne­ment cor­rom­pu ou tyran­nique est révo­lu. On peut sup­po­ser qu’il est aujourd’­hui inutile de défendre l’i­dée selon laquelle un légis­la­tif ou un exé­cu­tif dont les inté­rêts ne seraient pas iden­ti­fiés à ceux du peuple n’est pas auto­ri­sé à lui pres­crire des opi­nions ni à déter­mi­ner pour lui les doc­trines et les argu­ments à entendre. D’ailleurs, les phi­lo­sophes qui m’ont pré­cé­dé ont déjà si sou­vent et triom­pha­le­ment mis en évi­dence cet aspect du pro­blème que point n’est besoin d’y insis­ter ici. Quoique la loi anglaise sur la presse soit aus­si ser­vile de nos jours qu’au temps des Tudor, il n’y a guère de risque qu’elle fasse office d’ou­til de répres­sion contre la dis­cus­sion poli­tique, sinon dans un moment de panique pas­sa­gère où la crainte fait perdre la tête aux ministres et aux juges[1]. Et géné­ra­le­ment, il n’est pas à craindre dans un pays consti­tu­tion­nel que le gou­ver­ne­ment, qu’il soit ou non entiè­re­ment res­pon­sable envers le peuple, cherche sou­vent à contrô­ler l’ex­pres­sion de l’o­pi­nion, excep­té lorsque, en agis­sant ain­si, il se fait l’or­gane de l’in­to­lé­rance géné­rale du public.

Sup­po­sons donc que le gou­ver­ne­ment ne fasse qu’un avec le peuple et ne songe jamais à exer­cer aucun pou­voir de coer­ci­tion, à moins d’être en accord avec ce qu’il estime être la voix du peuple. Mais je refuse au peuple le droit d’exer­cer une telle coer­ci­tion, que ce soit de lui-même ou par l’in­ter­mé­diaire de son gou­ver­ne­ment, car ce pou­voir est illé­gi­time. Le meilleur gou­ver­ne­ment n’y a pas davan­tage de droit que le pire : un tel pou­voir est aus­si nui­sible, si ce n’est plus, lors­qu’il s’exerce en accord avec l’o­pi­nion publique qu’en oppo­si­tion avec elle. Si tous les hommes moins un par­ta­geaient la même opi­nion, ils n’en auraient pas pour autant le droit d’im­po­ser silence à cette per­sonne, pas plus que celle-ci, d’im­po­ser silence aux hommes si elle en avait le pou­voir. Si une opi­nion n’é­tait qu’une pos­ses­sion per­son­nelle, sans valeur pour d’autres que son pos­ses­seur ; si d’être gêné dans la jouis­sance de cette pos­ses­sion n’é­tait qu’un dom­mage pri­vé, il y aurait une dif­fé­rence à ce que ce dom­mage fût infli­gé à peu ou à beau­coup de personnes. 

Mais ce qu’il y a de par­ti­cu­liè­re­ment néfaste à impo­ser silence à l’ex­pres­sion d’une opi­nion, c’est que cela revient à voler l’hu­ma­ni­té : tant la pos­té­ri­té que la géné­ra­tion pré­sente, les détrac­teurs de cette opi­nion davan­tage encore que ses déten­teurs. Si l’o­pi­nion est juste, on les prive de l’oc­ca­sion d’é­chan­ger l’er­reur pour la véri­té ; si elle est fausse, ils perdent un béné­fice presque aus­si consi­dé­rable : une per­cep­tion plus claire et une impres­sion plus vive de la véri­té que pro­duit sa confron­ta­tion avec l’erreur.

Il est néces­saire de consi­dé­rer sépa­ré­ment ces deux hypo­thèses, à cha­cune des­quelles cor­res­pond une branche dis­tincte de l’ar­gu­ment. On ne peut jamais être sûr que l’o­pi­nion qu’on s’ef­force d’é­touf­fer est fausse ; et si nous l’é­tions, ce serait encore un mal.

Pre­miè­re­ment, il se peut que l’o­pi­nion qu’on cherche à sup­pri­mer soit vraie : ceux qui dési­rent la sup­pri­mer en contestent natu­rel­le­ment la véri­té, mais ils ne sont pas infaillibles. Il n’est pas en leur pou­voir de tran­cher la ques­tion pour l’hu­ma­ni­té entière, ni de reti­rer à d’autres qu’eux les moyens de juger. Refu­ser d’en­tendre une opi­nion sous pré­texte qu’ils sont sûrs de sa faus­se­té, c’est pré­su­mer que leur cer­ti­tude est la cer­ti­tude abso­lue. Étouf­fer une dis­cus­sion, c’est s’ar­ro­ger l’in­failli­bi­li­té. Cet argu­ment com­mun suf­fi­ra à la condam­na­tion de ce pro­cé­dé, car tout com­mun qu’il soit, il n’en est pas plus mauvais.

Mal­heu­reu­se­ment pour le bon sens des hommes, le fait de leur failli­bi­li­té est loin de gar­der dans leur juge­ment pra­tique le poids qu’ils lui accordent en théo­rie. En effet, bien que cha­cun se sache faillible, peu sont ceux qui jugent néces­saire de se pré­mu­nir contre cette failli­bi­li­té, ou d’ad­mettre qu’une opi­nion dont ils se sentent très sûrs puisse être un exemple de cette erreur. Les princes abso­lus, ou qui­conque accou­tu­mé à une défé­rence illi­mi­tée, éprouvent ordi­nai­re­ment cette entière confiance en leurs propres opi­nions sur presque tous les sujets. Les hommes les plus heu­reu­se­ment pla­cés qui voient par­fois leurs opi­nions dis­pu­tées, et qui ne sont pas com­plè­te­ment inac­cou­tu­més à être cor­ri­gés lors­qu’ils ont tort, n’ac­cordent cette même confiance illi­mi­tée qu’aux opi­nions qu’ils par­tagent avec leur entou­rage, ou avec ceux envers qui ils défèrent habi­tuel­le­ment ; car moins un homme fait confiance à son juge­ment soli­taire, plus il s’en remet impli­ci­te­ment à l’in­failli­bi­li­té « du  monde »  en  géné­ral. Et le monde, pour chaque indi­vi­du, signi­fie la par­tie du monde avec laquelle il est en contact : son par­ti, sa secte, son Église, sa classe sociale. En com­pa­rai­son, on trou­ve­ra à un homme l’es­prit large et libé­ral s’il étend le terme de « monde » à son pays ou son époque. Et sa foi dans cette auto­ri­té col­lec­tive ne sera nul­le­ment ébran­lée quoi­qu’il sache que d’autres siècles, d’autres pays, d’autres sectes, d’autres Églises, d’autres par­tis ont pen­sé et pensent encore exac­te­ment le contraire. Il délègue à son propre monde la res­pon­sa­bi­li­té d’a­voir rai­son face aux mondes dis­si­dents des autres hommes, et jamais il ne s’in­quiète de ce que c’est un pur hasard qui a déci­dé lequel de ces nom­breux mondes serait l’ob­jet de sa confiance, et de ce que les causes qui font de lui un angli­can à Londres sont les mêmes qui en auraient fait un boud­dhiste ou confu­cia­niste à Pékin. 

Cepen­dant il est évident, comme pour­raient le prou­ver une infi­ni­té d’exemples, que les époques ne sont pas plus infaillibles que les indi­vi­dus, chaque époque ayant pro­fes­sé nombre d’o­pi­nions que les époques sui­vantes ont esti­mées non seule­ment fausses, mais absurdes. De même il est cer­tain que nombre d’o­pi­nions aujourd’­hui répan­dues seront reje­tées par les époques futures, comme l’é­poque actuelle rejette nombre d’o­pi­nions autre­fois répandues.

Cet argu­ment sus­ci­te­ra pro­ba­ble­ment une objec­tion de la forme sui­vante : inter­dire la pro­pa­ga­tion de l’er­reur n’est effec­ti­ve­ment pas davan­tage une garan­tie d’in­failli­bi­li­té que n’im­porte quel acte accom­pli par l’au­to­ri­té publique selon son propre juge­ment et sous sa propre res­pon­sa­bi­li­té, mais le juge­ment est don­né aux hommes pour qu’ils s’en servent. Pour autant faut-il défendre pure­ment et sim­ple­ment aux hommes de s’en ser­vir sous pré­texte qu’ils risquent d’en faire mau­vais usage ? En inter­di­sant ce qu’ils estiment per­ni­cieux, ils ne pré­tendent pas être exempts d’er­reurs : ils ne font que rem­plir leur devoir d’a­gir selon leur conscience et leur convic­tion, mal­gré leur failli­bi­li­té. Si nous ne devions jamais agir selon nos opi­nions de peur qu’elles ne soient fausses, ce serait négli­ger à la fois tous nos inté­rêts et nos devoirs. Une opi­nion qui s’ap­plique à toute conduite en géné­ral ne sau­rait être une objec­tion valable à aucune conduite en par­ti­cu­lier. C’est le devoir du gou­ver­ne­ment, et des indi­vi­dus, de se for­mer les opi­nions les plus justes qu’ils peuvent, de se les for­mer avec soin, sans jamais les impo­ser aux autres à moins d’être tout à fait sûrs d’a­voir rai­son. Mais quand ils en sont sûrs (diront les rai­son­neurs), ce n’est point la conscience, mais la couar­dise qui les retient de lais­ser se dif­fu­ser cer­taines doc­trines qu’­hon­nê­te­ment ils estiment dan­ge­reuses pour le bien-être de l’hu­ma­ni­té, soit dans cette vie, soit dans l’autre ; et cela, parce que d’autres peuples en des temps moins éclai­rés ont répri­mé des opi­nions qu’on croit justes aujourd’­hui. Gar­­dons-nous, dira-t-on, de refaire la même erreur. Mais gou­ver­ne­ments et nations ont com­mis des erreurs dans d’autres domaines dont on ne nie pas qu’ils soient du res­sort de l’au­to­ri­té publique : ils ont levé de mau­vais impôts, mené des guerres injustes. Est-ce une rai­son pour ne plus lever d’im­pôts ou pour ne plus faire de guerres, en dépit des pro­vo­ca­tions ? Les hommes et les gou­ver­ne­ments doivent agir du mieux qu’ils peuvent. Il n’existe pas de cer­ti­tude abso­lue, mais il y en a assez pour les besoins de la vie. Nous pou­vons et devons pré­su­mer juste notre opi­nion, suf­fi­sam­ment pour diri­ger notre conduite ; et ce n’est pré­su­mer rien de plus que d’empêcher les mau­vaises gens de per­ver­tir la socié­té en pro­pa­geant des opi­nions que nous jugeons fausses et pernicieuses.

Je réponds que c’est pré­su­mer bien davan­tage. Il existe une dif­fé­rence extrême entre pré­su­mer vraie une opi­nion qui a sur­vé­cu à toutes les réfu­ta­tions et pré­su­mer sa véri­té afin de ne pas en per­mettre la réfu­ta­tion. La liber­té com­plète de contre­dire et de réfu­ter notre opi­nion est la condi­tion même qui nous per­met de pré­su­mer sa véri­té en vue d’a­gir : c’est là la seule façon ration­nelle don­née à un être doué de facul­tés humaines de s’as­su­rer qu’il est dans le vrai.

Quand nous consi­dé­rons soit l’his­toire de l’o­pi­nion, soit le cours ordi­naire de la vie humaine, à quoi attri­buer que l’une et l’autre ne soient pas pires ? Certes pas à la force propre de l’in­tel­li­gence humaine ; car, pour toute ques­tion déli­cate, une per­sonne sur cent sera capable de tran­cher ; et encore, la capa­ci­té de cette unique per­sonne n’est que rela­tive. Car la majo­ri­té des grands hommes des géné­ra­tions pas­sées a sou­te­nu maintes opi­nions aujourd’­hui tenues pour erro­nées et fait et approu­vé nombre de choses que nul ne jus­ti­fie plus aujourd’­hui. Com­ment se fait-il alors qu’il y ait glo­ba­le­ment pré­pon­dé­rance d’o­pi­nions et de conduites ration­nelles dans l’hu­ma­ni­té ? Si pré­pon­dé­rance il y a — et sans elle, les affaires humaines seraient et eussent tou­jours été dans un état presque déses­pé­ré — elle le doit à une qua­li­té de l’es­prit humain, à la source de tout ce qu’il y a de res­pec­table en l’homme en tant qu’être intel­lec­tuel et moral, à savoir que ses erreurs sont rec­ti­fiables. Par la dis­cus­sion et l’ex­pé­rience — mais non par la seule expé­rience — il est capable de cor­ri­ger ses erreurs : la dis­cus­sion est néces­saire pour mon­trer com­ment inter­pré­ter l’ex­pé­rience. Fausses opi­nions et fausses pra­tiques cèdent gra­duel­le­ment devant le fait et l’ar­gu­ment ; mais pour pro­duire quelque effet sur l’es­prit, ces faits et argu­ments doivent lui être pré­sen­tés. Rares sont les faits qui parlent d’eux-mêmes, sans com­men­taire qui fasse res­sor­tir leur signi­fi­ca­tion. Il s’en­suit que toute la force et la valeur de l’es­prit humain — puis­qu’il dépend de cette facul­té d’être rec­ti­fié quand il s’é­gare — n’est vrai­ment fiable que si tous les moyens pour le rec­ti­fier sont à por­tée de main. Le juge­ment d’un homme s’a­vère-t-il digne de confiance, c’est qu’il a su demeu­rer ouvert aux cri­tiques sur ses opi­nions et sa conduite ; c’est qu’il a pris l’ha­bi­tude d’é­cou­ter tout ce qu’on disait contre lui, d’en pro­fi­ter autant qu’il était néces­saire et de s’ex­po­ser à lui-même — et par­fois aux autres — la faus­se­té de ce qui était faux : c’est qu’il a sen­ti que la seule façon pour un homme d’ac­cé­der à la connais­sance exhaus­tive d’un sujet est d’é­cou­ter ce qu’en disent des per­sonnes d’o­pi­nions variées et   com­ment   l’en­vi­sagent   dif­fé­rentes   formes d’es­prit. Jamais homme sage n’ac­quit sa sagesse autre­ment ; et la nature de l’in­tel­li­gence humaine est telle qu’elle ne peut l’ac­qué­rir autre­ment. Loin de sus­ci­ter doute et hési­ta­tion lors de la mise en pra­tique, s’ha­bi­tuer à cor­ri­ger et com­plé­ter sys­té­ma­ti­que­ment son opi­nion en la com­pa­rant à celle des autres est la seule garan­tie qui la rende digne de confiance. En effet l’homme sage — pour connaître mani­fes­te­ment tout ce qui se peut dire contre lui, pour défendre sa posi­tion contre tous les contra­dic­teurs, pour savoir que loin d’é­vi­ter les objec­tions et les dif­fi­cul­tés, il les a recher­chées et n’a négli­gé aucune lumière sus­cep­tible d’é­clai­rer tous les aspects du sujet — l’homme sage a le droit de pen­ser que son juge­ment vaut mieux que celui d’un autre ou d’une mul­ti­tude qui n’ont pas sui­vi le même processus.

Ce n’est pas trop exi­ger que d’im­po­ser à ce qu’on appelle le public — ce mélange hété­ro­clite d’une mino­ri­té de sages et d’une majo­ri­té de sots — de se sou­mettre à ce que les hommes les plus sages — ceux qui peuvent le plus pré­tendre à la fia­bi­li­té de leur juge­ment — estiment néces­saire pour garan­tir leur juge­ment. La plus into­lé­rante des Églises, l’É­glise catho­lique romaine, admet et écoute patiem­ment, même lors de la cano­ni­sa­tion d’un saint, un « avo­cat du diable ». Les plus saints des hommes ne sau­raient être admis aux hon­neurs post­humes avant que tout ce que le diable peut dire contre eux ne soit connu et pesé. S’il était inter­dit de remettre en ques­tion la phi­lo­so­phie new­to­nienne, l’hu­ma­ni­té ne pour­rait aujourd’­hui la tenir pour   vraie   en   toute   cer­ti­tude.   Les croyances pour les­quelles nous avons le plus de garan­tie n’ont pas d’autre sau­ve­garde qu’une invi­ta­tion constante au monde entier de les prou­ver non fon­dées. Si le défi n’est pas rele­vé — ou s’il est rele­vé et que la ten­ta­tive échoue — nous demeu­re­rons assez éloi­gnés de la cer­ti­tude, mais nous aurons fait de notre mieux dans l’é­tat actuel de la rai­son humaine : nous n’au­rons rien négli­gé pour don­ner à la véri­té une chance de nous atteindre. Les lices res­tant ouvertes, nous pou­vons espé­rer que s’il existe une meilleure véri­té, elle sera décou­verte lorsque l’es­prit humain sera capable de la rece­voir. Entre-temps, nous pou­vons être sûrs que notre époque a appro­ché la véri­té d’aus­si près que pos­sible. Voi­là toute la cer­ti­tude à laquelle peut pré­tendre un être faillible, et la seule manière d’y parvenir.

Il est éton­nant que les hommes admettent la vali­di­té des argu­ments en faveur de la libre dis­cus­sion, mais qu’ils objectent dès qu’il s’a­git de les « pous­ser jus­qu’au bout », et cela sans voir que si ces rai­sons ne sont pas bonnes pour un cas extrême, c’est qu’elles ne valent rien. Il est éton­nant qu’ils s’i­ma­ginent s’at­tri­buer l’in­failli­bi­li­té en recon­nais­sant la néces­si­té de la libre dis­cus­sion sur tous les sujets ouverts au doute, mais pensent éga­le­ment que cer­taines doc­trines ou prin­cipes par­ti­cu­liers devraient échap­per à la remise en ques­tion sous pré­texte que leur cer­ti­tude est prou­vée, ou plu­tôt qu’ils sont cer­tains, eux, de leur cer­ti­tude. Qua­li­fier une pro­po­si­tion de cer­taine tant qu’il existe un être qui nie­rait cette cer­ti­tude s’il en avait la per­mis­sion alors qu’il est pri­vé de celle-ci, c’est nous pré­su­mer — nous et ceux qui sont d’ac­cord avec nous — les garants de la cer­ti­tude, garants qui de sur­croît pour­raient se dis­pen­ser d’en­tendre la par­tie adverse.

Dans notre époque — qu’on a décrite comme « pri­vée de foi, mais ter­ri­fiée devant le scep­ti­cisme » — où les gens se sentent sûrs non pas tant de la véri­té de leurs opi­nions que de leur néces­si­té, les droits d’une opi­nion à demeu­rer pro­té­gée contre l’at­taque publique se fondent moins sur sa véri­té que sur son impor­tance pour la socié­té. Il y a, dit-on, cer­taines croyances si utiles, voire si indis­pen­sables au bien-être qu’il est du devoir des gou­ver­ne­ments de les défendre, au même titre que d’autres inté­rêts de la socié­té. Devant une telle situa­tion de néces­si­té, devant un cas s’ins­cri­vant aus­si évi­dem­ment dans leur devoir, assure-t-on, un peu moins d’in­failli­bi­li­té suf­fi­rait pour jus­ti­fier, voire obli­ger, les gou­ver­ne­ments à agir selon leur propre opi­nion, confir­mée par l’o­pi­nion géné­rale de l’hu­ma­ni­té. On avance aus­si sou­vent — et on le pense plus sou­vent encore — que seuls les méchants dési­re­raient affai­blir ces croyances salu­taires ; aus­si n’y a‑t‑il rien de mal à inter­dire ce qu’eux seuls vou­draient faire. Cette manière de pen­ser, en jus­ti­fiant les res­tric­tions sur la dis­cus­sion, fait de ce pro­blème non plus une ques­tion de véri­té, mais d’u­ti­li­té des doc­trines ; et on se flatte ce fai­sant d’é­chap­per à l’ac­cu­sa­tion de garant infaillible des opi­nions. Mais ceux qui se satis­font à si bon compte ne s’a­per­çoivent pas que la pré­ten­tion à l’in­failli­bi­li­té est sim­ple­ment dépla­cée. L’u­ti­li­té même d’une opi­nion est affaire d’o­pi­nion : elle est un objet de dis­pute ouvert à la dis­cus­sion, et qui l’exige autant que l’o­pi­nion elle-même. Il fau­dra un garant infaillible des opi­nions tant pour déci­der qu’une opi­nion est nui­sible que pour déci­der qu’elle est fausse, à moins que l’o­pi­nion ain­si condam­née n’ait toute lati­tude pour se défendre. Il ne convient donc pas de dire qu’on per­met à un héré­tique de sou­te­nir l’u­ti­li­té ou le carac­tère inof­fen­sif de son opi­nion si on lui défend d’en sou­te­nir la véri­té. La véri­té d’une opi­nion fait par­tie de son uti­li­té. Lorsque nous vou­lons savoir s’il est sou­hai­table qu’une pro­po­si­tion soit par­ta­gée, est-il pos­sible d’ex­clure la ques­tion de savoir si oui ou non elle est vraie ? Dans l’o­pi­nion, non des méchants mais des meilleurs des hommes, nulle croyance contraire à la véri­té ne peut être réel­le­ment utile : pou­­vez-vous empê­cher de tels hommes d’a­van­cer cet argu­ment quand on les accuse de s’op­po­ser à l’u­ti­li­té pré­ten­due d’une doc­trine qu’ils estiment fausse par ailleurs ? Ceux qui défendent les opi­nions reçues ne manquent jamais de tirer tous les avan­tages pos­sibles de cette excuse : jamais on ne les voit, eux, trai­ter de la ques­tion de l’u­ti­li­té comme si on pou­vait l’abs­traire com­plè­te­ment de celle de la véri­té. Au contraire, c’est avant tout parce que leur doc­trine est « la véri­té » qu’ils estiment si indis­pen­sable de la connaître ou d’y croire. Il ne peut y avoir de dis­cus­sion loyale sur la ques­tion de l’u­ti­li­té quand un seul des deux par­tis peut se per­mettre d’a­van­cer un argu­ment aus­si vital. Et en fait, lorsque la loi ou le sen­ti­ment public ne per­mettent pas de remettre en ques­tion la véri­té d’une opi­nion, ils tolèrent tout aus­si peu un déni de son uti­li­té. Ce qu’ils per­mettent, tout au plus, c’est une atté­nua­tion de sa néces­si­té abso­lue ou de la faute indé­niable qu’il y aurait à la rejeter.

Afin de mieux illus­trer tout le mal qu’il y a à refu­ser d’é­cou­ter des opi­nions parce que nous les avons condam­nées d’a­vance dans notre propre juge­ment, il convient d’an­crer la dis­cus­sion sur un cas concret. Je choi­si­rai de pré­fé­rence les cas qui me sont le moins favo­rables, ceux dans les­quels les argu­ments contre la liber­té d’o­pi­nion — tant du côté de la véri­té que de l’u­ti­li­té — sont esti­més les plus forts. Sup­po­sonsque les opi­nions contes-tées soient la croyance en un Dieu et en une vie future, ou n’im­porte laquelle des doc­trines morales com­mu­né­ment reçues. Livrer bataille sur un tel ter­rain, c’est don­ner grand avan­tage à un adver­saire de mau­vaise foi, car il dira sûre­ment (et bien d’autres qui ne vou­draient pas faire montre de mau­vaise foi se le diront inté­rieu­re­ment avec lui) : sont-ce là les doc­trines que vous n’es­ti­mez pas suf­fi­sam­ment cer­taines pour être pro­té­gées par la loi ? La croyance en un Dieu est-elle, selon vous, de ces opi­nions dont on ne peut se sen­tir sûr sans pré­tendre à l’in­failli­bi­li­té ? Qu’on me per­mette de remar­quer que le fait de se sen­tir sûr d’une doc­trine (quelle qu’elle soit) n’est pas ce que j’ap­pelle pré­tendre à l’in­failli­bi­li­té. J’en­tends par là le fait de vou­loir déci­der cette ques­tion pour les autres sans leur per­mettre d’en­tendre ce qu’on peut dire de l’autre côté. Et je dénonce et ne réprouve pas moins cette pré­ten­tion quand on l’a­vance en  faveur de mes convic­tions  les plus solen­nelles. Quelque per­sua­dé que soit un homme non seule­ment de la faus­se­té, mais des consé­quences per­ni­cieuses d’une opi­nion — non seule­ment de ses consé­quences per­ni­cieuses, mais (pour employer des expres­sions que je condamne abso­lu­ment) de son immo­ra­li­té et de son impié­té — c’est pré­su­mer de son infailli­bi­li­té, et cela en dépit du sou­tien que lui accor­de­rait le juge­ment public de son pays ou de ses contem­po­rains, que d’empêcher cette opi­nion de plai­der pour sa défense. Et cette pré­somp­tion, loin d’être moins dan­ge­reuse ou répré­hen­sible, serait d’au­tant plus fatale que l’o­pi­nion en ques­tion serait appe­lée immo­rale ou impie. Telles sont jus­te­ment les occa­sions où les hommes com­mettent ces ter­ribles erreurs qui ins­pirent à la pos­té­ri­té stu­peur et hor­reur. Nous en trou­vons des exemples mémo­rables dans l’his­toire lorsque nous voyons le bras de la jus­tice uti­li­sé pour déci­mer les meilleurs hommes et les meilleurs doc­trines, et cela avec un suc­cès déplo­rable quant aux hommes ; quant aux doc­trines, cer­taines ont sur­vé­cu pour être (comme par déri­sion) invo­quées en défense d’une conduite sem­blable envers ceux-là mêmes qui diver­geaient de celles-ci ou de leur inter­pré­ta­tion cou­ram­ment admise.

On ne sau­rait rap­pe­ler trop sou­vent à l’hu­ma­ni­té qu’il a exis­té autre­fois un homme du nom de Socrate, et qu’il y eut, entre celui-ci et les auto­ri­tés et l’o­pi­nion publique de son temps, un affron­te­ment mémo­rable. Né dans un siècle et dans un pays riche en gran­deur indi­vi­duelle, l’i­mage qui nous a été trans­mise par ceux qui connais­saient le mieux à la fois le per­son­nage et son époque, est celle de l’homme le plus ver­tueux de son temps ; mais nous le connais­sons éga­le­ment comme le chef et le modèle de tous ces grands maîtres de ver­tu qui lui furent pos­té­rieurs, tout à la fois la source et la noble ins­pi­ra­tion de Pla­ton et de l’u­ti­li­ta­risme judi­cieux d’A­ris­tote, « i maës­tri di color que san­no », eux-mêmes à l’o­ri­gine de l’é­thique et de toute phi­lo­so­phie. Ce maître avoué de tous les émi­nents pen­seurs qui vécurent après lui — cet homme dont la gloire ne cesse de croître depuis plus de deux mille ans et éclipse celle de tous les autres noms qui illus­trèrent sa ville natale — fut mis à mort par ses conci­toyens après une condam­na­tion juri­dique pour impié­té et immo­ra­li­té. Impié­té, pour avoir nié les dieux recon­nus par l’É­tat ; en effet, ses accu­sa­teurs affir­maient (voir l’Apo­lo­gie) qu’il ne croyait en aucun dieu. Immo­ra­li­té, pour avoir été par ses doc­trines et son ensei­gne­ment le « cor­rup­teur de la jeu­nesse ». Il y a tout lieu de croire que le tri­bu­nal le trou­va en conscience cou­pable de ces crimes ; et il condam­na à mort comme un cri­mi­nel l’homme pro­ba­ble­ment le plus digne de mérite de ses contem­po­rains et de l’humanité.

Pas­sons à pré­sent au seul autre exemple d’i­ni­qui­té judi­ciaire dont la men­tion, après la condam­na­tion de Socrate, ne nous fasse pas tom­ber dans la tri­via­li­té [Jésus]. L’é­vé­ne­ment eut lieu sur le Cal­vaire il y a un peu plus de mille huit cents ans. L’homme — qui lais­sa sur tous les témoins de sa vie et de ses paroles une telle impres­sion de gran­deur morale que les dix-huit siècles sui­vants lui ont ren­du hom­mage comme au Tout-Puis­­sant en per­sonne — cet homme fut igno­mi­nieu­se­ment mis à mort. À quel titre ? Blas­phé­ma­teur. Non seule­ment les hommes mécon­nurent leur bien­fai­teur, mais ils le prirent pour exac­te­ment le contraire de ce qu’il était et le trai­tèrent comme un pro­dige d’im­pié­té, accu­sa­tion aujourd’­hui retour­née contre eux pour le trai­te­ment qu’ils lui infli­gèrent. Aujourd’­hui, les sen­ti­ments qui animent les hommes en consi­dé­rant ces évé­ne­ments lamen­tables, spé­cia­le­ment le second, les rendent extrê­me­ment injustes dans leur juge­ment envers les mal­heu­reux acteurs de ces drames. Ceux-ci, selon toute espé­rance, n’é­taient point des méchants — ils n’é­taient pas pires que le com­mun des hommes —, mais au contraire des hommes qui pos­sé­daient au plus haut point les sen­ti­ments reli­gieux, moraux et patrio­tiques de leur temps et de leur peuple : la sorte même d’homme qui, à toutes les époques y com­pris la nôtre, ont toutes les chances de tra­ver­ser la vie irré­pro­chables et res­pec­tés. Le grand prêtre qui déchi­ra ses vête­ments en enten­dant pro­non­cer les paroles qui, selon toutes les concep­tions de son pays, consti­tuaient le plus noir des crimes, éprou­va sans doute une hor­reur sin­cère, à la mesure des sen­ti­ments moraux et reli­gieux pro­fes­sés par le com­mun des hommes pieux et res­pec­tables. Pour­tant la plu­part de ceux qui fré­missent aujourd’­hui devant sa conduite auraient agi exac­te­ment de même s’ils avaient vécu à cette époque et étaient nés juifs. Les chré­tiens ortho­doxes qui sont ten­tés de croire que ceux qui lapi­dèrent les pre­miers mar­tyrs furent plus méchants qu’eux-mêmes devraient se sou­ve­nir que saint Paul fut au nombre des persécuteurs.

Ajou­tons encore un exemple, le plus frap­pant de tous si tant est que le carac­tère impres­sion­nant d’une erreur se mesure à la sagesse et à la ver­tu de celui qui la com­met. Si jamais monarque eut sujet de se croire le meilleur et le plus éclai­ré de ses contem­po­rains, ce fut l’empereur Marc Aurèle. Maître abso­lu du monde civi­li­sé tout entier, il se condui­sit toute sa vie avec la plus pure jus­tice et conser­va, en dépit de son édu­ca­tion stoï­cienne, le plus tendre des cœurs. Le peu de fautes qu’on lui attri­bue viennent toutes de son indul­gence, tan­dis que ses écrits, l’œuvre éthique la plus noble de l’An­ti­qui­té, ne dif­fère qu’à peine, sinon pas du tout, des ensei­gne­ments les plus carac­té­ris­tiques du Christ. Ce fut cet homme — meilleur chré­tien dans tous les sens du terme (le dog­ma­tique excep­té) que la plu­part des sou­ve­rains offi­ciel­le­ment chré­tiens qui ont régné depuis — ce fut cet homme qui per­sé­cu­ta le chris­tia­nisme. A la pointe de tous les pro­grès anté­rieurs de l’hu­ma­ni­té, doué d’une intel­li­gence ouverte et libre et d’un carac­tère qui le por­tait à incar­ner dans ses écrits moraux l’i­déal chré­tien, il ne sut pas voir — tout péné­tré qu’il était de son devoir — que le chris­tia­nisme était un bien et non un mal pour le monde. Il savait que la socié­té de son temps était dans un état déplo­rable. Mais telle qu’elle était, il vit ou s’i­ma­gi­na voir que ce qui l’empêchait d’empirer était la foi et la véné­ra­tion qu’elle vouait aux anciennes divi­ni­tés. En tant que sou­ve­rain, il esti­ma de son devoir de ne pas lais­ser la socié­té se dis­soudre, et ne vit pas com­ment, si on ôtait les liens exis­tants, on en pour­rait refor­mer d’autres pour la res­sou­der. La nou­velle reli­gion visait ouver­te­ment à défaire ces liens ; et comme son devoir ne lui dic­tait pas d’a­dop­ter cette reli­gion, c’est qu’il lui fal­lait la détruire. C’est ain­si que le plus doux et le plus aimable des phi­lo­sophes et des sou­ve­rains — parce qu’il ne pou­vait ni croire que la théo­lo­gie du chris­tia­nisme fût vraie ou d’o­ri-gine divine, ni accré­di­ter cette étrange his­toire d’un dieu cru­ci­fié, ni pré­voir qu’un sys­tème cen­sé repo­ser entiè­re­ment sur de telles bases s’a­vé­re­rait par la suite, en dépit des revers, l’agent du renou­vel­le­ment — fut conduit par un sens pro­fond du devoir à auto­ri­ser la per­sé­cu­tion du chris­­tia-nisme. À mon sens, c’est l’un des évé­ne­ments les plus tra­giques de l’his­toire. On n’i­ma­gine pas sans amer­tume com­bien le chris­tia­nisme du monde aurait été dif­fé­rent si la foi chré­tienne était deve­nue la reli­gion de l’empire sous les aus­pices de Marc Aurèle et non ceux de Constan­tin. Mais ce serait être à la fois injuste envers Marc Aurèle et infi­dèle à la véri­té de nier que, s’il répri­ma comme il le fit la pro­pa­ga­tion du chris­tia­nisme, il invo­qua tous les argu­ments pour répri­mer les ensei­gne­ments anti­chré­tiens. Tout chré­tien croit fer­me­ment que l’a­théisme mène à la dis­so­lu­tion de la socié­té : Marc Aurèle le pen­sait tout aus­si fer­me­ment du chris­tia­nisme, lui qui, de tous ses contem­po­rains, parais­sait le plus capable d’en juger. À moins de riva­li­ser en sagesse et en bon­té avec Marc Aurèle, à moins d’être plus pro­fon­dé­ment ver­sé dans la sagesse de son temps, de se comp­ter par­mi les esprits supé­rieurs, de mon­trer plus de sérieux dans la quête de la véri­té et lui être plus dévoué après l’a­voir trou­vée — mieux vaut donc que le par­ti­san des sanc­tions à ren­contre de ceux qui pro­pagent cer­taines opi­nions cesse d’af­fir­mer sa propre infailli­bi­li­té et celle de la mul­ti­tude, comme le fit le grand Anto­nin avec un si fâcheux résultat.

