Matt Taibbi, journaliste exemplaire contre les pires gredins : après Goldman-Sachs, HSBC !

26/12/2012 | 26 commentaires

Chers amis,

Rete­nez bien ce nom : 

Matt Taib­bi

Matt Taib­bi est un jour­na­liste remar­quable — et le site « Le Grand Soir » aussi.

Matt TAIBBI est une « sen­ti­nelle du peuple », comme on disait des (vrais) jour­na­listes en 1789.

Je repro­duis ici deux articles bouleversants :

• D’a­bord le plus récent où, à l’oc­ca­sion du scan­dale HSBC + Lan­ny Bauer, Matt Taib­bi dénonce avec les mots qu’il faut la coa­li­tion de fri­pouilles mafieuses « banques + gou­ver­ne­ment » qui est en train de plon­ger le monde dans la servitude.

• Ensuite, plus ancien mais encore ébou­rif­fant, cet article de 2009 où Matt Taib­bi détaillait les cra­pu­le­ries à niveau de nui­sance mon­diale (depuis les années 20 !) de l’af­freuse banque Goldman-Sachs.

La plu­part des gens savaient déjà. C’est désor­mais offi­ciel.
Le scan­da­leux arran­ge­ment finan­cier avec la banque HSBC prouve que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce.

par Matt Taib­bi (pour Rol­ling Stone)

Source : http://​www​.legrand​soir​.info/​l​e​-​s​c​a​n​d​a​l​e​u​x​-​a​r​r​a​n​g​e​m​e​n​t​-​f​i​n​a​n​c​i​e​r​-​a​v​e​c​-​l​a​-​b​a​n​q​u​e​-​h​s​b​c​-​p​r​o​u​v​e​-​q​u​e​-​l​a​-​g​u​e​r​r​e​-​c​o​n​t​r​e​-​l​a​-​d​r​o​g​u​e​-​n​-​e​s​t​-​q​u​-​u​n​e​-​f​a​r​c​e​-​r​o​l​l​i​n​g​-​s​t​o​n​e​.​h​tml

pho­to : Lan­ny Breuer, Minis­tère de la Jus­tice US.

Si vous avez déjà été arrê­té pour une affaire de drogues, si vous avez déjà pas­sé ne serait-ce qu’une nuit en pri­son pour la pos­ses­sion d’une dose de mari­jua­na ou de « maté­riel des­ti­né à la consom­ma­tion de la drogue » dans votre sac de sport, le Ministre de la Jus­tice et vieux copain de Bill Clin­ton, Lan­ny Breuer, a un mes­sage pour vous : allez vous faire foutre.

Cette semaine Breuer a signé avec le géant ban­caire HSBC un accord qui consti­tue l’in­sulte suprême à tous les gens ordi­naires qui ont vu leurs vies bas­cu­ler à la suite d’une affaire de drogue. Mal­gré que HSBC ait avoué le blan­chi­ment de mil­liards de dol­lars des car­tels de la drogue colom­biens et mexi­cains (entre autres) et la vio­la­tion de toute une série de lois impor­tantes sur les pra­tiques ban­caires, Breuer et le Minis­tère de la Jus­tice US ont choi­si de ne pas pour­suivre la banque, optant pour la signa­ture d’un accord his­to­rique de 1,9 mil­liards de dol­lars, ce qu’un com­men­ta­teur a fait remar­quer est l’é­qui­valent de cinq semaines de chiffre d’af­faires de la banque.

Les tran­sac­tions de blan­chi­ment étaient menées si ouver­te­ment qu’elles auraient pro­ba­ble­ment pu être repé­rées depuis l’es­pace. Breuer a admis que les tra­fi­quants de drogue se pré­sen­taient dans les filiales mexi­caines de HSBC et « dépo­saient des cen­taines de mil­liers de dol­lars en espèces, en une seule jour­née, sur un seul compte, en uti­li­sant des boites fabri­quées expres­sé­ment pour pas­ser par les trous dans les fenêtres des gui­chets ».

Cela vaut la peine d’être répé­té : pour dépo­ser effi­ca­ce­ment autant d’argent sale que pos­sible dans une banque « sérieuse » comme la HSBC, les tra­fi­quants de drogues avaient expres­sé­ment fait fabri­quer des boites pour pas­ser par les fenêtres des gui­chets. Même les hommes de Tony Mon­ta­na (per­son­nage du film Scar­face, NdT) qui trans­por­taient des sacs rem­plis de billets vers une « Ame­ri­can City Bank » ima­gi­naire à Mia­mi étaient plus sub­tils que les car­tels qui blan­chis­saient leur argent via une des ins­ti­tu­tions finan­cières les plus res­pec­tées de Grande-Bretagne.

Sans être expli­cite, le rai­son­ne­ment du gou­ver­ne­ment US der­rière l’a­ban­don de pour­suites contre la banque est appa­rem­ment basé sur le risque que l’emprisonnement pour tra­fic de drogue des diri­geants d’une « impor­tante ins­ti­tu­tion char­nière » pour­rait mena­cer la sta­bi­li­té du sys­tème finan­cier. Le New-York Times l’ex­prime ainsi :

« les auto­ri­tés fédé­rales et cen­trales ont choi­si de ne pas incul­per HSBC, une banque basée à Londres, pour une vaste opé­ra­tion de blan­chi­ment qui durait depuis long­temps, par crainte que les incul­pa­tions ne désta­bi­lisent la banque et, par consé­quent, ne mettent en dan­ger tout le sys­tème financier ».

Pas besoin d’être un génie pour com­prendre qu’un tel rai­son­ne­ment est tota­le­ment faus­sé. Lors­qu’on prend la déci­sion de ne pas pour­suivre des ban­quiers pour des crimes qui se chiffrent en mil­liards de dol­lars et en rela­tion avec le tra­fic de drogue et le ter­ro­risme (cer­tains des clients Saou­diens et Ben­ga­lis de HSBC ont des liens avec le ter­ro­risme, selon une enquête du Sénat), ceci n’a pas pour effet de pro­té­ger le sys­tème ban­caire mais tout le contraire. Elle ter­ri­fie tous les inves­tis­seurs et épar­gnants en don­nant l’im­pres­sion que même les banques les plus « répu­tées » peuvent en réa­li­té être ins­tru­men­ta­li­sées par des diri­geants qui se mettent au ser­vice (on ne le répé­te­ra jamais assez) d’as­sas­sins et de terroristes.

Plus cho­quant encore, la réac­tion du Minis­tère de la Jus­tice en appre­nant cette affaire a été de faire exac­te­ment la même chose que les cadres de HSBC fai­saient avant de se faire prendre : accep­ter de l’argent en échange de son silence.

Ils se sont non seule­ment ven­dus aux tra­fi­quants de drogue, mais l’ont fait pour une somme modique. On va entendre l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma cette semaine se van­ter com­ment elle a infli­gé une amende record à HSBC, mais ce sera une plai­san­te­rie. Cer­taines amendes vont vous faire lit­té­ra­le­ment explo­ser de rire. Voi­ci un extrait du com­mu­ni­qué de Breuer :

« En conclu­sion de l’en­quête gou­ver­ne­ment, HSBC a … « récu­pé­ré » en dif­fé­rent les primes de cer­tains de ses plus hauts diri­geants amé­ri­cains des ser­vices juri­diques et de lutte contre le blan­chi­ment, et a accep­té de dif­fé­rer par­tiel­le­ment les primes de ses plus hauts diri­geants pen­dant une période de cinq ans. »

Wouaaah… Ain­si les diri­geants qui ont pas­sé des décen­nies à blan­chir des mil­liards de dol­lars ver­ront leur primes par­tiel­le­ment dif­fé­rées pen­dant cinq ans ? Vous vous fou­tez de nos gueules ? C’est ça, la puni­tion ? Les négo­cia­teurs du gou­ver­ne­ment n’ont pas pu faire preuve de fer­me­té et obli­ger les diri­geants de HSBC à aban­don­ner tota­le­ment leurs primes immé­ri­tées ? Ils ont du négo­cier un paie­ment dif­fé­ré « par­tiel » ? Chaque pro­cu­reur digne de ce titre aux États-Unis doit être en train de vomir ses tripes devant une telle négo­cia­tion. Quelle était donc l’offre ini­tiale du Minis­tère de la Jus­tice – que les diri­geants limitent leurs vacances aux Caraïbes à neuf semaines par an ?

On peut se poser la ques­tion, quelle est l’a­mende appro­priée pour une banque telle que HSBC ? Quelle est la somme qu’il faut sou­ti­rer à une socié­té qui a éhon­té­ment tiré pro­fit de ses affaires avec des cri­mi­nels pen­dant des dizaines d’an­nées ? N’ou­blions pas que nous avons affaire à une socié­té qui a avoué toute une série de délits ban­caires graves. Le pro­cu­reur les tient par les couilles. Alors, quelle est la somme qu’il fau­drait leur infliger ?

Pour­quoi ne pas prendre tout ? Pour­quoi ne pas sai­sir jus­qu’au der­nier cen­time gagné par la banque depuis le début de ses acti­vi­tés illé­gales ? Que diriez-vous de vous pen­cher sur chaque compte de chaque diri­geant concer­né par cette affaire et confis­quer toutes les primes qu’il a jamais gagnées ? Sai­sis­sez ensuite leurs mai­sons, leurs voi­tures, leurs tableaux ache­tés aux enchères chez Sothe­by, leurs vête­ments, toute la petite mon­naie qui traîne, abso­lu­ment tout. Pre­nez tout et n’y réflé­chis­sez pas à deux fois. Ensuite, vous les jet­te­rez en prison.

Ça vous paraît sévère ? Le seul pro­blème est que c’est exac­te­ment ce qui arrive aux gens ordi­naires lors­qu’ils sont pris dans une affaire de drogue.

Il serait inté­res­sant, par exemple, de deman­der aux habi­tants de Tena­ha, Texas, ce qu’ils pensent de l’ac­cord pas­sé avec la HSBC. C’est la ville où la police locale contrô­lait régu­liè­re­ment les auto­mo­bi­listes (en majo­ri­té noirs) et, lors­qu’ils trou­vaient de l’argent, leur offrait l’al­ter­na­tive sui­vante : ils pou­vaient soit lais­ser la police sai­sir leur argent, soit être accu­sés de blan­chi­ment et de tra­fic de drogues.

Nous pour­rions poser la ques­tion à Antho­ny Smel­ley, de l’In­dia­na, qui a obte­nu une indem­ni­sa­tion de 50.000 dol­lars pour un acci­dent de la route et qui trans­por­tait envi­ron 17.000 dol­lars de cette somme lors­qu’il a été arrê­té. Les flics ont fouillé son véhi­cule et ont fait inter­ve­nir des chiens reni­fleurs : les chiens ont don­né l’a­lerte à deux reprises. Aucune drogue n’a été trou­vée, mais la police a quand même confis­qué l’argent. Même après que Smel­ley ait pré­sen­té les docu­ments pour prou­ver d’où venait l’argent, les offi­ciels de Put­nam Coun­ty ont ten­té de gar­der l’argent en arguant qu’il aurait pu uti­li­ser cet argent pour ache­ter de la drogue dans le futur.

Non, ce n’est pas une blague. Ça arrive tout le temps, et il arrive même que le propre Minis­tère de la Jus­tice de Lan­ny Breuer soit de la par­tie. Pour la seule année de 2010, le Minis­tère public a dépo­sé près de 1,8 mil­liards de dol­lars dans les comptes du gou­ver­ne­ment pro­ve­nant de sai­sies, la plu­part en rela­tion avec le drogue. Voi­ci les propres sta­tis­tiques du Ministère :

Aux États-Unis, si vous êtes contrô­lé en pos­ses­sion d’une somme d’argent et que le gou­ver­ne­ment pense qu’il peut s’a­gir d’argent de la drogue, l’argent sera sai­si et ser­vi­ra dés le len­de­main à ache­ter un tout nou­veau véhi­cule de ser­vice au Shé­rif ou Chef de Police local.

Et ça c’est uni­que­ment la cerise sur la gâteau. Si vous êtes connec­té d’une manière ou d’une autre avec la drogue, le véri­table prix que vous aurez à payer est une amende outra­geu­se­ment exor­bi­tante. Ici à New York, un pro­cès sur sept est une affaire de marijuana.

L’autre jour, alors que Breuer annon­çait sa petite remon­trance contre les blan­chis­seurs d’argent de la drogue les plus pro­li­fiques du monde, j’é­tais dans un tri­bu­nal à Brook­lyn en train d’ob­ser­ver com­ment ils trai­taient les gens. Un avo­cat de la défense a expli­qué l’ab­sur­di­té des arres­ta­tions pour drogue dans cette ville. En fait, à New York, les lois sur la drogue sont rela­ti­ve­ment tolé­rantes en ce qui concerne l’herbe – la police n’est pas cen­sée vous arrê­ter en cas d’u­sage pri­vé. Alors com­ment fait la police pour contour­ner le pro­blème et pro­cé­der à 50.377 arres­ta­tions par an, uni­que­ment dans cette ville ? (chiffres de 2010 ; en 2009, le nombre était de 46.492)

« Ce qu’ils font, c’est qu’ils vous arrêtent dans la rue et vous demandent de vider vos poches » a expli­qué l’a­vo­cat. « Au moment même où une pipe ou un brin d’herbe sort de votre poche… boom, ça se trans­forme en usage public. Et ils vous arrêtent. »

Les per­sonnes passent des nuits en pri­son, ou pire. À New-York, même s’ils vous relâchent après une courte peine pour un délit, vous devez payez 200$ et subir un pré­lè­ve­ment de votre ADN – qu’il fau­dra payer aus­si (50$ de plus). Cela dit, il ne faut pas cher­cher bien long­temps pour trou­ver des affaires où des peines dra­co­niennes, stu­pides, sont infli­gées pour des affaires de drogue non-violentes.

Deman­dez à Came­ron Dou­glas, le fils de Michael Dou­glas, qui s’est vu infli­ger une peine de 5 ans de pri­son pour simple pos­ses­sion. Ses geô­liers l’ont main­te­nu en iso­le­ment 23 heures par jour pen­dant 11 mois et ont refu­sé les visites d’a­mis ou de proches. Le déte­nu typique pour une affaire de drogue non-vio­lente n’est pas le fils blanc d’une célé­bri­té, mais géné­ra­le­ment un usa­ger appar­te­nant à une mino­ri­té et qui reçoit des peines bien plus lourdes que les gosses de riches pour les mêmes délits – on se sou­vient tous du contro­verse de crack-contre-cocaïne lorsque les ins­truc­tions déli­vrées par les auto­ri­tés fédé­rales et natio­nales fai­saient que les usa­gers de crack (la plu­part issus des mino­ri­tés) se voyaient infli­ger de peines pou­vant aller jus­qu’à 100 fois celles infli­gées aux usa­gers de cocaïne, à majo­ri­té blanche.

Une telle par­tia­li­té ins­ti­tu­tion­nelle consti­tuait un scan­dale raciste, mais cet accord avec HSBC vient de tout balayer. En aban­don­nant des pour­suites contre des blan­chis­seurs majeurs d’argent de drogue sous pré­texte (pré­texte tota­le­ment absurde, soi-dit en pas­sant) que leur incul­pa­tion pour­rait mettre en péril le sys­tème finan­cier mon­dial, le gou­ver­ne­ment vient d’of­fi­cia­li­ser le deux-poids deux-mesures.

À pré­sent ils disent que si vous n’êtes pas un rouage impor­tant du sys­tème finan­cier glo­bal, vous ne pour­rez pas vous en tirer, pour quoi que ce soit, même une simple pos­ses­sion. Vous serez empri­son­né et tout l’argent qu’ils trou­ve­ront sur vous sera confis­qué sur le champ et ser­vi­ra à l’a­chat de nou­veaux jou­joux pour la GIGN locale qui sera déployée pour défon­cer des portes des mai­sons où vivent d’autres éco­no­mi­que­ment insi­gni­fiants dans votre genre. En d’autres termes, si vous n’a­vez pas un job essen­tiel au sys­tème, le gou­ver­ne­ment consi­dère que vos biens peuvent être confis­qués et employés à finan­cer l’ap­pa­reil de votre répression.

D’un autre côté, si vous êtes quel­qu’un d’im­por­tant, et que vous tra­vaillez pour une grosse banque inter­na­tio­nale, vous ne serez pas pour­sui­vi même si vous blan­chis­sez neuf mil­liards de dol­lars. Même si vous êtes acti­ve­ment com­plice avec des gens pla­cés au som­met du tra­fic inter­na­tio­nal de drogues, votre puni­tion sera de loin plus légère que celle d’une per­sonne pla­cée tout en bas de la pyra­mide. Vous serez trai­té avec plus de res­pect et de com­pré­hen­sion qu’un jun­kie affa­lé sur les ban­quettes du métro à Man­hat­tan (occu­per deux sièges consti­tue un délit dans cette ville). Un tra­fi­quant de drogue inter­na­tio­nal est un cri­mi­nel et géné­ra­le­ment aus­si un assas­sin ; un dro­gué qui marche dans la rue est une de ses vic­times. Mais grâce à Breuer, nous sommes offi­ciel­le­ment pas­sés à une poli­tique d’emprisonnement des vic­times et de tolé­rance envers les criminels.

Nous tou­chons le fond du fond. Cela n’a aucun sens. Il n’y a aucune rai­son qui jus­ti­fie­rait que le Minis­tère de la jus­tice n’ar­rête pas toutes les per­sonnes chez HSBC impli­quées dans le tra­fic, les inculpe pour crimes, et fasse appel aux orga­nismes de contrôle pour assu­rer la conti­nui­té de l’ac­ti­vi­té de la banque pen­dant la période de tran­si­tion. Il s’a­vère que la HSBC a dû pro­cé­der au rem­pla­ce­ment de pra­ti­que­ment tous ses hauts diri­geants. Les cou­pables n’é­taient donc appa­rem­ment pas si indis­pen­sables que ça à la bonne marche de l’é­co­no­mie mon­diale.

Il n’y a donc aucune rai­son pour ne pas les incul­per. Le fait qu’ils ne le soient pas est un signe de lâche­té et de cor­rup­tion pure et simple, et rien d’autre. En approu­vant cet accord, Breuer a détruit toute l’au­to­ri­té morale du gou­ver­ne­ment pour pour­suivre qui­conque dans une affaire quel­conque de drogue. La plu­part des gens savaient déjà que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce. C’est désor­mais officiel.

Matt Taib­bi

Source : http://​www​.rol​ling​stone​.com/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​b​l​o​g​s​/​t​a​i​b​b​l​o​g​/​o​u​t​r​a​g​e​o​u​s​-​h​s​b​c​-​s​e​t​t​l​e​m​e​n​t​-​p​r​o​v​e​s​-​t​h​e​-​d​r​u​g​-​w​a​r​-​i​s​-​a​-​j​o​k​e​-​2​0​1​2​1​2​1​3​#​i​x​z​z​2​E​y​w​C​n​sTV

Tra­duc­tion « lors­qu’on disait banks­ter, on ne croyait pas si bien dire » par VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment toutes les fautes et lignes de coke habituelles.

URL de cet article 18756 :
http://​www​.legrand​soir​.info/​l​e​-​s​c​a​n​d​a​l​e​u​x​-​a​r​r​a​n​g​e​m​e​n​t​-​f​i​n​a​n​c​i​e​r​-​a​v​e​c​-​l​a​-​b​a​n​q​u​e​-​h​s​b​c​-​p​r​o​u​v​e​-​q​u​e​-​l​a​-​g​u​e​r​r​e​-​c​o​n​t​r​e​-​l​a​-​d​r​o​g​u​e​-​n​-​e​s​t​-​q​u​-​u​n​e​-​f​a​r​c​e​-​r​o​l​l​i​n​g​-​s​t​o​n​e​.​h​tml

Voi­ci main­te­nant, publié en fran­çais sur Ago­ra­vox, un deuxième article de Matt Taib­bi, lui aus­si pro­fon­dé­ment révoltant.

[Je signale que le mot « bubble » en anglais ne signi­fie PAS QUE « bulle » : il signi­fie aus­si « chi­mère », « pro­jet ima­gi­naire », « fou­taise » (c’est John Ken­neth Gal­braith qui m’a appris ça, dans « L’argent ») => Donc, choi­sir le mot « bulles » pour dési­gner les men­songes dolo­sifs de GM est beau­coup trop gen­til : ça dédouane les escrocs, je trouve. ÉC]

Goldman-Sachs
La grande machine à bulles

Par Matt Tai­bi (Rol­ling Stone), tra­duit par Jean Las­son sur Agoravox

http://​www​.ago​ra​vox​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​g​o​l​d​m​a​n​-​s​a​c​h​s​-​l​a​-​g​r​a​n​d​e​-​m​a​c​h​i​n​e​-​a​-​5​9​168

Depuis le début du mois, un impor­tant article paru dans le numé­ro de juillet du maga­zine Rol­ling Stone fait beau­coup de bruit dans la blo­go­sphère ain­si que dans les médias tra­di­tion­nels du monde entier. Il expose le rôle de la banque d’af­faires Gold­man Sachs dans presque toutes les crises finan­cières depuis plus de 80 ans. Il apporte un éclai­rage cru sur les évè­ne­ments finan­ciers et éco­no­miques pas­sés et contem­po­rains. L’au­teur, Matt Taib­bi, est un jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion au cou­rage, à mon avis, com­pa­rable à celui de Denis Robert. Le sujet est pri­mor­dial, l’en­quête sérieuse, les infor­ma­tions explo­sives, le ton inci­sif. Matt Taib­bi appelle un chat un chat. L’en­semble est com­pré­hen­sible par les non-ini­tiés en finance.

Depuis la paru­tion de cet article, Gold­man Sachs a publié ses résul­tats : ils sont meilleurs que jamais. Et les bonus sont en aug­men­ta­tion. Ces der­nières nou­velles sont une par­faite confir­ma­tion de l’en­quête de Matt Taib­bi.

À celles et ceux qui le peuvent, je conseille de lire l’ar­ticle dans sa ver­sion ori­gi­nale, le style y est excellent. Pour les autres, comme il n’exis­tait pas, à ma connais­sance, de ver­sion fran­çaise, j’en ai fait une tra­duc­tion. La voi­ci ci-des­sous.

Liens vers la ver­sion ori­gi­nale : ici et là pour une ver­sion scan­née de l’ar­ticle papier, là, là et là pour une ver­sion texte après trai­te­ment par recon­nais­sance des carac­tères (c’est en fait la même ver­sion mais quelques mots ont été volon­tai­re­ment chan­gés par l’in­ter­naute qui a opé­ré la recon­nais­sance de carac­tères). La ver­sion vrai­ment authen­tique est bien celle du scan. J’ai pris connais­sance de l’ar­ticle de Matt Taib­bi par le site contrein​fo​.info et j’ai uti­li­sé pour la tra­duc­tion cette ver­sion, mais en cor­ri­geant les dif­fé­rences que j’ai pu détec­ter. [Jean Lasson].

La grande machine à bulles amé­ri­caine
Matt Taib­bi
Rol­ling Stone – juillet 2009

Tra­duit de l’an­glais par J.L.

Des actions tech­no­lo­giques au prix éle­vés de l’es­sence, Gold­man Sachs a fabri­qué toutes les mani­pu­la­tions du mar­ché depuis la Grande Dépres­sion – et elle s’ap­prête à recommencer.

La pre­mière chose qu’il faut que vous sachiez sur Gold­man Sachs, c’est qu’elle est par­tout. La banque d’in­ves­tis­se­ment la plus puis­sante du monde est une for­mi­dable pieuvre vam­pire enrou­lée autour de l’hu­ma­ni­té, enfon­çant impla­ca­ble­ment son suçoir par­tout où il y a de l’argent. En fait, l’his­toire de la récente crise finan­cière, qui est aus­si l’his­toire de la chute de l’Em­pire amé­ri­cain rui­né par des escrocs, se lit comme le Who’s Who des diplô­més de Gold­man Sachs.

Aujourd’­hui, la plu­part d’entre-nous connaît les prin­ci­paux acteurs. En tant que der­nier ministre des finances de George Bush, l’an­cien PDG de Gold­man Hen­ri Paul­son a été l’ar­chi­tecte du ren­flouage, un plan louche pour détour­ner des mil­liers de mil­liards de VOS dol­lars vers une poi­gnée de ses vieux copains de Wall Street. Robert Rubin, ex-ministre des finances de Bill Clin­ton, pas­sa 26 ans chez Gold­man avant de deve­nir pré­sident de Citi­group – banque qui, en retour, reçut de Paul­son 300 mil­liards de dol­lars d’argent public. Il y a John Thain, cet enfoi­ré de patron de Mer­ryl Lynch, qui s’of­frit un tapis à 87.000 $ pour son bureau alors que sa socié­té implo­sait. Ancien de chez Gold­man, Thain béné­fi­cia d’un don de plu­sieurs mil­liards de dol­lars de Paul­son, lequel uti­li­sa aus­si des mil­liards d’argent public pour aider Bank of Ame­ri­ca à sau­ver la socié­té sinis­trée de Thain. Il y a Robert Steel, ancien de Gold­man et patron de Wacho­via, qui s’est accor­dé 225 mil­lions de dol­lars de para­chutes dorés, pour lui et ses cadres diri­geants, tan­dis que sa banque s’au­to­dé­trui­sait. Il y a Joshua Bol­ten, direc­teur de cabi­net de Bush durant le ren­flouage, et Mark Pat­ter­son, en charge des finances dans le cabi­net de Bush, qui était encore un lob­byiste de Gold­man un an avant. Et Ed Lid­dy, un ancien direc­teur de Gold­man que Paul­son a char­gé du ren­flouage du géant de l’as­su­rance AIG[1]. Après l’ar­ri­vée de Lid­dy, AIG a ver­sé 13 mil­liards de dol­lars à Gold­man. Les direc­teurs des banques cen­trales du Cana­da et d’I­ta­lie sont des anciens de Gold­man, comme le sont le direc­teur de la Banque Mon­diale, le direc­teur du New York Stock Exchange[2], les deux der­niers direc­teurs de la Réserve Fédé­rale de New York – laquelle est, à pro­pos, main­te­nant char­gée du contrôle de Gold­man – sans par­ler de…

Mais toute ten­ta­tive de construire la nar­ra­tion autour de tous les anciens de Gold­man qui occupent des posi­tions influentes devient un exer­cice absurde et sans objet, un peu comme essayer d’é­ta­blir la liste de toutes les choses sur Terre. Ce que vous devez voir est le plan d’en­semble : si l’A­mé­rique est aspi­rée par un siphon, Gold­man Sachs a trou­vé le moyen d’être ce siphon – une lacune extrê­me­ment mal­heu­reuse dans le sys­tème capi­ta­liste occi­den­tal, qui n’a jamais pré­vu que, dans une socié­té qui se laisse pas­si­ve­ment gou­ver­ner par le Mar­ché libre et des élec­tions libres, la rapa­ci­té orga­ni­sée gagne tou­jours sur la démo­cra­tie désorganisée.

La puis­sance et le pou­voir sans pré­cé­dent de la banque lui ont per­mis de trans­for­mer l’A­mé­rique en une pompe à fric géante, mani­pu­lant pen­dant des années des sec­teurs éco­no­miques entiers, dépla­çant ses pions quand tel ou tel mar­ché s’ef­fondre, et tout le temps se gor­geant de coûts cachés qui brisent des familles par­tout – prix du pétrole, taux des cré­dits à la consom­ma­tion, fonds de pen­sion à moi­tié man­gés, licen­cie­ments mas­sifs, futurs impôts pour rem­bour­ser les ren­flouages. Tout cet argent que vous per­dez, il va quelque part et, au sens propre comme au figu­ré, il va à Gold­man Sachs. Cette banque est une immense machine, hau­te­ment sophis­ti­quée, pour conver­tir la richesse utile en la sub­stance la moins utile, la plus gâchée qui soit – le pur pro­fit d’in­di­vi­dus déjà riches.

Ils réa­lisent cela en uti­li­sant encore et tou­jours le même pro­to­cole. La for­mule est rela­ti­ve­ment simple : Gold­man se place au milieu d’une bulle spé­cu­la­tive, ven­dant des inves­tis­se­ments qu’ils savent être de la merde. Ils aspirent alors de vastes sommes des classes moyennes et basses de la socié­té, avec l’aide d’un État inva­lide et cor­rom­pu qui leur per­met de réécrire les règles en échange de quelques pour­boires que la banque jette aux poli­ti­ciens. À la fin, quand la bulle éclate, lais­sant des mil­lions de citoyens ordi­naires sur le car­reau, ils recom­mencent tout le pro­ces­sus, venant à notre res­cousse pour nous prê­ter avec inté­rêt notre propre argent, tout en se pré­sen­tant comme des hommes dés­in­té­res­sés, juste une bande de chics types qui sont là pour aider la machine à tour­ner. Ils nous ont fait le même coup encore et encore depuis les années 1920 – et aujourd’­hui, ils se pré­parent à le faire encore en créant ce qui pour­rait bien être la plus grande et plus impu­dente bulle de tous les temps.

Si vous vou­lez com­prendre com­ment nous sommes entrés dans cette crise finan­cière, vous devez d’a­bord com­prendre où tout l’argent est allé – et pour com­prendre ça, vous devez com­prendre com­ment Gold­man s’est débrouillé dans le pas­sé. C’est une his­toire longue de cinq bulles exac­te­ment – y com­pris le pic du prix du pétrole l’an der­nier, étrange et appa­rem­ment inex­pli­cable. Il y eut beau­coup de per­dants dans cha­cune de ces bulles, ain­si que dans le ren­flouage qui sui­vit. Mais Gold­man n’é­tait pas par­mi eux.

Bulle n° 1
La grande Dépression

Gold­man n’a pas tou­jours été le colosse de Wall Street, trop-gros-pour-faire-faillite, qu’il est deve­nu depuis long­temps. La banque a été fon­dée en 1869 par un immi­grant alle­mand du nom de Mar­cus Gold­man, qui l’a déve­lop­pée avec son gendre Samuel Sachs. Ils ont été les pion­niers de l’u­ti­li­sa­tion du « papier com­mer­cial », ce qui est juste une façon chic de dire qu’ils ont fait de l’argent en prê­tant à court terme à des emprun­teurs occa­sion­nels de Manhattan.

Vous pou­vez pro­ba­ble­ment devi­ner l’é­vo­lu­tion de Gold­man dans ses 100 pre­mières années : la cou­ra­geuse banque, diri­gée par des immi­grants, gagne ses paris, se déve­loppe et se fait des tonnes de fric. Dans cette his­toire ancienne, il n’y a vrai­ment qu’un épi­sode qui mérite l’in­té­rêt, à la lumière des récents évé­ne­ments : la désas­treuse incur­sion de Gold­man dans la folie spé­cu­la­tive de Wall Street durant les années 1920, avant le crash.

Ce grand Hin­den­burg de l’his­toire finan­cière a quelques carac­té­ris­tiques qui semblent fami­lières. À l’é­poque, le prin­ci­pal ins­tru­ment finan­cier uti­li­sé pour traire les inves­tis­seurs s’ap­pe­lait un « invest­ment trust[3] ». Sem­blables aux actuels fonds mutua­li­sés, les trusts pre­naient l’argent liquide des inves­tis­seurs, petits et grands, et (au moins en théo­rie) l’in­ves­tis­saient dans une palette de valeurs de Wall Street, mais les valeurs et leur mon­tant étaient sou­vent cachés du public. Ain­si, un type nor­mal pou­vait inves­tir 10 ou 100 $ dans un trust et se sen­tir comme un grand joueur. A peu près comme dans les années 1990, quand de nou­veaux ins­tru­ments tels que la spé­cu­la­tion intraday[4] ou la spé­cu­la­tion en ligne atti­rèrent des wagons de nou­veaux pigeons qui s’i­ma­gi­naient des caïds de la finance, les invest­ment trusts atti­rèrent une nou­velle géné­ra­tion de types nor­maux dans le jeu spéculatif.

Débu­tant un pro­ces­sus qui se répè­te­ra encore et tou­jours, Gold­man entra dans le jeu de l’in­vest­ment trust tar­di­ve­ment, puis y plon­gea à fond et se goin­fra. La pre­mière étape fut la Gold­man Sachs Tra­ding Cor­po­ra­tion ; la banque émit un mil­lion d’ac­tions à 100 $ pièce, ache­ta toutes ces actions avec son propre argent, puis en reven­dit 90 % à 104 $ à un public affa­mé. La Tra­ding Cor­po­ra­tion ache­ta alors sans relâche des actions, fai­sant mon­ter les prix tou­jours plus haut. Fina­le­ment, elle se débar­ras­sa d’une par­tie de ses avoirs et finan­ça un nou­veau trust, la She­nan­doah Cor­po­ra­tion, émet­tant des actions de ce fonds pour des mil­lions de dol­lars – lequel à son tour finan­ça encore un nou­veau trust, la Blue Ridge Cor­po­ra­tion. De cette façon, chaque invest­ment trust ser­vait de façade à une pyra­mide infi­nie d’in­ves­tis­se­ments : Gold­man se cachant der­rière Gold­man se cachant der­rière Gold­man. Sur les 7.250.000 actions ini­tiales de Blue Ridge, 6.250.000 étaient en fait déte­nues par She­nan­doah – laquelle, bien sûr, était en grande par­tie déte­nue par Gold­man Trading.

Le résul­tat final (ça ne vous rap­pelle pas quelque chose ?) était une guir­lande d’argent emprun­té, du genre déli­cieu­se­ment vul­né­rable à une baisse de per­for­mance en n’im­porte quel point de la chaîne. L’i­dée de base n’est pas dif­fi­cile à voir : vous appor­tez un dol­lar et en emprun­tez neuf ; puis vous uti­li­sez ces 10 $ pour en emprun­ter 90 ; puis ces 100 $ servent à emprun­ter et inves­tir 900 $, tant que le public conti­nue à prê­ter. Si le der­nier trust de la chaîne com­mence à perdre de la valeur, vous n’a­vez plus l’argent néces­saire pour rem­bour­ser vos inves­tis­seurs et tout le monde est massacré.

Dans un cha­pitre inti­tu­lé « En Gold­man Sachs nous croyons » de son livre The Great Crash, 1929, le célèbre éco­no­miste John Ken­neth Gal­braith prend les trusts Blue Ridge et She­nan­doah comme des exemples clas­siques de la folie de l’en­det­te­ment par effet de levier[5]. Les trusts, écrit-il, ont été une cause majeure du crack his­to­rique ; en dol­lars d’au­jourd’­hui, les pertes des banques s’é­le­vèrent à 475 mil­liards. « On ne peut s’empêcher de s’é­mer­veiller de l’in­ven­ti­vi­té qui a conduit à cette gar­gan­tuesque folie », observe Gal­braith, comme un Keith Olber­mann en tenue de soirée[6]. « Dans le domaine de la folie, l’é­chelle de celle-ci relève de l’Épopée. »

Bulle n° 2
Les valeurs tech­no­lo­giques (la bulle de l’Internet)

Avance rapide d’en­vi­ron 65 ans. Non seule­ment Gold­man sur­vé­cut au Crack [NdT : de 1929] qui balaya tant d’in­ves­tis­seurs qu’elle avait gru­gés, mais elle est deve­nue la prin­ci­pale mandatrice[7] des plus riches et puis­santes com­pa­gnies du pays. Grâce à Sid­ney Wein­berg, qui s’é­le­va du rang de concierge jus­qu’à la tête de la firme, Gold­man a été pion­nière de l’in­tro­duc­tion en bourse des socié­tés, un des prin­ci­paux et plus effi­cace moyen par lequel les socié­tés lèvent de l’argent. Durant les décen­nies 1970 et 1980, Gold­man n’é­tait peut-être pas encore l’E­toile de la Mort dévo­reuse de pla­nètes, poli­ti­que­ment influente, qu’elle est deve­nue aujourd’­hui, mais elle était déjà dans le haut du panier, avec la répu­ta­tion d’at­ti­rer les plus brillants talents de Wall Street.

Étran­ge­ment, la banque avait la répu­ta­tion de res­pec­ter la déon­to­lo­gie ban­caire et d’a­voir une approche patiente de l’in­ves­tis­se­ment excluant le pro­fit rapide ; ses cadres étaient entraî­nés à inté­grer le man­tra de la firme : « avide de long terme ». Un ancien ban­quier de Gold­man qui a quit­té la firme au début des années 1990, se sou­vient d’a­voir vu ses supé­rieurs renon­cer à une affaire très pro­fi­table sur la base qu’elle serait per­dante sur le long terme. « Il nous est arri­vé de rendre de l’argent à des grandes socié­tés adultes qui vou­laient mener des opé­ra­tions non éthiques avec nous », dit-il. « Tout ce que nous avions fait était légal et hon­nête – mais notre cré­do « avide de long terme » nous impo­sait de ne pas faire tel pro­fit si le prix col­lec­tif à payer était de nuire à la place financière. »

À cette époque, quelque chose se pas­sa. Il est dif­fi­cile de dire quoi exac­te­ment ; c’est peut-être le fait que le co-pré­sident de Gold­man au début des années 1990, Robert Rubin, sui­vit Bill Clin­ton à la Mai­son Blanche où il diri­gea le Conseil éco­no­mique natio­nal et devint fina­le­ment le ministre des Finances[8]. Tan­dis que les médias amé­ri­cains tom­baient amou­reux de la paire de baby-boo­mers nichant à la Mai­son Blanche, des yup­pies ayant eu 20 ans­dans les années 60, il y eut aus­si un franc béguin pour Rubin, qui fut pré­sen­té comme la plus brillante per­sonne qui ait jamais exis­té, sans l’ombre d’un doute lais­sant New­ton, Ein­stein, Mozart et Kant loin derrière.

Rubin était l’ar­ché­type même du ban­quier de Gold­man. Il était pro­ba­ble­ment né dans un com­plet à 4.000 $, il avait sur le visage une expres­sion qui sem­blait signi­fier « par­don d’être tel­le­ment plus intel­li­gent que vous » et, tel un mon­sieur Spock, il ne sem­blait éprou­ver aucune émo­tion. Le seul sen­ti­ment humain qu’on aurait pu lui attri­buer serait le cau­che­mar d’a­voir à voya­ger en classe tou­riste. Il devint un cli­ché natio­nal que tout ce que Rubin pen­sait était le mieux pour l’é­co­no­mie – un phé­no­mène qui atteint son apo­gée en 1999, quand Rubin fit la cou­ver­ture du Time avec son adjoint aux Finances Lar­ry Sum­mers et le patron de la Fed[9], Alan Greens­pan, sous le titre LE Comi­tÉ POUR SAUVER LE MONDE. Et « ce que pen­sait Rubin » essen­tiel­le­ment, c’é­tait que l’é­co­no­mie amé­ri­caine et en par­ti­cu­lier les mar­chés finan­ciers, étaient sur-règle­men­tés et avaient besoin d’être libé­rés. Durant son pas­sage aux Finances, la Mai­son Blanche de Clin­ton prit une série de mesures qui eurent des consé­quences radi­cales sur l’é­co­no­mie mon­diale – à com­men­cer par l’é­chec com­plet de Rubin à contrô­ler son ancienne firme quand elle se lan­ça dans sa pre­mière course folle aux pro­fits immé­diats et obscènes.

Le prin­cipe de l’es­cro­que­rie de la bulle Inter­net est très facile à com­prendre, même pour les nuls en finance. Des socié­tés, qui ne valaient guère plus que des idées trou­vées sous l’in­fluence du can­na­bis et écrites sur un coin de nappe par des fumeurs de joints attar­dés, furent intro­duites en bourse[10], leur pro­mo­tion assu­rée par les médias et ven­dues au public pour des mil­liards. C’é­tait comme si les banques, dont Gold­man, avaient embal­lé dans un joli papier-cadeau des pas­tèques, les avaient lâchées du 50e étage tout en décro­chant les télé­phones pour les mettre aux enchères. Dans ce jeu, vous ne gagnez que si vous récu­pé­rez votre argent avant que la pas­tèque n’at­teigne le trottoir.

Ça semble évident main­te­nant, mais ce que l’in­ves­tis­seur moyen ne savait pas à ce moment-là, c’est que les banques avaient chan­gé les règles du jeu pour amé­lio­rer l’ap­pa­rence de ces affaires. Elles avaient mis au point un sys­tème d’in­ves­tis­se­ment à deux classes – une pour les ini­tiés qui connais­saient les vrais chiffres et l’autre pour les pro­fanes qui étaient invi­tés à suivre des prix gon­flés que les banques elles-mêmes savaient être irra­tion­nels. Alors que l’an­cien fonc­tion­ne­ment de Gold­man était de pro­fi­ter des chan­ge­ments légis­la­tifs, son inno­va­tion clé durant les années Inter­net a consis­té à aban­don­ner ses propres normes de contrôle de qualité.

« Depuis la Grande Dépres­sion, il exis­tait de strictes règles de man­da­te­ment finan­cier que Wall Street sui­vait lors de l’in­tro­duc­tion en bourse », dit le gérant d’un des pre­miers hedge-funds[11]. « La socié­té doit exis­ter depuis au moins 5 ans et elle doit avoir déga­gé un béné­fice pen­dant au moins 3 années consé­cu­tives. Mais Wall Street a jeté ces règles à la pou­belle ». Gold­man a com­plé­té le rideau de fumée en gon­flant les actions contre­faites : « leurs ana­lystes disaient par­tout que Conne​rie​.com valait 100 $ l’action ».

Le pro­blème c’est que per­sonne n’a­vait dit aux inves­tis­seurs que les règles avaient chan­gé. « Tout le monde dans les banques savait », dit le gérant. « Il est abso­lu­ment sûr que Bob Rubin connais­sait les règles de l’in­tro­duc­tion en bourse. Elles n’a­vaient pas bou­gé depuis les années 1930 ».

Jay Rit­ter, pro­fes­seur de finances à l’U­ni­ver­si­té de Flo­ride, spé­cia­liste des intro­duc­tions en bourse, dit que les banques comme Gold­man savaient par­fai­te­ment que de nom­breuses socié­tés qu’elles intro­dui­saient en bourse ne feraient jamais un cen­time de béné­fice. « Au début des années 1980, les plus grandes banques exi­geaient 3 années béné­fi­ciaires. Puis, ça a été un an, puis un tri­mestre. Au moment de la bulle Inter­net, les banques ne deman­daient même pas une pré­vi­sion de rentabilité ».

Gold­man a nié avoir chan­gé les normes de l’in­tro­duc­tion en bourse durant les années Inter­net, mais ses propres sta­tis­tiques démentent son affir­ma­tion. Comme elle avait fait pour les invest­ment trusts dans les années 1920, Gold­man com­men­ça dou­ce­ment les années Inter­net et finit sur­ex­ci­té. Après avoir intro­duit en bourse en 1996 une socié­té peu connue, Yahoo !, Gold­man devint ensuite rapi­de­ment le roi de l’in­tro­duc­tion en bourse de l’ère Inter­net. Par­mi les 24 socié­tés que la banque intro­dui­sit en bourse en 1997, un tiers per­daient de l’argent au moment de l’in­tro­duc­tion. En 1999, au som­met de la bulle, la banque intro­dui­sit en bourse 47 socié­tés, par­mi elles des mort-nées comme Web­van et eToys, des offres d’in­ves­tis­se­ment qui res­sem­blaient beau­coup à Blue Ridge et She­nan­doah. Dans les quatre pre­miers mois de l’an­née sui­vante, Gold­man intro­dui­sit en bourse 18 socié­tés dont 14 per­daient de l’argent à ce moment-là. Comme pre­mier man­da­taire des actions Inter­net durant la bulle, Gold­man pro­dui­sit un résul­tat beau­coup plus vola­tile que ses concur­rents : en 1999, les actions des socié­tés intro­duites en bourse par Gold­man mon­tèrent de 281 % au des­sus de leur prix d’in­tro­duc­tion, com­pa­ré à une moyenne de 181 % pour Wall Street.

Com­ment Gold­man réa­li­sa-t-elle des résul­tats aus­si extra­or­di­naires ? Une réponse est qu’ils uti­li­sèrent une pra­tique appe­lée « laddering[12] », ce qui n’est qu’un mot chic pour dire qu’ils ont mani­pu­lé les prix des actions offertes. Voi­ci com­ment ça marche : disons que vous êtes Gold­man Sachs et que la socié­té Conne​rie​.com vient vous voir pour vous deman­der de l’in­tro­duire en bourse. Vous vous met­tez d’ac­cord sur les condi­tions habi­tuelles : vous éva­luez l’en­tre­prise, déter­mi­nez le nombre d’ac­tions offertes au public et embar­quez le PDG de Conne​rie​.com en tour­née pour papo­ter avec les inves­tis­seurs, tout ça pour une com­mis­sion sub­stan­tielle (typi­que­ment 6 à 7 % du capi­tal récol­té). Vous pro­met­tez alors à vos meilleurs clients le droit d’a­che­ter de gros paquets d’ac­tions au prix d’in­tro­duc­tion – disons que Conne​rie​.com débute à un prix de 15 $ l’ac­tion – en échange de la pro­messe que ces clients achè­te­ront encore d’autres actions plus tard, sur le mar­ché. Cette exi­gence, appa­rem­ment inno­cente, vous donne une connais­sance d’i­ni­tié de l’é­vo­lu­tion du prix de l’ac­tion, connais­sance qui n’é­tait pas par­ta­gée avec les couillons de tra­ders banals, les­quels n’a­vaient que le pros­pec­tus pour se faire une idée. Vous savez que cer­tains de vos clients qui ont ache­té X actions à 15 $ vont aus­si en ache­ter Y de plus à 20 ou 25 $, ce qui garan­tit pra­ti­que­ment que le prix va mon­ter jus­qu’à 25 $ et au-delà. De cette façon, Gold­man pou­vait faire mon­ter arti­fi­ciel­le­ment le prix de l’ac­tion, ce qui, évi­dem­ment, pro­fi­tait à la banque – une com­mis­sion de 6 % sur 500 mil­lions de dol­lars, c’est de l’argent.

Gold­man fut pour­sui­vi plu­sieurs fois par des action­naires pour s’être livré au lad­de­ring à l’oc­ca­sion de l’in­tro­duc­tion en bourse de plu­sieurs socié­tés Inter­net, dont Web­van et Net­Ze­ro. Ces manœuvres frau­du­leuses atti­rèrent aus­si l’at­ten­tion de Nicho­las Maier, mana­ger de Cra­mer & Co., le hedge fund diri­gé à l’é­poque par le main­te­nant célèbre ani­ma­teur de télé­vi­sion, cet enfoi­ré de Jim Cra­mer, lui-même un ancien de Gold­man. Maier dit à la SEC[13] que, quand il tra­vaillait pour Cra­mer entre 1996 et 1998, il a été for­cé à plu­sieurs reprises de par­ti­ci­per à des opé­ra­tions de lad­de­ring pour les intro­duc­tions en bourse de Goldman.

« D’a­près ce dont j’ai été témoin, Gold­man était la pire délin­quante », dit Maier. « Ils ont com­plè­te­ment nour­ri la bulle. Et c’est pré­ci­sé­ment ce genre de com­por­te­ment qui a cau­sé l’ef­fon­dre­ment du mar­ché. Ils ont bâti ces actions sur une base illé­gale – ont mani­pu­lé le prix à la hausse – et, vers la fin, ce sont les petits qui ont fini par ache­ter ». En 2005, Gold­man accep­ta de payer 40 mil­lions de dol­lars pour ses fraudes de lad­de­ring – une amende ridi­cule com­pa­rée aux énormes pro­fits que la banque a réa­li­sés. (Gold­man, qui a nié avoir mal agi dans tous les pro­cès qu’elle a arrê­tés par une négo­cia­tion, a refu­sé de répondre aux ques­tions concer­nant cette histoire.)

Une autre pra­tique à laquelle Gold­man s’est livrée durant la bulle Inter­net était le « spin­ning », mieux connu sous le nom de cor­rup­tion. Dans ce cas, la banque offrait aux cadres diri­geants de la socié­té mise en bourse des actions à un prix très pré­fé­ren­tiel, en échange de leur clien­tèle future. Les banques qui pra­ti­quaient le spin­ning sous-esti­maient le prix ini­tial d’in­tro­duc­tion, s’as­su­rant ain­si que ce prix bas, dont elles fai­saient pro­fi­ter les ini­tiés, allait très pro­ba­ble­ment mon­ter rapi­de­ment, appor­tant ain­si des gains immé­diats aux cadres favo­ri­sés. Ain­si, au lieu de Conne​rie​.com offert à 20 $, la banque appro­chait le PDG de Conne​rie​.com et lui offrait un mil­lions d’ac­tions de sa propre socié­té à 18 $ en échange de sa clien­tèle – avec comme effet de voler tous les nou­veaux action­naires de Conne​rie​.com en détour­nant vers le compte pri­vé du PDG des liqui­di­tés qui, sinon, seraient allées sur le compte de la société.

Dans un cas, on pré­tend que Gold­man aurait ain­si offert plu­sieurs mil­lions de dol­lars au PDG d’e­Bay Meg Whit­man, lequel rejoi­gnit plus tard le direc­toire de Gold­man, en échange de la clien­tèle future d’e­Bay. D’a­près un rap­port du comi­té des ser­vices finan­ciers de la Chambre des repré­sen­tants, Gold­man a fait cette offre spé­ciale aux cadres diri­geants de 21 socié­tés qu’elle a intro­duites en bourse, y com­pris le cofon­da­teur de Yahoo ! Jer­ry Yang et deux des plus grands gre­dins de l’âge des scan­dales finan­ciers – Den­nis Koz­lows­ki de Tyco et Ken Lay d’En­ron. Gold­man dénon­ça avec colère le rap­port, le qua­li­fiant de « fla­grante dis­tor­sion des faits » – peu de temps avant de payer 110 mil­lions de dol­lars pour mettre fin à une enquête sur le spin­ning et autres mal­ver­sa­tions lan­cée par les auto­ri­tés de l’É­tat de New York. « Le spin­ning lors des intro­duc­tions en bourse n’é­tait pas une pec­ca­dille sans impor­tance », dit le pro­cu­reur géné­ral de l’é­poque, Eliot Spit­zer. « Au contraire, c’é­tait une par­tie inté­grante d’un sché­ma frau­du­leux des­ti­né à gagner des parts du mar­ché de la banque d’affaires. »

De telles pra­tiques ont contri­bué à faire de la bulle Inter­net un des plus grands désastres de l’his­toire : quelques cinq mille mil­liards de dol­lars de richesse furent effa­cés sur le NASDAQ seule­ment. Mais le vrai pro­blème n’est pas l’argent per­du par les action­naires, c’est l’argent gagné par les ban­quiers d’af­faires, qui reçurent de copieuses primes pour avoir faus­sé le mar­ché. Au lieu d’a­voir appris à Wall Street que les bulles finissent tou­jours par dégon­fler, les années Inter­net ont démon­tré aux ban­quiers que, à l’âge du capi­tal cir­cu­lant libre­ment et des socié­tés finan­cières pri­vées, les bulles sont incroya­ble­ment faciles à créer et les primes indi­vi­duelles sont en fait plus grosses quand la folie et l’ir­ra­tio­na­li­té l’emportent.