Conscients de l’im­pos­si­bi­li­té de défendre des sanc­tions à l’en­contre des opi­nions irré­li­gieuses sans jus­ti­fier Marc Aurèle, les enne­mis de la liber­té de culte acceptent par­fois cette consé­quence, quand on les pousse dans leurs der­niers retran­che­ments ; et ils disent, avec le Dr John­son, que les per­sé­cu­teurs du chris­tia­nisme étaient dans le vrai, que la per­sé­cu­tion est une épreuve que la véri­té doit subir, et qu’elle subit tou­jours avec suc­cès, puisque les sanc­tions — bien qu’ef­fi­caces contre les erreurs per­ni­cieuses — s’a­vèrent tou­jours impuis­santes contre la véri­té. Voi­là une forme remar­quable de l’ar­gu­ment en faveur de l’in­to­lé­rance reli­gieuse qui mérite qu’on s’y arrête.

Une théo­rie qui sou­tient qu’il est légi­time de per­sé­cu­ter la véri­té sous pré­texte que la per­sé­cu­tion ne peut pas lui faire de tort, ne sau­rait être accu­sée d’être hos­tile par avance à l’ac­cueil de véri­tés nou­velles. Mais elle ne se recom­mande pas par la géné­ro­si­té du trai­te­ment qu’elle réserve à ceux envers qui l’hu­ma­ni­té est rede­vable de ces véri­tés. Révé­ler au monde quelque chose qui lui importe au pre­mier chef et qu’il igno­rait jusque-là, lui mon­trer son erreur sur quelque point vital de ses inté­rêts spi­ri­tuels et tem­po­rels, c’est le ser­vice le plus impor­tant qu’un être humain puisse rendre à ses sem­blables ; et dans cer­tains cas, comme celui des pre­miers chré­tiens et des réfor­ma­teurs, les par­ti­sans de l’o­pi­nion du Dr John­son croient qu’il s’a­git là des dons les plus pré­cieux qu’on puisse faire à l’hu­ma­ni­té. En revanche, qu’on récom­pense les auteurs de ces magni­fiques bien­faits par le mar­tyr ou le trai­te­ment qu’on réserve aux plus vils cri­mi­nels, voi­là qui n’est pas, selon cette théo­rie, une erreur et un mal­heur déplo­rables dont l’hu­ma­ni­té devrait se repen­tir dans le sac et la cendre, mais le cours nor­mal et légi­time des choses. Tou­jours selon cette théo­rie, l’au­teur d’une véri­té nou­velle devrait, comme chez les Locriens celui qui pro­po­sait une loi nou­velle, se pré­sen­ter la corde au cou qu’on ser­rait aus­si­tôt si l’as­sem­blée publique, après avoir enten­du ses rai­sons, n’a­dop­tait pas sur-le-champ sa pro­po­si­tion. Il est impos­sible de sup­po­ser que ceux qui défendent cette façon de trai­ter les bien­fai­teurs attachent beau­coup de prix aux bien­faits. Et je crois que ce point de vue n’existe que chez les gens per­sua­dés que les véri­tés nou­velles étaient peut-être sou­hai­tables autre­fois, mais que nous en avons assez aujourd’hui.

Mais assu­ré­ment, cette affir­ma­tion selon laquelle la véri­té triomphe tou­jours de la per­sé­cu­tion est un de ces men­songes que les hommes se plaisent à se trans­mettre — mais que réfute toute expé­rience — jus­qu’à ce qu’ils deviennent des lieux com­muns. L’his­toire regorge d’exemples de véri­tés étouf­fées par la per­sé­cu­tion ; et si elle n’est pas sup­pri­mée, elle se per­pé­tue­ra encore des siècles durant. Pour ne par­ler que des opi­nions reli­gieuses, la Réforme écla­ta au moins vingt fois avant Luther, et elle fut réduite au silence. Arnaud de Bres­cia, Fra Dol­ci­no, Savo­na­role : réduits au silence. Les Albi­geois, les Vau­dois, les Lol­lards, les Hus­sites : réduits au silence. Même après Luther, par­tout où la per­sé­cu­tion se per­pé­tua, elle fut vic­to­rieuse. En Espagne, en Ita­lie, en Flandres, en Autriche, le pro­tes­tan­tisme fut extir­pé ; et il en aurait été très pro­ba­ble­ment de même en Angle­terre, si la reine Marie avait vécu, ou si la reine Eli­za­beth était morte. La per­sé­cu­tion a triom­phé par­tout, excep­té là où les héré­tiques for­maient un par­ti trop puis­sant pour être effi­ca­ce­ment per­sé­cu­tés. Le chris­tia­nisme aurait pu être extir­pé de l’empire romain : aucun homme rai­son­nable n’en peut dou­ter. Il ne se répan­dit et ne s’im­po­sa que parce que les per­sé­cu­tions demeu­rèrent spo­ra­diques, de courte durée et sépa­rées par de longs inter­valles de pro­pa­gande presque libre. C’est pure sen­si­ble­rie de croire que la véri­té, la véri­té la plus pure — et non l’er­reur — porte en elle ce pou­voir de pas­ser outre le cachot et le bûcher. Sou­vent les hommes ne sont pas plus zélés pour la véri­té que pour l’er­reur ; et une appli­ca­tion suf­fi­sante de peines légales ou même sociales réus­sit le plus sou­vent à arrê­ter la pro­pa­ga­tion de l’une et l’autre. Le prin­ci­pal avan­tage de la véri­té consiste en ce que lors­qu’une opi­nion est vraie, on a beau l’é­touf­fer une fois, deux fois et plus encore, elle finit tou­jours par réap­pa­raître dans le corps de l’his­toire pour s’im­plan­ter défi­ni­ti­ve­ment à une époque où, par suite de cir­cons­tances favo­rables, elle échappe à la per­sé­cu­tion assez long­temps pour être en mesure de faire front devant les ten­ta­tives de répres­sion ultérieures.

On nous dira qu’au­jourd’­hui, nous ne met­tons plus à mort ceux qui intro­duisent des opi­nions nou­velles. Contrai­re­ment à nos pères, nous ne mas­sa­crons pas les pro­phètes : nous leur éle­vons des sépulcres. Il est vrai, nous ne met­tons plus à mort les héré­tiques, et les sanc­tions pénales que nous tolé­rons aujourd’­hui, même contre les opi­nions les plus odieuses, ne suf­fi­raient pas à les extir­per. Mais ne nous flat­tons pas encore d’a­voir échap­pé à la honte de la per­sé­cu­tion légale. Le délit d’o­pi­nion — ou tout du moins de son expres­sion — existe encore, et les exemples en sont encore assez nom­breux pour ne pas exclure qu’ils reviennent un jour en force. En 1857, aux assises d’é­té du com­té de Cor­nouailles, un mal­heu­reux[2], connu pour sa conduite irré­pro­chable à tous égards, fut condam­né à vingt et un mois d’emprisonnement pour avoir dit et écrit sur une porte quelques mots offen­sants à l’é­gard du chris­tia­nisme. À peine un mois plus tard, à l’Old Bai­ley, deux per­sonnes, à deux occa­sions dis­tinctes, furent refu­sées comme jurés[3], et l’une d’elles fut gros­siè­re­ment insul­tée par le juge et l’un des avo­cats, parce qu’elles avaient décla­ré hon­nê­te­ment n’a­voir aucune croyance reli­gieuse. Pour la même rai­son, une troi­sième per­sonne, un étran­ger vic­time d’un vol[4] se vit refu­ser jus­tice. Ce refus de répa­ra­tion fut éta­bli en ver­tu de la doc­trine légale selon laquelle une per­sonne qui ne croit pas en Dieu (peu importe le dieu) et en une vie future ne peut être admise à témoi­gner au tri­bu­nal ; ce qui équi­vaut à décla­rer ces per­sonnes hors-la-loi, exclues de la pro­tec­tion des tri­bu­naux ; non seule­ment elles peuvent être impu­né­ment l’ob­jet de vols ou de voies de fait si elles n’ont d’autres témoins qu’elles-mêmes ou des gens de leur opi­nion, mais encore n’im­porte qui peut subir ces atten­tats impu­né­ment si la preuve du fait dépend de leur témoi­gnage. Le pré­sup­po­sé à l’o­ri­gine de cette loi est que le ser­ment d’une per­sonne qui ne croit pas en une vie future est sans valeur, pro­po­si­tion qui révèle chez ceux qui l’ad­mettent une grande igno­rance de l’his­toire (puis­qu’il est his­to­ri­que­ment vrai que la plu­part des infi­dèles de toutes les époques étaient des gens dotés d’un sens de l’hon­neur et d’une inté­gri­té remar­quables) ; et pour sou­te­nir une telle opi­nion, il fau­drait ne pas soup­çon­ner com­bien de per­sonnes répu­tées dans le monde tant pour leurs ver­tus que leurs talents sont bien connues, de leurs amis intimes du moins, pour être des incroyants. D’ailleurs cette règle se détruit d’elle-même en se cou­pant de ce qui la fonde. Sous pré­texte que les athées sont des men­teurs, elle incite tous les athées à men­tir et ne rejette que ceux qui bravent la honte de confes­ser publi­que­ment une opi­nion détes­tée plu­tôt que de sou­te­nir un men­songe. Une règle qui se condamne ain­si à l’ab­sur­di­té eu égard à son but avoué ne peut être main­te­nue en vigueur que comme une marque de haine, comme un ves­tige de per­sé­cu­tion — per­sé­cu­tion dont la par­ti­cu­la­ri­té est de n’être infli­gée ici qu’à ceux qui ont prou­vé ne pas la méri­ter. Cette règle et la théo­rie qu’elle implique ne sont guère moins insul­tantes pour les croyants que pour les infi­dèles. Car si celui qui ne croit pas en une vie future est néces­sai­re­ment un men­teur, il s’en­suit que seule la crainte de l’en­fer empêche, si tant est qu’elle empêche quoi que ce soit, ceux qui y croient de men­tir. Nous ne ferons pas aux auteurs et aux com­plices de cette règle l’in­jure de sup­po­ser que l’i­dée qu’ils se sont for­mée de la ver­tu chré­tienne est le fruit de leur propre conscience.

À la véri­té, ce ne sont là que des lam­beaux et des restes de per­sé­cu­tion que l’on peut consi­dé­rer non pas tant comme l’in­di­ca­tion de la volon­té de per­sé­cu­ter, mais comme une mani­fes­ta­tion de cette infir­mi­té très fré­quente chez les esprits anglais de prendre un plai­sir absurde à affir­mer un mau­vais prin­cipe alors qu’ils ne sont plus eux-mêmes assez mau­vais pour dési­rer réel­le­ment le mettre en pra­tique. Avec cette men­ta­li­té, il n’y a mal­heu­reu­se­ment aucune assu­rance que la sus­pen­sion des plus odieuses formes de per­sé­cu­tion légale, qui s’est affir­mée l’es­pace d’une géné­ra­tion, conti­nue­ra. À notre époque, la sur­face pai­sible de la rou­tine est fré­quem­ment trou­blée à la fois par des ten­ta­tives de res­sus­ci­ter des maux pas­sés que d’in­tro­duire de nou­veaux biens. Ce qu’on vante à pré­sent comme la renais­sance de la reli­gion cor­res­pond tou­jours dans les esprits étroits et incultes à la renais­sance de la bigo­te­rie ; et lors­qu’il couve dans les sen­ti­ments d’un peuple ce puis­sant levain d’in­to­lé­rance, qui sub­siste dans les classes moyennes de ce pays, il faut bien peu de choses pour les pous­ser à per­sé­cu­ter acti­ve­ment ceux qu’il n’a jamais ces­sé de juger dignes de per­sé­cu­tion[5]. C’est bien cela — les opi­nions que cultivent les hommes et les sen­ti­ments qu’ils nour­rissent à l’é­gard de ceux qui s’op­posent aux croyances qu’ils estiment  impor­tantes — qui  empêche ce pays de deve­nir un lieu de liber­té pour l’es­prit. Depuis long­temps déjà, le prin­ci­pal méfait des sanc­tions légales est de ren­for­cer le stig­mate social. Et ce stig­mate est par­ti­cu­liè­re­ment viru­lent en Angle­terre où l’on pro­fesse bien moins fré­quem­ment des opi­nions mises au ban de la socié­té que dans d’autres pays où l’on avoue des opi­nions entraî­nant des puni­tions judi­ciaires. Pour tout le monde, excep­té ceux que leur for­tune ne rend pas dépen­dants de la bonne volon­té des autres, l’o­pi­nion est sur ce point aus­si effi­cace que la loi : il revient au même que les hommes soient empri­son­nés qu’empêchés de gagner leur pain. Ceux dont le pain est déjà assu­ré et qui n’at­tendent la faveur ni des hommes au pou­voir, ni d’au­cun corps, ni du public, ceux-là n’ont rien à craindre en avouant fran­che­ment n’im­porte quelle opi­nion si ce n’est le mépris ou la calom­nie, et, pour sup­por­ter cela, point n’est besoin d’un grand héroïsme. Il n’y a pas lieu d’en appe­ler ad mise­ri­cor­diam en faveur de telles per­sonnes. Mais, bien que nous n’in­fli­gions plus tant de maux qu’au­tre­fois à ceux qui pensent dif­fé­rem­ment de nous, nous nous fai­sons peut-être tou­jours autant de mal. Socrate fut mis à mort, mais sa phi­lo­so­phie s’é­le­va comme le soleil dans le ciel et répan­dit sa lumière sur tout le fir­ma­ment intel­lec­tuel. Les chré­tiens furent jetés aux lions, mais l’É­glise chré­tienne devint un arbre impo­sant et large, dépas­sant les plus vieux et les moins vigou­reux et les étouf­fant de son ombre. Notre into­lé­rance, pure­ment sociale, ne tue per­sonne, n’ex­tirpe aucune opi­nion, mais elle incite les hommes à dégui­ser les leurs et à ne rien entre­prendre pour les dif­fu­ser. Aujourd’­hui, les opi­nions héré­tiques ne gagnent ni même ne perdent grand ter­rain d’une décade ou d’une géné­ra­tion à l’autre ; mais jamais elles ne brillent d’un vif éclat et per­durent dans le cercle étroit de pen­seurs et de savants où elles ont pris nais­sance, et cela sans jamais jeter sur les affaires géné­rales de l’hu­ma­ni­té une lumière qui s’a­vé­re­rait plus tard vraie ou trom­peuse. C’est ain­si que se per­pé­tue un état de choses très satis­fai­sant pour cer­tains esprits, parce qu’il main­tient toutes les opi­nions domi­nantes dans un calme appa­rent, sans avoir le sou­ci de mettre qui­conque à l’a­mende ou au cachot et sans inter­dire abso­lu­ment l’exer­cice de la rai­son aux dis­si­dents affli­gés de la mala­die de pen­ser. C’est là un plan fort com­mode pour main­te­nir la paix dans le monde intel­lec­tuel et pour lais­ser les choses suivre leur cours habi­tuel. Mais le prix de cette sorte de paci­fi­ca­tion intel­lec­tuelle est le sacri­fice de tout le cou­rage moral de l’es­prit humain. Un état de chose, où les plus actifs et les plus curieux des esprits jugent pru­dent de gar­der pour eux les prin­cipes géné­raux de leurs convic­tions, et où ils s’ef­forcent en public d’a­dap­ter autant que faire se peut leurs propres conclu­sions à des pré­misses qu’ils nient inté­rieu­re­ment, un tel sys­tème cesse de pro­duire ces carac­tères francs et har­dis, ces intel­li­gences logiques et cohé­rentes qui ornaient autre­fois le monde de la pen­sée. Le genre d’hommes qu’en­gendre un tel sys­tème sont soit de purs esclaves du lieu com­mun, soit des oppor­tu­nistes de la véri­té dont les argu­ments sur tous les grands sujets s’a­daptent en fonc­tion de leurs audi­teurs et ne sont pas ceux qui les ont convain­cus eux-mêmes. Ceux qui évitent cette alter­na­tive y par­viennent en limi­tant leur champ de pen­sée et d’in­té­rêt aux choses dont on peut par­ler sans s’a­ven­tu­rer sur le ter­rain des prin­cipes ; c’est-à-dire un petit nombre de pro­blèmes pra­tiques qui se résou­draient d’eux-mêmes si seule­ment les esprits se raf­fer­mis­saient et s’é­lar­gis­saient, mais qui res­te­ront sans solu­tion tant qu’est lais­sé à l’a­ban­don ce qui ren­force et ouvre l’es­prit humain aux spé­cu­la­tions libres et auda­cieuses sur les sujets les plus élevés.

Les hommes qui ne jugent pas mau­vaise cette réserve des héré­tiques devraient d’a­bord consi­dé­rer qu’un tel silence revient à ce que les opi­nions héré­tiques ne fassent jamais l’ob­jet d’une réflexion franche et appro­fon­die, de sorte que celles d’entre elles qui ne résis­te­raient pas à une pareille dis­cus­sion ne dis­pa­raissent pas, même si par ailleurs on les empêche de se répandre. Mais ce n’est pas à l’es­prit héré­tique que nuit le plus la mise au ban de toutes les recherches dont les conclu­sions ne seraient pas conformes à l’or­tho­doxie. Ceux qui en souffrent davan­tage sont les bien-pen­­sants, dont tout le déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel est entra­vé et dont la rai­son est sou­mise à la crainte de l’hé­ré­sie. Qui peut cal­cu­ler ce que perd le monde dans cette mul­ti­tude d’in­tel­li­gences pro­met­teuses dou­blées d’un carac­tère timide qui n’osent pas mener à terme un enchaî­ne­ment d’i­dées har­di, vigou­reux et indé­pen­dant de peur d’a­bou­tir à une conclu­sion jugée irré­li­gieuse ou immo­rale ? Par­mi eux, il est par­fois des hommes d’une grande droi­ture, à l’es­prit sub­til et raf­fi­né, qui passent leur vie à ruser avec une intel­li­gence qu’ils ne peuvent réduire au silence, épui­sant ain­si leurs res­sources d’in­gé­nio­si­té à s’ef­for­cer de récon­ci­lier les exi­gences de leur conscience et de leur rai­son avec l’or­tho­doxie, sans for­cé­ment tou­jours y par­ve­nir. Il est impos­sible d’être un grand pen­seur sans recon­naître que son pre­mier devoir est de suivre son intel­li­gence, quelle que soit la conclu­sion à laquelle elle peut mener. La véri­té béné­fi­cie encore plus des erreurs d’un homme qui, après les études et la pré­pa­ra­tion néces­saire, pense par lui-même, que des opi­nions vraies de ceux qui les détiennent uni­que­ment parce qu’ils s’in­ter­disent de pen­ser. Non pas que la liber­té de pen­ser soit exclu­si­ve­ment néces­saire aux grands pen­seurs. Au contraire, elle est aus­si indis­pen­sable — sinon plus indis­pen­sable — à l’homme du com­mun pour lui per­mettre d’at­teindre la sta­ture intel­lec­tuelle dont il est capable. Il y a eu, et il y aura encore peut-être, de grands pen­seurs indi­vi­duels dans une atmo­sphère géné­rale d’es­cla­vage intel­lec­tuel. Mais il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais dans une telle atmo­sphère de peuple intel­lec­tuel­le­ment actif. Quand un peuple accé­dait tem­po­rai­re­ment à cette acti­vi­té, c’est que la crainte des spé­cu­la­tions hété­ro­doxes était pour un temps sus­pen­due. Là où il existe une entente tacite de ne pas remettre en ques­tion les prin­cipes, là où la dis­cus­sion des ques­tions fon­da­men­tales qui pré­oc­cupent l’hu­ma­ni­té est esti­mée close, on ne peut espé­rer trou­ver cette acti­vi­té intel­lec­tuelle de grande enver­gure qui a ren­du si remar­quables cer­taines périodes de l’his­toire. Lorsque la contro­verse évite les sujets assez fon­da­men­taux pour enflam­mer l’en­thou­siasme, jamais on ne voit l’es­prit d’un peuple se déga­ger de ses prin­cipes fon­da­men­taux, jamais il ne reçoit l’im­pul­sion qui élève même les gens d’une intel­li­gence moyenne à la digni­té d’êtres pen­sants. L’Eu­rope a connu de telles périodes d’é­mu­la­tion intel­lec­tuelle : la pre­mière, immé­dia­te­ment après la Réforme ; une autre, quoique limi­tée au Conti­nent et à la classe la plus culti­vée, lors du mou­ve­ment spé­cu­la­tif de la der­nière moi­tié du XVIIIe siècle ; et une troi­sième plus brève encore, lors de la fer­men­ta­tion intel­lec­tuelle de l’Al­le­magne au temps de Goethe et de Fichte. Ces trois périodes dif­fèrent gran­de­ment quant aux opi­nions par­ti­cu­lières qu’elles déve­lop­pèrent, mais elles se res­semblent en ce que tout le temps de leur durée le joug de l’au­to­ri­té fut bri­sé. Dans les trois cas, un ancien des­po­tisme intel­lec­tuel fut détrô­né, sans qu’un autre ne soit venu le rem­pla­cer. L’im­pul­sion don­née par cha­cune de ces trois périodes a fait de l’Eu­rope ce qu’elle est aujourd’­hui. Le moindre pro­grès qui s’est pro­duit, dans l’es­prit ou dans les ins­ti­tu­tions humaines, remonte mani­fes­te­ment à l’une ou l’autre de ces périodes. Tout indique depuis quelque temps que ces trois impul­sions sont pour ain­si dire épui­sées ; et nous ne pren­drons pas de nou­veau départ avant d’a­voir réaf­fir­mé la liber­té de nos esprits.

Pas­sons main­te­nant à la deuxième branche de notre argu­ment et, aban­don­nant l’hy­po­thèse que les opi­nions reçues puissent être fausses, admet­tons qu’elles soient vraies et exa­mi­nons ce que vaut la manière dont on pour­ra les sou­te­nir là où leur véri­té n’est pas libre­ment et ouver­te­ment débat­tue. Quelque peu dis­po­sé qu’on soit à admettre la pos­si­bi­li­té qu’une opi­nion à laquelle on est for­te­ment atta­ché puisse être fausse, on devrait être tou­ché par l’i­dée que, si vraie que soit cette opi­nion, on la consi­dé­re­ra comme un dogme mort et non comme une véri­té vivante, si on ne la remet pas entiè­re­ment, fré­quem­ment, et har­di­ment en question.

Il y a une classe de gens (heu­reu­se­ment moins nom­breuse qu’au­tre­fois) qui estiment suf­fi­sant que quel­qu’un adhère aveu­glé­ment à une opi­nion qu’ils croient vraie sans même connaître ses fon­de­ments et sans même pou­voir la défendre contre les objec­tions les plus super­fi­cielles. Quand de telles per­sonnes par­viennent à faire ensei­gner leur croyance par l’au­to­ri­té, elles pensent natu­rel­le­ment que si l’on en per­met­tait la dis­cus­sion, il n’en résul­te­rait que du mal. Là où domine leur influence, elles rendent presque impos­sible de repous­ser l’o­pi­nion reçue avec sagesse et réflexion, bien qu’on puisse tou­jours la reje­ter incon­si­dé­ré­ment et par igno­rance ; car il est rare­ment pos­sible d’ex­clure com­plè­te­ment la dis­cus­sion, et aus­si­tôt qu’elle reprend, les croyances qui ne sont pas fon­dées sur une convic­tion réelle cèdent faci­le­ment dès que sur­git le moindre sem­blant d’ar­gu­ment. Main­te­nant, écar­tons cette pos­si­bi­li­té et admet­tons que l’o­pi­nion vraie reste pré­sente dans l’es­prit, mais à l’é­tat de pré­ju­gé, de croyance indé­pen­dante de l’ar­gu­ment et de preuve contre ce der­nier : ce n’est pas encore là la façon dont un être rai­son­nable devrait déte­nir la véri­té. Ce n’est pas encore connaître la véri­té. Cette concep­tion de la véri­té n’est qu’une super­sti­tion de plus qui s’ac­croche par hasard aux mots qui énoncent une vérité.

Si l’in­tel­li­gence et le juge­ment des hommes doivent être culti­vés — ce que les pro­tes­tants au moins ne contestent pas —, sur quoi ces facul­tés pour­­ront-elles le mieux s’exer­cer si ce n’est sur les choses qui concernent cha­cun au point qu’on juge néces­saire pour lui d’a­voir des opi­nions à leur sujet ? Si l’en­tre­tien de l’in­tel­li­gence a bien une prio­ri­té, c’est bien de prendre conscience des fon­de­ments de nos opi­nions per­son­nelles. Quoi que l’on pense sur les sujets où il est pri­mor­dial de pen­ser juste, on devrait au moins être capable de défendre ses idées contre les objec­tions ordi­naires. Mais, nous rétor­­que­­ra-t-on : « Qu’on enseigne donc aux hommes les fon­de­ments de leurs opi­nions ! Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais enten­du contes­ter des opi­nions qu’on doit se conten­ter de les répé­ter comme un per­ro­quet. Ceux qui étu­dient la géo­mé­trie ne se contentent pas de mémo­ri­ser les théo­rèmes, mais ils les com­prennent et en apprennent éga­le­ment les démons­tra­tions : aus­si serait-il absurde de pré­tendre qu’ils demeurent igno­rants des fon­de­ments des véri­tés géo­mé­triques sous pré­texte qu’ils n’en­tendent jamais qui que ce soit les reje­ter et s’ef­for­cer de les réfu­ter. » Sans doute. Mais un tel ensei­gne­ment suf­fit pour une matière comme les mathé­ma­tiques, où la contes­ta­tion est impos­sible. L’é­vi­dence des véri­tés mathé­ma­tiques a ceci de sin­gu­lier que tous les argu­ments sont du même côté. Il n’y a ni objec­tion ni réponses aux objec­tions. Mais sur tous sujets où la dif­fé­rence d’o­pi­nion est pos­sible, la véri­té dépend d’un équi­libre à éta­blir entre deux groupes d’ar­gu­ments contra­dic­toires. Même en phi­lo­so­phie natu­relle, il y a tou­jours une autre expli­ca­tion pos­sible des mêmes faits : une théo­rie géo­cen­trique au lieu de l’hé­lio­cen­trique, le phlo­gis­tique au lieu de l’oxy­gène ; et il faut mon­trer pour­quoi cette autre théo­rie ne peut pas être la vraie ; et avant de savoir le démon­trer, nous ne com­pre­nons pas les fon­de­ments de notre opi­nion. Mais si nous nous tour­nons vers des sujets infi­ni­ment plus com­pli­qués, vers la morale, la reli­gion, la poli­tique, les rela­tions sociales et les affaires de la vie, les trois quarts des argu­ments pour chaque opi­nion contes­tée consistent à dis­si­per les aspects favo­rables de l’o­pi­nion oppo­sée. L’un des plus grands ora­teurs de l’An­ti­qui­té rap­porte qu’il étu­diait tou­jours la cause de son adver­saire avec autant, sinon davan­tage, d’at­ten­tion que la sienne propre. Ce que Cicé­ron fai­sait en vue du suc­cès au bar­reau doit être imi­té par tous ceux qui se penchent sur un sujet afin d’ar­ri­ver à la véri­té. Celui qui ne connaît que ses propres argu­ments connaît mal sa cause. Il se peut que ses rai­sons soient bonnes et que per­sonne n’ait été capable de les réfu­ter. Mais s’il est tout aus­si inca­pable de réfu­ter les rai­sons du par­ti adverse, s’il ne les connaît même pas, rien ne le fonde à pré­fé­rer une opi­nion à l’autre. Le seul choix rai­son­nable pour lui serait de sus­pendre son juge­ment, et faute de savoir se conten­ter de cette posi­tion, soit il se laisse conduire par l’au­to­ri­té, soit il adopte, comme on le fait en géné­ral, le par­ti pour lequel il se sent le plus d’in­cli­na­tion. Mais il ne suf­fit pas non plus d’en­tendre les argu­ments des adver­saires tels que les exposent ses propres maîtres, c’est-à-dire à leur façon et accom­pa­gnés de leurs réfu­ta­tions. Telle n’est pas la façon de rendre jus­tice à ces argu­ments ou d’y mesu­rer véri­ta­ble­ment son esprit. Il faut pou­voir les entendre de la bouche même de ceux qui y croient, qui les défendent de bonne foi et de leur mieux. Il faut les connaître sous leur forme la plus plau­sible et la plus per­sua­sive : il faut sen­tir toute la force de la dif­fi­cul­té que la bonne approche du sujet doit affron­ter et résoudre. Autre­ment, jamais on ne pos­sé­de­ra cette par­tie de véri­té qui est seule capable de ren­con­trer et de sup­pri­mer la dif­fi­cul­té. C’est pour­tant le cas de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes dits culti­vés, même de ceux qui sont capables d’ex­po­ser leurs opi­nions avec aisance. Leur conclu­sion peut être vraie, mais elle pour­rait être fausse sans qu’ils s’en dou­tassent : jamais ils ne se sont mis à la place de ceux qui pensent dif­fé­rem­ment, jamais ils n’ont prê­té atten­tion à ce que ces per­sonnes avaient à dire. Par consé­quent, ils ne connaissent pas, à pro­pre­ment par­ler, la doc­trine qu’ils pro­fessent. Ils ne connaissent pas ces points fon­da­men­taux de leur doc­trine qui en expliquent et jus­ti­fient le reste, ces consi­dé­ra­tions qui montrent que deux faits, en appa­rence contra­dic­toires, sont récon­ci­liables, ou que de deux rai­sons appa­rem­ment fortes, l’une doit être pré­fé­rée à l’autre. De tels hommes demeurent étran­gers à tout ce pan de la véri­té qui décide du juge­ment d’un esprit par­fai­te­ment éclai­ré. Du reste, seuls le connaissent ceux qui ont éga­le­ment et impar­tia­le­ment fré­quen­tés les deux par­tis et qui se sont atta­chés res­pec­ti­ve­ment à envi­sa­ger leurs rai­sons sous leur forme la plus convain­cante. Cette dis­ci­pline est si essen­tielle à une véri­table com­pré­hen­sion des sujets moraux ou humains que, s’il n’y a pas d’ad­ver­saires pour toutes les véri­tés impor­tantes, il est indis­pen­sable d’en ima­gi­ner et de leur four­nir les argu­ments les plus forts que puisse invo­quer le plus habile avo­cat du diable.

Pour dimi­nuer la force de ces consi­dé­ra­tions, sup­po­sons qu’un enne­mi de la libre dis­cus­sion rétorque qu’il n’est pas néces­saire que l’hu­ma­ni­té tout entière connaisse et com­prenne tout ce qui peut être avan­cé pour ou contre ses opi­nions par des phi­lo­sophes ou des théo­lo­giens ; qu’il n’est pas indis­pen­sable pour le com­mun des hommes de pou­voir expo­ser toutes les erreurs et les sophismes d’un habile adver­saire ; qu’il suf­fit qu’il y ait tou­jours quel­qu’un capable d’y répondre, afin qu’au­cun sophisme propre à trom­per les per­sonnes sans ins­truc­tion ne reste pas sans réfu­ta­tion et que les esprits simples, une fois qu’ils connaissent les prin­cipes évi­dents des véri­tés qu’on leur a incul­quées, puissent s’en remettre à l’au­to­ri­té pour le reste ; que, bien conscients qu’ils n’ont pas la science et le talent néces­saires pour résoudre toutes les dif­fi­cul­tés sus­cep­tibles d’être sou­le­vées, ils peuvent avoir l’as­su­rance que toutes celles qu’on a sou­le­vées ont reçu une réponse ou peuvent en rece­voir une de ceux  qui sont spé­cia­le­ment entraî­nés à cette tâche.

Même en concé­dant à ce point de vue tout ce que peuvent récla­mer en sa faveur ceux qui se satis­font le plus faci­le­ment d’une com­pré­hen­sion impar­faite de la véri­té, les argu­ments les plus convain­cants en faveur de la libre dis­cus­sion n’en sont nul­le­ment affai­blis ; car même cette doc­trine recon­naît que l’hu­ma­ni­té devrait avoir l’as­su­rance que toutes les objec­tions ont reçu une réponse satis­fai­sante. Or, com­ment peut-on y répondre si ce qui demande réponse n’est pas expri­mé ? Com­ment savoir si la réponse est satis­fai­sante si les objec­teurs n’ont pas la pos­si­bi­li­té de mon­trer qu’elle ne l’est pas ? Si le public en est empê­ché, il faut au moins que les phi­lo­sophes et les théo­lo­giens puissent résoudre ces dif­fi­cul­tés, se fami­lia­ri­ser avec celles-ci sous leur forme la plus décon­cer­tante ; pour cela, ils ne peuvent y par­ve­nir que si elles sont pré­sen­tées sous leur jour le plus avan­ta­geux. L’É­glise catho­lique traite à sa façon ce pro­blème embar­ras­sant. Elle sépare net­te­ment entre ceux qui ont le droit de se convaincre des doc­trines et ceux qui doivent les accep­ter sans exa­men. À la véri­té, elle ne per­met à aucun des deux groupes de choi­sir ce qu’ils veulent ou non accep­ter ; mais pour le cler­gé — ou du moins ceux de ses membres en qui on peut avoir confiance —, il est non seule­ment per­mis, mais méri­toire de se fami­lia­ri­ser avec les argu­ments des adver­saires afin d’y répondre ; il peut par consé­quent lire les livres héré­tiques ; tan­dis que les laïques ne le peuvent pas sans une per­mis­sion spé­ciale dif­fi­cile à obte­nir. Cette dis­ci­pline juge béné­fique que les pro­fes­seurs connaissent la cause adverse, mais trouve les moyens appro­priés de la refu­ser aux autres, accor­dant ain­si à l’é­lite une plus grande culture, sinon une plus grande liber­té d’es­prit, qu’à la masse. C’est par ce pro­cé­dé qu’elle réus­sit à obte­nir la sorte de liber­té intel­lec­tuelle qu’exige son but ; car bien qu’une culture sans liber­té n’ait jamais engen­dré d’es­prit vaste et libé­ral, elle peut néan­moins pro­duire un habile avo­cat d’une cause. Mais ce recours est exclu dans les pays pro­fes­sant le pro­tes­tan­tisme, puisque les pro­tes­tants sou­tiennent, du moins en théo­rie, que la res­pon­sa­bi­li­té de choi­sir sa propre reli­gion incombe à cha­cun et qu’on ne peut s’en déchar­ger sur ses maîtres. D’ailleurs, dans l’é­tat actuel du monde, il est pra­ti­que­ment impos­sible que les ouvrages lus par les gens ins­truits demeurent hors d’at­teinte des incultes. S’il faut que les maîtres de l’hu­ma­ni­té aient connais­sance de tout ce qu’ils devraient savoir, il faut avoir l’en­tière liber­té d’é­crire et de publier.

Cepen­dant, si l’ab­sence de libre dis­cus­sion ne cau­sait d’autre mal — lorsque les opi­nions reçues sont vraies — que de lais­ser les hommes dans l’i­gno­rance des prin­cipes de ces opi­nions, on pour­rait pen­ser qu’il s’a­git là non d’un pré­ju­dice moral, mais d’un pré­ju­dice sim­ple­ment intel­lec­tuel, n’af­fec­tant nul­le­ment la valeur des opi­nions quant à leur influence sur le carac­tère. Le fait est pour­tant que l’ab­sence de dis­cus­sion fait oublier non seule­ment les prin­cipes, mais trop sou­vent aus­si le sens même de l’o­pi­nion. Les mots qui l’ex­priment cessent de sug­gé­rer des idées ou ne sug­gèrent plus qu’une mince par­tie de celles qu’ils ser­vaient à rendre ori­gi­nai­re­ment. Au lieu d’une concep­tion forte et d’une foi vivante, il ne reste plus que quelques phrases apprises par cœur ; ou si l’on garde quelque chose du sens, ce n’en est plus que l’en­ve­loppe : l’es­sence la plus sub­tile est per­due. Ce fait, qui occupe et rem­plit un grand cha­pitre de l’his­toire, ne sau­rait être trop étu­dié et médité.

Il est pré­sent dans l’ex­pé­rience de presque toutes les doc­trines morales et croyances reli­gieuses. Elles sont pleines de sens et de vita­li­té pour leurs ini­tia­teurs et leurs pre­miers dis­ciples. Leur sens demeure aus­si fort — peut-être même devient-il plus plei­ne­ment conscient — tant qu’on lutte pour don­ner à la doc­trine ou la croyance un ascen­dant sur toutes les autres. À la fin, soit elle s’im­pose et devient l’o­pi­nion géné­rale, soit son pro­grès s’ar­rête ; elle conserve le ter­rain conquis, mais cesse de s’é­tendre. Quand l’un ou l’autre de ces résul­tats devient mani­feste, la contro­verse sur le sujet fai­blit et s’é­teint gra­duel­le­ment. La doc­trine a trou­vé sa place, sinon comme l’o­pi­nion reçue, du moins comme l’une des sectes ou divi­sions admises de l’o­pi­nion ; ses déten­teurs l’ont géné­ra­le­ment héri­tée, ils ne l’ont pas adop­tée ; c’est ain­si que les conver­sions de l’une à l’autre de ces doc­trines deviennent un fait excep­tion­nel et que leurs par­ti­sans finissent par ne plus se pré­oc­cu­per de conver­tir. Au lieu de se tenir comme au début constam­ment sur le qui-vive, soit pour se défendre contre le monde, soit pour le conqué­rir, ils tombent dans l’i­ner­tie, n’é­coutent plus que rare­ment les argu­ments avan­cés contre leur cre­do et cessent d’en­nuyer leurs adver­saires (s’il y en a) avec des argu­ments en sa faveur. C’est à ce point qu’on date habi­tuel­le­ment le déclin de la vita­li­té d’une doc­trine. On entend sou­vent les cathé­chistes de toutes croyances se plaindre de la dif­fi­cul­té d’en­tre­te­nir dans l’es­prit des croyants une per­cep­tion vive de la véri­té qu’ils recon­naissent nomi­na­le­ment afin qu’elle imprègne leurs sen­ti­ments et acquière une influence réelle sur leur conduite. On ne ren­contre pas une telle dif­fi­cul­té tant que la croyance lutte encore pour s’é­ta­blir ; alors, même les com­bat­tants les plus faibles savent et sentent pour­quoi ils luttent et connaissent la dif­fé­rence entre leur doc­trine et les autres. C’est à ce moment de l’exis­tence de toute croyance qu’on ren­contre nombre de per­sonnes qui ont assi­mi­lé ses prin­cipes fon­da­men­taux sous toutes les formes de la pen­sée, qui les ont pesés et consi­dé­rés sous tous leurs aspects impor­tants, et qui ont plei­ne­ment res­sen­ti sur leur carac­tère l’ef­fet que cette croyance devrait pro­duire sur un esprit qui en est tota­le­ment péné­tré. Mais une fois la croyance deve­nue héré­di­taire — une fois qu’elle est admise pas­si­ve­ment et non plus acti­ve­ment, une fois que l’es­prit ne se sent plus autant contraint de concen­trer toutes ses facul­tés sur les ques­tions qu’elle lui pose — on tend à tout oublier de cette croyance pour ne plus en rete­nir que des for­mules ou ne plus lui accor­der qu’un mol et tor­pide assen­ti­ment, comme si le fait d’y croire dis­pen­sait de la néces­si­té d’en prendre clai­re­ment conscience ou de l’ap­pli­quer dans sa vie : c’est ain­si qu’une croyance finit par ne plus se rat­ta­cher du tout à la vie inté­rieure de l’être humain. Alors appa­raissent ces cas — si fré­quents aujourd’­hui qu’ils sont presque la majo­ri­té — où la croyance semble demeu­rer hors de l’es­prit, désor­mais encroû­té et pétri­fié contre toutes les autres influences des­ti­nées aux par­ties les plus nobles de notre nature, fige­ment qui se mani­feste par une aller­gie à toute convic­tion nou­velle et vivante et qui joue le rôle de sen­ti­nelle afin de main­te­nir vides l’es­prit et le cœur.

On voit à quel point les doc­trines sus­cep­tibles en elles-mêmes de pro­duire la plus pro­fonde impres­sion sur l’es­prit peuvent y rési­der à l’é­tat de croyances mortes, et cela sans jamais nour­rir ni l’i­ma­gi­na­tion, ni les sen­ti­ments, ni l’in­tel­li­gence, lors­qu’on voit com­ment la majo­ri­té des croyants pro­fessent le chris­tia­nisme. Par chris­tia­nisme, j’en­tends ici ce que tiennent pour tel toutes les Églises et sectes : les maximes et les pré­ceptes conte­nus dans le Nou­veau Tes­ta­ment. Tous ceux qui se pré­tendent chré­tiens les tiennent pour sacrés et les acceptent comme lois. 
Et pour­tant on peut dire que moins d’un chré­tien sur mille guide ou juge sa conduite indi­vi­duelle d’a­près ces lois.
Le modèle auquel on se réfère est la cou­tume de son pays, de sa classe ou de sa secte reli­gieuse. Le chré­tien croit donc qu’il existe d’un côté une col­lec­tion de maximes éthiques que la sagesse infaillible, selon lui, a dai­gné lui trans­mettre comme règle de conduite, et de l’autre un ensemble de juge­ments et de pra­tiques habi­tuels — qui s’ac­cordent assez bien avec cer­taines de ces maximes, moins bien avec d’autres, ou qui s’op­posent direc­te­ment à d’autres encore — les­quels consti­tuent en somme un com­pro­mis entre la foi chré­tienne et les inté­rêts et les sug­ges­tions de la vie maté­rielle. Au pre­mier de ces modèles le chré­tien donne son hom­mage ; au deuxième, son obéis­sance effec­tive. Tous les chré­tiens croient que bien­heu­reux sont les pauvres, les humbles et tous ceux que le monde mal­traite ; qu’il est plus facile à un cha­meau de pas­ser par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’en­trer au royaume des cieux ; qu’ils ne doivent pas juger de peur d’être jugés eux-mêmes ; qu’ils ne doivent pas jurer ; qu’ils doivent aimer leur pro­chain comme eux-mêmes ; que si quel­qu’un prend leur man­teau, ils doivent lui don­ner aus­si leur tunique ; qu’ils ne doivent pas pen­ser au len­de­main ; que pour être par­faits, ils doivent vendre tout ce qu’ils ont et le don­ner aux pauvres. Ils ne mentent pas quand ils disent qu’ils croient ces choses-là, ils les croient comme les gens croient ce qu’ils ont tou­jours enten­du louer, mais jamais dis­cu­ter. Mais, dans le sens de cette croyance vivante qui règle la conduite, ils croient en ces doc­trines uni­que­ment dans la mesure où l’on a cou­tume d’a­gir d’a­près elles. Dans leur inté­gri­té, les doc­trines servent à acca­bler les adver­saires ; et il est enten­du qu’on doit les mettre en avant (si pos­sible) pour jus­ti­fier tout ce qu’on estime louable. Mais s’il y avait quel­qu’un pour leur rap­pe­ler que ces maximes exigent une foule de choses qu’ils n’ont jamais l’in­ten­tion de faire, il n’y gagne­rait que d’être clas­sé par­mi ces per­son­nages impo­pu­laires qui affectent d’être meilleurs que les autres. Les doc­trines n’ont aucune prise sur les croyants ordi­naires, aucun pou­voir sur leurs esprits. Par habi­tude, ils en res­pectent les for­mules, mais pour eux, les mots sont dépour­vus de sens et ne sus­citent aucun sen­ti­ment qui force l’es­prit à les assi­mi­ler et à les rendre conformes à la for­mule. Pour savoir quelle conduite adop­ter, les hommes prennent comme modèle leurs voi­sins pour apprendre jus­qu’où il faut aller dans l’o­béis­sance du Christ.

Nous pou­vons être cer­tains qu’il en allait tout autre­ment chez les pre­miers chré­tiens. Autre­ment, jamais le chris­tia­nisme ne serait pas­sé de l’é­tat de secte obs­cure d’Hé­breux mépri­sés à la reli­gion offi­cielle de l’Em­pire romain. Quand leurs enne­mis disaient : « Voyez comme ces chré­tiens s’aiment les uns les autres » (une remarque que per­sonne ne ferait aujourd’­hui), ils avaient assu­ré­ment un sen­ti­ment autre­ment plus vif qu’au­jourd’­hui de la signi­fi­ca­tion de leur croyance. Voi­là sans doute la rai­son prin­ci­pale pour laquelle le chris­tia­nisme fait aus­si peu de pro­grès main­te­nant et se trouve, après dix-huit siècles, à peu près cir­cons­crit aux Euro­péens et à leurs des­cen­dants. Même chez les per­sonnes stric­te­ment reli­gieuses, qui prennent leurs doc­trines au sérieux et qui y attachent plus de signi­fi­ca­tion qu’on ne le fait en géné­ral, il arrive fré­quem­ment que la par­tie la plus active de leur esprit soit fer­mée par Cal­vin ou Knox, ou toute autre per­son­na­li­té d’un carac­tère appa­ren­té au leur. Les paroles du Christ coexistent  pas­si­ve­ment dans leur esprit, ne pro­dui­sant guère d’autre effet que l’au­di­tion machi­nale de paroles si aimables et si douces. Nombre de rai­sons pour­raient sans doute expli­quer pour­quoi les doc­trines ser­vant d’at­tri­but dis­tinc­tif à une secte conservent mieux leur vita­li­té que les doc­trines com­munes à toutes les sectes recon­nues ; l’une d’elle est que ceux qui les enseignent prennent plus de soin à main­te­nir vive leur signi­fi­ca­tion. Mais la prin­ci­pale rai­son, c’est que ces doc­trines sont davan­tage mises en ques­tion et doivent plus sou­vent se défendre contre des adver­saires décla­rés. Dès qu’il n’y a plus d’en­ne­mi en vue, maîtres et dis­ciples s’en­dorment à leur poste.

La même chose vaut en géné­ral pour toutes les doc­trines tra­di­tion­nelles — dans les domaines de la pru­dence et de la connais­sance de la vie, aus­si bien que de la morale et de la reli­gion. Toutes les langues et toutes les lit­té­ra­tures abondent en obser­va­tions géné­rales sur la vie et sur la manière de s’y com­por­ter — obser­va­tions que cha­cun connaît, répète ou écoute doci­le­ment, qu’on reçoit comme des truismes et dont pour­tant on n’ap­prend en géné­ral le vrai sens que lorsque l’ex­pé­rience sou­vent pénible les trans­forme en réa­li­té. Que de fois une per­sonne acca­blée par un mal­heur ou une décep­tion ne se rap­­pelle-t-elle pas quelque pro­verbe ou dic­ton popu­laire qu’elle connaît depuis tou­jours et qui, si elle en avait plus tôt com­pris la signi­fi­ca­tion, lui aurait épar­gné cette cala­mi­té. En fait, il y a d’autres rai­sons à cela que l’ab­sence de dis­cus­sion ; nom­breuses sont les véri­tés dont on ne peut pas com­prendre tout le sens tant qu’on ne les a pas vécues per­son­nel­le­ment. Mais on aurait bien mieux com­pris la signi­fi­ca­tion de ces véri­tés, et ce qui en aurait été com­pris aurait fait sur l’es­prit une impres­sion bien plus pro­fonde, si l’on avait eu l’ha­bi­tude d’en­tendre des gens qui la com­pre­naient effec­ti­ve­ment dis­cu­ter le pour et le contre. La ten­dance fatale de l’es­pèce humaine à lais­ser de côté une chose dès qu’il n’y a plus de rai­son d’en dou­ter est la cause de la moi­tié de ses erreurs. Un auteur contem­po­rain a bien décrit « le pro­fond som­meil d’une opi­nion arrêtée ».

« Mais quoi ! » deman­­de­­ra-t-on, « l’ab­sence d’u­na­ni­mi­té est-elle une condi­tion indis­pen­sable au vrai savoir ? Est-il néces­saire qu’une par­tie de l’hu­ma­ni­té per­siste dans l’er­reur pour per­mettre à l’autre de com­prendre la véri­té ? Une croyance cesse-t-elle d’être vraie et vivante dès qu’elle est géné­ra­le­ment accep­tée ? Une pro­po­si­tion n’est-elle jamais com­plè­te­ment com­prise et éprou­vée si l’on ne conserve quelque doute sur son compte ? La véri­té périt-elle aus­si­tôt que l’hu­ma­ni­té l’a una­ni­me­ment accep­tée ? N’a‑t-on pas pen­sé jus­qu’à pré­sent que le but suprême et le résul­tat le plus par­fait du pro­grès de l’in­tel­li­gence étaient d’u­nir les hommes dans la recon­nais­sance de toutes les véri­tés fon­da­men­tales ? L’in­tel­li­gence ne dure-t-elle que tant qu’elle n’a pas atteint son but ? Les fruits de la conquête meurent-ils avec la plé­ni­tude, la victoire ? »

Je n’af­firme rien de tel. À mesure que l’hu­ma­ni­té pro­gres­se­ra, le nombre des doc­trines qui ne sont plus objet ni de dis­cus­sion ni de doute ira crois­sant ; et le bien-être de l’hu­ma­ni­té pour­ra presque se mesu­rer au nombre et à l’im­por­tance des véri­tés arri­vées au point de n’être plus contes­tées. L’a­ban­don pro­gres­sif des dif­fé­rents points d’une contro­verse sérieuse est l’un des aléas néces­saires de la conso­li­da­tion de l’o­pi­nion, conso­li­da­tion aus­si salu­taire dans le cas d’une opi­nion juste que dan­ge­reuse et nui­sible quand les opi­nions sont erro­nées. Mais, quoique ce rétré­cis­se­ment pro­gres­sif des limites de la diver­si­té d’o­pi­nions soit néces­saire dans les deux sens du terme — à la fois inévi­table et indis­pen­sable —, rien ne nous oblige pour autant à conclure que toutes ses consé­quences doivent être béné­fiques. Bien que la perte d’une aide aus­si impor­tante que la néces­si­té d’ex­pli­quer ou de défendre une véri­té contre des oppo­sants ne puisse se mesu­rer au béné­fice de sa recon­nais­sance uni­ver­selle, elle n’en est pas moins un incon­vé­nient non négli­geable. Là où n’existe plus cet avan­tage, j’a­voue que j’ai­me­rais voir les maîtres de l’hu­ma­ni­té s’at­ta­cher à lui trou­ver un sub­sti­tut — un moyen de mettre les dif­fi­cul­tés de la ques­tion en évi­dence dans l’es­prit de l’é­lève, tel un fou­gueux adver­saire s’a­char­nant à le conver­tir. Mais au lieu de cher­cher de tels moyens, ils perdent ceux qu’ils avaient autre­fois. La dia­lec­tique socra­tique, si magni­fi­que­ment illus­trée dans les dia­logues de Pla­ton, en était un. Elle était essen­tiel­le­ment une dis­cus­sion néga­tive des grandes ques­tions de la phi­lo­so­phie et de la vie visant à convaincre avec un art consom­mé qui­conque s’é­tait conten­té d’a­dop­ter les lieux com­muns de l’o­pi­nion reçue, qu’il ne com­pre­nait pas le sujet — qu’il n’a­vait atta­ché aucun sens défi­ni aux doc­trines qu’il pro­fes­sait jusque-là — de sorte qu’en pre­nant conscience de son igno­rance, il fût en mesure de se consti­tuer une croyance stable, repo­sant sur une per­cep­tion claire à la fois du sens et de l’é­vi­dence des doc­trines.

Au moyen âge, les dis­putes sco­las­tiques avaient un but à peu près simi­laire. Elles ser­vaient à véri­fier que l’é­lève com­pre­nait sa propre opi­nion et (par une cor­ré­la­tion néces­saire) l’o­pi­nion oppo­sée, et qu’il pou­vait aus­si bien défendre les prin­cipes de l’une que réfu­ter ceux de l’autre. Ces joutes avaient pour­tant un défaut irré­mé­diable : celui de tirer leurs pré­misses non de la rai­son, mais de l’au­to­ri­té ; c’est pour­quoi en tant que dis­ci­pline de l’es­prit, elles étaient en tout point infé­rieure à la puis­sante dia­lec­tique qui modèle les intel­li­gences des « Socra­ti­ci viri » ; mais l’es­prit moderne doit beau­coup plus à toutes deux qu’il ne veut géné­ra­le­ment le recon­naître, et les modes d’é­du­ca­tion actuels n’ont pour ain­si dire rien pour pré­tendre rem­pla­cer l’une ou l’autre. Celui qui tient toute son ins­truc­tion des pro­fes­seurs ou des livres n’est nul­le­ment contraint d’en­tendre les deux côtés d’une ques­tion, et cela même s’il échappe à la ten­ta­tion habi­tuelle de se satis­faire de connaître les choses par cœur. C’est pour­quoi il est fort rare de bien connaître les deux ver­sants d’un même pro­blème ; c’est ce qu’il y a de plus faible dans ce que l’on dit pour défendre ses opi­nions qui fait office de réplique à ses adver­saires. C’est aujourd’­hui la mode de dépré­cier la logique néga­tive, celle qui révèle les fai­blesses théo­riques et les erreurs pra­tiques, sans éta­blir de véri­tés posi­tives. Il est vrai qu’une telle cri­tique néga­tive ferait un assez pauvre résul­tat final ; mais en tant que moyen d’ac­qué­rir une connais­sance posi­tive ou une convic­tion digne de ce nom, on ne sau­rait trop insis­ter sur sa valeur. Et tant que les hommes n’y seront pas de nou­veau sys­té­ma­ti­que­ment entraî­nés, il y aura fort peu de grands pen­seurs, et le niveau moyen d’in­tel­li­gence dans les domaines de la spé­cu­la­tion autres que les mathé­ma­tiques et les sciences phy­siques demeu­re­ra très bas. 

Sur tout autre sujet, aucune opi­nion ne mérite le nom de connais­sance à moins d’a­voir sui­vi, de gré ou de force, la démarche intel­lec­tuelle qu’eût exi­gé de son tenant une contro­verse active avec des adver­saires. On voit donc à quel point il est aus­si absurde de renon­cer à un avan­tage indis­pen­sable qui s’offre spon­ta­né­ment, alors qu’il est si dif­fi­cile à créer quand il manque. S’il y a des gens pour contes­ter une opi­nion reçue ou pour dési­rer le faire si la loi ou l’o­pi­nion publique le leur per­met, il faut les en remer­cier, ouvrir nos esprits à leurs paroles et nous réjouir qu’il y en ait qui fassent pour nous ce que nous devrions prendre davan­tage la peine de faire, si tant est que la cer­ti­tude ou la vita­li­té de nos convic­tions nous importe.

Il nous reste encore à par­ler d’une des prin­ci­pales causes qui rendent la diver­si­té d’o­pi­nions avan­ta­geuse et qui le demeu­re­ra tant que l’hu­ma­ni­té n’au­ra pas atteint un niveau de déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel dont elle semble aujourd’­hui encore à mille lieues. Nous n’a­vons jus­qu’à pré­sent exa­mi­né que deux pos­si­bi­li­tés : la pre­mière, que l’o­pi­nion reçue peut être fausse, et une autre, du même coup, vraie ; la deuxième, que si l’o­pi­nion reçue est vraie, c’est que la lutte entre celle-ci et l’er­reur oppo­sée est essen­tielle à une per­cep­tion claire et à un pro­fond sen­ti­ment de sa véri­té. Mais il arrive plus sou­vent encore que les doc­trines en conflit, au lieu d’être l’une vraie et l’autre fausse, se dépar­tagent la véri­té ; c’est ain­si que l’o­pi­nion non conforme est néces­saire pour four­nir le reste de la véri­té dont la doc­trine reçue n’in­carne qu’une par­tie. Les opi­nions popu­laires sur les sujets qui ne sont pas à la por­tée des sens sont sou­vent vraies, mais elles ne sont que rare­ment ou jamais toute la véri­té. Elles sont une par­tie de la véri­té, tan­tôt plus grande, tan­tôt moindre, mais exa­gé­rée, défor­mée et cou­pée des véri­tés qui devraient l’ac­com­pa­gner et la limi­ter. De l’autre côté, les opi­nions héré­tiques sont géné­ra­le­ment de ces véri­tés exclues, négli­gées qui, bri­sant leurs chaînes, cherchent soit à se récon­ci­lier avec la véri­té conte­nue dans l’o­pi­nion com­mune, soit à l’af­fron­ter comme enne­mie et s’af­firment aus­si exclu­si­ve­ment comme l’en­tière véri­té. Ce der­nier cas a été jus­qu’à pré­sent le plus fré­quent, car l’es­prit humain est plus géné­ra­le­ment par­tial qu’ou­vert. De là vient qu’or­di­nai­re­ment, même dans les révo­lu­tions de l’o­pi­nion, une par­tie de la véri­té sombre tan­dis qu’une autre monte à la sur­face. Le pro­grès lui-même, qui devrait être un gain, se contente le plus sou­vent de sub­sti­tuer une véri­té par­tielle et incom­plète à une autre. L’a­mé­lio­ra­tion consiste sur­tout en ceci que le nou­veau frag­ment de véri­té est plus néces­saire, mieux adap­té au besoin du moment que celui qu’il sup­plante. La par­tia­li­té des opi­nions domi­nantes est telle que même lors­qu’elle se fonde sur la véri­té, toute opi­nion qui ren­ferme une once de la por­tion de véri­té omise par l’o­pi­nion com­mune, devrait être consi­dé­rée comme pré­cieuse, quelle que soit la somme d’er­reur et de confu­sion mêlée à cette véri­té. Aucun juge sen­sé des affaires humaines ne se sen­ti­ra for­cé de s’in­di­gner parce que ceux qui mettent le doigt sur des véri­tés que, sans eux, nous eus­sions contour­nées, ne négligent à leur tour cer­taines que nous aper­ce­vons. Il pen­se­ra plu­tôt que tant que la véri­té popu­laire sera par­tiale, il sera encore pré­fé­rable qu’une véri­té impo­pu­laire ait aus­si des déten­teurs par­tiaux, parce qu’au moins ils sont plus éner­giques et plus aptes à for­cer une atten­tion rétive à consi­dé­rer le frag­ment de sagesse qu’ils exaltent comme la sagesse tout entière.

C’est ain­si qu’au XVIIIe siècle les para­doxes de Rous­seau pro­dui­sirent un choc salu­taire lors­qu’ils explo­sèrent au milieu de cette socié­té de gens ins­truits et d’in­cultes sous leur coupe, éper­dus d’ad­mi­ra­tion devant ce qu’on appelle la civi­li­sa­tion, devant les mer­veilles de la science, de la lit­té­ra­ture, de la phi­lo­so­phie modernes, n’exa­gé­rant la dif­fé­rence entre les Anciens et les Modernes que pour y voir leur propre supé­rio­ri­té. Rous­seau ren­dit le ser­vice de dis­lo­quer la masse de l’o­pi­nion par­tiale et de for­cer ses élé­ments à se recons­ti­tuer sous une meilleure forme et avec des ingré­dients sup­plé­men­taires. Non pas que les opi­nions admises fussent dans l’en­semble plus éloi­gnées de la véri­té que celles de Rous­seau ; au contraire, elles en étaient plus proches ; elles conte­naient davan­tage de véri­té posi­tive et bien moins d’er­reur. Néan­moins, il y avait dans la doc­trine de Rous­seau un grand nombre de ces véri­tés qui man­quaient pré­ci­sé­ment à l’o­pi­nion popu­laire, et qui depuis se sont mêlées à son flux : aus­si conti­­nuèrent-elles à sub­sis­ter. Le mérite supé­rieur de la vie simple, l’ef­fet débi­li­tant et démo­ra­li­sant des entraves et des hypo­cri­sies d’une socié­té arti­fi­cielle, sont des idées qui depuis Rous­seau n’ont jamais com­plè­te­ment quit­té les esprits culti­vés ; et elles pro­dui­ront un jour leur effet, quoique, pour le moment, elles aient encore besoin d’être pro­cla­mées haut et fort et d’être tra­duites ; car sur ce sujet, les mots ont à peu près épui­sé toutes leurs forces. Paral­lè­le­ment, il est recon­nu en poli­tique qu’un par­ti d’ordre ou de sta­bi­li­té et un par­ti de pro­grès ou de réforme sont les deux élé­ments néces­saires d’une vie poli­tique flo­ris­sante, jus­qu’à ce que l’un ou l’autre ait à ce point élar­gi son hori­zon intel­lec­tuel qu’il devienne à la fois un par­ti d’ordre et de pro­grès, connais­sant et dis­tin­guant ce qu’il est bon de conser­ver et ce qu’il faut éli­mi­ner. Cha­cune de ces manières de pen­ser tire son uti­li­té des défauts de l’autre ; mais c’est dans une large mesure leur oppo­si­tion mutuelle qui les main­tient dans les limites de la rai­son et du bon sens. Si l’on ne peut expri­mer avec une égale liber­té, sou­te­nir et défendre avec autant de talent que d’éner­gie toutes les grandes ques­tions de la vie pra­tique — qu’elles soient favo­rables à la démo­cra­tie ou à l’a­ris­to­cra­tie, à la pro­prié­té ou à l’é­ga­li­té, à la coopé­ra­tion ou à la com­pé­ti­tion, au luxe ou à l’abs­ti­nence, à la socia­bi­li­té ou à l’in­di­vi­dua­lisme, à la liber­té ou à la dis­ci­pline —, il n’y a aucune rai­son que les deux élé­ments obtiennent leur dû : il est inévi­table que l’un des pla­teaux ne monte au détri­ment de l’autre. Dans les grandes ques­tions pra­tiques de la vie, la véri­té est sur­tout affaire de conci­lia­tion et de com­bi­nai­son des extrêmes ; aus­si très peu d’es­prits sont-ils assez vastes et impar­tiaux pour réa­li­ser cet accom­mo­de­ment le plus cor­rec­te­ment pos­sible, c’est-à-dire bru­ta­le­ment, par une lutte entre des com­bat­tants enrô­lés sous des ban­nières oppo­sées. Pour toutes les grandes ques­tions énu­mé­rées ci-des­­sus, si une opi­nion a davan­tage de droit que l’autre à être, non seule­ment tolé­rée, mais encore encou­ra­gée et sou­te­nue, c’est celle qui, à un moment ou dans un lieu don­né, se trouve mino­ri­taire. C’est l’o­pi­nion qui, pour l’ins­tant, repré­sente les inté­rêts négli­gés, l’as­pect du bien-être humain qui court le risque d’ob­te­nir moins que sa part. Je suis conscient qu’il n’y a dans ce pays aucune into­lé­rance en matière de dif­fé­rences d’o­pi­nions sur la plu­part de ces sujets. Je les ai cités pour mon­trer, à l’aide d’exemples nom­breux et signi­fi­ca­tifs, l’u­ni­ver­sa­li­té du fait que, dans l’é­tat actuel de l’es­prit humain, seule la diver­si­té donne une chance équi­table à toutes les facettes de la véri­té. Lors­qu’on trouve des gens qui ne par­tagent point l’ap­pa­rente una­ni­mi­té du monde sur un sujet, il est tou­jours pro­bable — même si le monde est dans le vrai — que ces dis­si­dents ont quelque chose de per­son­nel à dire qui mérite d’être enten­du, et que la véri­té per­drait quelque chose à leur silence.