Nulle part ceci n’a été plus vrai que chez Gold­man. Entre 1999 et 2002, la firme a ver­sé 28,5 mil­liards de dol­lars de primes – en gros une moyenne de 350.000 $ par an et par employé. Ces mon­tants sont impor­tants parce que l’hé­ri­tage clé de la bulle Inter­net est que l’é­co­no­mie est main­te­nant conduite en grande par­tie par le main­tien des énormes salaires et bonus que de telles bulles rendent pos­sibles. Le man­tra de Gold­man, « avide de long terme », s’est éva­noui quand le jeu est deve­nu tou­cher son chèque avant que la pas­tèque ne touche le trottoir.

Le mar­ché n’é­tait plus un lieu gou­ver­né par la rai­son pour déve­lop­per des entre­prises ren­tables : il était deve­nu l’im­mense océan de l’argent des autres où les ban­quiers atti­raient de vastes sommes par tous les moyens ima­gi­nables, pour essayer de conver­tir cet argent en bonus et salaires le plus vite pos­sible. Vous avez fait du lad­de­ring et du spin­ning avec 50 intro­duc­tions de socié­tés Inter­net, et alors ? Le temps que la SEC vienne vous mettre une amende de 110 mil­lions de dol­lars, le yacht que vous avez ache­té avec vos bonus avait déjà 6 ans. De plus, vous n’é­tiez pro­ba­ble­ment plus chez Gold­man à ce moment-là, en charge des finances du pays ou de l’É­tat du New Jer­sey. (Un des moments vrai­ment comiques de l’his­toire de l’ef­fon­dre­ment de la bulle Inter­net fut quand le gou­ver­neur du New Jer­sey Jon Cor­zine, qui diri­gea Gold­man de 1994 à 1999 et par­tit avec 320 mil­lions de dol­lars grâce aux intro­duc­tions en bourse, affir­ma en 2002 : « Je n’a­vais jamais enten­du le terme lad­de­ring jus­qu’à aujourd’hui. »)

Pour une banque qui paye 7 mil­liards de dol­lars par an en salaires, 110 mil­lions d’a­mendes à payer 5 ans plus tard étaient rien moins que dis­sua­sives – c’é­tait une plai­san­te­rie. Une fois que la bulle Inter­net avait écla­té, Gold­man n’a­vait aucune inci­ta­tion à réexa­mi­ner sa nou­velle stra­té­gie de recherche du pro­fit ; la banque cher­cha juste une autre bulle à gon­fler. Il s’a­vé­ra que, en grande par­tie grâce à Rubin, une autre était prête.

Bulle n° 3
La vogue de l’immobilier

Le rôle de Gold­man dans le désastre abso­lu que fut la bulle immo­bi­lière n’est pas dif­fi­cile à retra­cer. Là aus­si, la com­bine de base fut une dégra­da­tion des règles ban­caires, bien que dans ce cas il ne s’a­gis­sait pas des règles d’in­tro­duc­tion en bourse, mais de celles des prêts immo­bi­liers. Main­te­nant, presque tout le monde sait que, pen­dant des décen­nies, les prê­teurs exi­geaient des emprun­teurs qu’ils soient capables de four­nir au moins 10 % d’ap­port per­son­nel, qu’ils aient des reve­nus régu­liers, une bonne côte de cré­dit ain­si qu’un vrai pré­nom et patro­nyme. Mais, à l’aube du nou­veau mil­lé­naire, les prê­teurs jetèrent subi­te­ment tout ce caca par la fenêtre et com­men­cèrent à signer des prêts sur des ser­viettes en papier à des ser­veuses et d’ex-tau­lards ayant en poche cinq balles et une barre de Mars[14].

Rien de cela n’au­rait été pos­sible sans les ban­quiers d’af­faires comme Gold­man, qui créèrent des véhi­cules pour embal­ler ces ado­rables prêts et les vendre en masse à des com­pa­gnies d’as­su­rance et des fonds de pen­sion sans défiance. Ceci créa un mar­ché de masse pour la dette toxique qui n’au­rait jamais exis­té avant. Dans l’an­cien temps, aucune banque n’au­rait vou­lu avoir en por­te­feuille le prêt d’un quel­conque ex-tau­lard camé, sachant la pro­ba­bi­li­té qu’il ne soit pas rem­bour­sé. En d’autres mots, vous ne pou­vez signer de tels prêts que si vous avez quel­qu’un à qui les vendre, quel­qu’un qui ignore ce qu’ils sont en réalité.

Gold­man uti­li­sa deux méthodes pour dis­si­mu­ler la sale­té qu’ils ven­daient. En pre­mier lieu, ils ont fait des liasses de cen­taines de dif­fé­rents prêts immo­bi­liers dans des ins­tru­ments appe­lés CDO[15]. Ensuite, ils ont ven­dus aux inves­tis­seurs l’i­dée que, parce qu’une liasse de ces prêts se com­por­te­rait bien dans l’en­semble, il n’y avait pas de rai­son de s’in­quié­ter trop des « adorables[16] ». Le CDO, dans son ensemble, était solide. Ain­si, les prêts notés comme des déchets ont été trans­for­més en inves­tis­se­ments notés AAA[17]. En second lieu, pour se cou­vrir contre le risque sur ses propres paris, Gold­man obtint une assu­rance de com­pa­gnies comme AIG[18] – assu­rance connue sous le nom de CDS[19] – sur les CDO. Les CDS étaient fon­da­men­ta­le­ment un pari sur une course de che­vaux entre AIG et Gold­man : Gold­man parie que les ex-tau­lards vont faire défaut sur leur prêt, AIG parie qu’ils le rembourseront.

Il y avait un seul pro­blème avec ces affaires : toute leur méca­nique était exac­te­ment le genre de spé­cu­la­tion dan­ge­reuse que les agences fédé­rales sont sup­po­sées refré­ner. Les pro­duits finan­ciers déri­vés comme les CDO et les CDS avaient déjà pro­vo­qué une série de catas­trophes finan­cières : Proc­ter & Gamble et Gib­son Gree­tings y per­dirent tous deux des for­tunes. En Cali­for­nie, le com­té d’O­range fut for­cé de se décla­rer en ces­sa­tion de paie­ment en 1994. Cette année-là, un rap­port du bureau de comp­ta­bi­li­té du Gouvernement[20] recom­man­dait de régle­men­ter stric­te­ment ce type d’ins­tru­ments finan­ciers – et, en 1998, la pré­si­dente de la com­mis­sion des tran­sac­tions à terme sur les matières premières[21] [CFTC], Brooks­ley Born, confir­ma cette recom­man­da­tion. En mai 1998, elle écri­vit une lettre à l’ad­mi­nis­tra­tion Clin­ton et aux diri­geants éco­no­miques sug­gé­rant que les banques soient tenues de four­nir plus de détails sur le négoce des déri­vés et qu’elles soient aus­si tenues de faire des pro­vi­sions pour amor­tir les pertes.

Plus de règle­men­ta­tion n’é­tait pas exac­te­ment ce que Gold­man avait en tête. « Les banques sont furieuses – elles veulent blo­quer la réforme », dit Michael Green­ber­ger, qui tra­vaillait pour Born comme direc­teur des mar­chés et des tran­sac­tions finan­cières à la CFTC et qui est main­te­nant pro­fes­seur de droit à l’u­ni­ver­si­té du Mary­land. « Greens­pan, Sum­mers, Rubin et [le patron de la SEC Arthur] Levitt veulent aus­si la bloquer. »

Cette bande des quatre de Clin­ton régnant sur l’é­co­no­mie – « spé­cia­le­ment Rubin », selon Green­ber­ger – convo­qua Born pour une réunion et ils plai­dèrent leur cause. Mal­gré cela, Born refu­sa de faire machine arrière et conti­nua à deman­der une meilleure règle­men­ta­tion des déri­vés. Aus­si, en juin 1998, Rubin dénon­ça publi­que­ment la posi­tion de Born, recom­man­dant fina­le­ment que la CFTC soit pri­vée de son pou­voir de règle­men­ta­tion. En 2000, le der­nier jour de sa légis­la­ture, le Congrès adop­ta la – main­te­nant fameuse – loi de moder­ni­sa­tion des tran­sac­tions à terme sur les matières premières[22], loi qui fut insé­rée à la der­nière minute dans un col­lec­tif bud­ge­taire de plus de 1000 pages, avec pres­qu’au­cun débat au Sénat. Les banques étaient main­te­nant libres d’é­chan­ger des CDS en toute impunité.

Mais l’his­toire ne se ter­mi­na pas là. En 2000, AIG, le prin­ci­pal four­nis­seur de CDS, appro­cha le dépar­te­ment des assu­rances de l’É­tat de New York pour lui deman­der si les CDS seraient règle­men­tés en tant qu’as­su­rances. À l’é­poque, le bureau des assu­rances était diri­gé par Neil Levin, un ancien vice-pré­sident de Gold­man. Celui-ci déci­da que les CDS ne seraient pas règle­men­tés. Deve­nue libre d’é­mettre des CDO et d’a­che­ter des CDS autant qu’elle vou­lait, Gold­man se jeta fré­né­ti­que­ment dans le mar­ché du prêt immo­bi­lier. En 2006, à l’a­po­gée de la bulle, Gold­man avait émis pour 76,5 mil­liards de dol­lars de pro­duits déri­vés basés sur des prêts immo­bi­liers – un tiers de ces prêts étant des sub­prime -, la plus grande part de ces pro­duits étant ven­due à des inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels comme des fonds de pen­sion et des com­pa­gnies d’as­su­rance. Et, dans ces émis­sions mas­sives, il y avait de vastes maré­cages de merde.

Pre­nons une émis­sion de cette année-là, GSAMP Trust 2006-S3 pour 494 mil­lions de dol­lars. De nom­breux prêts cor­res­pon­daient à un second emprunt par les emprun­teurs et leur capi­tal moyen ne valait que 0,71 % de leur emprunt. De plus, 58 % des prêts étaient peu ou pas docu­men­tés – pas de nom de l’emprunteur, pas d’a­dresse, juste le code pos­tal. Mal­gré cela, les deux prin­ci­pales agences de nota­tion, Moo­dy’s et Stan­dard & Poor’s, don­nèrent à 93 % de l’é­mis­sion la note « qua­li­té pour inves­tis­seur »[23]. Moo­dy’s pré­di­sait que moins de 10 % des prêts feraient défaut. En réa­li­té, 18 % furent en défaut de paie­ment dans les 18 mois.

Mais Gold­man n’é­tait pas expo­sée au risque. La banque pou­vait ache­ter ces prêts affreux, com­plè­te­ment irres­pon­sables, à des firmes pires que des gang­sters comme Coun­try­wide et les revendre à des muni­ci­pa­li­tés et des retrai­tés – des vieux, bon sang ! – en affir­mant que ce n’é­tait pas la pire bouse de vache qu’on ait jamais vue. Mais tout en fai­sant cela, la banque pre­nait des posi­tions à la baisse sur ce mar­ché. En clair, elle pariait contre la merde qu’elle-même ven­dait. Pire encore, Gold­man s’en féli­ci­tait publi­que­ment. « Le sec­teur du prêt immo­bi­lier conti­nue à être faible », se van­tait David Viniar, res­pon­sable finan­cier de la banque, « en consé­quence, nous avons subi des pertes sur nos posi­tions ache­teuses… Cepen­dant, notre ges­tion du risque sur ce mar­ché consis­tait à être bais­sier et notre posi­tion nette ven­deuse a été béné­fi­ciaire ». En d’autres termes, les déri­vés de prêts immo­bi­liers que Gold­man ven­dait étaient pour les cré­tins. On ne pou­vait gagner de l’argent qu’en pariant contre ces mêmes prêts immobiliers.

« Voi­là jus­qu’où ces salo­pards ont osé aller », dit le gérant d’un hedge fund. « Au moins, avec les autres banques, vous pou­viez dire qu’elles étaient seule­ment stu­pides – elles croyaient à ce qu’elles ven­daient et elles ont implo­sé avec la bulle. Gold­man savait ce qu’elle fai­sait ». Je demande au gérant com­ment il se peut que vendre quelque chose et parier contre – sur­tout si vous en savez plus sur les fai­blesses des pro­duits que le client – ne soit pas consi­dé­ré à un délit d’initié.

« C’est exac­te­ment un délit d’i­ni­tié », dit-il, « c’est le cœur même du délit d’initié ».

Fina­le­ment, de nom­breux inves­tis­seurs fâchés se sont regrou­pés. Après l’é­cla­te­ment de la bulle immo­bi­lière, comme une répé­ti­tion vir­tuelle de la bulle Inter­net, Gold­man fut tou­ché par une vague de pro­cès, dans les­quels la banque fut accu­sée d’a­voir caché l’in­for­ma­tion per­ti­nente sur la qua­li­té des prêts immo­bi­liers qu’elle émet­tait. Les auto­ri­tés de l’É­tat de New York pour­suivent Gold­man ain­si que 25 autres cour­tiers pour avoir ven­du des liasses des prêts mer­deux de Coun­try­wide à des fonds de pen­sion de fonc­tion­naires, les­quels ont per­du 100 mil­lions de dol­lars sur leur inves­tis­se­ment. Le Mas­sa­chu­setts aus­si a enquê­té sur Gold­man pour les mêmes rai­sons, agis­sant au nom de 714 déten­teurs de prêts pré­da­teurs. Mais cette fois encore, Gold­man s’en est sor­tie pra­ti­que­ment indemne, écar­tant les menaces en accep­tant de payer une somme déri­soire, 60 mil­lions de dol­lars – envi­ron ce que son dépar­te­ment des CDO gagnait en un jour et demi pen­dant le boom immobilier.

Les consé­quences de la bulle immo­bi­lière sont toutes bien connues – elle a conduit, plus ou moins direc­te­ment, à l’ef­fon­dre­ment de Bear Stearns, Leh­man Bro­thers et AIG, dont le por­te­feuille toxique de CDS était com­po­sé, pour une part signi­fi­ca­tive, d’as­su­rances que des banques comme Gold­man avaient ache­tées pour cou­vrir le risque de leur propre por­te­feuille immo­bi­lier. En fait, au moins 13 mil­liards de dol­lars d’argent public, don­nés à AIG pour son ren­flouage, sont allés à Gold­man, ce qui signi­fie que la banque a gagné deux fois sur la bulle immo­bi­lière : elle a d’a­bord arna­qué les inves­tis­seurs qui ont ache­té ses CDO pour­ris en pariant contre ses propres pro­duits mer­deux, puis elle s’est retour­née et a arna­qué le contri­buable en le fai­sant payer ces mêmes paris.

Et de nou­veau, tan­dis que le monde s’ef­fon­drait autour de la banque, Gold­man s’as­su­ra que tout irait très bien du côté des rému­né­ra­tions. En 2006, le mon­tant des rému­né­ra­tions grim­pa à 16,5 mil­liards de dol­lars – une moyenne de 622.000 $ par employé. Comme l’ex­pli­qua un porte-parole de Gold­man, « Nous tra­vaillons très dur ici ».

Mais le meilleur était encore à venir. Tan­dis que l’ef­fon­dre­ment de la bulle immo­bi­lière expé­dia la plu­part du monde finan­cier vers la sor­tie ou la pri­son, Gold­man dou­bla la mise – et, presque seul, créa encore une autre bulle, une dont le monde ignore encore que la firme y est impliquée.

Bulle n° 4
4 $ le gallon

Au début de 2008, le monde finan­cier était en plein désar­roi. Wall Street avait pas­sé les 25 der­nières années à pro­vo­quer un scan­dale après l’autre, ce qui ne lais­sait pas grand-chose à vendre qui ne fût ava­rié. Les termes junk bond[24], IPO, sub­prime mortgage[25] et autres mets finan­ciers qui furent en vogue un temps, étaient main­te­nant fer­me­ment asso­ciés à des escro­que­ries dans l’es­prit du public. Les termes CDS et CDO allaient bien­tôt les rejoindre. Les mar­chés de cré­dit étaient en crise et le man­tra qui avait sous-ten­du l’é­co­no­mie fan­tas­ma­tique des années Bush – la croyance que les prix de l’im­mo­bi­lier ne baissent jamais – n‘était plus qu’un mythe effon­dré, lais­sant Wall Street récla­mer à grand cris un nou­veau para­digme de conne­rie à lancer.

Où aller ? Avec un public réti­cent à mettre de l’argent dans quoi que ce soit qui res­semble à un inves­tis­se­ment papier, la Street démé­na­gea en douce le casi­no vers le mar­ché des matières pre­mières physiques[26] – les trucs que vous pou­vez tou­cher : maïs, café, cacao, blé et, avant tout, les matières pre­mières éner­gé­tiques, sur­tout le pétrole. En conjonc­tion avec la baisse du dol­lar, la res­tric­tion du crédit[27] et l’ef­fon­dre­ment de l’im­mo­bi­lier pro­vo­quèrent une « fuite vers les matières pre­mières »[28]. En par­ti­cu­lier, le prix du pétrole à terme[29] est mon­té en flèche, le baril pas­sant de 60 $ mi-2007 à un plus haut de 147 $ à l’é­té 2008.

Cet été là, tan­dis que la cam­pagne pré­si­den­tielle mon­tait en puis­sance, la rai­son don­née pour expli­quer la mon­tée du prix de l’es­sence jus­qu’à 4,11 $ le gallon[30] était que le monde fai­sait face à un pro­blème d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en pétrole. Dans un clas­sique exemple de la façon dont Répu­bli­cains et Démo­crates répondent aux crises par de féroces polé­miques sur des points stu­pides et hors-sujet, John McCain pré­ten­dait que mettre fin au mora­toire sur l’ex­ploi­ta­tion en mer[31] serait « très utile à court terme », tan­dis qu’O­ba­ma, en bon yup­pie libé­ral, défen­dait l’i­dée qu’un inves­tis­se­ment fédé­ral dans la voi­ture hybride était la solution.

Mais tout était men­son­ger. Il est vrai que la pro­duc­tion pétro­lière glo­bale va finir par s’é­pui­ser, mais la pro­duc­tion à court terme était en fait en aug­men­ta­tion. Selon l’ad­mi­nis­tra­tion pour l’in­for­ma­tion sur l’énergie[32], dans les six mois qui ont pré­cé­dé l’en­vo­lée des prix, l’offre mon­diale de pétrole était pas­sée de 85,24 mil­lions de barils par jour à 85,72 mil­lions. Sur la même période, la demande avait chu­té de 86,82 mil­lions de barils par jour à 86,07 mil­lions. Non seule­ment l’offre à court-terme avait aug­men­té, mais la demande avait bais­sé – ce qui, en termes éco­no­miques clas­siques, aurait dû faire bais­ser les prix à la pompe.

Alors d’où pro­ve­nait l’é­norme hausse des prix du pétrole ? Devi­nez. Évi­dem­ment, Gold­man a été aidé – il y avait d’autres joueurs dans le mar­ché des matières pre­mières phy­siques – mais la cause ini­tiale a tout à voir avec le com­por­te­ment d’un petit nombre de puis­sants acteurs déter­mi­nés à trans­for­mer en casi­no spé­cu­la­tif ce mar­ché qui avait été, jusque-là, sérieux. Gold­man pro­cé­da en convain­cant des fonds de pen­sion et d’autres grands inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels d’in­ves­tir dans le mar­ché à terme du pétrole[33] – en accep­tant d’a­che­ter du pétrole à un cer­tain prix à une date fixée à l’a­vance. L’i­ni­tia­tive trans­for­ma la nature du pétrole : d’une matière pre­mière rigi­de­ment sou­mise à la loi de l’offre et de la demande, il devint un objet de paris, comme les actions. Entre 2003 et 2008, le volume d’argent spé­cu­la­tif dans les matières pre­mières pas­sa de 13 mil­liards à 317 mil­liards de dol­lars, un accrois­se­ment de 2.300 %. En 2008, un baril de pétrole chan­geait de main, sur le papier, 27 fois en moyenne avant d’être livré et consommé.

Comme c’est sou­vent le cas, il exis­tait une loi, datant de la Grande Dépres­sion, pour empê­cher spé­ci­fi­que­ment ce genre de choses. Le mar­ché des matières pre­mières était d’a­bord des­ti­né à aider les agri­cul­teurs. Un culti­va­teur pré­oc­cu­pé par une éven­tuelle future baisse des prix pou­vait signer un contrat de vente de son maïs à un cer­tain prix, pour une livrai­son plus tard ; grâce à cela, il lui était moins utile de sto­cker lui-même sa récolte. Quand per­sonne n’a­che­tait du maïs, l’a­gri­cul­teur pou­vait vendre à un inter­mé­diaire appe­lé « spé­cu­la­teur tra­di­tion­nel », lequel sto­ckait le grain pour le vendre plus tard, quand la demande était plus forte. De cette façon, il y avait tou­jours quel­qu’un pour ache­ter à l’a­gri­cul­teur, même quand le mar­ché n’a­vait pas besoin, tem­po­rai­re­ment, de sa récolte.

Cepen­dant, en 1936, le Congrès recon­nu qu’il ne devait jamais il y avoir plus de spé­cu­la­teurs dans ce mar­ché que de pro­duc­teurs et de consom­ma­teurs. Si cela arri­vait, les prix seraient alors affec­tés par autre chose que l’offre et la demande et la mani­pu­la­tion des cours s’en­sui­vrait. Une nou­velle loi don­na le pou­voir à la CFTC[34] – le même orga­nisme qui ten­ta vai­ne­ment plus tard de règle­men­ter les CDS – d’im­po­ser des limites aux opé­ra­tions spé­cu­la­tives sur les matières pre­mières. Grâce à la super­vi­sion de la CFTC, la paix et l’har­mo­nie régna sur les mar­chés de matières pre­mières pen­dant plus de 50 années.

Tout cela chan­gea en 1991 quand, à l’in­su de presque tout le monde, J. Aron, une filiale de Gold­man spé­cia­li­sée dans le négoce des matières pre­mières, écri­vit à la CFTC en uti­li­sant un argu­ment inha­bi­tuel. Les agri­cul­teurs pos­sé­dant de gros stocks de maïs, argu­men­tait Gold­man, n’é­taient pas les seuls qui avaient besoin de se cou­vrir contre le risque de baisse des prix – les négo­ciants de Wall Street qui font de gros paris sur le prix du pétrole avaient, eux aus­si, besoin de se cou­vrir contre leur risque, parce que, eh bien, eux aus­si ris­quaient de perdre beau­coup d’argent.

C’é­tait vrai­ment n’im­porte quoi – la loi de 1936, rap­pe­lez-vous, avait été écrite pour faire spé­ci­fi­que­ment la dis­tinc­tion entre les négo­ciants qui ache­taient et ven­daient une mar­chan­dise réelle, tan­gible et ceux qui trai­taient seule­ment du papier. Mais la CFTC, éton­nam­ment, accep­ta l’ar­gu­ment. Elle don­na à la banque un lais­sez-pas­ser, appe­lé « exemp­tion pour cou­ver­ture de bonne foi »[35], per­met­tant à la filiale de Gold­man de se pré­tendre négo­ciant de matières pre­mières réelles et d’é­chap­per ain­si à toutes les limites impo­sées aux spé­cu­la­teurs. Dans les années qui ont sui­vi, la com­mis­sion accor­da dis­crè­te­ment des exemp­tions à 14 autres compagnies.

Gold­man et d’autres banques étaient alors deve­nues libres d’at­ti­rer plus d’in­ves­tis­seurs dans les mar­chés de matières pre­mières, per­met­tant aux spé­cu­la­teurs de faire des paris de plus en plus gros. Cette lettre de Gold­man en 1991 condui­sit plus ou moins direc­te­ment à la bulle pétro­lière de 2008, quand le nombre des spé­cu­la­teurs sur le mar­ché – moti­vés par la crainte de la chute du dol­lar et l’ef­fon­dre­ment de l’im­mo­bi­lier – sub­mer­gea fina­le­ment pro­duc­teurs et consom­ma­teurs. En 2008, les trois quarts au moins de l’ac­ti­vi­té sur les mar­chés de matières pre­mières était spé­cu­la­tive, selon un employé du Congrès qui a étu­dié les chiffres – et ce chiffre est pro­ba­ble­ment sous-éva­lué. Vers le milieu de l’é­té 2008, mal­gré une offre en hausse et une demande en baisse, nous payions 4 $ le gal­lon chaque fois que nous nous arrê­tions à la pompe.