« Mais », objec­­te­­ra-t-on, « cer­tains des prin­cipes géné­ra­le­ment admis, spé­cia­le­ment sur les sujets les plus nobles et les plus vitaux, sont davan­tage que des demi-véri­­tés. La morale chré­tienne, par exemple, contient toute la véri­té sur ce sujet, et si quel­qu’un enseigne une morale dif­fé­rente, il est com­plè­te­ment dans l’er­reur. » Comme il s’a­git là d’un des cas pra­tiques les plus impor­tants, aucun n’est mieux appro­prié pour mettre à l’é­preuve la maxime géné­rale. Mais avant de déci­der ce que la morale chré­tienne est ou n’est pas, il serait sou­hai­table de déci­der ce qu’on entend par morale chré­tienne. Si cela signi­fie la morale du Nou­veau Tes­ta­ment, je m’é­tonne que quel­qu’un qui tire son savoir du livre lui-même puisse sup­po­ser que cette morale ait été pré­sen­tée ou vou­lue comme une doc­trine morale com­plète. L’É­van­gile se réfère tou­jours à une morale pré­exis­tante et limite ses pré­ceptes aux points par­ti­cu­liers sur les­quels cette morale devait être cor­ri­gée ou rem­pla­cée par une autre morale plus tolé­rante et plus éle­vée ; en outre elle s’ex­prime tou­jours en termes géné­raux, sou­vent impos­sibles à inter­pré­ter lit­té­ra­le­ment, sans comp­ter que ces textes pos­sèdent davan­tage l’onc­tion de la poé­sie ou de l’é­lo­quence que la pré­ci­sion de la légis­la­tion. Jamais on n’a pu en extraire un corps de doc­trine éthique sans le com­plé­ter par des élé­ments de l’An­cien Tes­ta­ment — sys­tème certes éla­bo­ré, mais bar­bare à bien des égards et des­ti­né uni­que­ment à un peuple bar­bare. Saint Paul — enne­mi décla­ré de l’in­ter­pré­ta­tion judaïque de la doc­trine et de cette façon de com­plé­ter l’es­quisse de son maître — admet éga­le­ment une morale pré­exis­tante, à savoir celle des Grecs et des Romains ; et ce qu’il conseille aux chré­tiens dans une large mesure, c’est d’en faire un sys­tème d’ac­com­mo­de­ment, au point de n’ac­cor­der qu’un sem­blant de condam­na­tion à l’es­cla­vage. Ce qu’on appelle la morale chré­tienne — mais qu’on devrait plu­tôt qua­li­fier de théo­lo­gique — n’est l’œuvre ni du Christ ni des apôtres ; elle est d’une ori­gine plus tar­dive, puis­qu’elle a été éla­bo­rée gra­duel­le­ment par l’É­glise chré­tienne des cinq pre­miers siècles ; et, même si les modernes et les pro­tes­tants ne l’ont pas adop­tée sans réserve, ils l’ont beau­coup moins modi­fiée qu’on aurait pu s’y attendre. À vrai dire, ils se sont conten­tés, pour la plu­part, de retran­cher les addi­tions faites au moyen âge, chaque secte rem­plis­sant le vide lais­sé par de nou­velles addi­tions plus conformes à son carac­tère et à ses ten­dances. Je ne pré­tends nul­le­ment nier que l’hu­ma­ni­té soit extrê­me­ment rede­vable envers cette morale et ses pre­miers maîtres ; mais je me per­mets de dire qu’elle est, sur nombre de points impor­tants, incom­plète et par­tiale, et que si des idées et des sen­ti­ments qu’elle ne sanc­tionne pas n’a­vaient pas contri­bué à la for­ma­tion du mode de vie et du carac­tère euro­péens, les affaires humaines seraient actuel­le­ment bien pires qu’elles ne le sont. La morale chré­tienne, comme on l’ap­pelle, pos­sède toutes les carac­té­ris­tiques d’une réac­tion : c’est en grande par­tie une pro­tes­ta­tion contre le paga­nisme. Son idéal est néga­tif plus que posi­tif, pas­sif plus qu’ac­tif ; c’est l’in­no­cence plus que la noblesse, l’abs­ti­nence du mal plus que la quête éner­gique du bien ; dans ses com­man­de­ments (comme on l’a jus­te­ment fait remar­quer) le « tu ne dois pas » pré­do­mine indû­ment sur le « tu dois ». Dans son hor­reur de la sen­sua­li­té, elle a fait de l’as­cé­tisme une idole, laquelle est deve­nue à son tour, à force de com­pro­mis, celle de la léga­li­té. Elle tient l’es­poir du ciel et la crainte de l’en­fer pour les motifs conve­nus et appro­priés d’une vie ver­tueuse — ce en quoi elle reste loin der­rière cer­tains des plus grands sages de l’An­ti­qui­té —, et elle fait tout ce qui est en son pou­voir pour impri­mer sur la morale humaine un carac­tère essen­tiel­le­ment égoïste, « décon­nec­tant » pour ain­si dire le sens du devoir pré­sent en chaque homme des inté­rêts de ses sem­blables, excep­té lors­qu’on lui sug­gère un motif inté­res­sé pour les consul­ter. C’est essen­tiel­le­ment une doc­trine d’o­béis­sance pas­sive ; elle inculque la sou­mis­sion à toutes les auto­ri­tés éta­blies — les­quelles ne sont d’ailleurs pas acti­ve­ment obéies lors­qu’elles com­mandent ce que la reli­gion inter­dit, mais cela sans qu’il soit pour autant pos­sible de leur résis­ter ou de se révol­ter contre elles, quel que soit le tort qu’elles nous fassent. Et, alors que dans la morale des grandes nations païennes, le devoir du citoyen envers l’É­tat tient une place dis­pro­por­tion­née et empiète sur la liber­té indi­vi­duelle, cette grande part de notre devoir est à peine men­tion­née ou recon­nue dans la morale chré­tienne. C’est dans le Coran, non dans le Nou­veau Tes­ta­ment, que nous trou­vons cette maxime : « Tout gou­ver­nant qui désigne un homme à un poste quand il existe dans ses ter­ri­toires un autre homme mieux qua­li­fié pour celui-ci pèche contre Dieu et contre l’É­tat. » Le peu de recon­nais­sance que reçoit l’i­dée d’o­bli­ga­tion envers le public dans la morale moderne ne nous vient même pas des chré­tiens, mais des Grecs et des Romains. De même, ce qu’il y a dans la morale pri­vée de magna­ni­mi­té, de gran­deur d’âme, de digni­té per­son­nelle, voire de sens de l’hon­neur, ne nous vient pas du ver­sant reli­gieux, mais du ver­sant pure­ment humain de notre édu­ca­tion ; et jamais ces qua­li­tés n’au­raient pu être le fruit d’une doc­trine morale qui n’ac­corde de valeur qu’à l’obéissance.

Je suis bien loin de pré­tendre que ces défauts sont néces­sai­re­ment inhé­rents à la morale chré­tienne de quelque manière qu’on la conçoive, ou bien que tout ce qui lui manque pour deve­nir une doc­trine morale com­plète ne sau­rait se conci­lier avec elle ; et je l’in­si­nue encore bien moins des doc­trines et des pré­ceptes du Christ lui-même. Je crois que les paroles du Christ sont deve­nues, à l’é­vi­dence, tout ce qu’elles ont vou­lu être, qu’elles ne sont incon­ci­liables avec rien de ce qu’exige une morale com­plète, qu’on peut y faire entrer tout ce qu’il y a d’ex­cellent en morale, et cela sans faire davan­tage de vio­lence à leur lettre que tous ceux qui ont ten­té d’en déduire un quel­conque sys­tème pra­tique de conduite. Mais je crois par ailleurs que cela n’entre nul­le­ment en contra­dic­tion avec le fait de croire qu’elles ne contiennent et ne vou­laient conte­nir qu’une par­tie de la véri­té. Je crois que dans ses ins­truc­tions, le fon­da­teur du chris­tia­nisme a négli­gé à des­sein beau­coup d’élé­ments essen­tiels de haute morale, que l’É­glise chré­tienne, elle, a com­plè­te­ment reje­tés dans le sys­tème moral qu’elle a éri­gé sur la base de cet ensei­gne­ment. Cela étant, je consi­dère comme une grande erreur le fait de vou­loir à toute force trou­ver dans la doc­trine chré­tienne cette règle com­plète de conduite que son auteur n’en­ten­dait pas détailler tout entière, mais seule­ment sanc­tion­ner et mettre en vigueur. Je crois aus­si que cette théo­rie est en train de cau­ser grand tort dans la pra­tique, en dimi­nuant beau­coup la valeur de l’é­du­ca­tion et de l’ins­truc­tion morales que tant de per­sonnes bien inten­tion­nées s’ef­forcent enfin d’en­cou­ra­ger. Je crains fort qu’en essayant de for­mer l’es­prit et les sen­ti­ments sur un modèle exclu­si­ve­ment reli­gieux, et en éva­cuant ces normes sécu­lières (comme on les appelle faute d’un meilleur terme) qui coexis­taient jus­qu’i­ci avec la morale chré­tienne et la com­plé­taient, mêlant leur esprit au sien, il n’en résulte — comme c’est le cas de plus en plus — un type de carac­tère bas, abject, ser­vile, qui se sou­met comme il peut à ce qu’il prend pour la Volon­té suprême, mais qui est inca­pable de s’é­le­ver à la concep­tion de la Bon­té suprême ou de s’y ouvrir. Je crois que des morales dif­fé­rentes d’une morale exclu­si­ve­ment issue de sources chré­tiennes doivent exis­ter paral­lè­le­ment à elle pour pro­duire la régé­né­ra­tion morale de l’hu­ma­ni­té ; et, selon moi, le sys­tème chré­tien ne fait pas excep­tion à cette règle selon laquelle, dans un état impar­fait de l’es­prit humain, les inté­rêts de la véri­té exigent la diver­si­té d’o­pi­nions. Il n’est pas dit qu’en ces­sant d’i­gno­rer les véri­tés morales qui ne sont pas conte­nues dans le chris­tia­nisme, les hommes doivent se mettre à igno­rer aucune de celles qu’il contient. Un tel pré­ju­gé, une telle erreur, quand elle se pro­duit, est un mal abso­lu ; mais c’est aus­si un mal dont on ne peut espé­rer être tou­jours exempts, et qui doit être consi­dé­ré comme le prix à payer pour un bien ines­ti­mable. Il faut s’é­le­ver contre la pré­ten­tion exclu­sive d’une par­tie de la véri­té d’être la véri­té tout entière ; et si un mou­ve­ment de réac­tion devait rendre ces rebelles injustes à leur tour, cette par­tia­li­té serait déplo­rable au même titre que l’autre, mais devrait pour­tant être tolé­rée. Si les chré­tiens vou­laient apprendre aux infi­dèles à être justes envers le chris­tia­nisme, il leur fau­drait être justes eux-mêmes envers leurs croyances. C’est mal ser­vir la véri­té que de pas­ser sous silence ce fait — bien connu de tous ceux qui ont la moindre notion d’his­toire lit­té­raire — qu’une grande part des ensei­gne­ments moraux les plus nobles et les plus esti­mables sont l’œuvre d’hommes qui non seule­ment ne connais­saient pas la foi chré­tienne, mais encore la reje­taient en toute connais­sance de cause. 

Je ne pré­tends pas que l’u­sage le plus illi­mi­té de la liber­té d’é­non­cer toutes les opi­nions pos­sibles met­trait fin au sec­ta­risme reli­gieux ou phi­lo­so­phique. Toutes les fois que des hommes de faible sta­ture intel­lec­tuelle prennent une véri­té au sérieux, ils se mettent aus­si­tôt à la pro­cla­mer, la trans­mettre, et même à agir d’a­près elle, comme s’il n’y avait pas au monde d’autre véri­té, ou du moins aucune autre sus­cep­tible de la limi­ter ou de la modi­fier. Je recon­nais que la plus libre dis­cus­sion ne sau­rait empê­cher le sec­ta­risme en matière d’o­pi­nions, et que sou­vent, au contraire, c’est elle qui l’ac­croît et l’exas­père ; car on repousse la véri­té d’au­tant plus vio­lem­ment qu’on a man­qué à l’a­per­ce­voir jusque-là et qu’elle est pro­cla­mée par des gens en qui l’on voit des adver­saires. Ce n’est pas sur le par­ti­san pas­sion­né, mais sur le spec­ta­teur calme et dés­in­té­res­sé que cette confron­ta­tion d’o­pi­nions pro­duit un effet salu­taire. Ce n’est pas la lutte vio­lente entre les par­ties de la véri­té qu’il faut redou­ter, mais la sup­pres­sion silen­cieuse d’une par­tie de la véri­té ; il y a tou­jours de l’es­poir tant que les hommes sont contraints à écou­ter les deux côtés ; c’est lors­qu’ils ne se pré­oc­cupent que d’un seul que leurs erreurs s’en­ra­cinent pour deve­nir des pré­ju­gés, et que la véri­té, cari­ca­tu­rée, cesse d’a­voir les effets de la véri­té. Et puisque rien chez un juge n’est plus rare que la facul­té de rendre un juge­ment sen­sé sur une cause où il n’a enten­du plai­der qu’un seul avo­cat, la véri­té n’a de chance de se faire jour que dans la mesure où cha­cune de ses facettes, cha­cune des opi­nions incar­nant une frac­tion de véri­té, trouve des avo­cats et les moyens de se faire entendre.

Nous avons main­te­nant affir­mé la néces­si­té — pour le bien-être intel­lec­tuel de l’hu­ma­ni­té (dont dépend son bien-être géné­ral) — de la liber­té de pen­sée et d’ex­pres­sion à l’aide de quatre rai­sons dis­tinctes que nous allons réca­pi­tu­ler ici.

Pre­miè­re­ment, une opi­nion qu’on rédui­rait au silence peut très bien être vraie : le nier, c’est affir­mer sa propre infaillibilité.

Deuxiè­me­ment, même si l’o­pi­nion réduite au silence est fausse, elle peut conte­nir — ce qui arrive très sou­vent — une part de véri­té ; et puisque l’o­pi­nion géné­rale ou domi­nante sur n’im­porte quel sujet n’est que rare­ment ou jamais toute la véri­té, ce n’est que par la confron­ta­tion des opi­nions adverses qu’on a une chance de décou­vrir le reste de la vérité.

Troi­siè­me­ment, si l’o­pi­nion reçue est non seule­ment vraie, mais toute la véri­té, on la pro­fes­se­ra comme une sorte de pré­ju­gé, sans com­prendre ou sen­tir ses prin­cipes ration­nels, si elle ne peut être dis­cu­tée vigou­reu­se­ment et loyalement.

Et cela n’est pas tout car, qua­triè­me­ment, le sens de la doc­trine elle-même sera en dan­ger d’être per­du, affai­bli ou pri­vé de son effet vital sur le carac­tère et la conduite : le dogme devien­dra une simple pro­fes­sion for­melle, inef­fi­cace au bien, mais encom­brant le ter­rain et empê­chant la nais­sance de toute convic­tion authen­tique et sin­cère fon­dée sur la rai­son ou l’ex­pé­rience personnelle.

Avant de clore ce sujet de la liber­té d’o­pi­nion, il convient de se tour­ner un ins­tant vers ceux qui disent qu’on peut per­mettre d’ex­pri­mer libre­ment toute opi­nion, pour­vu qu’on le fasse avec mesure, et qu’on ne dépasse pas les bornes de la dis­cus­sion loyale. On pour­rait en dire long sur l’im­pos­si­bi­li­té de fixer avec cer­ti­tude ces bornes sup­po­sées ; car si le cri­tère est le degré d’of­fense éprou­vé par ceux dont les opi­nions sont atta­quées, l’ex­pé­rience me paraît démon­trer que l’of­fense existe dès que l’at­taque est élo­quente et puis­sante : ils accu­se­ront donc de man­quer de modé­ra­tion tout adver­saire qui les met­tra dans l’embarras. Mais bien que cette consi­dé­ra­tion soit impor­tante sur le plan pra­tique, elle dis­pa­raît devant une objec­tion plus fon­da­men­tale. Certes, la manière de défendre une opi­nion, même vraie, peut être blâ­mable et encou­rir une cen­sure sévère et légi­time. Mais la plu­part des offenses de ce genre sont telles qu’elles sont le plus sou­vent impos­sibles à prou­ver, sauf si le res­pon­sable en vient à l’a­vouer acci­den­tel­le­ment. La plus grave de ces offenses est le sophisme, la sup­pres­sion de cer­tains faits ou argu­ments, la défor­ma­tion des élé­ments du cas en ques­tion ou la déna­tu­ra­tion de l’o­pi­nion adverse. Pour­tant tout cela est fait conti­nuel­le­ment — même à outrance — en toute bonne foi par des per­sonnes qui ne méritent par ailleurs pas d’être consi­dé­rées comme igno­rantes ou incom­pé­tentes, au point qu’on trouve rare­ment les rai­sons adé­quates d’ac­cu­ser un expo­sé fal­la­cieux d’im­mo­ra­li­té ; la loi elle-même peut encore moins pré­tendre à inter­fé­rer dans ce genre d’in­con­duite contro­ver­sée. Quant à ce que l’on entend com­mu­né­ment par le manque de rete­nue en dis­cus­sion, à savoir les invec­tives, les sar­casmes, les attaques per­son­nelles, etc., la dénon­cia­tion de ces armes méri­te­rait plus de sym­pa­thie si l’on pro­po­sait un jour de les inter­dire éga­le­ment des deux côtés ; mais ce qu’on sou­haite, c’est uni­que­ment en res­treindre l’emploi au pro­fit de l’o­pi­nion domi­nante. Qu’un homme les emploie contre les opi­nions mino­ri­taires, et il est sûr non seule­ment de n’être pas blâ­mé, mais d’être loué pour son zèle hon­nête et sa juste indi­gna­tion. Cepen­dant, le tort que peuvent cau­ser ces pro­cé­dés n’est jamais si grand que lors­qu’on les emploie contre les plus faibles, et les avan­tages déloyaux qu’une opi­nion peut tirer de ce type d’ar­gu­men­ta­tion échoient presque exclu­si­ve­ment aux opi­nions reçues. La pire offense de cette espèce qu’on puisse com­mettre dans une polé­mique est de stig­ma­ti­ser comme des hommes dan­ge­reux et immo­raux les par­ti­sans de l’o­pi­nion adverse. Ceux qui pro­fessent des opi­nions impo­pu­laires sont par­ti­cu­liè­re­ment expo­sés à de telles calom­nies, et cela parce qu’ils sont en géné­ral peu nom­breux et sans influence, et que per­sonne ne s’in­té­resse à leur voir rendre jus­tice. Mais étant don­né la situa­tion, cette arme est refu­sée à ceux qui attaquent l’o­pi­nion domi­nante ; ils cour­raient un dan­ger per­son­nel à s’en ser­vir, et s’ils s’en ser­vaient mal­gré tout, ils ne réus­si­raient qu’à expo­ser par contre­coup leur propre cause. En géné­ral, les opi­nions contraires à celles com­mu­né­ment reçues ne par­viennent à se faire entendre qu’en modé­rant scru­pu­leu­se­ment leur lan­gage et en met­tant le plus grand soin à évi­ter toute offense inutile : elles ne sau­raient dévier d’un pouce de cette ligne de conduite sans perdre de ter­rain. En revanche, de la part de l’o­pi­nion domi­nante, les injures les plus outrées finissent tou­jours par dis­sua­der les gens de pro­fes­ser une opi­nion contraire, voire même d’é­cou­ter ceux qui la pro­fessent. C’est pour­quoi dans l’in­té­rêt de la véri­té et de la jus­tice, il est bien plus impor­tant de réfré­ner l’u­sage du lan­gage inju­rieux dans ce cas pré­cis que dans le pre­mier ; et par exemple, s’il fal­lait choi­sir, il serait bien plus néces­saire de décou­ra­ger les attaques inju­rieuses contre l’in­croyance que contre la reli­gion. Il est évident tou­te­fois que ni la loi ni l’au­to­ri­té n’ont à se mêler de répri­mer l’une ou l’autre, et que le juge­ment de l’o­pi­nion devrait être déter­mi­né, dans chaque occa­sion, par les cir­cons­tances du cas par­ti­cu­lier. D’un côté ou de l’autre, on doit condam­ner tout homme dans la plai­doi­rie duquel per­ce­rait la mau­vaise foi, la mal­veillance, la bigo­te­rie ou encore l’in­to­lé­rance, mais cela sans infé­rer ses vices du par­ti qu’il prend, même s’il s’a­git du par­ti adverse. Il faut rendre à cha­cun l’hon­neur qu’il mérite, quelle que soit son opi­nion, s’il pos­sède assez de calme et d’hon­nê­te­té pour voir et expo­ser — sans rien exa­gé­rer pour les dis­cré­di­ter, sans rien dis­si­mu­ler de ce qui peut leur être favo­rable — ce que sont ses adver­saires et leurs opi­nions. Telle est la vraie mora­li­té de la dis­cus­sion publique ; et, si elle est sou­vent vio­lée, je suis heu­reux de pen­ser qu’il y a de nom­breux polé­mistes qui en étu­dient de très près les rai­sons, et un plus grand nombre encore qui s’ef­force de la respecter.

John Stuart Mill
(fin du cha­pitre 2)

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Notes :

[1] Ces mots étaient à peine écrits lorsque, comme pour leur don­ner un démen­ti solen­nel, sur­vinrent en 1858 les pour­suites du gou­ver­ne­ment contre la presse. Cette inter­ven­tion mal­avi­sée dans la dis­cus­sion publique ne m’a pas entraî­né à chan­ger un seul mot au texte ; elle n’a pas davan­tage affai­bli ma convic­tion que, les moments de panique excep­tés, l’ère des sanc­tions à l’en­contre de la dis­cus­sion poli­tique était révo­lue dans notre pays. Car d’a­bord on ne per­sis­ta pas dans les pour­suites et secon­de­ment, ce ne furent jamais à pro­pre­ment par­ler des pour­suites poli­tiques. L’of­fense repro­chée n’é­tait pas d’a­voir cri­ti­qué les ins­truc­tions, les actes ou les per­sonnes des gou­ver­nants, mais d’a­voir pro­pa­gé une doc­trine esti­mée immo­rale : la légi­ti­mi­té du tyrannicide.

Si les argu­ments du pré­sent cha­pitre ont quelque vali­di­té, c’est qu’il devrait y avoir la pleine liber­té de pro­fes­ser et de dis­cu­ter, en tant que convic­tion éthique, n’im­porte quelle doc­trine, aus­si immo­rale puisse-t-elle sem­bler. Il serait donc inap­pro­prié et dépla­cé d’exa­mi­ner ici si la doc­trine du tyran­ni­cide mérite bien ce qua­li­fi­ca­tif. Je me conten­te­rai de dire que cette ques­tion fait depuis tou­jours par­tie des débats moraux et qu’un citoyen qui abat un cri­mi­nel s’é­lève ce fai­sant au-des­­sus de la loi et se place hors de por­tée des châ­ti­ments et des contrôles légaux. Cette action est recon­nue par des nations entières et par cer­tains hommes, les meilleurs et les plus sages, non comme un crime, mais comme un acte d’ex­trême ver­tu. En tout cas, bon ou mau­vais, le tyran­ni­cide n’est pas de l’ordre de l’as­sas­si­nat, mais de la guerre civile. En tant que tel, je consi­dère que l’ins­ti­ga­tion au tyran­ni­cide, dans un cas pré­cis, peut don­ner lieu à un châ­ti­ment appro­prié, mais cela seule­ment s’il est sui­vi de l’acte pro­pre­ment dit ou si un lien vrai­sem­blable entre l’acte et l’ins­ti­ga­tion peut être éta­bli. Mais dans ce cas, seul le gou­ver­ne­ment atta­qué lui-même — et non un gou­ver­ne­ment étran­ger — peut légi­ti­me­ment, pour se défendre, punir les attaques contre sa propre existence.

[2] Tho­mas Poo­ley, assises de Bod­min, 31 juillet 1857 : au mois de décembre sui­vant, il reçut un libre par­don de la Couronne.

[3] Georges-Jacob Holyake, 17 août 1857 ; Edward True­love, juillet 1857.

[4] Baron de Glei­chen, cour de police de Marl­bo­rough Street, 4 août 1857.

[5] Il faut voir un aver­tis­se­ment sérieux dans le déchaî­ne­ment de pas­sions per­sé­cu­trices qui s’est mêlé, lors de la révolte des Cipayes, à l’ex­pres­sion géné­rale des pires aspects de notre carac­tère natio­nal. Les délires furieux que des fana­tiques ou des char­la­tans pro­fé­raient du haut de leurs chaires ne sont peut-être pas dignes d’être rele­vés ; mais les chefs du par­ti évan­gé­lique ont posé pour prin­cipe de gou­ver­ne­ment des Hin­dous et des Musul­mans de ne finan­cer par les deniers publics que les écoles dans les­quelles on enseigne la Bible, et de n’at­tri­buer par consé­quent les postes de fonc­tion­naire qu’à des chré­tiens réels ou pré­ten­dus tels. Un sous-secré­­taire d’É­tat, dans un dis­cours à ses élec­teurs le 12 novembre 1857, aurait décla­ré : « Le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, en tolé­rant leur foi » (la foi de cent mil­lions de sujets bri­tan­niques), « n’a obte­nu d’autres résul­tats que frei­ner la supré­ma­tie du nom anglais et d’empêcher le déve­lop­pe­ment salu­taire du chris­tia­nisme. (…) La tolé­rance est la grande pierre angu­laire de ce pays ; mais ne les lais­sez pas abu­ser de ce mot pré­cieux de tolé­rance. » Comme l’en­ten­dait le sous-secré­­taire d’É­tat, elle signi­fiait liber­té com­plète, la liber­té de culte pour tous par­mi les chré­tiens qui célé­braient leur culte sur de mêmes bases. Elle signi­fiait la tolé­rance de toutes les sectes et confes­sions de chré­tiens croyant en la seule et unique média­tion. Je sou­haite atti­rer l’at­ten­tion sur le fait qu’un homme qui a été jugé apte à rem­plir une haute fonc­tion dans le gou­ver­ne­ment de ce pays, sous un minis­tère libé­ral, défend là la doc­trine selon laquelle tous ceux qui ne croient pas en la divi­ni­té du Christ sont hors des bornes de la tolé­rance. Qui, après cette démons­tra­tion imbé­cile, peut s’a­ban­don­ne­ra l’illu­sion que les per­sé­cu­tions reli­gieuses sont révolues ?

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Pour lire le livre entier : http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​M​i​l​l​_​j​o​h​n​_​s​t​u​a​r​t​/​d​e​_​l​a​_​l​i​b​e​r​t​e​/​d​e​_​l​a​_​l​i​b​e​r​t​e​.​h​tml

Tous ensemble à Londres, le 24 février 2020, pour soutenir Julian Assange, journaliste exemplaire et pourtant emprisonné depuis 2012 et aujourd’hui torturé

Julian Assange a dévoué sa vie pour nous défendre, nous tous, contre les cri­mi­nels au pou­voir, en dénon­çant publi­que­ment et puis­sam­ment ceux qui mar­ty­risent et tor­turent leurs oppo­sants poli­tiques, par­tout sur terre.

Aujourd’­hui, comble de l’in­jus­tice, Julian est seul, enfer­mé et tor­tu­ré à son tour, par ceux-là mêmes dont il a prou­vé les crimes impardonnables.

Julian Assange – Pri­son­nier poli­tique depuis 2012
https://www.legrandsoir.info/julian-assange-prisonnier-politique-depuis-2012–9.html

Julian n’a plus que nous.
Pri­vés de consti­tu­tion, nous n’a­vons aucun moyen ins­ti­tu­tion­nel pour mettre fin nous-mêmes à cette honte.
Mais nous pou­vons encore nous réunir pour pro­tes­ter sur les lieux de pou­voirs injustes.
Si nous ne sommes que quelques cen­taines à nous mobi­li­ser, les cri­mi­nels sou­ri­ront cyni­que­ment, et de notre fai­blesse et de l’in­dif­fé­rence géné­rale à leur cruau­té. Il faut que nous soyons des mil­liers et des mil­liers, pour mon­trer aux juges que Julian n’est pas seul, pour mon­trer à Julian qu’il n’est pas seul, et pour mon­trer à nos enfants que nous ne sommes pas des lâches, que nous avons résis­té comme nous avons pu — car ce sont nos enfants qui vont vivre dans la socié­té de vio­lence arbi­traire que nous aurons lais­sée s’ins­tal­ler chez nous sans rien dire, ou pas.

Je demande à ceux qui le peuvent — simples citoyens, mais aus­si par­le­men­taires, intel­lec­tuels, et bien sûr jour­na­listes dignes de ce nom — de venir avec nous à Londres, lun­di 24 février pro­chain, pour pro­tes­ter publi­que­ment contre le sort infer­nal qui est réser­vé par les gou­ver­ne­ments à Julian Assange, héros et mar­tyr du journalisme.

Je repro­duis ci-des­­sous, en jaune, l’an­nonce des orga­ni­sa­teurs du voyage.

J’y ajoute aus­si deux vidéos que je trouve impor­tantes, l’une de Vik­tor Dedaj et l’autre de Juan Bran­co, pour mesu­rer l’im­por­tance cru­ciale, struc­tu­relle, ins­ti­tu­tion­nelle, des outils poli­tiques que nous donne Assange, et dont veulent nous pri­ver les voleurs de pou­voir par­tout sur terre.

J’y ajoute enfin, en bleu, un article bou­le­ver­sant, écrit par Nils Mel­zer, Rap­por­teur spé­cial des Nations Unies sur la tor­ture, article à lire jus­qu’au bout car tout les mots y sont impor­tants, pour com­prendre le scan­dale abso­lu du cas Assange et la honte inex­piable des pré­ten­dues « élites », ET SURTOUT DES PRÉTENDUS « JOURNALISTES ».

Mer­ci pour tout ce que vous pour­rez faire, à votre échelle, pour aider Julian.

Étienne.


 

24 février : Tous ensemble à Londres pour soutenir Julian Assange

La date du 24 février ouvre le départ des der­nières audiences d’extradition du fon­da­teur de Wiki­Leaks Julian Assange sur la demande des Etat-Unis. Sur le ter­ri­toire amé­ri­cain Julian risque jusqu’à 175 années de pri­son pour avoir dif­fu­ser des docu­ments sur la guerre en Irak et en Afgha­nis­tan dévoi­lant ain­si au grand jour tor­tures et exac­tions de l’armée amé­ri­caine, pour avoir fait son tra­vail de jour­na­liste. S’il est jugé par un tri­bu­nal fédé­ral dans un état où la peine capi­tale est auto­ri­sée, il risque la peine de mort pour espion­nage et divul­ga­tion de secrets d’Etat .

Nous orga­ni­sons ce 23 février un départ de Paris en Bus pour Londres. Nous arri­ve­rons le 24 au matin pour com­men­cer la mani­fes­ta­tion et repar­ti­rons le soir afin d’être de retour le 25 au petit matin sur Paris.

Au nom de la Liber­té de la presse, de la Liber­té d’expression, de la Véri­té nous deman­dons l’arrêt immé­diat de la pro­cé­dure d’extradition et la libé­ra­tion de Julian Assange.

Informations/contacts : https://​www​.face​book​.com/​e​v​e​n​t​s​/​4​6​7​9​9​8​7​0​4​1​5​5​4​46/

Réser­va­tions : https://​yur​plan​.com/​e​v​e​n​t​/​T​o​u​s​–​e​n​s​e​m​b​l​e​–​a​–​L​o​n​d​r​e​s​–​p​o​u​r​–​J​u​l​i​a​n​–​l​e​–​2​4​–​f​e​v​r​i​e​r​–​2​0​2​0​/​5​4​080

Le Grand Soir,
https://​www​.legrand​soir​.info/​2​4​–​f​e​v​r​i​e​r​–​t​o​u​s​–​e​n​s​e​m​b​l​e​–​a​–​l​o​n​d​r​e​s​–​p​o​u​r​–​s​o​u​t​e​n​i​r​–​j​u​l​i​a​n​–​a​s​s​a​n​g​e​.​h​tml

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Viktor Dedaj, sur EURÊKA, explique le scandale de l’affaire Assange

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Juan Branco, sur France Culture, explique l’importance institutionnelle du travail de Julian Assange, pour protéger les peuples — durablement et efficacement — contre les crimes de leurs représentants politiques

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Ce qui suit est à lire très atten­ti­ve­ment, sur­tout la fin :

« Un système meurtrier est en train de se créer sous nos yeux » (Republik)

Nils MELZER

Une allé­ga­tion de viol inven­tée et des preuves fabri­quées en Suède, la pres­sion du Royaume-Uni pour ne pas aban­don­ner l’affaire, un juge par­tial, la déten­tion dans une pri­son de sécu­ri­té maxi­male, la tor­ture psy­cho­lo­gique – et bien­tôt l’extradition vers les États-Unis, où il pour­rait être condam­né à 175 ans de pri­son pour avoir dénon­cé des crimes de guerre. Pour la pre­mière fois, le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, Nils Mel­zer, parle en détail des conclu­sions explo­sives de son enquête sur le cas du fon­da­teur de Wiki­leaks, Julian Assange.

1. La police suédoise a monté de toutes pièces une histoire mensongère de viol

Nils Mel­zer, pour­quoi le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture s’intéresse-t-il à Julian Assange ?

C’est une ques­tion que le minis­tère alle­mand des affaires étran­gères m’a éga­le­ment posée récem­ment : Est-ce vrai­ment votre man­dat prin­ci­pal ? Assange est-il vic­time de la torture ?

Quelle a été votre réponse ?

L’affaire relève de mon man­dat de trois manières dif­fé­rentes : Pre­miè­re­ment, Assange a publié des preuves de tor­ture sys­té­ma­tique. Mais au lieu des res­pon­sables de la tor­ture, c’est Assange qui est per­sé­cu­té. Deuxiè­me­ment, il a lui-même été mal­trai­té au point qu’il pré­sente main­te­nant des symp­tômes de tor­ture psy­cho­lo­gique. Et troi­siè­me­ment, il doit être extra­dé vers un pays qui main­tient des per­sonnes comme lui dans des condi­tions de pri­son qu’Amnesty Inter­na­tio­nal a décrites comme de la tor­ture. En résu­mé : Julian Assange a décou­vert la tor­ture, a été lui-même tor­tu­ré et pour­rait être tor­tu­ré à mort aux États-Unis. Et un tel cas n’est pas cen­sé faire par­tie de mon domaine de res­pon­sa­bi­li­té ? Au-delà de cela, l’affaire a une impor­tance sym­bo­lique et touche chaque citoyen d’un pays démocratique.

Pour­quoi n’avez-vous pas pris en charge l’affaire beau­coup plus tôt ?

Ima­gi­nez une pièce sombre. Sou­dain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce – sur les cri­mi­nels de guerre, sur la cor­rup­tion. Assange est l’homme qui a le pro­jec­teur bra­qué sur l’éléphant. Les gou­ver­ne­ments sont briè­ve­ment sous le choc, mais ensuite ils retournent les pro­jec­teurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre clas­sique lorsqu’il s’agit de mani­pu­ler l’opinion publique. L’éléphant dis­pa­raît une fois de plus dans l’obscurité, der­rière les pro­jec­teurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on com­mence à se deman­der si Assange fait du ska­te­board dans l’ambassade ou s’il nour­rit cor­rec­te­ment son chat. Sou­dain, nous savons tous qu’il est un vio­leur, un hacker, un espion et un nar­cis­sique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a décou­verts s’évanouissent dans l’obscurité. J’ai éga­le­ment per­du ma concen­tra­tion, mal­gré mon expé­rience pro­fes­sion­nelle, ce qui aurait dû me conduire à être plus vigilant.

Com­men­çons par le début : Qu’est-ce qui vous a ame­né à vous occu­per de cette affaire ?

En décembre 2018, ses avo­cats m’ont deman­dé d’intervenir. J’ai d’abord refu­sé. J’étais sur­char­gé par d’autres requêtes et je ne connais­sais pas vrai­ment l’affaire. Mon impres­sion, lar­ge­ment influen­cée par les médias, était éga­le­ment influen­cée par le pré­ju­gé selon lequel Julian Assange était d’une cer­taine manière cou­pable et qu’il vou­lait me mani­pu­ler. En mars 2019, ses avo­cats m’ont appro­ché pour la deuxième fois parce qu’il y avait de plus en plus d’indications qu’Assange serait bien­tôt expul­sé de l’ambassade équa­to­rienne. Ils m’ont envoyé quelques docu­ments clés et un résu­mé de l’affaire et je me suis dit que mon inté­gri­té pro­fes­sion­nelle exi­geait que je jette au moins un coup d’œil à ces documents.

Et ensuite ?

Il m’est rapi­de­ment appa­ru que quelque chose n’allait pas. Qu’il y avait une contra­dic­tion qui n’avait aucun sens pour moi, compte tenu de ma grande expé­rience juri­dique : Pour­quoi une per­sonne serait-elle sou­mise à neuf ans d’enquête pré­li­mi­naire pour viol sans qu’aucune accu­sa­tion n’ait jamais été por­tée contre elle ?

Est-ce que c’est inhabituel ?

Je n’ai jamais vu un cas com­pa­rable. N’importe qui peut déclen­cher une enquête pré­li­mi­naire contre quelqu’un d’autre en allant sim­ple­ment à la police et en accu­sant l’autre per­sonne d’un crime. Les auto­ri­tés sué­doises n’ont cepen­dant jamais été inté­res­sées par le témoi­gnage d’Assange. Elles l’ont déli­bé­ré­ment lais­sé dans l’incertitude. Ima­gi­nez que vous soyez accu­sé de viol pen­dant neuf ans et demi par tout un appa­reil d’État et par les médias sans jamais avoir la pos­si­bi­li­té de vous défendre parce qu’aucune accu­sa­tion n’a jamais été portée.

Vous dites que les auto­ri­tés sué­doises n’ont jamais été inté­res­sées par le témoi­gnage d’Assange. Mais les médias et les orga­nismes gou­ver­ne­men­taux ont bros­sé un tableau com­plè­te­ment dif­fé­rent au fil des ans : Julian Assange, disent-ils, a fui la jus­tice sué­doise pour évi­ter d’avoir à répondre de ses actes.

C’est ce que j’ai tou­jours pen­sé, jusqu’à ce que je com­mence à enquê­ter. C’est le contraire qui est vrai. Assange s’est mis à dis­po­si­tion des auto­ri­tés sué­doises à plu­sieurs reprises parce qu’il vou­lait répondre aux accu­sa­tions. Mais les auto­ri­tés ont fait de l’obstruction.

Qu’est-ce que vous vou­lez dire par là ? ’Les auto­ri­tés ont fait de l’obstruction ?’

Per­­met­­tez-moi de com­men­cer par le début. Je parle cou­ram­ment le sué­dois et j’ai donc pu lire tous les docu­ments ori­gi­naux. J’en croyais à peine mes yeux : Selon le témoi­gnage de la femme en ques­tion, un viol n’avait jamais eu lieu. Et ce n’est pas tout : Le témoi­gnage de la femme a ensuite été modi­fié par la police de Stock­holm sans qu’elle soit impli­quée, afin de faire croire à un éven­tuel viol. J’ai tous les docu­ments en ma pos­ses­sion, les e‑mails, les SMS.

’Le témoi­gnage de la femme a ensuite été modi­fié par la police’ – com­ment exactement ?

Le 20 août 2010, une femme nom­mée S. W. est entrée dans un poste de police de Stock­holm avec une deuxième femme nom­mée A. A. La pre­mière femme, S. W., a décla­ré qu’elle avait eu des rela­tions sexuelles consen­ties avec Julian Assange, mais qu’il ne por­tait pas de pré­ser­va­tif. Elle a dit qu’elle crai­gnait main­te­nant d’être infec­tée par le VIH et vou­lait savoir si elle pou­vait for­cer Assange à pas­ser un test de dépis­tage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa décla­ra­tion et a immé­dia­te­ment infor­mé les pro­cu­reurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être ter­mi­né, S. W. a été infor­mée qu’Assange serait arrê­tée pour sus­pi­cion de viol. S. W. a été cho­quée et a refu­sé de pour­suivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un mes­sage texte à un ami pour lui dire qu’elle ne vou­lait pas incri­mi­ner Assange, qu’elle vou­lait juste qu’il passe un test de dépis­tage du VIH, mais que la police était appa­rem­ment inté­res­sée à ’mettre la main sur lui’.

Qu’est-ce que cela signifie ?

S.W. n’a jamais accu­sé Julian Assange de viol. Elle a refu­sé de par­ti­ci­per à un autre inter­ro­ga­toire et est ren­trée chez elle. Néan­moins, deux heures plus tard, un titre est appa­ru en pre­mière page d’Expres­sen, un tabloïd sué­dois, disant que Julian Assange était soup­çon­né d’avoir com­mis deux viols.

Deux viols ?

Oui, car il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne vou­lait pas non plus por­ter plainte, elle avait sim­ple­ment accom­pa­gné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été inter­ro­gée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait har­ce­lée sexuel­le­ment. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des évé­ne­ments : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas por­ter plainte mais veut exi­ger un test de dépis­tage du VIH. La police décide alors qu’il pour­rait s’agir d’un cas de viol et que cela pour­rait rele­ver du minis­tère public. La femme refuse d’accepter cette ver­sion des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son inten­tion, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le jour­nal. Comme nous le savons aujourd’hui, les pro­cu­reurs publics ont divul­gué l’affaire à la presse – et ils l’ont fait sans même invi­ter Assange à faire une décla­ra­tion. Et la deuxième femme, qui aurait été vio­lée selon le gros titre du 20 août, n’a été inter­ro­gée que le 21 août.

Qu’a dit la deuxième femme lorsqu’elle a été interrogée ?

Elle a dit qu’elle avait mis son appar­te­ment à la dis­po­si­tion d’Assange, qui était en Suède pour une confé­rence. Un petit appar­te­ment d’une pièce. Quand Assange était dans l’appartement, elle est ren­trée plus tôt que pré­vu, mais lui a dit que ce n’était pas un pro­blème et qu’ils pou­vaient dor­mir tous les deux dans le même lit. Cette nuit-là, ils ont eu des rap­ports sexuels consen­suels, avec un pré­ser­va­tif. Mais elle a dit que pen­dant l’acte sexuel, Assange avait inten­tion­nel­le­ment bri­sé le pré­ser­va­tif. Si c’est vrai, alors il s’agit bien sûr d’un délit sexuel – ce qu’on appelle la ’fur­ti­vi­té’. Mais la femme a éga­le­ment dit qu’elle n’avait remar­qué que plus tard que le pré­ser­va­tif était cas­sé. C’est une contra­dic­tion qui aurait abso­lu­ment dû être cla­ri­fiée. Si je ne le remarque pas, alors je ne peux pas savoir si l’autre l’a inten­tion­nel­le­ment bri­sé. Pas une seule trace d’ADN d’Assange ou d’A. A. n’a pu être détec­tée sur le pré­ser­va­tif qui a été pré­sen­té comme preuve.

Com­ment les deux femmes se connaissaient-elles ?

Elles ne se connais­saient pas vrai­ment. A. A., qui héber­geait Assange et lui ser­vait d’attaché de presse, avait ren­con­tré S. W. lors d’un évé­ne­ment où S. W. por­tait un pull en cache­mire rose. Elle savait appa­rem­ment par Assange qu’il était inté­res­sé par une ren­contre sexuelle avec S. W., car un soir, elle a reçu un SMS d’une connais­sance disant qu’il savait qu’Assange était chez elle et que elle, la connais­sance, aime­rait contac­ter Assange. A. A. a répon­du : Assange semble cou­cher en ce moment avec la ’fille au cache­mire’. Le len­de­main matin, S. W. a par­lé avec A.A. au télé­phone et a dit qu’elle aus­si avait cou­ché avec Assange et qu’elle s’inquiétait main­te­nant d’avoir été infec­tée par le VIH. Cette inquié­tude était appa­rem­ment réelle, car S.W. s’est même ren­due dans une cli­nique pour une consul­ta­tion. A. A. a alors sug­gé­ré : Allons à la police – ils peuvent obli­ger Assange à faire un test de dépis­tage du VIH. Les deux femmes ne se sont cepen­dant pas ren­dues au poste de police le plus proche, mais à un poste assez éloi­gné où une amie d’A. A. tra­vaille comme poli­cière – qui a ensuite inter­ro­gé S. W., d’abord en pré­sence d’A. A., ce qui n’est pas une pra­tique cor­recte. Mais jusqu’à pré­sent, le seul pro­blème était tout au plus un manque de pro­fes­sion­na­lisme. La mal­veillance déli­bé­rée des auto­ri­tés n’est appa­rue que lorsqu’elles ont immé­dia­te­ment dif­fu­sé le soup­çon de viol par le biais de la presse à sen­sa­tion, et ce sans inter­ro­ger A. A. et en contra­dic­tion avec la décla­ra­tion de S. W. Cela a éga­le­ment vio­lé une inter­dic­tion claire de la loi sué­doise de divul­guer les noms des vic­times ou des auteurs pré­su­més dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a main­te­nant été por­tée à l’attention du pro­cu­reur géné­ral de la capi­tale et elle a sus­pen­du l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, esti­mant que si les décla­ra­tions de S. W. étaient cré­dibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis.

Mais alors l’affaire a vrai­ment pris son envol. Pourquoi ?

Le super­vi­seur de la poli­cière qui avait mené l’interrogatoire lui a écrit un e‑mail lui deman­dant de réécrire la décla­ra­tion de S. W.

Ce docu­ment a été obte­nu par la jour­na­liste d’investigation ita­lienne Ste­fa­nia Mau­ri­zi (@SMaurizi) dans le cadre d’une requête sur la liber­té d’information qui dure depuis cinq ans et qui est tou­jours en cours. (NdT)

Qu’est-ce que la poli­cière a changé ?

Nous ne le savons pas, car la pre­mière décla­ra­tion a été direc­te­ment réécrite dans le pro­gramme infor­ma­tique et n’existe plus. Nous savons seule­ment que la pre­mière décla­ra­tion, selon le pro­cu­reur géné­ral, ne conte­nait appa­rem­ment aucune indi­ca­tion qu’un crime avait été com­mis. Dans la ver­sion révi­sée, il est dit que les deux ont eu des rap­ports sexuels à plu­sieurs reprises – consen­suels et avec un pré­ser­va­tif. Mais le matin, selon la décla­ra­tion révi­sée, la femme s’est réveillée parce qu’il a essayé de la péné­trer sans pré­ser­va­tif. Elle demande : ’Est-ce que tu portes un pré­ser­va­tif ?’ Il répond : ’Non.’ Puis elle dit : ’Tu as inté­rêt à ne pas avoir le SIDA’ et lui per­met de conti­nuer. La décla­ra­tion a été édi­tée sans la par­ti­ci­pa­tion de la femme en ques­tion et n’a pas été signée par elle. Il s’agit d’une preuve mani­pu­lée à par­tir de laquelle les auto­ri­tés sué­doises ont ensuite fabri­qué une his­toire de viol.

Pour­quoi les auto­ri­tés sué­doises feraient-elles une telle chose ?

Le moment est déci­sif : fin juillet, Wiki­leaks – en coopé­ra­tion avec le ’New York Times’, le ’Guar­dian’ et ’Der Spie­gel’ – a publié le ’Jour­nal de guerre afghan’. C’était l’une des plus grandes fuites de l’histoire de l’armée amé­ri­caine. Les États-Unis ont immé­dia­te­ment exi­gé que leurs alliés inondent Assange d’affaires cri­mi­nelles. Nous ne connais­sons pas toute la cor­res­pon­dance, mais Strat­for, une socié­té de conseil en sécu­ri­té qui tra­vaille pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, a conseillé aux res­pon­sables amé­ri­cains d’inonder Assange de toutes sortes d’affaires cri­mi­nelles pen­dant les 25 années sui­vantes.

2. Assange prend contact avec la justice suédoise à plusieurs reprises pour faire une déclaration – mais il est ignoré

Pour­quoi Assange ne s’est-il pas ren­du à la police à l’époque ?

Il l’a fait. Je l’ai déjà mentionné.

Pou­­vez-vous préciser ?

Assange a appris les allé­ga­tions de viol par la presse. Il a pris contact avec la police pour pou­voir faire une décla­ra­tion. Bien que le scan­dale ait atteint le public, il n’a été auto­ri­sé à le faire que neuf jours plus tard, après que l’accusation de viol de S. W. n’ait plus été rete­nue. Mais la pro­cé­dure rela­tive au har­cè­le­ment sexuel de A. A. était en cours. Le 30 août 2010, Assange s’est pré­sen­té au poste de police pour faire une décla­ra­tion. Il a été inter­ro­gé par la même poli­cière qui avait depuis ordon­né que la décla­ra­tion soit révi­sée par S. W. Au début de la conver­sa­tion, Assange a dit qu’il était prêt à faire une décla­ra­tion, mais a ajou­té qu’il ne vou­lait pas lire à nou­veau sa décla­ra­tion dans la presse. C’est son droit, et il a reçu l’assurance que ce serait le cas. Mais le soir même, tout était à nou­veau dans les jour­naux. Cela ne pou­vait venir que des auto­ri­tés car per­sonne d’autre n’était pré­sent lors de son inter­ro­ga­toire. L’intention était très clai­re­ment de salir son nom.

D’où venait l’histoire selon laquelle Assange cher­chait à fuir la jus­tice suédoise ?

Cette ver­sion a été fabri­quée, mais elle n’est pas conforme aux faits. S’il avait essayé de se cacher, il ne se serait pas pré­sen­té au poste de police de son plein gré. Sur la base de la décla­ra­tion révi­sée de S.W., un appel a été dépo­sé contre la ten­ta­tive du pro­cu­reur de sus­pendre l’enquête, et le 2 sep­tembre 2010, la pro­cé­dure de viol a été reprise. Un repré­sen­tant légal du nom de Claes Borg­ström a été nom­mé aux frais de l’État pour les deux femmes. L’homme était un asso­cié du cabi­net d’avocats de l’ancien ministre de la Jus­tice, Tho­mas Bod­ström, sous la super­vi­sion duquel le per­son­nel de sécu­ri­té sué­dois avait arrê­té deux hommes que les États-Unis avaient trou­vés sus­pects au centre de Stock­holm. Les hommes ont été arrê­tés sans aucune forme de pro­cé­dure judi­ciaire, puis remis à la CIA, qui a pro­cé­dé à leur tor­ture. Cela montre plus clai­re­ment la toile de fond trans­at­lan­tique de cette affaire. Après la reprise de l’enquête sur le viol, Assange a indi­qué à plu­sieurs reprises, par l’intermédiaire de son avo­cat, qu’il sou­hai­tait répondre aux accu­sa­tions. La pro­cu­reure res­pon­sable n’a ces­sé de retar­der. Un jour, cela ne cor­res­pon­dait pas à l’emploi du temps de la pro­cu­reure, et l’autre jour, le fonc­tion­naire de police res­pon­sable était malade. Trois semaines plus tard, son avo­cat a fina­le­ment écrit qu’Assange devait vrai­ment se rendre à Ber­lin pour une confé­rence et lui a deman­dé s’il était auto­ri­sé à quit­ter le pays. Le minis­tère public lui a don­né l’autorisation écrite de quit­ter la Suède pour de courtes périodes.

Et ensuite ?

La ques­tion est la sui­vante : Le jour où Julian Assange a quit­té la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il par­tait pour une courte ou une longue période, un man­dat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scan­di­na­vian Air­lines de Stock­holm à Ber­lin. Pen­dant le vol, ses ordi­na­teurs por­tables ont dis­pa­ru de ses bagages enre­gis­trés. À son arri­vée à Ber­lin, Luf­than­sa a deman­dé une enquête à SAS, mais la com­pa­gnie aérienne a appa­rem­ment refu­sé de four­nir la moindre information.

Pour­quoi ?

C’est exac­te­ment le pro­blème. Dans ce cas, il se passe constam­ment des choses qui ne devraient pas être pos­sibles, à moins de les voir sous un autre angle. Assange, en tout cas, a pour­sui­vi sa route vers Londres, mais n’a pas cher­ché à fuir la jus­tice. Par l’intermédiaire de son avo­cat sué­dois, il a pro­po­sé aux pro­cu­reurs plu­sieurs dates pos­sibles d’interrogatoire en Suède – cette cor­res­pon­dance existe. Ensuite, il se pro­duit ceci : Assange a eu vent du fait qu’une affaire pénale secrète avait été ouverte contre lui aux États-Unis. À l’époque, cela n’a pas été confir­mé par les États-Unis, mais aujourd’hui, nous savons que c’est vrai. À par­tir de ce moment, l’avocat d’Assange a com­men­cé à dire que son client était prêt à témoi­gner en Suède, mais il a exi­gé l’assurance diplo­ma­tique que la Suède ne l’extraderait pas vers les États-Unis.

Était-ce même un scé­na­rio réaliste ?

Abso­lu­ment. Quelques années aupa­ra­vant, comme je l’ai déjà men­tion­né, le per­son­nel de sécu­ri­té sué­dois avait remis à la CIA deux deman­deurs d’asile, tous deux enre­gis­trés en Suède, sans aucune pro­cé­dure judi­ciaire. Les abus avaient déjà com­men­cé à l’aéroport de Stock­holm, où ils ont été mal­trai­tés, dro­gués et emme­nés par avion en Égypte, où ils ont été tor­tu­rés. Nous ne savons pas s’il s’agissait des seuls cas de ce genre. Mais nous sommes au cou­rant de ces cas parce que les hommes ont sur­vé­cu. Tous deux ont ensuite dépo­sé des plaintes auprès des agences de défense des droits de l’homme des Nations unies et ont eu gain de cause. La Suède a été obli­gée de ver­ser à cha­cun d’eux un demi-mil­­lion de dol­lars de dom­mages et intérêts.

La Suède a‑t‑elle accep­té les demandes pré­sen­tées par Assange ?

Les avo­cats affirment que pen­dant les sept années où Assange a vécu à l’ambassade équa­to­rienne, ils ont fait plus de 30 offres pour qu’Assange se rende en Suède – en échange d’une garan­tie qu’il ne serait pas extra­dé vers les États-Unis. Les Sué­dois ont refu­sé de four­nir une telle garan­tie en fai­sant valoir que les États-Unis n’avaient pas fait de demande offi­cielle d’extradition.

Que pen­­sez-vous de la demande for­mu­lée par les avo­cats d’Assange ?

Ces assu­rances diplo­ma­tiques sont une pra­tique inter­na­tio­nale cou­rante. Les per­sonnes demandent des assu­rances qu’elles ne seront pas extra­dées vers des endroits où il existe un risque de graves vio­la­tions des droits de l’homme, que le pays en ques­tion ait ou non dépo­sé une demande d’extradition. Il s’agit d’une pro­cé­dure poli­tique, et non juri­dique. Voi­ci un exemple : Sup­po­sons que la France demande à la Suisse d’extrader un homme d’affaires kazakh qui vit en Suisse mais qui est recher­ché à la fois par la France et le Kaza­khs­tan pour des allé­ga­tions de fraude fis­cale. La Suisse ne voit aucun dan­ger de tor­ture en France, mais pense qu’un tel dan­ger existe au Kaza­khs­tan. C’est ce que la Suisse dit à la France : Nous allons vous extra­der l’homme, mais nous vou­lons l’assurance diplo­ma­tique qu’il ne sera pas extra­dé vers le Kaza­khs­tan. La réponse de la France est néga­tive : ’Le Kaza­khs­tan n’a même pas dépo­sé de demande !’ Ils nous don­ne­raient plu­tôt une telle assu­rance, bien enten­du. Les argu­ments de la Suède étaient, au mieux, ténus. Cela en fait par­tie. L’autre, et je le dis sur la base de toute mon expé­rience dans les cou­lisses de la pra­tique inter­na­tio­nale stan­dard : Si un pays refuse de four­nir une telle assu­rance diplo­ma­tique, alors tous les doutes sur les bonnes inten­tions du pays en ques­tion sont jus­ti­fiés. Pour­quoi la Suède ne devrait-elle pas four­nir de telles assu­rances ? D’un point de vue juri­dique, après tout, les États-Unis n’ont abso­lu­ment rien à voir avec les pro­cé­dures sué­doises en matière de délits sexuels.

Pour­quoi la Suède n’a‑t‑elle pas vou­lu offrir une telle assurance ?

Il suf­fit de voir com­ment l’affaire a été gérée : Pour la Suède, il n’a jamais été ques­tion des inté­rêts des deux femmes. Même après sa demande d’assurance qu’il ne serait pas extra­dé, Assange vou­lait tou­jours témoi­gner. Il a dit : Si vous ne pou­vez pas garan­tir que je ne serai pas extra­dé, alors je suis prêt à être inter­ro­gé à Londres ou par liai­son vidéo.

Mais est-il nor­mal, ou même léga­le­ment accep­table, que les auto­ri­tés sué­doises se rendent dans un autre pays pour un tel interrogatoire ?

C’est une indi­ca­tion sup­plé­men­taire que la Suède n’a jamais été inté­res­sée par la décou­verte de la véri­té. Pour ce type de ques­tions judi­ciaires, il existe un trai­té de coopé­ra­tion entre le Royaume-Uni et la Suède, qui pré­voit que les fonc­tion­naires sué­dois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice ver­sa, pour mener des inter­ro­ga­toires ou que ces inter­ro­ga­toires peuvent avoir lieu par liai­son vidéo. Pen­dant la période en ques­tion, de tels inter­ro­ga­toires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insis­té sur le fait qu’il était essen­tiel qu’il com­pa­raisse en personne.

3. Lorsque la plus haute juridiction suédoise a finalement obligé les procureurs de Stockholm à porter des accusations ou à suspendre l’affaire, les autorités britanniques ont exigé : « Ne vous dégonflez pas ! »

Pour­quoi ?

Il n’y a qu’une seule expli­ca­tion pour tout – pour le refus d’accorder des assu­rances diplo­ma­tiques, pour le refus de l’interroger à Londres : Ils vou­laient l’appréhender pour pou­voir l’extrader vers les États-Unis. Le nombre d’infractions à la loi qui se sont accu­mu­lées en Suède en quelques semaines seule­ment pen­dant l’enquête cri­mi­nelle pré­li­mi­naire est tout sim­ple­ment gro­tesque. L’État a affec­té un conseiller juri­dique aux femmes qui leur a dit que l’interprétation pénale de ce qu’elles avaient vécu dépen­dait de l’État, et non plus d’elles. Lorsque leur conseiller juri­dique a été inter­ro­gé sur les contra­dic­tions entre le témoi­gnage des femmes et le récit auquel se conforment les fonc­tion­naires, le conseiller juri­dique a décla­ré, en réfé­rence aux femmes ’ah, mais elles ne sont pas avo­cates’. Mais les pro­cu­reurs publics ont refu­sé pen­dant cinq ans d’interroger Assange sur la ques­tion du pré­ser­va­tif pré­ten­du­ment déchi­ré inten­tion­nel­le­ment – au point que le délai de pres­crip­tion a expi­ré. Dans la deuxième affaire – l’affaire de viol fabri­quée par les auto­ri­tés, à laquelle s’applique un délai de pres­crip­tion de dix ans – les avo­cats d’Assange ont deman­dé à la plus haute juri­dic­tion sué­doise de for­cer les pro­cu­reurs publics à por­ter plainte ou à sus­pendre l’affaire. Lorsque les Sué­dois ont dit au Royaume-Uni qu’ils pour­raient être contraints d’abandonner l’affaire, les Bri­tan­niques ont répon­du, inquiets : ’Sur­tout ne vous dégon­flez pas !!’

Vous êtes sérieux ?

Oui, les Bri­tan­niques, ou plus pré­ci­sé­ment le Crown Pro­se­cu­tion Ser­vice, vou­laient empê­cher la Suède d’abandonner l’affaire à tout prix. Mais en réa­li­té, les Anglais auraient dû être heu­reux de ne plus avoir à dépen­ser des mil­lions de dol­lars de l’argent des contri­buables pour main­te­nir l’ambassade équa­to­rienne sous sur­veillance constante afin d’empêcher la fuite d’Assange.

Pour­quoi les Bri­tan­niques étaient-ils si dési­reux d’empêcher les Sué­dois de clore l’affaire ?

Il faut ces­ser de croire qu’il y avait vrai­ment un inté­rêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wiki­leaks a fait est une menace pour l’élite poli­tique aux États-Unis, en Grande-Bre­­tagne, en France et en Rus­sie dans une même mesure. Wiki­leaks publie des infor­ma­tions d’État secrètes – ils sont oppo­sés à la clas­si­fi­ca­tion. Et dans un monde, même dans les démo­cra­ties dites matures, où le secret est deve­nu omni­pré­sent, cela est consi­dé­ré comme une menace fon­da­men­tale. Assange a clai­re­ment indi­qué que les pays ne sont plus aujourd’hui inté­res­sés par la confi­den­tia­li­té légi­time, mais par la sup­pres­sion d’informations impor­tantes sur la cor­rup­tion et les crimes. Pre­nez l’archétype de l’affaire Wiki­leaks à par­tir des fuites four­nies par Chel­sea Man­ning : La vidéo dite ’Col­la­te­ral Mur­der’. (Note de l’éditeur : Le 5 avril 2010, Wiki­leaks a publié une vidéo clas­si­fiée de l’armée amé­ri­caine qui mon­trait le meurtre de plu­sieurs per­sonnes à Bag­dad par des sol­dats amé­ri­cains, dont deux employés de l’agence de presse Reu­ters). En tant que conseiller juri­dique de longue date du Comi­té inter­na­tio­nal de la Croix-Rouge et délé­gué dans les zones de guerre, je peux vous le dire : La vidéo docu­mente sans aucun doute un crime de guerre. Un équi­page d’hélicoptère a sim­ple­ment fau­ché un groupe de per­sonnes. Il se pour­rait même qu’une ou deux de ces per­sonnes portent une arme, mais les bles­sés ont été ciblés inten­tion­nel­le­ment. C’est un crime de guerre. ’Il est bles­sé’, vous pou­vez entendre un Amé­ri­cain dire. ’Je tire.’ Et puis ils rient. Puis une camion­nette arrive pour sau­ver les bles­sés. Le chauf­feur a deux enfants avec lui. On entend les sol­dats dire : C’est de leur faute s’ils emmènent leurs enfants sur un champ de bataille. Et puis ils ouvrent le feu. Le père et les bles­sés sont immé­dia­te­ment tués, bien que les enfants sur­vivent avec de graves bles­sures. Grâce à la publi­ca­tion de la vidéo, nous sommes deve­nus les témoins directs d’un mas­sacre cri­mi­nel et inadmissible.

Que doit faire une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle dans une telle situation ?

Une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle enquê­te­rait pro­ba­ble­ment sur Chel­sea Man­ning pour vio­la­tion du secret offi­ciel parce qu’elle a trans­mis la vidéo à Assange. Mais elle ne s’en pren­drait cer­tai­ne­ment pas à Assange, car il a publié la vidéo dans l’intérêt public, confor­mé­ment aux pra­tiques du jour­na­lisme d’investigation clas­sique. Mais plus que tout, une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle enquê­te­rait et puni­rait les cri­mi­nels de guerre. Ces sol­dats doivent être der­rière les bar­reaux. Mais aucune enquête cri­mi­nelle n’a été lan­cée. Au lieu de cela, l’homme qui a infor­mé le public est enfer­mé dans une déten­tion pré-extra­­­di­­tion à Londres et risque une peine pos­sible aux Etats-Unis allant jusqu’à 175 ans de pri­son. C’est une peine com­plè­te­ment absurde. En com­pa­rai­son : Les prin­ci­paux cri­mi­nels de guerre du tri­bu­nal you­go­slave ont été condam­nés à 45 ans de pri­son. Cent soixante-quinze ans de pri­son dans des condi­tions qui ont été jugées inhu­maines par le rap­por­teur spé­cial des Nations unies et par Amnes­ty Inter­na­tio­nal. Mais ce qui est vrai­ment hor­ri­fiant dans cette affaire, c’est l’anarchie qui s’est déve­lop­pée : Les puis­sants peuvent tuer sans crainte d’être punis et le jour­na­lisme se trans­forme en espion­nage. Dire la véri­té devient un crime.

Qu’est-ce qui attend Assange une fois qu’il aura été extradé ?

Il ne béné­fi­cie­ra pas d’un pro­cès conforme à l’État de droit. C’est une autre rai­son pour laquelle son extra­di­tion ne devrait pas être auto­ri­sée. Assange sera jugé par un jury à Alexan­dria, en Vir­gi­nie – la fameuse ’Espio­nage Court’ où les États-Unis jugent toutes les affaires de sécu­ri­té natio­nale. Le choix du lieu n’est pas une coïn­ci­dence, car les membres du jury doivent être choi­sis en pro­por­tion de la popu­la­tion locale, et 85 % des habi­tants d’Alexandrie tra­vaillent dans le domaine de la sécu­ri­té natio­nale – à la CIA, à la NSA, au minis­tère de la défense et au dépar­te­ment d’État. Lorsque des per­sonnes sont jugées pour atteinte à la sécu­ri­té natio­nale devant un tel jury, le ver­dict est clair dès le départ. Les affaires sont tou­jours jugées devant le même juge à huis clos et sur la base de preuves clas­si­fiées. Per­sonne n’a jamais été acquit­té dans une telle affaire. Le résul­tat est que la plu­part des accu­sés par­viennent à un accord, dans lequel ils admettent une culpa­bi­li­té par­tielle afin de rece­voir une peine plus légère.

Vous dites que Julian Assange ne béné­fi­cie­ra pas d’un pro­cès équi­table aux États-Unis ?

Sans aucun doute. Tant que les employés du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain obéissent aux ordres de leurs supé­rieurs, ils peuvent par­ti­ci­per à des guerres d’agression, à des crimes de guerre et à des actes de tor­ture en sachant par­fai­te­ment qu’ils n’auront jamais à répondre de leurs actes. Qu’est-il adve­nu des leçons tirées des pro­cès de Nurem­berg ? J’ai tra­vaillé assez long­temps dans des zones de conflit pour savoir que les erreurs se pro­duisent en temps de guerre. Ce ne sont pas tou­jours des actes cri­mi­nels sans scru­pules. C’est en grande par­tie le résul­tat du stress, de l’épuisement et de la panique. C’est pour­quoi je peux abso­lu­ment com­prendre quand un gou­ver­ne­ment dit : Nous allons faire écla­ter la véri­té et, en tant qu’État, nous assu­mons l’entière res­pon­sa­bi­li­té des dom­mages cau­sés, mais si le blâme ne peut être direc­te­ment attri­bué à des indi­vi­dus, nous n’imposerons pas de puni­tions dra­co­niennes. Mais il est extrê­me­ment dan­ge­reux que la véri­té soit étouf­fée et que les cri­mi­nels ne soient pas tra­duits en jus­tice. Dans les années 1930, l’Allemagne et le Japon ont quit­té la Socié­té des Nations. Quinze ans plus tard, le monde était en ruines. Aujourd’hui, les États-Unis se sont reti­rés du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, et ni le mas­sacre des ’meurtres col­la­té­raux’, ni la tor­ture pra­ti­quée par la CIA après le 11 sep­tembre, ni la guerre d’agression contre l’Irak n’ont don­né lieu à des enquêtes cri­mi­nelles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni suit cet exemple. Le Comi­té de sécu­ri­té et de ren­sei­gne­ment du par­le­ment bri­tan­nique a publié deux rap­ports détaillés en 2018, mon­trant que la Grande-Bre­­tagne était beau­coup plus impli­quée dans le pro­gramme secret de tor­ture de la CIA qu’on ne le pen­sait aupa­ra­vant. Le comi­té a recom­man­dé une enquête offi­cielle. La pre­mière chose que Boris John­son a faite après être deve­nu Pre­mier ministre a été d’annuler cette enquête.

4. Au Royaume-Uni, les violations des conditions de mise en liberté sous caution ne sont généralement sanctionnées que par des amendes ou, tout au plus, par quelques jours de prison. Mais Assange a reçu 50 semaines dans une prison de haute sécurité sans avoir la possibilité de préparer sa propre défense

En avril, Julian Assange a été traî­né hors de l’ambassade équa­to­rienne par la police bri­tan­nique. Que pen­­sez-vous de ces événements ?