Ce qui est encore plus stu­pé­fiant c’est que la lettre d’exemp­tion à Gold­man, ain­si que la plu­part de celles qui ont sui­vi, furent don­nées plus ou moins en secret. « J’é­tais le chef de la divi­sion des mar­chés et Brook­sey Born était la patronne de la CFTC », dit Green­ber­ger, « et ni elle ni moi ne connais­sions l’exis­tence de cette lettre ». En fait, les lettres ne furent connues que par acci­dent. L’an­née der­nière, un employé du comi­té pour l’éner­gie et le com­merce de la Chambre[36] se trou­vait à une réunion quand des offi­ciels de la CFTC firent une réfé­rence impromp­tue aux exemptions.

« J’a­vais été invi­té à une réunion que la com­mis­sion orga­ni­sait sur l’éner­gie », raconte l’employé, « et, sou­dain, au milieu de la réunion, ils com­mencent à dire « Ouais, nous écri­vons ces lettres depuis des années main­te­nant ». J’ai levé la main et dit « Vrai­ment ? Vous avez écris une lettre ? Puis-je la voir ? » Ils firent des « Hum, hum » d’embarras, la dis­cus­sion tour­na en rond un moment et à la fin, ils ont dit « Il nous faut l’ac­cord de Gold­man Sachs ». J’ai deman­dé « Qu’est-ce que vous vou­lez dire par ‘deman­der l’ac­cord de Gold­man Sachs ? »’ »

La CFTC cita un règle­ment qui inter­di­sait de com­mu­ni­quer toute infor­ma­tion concer­nant la posi­tion cou­rante d’une socié­té sur le mar­ché. Mais la demande de l’employé concer­nait une lettre écrite 17 ans plus tôt. Elle n’a­vait plus aucun rap­port avec la posi­tion cou­rante de Gold­man. De plus, l’ar­ticle 7 de la loi de 1936 sur les matières pre­mières donne au Congrès le droit d’ob­te­nir de la CFTC toute l’in­for­ma­tion qu’il veut. Pour­tant, dans une par­faite illus­tra­tion de la main­mise totale de Gold­man sur le gou­ver­ne­ment, la CFTC atten­dit l’ac­cord de la banque avant de trans­mettre la lettre.

Armée de son exemp­tion à moi­tié secrète confé­rée par le gou­ver­ne­ment, Gold­man était deve­nu l’ar­chi­tecte en chef d’une gigan­tesque salle de paris. Son Gold­man Sachs Com­mo­di­ties Index – indice qui suit les prix des 24 prin­ci­pales matières pre­mières, mais dans lequel le pétrole est sur­pon­dé­ré – devint le lieu où les fonds de pen­sion, les com­pa­gnies d’as­su­rance et d’autres inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels pou­vaient pla­cer des paris mas­sifs à long terme sur les prix des matières pre­mières. Tout aurait été très bien s’il n’y avait eu quelques petits pro­blèmes. L’un de ces pro­blèmes était que les spé­cu­la­teurs sur indice font sur­tout des paris à la hausse[37] et rare­ment sur la baisse[38]. Si ce type de com­por­te­ment est bon pour un mar­ché d’ac­tions, il est désas­treux pour les matières pre­mières, parce qu’il fait conti­nuel­le­ment mon­ter les prix. « Si les spé­cu­la­teurs sur l’in­dice avaient aus­si pris des posi­tions à la baisse comme à la hausse, vous auriez vu les prix mon­ter et des­cendre », dit Michael Mas­ters, gérant d’un hedge fund qui a contri­bué à révé­ler le rôle des banques d’af­faires dans la mani­pu­la­tion du prix du pétrole. « Mais ils poussent les prix dans une seule direc­tion : vers le haut. »

Pour aggra­ver encore le pro­blème, Gold­man elle-même a uti­li­sé toute sa puis­sance pour encou­ra­ger la hausse du prix du pétrole. Arjun Mur­ti, un ana­lyste de Gold­man, salué comme un « oracle du pétrole » par le New York Times, pré­dit un « super pic », pro­nos­ti­quant un prix du baril à 200 $. Dans le même temps, Gold­man était lour­de­ment inves­tie dans le pétrole, à tra­vers sa filiale J. Aron ; la banque pos­sé­dait aus­si une part d’une des plus grandes raf­fi­ne­ries dans le Kan­sas, où elle sto­ckait le brut qu’elle ache­tait et ven­dait. Bien que l’offre de pétrole sui­vît la demande, Mur­ti lan­çait en per­ma­nence des alertes de pénu­rie mon­diale de pétrole, allant jus­qu’à révé­ler publi­que­ment qu’il pos­sé­dait deux voi­tures hybrides. Le prix éle­vé, pré­ten­dait la banque, est d’une cer­taine façon la faute de ce cochon de consom­ma­teur amé­ri­cain. En 2005, les ana­lystes de Gold­man répé­taient qu’on ne sau­rait pas quand le prix allait ces­ser de mon­ter tant qu’on ne sau­rait pas « quand les consom­ma­teurs amé­ri­cains arrê­te­ront d’a­che­ter des SUV[39] gouffres à essence et cher­che­ront des alter­na­tives moins gourmandes. »

Mais ce n’é­tait pas la consom­ma­tion réelle de pétrole qui fai­sait mon­ter les prix – c’é­tait le négoce du pétrole papier. À l’é­té 2008, les spé­cu­la­teurs sur les matières pre­mières avaient ache­té et empi­lé assez d’op­tions sur le pétrole[40] pour rem­plir 1,1 mil­liards de barils de pétrole ; ce qui signi­fie que les spé­cu­la­teurs pos­sé­daient plus de pétrole à terme, sous forme papier, qu’il n’y avait de pétrole phy­sique sto­cké dans toutes les cuves de sto­ckage du pays, y com­pris celles de la Réserve Stratégique[41]. C’é­tait une répé­ti­tion à la fois de la bulle Inter­net et de la bulle immo­bi­lière, quand Wall Street fai­sait explo­ser les pro­fits du jour en ven­dant à des idiots des parts d’un ave­nir fan­tas­ma­tique où les prix mon­te­raient éternellement.

Dans ce qui était deve­nu un pro­ces­sus dou­lou­reu­se­ment fami­lier, la pas­tèque du pétrole frap­pa bru­ta­le­ment le trot­toir durant l’é­té 2008, cau­sant une perte mas­sive de richesse ; le prix du brut plon­gea de 147 $ à 33 $[42]. À nou­veau, les grands per­dants étaient des gens ordi­naires. Les retrai­tés, dont les fonds de pen­sion avaient inves­ti dans cette merde, furent mas­sa­crés : CalPERS[43], le fonds de pen­sion des fonc­tion­naires de Cali­for­nie, avait 1,1 mil­liard de dol­lars inves­ti dans les matières pre­mières quand la chute arri­va. Et les dégâts ne pro­ve­naient pas que du pétrole. Gon­flés par la bulle des matières pre­mières, les prix ali­men­taires pro­vo­quèrent des catas­trophes sur toute la pla­nète, rédui­sant à la famine envi­ron 100 mil­lions de per­sonnes et allu­mant des émeutes de la faim dans tout le tiers-monde.

Aujourd’­hui, le prix du pétrole monte à nou­veau : il a pris 20 % au mois de mai et a, jus­qu’à pré­sent, dou­blé cette année. À nou­veau, le pro­blème n’est pas l’offre et la demande. « L’offre de pétrole est au plus haut des 20 der­nières années », dit Bart Stu­pak, dépu­té démo­crate du Michi­gan, membre du comi­té sur l’éner­gie de la Chambre. « La demande est au plus bas des 10 der­nières années. Et pour­tant, le prix est à la hausse. »

Quand on lui demande pour­quoi les poli­ti­ciens conti­nuent à rabâ­cher des choses comme forer de nou­veaux puits ou les voi­tures hybrides, alors que l’offre et la demande ne sont pas la cause du prix éle­vé, Stu­pak secoue la tête. « Je pense qu’ils ne com­prennent pas très bien le pro­blème », dit-il. « Vous ne pou­vez pas l’ex­pli­quer en 30 secondes, donc les poli­ti­ciens l’ignorent. »

Bulle n° 5
La magouille du renflouage

Après l’im­plo­sion de la bulle pétro­lière à l’au­tomne 2008, il n’y avait plus de nou­velle bulle pour faire ron­ron­ner la machine – cette fois, l’argent semble vrai­ment par­ti, comme dans une dépres­sion mon­diale. Le safa­ri finan­cier a donc démé­na­gé ailleurs et le gros gibier de la chasse a été le seul tas de capi­tal res­tant, bête et non gar­dé : l’argent des impôts. C’est ici, dans le plus grand ren­flouage de l’His­toire, que Gold­man Sachs a vrai­ment com­men­cé à mon­trer ses muscles.

Ça a débu­té en sep­tembre 2008, quand le ministre des finances d’a­lors, Paul­son, prit une série de déci­sions essen­tielles. Bien qu’il ait déjà orga­ni­sé le ren­flouage de Bear Stearns quelques mois aupa­ra­vant et qu’il ait aus­si ren­floué les prê­teurs qua­si-pri­vés Fan­nie Mae et Fred­die Mac, Paul­son choi­sit de lais­ser Leh­man Bro­thers – un des der­niers concur­rents réels de Gold­man – s’ef­fon­drer sans inter­ven­tion. (« Le sta­tut de super héros de Gold­man res­ta intact », dit l’a­na­lyste du mar­ché Eric Salz­man, « et un concur­rent dans la banque d’af­faires, Leh­man, dis­pa­rais­sait. ») Le len­de­main même, Paul­son don­na le feu vert au ren­flouage mas­sif – 85 mil­liards de dol­lars – d’AIG, lequel se retour­na immé­dia­te­ment et paya à Gold­man 13 mil­liards de dol­lars qu’il lui devait[44]. Grâce au sau­ve­tage, la banque finit donc par être payée en tota­li­té pour ses mau­vais paris. Par contraste, les retrai­tés de l’in­dus­trie auto­mo­bile qui attendent le ren­flouage de Chrys­ler auront de la chance s’ils reçoivent 50 cents sur chaque dol­lar qui leur est dû.

Immé­dia­te­ment après le ren­flouage d’AIG, Paul­son annon­ça le sau­ve­tage de l’in­dus­trie finan­cière par le gou­ver­ne­ment fédé­ral, un plan de 700 mil­liards de dol­lars appe­lé le TARP[45], « pro­gramme de sou­la­ge­ment des avoirs en déshé­rence » et pla­ça un ban­quier de Gold­man, Neel Kash­ka­ri, âgé de 35 ans et jus­qu’a­lors incon­nu, en charge de gérer ce fonds. Afin de pro­fi­ter de l’argent du sau­ve­tage, Gold­man annon­ça qu’elle se trans­for­mait en une hol­ding ban­caire, cette conver­sion lui don­nait accès non seule­ment à 10 mil­liards de dol­lars du TARP, mais aus­si à toute une galaxie de finan­ce­ments publics moins voyants – notam­ment des prêts à taux réduits de la Réserve Fédé­rale. Fin mars 2009, la Fed aura prê­té ou garan­ti au moins 8.700 mil­liards de dol­lars, pour une série de nou­veaux ren­flouages – et grâce à une obs­cure loi auto­ri­sant la Fed à refu­ser la plu­part des audits du Congrès, les mon­tants ver­sés et leurs béné­fi­ciaires demeurent pres­qu’en­tiè­re­ment secrets.

Se conver­tir en hol­ding ban­caire pré­sente éga­le­ment d’autres avan­tages : l’or­ga­nisme char­gé du contrôle de Gold­man est main­te­nant la Réserve fédé­rale de New York, dont le pré­sident au moment de l’an­nonce de la conver­sion était Ste­phen Fried­man, un ancien co-pré­sident de Gold­man Sachs. Fried­man vio­lait les prin­cipes de la Réserve fédé­rale en conser­vant son poste chez Gold­man alors qu’il était sup­po­sé contrô­ler la banque. Pour régler le pro­blème, il deman­da et obtint du gou­ver­ne­ment une exo­né­ra­tion pour conflit d’in­té­rêts. Fried­man devait aus­si se débar­ras­ser de ses actions de Gold­man après que la banque soit deve­nue une holding[46], mais, grâce à l’exo­né­ra­tion, il fut auto­ri­sé à acqué­rir 52.000 actions sup­plé­men­taires de son ancienne banque, ce qui le ren­dit plus riche de 3 mil­lions de dol­lars. Fried­man quit­ta son poste en mai 2009, mais l’homme qui est main­te­nant res­pon­sable du contrôle de Gold­man – le pré­sident de la Fed de New York William Dud­ley – est encore un ancien de Goldman.

Le mes­sage glo­bal de tout ceci – le ren­flouage d’AIG, l’ap­pro­ba­tion immé­diate de la conver­sion en hol­ding ban­caire, les fonds du TARP – est que quand il s’a­git de Gold­man Sachs, il n’est plus ques­tion de mar­ché libre. Le gou­ver­ne­ment pour­rait lais­ser d’autres joueurs du mar­ché mou­rir, mais il ne lais­se­ra tout sim­ple­ment pas Gold­man échouer, en aucun cas. Son emprise sur le Mar­ché est sou­dain deve­nue une décla­ra­tion publique de pri­vi­lège suprême. « Dans le pas­sé, c’é­tait un avan­tage impli­cite », dit Simon John­son, pro­fes­seur d’é­co­no­mie au MIT[47] et ancien offi­ciel du Fonds moné­taire, qui com­pare le ren­flouage au capi­ta­lisme de copi­nage qu’il a vu dans les pays du tiers-monde. « Main­te­nant, c’est plus un avan­tage explicite. »

Une fois les ren­flouages en place, Gold­man retour­na immé­dia­te­ment aux affaires habi­tuelles, rêvant à des sché­mas tou­jours plus alam­bi­qués pour net­toyer la car­casse amé­ri­caine de son capi­tal mal gar­dé. Un de ses pre­miers actes de la période d’a­près ren­flouage a été de repous­ser dis­crè­te­ment le calen­drier qu’elle suit pour annon­cer ses résul­tats, essen­tiel­le­ment pour effa­cer de ses comptes décembre 2008 et ses pertes de 1,3 mil­liard de dol­lars avant impôt. En même temps, la banque annon­ça un pro­fit hau­te­ment sus­pect de 1,8 mil­liards de dol­lars pour le pre­mier tri­mestre 2009 – pro­fit qui incluait appa­rem­ment une grosse part d’argent payé par les contri­buables via le ren­flouage d’AIG. « Ils ont com­plè­te­ment tru­qué les résul­tats du pre­mier tri­mestre », dit un gérant de hedge fund. « Ils ont caché les pertes dans le mois orphe­lin et appe­lé béné­fice l’argent du renflouage. »

Deux chiffres de plus res­sortent de ce stu­pé­fiant retour­ne­ment au pre­mier tri­mestre 2009. La banque a payé la somme incroyable de 4,7 mil­liards de dol­lars en bonus et primes, soit une aug­men­ta­tion de 18 % par rap­port au pre­mier tri­mestre 2008. Elle a aus­si levé 5 mil­liards de dol­lars par émis­sion de nou­velles actions juste après avoir publié son résul­tat tri­mes­triel. Consi­dé­rés ensemble, ces deux chiffres montrent que, au bout du compte, Gold­man a emprun­té pour payer 5 mil­liards de dol­lars de primes à ses cadres, et cela au beau milieu d’une crise éco­no­mique mon­diale qu’elle a contri­bué à pro­vo­quer, usant d’ar­ti­fices comp­tables dou­teux pour embo­bi­ner des inves­tis­seurs, quelques mois à peine après avoir reçu des mil­liards des contribuables.

Encore plus stu­pé­fiant, Gold­man fit tout ça juste avant que le gou­ver­ne­ment n’an­nonce les résul­tats de son nou­veau « test de stress » pour les banques cher­chant à rem­bour­ser l’argent du TARP – ce qui sug­gère que Gold­man savait exac­te­ment ce qui allait arri­ver. Le gou­ver­ne­ment essayait de pla­ni­fier soi­gneu­se­ment les rem­bour­se­ments pour ten­ter de pré­ve­nir de futurs pro­blèmes dans les banques qui ne pour­raient pas rem­bour­ser immé­dia­te­ment. Mais Gold­man balaya ces pré­oc­cu­pa­tions, éta­lant effron­té­ment son sta­tut d’i­ni­tié. « Ils sem­blaient connaître tout ce dont ils avaient besoin avant que le test de stress ne sorte, contrai­re­ment à tous les autres qui devaient attendre la sor­tie du test », dit Michael Hecht, direc­teur de ges­tion chez JMP Secu­ri­ties. « Le gou­ver­ne­ment vint décla­rer « Pour rem­bour­ser le TARP, vous devez avoir émis de la dette à 5 ans qui ne soit pas assu­rée par le FDIC[48] – ce que Gold­man venait de faire une semaine ou deux plus tôt. »

Et voi­ci le coup de grâce. Après avoir joué un rôle cen­tral dans quatre bulles catas­tro­phiques, après avoir contri­bué à faire dis­pa­raître du NASDAQ 5.000 mil­liards de dol­lars de richesse, après avoir refi­lé des mil­liers de prêts immo­bi­liers toxiques à des retrai­tés et des muni­ci­pa­li­tés, après avoir contri­bué à pous­ser le prix de l’es­sence jus­qu’à 4 $ le gal­lon et pro­vo­qué la faim de 100 mil­lions de per­sonnes dans le monde, après avoir mis la main sur des dizaines de mil­liards de dol­lars des contri­buables à tra­vers une série de ren­flouages gérés par son ancien PDG, com­bien Gold­man Sachs ren­dit au peuple des États-Unis en 2008 ?

Qua­torze mil­lions de dollars.

C’est ce que la firme a payé en 2008, un taux effec­tif d’im­po­si­tion d’exac­te­ment un, vous lisez bien, un pourcent. La banque a payé 10 mil­liards de dol­lars en primes et bonus la même année et a fait un béné­fice de plus de 2 mil­liards de dol­lars – pour­tant, elle a payé au Tré­sor moins d’un tiers de ce qu’elle a cas­qué à son PDG Lloyd Blank­fein, qui a reçu 42,9 mil­lions de dol­lars l’an­née dernière.

Com­ment est-ce pos­sible ? Selon le rap­port annuel de Gold­man, le faible niveau d’im­pôts est dû en grande par­tie à des chan­ge­ments dans la « répar­ti­tion géo­gra­phique des pro­fits ». En d’autres mots, la banque a dépla­cé son argent de manière à ce que ses pro­fits soient situés dans des pays étran­gers ayant de faibles taux d’im­po­si­tion. Parce que notre sys­tème d’im­po­si­tion des grandes socié­tés est com­plè­te­ment fou­tu, des socié­tés comme Gold­man peuvent expé­dier leurs reve­nus dans des para­dis fis­caux et repor­ter indé­fi­ni­ment les impôts sur ces reve­nus, même si elles réclament par avance des déduc­tions sur ces mêmes reve­nus non impo­sés. C’est pour­quoi n’im­porte quelle grande socié­té avec un expert-comp­table qui soit à jeun au moins de temps en temps, peut, en géné­ral, trou­ver une façon de réduire à zéro ses impôts. En fait, un rap­port du bureau de Comp­ta­bi­li­té du gouvernement[49] a trou­vé qu’entre 1998 et 2005, envi­ron deux tiers de toutes les grandes socié­tés opé­rant aux États-Unis n’y ont payé aucun impôt.

C’est un scan­dale qui jus­ti­fie­rait une levée de fourches – mais je ne sais com­ment, quand Gold­man publia son impo­si­tion d’a­près le ren­flouage, c’est à peine si quel­qu’un le com­men­ta. Un des peu nom­breux qui remar­quèrent le scan­dale fut le repré­sen­tant Llyod Dog­gett, un Démo­crate du Texas qui sié­gea au comi­té des moyens et solutions[50] de la Chambre. « Tan­dis que la main droite men­die l’argent du ren­flouage », dit-il, « la gauche le cache dans des para­dis fiscaux ».

Bulle n° 6
Le réchauf­fe­ment global

Avance rapide jus­qu’à aujourd’­hui. Nous sommes début juin à Washing­ton D.C., Barack Oba­ma, un jeune poli­ti­cien popu­laire dont le plus impor­tant contri­bu­teur pri­vé à sa cam­pagne élec­to­rale fut une banque d’af­faires du nom de Gold­man Sachs – ses employés ont don­né quelques 981.000 $ pour sa cam­pagne – occupe la Mai­son Blanche. Ayant navi­gué sans encombre dans le champ de mines poli­tique de l’ère du ren­flouage, Gold­man est à nou­veau retour­née à ses affaires habi­tuelles, cher­chant des failles dans un nou­veau mar­ché créé par le gou­ver­ne­ment, avec l’aide d’un nou­veau groupe d’an­ciens de la banque occu­pant des posi­tions clé au gouvernement.

Hank Paul­son et Neel Kash­Ka­ri sont par­tis ; à leur place se trouvent le direc­teur du cabi­net des Finances Mark Pat­ter­son et le patron du CFTC Gary Gens­ler, tous deux anciens de Gold­man (Gens­ler était le co-direc­teur finan­cier de la firme). Et à la place des déri­vés de cré­dit ou des CDO ou des options sur le pétrole, les cré­dits de car­bone sont le nou­veau jeu à la mode – un mar­ché de mille mil­liards de dol­lars en plein essor, qui existe encore à peine, mais qui exis­te­ra si le Par­ti Démo­crate, qui a reçu 4.452.585 $ de ce mar­ché lors de la der­nière élec­tion, se débrouille pour créer une nou­velle bulle de matières pre­mières qui fera trem­bler la Terre, dégui­sée en « plan envi­ron­ne­men­tal » appe­lé cap-and-trade[51].

Le nou­veau mar­ché des cré­dits de car­bone est une répé­ti­tion vir­tuelle du casi­no des matières pre­mières qui a été si bon pour Gold­man, sauf qu’il a une savou­reuse nou­velle par­ti­cu­la­ri­té : si le plan avance comme atten­du, la mon­tée des prix sera impo­sée par le gou­ver­ne­ment. Gold­man n’au­ra même pas à tru­quer le jeu. Il le sera dès le départ.

Voi­ci com­ment ça marche : si la loi passe, pour les usines et ins­tal­la­tions fonc­tion­nant au char­bon, les dis­tri­bu­teurs de gaz natu­rel et de nom­breuses autres indus­tries, il y aura des limites sur les émis­sions de car­bone (dioxyde de car­bone, gaz à effet de serre) qu’elles peuvent pro­duire chaque année. Si une socié­té dépasse son quo­ta, elle pour­ra ache­ter des « allo­ca­tions » ou cré­dits à d’autres socié­tés qui ont pro­duit moins d’é­mis­sions de car­bone. Le pré­sident Oba­ma estime qu’au mini­mum 646 mil­liards de dol­lars de cré­dits de car­bone seront mis aux enchères dans les sept pre­mières années. Un de ses prin­ci­paux conseillers éco­no­miques pré­dit que le chiffre réel sera deux, voire trois fois plus élevé.

La par­ti­cu­la­ri­té de ce plan qui lui confère un attrait spé­cial pour les spé­cu­la­teurs, c’est que le contingent[52] sera conti­nuel­le­ment dimi­nué par le gou­ver­ne­ment, ce qui signi­fie que les cré­dits de car­bone devien­dront, année après année, de plus en plus rares. Il s’a­git donc d’un mar­ché tout à fait inédit, où il est garan­ti que la matière pre­mière négo­ciable ver­ra son prix mon­ter au cours du temps. Le volume en valeur de ce nou­veau mar­ché s’é­lè­ve­ra jus­qu’à dépas­ser mille mil­liards de dol­lars par an. Pour com­pa­rai­son, le chiffre d’af­faires com­bi­né de toutes les com­pa­gnies d’élec­tri­ci­té aux États-Unis est de 320 mil­liards de dol­lars par an.

Gold­man veut cette loi. Le plan est (1) d’en­trer sur ter­rain d’une légis­la­tion qui change de para­digme, (2) de s’as­su­rer que la banque aura bien la part ren­table de cette légis­la­tion et (3) de s’as­su­rer que cette part sera une grosse part. Gold­man a com­men­cé à faire pres­sion pour l’a­dop­tion du cap-and-trade il y a long­temps, mais les choses n’ont vrai­ment décol­lé que l’an­née der­nière, quand la firme a dépen­sé 3,5 mil­lions de dol­lars pour du lob­bying sur les ques­tions cli­ma­tiques (un de leurs lob­byistes à ce moment était Pat­ter­son, main­te­nant direc­teur du cabi­net des Finances). En 2005, quand Hank Paul­son était PDG de Gold­man, il par­ti­ci­pa per­son­nel­le­ment à la rédac­tion de la poli­tique envi­ron­ne­men­tale de la banque, un docu­ment qui contient des élé­ments sur­pre­nants pour une firme qui, dans tous les autres domaines, a été constam­ment oppo­sée à toute règle­men­ta­tion gou­ver­ne­men­tale. Le rap­port de Paul­son défen­dait l’i­dée que « l’ac­tion volon­taire seule ne peut résoudre le pro­blème du chan­ge­ment cli­ma­tique ». Quelques années plus tard, le chef du sec­teur car­bone de la banque, Ken New­combe, sou­te­nait que le cap-and-trade seul ne serait pas suf­fi­sant pour régler le pro­blème du cli­mat et deman­dait des inves­tis­se­ments publics en recherche et déve­lop­pe­ment. Ce qui est pra­tique si l’on consi­dère que Gold­man a inves­ti tôt dans l’éner­gie éolienne (elle a acquis une filiale du nom de Hori­zon Wind Ener­gy), le bio­die­sel (elle a inves­ti dans une socié­té appe­lée Chan­ging World Tech­no­lo­gies) et l’éner­gie solaire (elle a un accord de par­te­na­riat avec BP Solar), exac­te­ment le genre d’af­faires qui vont pros­pé­rer si le gou­ver­ne­ment force les pro­duc­teurs d’éner­gie à uti­li­ser de l’éner­gie plus propre. Comme Paul­son l’a­vait dit à l’é­poque, « nous ne fai­sons pas ces inves­tis­se­ments pour perdre de l’argent. »

Gold­man pos­sède une part de 10 % dans la bourse d’é­change de car­bone de Chicago[53], où les cré­dits de car­bone seront négo­ciés. De plus, la banque pos­sède une part mino­ri­taire dans Blue Source LLC, une socié­té de l’U­tah qui vend le type de cré­dits de car­bone qui sera très recher­ché si la loi passe. Le lau­réat du prix Nobel Al Gore, qui est inti­me­ment impli­qué dans la pro­gram­ma­tion du cap-and-trade, a cofon­dé une socié­té du nom de Gene­ra­tion Invest­ment Mana­ge­ment avec trois anciennes huiles de Gold­man Sachs Asset Mana­ge­ment, David Blood, Mark Fer­gu­son et Peter Har­ris. Leur domaine ? Inves­tir dans les cré­dits de car­bone. Il y a aus­si un fonds de 500 mil­lions de dol­lars, Green Growth Fund, créé par un ancien de Gold­man pour inves­tir dans les tech­no­lo­gies vertes… La liste peut conti­nuer ain­si indé­fi­ni­ment. Gold­man est à nou­veau en avance des annonces, atten­dant juste que quel­qu’un fasse pleu­voir au bon endroit. Ce mar­ché sera-t-il plus gros que le mar­ché à terme sur l’énergie[54] ?

« Oh, il va le dépas­ser de plu­sieurs têtes », dit un ancien membre du comi­té sur l’éner­gie de la Chambre[55].

Bon, vous pour­riez dire, quelle impor­tance ? Si le cap-and-trade réus­sit, ne serons-nous pas tous sau­vés de la catas­trophe du réchauf­fe­ment glo­bal ? Peut-être – mais le cap-and-trade, vu par Gold­man, est juste un impôt sur le car­bone bâti de telle façon que des inté­rêts pri­vés en col­lectent le pro­duit. Au lieu d’im­po­ser sim­ple­ment une taxe gou­ver­ne­men­tale fixe sur la pol­lu­tion par le car­bone et obli­ger les pro­duc­teurs d’éner­gie sale à payer pour la pol­lu­tion qu’ils engendrent, le cap-and-trade va per­mettre à une petite tri­bu de Wall Street de se goin­frer comme des porcs en trans­for­mant encore un autre mar­ché de matière pre­mière en sys­tème de col­lecte pri­vée d’un impôt. Ceci est pire que le ren­flouage : ça per­met à la banque de cap­ter l’argent du contri­buable avant même qu’il soit collecté.

« Si ça doit être une taxe, je pré­fè­re­rais que Washing­ton la mette en place et la col­lecte », dit Michael Mas­ters, le direc­teur de hedge fund qui a dénon­cé la spé­cu­la­tion sur le mar­ché à terme du pétrole, « mais nous sommes en train de par­ler de Wall Street déter­mi­nant la taxe et Wall Street la col­lec­tant. C’est la der­nière chose au monde que je veuille. C’est com­plè­te­ment dingue. »

Le cap-and-trade va arri­ver. Ou, sinon, quelque chose du même genre arri­ve­ra. La morale est la même que pour toutes les autres bulles que Gold­man a contri­bué à créer, de 1929 à 2009. Dans presque tous les cas, la même banque qui s’est com­por­tée de manière irres­pon­sable pen­dant des années, sur­char­geant le sys­tème par des prêts toxiques et de la dette mor­telle, ne pro­dui­sant rien d’autre que des bonus énormes pour quelques patrons, cette même banque donc a été récom­pen­sée par des mon­tagnes d’argent pra­ti­que­ment don­né et la garan­tie du gou­ver­ne­ment – tan­dis que les vraies vic­times de ce désordre, les contri­buables ordi­naires, sont ceux qui payent pour lui.

Il n’est pas tou­jours facile d’ac­cep­ter la réa­li­té de ce que nous lais­sons faire impu­né­ment à ces gens ; il y a une sorte de déni col­lec­tif qui s’en­clenche quand un pays tra­verse ce que l’A­mé­rique a subi ces der­niers temps, quand un peuple perd autant de son pres­tige et de son sta­tut que nous ces der­nières années. Vous ne pou­vez pas vrai­ment prendre acte du fait que vous n’êtes plus un citoyen d’une démo­cra­tie pros­père de pre­mier plan, que vous n’êtes plus à l’a­bri de vous faire voler en plein jour ; parce que, tel un ampu­té, vous pou­vez encore sen­tir des choses qui ne sont plus là.

Mais c’est ain­si. C’est le monde dans lequel nous vivons main­te­nant. Et dans ce monde, cer­tains doivent jouer sui­vant les règles, tan­dis que d’autres obtiennent un mot du Prin­ci­pal les dis­pen­sant de faire leur
tra­vail jus­qu’à la fin des temps, plus 10 mil­liards de dol­lars dans un sac en papier pour s’a­che­ter leur déjeu­ner. C’est un État gang­ster, vivant sur une éco­no­mie de gang­ster où même les prix ne signi­fient plus rien : dans chaque dol­lar que vous payez se cachent des taxes. Et peut-être bien que nous ne pou­vons plus l’ar­rê­ter, mais nous devons au moins savoir où tout cela nous conduit.

Matt Taib­bi (2009)
_________________

Notes :

[1] NdT : Ame­ri­can Inter­na­tio­nal Group, AIG, géant de l’as­su­rance.
[2] NdT :le New York Stock Exchange, NYSE, est la prin­ci­pale bourse de New York.
[3] NdT : un invest­ment trust était l’é­qui­valent d’un fonds d’in­ves­tis­se­ment.
[4] NdT : la spé­cu­la­tion intra­day est une méthode de spé­cu­la­tion avec laquelle toutes les posi­tions sont ouvertes en début de séance et fer­mées en fin de la même séance.
[5] NdT : l’ef­fet de levier désigne le méca­nisme consis­tant à emprun­ter 9 avec 1, par exemple.
[6] NdT : Keith Olber­mann est le chro­ni­queur de l’é­mis­sion Count­down sur la chaîne du câble MSNBC. Libé­ral au sens amé­ri­cain, il est connu pour ses cri­tiques sans conces­sion des poli­tiques.
[7] NdT : under­wri­ter, man­da­taire.
[8] NdT : Trea­su­ry Secre­ta­ry, l’ho­mo­logue d’un ministre des Finances.
[9] NdT : la Fed, ou Fede­ral Reserve, est la banque cen­trale – pri­vée – des États-Unis.
[10] NdT : Ini­tial Public Offe­ring, IPO, intro­duc­tion en bourse avec levée de capi­tal par vente d’ac­tions au public.
[11] NdT : un hedge-fund, ou « fonds de cou­ver­ture » est en fait sou­vent un fonds spé­cu­la­tif.
[12] NdT : lad­de­ring pour­rait se tra­duire par « éche­lon­ne­ment ».
[13] NdT : Secu­ri­ties and Exchange Com­mis­sion, SEC, le gen­darme de la bourse new-yor­kaise.
[14] NdT : il s’a­git ici d’une des­crip­tion, volon­tai­re­ment cari­ca­tu­rale, des sous­crip­teurs des fameux prêts « sub­prime », consi­dé­rés comme déclen­cheurs de la crise finan­cière de 2008.
[15] NdT : Col­la­te­ra­li­zed Debt Obli­ga­tions, CDO, des obli­ga­tions garan­ties sur de la dette, en l’oc­cur­rence des prêts immo­bi­liers.
[16] NdT : il s’a­git des prêts « sub­prime ».
[17] NdT : la note AAA est la plus éle­vée, en prin­cipe réser­vée aux inves­tis­se­ments les plus sûrs.
[18] NdT : Ame­ri­can Inter­na­tio­nal Group, AIG, géant de l’as­su­rance.
[19] NdT : Cre­dit-Default Swap, CDS, assu­rance cou­vrant le ris­qué de défaillance de l’emprunteur.
[20] NdT : Govern­ment Accoun­ta­bi­li­ty Office.
[21] NdT : Com­mo­di­ty Futures Tra­ding Com­mis­sion, CFTC.
[22] NdT : Com­mo­di­ty Futures Moder­ni­za­tion Act.
[23] NdT : la note invest­ment grade, qui est une bonne note.
[24] NdT : obli­ga­tion pour­rie.
[25] NdT : prêt immo­bi­lier sub­prime.
[26] NdT : com­mo­di­ties, les matières pre­mières minières et aus­si agri­coles : or, fer, pétrole, gaz, char­bon, ura­nium, blé, maïs, etc.
[27] NdT : cre­dit crunch.
[28] NdT : flight to com­mo­di­ties.
[29] NdT : oil futures.
[30] NdT : le gal­lon US est un volume de 3,785 litres.
[31] NdT : off­shore, il s’a­git ici d’un mora­toire sur l’ins­tal­la­tion de nou­velles pla­te­formes pétro­lières sur le pla­teau conti­nen­tal le long des côtes états-uniennes.
[32] NdT : Ener­gy Infor­ma­tion Admi­nis­tra­tion, EIA, une des deux agences de réfé­rence sur l’éner­gie.
[33] NdT : oil futures.
[34] NdT : Com­mo­di­ty Futures Tra­ding Com­mis­sion, CFTC.
[35] NdT : Bona­Fide Hed­ging Exemp­tion.
[36] NdT : House Ener­gy and Com­merce Com­mit­tee.
[37] NdT : to make a long bet ou to be long signi­fie parier sur la hausse.
[38] NdT : to take a short posi­tion ou to be short signi­fie parier sur la baisse.
[39] NdT : sport uti­li­ty vehicles, SUV.
[40] NdT : oil futures, options d’a­chat (ou de vente) de pétrole à terme.
[41] NdT : Stra­te­gic Petro­leum Reserve.
[42] NdT : la baisse de 147 $ à 33 $ a pris moins de cinq mois…
[43] NdT :Cali­for­nia Public Employees’ Reti­re­ment Sys­tem, Cal­PERS.
[44] NdT : cette somme cor­res­pond aux CDS que Gold­man avait ache­tés à AIG pour cou­vrir son risque dans l’im­mo­bi­lier.
[45] NdT : Trou­bled Asset Relief Pro­gram, TARP.
[46] NdT : En deve­nant une hol­ding, Gold­man Sachs tom­bait sous la juri­dic­tion de Fried­man en tant que pré­sident de la Réserve fédé­rale de New York.
[47] NdT : Mas­sa­chus­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy, MIT, une des uni­ver­si­tés et centres de recherche les plus répu­tés au monde.
[48] NdT : Fede­ral Depo­sit Insu­rance Cor­po­ra­tion, FDIC, ins­ti­tu­tion qui assure les dépôts ban­caires des par­ti­cu­liers ain­si que, désor­mais, cer­taines dettes des ins­ti­tu­tions finan­cières.
[49] NdT : Govern­ment Accoun­ta­bi­li­ty Office, GAO.
[50] NdT : House Ways and Means Com­mit­tee.
[51] NdT : il s’a­git d’une légis­la­tion, non encore défi­ni­ti­ve­ment adop­tée, qui orga­nise le com­merce (trade) d’une mar­chan­dise – en l’oc­cur­rence l’au­to­ri­sa­tion d’é­mis­sion de gaz car­bo­nique – tout en contin­gen­tant cette mar­chan­dise (cap).
[52] NdT : the « cap ».
[53] NdT : Chi­ca­go Cli­mate Exchange.
[54] NdT : ener­gy-futures mar­ket.
[55] NdT : House Ener­gy Committee.

Source (et débats) : http://​www​.ago​ra​vox​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​g​o​l​d​m​a​n​-​s​a​c​h​s​-​l​a​-​g​r​a​n​d​e​-​m​a​c​h​i​n​e​-​a​-​5​9​168

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Étienne

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26 Commentaires

  1. pianta

    Ces faits sont connus depuis un cer­tain temps.

    Lire « La Machine de guerre Amé­ri­caine » de Peter Dale Scott avec toutes les réfé­rences utiles.

    Les pou­voirs fonc­tionnent avec un sens d’im­pu­ni­té illi­mi­tée, cela dure et cela n’est pas ter­mi­né, bien au contraire.

    Réponse
  2. Morpheus

    Il faut revoir le film Chi­na­town, dont le thème est résu­mé dans cette scène cou­pée (je lis par­fois les scripts) :

    « Je vais te la dire, la loi tacite, espèce de fils de pute imbé­cile. Il faut être riche pour tuer quel­qu’un, n’im­porte qui, et s’en tirer. Tu crois que t’as ce genre de pac­tole ? Tu crois que tu es de cette classe ? »

    (Robert Town)

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

    Réponse
  3. Ana Sailland

    Le citoyen amé­ri­cain a de la matière pour pro­pul­ser la cause des causes comme pen­sée clef

    Balle au centre 😉

    Réponse
  4. Étienne

    Mer­ci Pianta.

    For­mi­dable bou­quin, effectivement.

    Comme le pré­cé­dent (atten­tion, ça secoue) :

    « La Route vers le Nou­veau Désordre Mondial.
    50 ans d’ambitions secrètes des États-Unis »
    de Peter Dale SCOTT :

    Encore de cou­ra­geuses sen­ti­nelles du peuple, que ce Peter Dale Scott et cet édi­teur Demi-Lune (qui publie de nom­breux livres importants).

    À connaître. Et à faire connaître.

    Étienne.

    Réponse
  5. CHENARD

    Bon­jour,
    Cela me rap­pelle le docu­men­taire qui m’a­vait infor­mé de la pro­blé­ma­tique de l’argent sale dans ce sys­tème déré­gu­lé. cette enquête explique com­ment suite à la crise des sub­primes (et bien sur la déré­gu­la­tion mon­dia­li­sée avant), les seuls à avoir de l’argent cash et donc être sol­vables, c’é­tait ceux qui vou­laient le blanchir

    C’est vrai­ment le crime orga­ni­sé qui réus­sit aujourd’­hui à gagner ses lettres de noblesse : la voyoucratie

    ARGENT SALE, le poi­son de la finance dif­fu­sé sur France 5
    http://​www​.dai​ly​mo​tion​.com/​v​i​d​e​o​/​x​t​h​p​h​3​_​a​r​g​e​n​t​-​s​a​l​e​-​l​e​-​p​o​i​s​o​n​-​d​e​-​l​a​-​f​i​n​a​n​c​e​_​w​e​b​cam

    C’est certes, pas aus­si poin­tu que cette sen­ti­nelle mas France 5 est un grand média et ce type de docu­men­taire est à saluer car per­met une dif­fu­sion au plus grand nombre… ceux qui ne regarde pas que plus belle la vie.

    Réponse
  6. Bruno

    Je suis tou­jours impres­sion­né par la quan­ti­té de livres que tu lis… la plu­part depuis 2005 j’imagine.

    Quelle pêche !

    Réponse
  7. Étienne

    Une inter­view lumi­neuse d’Em­ma­nuel Todd au Point

    res­sus­ci­tée par Le Yéti 🙂

    Note du Yéti : quand Emma­nuel Todd veut bien en finir avec le “hol­lan­disme révo­lu­tion­naire”, ça donne une inter­view magis­trale et lumi­neuse don­née au Point.

    « Annu­lons la dette du vieux Monde » 
    (E. Todd, décembre 2011)

    Le Point : Les États sont-ils en guerre contre “les marchés” ?

    Emma­nuel Todd : Ne soyons pas dupes de ces concepts mys­ti­fi­ca­teurs, Bruxelles, les mar­chés, les banques, les agences de nota­tion amé­ri­caines : ces faux nez camouflent la prise du pou­voir poli­tique, à l’échelle mon­diale, par les plus riches. Sous cou­vert de pro­té­ger l’argent des petits épar­gnants, les mar­chés, ce sont tout sim­ple­ment les plus riches jouant avec les États. Les riches ne se battent pas contre les États, ils se battent pour les contrô­ler encore mieux (voir “L’État pré­da­teur”, de James Gal­braith). Il suf­fit d’observer les par­cours de cer­tains indi­vi­dus entre la haute admi­nis­tra­tion, les firmes amé­ri­caines, Bruxelles et, désor­mais, les gou­ver­ne­ments pour com­prendre qu’ils y par­viennent. Si une même caste contrôle les mar­chés et les États, l’opposition entre les uns et les autres n’a plus aucun sens.

    Vous êtes bien léger avec l’argent des petits épargnants !

    Je refuse de céder au chan­tage. Lorsqu’ils par­taient à la conquête de villes, les Mon­gols uti­li­saient des otages comme bou­cliers humains. Le groupe des plus riches fait exac­te­ment la même chose : ses otages, ce sont les petits épargnants.

    “La faute aux riches !” : n’est-ce pas sommaire ?

    Que cela vous plaise ou non, l’accumulation exces­sive d’argent dans les strates supé­rieures de la socié­té est l’une des carac­té­ris­tiques de la période. La baisse, ou la stag­na­tion, des reve­nus des gens ordi­naires est allée de pair avec la hausse des reve­nus des 1 % les plus riches et, à l’intérieur de ce petit groupe, des 0,01 % les plus riches. Quant à l’État, il faut recon­naître son ambi­va­lence et s’appuyer sur la par­tie rai­son­nable du mar­xisme pour com­prendre ce qui se passe. L’État est à la fois l’incarnation de l’intérêt géné­ral et l’expression de la classe domi­nante. L’État social d’après-guerre, l’État gaul­liste, et quoi qu’en ait dit le Par­ti com­mu­niste, agis­sait sur­tout au nom de l’intérêt géné­ral, il gérait une crois­sance pour tous. Aujourd’hui, l’État est prio­ri­tai­re­ment un État de classe. Le capi­ta­lisme finan­cier contrôle à nou­veau les États.

    La situa­tion serait-elle meilleure si les riches étaient moins riches ? Autre­ment dit, le pro­blème est-il moral ou économique ?

    Mon ana­lyse n’a aucune visée morale. Depuis 1990, l’ouverture des échanges et la libé­ra­li­sa­tion des flux finan­ciers ont effec­ti­ve­ment pro­vo­qué un fan­tas­tique accrois­se­ment des inéga­li­tés. À ce sujet, je rends hom­mage à l’école Piket­ty, dont il semble que les tra­vaux com­pa­ra­tifs à l’échelle mon­diale aient été déci­sifs dans l’émergence actuelle de la thé­ma­tique des 1 % aux États-Unis et au Royaume-Uni. Aus­si opaque que puisse paraître le sys­tème, on peut appro­cher sa réa­li­té en ana­ly­sant la façon dont un groupe social contrôle une par­tie impor­tante des res­sources. Dans ces condi­tions, la ques­tion essen­tielle n’est pas celle des mar­chés en tant que tels, mais celle de l’oligarchie et de son rap­port à l’État. Il faut donc iden­ti­fier cette oli­gar­chie et ana­ly­ser sa struc­ture, son mode de vie, sa composition.

    S’agit-il d’un groupe hors sol, d’”élites mon­dia­li­sées”, expres­sion qui fai­sait bon­dir tout le monde il y a dix ans ?

    Encore une fan­tas­ma­go­rie de l’époque ! On croit que le libre-échange glo­ba­li­sé a engen­dré une oli­gar­chie trans­na­tio­nale. Parce qu’on fait abs­trac­tion des fac­teurs cultu­rels, on ne voit pas qu’il existe plu­sieurs oli­gar­chies dont les rela­tions sont struc­tu­rées par d’implacables rap­ports de forces. La spé­ci­fi­ci­té de l’oligarchie fran­çaise, c’est sa proxi­mi­té avec la haute admi­nis­tra­tion. Ses membres ont sou­vent étu­dié dans de grandes écoles – sans for­cé­ment être des héri­tiers -, parlent en géné­ral très mal l’anglais, sont incroya­ble­ment fran­çais dans leurs mœurs et n’en finissent pas de se faire rou­ler par les vrais patrons, l’oligarchie amé­ri­caine. La sou­mis­sion à Stan­dard & Poor’s et Moody’s est une sou­mis­sion à l’oligarchie amé­ri­caine. Quant à l’oligarchie alle­mande, nou­velle venue dans le sys­tème de domi­na­tion, elle s’habitue ces jours-ci à trai­ter les Fran­çais comme de simples vas­saux. Le charme sin­gu­lier de l’oligarchie chi­noise est son étroite intri­ca­tion avec le Par­ti com­mu­niste. La plu­part des ana­lystes passent à côté de cette hété­ro­gé­néi­té. La gauche nour­rit l’illusion d’une éga­li­té au som­met, alors que l’inégalité carac­té­rise autant le haut que le bas de la struc­ture sociale mondiale.

    Si les États ne s’endettaient pas, ils ne s’appauvriraient pas et n’enrichiraient per­sonne en rem­bour­sant leur dette.

    Cette idée est com­plè­te­ment à côté de la plaque parce qu’elle mécon­naît le méca­nisme réel de l’endettement. On ana­lyse la dette publique à par­tir du point de vue d’un emprun­teur qui serait cou­pable d’avoir dépen­sé sans comp­ter. Les peuples doivent payer parce qu’ils ont vécu à cré­dit. Or ce ne sont pas les emprun­teurs qui sont, fon­da­men­ta­le­ment, à l’origine de la dette, mais les prê­teurs, qui veulent pla­cer leurs excé­dents finan­ciers. Marx l’avait très bien vu dans “Le 18 Bru­maire de Louis Bona­parte”, les riches adorent la dette publique ! Un État qui s’endette est un État qui, grâce au mono­pole de la contrainte légale, per­met aux riches d’obtenir une sécu­ri­té maxi­male pour leur argent.

    Donc, ce n’est pas la faute des gou­ver­ne­ments, puisqu’on les a pous­sés à emprunter ?

    Sauf que ce sont leurs choix fis­caux qui les ont conduits à se mettre dans la main des plus riches. Dans “Les dettes illé­gi­times”, Fran­çois Ches­nais montre bien com­ment, en France, les ultra­riches ont béné­fi­cié d’une baisse de leurs impôts qui leur per­met de prê­ter à l’État les res­sources dont il s’est lui-même pri­vé. Sans oublier l’auto-interdiction pour l’État de fabri­quer de la mon­naie, éta­blie par la loi Pom­pi­dou dès 1973, mais ren­due idéo­lo­gi­que­ment for­mi­dable par le mythe sup­plé­men­taire d’une Banque cen­trale euro­péenne à Franc­fort, sup­po­sée être hors de por­tée de l’État fran­çais. Chaque année, les Fran­çais se voient ain­si ponc­tion­ner, à tra­vers la TVA et les impôts directs, 250 mil­liards d’euros, dont près de 50 mil­liards d’intérêts, qui vont à des gens qui ont déjà trop d’argent. Les deux tiers sont d’ailleurs étran­gers, parce que la fête est mon­diale, les riches Fran­çais pou­vant en contre­par­tie se gaver de la sou­mis­sion des États et des peuples. Voi­là ce que cache le dis­cours alar­miste et mora­li­sa­teur sur l’endettement abys­sal, la faillite du pays et la néces­si­té de sau­ver le triple A. Der­rière l’apparente logique libé­rale du sys­tème, l’État devient une machine à ran­çon­ner les popu­la­tions au béné­fice des plus riches.

    L’impôt est aus­si le fon­de­ment de la démo­cra­tie. Quand ils rechignent à s’en acquit­ter, comme en Grèce, les citoyens sont-ils des victimes ?

    Je ne peux que me répé­ter : on a pous­sé les Grecs à s’endetter afin de pou­voir mieux les étran­gler. Regar­dez votre télé­vi­seur : sans cesse des publi­ci­tés nous incitent à emprun­ter. Les banques, par­don, les riches, aiment prê­ter. Et les usu­riers aiment sai­sir les biens si l’on ne peut rem­bour­ser. Pri­va­ti­ser les biens de l’État grec, par exemple.

    Ne seriez-vous pas un peu com­plo­tiste ? Même si “on” les a pous­sés, le dea­ler est-il le seul cou­pable de la dépen­dance du drogué ?