En 2017, un nou­veau gou­ver­ne­ment a été élu en Équa­teur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indi­quant qu’ils étaient dési­reux de coopé­rer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beau­coup d’argent en jeu, mais il y avait un obs­tacle : Julian Assange. Le mes­sage était que les États-Unis étaient prêts à coopé­rer si l’Équateur remet­tait Assange aux États-Unis. Ils lui ont ren­du la vie dif­fi­cile. Mais il est res­té. L’Équateur a alors annu­lé son amnis­tie et a don­né le feu vert à la Grande-Bre­­tagne pour l’arrêter. Comme le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent lui avait accor­dé la citoyen­ne­té équa­to­rienne, le pas­se­port d’Assange a éga­le­ment dû être révo­qué, car la consti­tu­tion équa­to­rienne inter­dit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est pas­sé du jour au len­de­main et sans aucune pro­cé­dure judi­ciaire. Assange n’a pas eu la pos­si­bi­li­té de faire une décla­ra­tion ni d’avoir recours à un recours juri­dique. Il a été arrê­té par les Bri­tan­niques et conduit le jour même devant un juge bri­tan­nique, qui l’a condam­né pour vio­la­tion de sa liber­té sous caution.

Que pen­­sez-vous de ce ver­dict accéléré ?

Assange n’a eu que 15 minutes pour se pré­pa­rer avec son avo­cat. Le pro­cès lui-même n’a éga­le­ment duré que 15 minutes. L’avocat d’Assange a posé un épais dos­sier sur la table et a fait une objec­tion for­melle à l’un des juges pour conflit d’intérêt parce que son mari avait été expo­sé par Wiki­leaks dans 35 cas. Mais le juge prin­ci­pal a balayé ces pré­oc­cu­pa­tions sans les exa­mi­ner plus avant. Il a décla­ré qu’accuser son col­lègue de conflit d’intérêts était un affront. Assange lui-même n’a pro­non­cé qu’une seule phrase pen­dant toute la pro­cé­dure : ’Je plaide non cou­pable.’ Le juge s’est tour­né vers lui et a dit : ’Vous êtes un nar­cis­sique qui ne peut pas aller au-delà de son propre inté­rêt. Je vous condamne pour vio­la­tion de la liber­té sous caution.’

Si je vous com­prends bien : Julian Assange n’a jamais eu sa chance depuis le début ?

C’est le but. Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’a pas à l’être. Nous par­lons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une per­sonne, et il a le droit de se défendre et d’être trai­té avec huma­ni­té. Peu importe de quoi il est accu­sé, Assange a droit à un pro­cès équi­table. Mais ce droit lui a été déli­bé­ré­ment refu­sé – en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bre­­tagne et en Équa­teur. Au lieu de cela, il a été lais­sé à pour­rir pen­dant près de sept ans dans les limbes d’une pièce. Puis, il a été sou­dai­ne­ment été traî­né dehors et condam­né en quelques heures et sans aucune pré­pa­ra­tion pour une vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion qui consis­tait à lui avoir accor­dé l’asile diplo­ma­tique d’un autre État membre des Nations unies sur la base de per­sé­cu­tions poli­tiques, comme le veut le droit inter­na­tio­nal et comme l’ont fait d’innombrables dis­si­dents chi­nois, russes et autres dans les ambas­sades occi­den­tales. Il est évident que ce à quoi nous avons affaire ici, c’est la per­sé­cu­tion poli­tique. En Grande-Bre­­tagne, les vio­la­tions de la liber­té sous cau­tion entraînent rare­ment des peines de pri­son – elles ne sont géné­ra­le­ment pas­sibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condam­né dans le cadre d’une pro­cé­dure som­maire à 50 semaines dans une pri­son de haute sécu­ri­té – une peine clai­re­ment dis­pro­por­tion­née qui n’avait qu’un seul but : déte­nir Assange suf­fi­sam­ment long­temps pour que les États-Unis puissent pré­pa­rer leur dos­sier d’espionnage contre lui.

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, qu’avez-vous à dire sur ses condi­tions d’emprisonnement actuelles ?

La Grande-Bre­­tagne a refu­sé à Julian Assange tout contact avec ses avo­cats aux États-Unis, où il fait l’objet de pro­cé­dures secrètes. Son avo­cate bri­tan­nique s’est éga­le­ment plainte de n’avoir même pas eu suf­fi­sam­ment accès à son client pour exa­mi­ner avec lui les docu­ments et les preuves du tri­bu­nal. Jusqu’en octobre, il n’était pas auto­ri­sé à avoir un seul docu­ment de son dos­sier avec lui dans sa cel­lule. Il s’est vu refu­ser son droit fon­da­men­tal de pré­pa­rer sa propre défense, tel que garan­ti par la Conven­tion euro­péenne des droits de l’homme. A cela s’ajoutent la mise à l’isolement presque totale et la peine tota­le­ment dis­pro­por­tion­née pour vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion. Dès qu’il sor­tait de sa cel­lule, les cou­loirs étaient vidés pour l’empêcher d’avoir des contacts avec les autres détenus.

Et tout cela à cause d’une simple vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion ? À quel moment l’emprisonnement devient-il une torture ?

Julian Assange a été inten­tion­nel­le­ment tor­tu­ré psy­cho­lo­gi­que­ment par la Suède, la Grande-Bre­­tagne, l’Équateur et les États-Unis, d’abord par le trai­te­ment hau­te­ment arbi­traire des pro­cé­dures enga­gées contre lui. La façon dont la Suède a pour­sui­vi l’affaire, avec l’aide active de la Grande-Bre­­tagne, visait à le mettre sous pres­sion et à le pié­ger dans l’ambassade. La Suède ne s’est jamais sou­ciée de trou­ver la véri­té et d’aider ces femmes, mais de pous­ser Assange dans un coin. Il s’agit d’un abus des pro­cé­dures judi­ciaires visant à pous­ser une per­sonne dans une posi­tion où elle est inca­pable de se défendre. À cela s’ajoutent les mesures de sur­veillance, les insultes, les indi­gni­tés et les attaques de la part de poli­ti­ciens de ces pays, jusqu’aux menaces de mort. Cet abus constant du pou­voir de l’État a déclen­ché un stress et une anxié­té impor­tants à Assange et a entraî­né des dom­mages cog­ni­tifs et neu­ro­lo­giques mesu­rables. J’ai ren­du visite à Assange dans sa cel­lule à Londres en mai 2019, en com­pa­gnie de deux méde­cins expé­ri­men­tés et très res­pec­tés, spé­cia­li­sés dans l’examen médi­­co-légal et psy­cho­lo­gique des vic­times de la tor­ture. Le diag­nos­tic posé par les deux méde­cins était clair : Julian Assange pré­sente les symp­tômes typiques de la tor­ture psy­cho­lo­gique. S’il ne reçoit pas rapi­de­ment une pro­tec­tion, sa san­té risque de se dété­rio­rer rapi­de­ment et la mort pour­rait en être l’une des conséquences.

Six mois après qu’Assange ait été pla­cé en déten­tion pré-extra­­­di­­tion en Grande-Bre­­tagne, la Suède a tran­quille­ment aban­don­né les pour­suites contre lui en novembre 2019, après neuf longues années. Pourquoi ?

L’État sué­dois a pas­sé près d’une décen­nie à pré­sen­ter inten­tion­nel­le­ment Julian Assange au public comme un délin­quant sexuel. Puis, ils ont sou­dai­ne­ment aban­don­né l’affaire contre lui sur la base du même argu­ment que celui uti­li­sé par la pre­mière pro­cu­reure de Stock­holm en 2010, lorsqu’elle a ini­tia­le­ment sus­pen­du l’enquête après seule­ment cinq jours : La décla­ra­tion de la femme était cré­dible, mais il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été com­mis. Il s’agit d’un scan­dale incroyable. Mais le moment choi­si n’était pas un acci­dent. Le 11 novembre, un docu­ment offi­ciel que j’avais envoyé au gou­ver­ne­ment sué­dois deux mois aupa­ra­vant a été ren­du public. Dans ce docu­ment, j’ai deman­dé au gou­ver­ne­ment sué­dois de four­nir des expli­ca­tions sur une cin­quan­taine de points concer­nant les impli­ca­tions en matière de droits de l’homme de la manière dont l’affaire était trai­tée. Com­ment est-il pos­sible que la presse ait été immé­dia­te­ment infor­mée mal­gré l’interdiction de le faire ? Com­ment est-il pos­sible qu’un soup­çon ait été ren­du public alors que l’interrogatoire n’avait pas encore eu lieu ? Com­ment est-il pos­sible que vous disiez qu’un viol a été com­mis alors que la femme impli­quée conteste cette ver­sion des faits ? Le jour où le docu­ment a été ren­du public, j’ai reçu une réponse déri­soire de la Suède : Le gou­ver­ne­ment n’a pas d’autre com­men­taire à faire sur cette affaire.

Que signi­fie cette réponse ?

Il s’agit d’un aveu de culpabilité.

Com­ment cela ?

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies, j’ai été char­gé par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale des nations d’examiner les plaintes dépo­sées par les vic­times de la tor­ture et, si néces­saire, de deman­der des expli­ca­tions ou des enquêtes aux gou­ver­ne­ments. C’est le tra­vail quo­ti­dien que je fais avec tous les États membres des Nations unies. D’après mon expé­rience, je peux dire que les pays qui agissent de bonne foi sont presque tou­jours inté­res­sés à me four­nir les réponses dont j’ai besoin pour mettre en évi­dence la léga­li­té de leur com­por­te­ment. Lorsqu’un pays comme la Suède refuse de répondre aux ques­tions posées par le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, cela montre que le gou­ver­ne­ment est conscient de l’illégalité de son com­por­te­ment et qu’il ne veut pas en assu­mer la res­pon­sa­bi­li­té. Ils ont arrê­té et aban­don­né l’affaire une semaine plus tard parce qu’ils savaient que je ne recu­le­rais pas. Lorsque des pays comme la Suède se laissent mani­pu­ler de la sorte, nos démo­cra­ties et nos droits de l’homme sont alors confron­tés à une menace fondamentale.

Vous pen­sez que la Suède était plei­ne­ment consciente de ce qu’elle faisait ?

Oui. De mon point de vue, la Suède a très clai­re­ment agi de mau­vaise foi. Si elle avait agi de bonne foi, il n’y aurait eu aucune rai­son de refu­ser de répondre à mes ques­tions. Il en va de même pour les Bri­tan­niques : Après ma visite à Assange en mai 2019, ils ont mis six mois pour me répondre – dans une lettre d’une seule page, qui se limi­tait essen­tiel­le­ment à reje­ter toutes les accu­sa­tions de tor­ture et toutes les inco­hé­rences de la pro­cé­dure judi­ciaire. Si vous jouez à ce genre de jeu, quel est l’intérêt de mon man­dat ? Je suis le rap­por­teur spé­cial sur la tor­ture pour les Nations unies. J’ai pour man­dat de poser des ques­tions claires et d’exiger des réponses. Quelle est la base juri­dique per­met­tant de refu­ser à une per­sonne son droit fon­da­men­tal à se défendre ? Pour­quoi un homme qui n’est ni dan­ge­reux ni violent est-il main­te­nu en iso­le­ment pen­dant plu­sieurs mois alors que les normes des Nations unies inter­disent léga­le­ment l’isolement pen­dant des périodes dépas­sant 15 jours ? Aucun de ces États membres des Nations unies n’a ouvert d’enquête, ni répon­du à mes ques­tions, ni même mani­fes­té un inté­rêt pour le dialogue.

5. Une peine de prison de 175 ans pour le journalisme d’investigation : Le précédent que pourrait créer l’affaire USA contre Julian Assange

Que signi­fie le refus des États membres de l’ONU de four­nir des infor­ma­tions à leur propre rap­por­teur spé­cial sur la torture ?

Qu’il s’agit d’une affaire arran­gée d’avance. Un simu­lacre de pro­cès doit être uti­li­sé pour faire un exemple de Julian Assange. Le but est d’intimider d’autres jour­na­listes. L’intimidation, d’ailleurs, est l’un des prin­ci­paux objec­tifs de l’utilisation de la tor­ture dans le monde. Le mes­sage que nous devons tous rece­voir est le sui­vant : Voi­ci ce qui vous arri­ve­ra si vous imi­tez le modèle de Wiki­leaks. C’est un modèle qui est dan­ge­reux parce qu’il est si simple : Les per­sonnes qui obtiennent des infor­ma­tions sen­sibles de leur gou­ver­ne­ment ou de leur entre­prise les trans­fèrent à Wiki­leaks, mais le dénon­cia­teur reste ano­nyme. La réac­tion montre à quel point la menace est per­çue comme impor­tante : Quatre pays démo­cra­tiques ont uni leurs forces – les États-Unis, l’Équateur, la Suède et le Royaume-Uni – afin d’utiliser leur pou­voir pour dépeindre un homme comme un monstre afin qu’il puisse ensuite être brû­lé sur le bûcher sans aucun tol­lé. Cette affaire est un énorme scan­dale et repré­sente l’échec de l’État de droit occi­den­tal. Si Julian Assange est recon­nu cou­pable, ce sera une condam­na­tion à mort pour la liber­té de la presse.

Que signi­fie­rait ce pré­cé­dent éven­tuel pour l’avenir du journalisme ?

Sur le plan pra­tique, cela signi­fie que vous, en tant que jour­na­liste, devez main­te­nant vous défendre. Car si le jour­na­lisme d’investigation est clas­sé comme de l’espionnage et peut être incri­mi­né dans le monde entier, alors la cen­sure et la tyran­nie s’ensuivront. Un sys­tème meur­trier est en train de se créer sous nos yeux. Les crimes de guerre et la tor­ture ne sont pas pour­sui­vis. Des vidéos sur You­Tube cir­culent dans les­quelles des sol­dats amé­ri­cains se vantent d’avoir pous­sé des femmes ira­kiennes au sui­cide par des viols sys­té­ma­tiques. Per­sonne n’enquête sur ce sujet. Dans le même temps, une per­sonne qui expose de telles choses est mena­cée de 175 ans de pri­son. Pen­dant toute une décen­nie, il a été inon­dé d’accusations qui ne peuvent être prou­vées et qui le brisent. Et per­sonne n’est tenu de rendre des comptes. Per­sonne n’assume de res­pon­sa­bi­li­té. Cela marque une éro­sion du contrat social. Nous don­nons des pou­voirs aux pays et nous les délé­guons aux gou­ver­ne­ments – mais en retour, ils doivent être tenus res­pon­sables de la manière dont ils exercent ces pou­voirs. Si nous n’exigeons pas qu’ils soient tenus res­pon­sables, nous per­drons tôt ou tard nos droits. Les êtres humains ne sont pas démo­cra­tiques par nature. Le pou­voir se cor­rompt s’il n’est pas contrô­lé. Si nous n’insistons pas pour que le pou­voir soit sur­veillé, le résul­tat est la corruption.

Vous dites que le ciblage d’Assange menace le cœur même de la liber­té de la presse.

Nous ver­rons où nous en serons dans 20 ans si Assange est condam­né – ce que vous pour­rez encore écrire alors en tant que jour­na­liste. Je suis convain­cu que nous cou­rons un grave dan­ger de perdre la liber­té de la presse. C’est déjà le cas : Sou­dain, le siège d’ABC News en Aus­tra­lie a été per­qui­si­tion­né en rap­port avec le ’Jour­nal de guerre afghan’. La rai­son ? Une fois de plus, la presse a mis au jour des fautes com­mises par des repré­sen­tants de l’État. Pour que la répar­ti­tion des pou­voirs fonc­tionne, l’État doit être contrô­lé par la presse en tant que qua­trième pou­voir. Wiki­Leaks est la consé­quence logique d’un pro­ces­sus conti­nu d’élargissement du secret : Si la véri­té ne peut plus être exa­mi­née parce que tout est gar­dé secret, si les rap­ports d’enquête sur la poli­tique de tor­ture du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain sont gar­dés secrets et si même de grandes par­ties du résu­mé publié sont cen­su­rées, il en résulte inévi­ta­ble­ment des fuites à un moment don­né. Wiki­Leaks est la consé­quence d’un secret omni­pré­sent et reflète le manque de trans­pa­rence de notre sys­tème poli­tique moderne. Il y a, bien sûr, des domaines où le secret peut être vital. Mais si nous ne savons plus ce que font nos gou­ver­ne­ments et les cri­tères qu’ils suivent, si les crimes ne font plus l’objet d’enquêtes, alors cela repré­sente un grave dan­ger pour l’intégrité de la société.

Quelles en sont les conséquences ?

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture et, avant cela, en tant que délé­gué de la Croix-Rouge, j’ai été témoin de nom­breuses hor­reurs et vio­lences et j’ai vu à quelle vitesse des pays paci­fiques comme la You­go­sla­vie ou le Rwan­da peuvent se trans­for­mer en enfer. À l’origine de ces évo­lu­tions, il y a tou­jours un manque de trans­pa­rence et un pou­voir poli­tique ou éco­no­mique débri­dé, com­bi­nés à la naï­ve­té, l’indifférence et la mal­léa­bi­li­té de la popu­la­tion. Sou­dain, ce qui est tou­jours arri­vé à l’autre – tor­ture, viol, expul­sion et meurtre impu­nis – peut tout aus­si bien nous arri­ver à nous ou à nos enfants. Et per­sonne ne s’en sou­cie­ra. Je peux vous le promettre.

Nils Mel­zer, Rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la torture.

Inter­viewé par Daniel Ryser. Pho­tos de Yves Bach­mann (non publiées dans cette ver­sion tra­duite), tra­duc­tion (vers l’anglais) Charles Haw­ley

Tra­duc­tion « et la gre­nouille dans la cas­se­role… et l’eau qui bout… » par VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment toutes les fautes et coquilles habituelles

EN COMPLÉMENT : Julian Assange & l’affaire Sué­doise : Dépo­si­tions et témoi­gnages à la police (textes com­plets et tra­duits) https://​www​.legrand​soir​.info/​j​u​l​i​a​n​–​a​s​s​a​n​g​e​–​l​–​a​f​f​a​i​r​e​–​s​u​e​d​o​i​s​e​–​d​e​p​o​sit…

»»https://​www​.repu​blik​.ch/​2​0​2​0​/​0​1​/​3​1​/​n​i​l​s​–​m​e​l​z​e​r​–​a​b​o​u​t​–​w​i​k​i​l​e​a​k​s​–​f​o​u​n​der…

Source : Le GrandSoir, 
https://​www​.legrand​soir​.info/​u​n​–​s​y​s​t​e​m​e​–​m​e​u​r​t​r​i​e​r​–​e​s​t​–​e​n​–​t​r​a​i​n​–​d​e​–​s​e​–​c​r​e​e​r​–​s​o​u​s​–​n​o​s​–​y​e​u​x​–​r​e​p​u​b​l​i​k​.​h​tml

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​7​8​9​9​7​2​5​8​1​7​317

Live sur la MONNAIE (et la démocratie), ce soir mardi 4 février à 20h

Ce soir, mar­di 4 février 2020 à 20h, de pas­sage à Paris, je retrouve une petite bande d’a­mis pour par­ler de MONNAIE (et donc, aus­si un peu, for­cé­ment, de démo­cra­tie et d’U­nion européenne).
Je vous pro­pose d’être avec nous à tra­vers ce lien (qui sera un live YouTube) : 

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10157876392917317&id=600922316

« Le Citoyen (Etienne Chouard) », par Usul en 2014

Cette vidéo (de 2014) est une évo­ca­tion hon­nête de mon tra­vail depuis 2005 : 

[En 2014, j’a­vais déjà beau­coup bos­sé aus­si sur la mon­naie — car aucune sou­ve­rai­ne­té poli­tique popu­laire ne sera pos­sible sans une vraie sou­ve­rai­ne­té moné­taire popu­laire. Voyez :
https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​m​o​n​n​a​i​e​.​php]

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet :
https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​7​8​3​0​1​9​1​7​2​2​317

[Le management, science de l’oppression] « Les nazis, pionniers du management » (Johann Chapoutot, signalé par Mediapart et reçu par France Culture)

Voi­ci un livre bien inté­res­sant, de Johann Cha­pou­tot (« Libres d’o­béir », Gal­li­mard 2020), que je rap­proche à la fois du tra­vail de Supiot (« La gou­ver­nance par les nombres », Fayard 2015, et « Qu’est-ce qu’un régime de tra­vail réel­le­ment humain », Her­man 2018) pour dénon­cer les méfaits cri­mi­nels du mana­ge­ment (pri­vé et public), et du tra­vail d’Al­fred Wahl (« La seconde his­toire du nazisme dans l’Al­le­magne fédé­rale depuis 1945 », Armand Colin 2006) et de celui d’An­nie Lacroix-Riz (« La non-épu­­ra­­tion en France », Armand Colin 2019) pour dénon­cer la non-déna­­zi­­fi­­ca­­tion de la socié­té après la deuxième guerre mon­diale. Pour amé­lio­rer le contrôle total de la socié­té et des tra­vailleurs, les nazis ont déve­lop­pé, pen­dant la guerre et depuis la guerre, le mana­ge­ment par objec­tifs (et autres tech­niques d’as­ser­vis­se­ment pré­ten­du­ment « libérales ») :

Les nazis, pionniers du management

par Joseph Confa­vreux (Media­part)

Source : Media­part, https://​www​.media​part​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​c​u​l​t​u​r​e​–​i​d​e​e​s​/​1​7​0​1​2​0​/​l​e​s​–​n​a​z​i​s​–​p​i​o​n​n​i​e​r​s​–​d​u​–​m​a​n​a​g​e​m​e​n​t​?​o​n​g​l​e​t​=​f​ull 
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Dans son der­nier livre, l’historien Johann Cha­pou­tot montre com­ment la réflexion sur la conduite des hommes a été au cœur de la machine nazie, avant de trou­ver une recon­ver­sion mana­gé­riale dans la RFA d’après guerre. « Para­doxa­le­ment », note-t-il, des idéo­logues du IIIReich ont déve­lop­pé « une concep­tion du tra­vail non auto­ri­taire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur acti­vi­té ».

Libres d’obéir. Le mana­ge­ment, du nazisme à aujourd’hui. Ouvrir un livre por­tant un tel titre pour­rait faire lever immé­dia­te­ment des soup­çons de point God­win, s’il n’était pas signé de l’historien Johann Cha­pou­tot, grand spé­cia­liste du nazisme. Les com­pa­rai­sons entre la période hit­lé­rienne et les vio­lences capi­ta­listes ont en effet été nom­breuses, et sou­vent périlleuses et biai­sées, notam­ment depuis la paru­tion deSouf­frances en France, du psy­chiatre et socio­logue Chris­tophe Dejours qui fai­sait appel à la notion de « bana­li­té du mal », for­gée par Han­nah Arendt lors du pro­cès du nazi Adolf Eich­mann, pour décrire les injus­tices sociales et pro­fes­sion­nelles contemporaines.

 © Gallimard

Cha­pou­tot pré­cise d’emblée que son « pro­pos n’est ni essen­tia­liste ni généa­lo­gique : il ne s’agit pas de dire que le mana­ge­ment a des ori­gines nazies – c’est faux, il lui pré­existe de quelques décen­nies – ni qu’il est une acti­vi­té cri­mi­nelle par essence ». Tout le tra­vail de l’historien, qui avait notam­ment dres­sé une sai­sis­sante carte de l’univers men­tal des nazis, tend à mon­trer que ces der­niers ne peuvent être réduits à des fous, des bar­bares ou des incar­na­tions du mal radi­cal, puisque, « en fai­sant d’eux des étran­gers à notre com­mune huma­ni­té, nous nous exo­né­rons de toute réflexion sur l’homme, l’Europe, la moder­ni­té, l’Occident, en somme, sur tous ces lieux que les cri­mi­nels nazis habitent, dont ils par­ti­cipent et que nous avons en com­mun avec eux », ain­si qu’il l’écrivait dans La Loi du sang.

Mais alors qu’il s’intéressait en prio­ri­té à l’amont de la machine nazie, Cha­pou­tot s’intéresse dans ce livre-ci à l’aval, à par­tir du constat que cer­taines méthodes et concepts de la conduite des hommes for­gés pen­dant la période hit­lé­rienne lui ont sur­vé­cu tout en se trans­for­mant. « Le mana­ge­ment a une his­toire qui com­mence bien avant le nazisme, mais cette his­toire s’est pour­sui­vie et la réflexion s’est enri­chie durant les douze ans du IIIReich, moment mana­gé­rial, mais aus­si matrice de la théo­rie et de la pra­tique du mana­ge­ment pour l’après-guerre », explique l’historien.

De ce fait, la « concep­tion nazie du mana­ge­ment a eu des pro­lon­ge­ments et une pos­té­ri­té après 1945 », en plein « miracle éco­no­mique » alle­mand et « d’anciens hauts res­pon­sables de la SS en ont été des théo­ri­ciens, mais aus­si des pra­ti­ciens heu­reux, réus­sis­sant une recon­ver­sion aus­si spec­ta­cu­laire que rémunératrice ».

En effet, pour­suit le cher­cheur, les fonc­tion­naires du IIIe Reich « ont beau­coup réflé­chi aux ques­tions mana­gé­riales, car l’entreprise nazie fai­sait face à des besoins gigan­tesques en termes de mobi­li­sa­tion et d’organisation du tra­vail ». Une ques­tion cen­trale pour l’hitlérisme était notam­ment de savoir com­ment gérer un ter­ri­toire en expan­sion, et la seule réponse pos­sible consis­tait alors à pou­voir faire mieux avec moins. Ce qui a conduit cer­tains idéo­logues du Reich à éla­bo­rer « para­doxa­le­ment une concep­tion du tra­vail non auto­ri­taire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité ».

Autre para­doxe appa­rent, cette réflexion se décline au sein d’une hos­ti­li­té forte envers l’État. Alors que l’idée com­mune assi­mile tota­li­ta­risme et État tota­li­taire, l’historien rap­pelle que, pour de nom­breux juristes nazis, l’État était à la fois inutile et funeste, incar­nant ce droit romain qui avait mis fin à la liber­té des Ger­mains des ori­gines, orga­ni­sés en tri­bus et obéis­sant à des lois natu­relles. « À notre grand éton­ne­ment, les nazis se révèlent des anti-éta­­tistes convain­cus », écrit ain­si le chercheur.

Cette nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail et des hommes, ou Men­schenfüh­rung, pen­sée comme fluide et proac­tive, est cen­sée se dis­tin­guer de l’administration (Ver­wal­tung) consi­dé­rée comme trop romaine et fran­çaise. Pour les nazis, la Ver­wal­tung appar­tient à l’âge révo­lu des États prin­ciers et des indi­vi­dus sou­mis à une règle qu’ils n’ont pas déci­dée et à l’héritage déplo­rable de l’Empire romain tardif.

Un tel tra­vail sur la « direc­tion des hommes » est indis­so­ciable « d’une ambi­tion et d’une obses­sion : mettre fin à la “lutte des classes” par l’unité de race et par le tra­vail com­mun au pro­fit de l’Allemagne et de la Volks­ge­mein­schaft (« Com­mu­nau­té du peuple ») ». Pour les nazis, l’idée que le groupe humain est une socié­té com­po­sée d’individus et tra­ver­sée par des conflits de classe est une aber­ra­tion due aux révo­lu­tion­naires fran­çais et au marxisme…

Au cœur de ce dis­po­si­tif théo­rique et pra­tique se trouve la notion de gou­ver­ne­ment par la mis­sion, qui pose un objec­tif déci­dé en haut lieu, mais en lais­sant toute lati­tude et ini­tia­tive aux subor­don­nés sur les moyens à employer pour y par­ve­nir. Cette liber­té très orien­tée ne donne ain­si que la « liber­té d’obéir », qui donne son titre à l’ouvrage du cher­cheur. Ain­si, « la liber­té ger­ma­nique, vieux topo eth­no­na­tio­na­liste, se décline donc éga­le­ment dans et par la liber­té du fonc­tion­naire et de l’administrateur en géné­ral : liber­té d’obéir aux ordres reçus et d’accomplir à tout prix la mis­sion confiée ».

Lais­ser l’initiative des moyens, et non des fins, sup­pose une sim­pli­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive, qui trouve son abou­tis­se­ment dans le « décret de sim­pli­fi­ca­tion de l’administration » pris par le Füh­rer le 28 août 1939 pour deman­der à ses fonc­tion­naires une « acti­vi­té sans relâche » libé­rée de « toutes les inhi­bi­tions bureaucratiques ».

Pour obte­nir le consen­te­ment des Alle­mands à par­ti­ci­per de toutes leurs forces à l’entreprise nazie, leur conten­te­ment est une dimen­sion essen­tielle, car les diri­geants du Reich sont conscients que le ren­sei­gne­ment et la répres­sion ne suf­fisent pas. « Il faut plus, et bien plus, pour impli­quer et moti­ver une popu­la­tion à tra­vailler, puis à com­battre et à tuer », écrit Chapoutot.

 © La Découverte

La consom­ma­tion répan­due et encou­ra­gée de métham­phé­ta­mines dans toute la popu­la­tion, y com­pris sous forme de confi­se­ries, décrite par le jour­na­liste Nor­man Ohler dans L’Extase totale. Le IIIe Reich, les Alle­mands et la drogue (La Décou­verte) consti­tuait un pre­mier aspect impor­tant de cette mobi­li­sa­tion des corps et des esprits en vue d’une entre­prise criminelle.Dans le domaine éco­no­mique, cela exi­geait un mana­ge­ment qui gra­ti­fie et pro­mette, pour moti­ver et créer une com­mu­nau­té pro­duc­tive. Celle-ci pas­sait notam­ment par l’organisation Kraft Durch Freude, la « Force par la Joie », que « l’on peut défi­nir comme un immense comi­té d’entreprise à l’échelle du Reich tout entier » et qui avait pour mis­sion de rendre le lieu de tra­vail agréable et le tra­vailleur heu­reux, en lui offrant des loi­sirs répa­ra­teurs – notam­ment des croi­sières – pour qu’il soit d’autant plus pro­duc­tif et motivé.

« L’heure n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux chief hap­pi­ness offi­cers, écrit Cha­pou­tot, mais le prin­cipe et l’esprit sont bien les mêmes. Le bien-être, sinon la joie, étant des fac­teurs de per­for­mance et des condi­tions d’une pro­duc­ti­vi­té opti­male, il est indis­pen­sable d’y veiller. »

Cette nou­velle manière de pen­ser la conduite des hommes et du tra­vail ne vaut – est-il néces­saire de le pré­ci­ser ? – que pour la com­mu­nau­té ger­ma­nique, car pour les 15 mil­lions de tra­vailleurs étran­gers aux­quels il est fait appel – tra­vailleurs de l’Est et déte­nus des camps – « aucun mana­ge­ment et nul ména­ge­ment : c’est la seule contrainte, dou­blée d’une répres­sion féroce, qui pré­vaut pour les étran­gers à la com­mu­nau­té », écrit l’historien.

« Josef Mengele du droit »

Si les réflexions sur l’organisation du tra­vail et l’optimisation des fac­teurs de pro­duc­tion ont été nom­breuses et intenses sous le IIIe Reich, c’est parce qu’elles répon­daient à des ques­tions urgentes, mais aus­si « parce que se trou­vait en Alle­magne une élite de jeunes uni­ver­si­taires qui alliaient volon­tiers savoir et action, réflexion savante et technocratie ».

 © Gallimard

Par­mi eux, Cha­pou­tot se consacre en par­ti­cu­lier à la figure de Rein­hard Höhn, juriste dont la tra­jec­toire consti­tue l’armature de son livre. Ce « Josef Men­gele du droit » était un tra­vailleur achar­né, ayant notam­ment diri­gé la publi­ca­tion de la revue Reich, Volk­sord­nung, Lebens­raum, lieu de réflexion cen­tral de cette nou­velle orga­ni­sa­tion de la conduite des hommes. Ce pro­té­gé de Himm­ler fit toute sa car­rière dans la SS, finis­sant au grade de géné­ral (Oberfüh­rer). Le plus sai­sis­sant dans son par­cours n’est tou­te­fois pas celui qu’il eut durant le IIIeReich, mais après 1945.En dépit de son grade très éle­vé dans la SS, Höhn n’eut en effet pas à fuir sur un autre conti­nent, mais réus­sit sa recon­ver­sion dans la RFA démo­cra­tique, en adap­tant ses théo­ries au mana­ge­ment de l’après-guerre, « en renon­çant à son ani­mo­si­té envers les sous-hommes, les allo­gènes et les Juifs, mais en gar­dant l’idée que la vie est une guerre et qu’il est oppor­tun d’aller cher­cher chez les pen­seurs de l’armée alle­mande les méthodes et les recettes d’une orga­ni­sa­tion effi­ciente et performante ».

Dès 1953, il dirige en effet la Socié­té alle­mande d’économie poli­tique, qui décide de créer une école de com­merce pour les cadres de l’économie alle­mande sur le modèle de la Har­vard Busi­ness School qui doit être répli­quée en Alle­magne comme elle l’a été en France avec la créa­tion de l’INSEAD en 1957. Höhn n’est d’ailleurs pas le seul à avoir mis ses com­pé­tences for­gées pen­dant la Seconde Guerre mon­diale au ser­vice des démo­cra­ties d’après guerre. Si l’on sait que Mau­rice Papon devint pré­fet, en poste à Paris pen­dant la mani­fes­ta­tion du 17 octobre 1961 pen­dant laquelle des dizaines d’Algériens furent jetés dans la Seine, on sait moins qu’il rédi­gea un essai de mana­ge­ment inti­tu­lé L’Ère des res­pon­sables, avant de deve­nir pré­sident de Sud-Avia­­tion, la future Aérospatiale.