    Le monde de l’oligarchie est un monde de pou­voir et de com­plots. En aidant l’État grec à tra­fi­quer ses comptes, Gold­man Sachs s’est com­por­té en usu­rier. Main­te­nant, ce qu’on appelle “aider” les Grecs, c’est les main­te­nir en état d’être ran­çon­nés. La crise de la zone euro n’a pas été fon­da­men­ta­le­ment créée par la non­cha­lance des débi­teurs, mais par l’agressivité des prêteurs.

    Cette oli­gar­chie, la défi­ni­riez-vous comme une classe sociale et, en ce cas, est-elle dotée d’une conscience de classe ?

    L’oligarchie se com­porte comme une classe sociale, mais en même temps on sent en elle de l’irrationalité et même un vent de folie col­lec­tive. Du coup, je me demande s’il faut recou­rir à l’analyse mar­xiste de l’idéologie ou à la psy­chia­trie. Pour­tant, un groupe social pri­vi­lé­gié n’est pas néces­sai­re­ment déca­dent et irres­pon­sable. À la dif­fé­rence des nobles fran­çais du XVIIIe siècle, atta­chés à l’exemption fis­cale, les classes supé­rieures anglaises accep­taient une pres­sion fis­cale éle­vée. Elles ont conquis le monde. L’oligarchie actuelle est à mille lieues de cet exemple. Il serait pré­fé­rable, si ce terme ne ren­voyait aux slo­gans anti­sé­mites, de par­ler de plou­to­cra­tie. Gar­dons en tout cas à l’esprit que l’oligarchie, pou­voir d’un petit nombre, dif­fère de l’aristocratie, qui est celui des meilleurs.

    Ces oli­garques ont plus à perdre que les autres caté­go­ries. L’irrationalité explique-t-elle tout ?

    La conduite des acteurs hésite entre ration­nel et irra­tion­nel. Le point de départ de la crise de 2008, c’est l’accaparement par la Chine et d’autres, grâce à leurs bas salaires, d’une part crois­sante de la pro­duc­tion mon­diale, qui entraîne, dans les pays riches, une com­pres­sion des reve­nus, donc une insuf­fi­sance de la demande. Le résul­tat, c’est que les salaires évo­luent à la baisse, alors que le volume de la pro­duc­tion mon­diale aug­mente. C’est dans ce contexte que les États-Unis, puis­sance moné­tai­re­ment domi­nante, découvrent le méca­nisme fou du cré­dit hypo­thé­caire. Les ménages amé­ri­cains ne s’endettent pas seule­ment pour ache­ter une plus grande mai­son, mais pour conti­nuer à consom­mer des pro­duits chi­nois. Et à la veille de la crise de 2008, le défi­cit com­mer­cial amé­ri­cain s’élève à 800 mil­liards de dol­lars. Le sys­tème est éton­nant : les États-Unis, forts de leur sta­tut impé­rial, font de ce défi­cit un régu­la­teur key­né­sien à l’échelle mon­diale. Ain­si, l’endettement est appe­lé à com­pen­ser l’insuffisance de la demande. Bien enten­du, le méca­nisme du cré­dit finit par implo­ser et les reve­nus comme les impor­ta­tions par s’effondrer. Dans ce contexte, les plans de relance concoc­tés par le G7, le G8 et le G20 sont une réac­tion ration­nelle. On célèbre le triomphe de Keynes et le retour de l’État.

    Voi­là qui n’aurait pas dû vous déplaire !

    Le pro­blème, c’est qu’il s’agit d’un key­né­sia­nisme des riches. La relance n’est pas finan­cée par la créa­tion moné­taire – la planche à billets -, qui ne coû­te­rait rien à l’État, mais par l’endettement, qui per­met de sécu­ri­ser l’argent des nan­tis sans appor­ter la moindre réponse de fond à l’insuffisance de la demande. Ce pseu­do-key­né­sia­nisme encou­rage la crois­sance chi­noise, booste le CAC 40 et accé­lère les délo­ca­li­sa­tions en Europe. À l’arrivée, le fameux “retour de l’État” n’est rien d’autre que l’instauration d’un socia­lisme des riches. L’État doit sau­ver les riches, nom de code : “les banques”, parce que les banques, qui contrôlent aus­si les moyens de paie­ment des citoyens, comme l’a très bien dit Fré­dé­ric Lor­don, ont pris l’État en otage pour le compte de leurs riches action­naires. Si on avait opté pour leur natio­na­li­sa­tion, on aurait pu garan­tir les éco­no­mies des gens ordi­naires, indem­ni­ser les petits action­naires et sanc­tion­ner les cou­pables. La véri­té de cette période n’est pas que l’État est impuis­sant, mais qu’il est au ser­vice de l’oligarchie.

    Si la relance pro­fite aux riches – les prê­teurs -, l’austérité béné­fi­cie­ra-t-elle aux pauvres ?

    Ce qui est cer­tain, c’est que le dis­cours anti­ri­gueur, incar­né par exemple par Mar­tine Aubry, est com­plè­te­ment archaïque. Les gou­ver­ne­ments ont fini par com­prendre que les poli­tiques de relance ne relan­çaient que l’économie de la Chine et des pays émer­gents. Mais ils refusent tou­jours la moindre mesure de pro­tec­tion­nisme natio­nal, sec­to­riel ou euro­péen. Dans ces condi­tions, la rigueur peut appa­raître comme un refus pas­sif de contri­buer à la crois­sance de la Chine, une troi­sième voie que je qua­li­fie­rai de “pro­tec­tion­nisme des imbé­ciles”. Voi­là la triste véri­té, nous sommes gou­ver­nés par des imbé­ciles. Les gens qui sont aux com­mandes doivent être tenus pour res­pon­sables de leurs actes. Cela dit, je ne suis pas mélen­cho­niste : je crois qu’il faut des élites pour gou­ver­ner. Il ne s’agit pas de les pendre, mais de les rame­ner à la rai­son. Baroin et Pécresse, l’incompétence au som­met, sont sans doute sin­cè­re­ment convain­cus que le retour à l’équilibre bud­gé­taire donne la solu­tion de tous nos pro­blèmes. Tou­te­fois, il n’est pas exclu que les gou­ver­ne­ments aient incons­ciem­ment fait un autre choix : si la relance est impos­sible et le pro­tec­tion­nisme impen­sable, la réduc­tion des dépenses bud­gé­taires dans les pays défi­ci­taires est le seul moyen de mettre à genoux les pays expor­ta­teurs excé­den­taires, en gros l’Allemagne et la Chine, pour les obli­ger à entrer dans un pro­ces­sus de négociation.

    La fas­ci­na­tion fran­çaise pour le modèle alle­mand va de pair avec la mon­tée de la germanophobie…

    De même que l’antisémitisme et le phi­lo­sé­mi­tisme consti­tuent deux ver­sions d’un excès d’intérêt, patho­lo­gique, pour la ques­tion juive, la ger­ma­no­pho­bie et la ger­ma­no­lâ­trie sont deux façons de prendre l’Allemagne trop au sérieux, ce qui contri­bue à aggra­ver le pro­blème. Au début de son quin­quen­nat, Nico­las Sar­ko­zy avait une posi­tion assez anti­al­le­mande et fai­sait preuve d’une cer­taine sou­plesse doc­tri­nale en éco­no­mie. Le main­tien de Fran­çois Fillon à Mati­gnon et la nomi­na­tion d’Alain Jup­pé au Quai d’Orsay ont consa­cré le retour de la droite ortho­doxe et de ses vieilles lunes éco­no­miques et mora­li­sa­trices. C’est alors que le gou­ver­ne­ment et une bonne par­tie des élites fran­çaises ont adop­té un dis­cours ger­ma­no­lâtre, dan­ge­reux pour les Alle­mands eux-mêmes. Pri­vés d’un par­te­naire sym­pa­thique mais cri­tique, ils se sont enfer­més dans l’admiration de leur propre modèle. L’urgence aujourd’hui n’est pas de les flat­ter, mais de les arrêter.

    Vous n’allez pas enton­ner l’air de la bête immonde ? Cela fait cin­quante ans que la puis­sance alle­mande va de pair avec une démo­cra­tie solide.

    Je ne qua­li­fie­rai pas for­cé­ment de démo­cra­tique un pays qui pra­tique l’union natio­nale plus volon­tiers que l’alternance et où, grâce à une pré­dis­po­si­tion anthro­po­lo­gique à la dis­ci­pline, les sociaux-démo­crates ont pu mener une poli­tique de com­pres­sion accep­tée des salaires. L’Allemagne a mené une stra­té­gie par­fai­te­ment égoïste d’adaptation au libre-échange, en délo­ca­li­sant hors de la zone euro une par­tie de la fabri­ca­tion de ses com­po­sants indus­triels, en pra­ti­quant contre la France, l’Italie et l’Espagne la dés­in­fla­tion com­pé­ti­tive, puis en uti­li­sant la zone euro comme un mar­ché cap­tif où elle a pu déga­ger ses excé­dents com­mer­ciaux. Cette stra­té­gie com­mer­ciale est la pour­suite d’une tra­di­tion auto­ri­taire et inéga­li­taire par d’autres moyens.

    Vous jouez à nous faire peur ?

    Je ne joue pas, mais vous devriez avoir peur. Les pays pas­sés sous le contrôle des tech­no­crates ou mena­cés sont la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Por­tu­gal, pays de démo­cra­tie récente. D’ailleurs, c’est pour les sécu­ri­ser dans un espace démo­cra­tique qu’on les a inté­grés à l’Europe et à la zone euro. Or, aujourd’hui, loin de sta­bi­li­ser ces démo­cra­ties fra­giles, les méca­nismes bureau­cra­ti­co-moné­taires les ren­voient en accé­lé­ré aux pires moments de leur insta­bi­li­té pas­sée. Oui, l’heure est grave. Le risque de voir resur­gir l’Italie du fas­cisme, la Grèce des colo­nels, l’Espagne de Fran­co, le Por­tu­gal de Sala­zar est bien réel. Vous vou­lez que je vous fasse peur ? En démo­graphe, je vois réap­pa­raître l’opposition des années 1930 entre l’Europe nord-occi­den­tale des démo­cra­ties libé­rales, où la fécon­di­té tend vers 1,9 ou 2 enfants par femme, et l’Europe auto­ri­taire, fas­ciste ou com­mu­niste conti­nen­tale, où la fécon­di­té est ultra­basse, avec 1,3 à 1,5 enfant. Mais que faire si les Alle­mands sont réfrac­taires à toute négo­cia­tion sur la capa­ci­té d’intervention de la BCE ? Devrons-nous mou­rir pour l’euro ? N’exagérons pas ! S’il est angois­sant de voir l’Allemagne mettre à genoux ses par­te­naires tout en s’enivrant de l’admiration que lui vouent les droites euro­péennes, il ne s’agit pas de tom­ber dans la psy­chose. Sou­ve­nez-vous que les Alle­mands ne vou­laient pas entendre par­ler de l’euro et qu’ils n’ont ces­sé, après sa créa­tion, de mena­cer de sor­tir de la zone euro. Aujourd’hui, le gou­ver­ne­ment et le patro­nat ont com­pris que la fin de l’euro met­trait l’Allemagne au tapis, puisqu’elle seule serait dans l’impossibilité de déva­luer. En réa­li­té, les Alle­mands sont plus souples qu’on ne l’imagine. Mais ils ne com­prennent que la négo­cia­tion franche et brutale.

    Au fait, pour­quoi tenez-vous tant à l’euro ?

    Je ne tiens pas par­ti­cu­liè­re­ment à l’euro. Je dis qu’en régime de libre-échange l’euro est condam­né. Je ne pré­dis pas l’avenir ici, je décris le pré­sent. De toute façon, l’enjeu immé­diat n’est pas l’euro, mais la crise de la dette. Soyons clair : les dettes sou­ve­raines ne seront jamais rem­bour­sées. Même les emprunts alle­mands com­mencent à être sus­pects. Nous avons deux pos­si­bi­li­tés : la planche à billets et le défaut sur la dette, qui serait selon moi pré­fé­rable, ayant la net­te­té d’une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale. Le défaut sur la dette mar­que­ra le début de la recon­quête de l’État par l’idéal démo­cra­tique, un État aujourd’hui pillé et ran­çon­né par l’oligarchie financière.

    Oui, mais, pour les “otages”, petits épar­gnants fran­çais, retrai­tés amé­ri­cains, ce défaut négo­cié res­sem­ble­rait fort à une spo­lia­tion assumée.

    Mais ce sont les prê­teurs qui nous spo­lient ! Pour­quoi lais­se­rait-on les pré­da­teurs englou­tir ce qui reste du patri­moine natio­nal ? Quant aux otages, les petits épar­gnants, en France, c’est pour les pro­té­ger que la natio­na­li­sa­tion des banques est indis­pen­sable. Et ces­sons de pleur­ni­cher sur le petit retrai­té amé­ri­cain, l’Amérique vit à cré­dit sur le dos du monde depuis des années. Et ce ne sont pas de petits retrai­tés qui détiennent les deux tiers de la dette publique fran­çaise. De plus, un défaut sur la dette de la France entraî­ne­rait des défauts en cas­cade des autres nations. Dans cette redis­tri­bu­tion géné­rale, les défauts s’annuleraient pour l’essentiel les uns les autres. Quelques nations seraient per­dantes. À l’arrivée, je vous garan­tis que les plus cou­pables – nations ou indi­vi­dus – seront le plus sévè­re­ment punis.

    On peut com­prendre que nos diri­geants aient la trouille, non ?

    Plus le nau­frage idéo­lo­gique et intel­lec­tuel de la socié­té est évident, plus les gens d’en haut s’enivrent de leur dis­cours de domi­na­tion, plus ils exigent la mise en vente des biens publics et la baisse des salaires. Et le pou­voir se réfu­gie dans une sorte de déni muni­chois : non contents d’avoir mis en place un sys­tème stu­pide, des gens sup­po­sés être modé­rés et com­pé­tents nous laissent en état d’impréparation pour gérer son effon­dre­ment. Ne nous lais­sons pas inti­mi­der, une socié­té déve­lop­pée, dotée d’un haut niveau édu­ca­tif et tech­no­lo­gique, est par­fai­te­ment capable de s’adapter après un effon­dre­ment sys­té­mique de cet ordre. Nous tra­ver­se­rons une année très dif­fi­cile, mais très vite la libé­ra­tion des éner­gies et des res­sources per­met­tra un nou­vel ave­nir. La délé­gi­ti­ma­tion d’élites médiocres et cor­rom­pues sera une nou­velle jeu­nesse pour notre pays, un coup de balai moins dou­lou­reux que celui de 1940, un coup de balai sans la Wehrmacht !

    Emma­nuel Todd

    Notes :
    Pro­pos recueillis par ÉLISABETH LÉVY.

    Emma­nuel Todd (né en 1951) est démo­graphe, anthro­po­logue, his­to­rien, poli­to­logue. Il vient de publier le tome I de “L’origine des sys­tèmes fami­liaux” (Gal­li­mard, coll. “NRF Essais”, 768 p., 29 E).

    Source : http://​yeti​blog​.org/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​p​o​s​t​/​t​o​d​d​-​i​n​t​e​r​v​i​e​w​-​l​e​-​p​o​int

    Réponse
  8. Étienne
  9. J-Stéphane

    Bon­jour,

    Je pense que ce pas­sage d’Em­ma­nuel Todd vaut aus­si d’être surligné :

    « l’État devient une machine à ran­çon­ner les popu­la­tions au béné­fice des plus riches. »

    c’est une simple et per­ti­nente formule.

    J‑Stéphane

    Réponse
  10. Gaspard

    Emma­nuel Todd rede­vient sub­ver­sif, ça fait du bien ! Brillant !

    Réponse
  11. AlainR

    http://​yeti​blog​.org/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​p​o​s​t​/​t​o​d​d​-​i​n​t​e​r​v​i​e​w​-​l​e​-​p​o​int

    L’en­tre­tien de Todd date d’il y a un an …

    Et depuis un an, il croit que Hol­lande va finir par com­prendre qu’il doit vrai­ment com­battre la ploutocratie.

    Todd est un brillant ana­lyste, mais mau­vais élec­teur … si tant est qu’un choix élec­to­ral puisse ne pas être navrant, comme il est dit avec avec tant de finesse dans la vidéo d’Etienne 🙂

    Autre vieil article :
    Une plou­to­cra­tie aux inté­rêts décon­nec­tés de ceux des citoyens sévit en France (Chris­tine Ker­del­lant, 28/02/2012, lex​press​.fr)

    Une caste de hauts diri­geants tra­verse la crise comme si celle-ci n’exis­tait pas, engen­drant un tel sen­ti­ment d’in­jus­tice et d’hu­mi­lia­tion chez les citoyens qu’il contri­bue à mena­cer la démocratie (…)

    Réponse
  12. Étienne

    Cette perle est effec­ti­ve­ment un article de l’an pas­sé : 2011.

    Et en cher­chant un peu, je suis sûr que je l’ai déjà signa­lée (à l’époque)
    (Ça ne nous rajeu­nit pas, tout ça…) 
    …

    Effec­ti­ve­ment… (Je ne pou­vais pas avoir raté ça) 
    http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​f​o​r​u​m​/​v​i​e​w​t​o​p​i​c​.​p​h​p​?​p​i​d​=​1​2​6​5​7​#​p​1​2​657

    Réponse
  13. Le Piaf

    Le livre d’Eric Laurent « La Face Cachée Des Banques » est tout aus­si incon­tour­nable. Avec, à la fin, une belle enquête sur l’en­tou­rage de Barak Oba­ma et son ascen­sion à la pré­si­dence. No, he can’t…

    A lire.

    Réponse
  14. J-Stéphane

    Bon­jour,

    Rien que sur ces cent der­nières années, la diver­si­té des mar­chés et la quan­ti­té des métiers n’ont ces­sé d’augmenter, les avan­cées tech­no­lo­giques per­mettent de plus en plus de nous sou­la­ger du labeur.

    Pour­tant les tra­vailleurs, le peuple et le pays sont de plus en plus pauvres et souf­frants. Pour­quoi œuvre-t-on !?

    Certes, nos modes vie changent, mais notre confort de vie est-il meilleur ? Sommes-nous libé­rés de la sur­vi­vance ? NON !

    Le capi­ta­lisme façon « MAD* IN » n’a eu pour effet que de nous rendre impos­sible le fait de capi­ta­li­ser afin d’accuser les périodes dif­fi­ciles, il nous a plon­gé dans l’Âge de la précarité.

    J‑Stéphane

    Réponse
  15. Olga

    Si par « idéo­lo­gie », nous dési­gnons l’ensemble du dis­po­si­tif d’idées qui reflète et jus­ti­fie une socié­té, cela inclut les idées reli­gieuses, la croyance dans le « rêve amé­ri­cain », etc. L’idéologie fait par­fois l’objet d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion cynique de la part de la classe domi­nante, mais il faut com­prendre qu’elle-même croit en sa propre idéo­lo­gie. Les idées de notre époque sont, par défaut, ses idées. Et sauf excep­tion, les idées de la classe capi­ta­liste sont accep­tées comme la « norme ».

    Cela ne signi­fie pas que les capi­ta­listes ne « conspirent » jamais en vue de trom­per ceux qu’ils exploitent. Au contraire ! La pro­pa­gande pro-capi­ta­liste est un vaste mar­ché Mais ce n’est pas la cause des causes de l’exploitation ! Dans la mesure où il y a « conspi­ra­tion », elle vise à main­te­nir un sys­tème d’exploitation ; elle n’en est pas la base. Les « conspi­ra­tion­nistes » confondent la cause et l’effet. Par exemple, il y a effec­ti­ve­ment des réunions de « socié­tés secrètes » capi­ta­listes. Mais ces socié­tés sont le pro­duit des rap­ports sociaux capi­ta­listes – et non l’inverse.
    On remar­que­ra que la plu­part des théo­ries du com­plot ciblent une sec­tion don­née de la classe capi­ta­liste – et non la classe capi­ta­liste dans son ensemble. C’est ce qui les rend par­ti­cu­liè­re­ment réac­tion­naires.

    Dès le Moyen-âge, des popu­la­tions bien défi­nies étaient dési­gnées comme conspi­ra­trices. Il s’agissait sou­vent de vic­times du sys­tème : les Juifs, les Tsi­ganes, les femmes. L’idée d’un com­plot dia­bo­lique orches­tré par une popu­la­tion bouc-émis­saire était __ »un outil très utile pour la classe domi­nante »__ Force est de consta­ter que cet engoue­ment pour les théo­ries du com­plot n’a pas dis­pa­ru avec l’arrivée du sys­tème capitaliste.

    Les Juifs étaient la cible pri­vi­lé­giée les théo­ri­ciens du com­plot tout au long du XIXe et au début du XXe. Au moyen d’une dis­tinc­tion entre le soi-disant « capi­ta­lisme pro­duc­tif » et le « capi­ta­lisme impro­duc­tif » (finan­cier), ils dési­gnaient le « ban­quier juif » comme la source de tous les pro­blèmes. Des gens comme Hen­ry Ford, aux Etats-Unis, ont contri­bué à popu­la­ri­ser ces idées. Il a écrit une série d’articles sur une pré­ten­due « Inter­na­tio­nale juive » dans le jour­nal The Dear­born Independant.

    Ain­si, les théo­ries du com­plot, qui se pré­sentent comme une cri­tique de l’ordre éta­bli, sont en réa­li­té un paravent idéo­lo­gique pour les domi­nants. De même que les classes diri­geantes féo­dales cher­chaient à détour­ner la colère des masses vers une popu­la­tion bouc-émis­saire, de même les conspi­ra­tion­nistes modernes détournent la colère des masses soit vers une sec­tion don­née de la classe capi­ta­liste (ban­quiers, usu­riers, etc.), soit vers une mino­ri­té eth­nique (igno­rant les divi­sions de classe au sein de ces mino­ri­tés), soit enfin, plus sim­ple­ment, vers telle ins­ti­tu­tion ou tel sec­teur « voyou » de l’appareil d’Etat (Zone 51, le FBI, la CIA, l’ATF, l’ONU, etc.).
    Avec cet « ali­bi », un Sar­ko­zy a pu faire une cam­pagne men­son­gère sur le thème de la « mora­li­sa­tion du capi­ta­lisme »…idem pour tout can­di­dat à une fonc­tion « domi­nantes » , for­cé­ment com­plice du sys­tème domi­nant !…même s’il semble che­vau­cher un inno­cent pédalo.…

    De nos jours, beau­coup de gens que le capi­ta­lisme met « en état de choc », passent leurs temps à débattre d’une grande varié­té de théo­ries du com­plot. Or, ces théo­ries ne repré­sentent aucune mise en cause de la per­ver­si­té consub­stan­tielle au capitalisme.

    Elles épargnent, voi­la l’es­sen­tiel, le sys­tème lui-même. En der­nière ana­lyse, elles acceptent le sys­tème capi­ta­liste en lui four­nis­sant un faux ali­bi, celui des « com­plo­teurs », lais­sant croire sans plus d’a­na­lyse, qu’il suf­fi­rait d’un « net­toyage » décras­sant pour nous libé­rer de tels ou tels conspi­ra­teurs qui sème­raient le désordre à des fins personnelles.

    Der­rière cette petite façon d’a­bor­der le pro­blème, nous voyons un dan­ger : c’est sur les exploi­tés eux-mêmes que l’on va faire retom­ber l’ar­rié­ra­tion men­tale d’un « ordre moral »… Et rebe­lote ensuite avec des « prêtres domi­nants », des gou­rous, des druides et … etc… puisque « la nature humaine est ain­si faite »…Quant au logi­ciel du sys­tème, pas ques­tion de l’exa­mi­ner ! Ceci ne veut pas dire que la conspi­ra­tion ne joue pas un rôle…Mais pour ana­ly­ser un fait, quel qu’il soit, il y a au moins deux fais­ceaux de pré­somp­tion et d’a­na­lyse à diri­ger sur les objets obser­vables, si l’on ne conspire pas contre l’in­tel­li­gence du peuple… exemple rou­tier pas rou­ti­nier : si une route tue, ce n’est pas exclu­si­ve­ment  » à cause des chauf­fards », c’est essen­tiel­le­ment qu’elle fonc­tionne pour tuer !… Ici, les « conspi­ra­tion­nistes » (voir les jour­naux misant sur l’é­mo­tion et l’in­di­gna­tion…) s’at­tar­de­ront à expli­quer chaque « acci­dent » par la des­crip­tion du chauf­fard, tan­dis qu’il serait temps de choi­sir le train… si l’on obser­vait la folie meur­trière du des­sin même de cette route…

    Réponse
  16. Olga

    Si par « idéo­lo­gie », nous dési­gnons l’ensemble d’idées qui reflète et jus­ti­fie une socié­té, cela inclut les idées reli­gieuses, la croyance dans le « rêve amé­ri­cain », etc. L’idéologie fait par­fois l’objet d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion cynique de la part de la classe domi­nante, mais il faut com­prendre qu’elle-même croit en sa propre idéo­lo­gie. Les idées de notre époque sont, par défaut, ses idées. Et sauf excep­tion, les idées de la classe capi­ta­liste sont accep­tées comme la « norme ».

    Non pas que les capi­ta­listes ne « conspirent » jamais en vue de trom­per ceux qu’ils exploitent : La pro­pa­gande pro-capi­ta­liste est un vaste mar­ché Mais ce n’est pas la cause des causes de l’exploitation ! Dans la mesure où il y a « conspi­ra­tion », elle vise à main­te­nir un sys­tème d’exploitation ; elle n’en est pas la base. Les « conspi­ra­tion­nistes » confondent la cause et l’effet. Par exemple, il y a effec­ti­ve­ment des réunions de « socié­tés secrètes » capi­ta­listes. Mais ces socié­tés sont le pro­duit des rap­ports sociaux capi­ta­listes – et non l’inverse.

    On remar­que­ra que la plu­part des théo­ries du com­plot ciblent une sec­tion don­née de la classe capi­ta­liste – et non la classe capi­ta­liste dans son ensemble. C’est ce qui les rend par­ti­cu­liè­re­ment réac­tion­naires. Dès le Moyen-âge, des popu­la­tions bien défi­nies étaient dési­gnées comme conspi­ra­trices. Il s’agissait sou­vent de vic­times du sys­tème : les Juifs, les Tsi­ganes, les femmes. L’idée d’un com­plot dia­bo­lique orches­tré par une popu­la­tion bouc-émis­saire était un outil très utile pour la classe domi­nante Force est de consta­ter que cet engoue­ment pour les théo­ries du com­plot n’a pas dis­pa­ru avec l’arrivée du sys­tème capitaliste.

    Ain­si, les théo­ries du com­plot, qui se pré­sentent comme une cri­tique de l’ordre éta­bli, servent en réa­li­té de paravent idéo­lo­gique pour les domi­nants. De même que les classes diri­geantes féo­dales cher­chaient à détour­ner la colère des masses vers une popu­la­tion bouc-émis­saire, de même les conspi­ra­tion­nistes modernes détournent la colère des masses soit vers une sec­tion don­née de la classe capi­ta­liste (ban­quiers, usu­riers, etc.), soit vers une mino­ri­té eth­nique, soit enfin, vers telle ins­ti­tu­tion ou tel sec­teur « voyou » de l’appareil d’Etat (Zone 51, le FBI, la CIA, l’ATF, l’ONU, etc.)…Avec cet « ali­bi », un Sar­ko­zy a pu faire une cam­pagne men­son­gère sur le thème de la « mora­li­sa­tion du capi­ta­lisme »…idem pour tout can­di­dat à une fonc­tion « domi­nantes » , for­cé­ment com­plice du sys­tème domi­nant !…même s’il semble che­vau­cher un inno­cent pédalo…ou une bécane « yes wee can »…

    De nos jours, beau­coup de gens que le capi­ta­lisme met « en état de choc », passent leurs temps à débattre d’une grande varié­té de théo­ries du com­plot. Or, ces théo­ries ne repré­sentent aucune mise en cause de la per­ver­si­té consub­stan­tielle au capi­ta­lisme. Elles épargnent, voi­la l’es­sen­tiel, le sys­tème lui-même. En der­nière ana­lyse, elles acceptent le sys­tème capi­ta­liste en lui four­nis­sant un faux ali­bi, celui des « com­plo­teurs », lais­sant croire sans plus d’a­na­lyse, qu’il suf­fi­rait d’un « net­toyage » décras­sant pour nous libé­rer de tels ou tels conspi­ra­teurs qui sème­raient le désordre à des fins personnelles.

    Der­rière cette petite façon d’a­bor­der le pro­blème, nous voyons un dan­ger : c’est sur les exploi­tés eux-mêmes que l’on va faire retom­ber l’ar­rié­ra­tion men­tale d’un « ordre moral »…Et rebe­lote ensuite avec des « prêtres domi­nants », des gou­rous, des druides et …etc…puisque « la nature humaine est ain­si faite »…Quant au logi­ciel du sys­tème, pas ques­tion de l’exa­mi­ner ! Ceci ne veut pas dire que la conspi­ra­tion ne joue pas un rôle…Mais pour ana­ly­ser un fait, quel qu’il soit, il y a au moins deux fais­ceaux de pré­somp­tion et d’a­na­lyse à diri­ger sur les objets obser­vables : si une route tue, ce n’est pas exclu­si­ve­ment à cause des chauf­fards, c’est essen­tiel­le­ment qu’elle fonc­tionne pour tuer !…Cer­tains diront que la struc­ture elle-même est une conspiration…(Henri LABORIT « éloge de la fuite », essai FLIO 1976). Ici, les « conspi­ra­tion­nistes »(voir les jour­naux misant sur l’é­mo­tion et l’in­di­gna­tion…) s’at­tar­de­ront à expli­quer chaque « acci­dent » par la des­crip­tion du chauf­fard, tan­dis qu’il serait temps de choi­sir, voire d’in­ven­ter… le train…si l’on obser­vait la folie meur­trière du des­sin même de cette route…

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  17. Pierre

    J’ai appris récem­ment que le mot « apo­ca­lypse » pou­vait s’en­tendre dans le sens de « révé­la­tion ».

    Alors je crois que nous sommes en train de vivre l’a­po­ca­lypse. L’a­po­ca­lypse par internet.

    Fran­che­ment, quand je fais la somme de tout ce que je n’au­rais jamais su sans inter­net, je me demande com­ment les « maîtres du monde » ont pu négli­ger de prendre immé­dia­te­ment le contrôle de ce truc phénoménal…et je com­prends par là même les efforts qu’ils vont déployer pour le sabo­ter, car il est évident que seule l’i­gno­rance soi­gneu­se­ment entre­te­nue des masses a pu per­mettre à ce sys­tème inique qui nous étrangle à petit feu de s’ins­tal­ler et de se main­te­nir jus­qu’à aujourd’hui.

    Plus que jamais, nous avons le devoir de nous infor­mer. Inter­net, mais pas seule­ment lui, évi­dem­ment, nous en donne les moyens. Mais après l’in­for­ma­tion, vient l’ac­tion, sinon nous ne valons guère mieux que les pauvres larves abru­ties par TF1.

    Grand mer­ci à vous mon­sieur Chouard pour le bou­lot phé­no­mé­nal que vous abat­tez. Avec quelques autres, dans dif­fé­rents domaines, tels Lor­don, Friot, Lepage et d’autres encore dont le nom m’é­chappe à cet ins­tant, vous m’ou­vrez l’es­prit au démonte-pneus et je me sens chaque jour un peu moins con… mais beau­coup plus révolté.

    Réponse
  18. CapharnaÜm

    Et au-des­sus de GS, c’est qui ???

    Méfions-nous des mou­tons que l’on nous offre en pâture, peut-être y‑a-t-il autre chose derrière ???

    Une méta-GS en quelque sorte, si vous voyez ce que je veux dire !

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  19. J-Stéphane

    Bon­jour,

    Pierre a dit : « Fran­che­ment, quand je fais la somme de tout ce que je n’au­rais jamais su sans inter­net, je me demande com­ment les « maîtres du monde » ont pu négli­ger de prendre immé­dia­te­ment le contrôle de ce truc phénoménal…et je com­prends par là même les efforts qu’ils vont déployer pour le sabo­ter, car il est évident que seule l’i­gno­rance soi­gneu­se­ment entre­te­nue des masses a pu per­mettre à ce sys­tème inique qui nous étrangle à petit feu de s’ins­tal­ler et de se main­te­nir jus­qu’à aujourd’hui. »

    Effec­ti­ve­ment, pour­quoi ont-ils per­mis de mettre entre les mains des peuples, ce média libre d’expression populaire ?

    Allé­chés par l’odeur du fric, ont-ils seule­ment envi­sa­gé les retom­bées finan­cières ? Ou, n’ont-ils pas su anti­ci­per le poten­tiel évo­lu­tif et révo­lu­tion­naire de cette technologie ?

    Le faite est que de bons Sama­ri­tains (mal­gré eux ?) ont su créer un média viral, car « open source » et qui c’est pro­pa­gé sur tous les réseaux et médias tota­le­ment privés.

    Je pense qu’Internet suc­cède à la famine pour ce qui est de déclen­cher des révo­lu­tions. Ça a com­men­cé, ça conti­nue­ra, et se glo­ba­li­se­ra, sur­tout s’ils font l’erreur (pour eux) de le cou­per. Mais ils ne feront pas cela, car ce serait renon­cer à des mil­liards et déclen­che­rai une révo­lu­tion de tous les peuples. Et comme inter­net est un dra­gon révo­lu­tion­naire qui a plus de têtes que d’Internautes, ils ne peuvent toutes les cou­per. Par contre il y a des points faibles, il nous faut bien les iden­ti­fier, les pro­té­ger et les ren­for­cer. Je pense entre autres aux hébergeurs…

    Ne fai­sons pas l’erreur de bais­ser notre garde en sous-esti­mant leur per­ver­si­té, car en coups tor­dus, par expé­rience nous savons qu’ils excellent. Ils vont plu­tôt, comme à leurs habi­tudes, cher­cher à pol­luer et enve­ni­mer des consé­quences néfastes (en omet­tant bien sûr, comme tou­jours qu’ils en sont la cause), ils vont cra­cher leurs venins pour légi­ti­mer et légi­fé­rer des lois répres­sives et prohibitives.

    Ne nous lais­sons plus duper, soyons vigi­lants, soyons les sen­ti­nelles de notre civi­li­sa­tion. Main­te­nant, nous le pou­vons, la démo­cra­tie se démo­cra­tise. Inter­net uni­fie les peuples, Inter­net est le peuple unifié !

    Fai­sons ici notre « ser­ment du jeu de paume », mais pas pour une consti­tu­tion pour la France, mais pour une consti­tu­tion pour les Fran­çais, une consti­tu­tion trans­po­sable aux autres Nations et pou­vant être une consti­tuante à la consti­tu­tion universelle.

    Nous ne sommes pas ras­sem­blés, mais main­te­nant nous ne sommes plus seuls et demain nous serons unis !

    J‑Stéphane

    Réponse
  20. Olga

    Les domi­nants machia­vé­liques ont parié sur l’im­mer­sion glo­bale d’in­ter­net dans « l’i­déo­lo­gie domi­nante », et sur l’é­ga­li­té des chances offerte aux « contre-véri­tés » face à l’é­mer­gence redou­table de « la vérité »…

    Je rêve qu’ils perdent leur pari, mais ils ont la main sur inter­net, et il n’y a pas que sur « l’i­gno­rance du peuple » qu’ils comptent…
    Ou plu­tôt si, en effet : l’i­gno­rance du citoyen du monde moyen face à la véri­té de son propre sys­tème ner­veux, ce « nid de vipères » qui enlace très étroi­te­ment la res­pi­ra­tion de notre « ima­gi­naire ». Or l’i­ma­gi­naire col­lec­tif, si nous ne par­ve­nons pas à le faire fruc­ti­fier en faveur de notre « libé­ra­tion », qui semble un labo­rieux pro­ces­sus, alors, nous fonc­tion­ne­rons comme des robots pro­gram­més par les dominants.

    Fina­le­ment nous avons ici pra­ti­que­ment accom­pli la tache la plus simple : déjouer la mys­ti­fi­ca­tion « éco­no­miste »…Il nous reste le plus com­plexe, car il s’a­git autant d’un tra­vail « sur soi » pour chaque « citoyen », que d’un tra­vail de « com­mu­ni­ca­tion trans­ver­sale », bien­tôt dans un maquis infor­ma­tion­nel que les « domi­nants » envi­sagent déjà de « miner ».

    On peut ima­gi­ner cela sans céder à une pul­sion paranoïaque…Bonnes fêtes, « cama­rades » (iro­nie?)

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  21. J-Stéphane

    Dom­mage l’ar­ticle est en anglais 🙁 … heu­reu­se­ment que l’illus­tra­tion est en français 😉

    Réponse
  22. MagaliAB

    😀 exact J‑Stéphane, un des­sin vaut sou­vent un long discours. 

    Mais comme l’his­toire que Matt Taib­bi raconte vaut la peine d’être dif­fu­sée dans ses détails, je me suis per­mis de la traduire 
    (d’a­vance par­don si c’est mal­adroit : ce n’est que du tra­vail d’amateur).

    SECRETS ET MENSONGES DU PLAN DE SAUVETAGE (1)

    Le sau­ve­tage de Wall Street par l’Etat fédé­ral n’a pas arran­gé l’économie – il a créé un état de sau­ve­tage per­ma­nent fon­dé sur une arnaque pyra­mi­dale. Et le pire est peut-être à venir.

    Article de Matt TAIBBI paru le 4 jan­vier 2013 (numé­ro du maga­zine Rol­ling Stone du 17 jan­vier 2013)
    http://​www​.rol​ling​stone​.com/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​n​e​w​s​/​s​e​c​r​e​t​-​a​n​d​-​l​i​e​s​-​o​f​-​t​h​e​-​b​a​i​l​o​u​t​-​2​0​1​3​0​1​0​4​#​i​x​z​z​2​H​H​K​O​m​NZJ

    Quatre longs hivers ont pas­sé depuis que le gou­ver­ne­ment fédé­ral, en la per­sonne Alien-Nationesque(2) du lour­daud au crâne d’œuf qui était alors Secré­taire au Tré­sor, Hank Paul­son, consa­cra 700 mil­liards de dol­lars d’argent du contri­buable pour sau­ver Wall Street de ses propres tur­pi­tudes et de sa propre avidité.

    À écou­ter les ban­quiers et leurs alliés de Washing­ton racon­ter l’histoire, on croi­rait que le sau­ve­tage a été la meilleure chose qui est arri­vée à l’économie amé­ri­caine depuis l’invention du tra­vail à la chaîne. Cela n’a pas seule­ment empê­ché une autre Grande Dépres­sion, nous a‑t-on dit, mais encore l’argent a‑t-il été inté­gra­le­ment rem­bour­sé, et le gou­ver­ne­ment a même fait un béné­fice par-des­sus-le mar­ché. Pas bobo, pas puni – pas vrai ?

    Faux.

    C’était un pur men­songe – l’une des plus gros et des plus éla­bo­rés de tous les bobards qui ont été ven­dus au peuple amé­ri­cain. On nous a dit que le contri­buable était appe­lé – seule­ment tem­po­rai­re­ment, figu­rez-vous – pour ren­flouer l’économie et sau­ver le monde de la catas­trophe finan­cière ? En fait, on s’est retrou­vé à faire exac­te­ment le contraire : enga­ger les contri­buables amé­ri­cains dans un sou­tien per­ma­nent et aveugle du nou­veau sys­tème finan­cier ingou­ver­nable, incon­trô­lable et hyper­con­cen­tré. Ce sys­tème exa­cerbe l’avidité et l’inégalité à l’origine du crash et pousse les banques comme Gold­man Sachs et Citi­group à prendre encore plus de risques au lieu de les évi­ter. Il en résulte l’un de ces accords où une mau­vaise déci­sion en amont germe pour pro­duire tout un bou­quet de consé­quences invo­lon­taires et cau­che­mar­desques. On croyait qu’on invi­tait juste un pote à la mai­son pour quelques jours, et on se retrouve avec une famille de ploucs qui s’installent à demeure, dorment à neuf dans le même pieu et se mettent à construire un labo­ra­toire d’amphet’ dans le jardin.

    « Com­ment Wall Street a tué la réforme finan­cière »(3)

    Mais la par­tie la plus effrayante est le men­songe. On a men­ti au public si sou­vent et avec si peu de ver­gogne au cours des quatre der­nières années, que le fait de ne pas dire la véri­té au bas peuple est deve­nu une sorte de carac­té­ris­tique auto­ma­tique du dis­cours offi­ciel sur le sau­ve­tage finan­cier. Ce n’est pas seule­ment de l’argent que le gou­ver­ne­ment a don­né à Wall Street – il lui a éga­le­ment confé­ré le droit de cacher la véri­té au reste d’entre nous. Et tout cela a été fait au nom de l’aide aux gens nor­maux et de la créa­tion d’emploi. « C’est, dit Neil Barof­sky, ancien ins­pec­teur géné­ral du sau­ve­tage, l’arnaque parfaite ».

    On a eu droit aux trom­pe­ries du sau­ve­tage au début, à la fin, et au milieu. Il y a eu des men­songes pro­fé­rés dans les pre­miers ins­tants de leur concep­tion, et d’autres qui sont encore racon­tés quatre ans plus tard. Les men­songes, en réa­li­té, ont été le pivot du sau­ve­tage. La seule rai­son pour laquelle les inves­tis­seurs ne sont pas par­tis en cou­rant loin de cette place finan­cière à l’évidence cor­rom­pue, c’est parce que le gou­ver­ne­ment est allé jusqu’à des extré­mi­tés extra­or­di­naires pour vendre la fable racon­tant que les pro­blèmes de 2008 ont été réso­lus. Les inves­tis­seurs ne croient peut-être pas véri­ta­ble­ment à l’histoire, mais ils sont impres­sion­nés par l’engagement total du gou­ver­ne­ment, et ce depuis le tout début, à la leur faire gober.

    ILS ONT MENTI POUR FAIRE VOTER LE PLAN DE SAUVETAGE

    Aujourd’hui, ce dont peu se sou­viennent à pro­pos des plans de sau­ve­tage, c’est qu’il a fal­lu qu’on les valide. Ce n’était pas comme si Paul­son avait pu aller attri­buer uni­la­té­ra­le­ment des mil­liers de mil­liards de dol­lars publics pour sor­tir Gold­man Sachs et Citi­group de leur propre gabe­gie idiote (même si c’est pré­ci­sé­ment ce que le gou­ver­ne­ment a fini par faire, un peu plus tard). Tout comme pour une décla­ra­tion de guerre, autre allo­ca­tion de res­sources publiques éga­le­ment extrê­me­ment oné­reuse, Paul­son a eu au moins besoin d’un ver­nis d’approbation par­le­men­taire. Et tout comme pour la réso­lu­tion sur la guerre en Irak, qui n’a été obte­nue seule­ment qu’après l’avertissement gro­tesque de George W. Bush sur le fait que Sad­dam se pré­pa­rait à envoyer des drones pour vapo­ri­ser du poi­son sur la ville de New York, les plans de sau­ve­tages ne sont pas­sés au tra­vers du Congrès qu’avec une série de menaces et de pro­messes allant de la petite blague à la trom­pe­rie déli­bé­rée. Lors d’une réunion pour dis­cu­ter de la pre­mière loi de sau­ve­tage – à 11h00 du matin, le 18 sep­tembre 2008 – Paul­son a dit aux membres du Congrès que si le gou­ver­ne­ment ne pre­nait pas des mesures immé­diates, 5,5 billions(4) de dol­lars allaient dis­pa­raître avant 14h le jour même et que l’économie mon­diale s’effondrerait « dans les 24 heures ».

    Pour lui rendre jus­tice, Paul­son a com­men­cé par dire la véri­té, à sa manière à lui de tête de lard nar­cis­sique. Sa pre­mière pro­po­si­tion de TARP(5) consis­tait en trois pages d’idioties tirées tout droit d’un épi­sode de Bea­vis and Butt-Head(6). Pour résu­mer, Paul­son disait « Tu peux me filer des sous, hein ? ». Le Séna­teur Sher­rod Brown, un démo­crate de l’Ohio, se sou­vient d’un appel avec Paul­son et Ben Ber­nanke, le pré­sident de la Réserve fédé­rale. « On a besoin de 700 mil­liards de dol­lars » ont-ils dit à Brown, « et on les veut dans trois jours ». De plus, le plan sti­pu­lait que Paul­son pou­vait employer l’argent comme cela lui chan­tait, sans aucune véri­fi­ca­tion « par aucune cour de jus­tice ni aucune agence administrative ».

    La Mai­son Blanche et les chefs des deux par­tis se sont mis d’accord sur ce docu­ment sau­gre­nu, mais il a été des­cen­du à la Chambre, quand 95 Démo­crates se sont dres­sés contre lui. Pen­dant l’un de ces si rares ins­tants sous l’administration Bush, quelque chose qui res­sem­blait à de la san­té men­tale se dres­sait à Washington.

    Alors Paul­son a inven­té un men­songe plus convain­cant. Sur le papier, la loi de sta­bi­li­sa­tion éco­no­mique d’urgence de 2008 était simple. Le Tré­sor achè­te­rait aux banques pour 700 mil­liards de dol­lars d’emprunts immo­bi­liers pas nets et les modi­fie­rait ensuite au béné­fice des pro­prié­taires dans le pétrin. La sec­tion 109 de la loi, en fait, don­nait spé­ci­fi­que­ment au secré­taire du Tré­sor le pou­voir de « faci­li­ter les modi­fi­ca­tions des condi­tions de prêts afin d’empêcher les faillites pou­vant être évi­tées ». Avec cette pro­messe sur la table, les Démo­crates pré­cau­tion­neux ont fini par approu­ver le plan de sau­ve­tage le 3 octobre 2008. « C’est cette condi­tion, dit Barof­sky, qui a per­mis à la loi de passer ».

    Mais quelques jours après le vote, la Fed(7) et le Tré­sor ont uni­la­té­ra­le­ment déci­dé d’abandonner l’achat d’avoirs toxiques pré­vus, et d’injecter direc­te­ment des mil­liards d’argent liquide dans des com­pa­gnies telles que Gold­man Sachs et Citi­group. Du jour au len­de­main, la sec­tion 109 a été jeté à la pou­belle sans plus de céré­mo­nie, et ce qui avait été ven­du comme un sau­ve­tage des banques et des pro­prié­taires est deve­nu en un clin d’œil un opé­ra­tion pure­ment ban­caire – mar­quant le pre­mier d’une longue série de moments où les offi­ciels du sau­ve­tages ont soit juste igno­ré soit abju­ré ouver­te­ment leurs pro­messes rela­tives au TARP.

    Le Congrès était furieux. « On nous a men­ti », a ragé le Repré­sen­tant David Scott, un démo­crate de Geor­gia. Le repré­sen­tant Eli­jah Cum­mings, un démo­crate du Mary­land, s’est empor­té contre cette enflure de Neel Kash­ka­ri (admi­nis­tra­teur du TARP et ban­quier de Gold­man) en l’appelant « le lar­bin des banques ».Et la colère était bipar­ti­sane. Les modi­fi­ca­tions uni­la­té­rales et le manque de trans­pa­rence ont mis tel­le­ment en pétard les séna­teurs répu­bli­cains David Vit­ter de Loui­siane et James Inhofe d’Oklahoma, qu’ils ont sou­te­nu en jan­vier 2009 une loi pour annules les 350 mil­liards de dol­lars de TARP restants.

    Alors qu’ont fait les offi­ciels du sau­ve­tage ? Ils ont mon­té une pro­po­si­tion rem­plie de men­songes encore plus gros pour pou­voir pas­ser une seconde fois au tra­vers du Congrès. Ce pro­ces­sus a com­men­cé il y a quatre ans, presque jour pour jour – les 12 et 15 jan­vier 2009 – quand Lar­ry Sum­mers, le conseiller éco­no­mique du pré­sident élu Barak Oba­ma, a envoyé deux lettres au Congrès. Ce ron­douillard aux doigts dodus, ancien éco­no­miste de la banque mon­diale , qui a été viré de la pré­si­dence de Har­vard pour avoir sug­gé­ré que les femmes manquent d’aptitudes natu­relles pour les maths et les sciences, a sup­plié les légis­la­teurs de reje­ter la loi Vit­ter et de lais­ser le TARP tranquille.

    Dans ses lettres, Sum­mers expose un plan en cinq points dans lequel le sau­ve­tage est ven­du comme une sorte de pro­gramme popu­liste géant des­ti­né à aider les amé­ri­cains ordi­naires. Sum­mers pro­met­tait qu’Obama uti­li­se­rait l’argent pour sti­mu­ler le prêt ban­caire et remettre les gens au tra­vail. Il est allé jusqu’à dire que les banques se ver­raient refu­ser les fonds si elles n’acceptaient pas « d’augmenter le nombre des prêts ». Il a pro­mis que « des condi­tions solides et trans­pa­rentes » seraient impo­sées aux béné­fi­ciaires du sau­ve­tage, qui ne seraient pas auto­ri­sés à uti­li­ser les fonds du plan pour « l’enrichissement des action­naires ou des cadres diri­geants ». Comme dans le plan TARP d’origine, il a assu­ré que l’argent du sau­ve­tage ser­vi­rait à aider les pro­prié­taires en faillite. Et pour finir, il a pro­mis que les sau­ve­tages seraient tem­po­raires – avec un « plan de sor­tie pour l’intervention du gou­ver­ne­ment » mis en œuvre « aus­si vite dès que possible ».

    Ces paroles ras­su­rantes ont fonc­tion­né. Un fois de plus, le TARP a sur­vé­cu à l’épreuve du Congrès – et encore une fois, les sau­ve­tages ont reçu le feu vert avec l’aide des démo­crates qui se sont fait ber­ner par le bon vieux truc du « ça va aider les gens ordi­naires ». « J’ai l’impression qu’ils m’ont don­né beau­coup d’engagements sur la ques­tion du loge­ment », explique le séna­teur Mark Begich, un démo­crate de l’Alaska.