De l’autre côté du Rhin, Rein­hard Höhn prit donc la direc­tion de l’académie des cadres de Bad Harz­burg (Aka­de­mie für Füh­rung­skraft) fon­dée en 1956 en Basse-Saxe. Elle accueille­ra des cen­taines de mil­liers de cadres, pri­vés mais aus­si publics ou mili­taires de la RFA, en for­ma­tion conti­nue pour la plu­part. Par­mi les ensei­gnants, on trouve aus­si un ancien col­lègue de la SS, Franz Alfred Six, qui y enseigne le mar­ke­ting. On y repère aus­si un méde­cin nazi « fana­tique d’eugénisme », le pro­fes­seur Köt­schau, qui pro­digue« désor­mais des conseils dié­té­tiques et ergo­no­miques à des cadres épui­sés », constate Chapoutot.

Höhn, pas­sion­né d’histoire mili­taire, s’y inté­resse à l’art de la guerre éco­no­mique, et pense pou­voir appli­quer la méthode mili­taire de l’Auf­trag­stak­tik au champ mana­gé­rial. Cette « tac­tique par la mis­sion », for­gée par les réno­va­teurs de l’armée prus­sienne au début du XIXe siècle, après la défaite de 1806 face à Napo­léon, a, pour lui, lar­ge­ment contri­bué aux vic­toires de l’armée prus­sienne contre les Fran­çais (1813−1815), les révo­lu­tion­naires alle­mands (1849), les Autri­chiens (1866) et les Fran­çais encore (1870−1871).

Dans cette tac­tique, pour l’officier de ter­rain, il ne s’agit pas de « déci­der qu’il faut prendre telle col­line ou atteindre tel point, ou de répu­dier cet objec­tif comme par­fai­te­ment absurde. Son unique liber­té est de trou­ver par lui-même, de manière auto­nome, la façon de la prendre ou de l’atteindre ».

Le mana­ge­ment des entre­prises ou des admi­nis­tra­tions pen­sé par Höhn fonc­tionne sur le même prin­cipe : « la liber­té d’obéir, l’obligation de réus­sir ». Le juriste et géné­ral nazi recon­ver­ti a renon­cé à son racisme, mais pas à ses intui­tions sur la façon dont la socié­té et le tra­vail doivent être orga­ni­sés. « De manière tout à fait oppor­tune, sou­ligne Cha­pou­tot, les concep­tions du com­man­de­ment et du mana­ge­ment déve­lop­pées par Höhn et ses col­lègues dès les années 1930 se révé­laient éton­nam­ment congruentes à l’esprit des temps nouveaux. »

Ce « mana­ge­ment par délé­ga­tion de res­pon­sa­bi­li­té », cette méthode dite de Bad Harz­burg, a ain­si fait la fier­té de la RFA pen­dant des décen­nies, explique le cher­cheur. En effet, à l’âge de la mas­si­fi­ca­tion démo­cra­tique, tout le monde vou­lait être consi­dé­ré, non comme un subor­don­né, mais comme un col­la­bo­ra­teur. Höhn devient ain­si le théo­ri­cien prin­ci­pal d’un « mana­ge­ment non auto­ri­taire, para­doxe appa­rent pour un ancien SS mais appa­rent seule­ment, pour celui qui vou­lait rompre avec l’État abso­lu­tiste, voire avec l’État tout court, et faire adve­nir la liber­té d’initiative de l’agent et des agences », qui n’est que la liber­té des moyens et pas celle des fins.

Cette méthode pos­sède le grand avan­tage, du point de vue de Höhn et des cadres qu’il forme, de per­mettre de délé­guer la res­pon­sa­bi­li­té tout en gar­dant le contrôle. Elle repose en effet, écrit l’historien « sur un men­songe fon­da­men­tal en fai­sant dévier l’employé ou le subor­don­né d’une liber­té pro­mise vers une alié­na­tion cer­taine pour le plus grand confort de la Füh­rung, de cette “direc­tion” qui ne porte plus elle seule la res­pon­sa­bi­li­té de l’échec poten­tiel ou effectif ».

En trans­po­sant un modèle mili­taire à l’économie pri­vée, la méthode de Höhn,« hié­rar­chique sans être auto­ri­taire », offrait aux col­la­bo­ra­teurs la jouis­sance d’une liber­té amé­na­gée. Sa doc­trine fit rapi­de­ment office de caté­chisme offi­ciel dans les armées, les entre­prises, les admi­nis­tra­tions de la RFA, accueillant avec faveur, un mana­ge­ment, écrit Cha­pou­tot, « par­fai­te­ment com­pa­tible avec elle : l’ordo-libéralisme se vou­lait une liber­té enca­drée, visant à inté­grer des masses par la par­ti­ci­pa­tion et la coges­tion, pour évi­ter la lutte des classes et le glis­se­ment vers le bolchévisme ».

 © Rowohlt

À par­tir du début des années 1970, la méthode de Bad Harz­burg entre tou­te­fois en déclin, après la révé­la­tion du pas­sé nazi de son théo­ri­cien prin­ci­pal, mais aus­si parce qu’elle finit par être per­çue comme un mana­ge­ment trop lourd et peu maniable, avec ses 315 règles d’application défi­nis­sant notam­ment les normes de com­mu­ni­ca­tion entre les employés et leurs chefs. Elle perd du ter­rain au pro­fit du « mana­ge­ment par objec­tifs », une ver­sion allé­gée et plus libé­rale des intui­tions de Höhn, dont l’académie perd alors du ter­rain et du pres­tige. Cette « méthode » ne tom­ba pour autant pas tota­le­ment en désué­tude, puisqu’un livre récent Aldi au rabais. Un ancien mana­ger déballe tout, rap­pelle que le groupe de super­mar­chés avait lar­ge­ment fon­dé son mana­ge­ment, jusqu’aujourd’hui, sur les prin­cipes et pra­tiques déve­lop­pés par Rein­hard Höhn, d’abord sous le nazisme, ensuite à l’académie de Bad Harzburg.

Source : Media­part, https://​www​.media​part​.fr/​j​o​u​r​n​a​l​/​c​u​l​t​u​r​e​–​i​d​e​e​s​/​1​7​0​1​2​0​/​l​e​s​–​n​a​z​i​s​–​p​i​o​n​n​i​e​r​s​–​d​u​–​m​a​n​a​g​e​m​e​n​t​?​o​n​g​l​e​t​=​f​ull 
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Voir aussi :

Les influences nazies du management moderne

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Rendez-vous le 27 janvier 2020 à Rostrenen, en Bretagne, avec Franck Lepage

Je suis heu­reux de vous revoir bien­tôt, et cette fois avec un ami cher :

#Démo­cra­tie #Édu­ca­tion­Po­pu­laire #Gilets­Jaunes #RIC #Pro­ces­sus­Cons­ti­tuant­Po­pu­laire #Élec­tionVs­Ti­ra­geAu­Sort #Sour­ces­De­LIm­puis­san­ce­Po­li­ti­que­Po­pu­laire …


• En atten­dant, pour ceux qui ne l’ont pas vue pas­ser, je vous signale une série d’en­tre­tiens très inté­res­sants avec Franck, datant de l’é­té der­nier (2019) : https://​www​.you​tube​.com/​p​l​a​y​l​i​s​t​?​l​i​s​t​=​P​L​F​e​P​O​0​D​g​h​d​i​c​N​r​U​0​K​y​t​i​k​J​A​V​3​1​0​b​9​i​7Gz

#1 – Intro­duc­tion aux confé­rences ges­ti­cu­lées (3’10) :
https://​you​tu​.be/​U​M​c​x​g​C​T​y​H​t​Q​&​l​i​s​t​=​P​L​F​e​P​O​0​D​g​h​d​i​c​N​r​U​0​K​y​t​i​k​J​A​V​3​1​0​b​9​i​7Gz

#2 : Nais­sance des confé­rences ges­ti­cu­lées (9’23) :

#3 – Les Gilets Jaunes (10’14) :

#4 : Le piège des élec­tions (5’39) :

#5 – Le Néo-Libé­­ra­­lisme (6’19) :

#6 – Intel­lec­tuels de gauche et Gilets Jaunes (7’23) :

#7 : Ber­nard Friot (5’44) :

#8 : L’a­ve­nir (5’45) :

#9 – La place de la vio­lence (6’34) :

#10 : Conclu­sion (2’23) :

• Lire aus­si cet article sur les gilets jaunes (Le Comp­toir, 26 déc 2018) : 

Franck Lepage : « Le gilet jaune est le symbole d’une conscience de classe qui est en train de renaître » :

https://​comp​toir​.org/​2​0​1​8​/​1​2​/​2​6​/​f​r​a​n​c​k​–​l​e​p​a​g​e​–​l​e​–​g​i​l​e​t​–​j​a​u​n​e​–​e​s​t​–​l​e​–​s​y​m​b​o​l​e​–​d​u​n​e​–​c​o​n​s​c​i​e​n​c​e​–​d​e​–​c​l​a​s​s​e​–​q​u​i​–​e​s​t​–​e​n​–​t​r​a​i​n​–​d​e​–​r​e​n​a​i​t​re/

• Et bien sûr les deux confé­rences ges­ti­cu­lées mythiques (pas­sion­nantes, ne ratez pas ça) :

Inculture(s) 1 « L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu… » Une autre histoire de la culture (3 h 50)

http://www.ardeur.net/conferences-gesticulees/conference-gesticulee-franck-lepage-inculture‑1/

NB : il y a https://​you​tu​.be/​i​x​S​I​7​q​D​–​Z1s.

Inculture(s) 2 Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les pauvres ? Une autre histoire de l’éducation (3 h 45)

http://www.ardeur.net/conferences-gesticulees/conference-gesticulee-franck-lepage-inculture‑2/

• Voir aus­si les res­sources de L’Ardeur :
http://​www​.ardeur​.net/​l​i​e​n​s​/​l​i​e​n​s​–​r​e​s​s​o​u​r​c​es/

• Et puis, l’a­gen­da de Franck 🙂 :
http://​www​.ardeur​.net/​a​g​e​n​da/

J’ai hâte d’y être 🙂

Bon cou­rage à tous.

Étienne.


[Edit : voi­ci les 7 vidéos qui retracent cette for­mi­dable soirée :

LEPAGE ET CHOUARD #1 – Intro­duc­tion à une soi­rée d’é­du­ca­tion populaire
https://​you​tu​.be/​z​N​I​j​K​L​7​U​w​D​E​&​f​e​a​t​u​r​e​=​e​m​b​_​l​ogo

LEPAGE ET CHOUARD #2 – La parole au public : « Après un an de GJ, vous êtes dans quel état ? »

LEPAGE ET CHOUARD #3 – Le débat mou­vant, par Franck Lepage

LEPAGE ET CHOUARD #4 – Intro­duc­tion aux ate­liers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #5 – Les conseils d’E­tienne Chouard pour vos ate­liers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #6 – Repor­tage pen­dant les ate­liers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #7 – Res­ti­tu­tion des Ate­liers Consti­tuants et conclusion

[Anticonstitutionnelle et tyrannique AUTONOMISATION DE L’EXÉCUTIF] MACRON ET SES SOUTIENS : « LES RÉSEAUX SOCIAUX, VOILÀ L’ENNEMI ! », par Anne-Sophie Chazaud chez Régis de Castelnau

Je relaie ci-des­­sous une bonne ana­lyse d’Anne-Sophie Cha­zaud, chez Régis de Castelnau.

Bien qu’uni­ver­selle et éter­nelle, la ten­dance des exé­cu­tifs à s’au­to­no­mi­ser (à s’af­fran­chir pro­gres­si­ve­ment de tout contrôle, aus­si bien ins­ti­tu­tion­nel que popu­laire) est une ten­dance pro­fon­dé­ment tyran­nique et dangereuse.

Une consti­tu­tion digne de ce nom, c’est-à-dire d’o­ri­gine popu­laire (et sous contrôle popu­laire per­ma­nent), empê­che­rait pré­ven­ti­ve­ment (et puni­rait cura­ti­ve­ment) de la façon la plus stricte cette dérive hau­te­ment prévisible.

#Pas­De­Jus­ti­ce­Sans­Ci­toyens­Cons­ti­tuants

Étienne.

MACRON ET SES SOUTIENS : « LES RÉSEAUX SOCIAUX, VOILÀ L’ENNEMI ! »

par Anne-Sophie Cha­zaud, chez Régis de Castelnau :

https://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​2​0​/​0​1​/​m​a​c​r​o​n​–​e​t​–​s​e​s​–​s​o​u​t​i​e​n​s​–​l​e​s​–​r​e​s​e​a​u​x​–​s​o​c​i​a​u​x​–​v​o​i​l​a​–​l​e​n​n​e​mi/

Au dic­tion­naire des idées reçues de l’époque, sur­tout ne pas oublier de liqui­der l’espace de débat public des réseaux sociaux dans un tour­billon de lieux com­muns aus­si banals que mani­pu­la­teurs et liberticides.

Emma­nuel Macron, dans ses vœux à la presse du lun­di 15 jan­vier, s’est ain­si livré à un curieux exer­cice, quelque part entre l’esquive, le lan­cer de cou­teaux raté et la danse du ventre.

Le Pré­sident dont on connaît les rela­tions dif­fi­ciles avec la presse, ‑laquelle a pour­tant lar­ge­ment contri­bué à sa prise de pou­voir, qui le lui a bien mal ren­du par la suite‑, a été pris à par­ti en pré­am­bule de cette ren­contre, poli­ment mais fer­me­ment, par Oli­vier Bost, jour­na­liste à RTL et pré­sident de la presse pré­si­den­tielle, qui a énu­mé­ré quelques exemples des menaces dont la liber­té de la presse fait l’objet de la part du pou­voir :  convo­ca­tions de jour­na­listes par la DGSI qui tra­vaillaient notam­ment sur l’utilisation d’armes fran­çaises au Yemen, loi sur le secret des affaires qui fait peser un risque juri­dique majeur sur la pro­fes­sion au regard notam­ment de la pro­tec­tion du secret des sources, dif­fi­cul­tés ren­con­trées par la presse pour faire cor­rec­te­ment son tra­vail lors des nom­breuses mani­fes­ta­tions qui émaillent ce quin­quen­nat en rai­son des réac­tions par­fois vio­lentes et répres­sives des forces de l’ordre –jour­na­listes pro­fes­sion­nels titu­laires de leur carte de presse embar­qués au com­mis­sa­riat, pri­vés de leurs pro­tec­tions, pri­vés de leur maté­riel de tra­vail dans le sui­vi des mani­fes­ta­tions, etc. Cette liste n’est pas exhaus­tive, loin s’en faut, et il convien­drait notam­ment d’y ajou­ter la mise en place d’un « Conseil de déon­to­lo­gie jour­na­lis­tique et de média­tion » (CDJM) en décembre 2019, sous l’impulsion directe et selon les sou­haits du gou­ver­ne­ment, ce qui laisse aisé­ment augu­rer de son réel niveau d’indépendance et qui le fait davan­tage res­sem­bler, pour l’heure, à une sorte de Conseil de l’Ordre des jour­na­listes : du contrôle des « bonnes pra­tiques » à celui de la « bonne pen­sée » cour­ti­sane, il n’y a guère qu’un tout petit pas et la France n’est pas le pays du Watergate.

Face à cette situa­tion incon­for­table, Emma­nuel Macron a pro­cé­dé selon sa méthode favo­rite et éprou­vée : divi­ser pour s’en sor­tir et donc, en la cir­cons­tance, dire à cette pro­fes­sion ce qu’elle avait envie d’entendre, puisque les dis­cours macro­niens sont une suc­ces­sion de pro­pos cir­cons­tan­ciels, entrant sou­vent en contra­dic­tion les uns avec les autres et ayant pour but de don­ner momen­ta­né­ment à telle ou telle « com­mu­nau­té » ce qu’elle sou­haite, sur le moment, rece­voir comme parole.

Pour qu’un groupe iden­ti­taire se res­soude (ici celui de la cor­po­ra­tion média­tique), il lui faut tou­jours, on le sait, une vic­time expia­toire, un bouc émis­saire qui lui per­met­tra, comme le fai­sait remar­quer René Girard dans ses réflexions sur le Men­songe roman­tique et véri­té roma­nesque, d’y fon­der sa propre nar­ra­tion, son propre récit. La vic­time expia­toire ici était toute trou­vée : c’est vous, c’est moi, c’est votre voi­sin, c’est le peuple tout entier qui trouve à s’exprimer sur les réseaux sociaux et qui le fait, hor­res­co refe­rens, dans une cer­taine liber­té pas encore tout à fait tom­bée sous la férule du contrôle éta­tique lequel ne ménage tou­te­fois pas sa peine.

Les réseaux sociaux, voi­là l’ennemi ! Voi­là l’ennemi constam­ment dési­gné désor­mais à la fois par de nom­breux jour­na­listes ou chro­ni­queurs mais aus­si intel­lec­tuels éta­blis qui ne sup­portent visi­ble­ment pas d’être dépos­sé­dés de leur pou­voir de pres­crip­tion et de perdre ain­si leur posi­tion de mono­pole exclu­sif dans la fabrique de l’opinion, et c’est éga­le­ment l’ennemi maintes fois dési­gné du pou­voir qui a, sur ce sujet, depuis long­temps son­né le toc­sin par une ribam­belle de décla­ra­tions et de mesures pro­fon­dé­ment liber­ti­cides au regard de la liber­té d’expression, mais aus­si au regard de la réelle liber­té d’information.

Car, il faut croire que les chantres de la dis­rup­tion et de l’uberisation prônent ces méthodes dans tous les domaines de la socié­té et du tra­vail à l’exception de ceux qui visent leurs prés car­rés… : ubé­­ri­­sez-vous, braves gens, mais pas dans mon domaine !

Au cours de la triste semaine de com­mé­mo­ra­tion des atten­tats de Char­lie, une presse rela­ti­ve­ment una­nime, impuis­sante qu’elle a été à faire réel­le­ment face à la régres­sion incon­tes­table de la liber­té d’expression, s’en est pris de manière outran­cière aux réseaux sociaux accu­sés de tous les maux.

Or, s’il est exact que ceux-ci sont un des lieux d’action pos­sibles pour les acti­vistes mili­tants de tout poil qui n’aiment rien tant que le har­cè­le­ment et la cen­sure, ils sont loin d’en être le lieu d’action unique ni même le prin­ci­pal. Rap­pe­lons ain­si à toutes fins utiles que le lieu pri­vi­lé­gié d’action néfaste des Social Jus­tice War­riors est avant tout le ter­rain du har­cè­le­ment judi­ciaire et, que l’on sache, la jus­tice n’a pas été visée par un sem­blable dis­cours en délégitimation.

L’ennemi, la cause est enten­due, ce sont donc les réseaux sociaux, c’est-à-dire cette ago­ra du XXIème siècle per­met­tant à l’opinion publique de s’exprimer (encore un peu) libre­ment, d’échanger des infor­ma­tions, de débattre. Et, pré­ci­sé­ment, Emma­nuel Macron a fus­ti­gé la socié­té du « com­men­taire per­ma­nent ». Mais, qu’est-ce que le « com­men­taire per­ma­nent » sinon la liber­té de conscience et d’expression expri­mées libre­ment en démo­cra­tie. Quelle est l’idée ? Faire taire les com­men­taires ? Cela porte un nom et ce nom n’est pas la démocratie.

Car, sur les réseaux sociaux, qui ne sont ni bons ni mau­vais en soi –ce dont n’importe quel médio­logue, même vieillis­sant, devrait se sou­ve­nir– se joue en réa­li­té une ques­tion pro­fonde qui a tout à voir avec la ques­tion du pouvoir.

Certes, au dic­tion­naire des idées reçues sur le sujet, sur­tout ne pas oublier de par­ler de « lyn­chages ». Et c’est vrai, qu’il y en a, des lyn­chages, ‑toute per­sonne inter­ve­nant dans le débat public avec un mini­mum de convic­tions ou d’originalité est bien payée pour le savoir‑, c’est vrai qu’il y a, par­fois, du har­cè­le­ment, comme il y a du har­cè­le­ment par­tout. Ces faits tombent sous le coup de la loi pénale et il appar­tient à cha­cun, selon son sou­hait et sa capa­ci­té à encais­ser les mau­vais coups, à por­ter les faits répré­hen­sibles en jus­tice, exac­te­ment comme dans l’espace public matériel.

On parle, on bruisse, on s’offusque de « tri­bu­naux média­tiques », de « fausses infor­ma­tions », de « chasses aux sor­cières ». On fait la chasse à la chasse aux sor­cières, on prend la pose dans une méta-chasse aux sor­cières afin de se dis­tin­guer autant que faire se peut du vul­gaire, comme si on n’avait d’ailleurs rien d’autre à faire lorsque le pays est au bord de la rup­ture sociale et poli­tique. On prend des airs théâ­traux et on aime à se faire peur. Pour­tant, au-delà des outrances qui sont le propre de tous les espaces de débat public libres et démo­cra­tiques, les réseaux sociaux sont avant tout un lieu de débat et de cir­cu­la­tion d’information comme les peuples (libres) n’en ont jamais dis­po­sé dans le pas­sé. Et c’est bien cela qui dérange. Qui dérange à la fois ceux qui jusqu’alors en pos­sé­daient le mono­pole pro­fes­sion­nel, ins­ti­tu­tion­nel, aca­dé­mique, et ceux qui ont tou­jours sou­hai­té contrô­ler la cir­cu­la­tion de l’information (le pou­voir poli­tique). Il s’agit là, une nou­velle fois, d’un petit par­tage du pou­voir au sein d’une caste qui n’entend pas se lais­ser dépos­sé­der de ses leviers d’action dans la fabrique de l’opinion et l’on retrouve ici une nou­velle variante de la scis­sion désor­mais avé­rée en maints domaines entre le bloc éli­taire et le bloc popu­laire, avec, du reste, à la clef, la ques­tion concrète d’un éven­tuel bas­cu­le­ment poli­tique qui est le véri­table enjeu de tout cette mise en scène théâ­trale et inquisitoriale.

Les jour­na­listes ont des pra­tiques d’investigation (nor­ma­le­ment…) qui apportent à leurs conte­nus une légi­ti­mi­té pro­fes­sion­nelle. On n’imagine pas qu’ils puissent être mena­cés par la libre expres­sion de l’opinion publique popu­laire, si ? On ne voit pas, en réa­li­té, en quoi ces pra­tiques seraient concur­ren­tielles sauf à les consi­dé­rer sous l’angle d’une volon­té de pou­voir et de main­mise. Il sem­ble­rait bien au contraire que ces dif­fé­rents biais d’approche du réel soient autant de richesses com­plé­men­taires aux­quelles le jour­na­lisme apporte une valeur ajou­tée, sauf si l’enjeu n’est pas le réel mais le pou­voir, ce qu’à Dieu ne plaise…

Pareille­ment, le pou­voir poli­tique macro­nien n’a de cesse de vou­loir contin­gen­ter la liber­té per­mise par les Nou­velles Tech­no­lo­gies de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion, dans une constante obses­sion liber­ti­cide, et pour cause puisqu’il s’agit de contrô­ler les moyens d’une éven­tuelle réélec­tion. La loi anti pseu­­do-fake news ins­tau­rant une sorte de magis­tère de la Véri­té offi­cielle, dans l’urgence par le juge des réfé­rés en période élec­to­rale, consti­tue à ce titre un abso­lu scan­dale anti­dé­mo­cra­tique. La loi Avia, tout pareille­ment, rete­nue par les par­le­men­taires dans sa pire ver­sion liber­ti­cide, sanc­tion­nant des conte­nus a prio­ri et dans l’urgence (24 heures) selon des cri­tères d’appréciation idéo­lo­gique mais qui se frot­te­ra bien vite aux exi­gences d’un dis­cours poli­ti­que­ment com­pa­tible avec les vues du pou­voir en place, fait, quant à elle, peser les pires menaces sur ce for­mi­dable espace de liber­té que sont deve­nus les réseaux sociaux.

On a beau­coup par­lé de dés­in­for­ma­tion, de fake news, de faux jour­na­listes. Pour­tant, nous n’y voyons que la peur, la peur petite-bour­­geoise d’une oli­gar­chie média­­ti­­co-poli­­tique qui s’est vue dépas­sée par l’expression du ter­rain, le peuple ayant, pen­dant toute la séquence de répres­sion du mou­ve­ment des gilets jaunes, com­men­cé par faire le tra­vail réel d’information à la place de ceux dont c’était le métier, puisque ceux-ci étaient si fri­leux à le faire. Sans les images de ter­rain, toutes ces vidéos prises sur le vif par les citoyens, tous ces témoi­gnages de vic­times, com­ment un jour­na­liste aus­si irré­pro­chable et pro­fes­sion­nel que David Dufresne aurait-il pu nour­rir son magis­tral tra­vail de docu­men­ta­tion sur les vio­lences poli­cières qui n’ont ces­sé de croître avec la ges­tion macro­nienne des conflits sociaux et poli­tiques ? On a bien là la preuve que le jour­na­lisme et les réseaux sociaux peuvent tra­vailler main dans la main en vue de l’élaboration de la véri­té, parce que ce lieu est avant toute chose une ago­ra et qu’en démo­cra­tie, c’est l’agora le plus impor­tant, et non les petits cénacles de l’entre-soi. Les médias mains­tream ne com­mencent à timi­de­ment reprendre enfin la ques­tion de la répres­sion poli­cière inouïe qui s’est déchaî­née contre le peuple fran­çais que plus d’un an après que des dizaines et des dizaines de mani­fes­tants ont été bles­sés, muti­lés, ébor­gnés, arrê­tés, condam­nés, et ils le font seule­ment main­te­nant parce qu’ils n’ont plus le choix, mis devant le fait accom­pli, sauf à perdre défi­ni­ti­ve­ment toute crédibilité.

Sans les réseaux sociaux, la dénon­cia­tion de cette répres­sion de masse et ces méthodes d’un autre temps n’aurait tout sim­ple­ment jamais été pos­sible. Et c’est bien, dans le fond, l’opposition sociale et poli­tique (de tous bords) qui est en réa­li­té dans le viseur de toutes ces mesures anti­dé­mo­cra­tiques et cet irré­pres­sible désir de censure.

Sans les réseaux sociaux, par exemple, la [révé­la­tion de la] mani­pu­la­tion men­son­gère de la fausse attaque de la Sal­pê­trière n’aurait jamais non plus été pos­sible. Sans les réseaux sociaux, Steve aurait dis­pa­ru dans le silence de la nuit et dans l’oubli. Sans les réseaux sociaux, de nom­breuses attaques isla­mistes au cou­teau seraient à peine évo­quées. Sans les réseaux sociaux, on ne sau­rait rien des dégra­da­tions quo­ti­diennes d’églises et autres lieux de culte.

A pro­pos de fake news, d’ailleurs, le pou­voir n’est pas en reste puisqu’on appre­nait que la fine équipe de conseillers macro­nistes entou­rant le Pré­sident, en la per­sonne par exemple de l’autoproclamé pro­gres­siste Ismaël Emé­lien, n’avait pas hési­té à pro­duire de fausses infor­ma­tions Twit­ter (comptes ano­nymes et faux mon­tages) dans le cadre de l’affaire Benal­la : la pro­pa­gande, c’est tout un art, et une tradition.

Enfin, Emma­nuel Macron a évo­qué hier, sans ver­gogne, une sorte « d’ordre moral » qui s’instaurerait sur les réseaux sociaux et qu’il n’approuverait pas. Pour­tant, qui sont les prin­ci­paux pour­voyeurs d’ordre moral, à coups de lois liber­ti­cides imbi­bées de poli­ti­que­ment cor­rect, sinon les déten­teurs post-socia­­listes du pou­voir actuel ? Qui a essayé, dans la loi Avia, de reca­ser dis­crè­te­ment mais sûre­ment le délit de blas­phème à tra­vers le concept fumeux d’islamophobie ? Qui passe son temps à mora­li­ser sur la méchante haine au sein d’un espace de débat public réduit à n’être plus qu’une gro­tesque cage aux phobes ? Qui traque la parole déviante, la pen­sée dis­si­dente ? Qui sonne le toc­sin contre la vilaine opi­nion popu­liste, ou sou­ve­rai­niste ? Qui, par exemple, a qua­li­fié de « fake news » récem­ment des pro­pos d’opposants poli­tiques à la loi sur les retraites au simple motif qu’il n’y a pas de simu­la­teur (et pour cause, puisque le gou­ver­ne­ment se refuse à four­nir cet outil) et que, par consé­quent, toute infor­ma­tion ou opi­nion sur ce sujet serait décla­rée offi­ciel­le­ment nulle et non ave­nue, « fausse », par le Minis­tère de la Vérité ?

Les réseaux sociaux, que le pou­voir poli­tique ou le qua­trième pou­voir le veuillent ou non, font désor­mais par­tie des lieux de liber­té d’expression pri­vi­lé­giée des peuples du monde entier. Le pli est pris et lorsqu’on a goû­té à une liber­té, on ne retourne pas en arrière, sauf de manière auto­ri­taire et tou­jours limi­tée dans le temps. Le com­bat liber­ti­cide pour y contre­ve­nir est un com­bat à la fois pro­pa­gan­diste et d’arrière-garde. Et il serait tout à l’honneur des médias tra­di­tion­nels de ne pas y appor­ter leur benoîte col­la­bo­ra­tion, sauf à vou­loir perdre défi­ni­ti­ve­ment tout crédit.

On peut rai­son­na­ble­ment pen­ser, en revanche, que sous l’action liber­ti­cide constante de cet exé­cu­tif à l’encontre de ces nou­veaux moyens d’échanges et d’expression libre, de nom­breux citoyens ne recourent, pour être à l’abri de toute cen­sure dans les mois qui viennent et à l’approche de l’élection pré­si­den­tielle où tous les moyens seront bons pour contrô­ler l’opinion, à ce qui se pra­ti­quait autre­fois du temps de Rous­seau et Vol­taire : le repli de l’hébergement des sites indé­pen­dants d’expression et d’information libre vers des pays comme la Suisse où la cen­sure ne pour­ra pas s’abattre.

Anne-Sophie Cha­zaud

Source : « Vu du droit », https://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​2​0​/​0​1​/​m​a​c​r​o​n​–​e​t​–​s​e​s​–​s​o​u​t​i​e​n​s​–​l​e​s​–​r​e​s​e​a​u​x​–​s​o​c​i​a​u​x​–​v​o​i​l​a​–​l​e​n​n​e​mi/

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Devenir les graines d’une révolution pacifique inédite

La solu­tion ne vien­dra pas des élus.
Les élus sont le pro­blème, pas la solution.
Les élus vont détes­ter l’i­dée de vraie démocratie.
Ils ne peuvent pas l’a­vouer et ils vont faire sem­blant de défendre cette idée, mais je vous dis, moi, qu’ils vont la saboter.

Les élus vont détes­ter l’i­dée des ate­liers consti­tuants populaires.
Les riches vont détes­ter l’idée.
Les médias vont détes­ter l’idée.
L’i­dée des ate­liers consti­tuants popu­laires, elle va avoir contre elle… tous les pou­voirs… rien que ça.
Donc vous allez avoir un tor­rent de calom­nie, en réseau, concen­tré sur ceux qui défendent cette idée, et là, il va fal­loir résis­ter à ces médi­sances juste avec notre juge­ment, avec notre esprit cri­tique, il va fal­loir qu’on reste fermes contre les calomnies.

Et l’in­ter­net nous per­met enfin de conduire nous-mêmes une édu­ca­tion popu­laire sur cette cause com­mune : « on veut écrire nous-mêmes notre consti­tu­tion », et on n’a pas besoin des médias, on n’a pas besoin des élus, on n’a pas besoin des riches… L’in­ter­net nous per­met de faire gran­dir entre nous (sans rien deman­der à per­sonne qui soit au pou­voir) l’i­dée que « ce n’est pas au hommes au pou­voir d’é­crire les règles du pou­voir, ce n’est pas aux élus d’é­crire la Consti­tu­tion, il ne faut sur­tout pas élire l’as­sem­blée constituante ! »

https://​you​tu​.be/​w​Y​u​8​N​Y​U​g​L​J​Q​&​f​e​a​t​u​r​e​=​y​o​u​t​u​.be

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PS : ça date de 2015 :
https://​www​.chouard​.org/​2​0​1​5​/​0​2​/​0​1​/​d​e​v​e​n​i​r​–​l​e​s​–​g​r​a​i​n​e​s​–​d​u​n​e​–​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​–​p​a​c​i​f​i​q​u​e​–​i​n​e​d​i​te/

Juin 2014, même 🙂

Projet de CONSTITUTION PROVISOIRE POPULAIRE EN ALGÉRIE

For­mi­dables Algé­riens… Mer­ci Hicham 🙂

Le seul (très gros) pro­blème de ce pro­jet (enthou­sias­mant) est la reven­di­ca­tion d’une Assem­blée consti­tuante ÉLUE, élec­tion-par­mi-des-can­di­dats-qu’on-peut-aider qui, étant la cause pre­mière des vices démo­phobes de toutes les anti­cons­ti­tu­tions du monde (en don­nant le pou­voir consti­tuant — et donc tous les autres pou­voirs ins­ti­tués — à ceux qui ont les plus grands moyens d’ai­der, les plus riches de la socié­té), pro­dui­ra cer­tai­ne­ment en Algé­rie, selon moi, la même impuis­sance popu­laire que par­tout ailleurs 🙁

Il faut abso­lu­ment cor­ri­ger ce point déci­sif, je crois, et faire gran­dir l’i­dée prio­ri­taire que les citoyens algé­riens doivent être eux-mêmes constituants.

C’est un point déterminant. 

#Citoyens­Cons­ti­tuants

Étienne.

PS : je rap­pelle qu’­Hi­cham fut mon invi­té un Jeu­di Chouard (le #10, 16 mai 2019) sur Sud Radio, avec Ama­zigh et Rachid (pas­sion­nante soirée) :

https://​www​.chouard​.org/​b​l​o​g​/​2​0​1​9​/​0​5​/​1​6​/​c​e​–​1​6​–​m​a​i​–​2​0​1​9​–​j​e​u​d​i​–​c​h​o​u​a​r​d​–​1​0​–​o​n​–​r​e​c​o​i​t​–​t​r​o​i​s​–​a​l​g​e​r​i​e​n​s​–​p​a​s​s​i​o​n​n​a​n​t​s​–​a​m​a​z​i​g​h​–​k​a​t​e​b​–​h​i​c​h​a​m​–​r​u​i​b​a​h​–​e​t​–​r​a​c​h​i​d​–​b​e​n​d​j​e​g​u​e​l​a​l​–​p​o​u​r​–​e​v​o​q​u​e​r​–​l​e​s​–​e​x​e​m​p​l​e​s​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​q​u​e​s​–​q​u​i​–​l​e​u​r​–​s​o​n​t​–​c​h​e​r​s​–​a​l​g​e​r​i​e​ns/

https://​you​tu​.be/​–​C​X​L​R​V​g​t​j​q​Q​&​f​e​a​t​u​r​e​=​e​m​b​_​l​ogo

Je rap­pelle aus­si qu’il existe une édi­tion spé­ciale Algé­rie de mon cahier d’exer­cices consti­tuant, chez Tal­ma édi­tions :


https://www.amazon.fr/Ecrire-Nous‑M%C3%AAmes-Constitution-Version-lAlgerie/dp/B07T6PL3Q1

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

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RÉPRESSION CONTRE LA RÉVOLUTION DES BARRIÈRES par Georges KUZMANOVIC, chez Régis de Castelnau

RÉPRESSION CONTRE LA RÉVOLUTION DES BARRIÈRES par Georges KUZMANOVIC, chez Régis de Castelnau


https://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​2​0​/​0​1​/​r​e​p​r​e​s​s​i​o​n​–​c​o​n​t​r​e​–​l​a​–​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​–​d​e​s​–​b​a​r​r​i​e​r​es/

On peut, dans la France de 2020, ne pas être pour­sui­vi pour un meurtre anti­sé­mite aggra­vé ; les femmes peuvent être vio­lées qua­si impu­né­ment ; on peut être un pré­di­ca­teur fiché S finan­cé par l’Arabie saou­dite et appe­ler au meurtre ; on peut voler, frau­der et mettre son argent dans les para­dis fis­caux sans crainte ; tabas­ser impu­né­ment des mani­fes­tants le 1er mai en se dégui­sant en poli­cier, tout en étant le tou­tou du Pré­sident de la Répu­blique ; vio­ler la Consti­tu­tion et finir ministre en charge des retraites avant d’être rem­pla­cé à ce poste par quelqu’un d’aussi trouble ; être pour­sui­vi pour prise illé­gale d’intérêts mais se main­te­nir au poste de pré­sident de l’Assemblée natio­nale ; faire 10 mani­fes­ta­tions vio­lentes en tant que Black Blocs et ren­trer à chaque fois chez soi tran­quille… mais si on a le mal­heur d’être Gilet Jaune, finir en pri­son au pas de course !

En un an, les Gilets Jaunes, pour la plu­part tra­vailleurs ou en recherche d’un véri­table emploi, qui n’avaient sou­vent eu aucun enga­ge­ment poli­tique aupa­ra­vant et qui ne deman­daient qu’un peu de jus­tice sociale et fis­cale dans la cin­quième puis­sance mon­diale, se sont retrou­vés avec des cen­taines de bles­sés graves – mar­qués, défi­gu­rés ou abî­més à vie –, mais aus­si plus de 3 000 arres­ta­tions et 1 000 condam­na­tions à de la pri­son ferme. Une répres­sion digne d’un État tota­li­taire en panique.

Cette répres­sion anti­so­ciale aveugle conti­nue : ce mar­di 7 jan­vier, le tri­bu­nal de Nar­bonne a condam­né 21 pré­ve­nus sur 31 (tous Gilets Jaunes) à de la pri­son ferme. Un des condam­nés, âgé de 29 ans, a même éco­pé d’une peine de 5 ans ferme.
Quel a été l’horrible crime de ce groupe de séditieux ?
Conspi­ra­tion contre le pou­voir d’Etat ? Asso­cia­tion ter­ro­riste ? Non ! Rien de tout cela. Ils ont com­mis un crime bien plus grave : dans la nuit du 1er décembre 2018, lors de l’acte III des Gilets Jaunes, ils ont incen­dié un péage d’autoroute !
Peut-on ima­gi­ner méfait plus odieux, plus into­lé­rable ? C’est en tout cas ce qu’a dû se dire le très sérieux tri­bu­nal de Nar­bonne – qui n’a pas hési­té à sanc­tion­ner sévè­re­ment ces cri­mi­nels endur­cis. Ce juge­ment est au regard de la crise sociale que tra­verse la France et au regard de l’histoire de France une honte. Aucune recherche de paix sociale dans ce juge­ment, mais l’application assu­mée d’une jus­tice de classe !

Donc, dans notre Répu­blique, qui se déna­ture chaque jour un peu plus, des Gilets Jaunes – une éma­na­tion du peuple – ont été condam­nés pour avoir incen­dié le bien d’une entre­prise – Vin­ci – qui avait elle-même, par copi­nage poli­tique, dépos­sé­dé le peuple de France de ses auto­routes. Car il faut quand même rap­pe­ler que les auto­routes, dont Vin­ci tire chaque année une for­tune colos­sale sur le dos des Fran­çais, ont pu être construites grâce à l’impôt concé­dé par ces mêmes Fran­çais – ceux qui aujourd’hui, à Nar­bonne, finissent en pri­son. Jean Jau­rès écri­vait « Tan­dis que l’acte de vio­lence de l’ouvrier appa­raît tou­jours et est tou­jours défi­ni, tou­jours aisé­ment frap­pé, la res­pon­sa­bi­li­té pro­fonde et meur­trière des grands capi­ta­listes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité ».

N’est-ce pas là une honte natio­nale et un dan­ger pour la France que ces retours à un 19ème siècle de guerre de classes ? Com­ment pou­­vons-nous accep­ter plus long­temps cet affront à la jus­tice sociale et à la démocratie ?

On rétor­que­ra que beau­coup de ces mani­fes­tants – plus de 200 pour 21 condam­nés, une déci­ma­tion qui rap­pelle, elle aus­si, de mau­vais sou­ve­nirs – étaient sous l’emprise de l’alcool et très exci­tés. Assu­ré­ment ! C’est le propre de ces moments insur­rec­tion­nels là. Ceux qui prirent la Bas­tille n’étaient pas pou­drés et par­fu­més, ni même tous sobres. Ça se saurait !

On me dira que l’incendie du péage a détruit les locaux du pelo­ton auto­rou­tier de la gen­dar­me­rie. Certes, et c’est bien mal­heu­reux. Mais c’est aus­si un mal­heur que des gen­darmes – des hommes d’honneur ser­vant l’intérêt public au risque de leur vie et pour de maigres soldes – doivent défendre un « bien » qui a été spo­lié au peuple de France, c’est-à-dire à eux-mêmes, par quelques puis­sants multimilliardaires.

Je rap­pel­le­rai à l’occasion de cette tra­gé­die un moment fon­da­men­tal de l’histoire de France que l’on cherche à faire oublier, sur­tout en ces jours de révolte popu­laire. Le 14 juillet 1789 – date que nous com­mé­mo­rons chaque année parce qu’elle sym­bo­lise la nais­sance de notre Répu­blique –, la prise de la Bas­tille ne s’est pas faite spon­ta­né­ment, mais fut la résul­tante et le paroxysme d’un vaste mou­ve­ment de contes­ta­tion popu­laire. Cette jour­née du 14 juillet fut pré­cé­dée d’autres jour­nées d’émeutes culmi­nant dans l’assaut des bar­rières de l’octroi : le peuple – ouvriers des fau­bourgs et bour­geois, aus­si mêlés socia­le­ment en 1789 que les Gilets Jaunes en 2018–2019 – n’en pou­vait plus de payer des taxes lors de pas­sages de bar­rières entou­rant Paris. Ces bar­rières n’étaient alors pas autre chose que les péages d’aujourd’hui, et, pas plus qu’aux péages d’aujourd’hui, les taxes n’étaient per­çues par l’Etat direc­te­ment, mais par des méga-riches, les Fer­miers géné­raux, aux­quels le roi avait délé­gué le droit de per­ce­voir l’impôt.

Remarque pour nos amis les gen­darmes, plai­gnants dans cette affaire : lors de cette « révo­lu­tion des bar­rières », le peuple de Paris fut sou­te­nu par les sol­dats du régi­ment des Gardes fran­çaises, qui le sou­tien­dront aus­si lors de la prise de la Bas­tille. Ces Gardes fran­çaises for­me­ront ensuite la Garde natio­nale, puis… les pre­miers régi­ments de gen­darmes à pied. A méditer !

Je l’affirme : les entre­prises d’autoroutes comme Vin­ci sont les Fer­miers géné­raux d’aujourd’hui, qui pré­lèvent à leur béné­fice un impôt indu sur le dos des Fran­çais. Ce droit leur a été octroyé sous la pré­si­dence de Jacques Chi­rac et sous le gou­ver­ne­ment Lio­nel Jos­pin, mais aujourd’hui le sec­teur pri­vé se pré­pare à ramas­ser une manne plus impor­tante encore, le bon roi Emma­nuel Macron se mon­trant prêt à bra­der la France à ses amis les oli­garques. Aéro­ports, bar­rages, retraites, assu­­rance-mala­­die : c’est open bar, tout doit bas­cu­ler dans le privé.

Au fait… à qui Emma­nuel Macron veut-il vendre Aéro­ports de Paris (mal­gré la catas­trophe de la vente de l’aéroport de Tou­louse aux Chi­nois) ? Hé oui : à Vinci.

« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira… »

PS : Pour ceux qui sou­haitent que la « bar­rière » des Aéro­port de Paris ne finisse pas dans l’escarcelle du Fer­mier Géné­ral Vin­ci, signez et faites signer la « Pro­po­si­tion de loi visant à affir­mer le carac­tère de ser­vice public natio­nal de l’exploitation des aéro­dromes de Paris » pro­po­sée par des par­le­men­taires LR, PS, LFI, UDI, PCF, EELV et MR encore sou­cieux de l’intérêt général.

Régis de Castelnau

Source : Vu du droit, https://​www​.vudu​droit​.com/​2​0​2​0​/​0​1​/​r​e​p​r​e​s​s​i​o​n​–​c​o​n​t​r​e​–​l​a​–​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​–​d​e​s​–​b​a​r​r​i​e​r​es/

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[Inconstitutionnelle autonomisation de l’exécutif] Les policiers autorisés, « à titre exceptionnel », à porter une cagoule en intervention

Les policiers autorisés, « à titre exceptionnel », à porter une cagoule en intervention (en 2017, déjà)

« Le Pari­sien » s’est pro­cu­ré une note interne de la Direc­tion géné­rale de la police natio­nale détaillant les condi­tions dans les­quelles les poli­ciers peuvent inter­ve­nir le visage dissimulé. 

Les poli­ciers pour­­ront-ils avoir le visage dis­si­mu­lé pen­dant cer­taines opé­ra­tions ? Selon une note interne qu’a pu consul­ter Le Pari­sien, la Direc­tion géné­rale de la police natio­nale a tran­ché. « La cagoule ne doit être uti­li­sée qu »à titre excep­tion­nel’ (expres­sion sou­li­gnée dans la note), ‘le prin­cipe géné­ral’ res­tant ‘le tra­vail à visage décou­vert’  », rap­porte le quo­ti­dien lun­di 3 avril, citant des extraits de ce docu­ment adres­sé le 9 mars aux 66 000 membres de la sécu­ri­té publique. 

Le port de la cagoule ne pour­ra être auto­ri­sé que dans le cadre de « mis­sions bali­sées : opé­ra­tions en lien avec la radi­ca­li­sa­tion, le ter­ro­risme, le grand ban­di­tisme, escorte de déte­nus sen­sibles, assis­tance à des ser­vices spé­cia­li­sés… », énu­mère Le Pari­sien, pré­ci­sant que le texte inter­dit le port de la cagoule pour « les agents char­gés de prendre en compte les enfants lors d’une per­qui­si­tion ». « Enfin, cha­cun est tenu d’af­fi­cher son numé­ro de matri­cule », détaille encore Le Parisien. 

Une demande des policiers 

Pour expli­quer ce sou­hait d’a­no­ny­mat récla­mé par les poli­ciers, le quo­ti­dien évoque notam­ment l’as­sas­si­nat d’un couple de poli­ciers à leur domi­cile de Magnan­ville (Yve­lines), le 13 juin 2016. « Depuis un an, nous récla­mions l’é­lar­gis­se­ment du port de la cagoule en nous heur­tant à un mur. Il a fal­lu ce drame pour que l’on débouche sur un plan sécu­ri­té publique allant vers une plus grande ano­ny­mi­sa­tion des pro­­cès-ver­­baux des fonc­tion­naires », selon le secré­taire natio­nal adjoint du syn­di­cat Alliance, Benoît Bar­ret, cité par Le Parisien. 

Ain­si, « l’ad­mi­nis­tra­tion a com­man­dé quelque 80 000 exem­plaires noirs en tis­su jer­sey avec une ouver­ture ovale au niveau des yeux. Près des deux tiers seraient déjà arri­vés dans les ser­vices », détaille le quotidien. 

Source : Le Pari­sien, avril 2017, https://​www​.fran​cet​vin​fo​.fr/​f​a​i​t​s​–​d​i​v​e​r​s​/​p​o​l​i​c​e​/​l​e​s​–​p​o​l​i​c​i​e​r​s​–​a​u​t​o​r​i​s​e​s​–​a​–​t​i​t​r​e​–​e​x​c​e​p​t​i​o​n​n​e​l​–​a​–​p​o​r​t​e​r​–​u​n​e​–​c​a​g​o​u​l​e​–​e​n​–​i​n​t​e​r​v​e​n​t​i​o​n​_​2​1​2​7​9​6​3​.​h​tml

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Mon com­men­taire :

Comme y tendent tous les exé­cu­tifs, à toutes les époques, la force publique fran­çaise S’AUTONOMISE, s’af­fran­chit elle-même pro­gres­si­ve­ment de tout contrôle — ce qu’une vraie consti­tu­tion empê­che­rait abso­lu­ment et sévèrement. 

Bien­tôt, on pour­ra par­ler de force « publique, entre guille­mets parce qu’une poi­gnée d’in­di­vi­dus s’en seront arro­gé la maî­trise et l’u­ti­li­se­ront comme une milice sau­vage contre leurs vic­times désar­mées, les citoyens.

Rap­pel : article 16 de la DDHC, Décla­ra­tion des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

Toute Socié­té dans laquelle la garan­tie des Droits n’est pas assu­rée, ni la sépa­ra­tion des Pou­voirs déter­mi­née, n’a point de Consti­tu­tion.

Le pou­voir exé­cu­tif en France maî­trise le pou­voir légis­la­tif et le pou­voir judi­ciaire. Confu­sion des pou­voirs. Nous n’a­vons pas de consti­tu­tion. Nos vies et nos liber­tés dépendent du bon vou­loir arbi­traire d’un tyran, qui dicte ses lois, ter­ro­rise ses oppo­sants poli­tiques et contrôle la justice.

La res­pon­sa­bi­li­té cri­mi­nelle des juges, dans notre his­to­rique des­cente aux enfers, sera sûre­ment poin­tée par les his­to­riens du futur.

Mais si l’on cherche la cause pre­mière de cet abus de pou­voir géné­ra­li­sé et impu­ni, la cause cau­sale, la cause des causes, il faut bien com­prendre notre part de res­pon­sa­bi­li­té, nous qui ne fixons per­son­nel­le­ment AUCUNE LIMITE à nos représentants.

#Pas­De­Jus­ti­ce­Sans­Ci­toyens­Cons­ti­tuants

Étienne.

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Quelques signes des VIOLENCES D’ÉTAT — POLICIÈRES ET JUDICIAIRES — qui PROUVENT que nous n’a­vons pas de consti­tu­tion digne de ce nom :

Fonction publique : la qualification de la personne (plutôt que du poste) et le salaire à vie, c’est terminé, avec la rupture conventionnelle (loi de transformation de la fonction publique)

Fonc­tion publique : la qua­li­fi­ca­tion de la per­sonne (et pas du poste) et le salaire à vie, c’est ter­mi­né, avec la rup­ture conven­tion­nelle (loi de trans­for­ma­tion de la fonc­tion publique). Le décret :
https://​www​.legi​france​.gouv​.fr/​a​f​f​i​c​h​T​e​x​t​e​.​d​o​?​c​i​d​T​e​x​t​e​=​J​O​R​F​T​E​X​T​0​0​0​0​3​9​7​2​7​6​1​3​&​c​a​t​e​g​o​r​i​e​L​i​e​n​=id

Source : Le Café pédagogique, 

La des­truc­tion du sta­tut de la fonc­tion publique fait par­tie du SACCAGE DES COMMUNS et de la PRÉCARISATION GÉNÉRALE par les pré­ten­dus « libéraux ».

Nous voyons tous les jours des PREUVES révol­tantes que L’ÉLECTION entraîne mécaniquement :
1) notre DÉPOSSESSION politique,
et
2) la CORRUPTION géné­rale des acteurs.

#Cher­chez­La­Cau­se­Des­Causes

#Pas­De­Dé­mo­cra­tie­Sans­Ti­ra­geAu­Sort
#Pas­De­Ti­ra­geAu­Sort­Sans­Ci­toyens­Cons­ti­tuants

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Alain Supiot, immense penseur du TRAVAIL, du droit du travail et, plus largement, de L’ÉTAT DE DROIT ; avec des critiques pénétrantes (et étonnamment parallèles) des SCIENTISMES de type religieux que sont le néo-libéralisme, l’URSS et l’Union européenne

Chers amis,

Voi­ci plu­sieurs années que je remets à plus tard la publi­ca­tion d’un billet vous signa­lant le tra­vail immense, pas­sion­nant, très impor­tant, d’A­lain Supiot, pro­fes­seur de droit du tra­vail et pro­fes­seur au Col­lège de France, sou­vent relayé par France Culture (mer­ci mer­ci mer­ci, pour toutes ces émis­sions fon­da­men­tales et pour ce consi­dé­rable dos­sier « SUPIOT », entre­tiens, confé­rences, livres…).

Compte tenu de ce retard, c’est un immense billet que je vais devoir faire ici, un peu rebu­tant par sa lon­gueur, par­don, mais for­mi­dable par l’im­por­tance de son conte­nu, et consul­table en plu­sieurs fois, évidemment.

Tout ce que dit cet homme est inté­res­sant et impor­tant. Et ses pen­sées entrent sou­vent en réso­nance (par­fois en contra­dic­tion) avec celles de Ber­nard Friot (dont j’ad­mire aus­si les réflexions sur le tra­vail). J’ai­me­rais beau­coup voir ces deux hommes confron­ter et appro­fon­dir ensemble leurs analyses…

Bonne lec­ture.

Étienne.


1 – D’abord, des synthèses isolées (plus ou moins 30 à 90 min pour chaque exposé) :

1) Dans un monde « réel­le­ment humain », com­ment et pour­quoi tra­vailler ? (La grande table avec Oli­via Ges­bert, FC, 17 déc. 2019, 13h)
https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​a​–​g​r​a​n​d​e​–​t​a​b​l​e​–​i​d​e​e​s​/​d​a​n​s​–​m​o​n​d​e​–​r​e​e​l​l​e​m​e​n​t​–​h​u​m​a​i​n​–​c​o​m​m​e​n​t​–​e​t​–​p​o​u​r​q​u​o​i​–​t​r​a​v​a​i​l​ler

2) Alain Supiot invi­té par Là-bas si j’y suis (enfin !) pour réflé­chir à l’après-capitalisme (La guerre des idées, avec Jéré­mie Younes, LBSJS, 26 nov. 2019) :
https://​la​-bas​.org/​l​a​–​b​a​s​–​m​a​g​a​z​i​n​e​/​e​n​t​r​e​t​i​e​n​s​/​a​l​a​i​n​–​s​u​p​i​o​t​–​r​e​f​l​e​c​h​i​r​–​a​–​l​–​a​p​r​e​s​–​c​a​p​i​t​a​l​i​sme

Seuls les abon­nés à LBSJS peuvent voir en entier cet entre­tien pas­sion­nant (d’une heure).

3) Le livre « Le tra­vail au XXIe siècle » d’A­lain Supiot, pré­sen­té par lui-même (La biblio­thèque de l’é­co avec par Tiphaine de Roc­qui­gny, FC, 22 nov. 2019) :
https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​a​–​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​–​i​d​e​a​l​e​–​d​e​–​l​e​c​o​/​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​–​d​e​–​l​e​c​o​–​d​u​–​v​e​n​d​r​e​d​i​–​2​2​–​n​o​v​e​m​b​r​e​–​2​019

4) Réflexions avec Alain Supiot « savant du monde du tra­vail » (L’heure bleue avec Laure Adler, FIn­ter, 9 déc. 2019) :
https://www.franceinter.fr/emissions/l‑heure-bleue/l‑heure-bleue-09-decembre-2019

5) Alain Supiot Le tra­vail au XXIe siècle, pré­sen­ta­tion à l’Ins­ti­tut d’é­tudes avan­cées de Nantes, le 10 déc. 2019 :

6) Alain Supiot, L’a­ve­nir du tra­vail, (Matières à pen­ser avec Antoine Gara­pon, FC 21 juin 2018) :
https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​m​a​t​i​e​r​e​s​–​a​–​p​e​n​s​e​r​–​a​v​e​c​–​a​n​t​o​i​n​e​–​g​a​r​a​p​o​n​/​m​a​t​i​e​r​e​s​–​a​–​p​e​n​s​e​r​–​d​r​o​i​t​–​e​t​–​j​u​s​t​i​c​e​–​d​u​–​j​e​u​d​i​–​2​1​–​j​u​i​n​–​2​018

7) La juste divi­sion du tra­vail, par Alain Supiot (Col­loque « Qu’est-ce qu’un régime de tra­vail réel­le­ment humain ? » en juillet 2017) :
https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​c​o​n​f​e​r​e​n​c​e​s​/​m​a​i​s​o​n​–​d​e​–​l​a​–​r​e​c​h​e​r​c​h​e​–​e​n​–​s​c​i​e​n​c​e​s​–​h​u​m​a​i​n​e​s​/​q​u​e​s​t​–​c​e​–​q​u​u​n​–​r​e​g​i​m​e​–​d​e​–​t​r​a​v​a​i​l​–​r​e​e​l​l​e​m​ent

8) Alain Supiot La gou­ver­nance par les nombres, pré­sen­ta­tion (très résu­mée pour les per­sonnes pres­sées) à l’Ins­ti­tut d’é­tudes avan­cées de Nantes, le 24 mars 2015 :

9) Alain Supiot Qu’est-ce qu’un régime de tra­vail réel­le­ment humain ?, confé­rence vrai­ment très ins­truc­tive, à l’u­ni­ver­si­té PSL, le 13 nov 2014 :

10) Pour remon­ter aux sources, voyez cette très ancienne confé­rence (en l’an 2000 !), où l’on retrouve une idée vrai­ment ‚essen­tielle appro­fon­die par Supiot depuis plus de 20 ans :
Alain Supiot, LA CONTRACTUALISATION DE LA SOCIÉTÉ , le 22 février 2000 à l’U­ni­ver­si­té de tous les savoirs :
https://www.canal‑u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/la_contractualisation_de_la_societe.878


2 – Ensuite, trois grandes SÉRIES (travail de plus longue haleine, mais toutes ces séances sont absolument passionnantes) :

INTRODUCTION GÉNÉRALE : État social et mon­dia­li­sa­tion : ana­lyse juri­dique des soli­da­ri­tés, entre­tien avec Chris­tine Goé­mé (FC, 22 juin 2016) :
https://www.franceculture.fr/emissions/l‑eloge-du-savoir/etat-social-et-mondialisation-analyse-juridique-des-solidarites

INTRODUCTION GÉNÉRALE, LEÇON INAUGURALE : Gran­deur et misère de l’É­tat Social
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​g​r​a​n​d​e​u​r​–​e​t​–​m​i​s​e​r​e​–​d​e​–​l​e​t​a​t​–​s​o​c​ial


1. Du gouvernement des lois à la gouvernance par les nombres (deux ans de cours, 2012–2013) :

Som­maire : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​d​u​–​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​–​p​a​r​–​l​e​s​–​l​o​i​s​–​l​a​–​g​o​u​v​e​r​n​a​n​c​e​–​p​a​r​–​l​e​s​–​n​o​m​b​res

Les leçons 4 à 12 sont des mer­veilles, ne ratez pas ça.

112 Du gou­ver­ne­ment des hommes : de l’i­ma­gi­naire hor­lo­ger à l’ordinateur
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑0

212 En quête de la machine à gouverner
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑1

312 L’es­sence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑2

412 L’es­sence de la loi dans la tra­di­tion juri­dique occidentale
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑3

512 Ritua­lisme et légalisme
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑4

612 Le rêve d’har­mo­nie par le calcul
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑5

712 L’es­sor des usages nor­ma­tifs : la comp­ta­bi­li­té et les statistiques
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑6

812 Juger : le pas­sage de la pru­dence au calcul
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les‑7

912 L’as­ser­vis­se­ment de la loi au nombre : de la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique au Mar­ché total
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1012 Cal­cu­ler l’incalculable
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1112 La New com­pa­ra­tive Ana­ly­sis et le mar­ché du droit
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​d​u​–​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​–​p​a​r​–​l​e​s​–​l​o​i​s​–​l​a​–​g​o​u​v​e​r​n​a​n​c​e​–​p​a​r​–​l​e​s​-10

12/12 La dyna­mique juri­dique de la gou­ver­nance par les nombres
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​d​u​–​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​–​p​a​r​–​l​e​s​–​l​o​i​s​–​l​a​–​g​o​u​v​e​r​n​a​n​c​e​–​p​a​r​–​l​e​s​-11


2. Les figures de l’allégeance (2013−2014) :

Som­maire : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​s​e​r​i​e​s​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​nce

19 Le recul de l’hétéronomie
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​1​9​–​l​e​–​r​e​c​u​l​–​d​e​–​l​h​e​t​e​r​o​n​o​mie

29 Le recul de l’hétéronomie (suite)
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​2​9​–​l​e​–​r​e​c​u​l​–​d​e​–​l​h​e​t​e​r​o​n​o​m​i​e​–​s​u​ite

39 Sans foi ni loi, une socié­té insoutenable
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​–​d​u​–​m​e​r​c​r​e​d​i​–​3​1​–​o​c​t​o​b​r​e​–​2​018

49 La résur­gence du gou­ver­ne­ment par les hommes
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​4​9​–​l​a​–​r​e​s​u​r​g​e​n​c​e​–​d​u​–​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​–​p​a​r​–​l​e​s​–​h​o​m​mes

59 Les trans­for­ma­tions des rela­tions de tra­vail de 1914 à la crise du com­pro­mis fordiste
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​l​e​s​–​t​r​a​n​s​f​o​r​m​a​t​i​o​n​s​–​d​e​s​–​r​e​l​a​t​i​o​n​s​–​d​e​–​t​r​a​v​a​i​l​–​d​e​–​1​9​1​4​–​a​–​l​a​–​c​r​i​s​e​-du

69 Quel régime de tra­vail réel­le­ment humain ?
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​–​d​u​–​l​u​n​d​i​–​0​5​–​n​o​v​e​m​b​r​e​–​2​018

79 Quel régime de tra­vail réel­le­ment humain ? (suite)
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​7​9​–​q​u​e​l​–​r​e​g​i​m​e​–​d​e​–​t​r​a​v​a​i​l​–​r​e​e​l​l​e​m​e​n​t​–​h​u​m​a​i​n​–​s​u​ite

89 L’essor des droits atta­chés à la personne
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​8​9​–​l​e​s​s​o​r​–​d​e​s​–​d​r​o​i​t​s​–​a​t​t​a​c​h​e​s​–​a​–​l​a​–​p​e​r​s​o​nne

9/9 Conclu­sion
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​f​i​g​u​r​e​s​–​d​e​–​l​a​l​l​e​g​e​a​n​c​e​–​9​9​–​c​o​n​c​l​u​s​ion


3. Figures juridiques de la démocratie :

Som­maire : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​s​e​r​i​e​s​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​tie

19 Essor et reflux de la démo­cra­tie économique
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-19-essor-et-reflux-de-la-democratie-economique‑0

29 La démo­cra­tie éco­no­mique et sociale
Résu­mé et com­plé­ments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-29-la-democratie-economique-et-sociale‑0

39 La généa­lo­gie de la démo­cra­tie économique
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​3​9​–​l​a​–​g​e​n​e​a​l​o​g​i​e​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​e​c​o​n​o​m​i​que

49 Les bases juri­diques médié­vales de la démocratie
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​e​s​–​b​a​s​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​m​e​d​i​e​v​a​l​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​tie

59 Des bases juri­diques médié­vales de la démo­cra­tie aux bases dog­ma­tiques de l’époque moderne et jus­qu’à aujourd’hui
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​5​9​–​d​e​s​–​b​a​s​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​m​e​d​i​e​v​a​l​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​a​u​x​–​b​a​ses

69 La vision révo­lu­tion­naire de la démo­cra­tie économique
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​6​9​–​l​a​–​v​i​s​i​o​n​–​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​n​a​i​r​e​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​e​c​o​n​o​m​i​que

79 La démo­cra­tie face à la dyna­mique du capitalisme
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​7​9​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​f​a​c​e​–​a​–​l​a​–​d​y​n​a​m​i​q​u​e​–​d​u​–​c​a​p​i​t​a​l​i​sme

89 Du tra­vail à l’emploi, la redé­fi­ni­tion de la démo­cra­tie économique
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​f​i​g​u​r​e​s​–​j​u​r​i​d​i​q​u​e​s​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​8​9​–​d​u​–​t​r​a​v​a​i​l​–​a​–​l​e​m​p​l​o​i​–​l​a​–​r​e​d​e​f​i​n​i​t​i​o​n​–​d​e​–​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​tie

9/9 La démo­cra­tie cap­tu­rée par le marché
Résu­mé et com­plé­ments : https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​l​e​s​–​c​o​u​r​s​–​d​u​–​c​o​l​l​e​g​e​–​d​e​–​f​r​a​n​c​e​/​l​a​–​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​–​c​a​p​t​u​r​e​e​–​p​a​r​–​l​e​–​m​a​r​che


3 – Enfin, les meilleurs LIVRES à lire d’Alain SUPIOT :

L'esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total

L’es­prit de Phi­la­del­phie : la jus­tice sociale face au mar­ché total, Alain Supiot, Seuil, 2010

La Gouvernance par les nombres

La Gou­ver­nance par les nombres, Alain Supiot, Fayard, 2015

.

La force d’une idée, Alain SupiotLes Liens qui Libèrent, 2019

Alain Supiot

Le Tra­vail au XXIe siècle, Alain Supiot, Les Edi­tions de l’A­te­lier, 2019

"Le droit du travail" (PUF, 2019)

Le droit du tra­vail, Alain Supiot, PUF – Que sais-je?, 2019


N’ou­bliez pas d’al­ler consul­ter le for­mi­dable DOSSIER « Alain Supiot » publié sur le site de France Culture, c’est une mine inépuisable :
https://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​p​e​r​s​o​n​n​e​–​a​l​a​i​n​–​s​u​p​i​o​t​.​h​tml

Fil Face­book cor­res­pon­dant à ce billet : 

https://​www​.face​book​.com/​e​t​i​e​n​n​e​.​c​h​o​u​a​r​d​/​p​o​s​t​s​/​1​0​1​5​7​7​3​0​9​1​8​2​6​2​317

PS : je vous avais par­lé sur Thin­ker­view, en août 2017, du livre impor­tant de Supiot, « Du gou­ver­ne­ment par les lois à la gou­ver­nance par les nombres » ; c’est à par­tir de 1 h 51 min :

https://​you​tu​.be/​D​R​O​q​R​_​7​E​Kvs