    Mais en fin de compte, presque rien de ce que Sum­mers avait pro­mis ne s’est maté­ria­li­sé concrè­te­ment. Une petite tranche du TARP a été embal­lée à des­ti­na­tion de l’aide aux faillites, mais les pro­grammes d’aide aux pro­prié­taires se sont révé­lés rem­plis de défaut de fabri­ca­tion, pour la rai­son par­fai­te­ment logique qu’aucun des archi­tectes du sau­ve­tage n’en avait eu quoi que ce soit à foutre. Ils ont été écrit pra­ti­que­ment du jour au len­de­main, et sor­tis pour des rai­sons pure­ment poli­ti­ciennes – pour trom­per le Congrès et lui faire lâcher sans contre­par­tie des tonnes d’oseille pour Wall Street. « Sans ces assu­rances, le niveau de l’opposition n’aurait pas dimi­nué » dit le repré­sen­tant Raúl Gri­jal­va, un chef pro­gres­siste qui a voté contre le TARP. La pro­messe d’aide au loge­ment, en par­ti­cu­lier, s’est révé­lée être « un tigre de papier ».

    Le 18 février 2009, le Pré­sident Oba­ma a lan­cé le HAMP, le pro­gramme spé­ci­fique des­ti­né à l’aide aux pro­prié­taires pauvres. L’annonce a pro­vo­qué le jour sui­vant la crise de folie furieuse de Rick San­tel­li, le chro­ni­queur de CNBC – le pétage de plomb tris­te­ment célèbre qui a fait le buzz et don­né nais­sance au Tea Party(8). Réagis­sant à l’annonce qu’Obama pré­voyait d’utiliser des fonds du plan de sau­ve­tage pour sau­ver de la faillite des pro­prié­taires pauvres et (pro­ba­ble­ment) de cou­leur, San­tel­li a pes­té contre le fait que le pré­sident vou­lait « sub­ven­tion­ner les emprunts des nuls », alors qu’il aurait dû « récom­pen­ser les gens qui portent l’eau, au lieu de ceux qui ne font que la boire ». La tirade contre les « buveurs d’eau » a enflam­mé une espèce de pro­tes­ta­tion natio­nale spon­ta­née à laquelle on aurait pu s’attendre quelques mois aupa­ra­vant, lorsque les contri­buables ont tout sim­ple­ment signé un chèque en blanc à l’Association des Parieurs Ano­nymes, j’ai nom­mé : la classe des mil­lion­naires et des milliardaires.

    En fait, la somme d’argent qui a été réel­le­ment dépen­sée dans de l’aide aux pro­prié­taires res­semble à une espèce de blague gro­tesque, com­pa­rée à la chaîne de mon­tagne hima­layenne de cash qui a été trans­fé­rée sur les comptes des grandes banques, plus ou moins ins­tan­ta­né­ment, durant les pre­miers mois du sauvetage.
    Au début, 50 mil­liards de dol­lars de fonds du TARP ont été attri­bués pour le HAMP. En 2010, la taille du plan a été réduite de 30 mil­liards de dol­lars. Au mois de novembre de l’an der­nier, quatre mil­liards de dol­lars seule­ment avaient été dépen­sés pour les modi­fi­ca­tions d’emprunt et autres aides aux propriétaires.

    Pour faire court, le plan de sau­ve­tage conçu pour aider les « buveurs d’eau », ces fai­néants de pro­prié­taires basa­nés aller­giques au tra­vail – ce même plan qui a lan­cé le Tea Par­ty – fini par repré­sen­ter à peu près 1% des dépenses totales du TARP. « C’est incroyable », dit Paul Kiel, qui sur­veille les dépenses du plan de sau­ve­tage pour Pro­Pu­bli­ca. « C’est pro­ba­ble­ment l’un des plus gros échecs de l’administration Obama ».

    L’échec du HAMP sou­ligne une autre sata­née véri­té : que le plan de sau­ve­tage Bush-Oba­ma était le plan le plus bipar­ti­san qu’on n’ait jamais eu. Ima­gi­nez un peu un Oba­ma, quatre ans après son élec­tion, qui aurait gar­dé Don Rum­sfeld comme ministre de la Défense et serait encore en train de creu­ser le désert ira­quien à la recherche d’armes de des­truc­tion mas­sives. C’est exac­te­ment à cela que ça res­semble quand il laisse Tim Geith­ner, l’un des archi­tectes en chef du plan Bush, aux com­mandes du plan de sau­ve­tage des banques, sans compte à rendre, quatre ans après que Bush a quit­té son poste.

    Pour­tant, le plan HAMP d’Obama, aus­si piteux qu’il ait tour­né, reste encore comme l’une des rares pro­messes (du moins par­tiel­le­ment) tenues. Pra­ti­que­ment tous les autres enga­ge­ments que Sum­mers avait pris dans ses lettres se sont avé­rés être du pipeau com­plet. Y com­pris la pro­messe la plus impor­tante de toutes – le ser­ment d’utiliser l’argent du plan de sau­ve­tage pour remettre les gens sur la voie de l’emploi.

    ILS ONT MENTI SUR LES PRÊTS

    Une fois le TARP voté, le gou­ver­ne­ment a vite com­men­cé à prê­ter des mil­liards aux quelques 500 banques qu’il jugeait « saines » et « viables ». Quelques-uns étaient des prêts de liqui­di­tés, rem­bour­sables à 5% dans les 5 ans ; d’autres accords pre­naient fin lorsque l’action d’une banque attei­gnait un prix pré­dé­ter­mi­né. Tant que les banques déte­naient des fonds du TARP, elles ne pou­vaient pas ver­ser de méga bonus à leurs cadres dirigeants.

    Mais même avant que Sum­mers n’ait pro­mis au Congrès que l’augmentation des prêts accor­dés par les banques serait une condi­tion pour pou­voir rece­voir des fonds du plan de sau­ve­tage, les fonc­tion­naires avaient déjà déci­dé de ne même pas deman­der aux banques d’utiliser l’argent pour aug­men­ter les prêts. En fait, ils avaient déci­dé de ne même pas deman­der du tout aux banques de rendre compte de l’emploi des fonds accor­dés. Barof­sky, l’inpecteur du TARP, a deman­dé au Tré­sor d’inclure une clause for­çant les béné­fi­ciaires à expli­quer com­ment ils avaient employé l’argent public. Il a été scot­ché quand Kash­ka­ri, l’administrateur du TARP a reje­té sa pro­po­si­tion en lui disant que les prê­teurs n’adhèreraient pas au plan s’il conte­nait trop de contraintes. « Les banques ne vont pas par­ti­ci­per » a dit Kashkari.

    Barof­sky, ancien pro­cu­reur char­gé du nar­co­tra­fic, et qui était l’un des seul offi­ciels à ne pas venir de Wall Street, n’a pas gobé cette his­toire de banques déses­pé­ré­ment en manque de liqui­di­tés qui refu­se­raient des mil­liards de dol­lars d’aide. « On aurait dit qu’ils trem­blaient de peur à l’idée que les banques refusent l’argent », dit-il. « Je n’ai jamais trou­vé ça tel­le­ment convaincant ».

    Pour finir, il n’y a eu aucune exi­gence liée à un quel­conque aspect du plan de sau­ve­tage que ce soit, et il n’a jamais été pré­vu qu’il y en ait. Les banques ont uti­li­sé leurs cen­taines de mil­liards à toutes les fins pos­sibles et ima­gi­nables – toutes, c’est-à-dire excep­té pour prê­ter aux pro­prié­taires, petites entre­prises et muni­ci­pa­li­tés qu’elles avaient détruit. Et l’’un des usages les plus dégeu­lasses qu’ils ont trou­vé pour leurs mil­liards d’argent public gra­tuit, ça a été de leur faire gagner encore plus d’argent public gratuit.

    Pour garan­tir leur san­té, toutes les prin­ci­pales banques doivent gar­der un cer­tain mon­tant de liqui­di­tés de réserve à la Fed. Par le pas­sé, cet argent ne rap­por­tait pas d’intérêt, pour la bonne rai­son que les banques n’avaient pas à se faire rému­né­rer pour res­ter sol­vables. Mais en 2006 – arguant que les banques per­daient de l’argent sur les liqui­di­tés stag­nant à la Fed – les régu­la­teurs ont accep­té de ver­ser des petits inté­rêts sur cet argent. Cela ne devait prendre effet qu’en 2011, mais lorsque la bulle a explo­sé, un para­graphe a été rédi­gé dans le TARP pour faire débu­ter les paie­ments en octobre 2008.

    Théo­ri­que­ment, il ne devrait jamais y avoir beau­coup d’argent sur de tels comptes de réserve, parce que n’importe quel ban­quier à moi­tié com­pé­tent peut faire bien plus de pro­fit en prê­tant les liqui­di­tés qu’en les sto­ckant à la Fed, où elles ne rap­portent qu’un maigre 0,25%. En aout 2008, avant le plan de sau­ve­tage, il y avait juste 2 mil­liards de dol­lars de réserves excé­den­taires à la Fed. Mais en octobre de cette année-là, le mon­tant s’est éle­vé à 267 mil­liards de dol­lars – et en jan­vier 2009, il avait atteint 843 mil­liards de dol­lars. Cela signi­fie que le pognon assis à rien faire sur les comptes de la Fed a sou­dain dépas­sé les mon­tants votés par le Congrès pour le plan de sau­ve­tage TARP ou le très décrié « Coup de pouce Oba­ma ». Au lieu de prê­ter leurs liqui­di­tés toutes neuves aux pro­prié­taires et petites entre­prises en détresse, comme Sum­mers s’y était enga­gé, les banques s’asseyaient lit­té­ra­le­ment dessus.

    Aujourd’hui, les réserves excé­den­taires de la Fed atteignent un éton­nant 1,4 bil­lions de dol­lars. « Cet argent ne sert à rien » dit Nomi Prins, une ancienne cadre de Gold­man Sachs qui a pas­sé des années à sur­veiller la dis­tri­bu­tion des fonds du plan d’aide.

    Ne sert à rien, sauf à rap­por­ter aux banques quelques miettes d’intérêt sans risque. Prins estime que la charge annuelle de l’intérêt pour les réserves fédé­rales est autour de 3,6 mil­liards de dol­lars. C’est un mon­tant rela­ti­ve­ment modestes dans l’histoire, mais figu­rez-vous qu’il cor­res­pond presque, assez iro­ni­que­ment, à l’aide totale dépen­sée pour les pro­prié­taires via le plan de sauvetage.

    Dit autre­ment, les banques se font payer tous les ans, sans prê­ter un cen­time, un mon­tant équi­valent aux quatre der­nières années de modi­fi­ca­tion d’emprunt et autres aides au loge­ment reçues par 1 mil­lion d’américains.

    De plus, au lieu d’utiliser l’argent du plan comme conve­nu – pour redé­mar­rer l’économie – Wall Street a uti­li­sé les fonds pour rendre l’économie encore plus fra­gile. Depuis le début, l’argent du contri­buable a été uti­li­sé pour sous-trai­ter une série de fusions finan­cières – de l’accord Chase-Bear Stearns à la fusion Wells Far­go-Wacho­via, en pas­sant par l’acquisition de Mer­rill Lynch par Bank of Ame­ri­ca. Grace aux fonds du plan de sau­ve­tage, ils sont pas­sés de « Trop gros pour tom­ber » à « trop forts pour lou­per l’occasion ».

    D’autres banques ont été plus créa­tives pour l’utilisation des fonds du plan de sau­ve­tage. En octobre 2010, Oba­ma a signé un nou­veau plan de sau­ve­tage appe­lé « Fonds de prêts aux petites entre­prises », dans lequel les socié­tés de moins de 10 mil­liards de dol­lars d’actifs pou­vaient se por­ter can­di­dates pour pio­cher dans un fonds de 4 mil­liards de dol­lars d’argent public.
    Il s’est avé­ré, tou­te­fois, qu’un tiers des 332 com­pa­gnies qui ont par­ti­ci­pé à ce pro­gramme, ont uti­li­sé au moins une par­tie de ces fonds pour rem­bour­ser leur prêt TARP ini­tial. Des petites banques qui devaient encore de l’argent au TARP ont sim­ple­ment emprun­té de l’argent moins cher au gou­ver­ne­ment pour lui rem­bour­ser leurs emprunts TARP plus chers – manœuvre qui a eu l’avantage de les exemp­ter au pas­sage des limi­ta­tions de bonus ver­sés aux diri­geants jusqu’alors impo­sées par le plan de sau­ve­tage. Pour tout dire, les études montrent que 2,2 mil­liards de dol­lars sur les 4 mil­liards ont ter­mi­né non sous forme de prêts aux petites entre­prises, mais pour des rem­bour­se­ments du TARP. « C’est un peu comme un tour de passe-passe », admet John Schmidt, le chef des opé­ra­tions de Heart­land Finan­cial, basé en Iowa, qui a pris 81,7 mil­lions de dol­lars du SBLF et s’en est ser­vi jusqu’au moindre cen­time pour rem­bour­ser le TARP.

    Uti­li­ser les fonds des­ti­nés aux petites entre­prises pour rem­bour­ser leurs propres dettes, plan­quer d’énormes mon­tants de liquide à la Fed alors que l’économie est au point mort – ce n’est que la preuve de ce que la plu­part des amé­ri­cains savent ins­tinc­ti­ve­ment : que les plans de sau­ve­tage n’ont pas beau­coup ser­vi à prê­ter aux entre­pre­neurs. Pour le coup, les sau­ve­tages ont en réa­li­té frei­né le prêt, car les banques se sont mises à res­sem­bler plus à ces ani­maux domes­tiques qui deviennent gras et fai­néants parce qu’ils ont deux repas quo­ti­diens garan­tis, qu’aux ani­maux sau­vages qui doivent se battre dans la jungle et chas­ser les oppor­tu­ni­tés pour se nourrir.

    Une ana­lyse de la Fed le révèle elle-même : dans les pre­miers mois du plan de sau­ve­tage, alors que les mil­liards du contri­buable étaient déver­sés, les béné­fi­ciaires du TARP ralen­tis­saient leurs prêts deux fois plus que les banques qui n’avaient pas reçu de fonds TARP. La chute la plus impor­tante dans les prêts (3,1%) est à l’actif du plus gros béné­fi­ciaire des mesures de sau­ve­tage : Citi­group. Un an plus tard, l’inspecteur géné­ral du plan de sau­ve­tage a décou­vert que le prêt, pour les 9 béné­fi­ciaires les plus impor­tants du TARP, « n’avait pas, en réa­li­té, aug­men­té ». Le plan de sau­ve­tage n’a pas irri­gué le sys­tème ban­caire avec des mil­liards de prêts aux petites entre­prises, comme cela avait été pro­mis. Il a juste irri­gué le sys­tème ban­caire avec des mil­liards pour les banques.

    ILS ONT MENTI SUR LA SANTÉ DES BANQUES

    La prin­ci­pale rai­son pour laquelle les banques n’ont pas accor­dé de prêts avec les fonds du plan de sau­ve­tage est assez simple. La plu­part d’entre elles avaient tout bon­ne­ment besoin de cet argent pour sur­vivre. Ce qui conduit à une autre pro­messe non tenue du plan de sau­ve­tage : l’argent du contri­buable ne devait être accor­dé qu’aux banques « viables ».

    Peu après le vote du TARP, Paul­son et d’autres offi­ciels annon­cèrent les lignes direc­trices de leur plan de sau­ve­tage uni­la­té­ra­le­ment modi­fié. Le Congrès avait accor­dé 700 mil­liards de dol­lars pour l’achat d’emprunts toxiques, mais 250 mil­liards de dol­lars étaient main­te­nant réorien­tés vers l’injection directe dans le capi­tal des banques. (Mal­gré le fait que Paul­son, à l’époque, affir­mait que don­ner de l’argent direc­te­ment aux banques était une manière plus rapide de res­tau­rer la confiance des mar­chés que d’accorder des prêts à des pro­prié­taires, il confes­se­ra plus tard qu’il avait envi­sa­gé le plan d’injection directe de liqui­di­tés avant même le vote). Cette nou­velle étape « abou­lez l’oseille » du plan de sau­ve­tage a été bap­ti­sée « Capi­tal Pur­chase Pro­gram »(9).

    Avec le CPP, 9 des plus grandes banques amé­ri­caines – y com­pris Citi, Wells Far­go, Gold­man, Mor­gan Stan­ley, Bank of Ame­ri­ca, State Street et Bank of New York Mel­lon – ont reçu 125 mil­liards de dol­lars, soit la moi­tié des fonds dis­tri­bués. Dans la mesure où ces 9 firmes consti­tuaient 75% de la tota­li­té des avoirs déte­nus dans les banques amé­ri­caines – 11 bil­lions de dol­lars – il allait de soi qu’elles se taille­raient la part du lion. Mais en annon­çant le CPP, Paul­son et cie. avaient pro­mis qu’ils ne gave­raient de liqui­di­tés que les banques « saines et viables ». C’était au fond la seule jus­ti­fi­ca­tion du plan de sau­ve­tage : que la per­fu­sion d’argent du contri­buable ne serait pas uti­li­sée pour aider des banques pri­vées, mais pour faire repar­tir l’économie dans son ensemble en aidant les banques saines à recom­men­cer à prêter.

    L’arnaque que Wall Street a appris de la mafia(10)

    Cette annonce a mar­qué le début de la légende vou­lant que cer­taines banques de Wall Street n’avaient pris l’argent du plan de sau­ve­tage que contraintes et for­cées – elles n’avaient pas besoin de tous ces mil­liards, vous com­pre­nez, elles les ont juste pris pour le bien du pays. « Nous n’avions pas, à ce moment-là, besoin du TARP”, a pré­ten­du plus tard Jamie Dimon, le chef de Chase, en insis­tant bien sur le fait qu’il a seule­ment pris l’argent « parce que le Secré­taire du Tré­sor nous l’a deman­dé ». Lloyd Blank­fein, le chef de Gold­man, affir­ma de même que sa banque n’avais jamais eu besoin de l’argent et qu’il ne l’aurait jamais accep­té s’il avait su qu’il était « gros d’un retour de bâton poten­tiel ». Un com­mu­ni­qué com­mun de Paul­son, Ber­nanke et Shei­la Bair, la chef du FDIC, fit les éloges des 9 prin­ci­pales banques, des « ins­ti­tu­tions saines » qui ne pre­naient l’argent que dans le but « d’accroitre la per­for­mance glo­bale de l’économie américaine ».

    Mais juste après le début des plans de sau­ve­tage, le futur secré­taire au tré­sor Tim Geith­ner confes­sa à Barof­sky, l’inspecteur géné­ral, que lui et ses cohortes avaient choi­si les 9 pre­miers béné­fi­ciaires du plan de sau­ve­tage en rai­son de leur taille, sans se pré­oc­cu­per d’évaluer ni leur san­té et ni leur via­bi­li­té. Paul­son admit néan­moins plus tard qu’il était sérieu­se­ment pré­oc­cu­pé par au moins une des 9 socié­tés qu’il avait annon­cé publi­que­ment comme étant saine. Et au mois de novembre 2009, Ber­nanke accor­da un entre­tien confi­den­tiel à la Com­mis­sion d’enquête sur la crise finan­cière, l’organisme char­gé de trou­ver les causes de la débâcle éco­no­mique, dans lequel il recon­nut que 12 des 13 plus impor­tantes com­pa­gnies finan­cières d’Amérique étaient sur le point de faire faillite à la période ini­tiale des plans de sauvetage.

    À l’intérieur au moins, presque tout le monde lié au plan de sau­ve­tage savait que les plus grandes banques avaient de gros sou­cis. « Cela est deve­nu évident aus­si­tôt que j’ai pris le job : ces com­pa­gnies n’étaient pas vrai­ment saines, ni viables », dit Barof­sky qui a démis­sion­né de son poste d’inspecteur du TARP en 2011.

    Cet épi­sode sera un moment cru­cial de l’histoire du plan de sau­ve­tage. Il pose un pré­cé­dent : le gou­ver­ne­ment auto­rise des banques en dif­fi­cul­té non seule­ment de se faire pas­ser pour saines mais de faire adhé­rer le gou­ver­ne­ment à leurs pré­ten­tions. Pro­je­ter une image de san­té était, pour le gou­ver­ne­ment, plus impor­tant que de dévoi­ler la véri­té. Les offi­ciels tels que Geith­ner et Paul­son parais­saient croire sin­cè­re­ment que les craintes du mar­chés sur la cor­rup­tion du sys­tème ban­caire était un pro­blème plus grave que la cor­rup­tion elle-même. A chaque fois, ils jus­ti­fiaient le TARP comme un geste des­ti­né à « ren­for­cer la confiance » dans le sys­tème – et la clé de cet effort était de gar­der secrète l’insolvabilité des banques. En fai­sant cela, il créaient un mar­ché finan­cier bizarre par­ta­gé entre ceux qui connais­saient la véri­té sur la situa­tion catas­tro­phique et ceux qui ne savaient pas.

    peu près un mois après que l’équipe du sau­ve­tage eut qua­li­fié les 9 plus grosses banques de « saines », il est appa­ru clai­re­ment que le plus gros béné­fi­ciaire, Citi­group, était en arrêt car­diaque sur la table de réani­ma­tion. Seule­ment quelques semaines après que Paul­son et cie ont don­né à la firme 25 mil­liards de dol­lars en fonds TARP, Citi – qui était sur le point de publier une perte tri­mes­trielle de plus de 17 mil­liards de dol­lars – est reve­nu en men­diant pour qu’on lui en donne plus. En novembre 2008, Citi reçut encore 20 mil­liards de dol­lars en liqui­di­tés et plus de 300 mil­liards de dol­lars en garanties.

    Le plus incroyable dans tout cela n’est pas que Citi ait obte­nu tant d’argent, mais que des nota­tions frau­du­leuses vali­dées par le gou­ver­ne­ment aient été inté­grées comme par magie aux plans de sauvetage.

    Les prin­ci­paux régu­la­teurs finan­ciers (la Fed, le FDIC et le bureau de contrôle de la Mon­naie) uti­lisent un sys­tème de nota­tion appe­lé CAMELS(12) pour mesu­rer la san­té des ins­ti­tu­tions. CAMEL signi­fie Capi­tal, Avoirs, Mana­ge­ment, bEné­fices, Liqui­di­tés et Sen­si­bi­li­té aux aléas. Cela per­met de noter les socié­tés de 1 à 5, où 1 est le meilleur et 5 le plus pour­ri. Au pic de la crise, juste au moment où Citi rece­vait le deuxième de ce qui fini­rait par être trois énormes plans de sau­ve­tage fédé­ral, la banque jouis­sait inex­pli­ca­ble­ment d’une note de 3⁄5 – l’équivalent finan­cier de « pas­sable ». Dans son livre « Le tau­reau par les cornes » Shei­la Bair qui était alors à la tête du FDIC, raconte avoir expri­mé son éton­ne­ment à John Dugan, alors à la tête de OCC : « Pour­quoi Citi était noté CAMEL 3 alors qu’elle était au bord de la faillite » ? Dugan répon­dit en sub­stance que « de toute façon, comme le gou­ver­ne­ment avait pré­vu de ren­flouer Citi, l’OCC ne pen­sait pas chan­ger sa nota­tion ». De même, le FDIC a fini par accor­der une « excep­tion de risque sys­té­mique » à City, lui per­met­tant d’avoir accès au plan de sau­ve­tage du FDIC, mal­gré le fait que l’agence connais­sait l’état de la banque au bord de l’effondrement.

    L’impact dévas­ta­teur de ces déci­sions cru­ciales n’a jamais été com­plè­te­ment éva­lué. Dans les années pré­cé­dant le plan de sau­ve­tage, les banques comme Citi avaient per­pé­tré une sorte de fraude envers le public en pré­ten­dant être en bien meilleure san­té qu’elles ne l’étaient en réa­li­té. Dans cer­tains cas, la fraude était patente, comme dans le cas de Leh­man Bro­thers, qui uti­li­sait une mani­pu­la­tion comp­table éso­té­rique pour pré­sen­ter des dizaines de mil­liards de prêts en tant que reve­nus chaque tri­mestre, fai­sant croire qu’il avait plus de liquide qu’elle n’avait en réa­li­té. Dans d’autres cas, la fraude était moins directe, comme dans le cas de Citi, qui en 2007 a ver­sé le 3ème plus haut divi­dende d’Amérique (10,7 mil­liards de dol­lars) mal­gré le fait qu’il avait per­du 9,8 mil­liards de dol­lars uni­que­ment dans le 4ème tri­mestre de la même année. Le sec­teur finan­cier au com­plet, en fait, pré­sen­tait les carac­té­ris­tiques d’une arnaque pyra­mi­dale, puisque de nom­breuses banques étaient dépen­dantes du flux conti­nu d’argent frais pro­ve­nant de pro­duits dans le genre des sub­primes pour arri­ver à cou­vrir les pertes mas­sives pro­ve­nant des inves­tis­se­ments toxiques, qui tôt ou tard allaient bien remon­ter à la surface.

    Alors au lieu d’utiliser les plans de sau­ve­tage pour faire un grand ménage de prin­temps, le gou­ver­ne­ment a déci­dé de se mettre à plat ventre devant ces fraudes, en accor­dant des nota­tions saines à ces banques en faillite, allant même jusqu’à tordre ses audits chif­frés et ses esti­ma­tions pour les faire ren­trer dans la petit his­toire concoc­tée. Un des com­po­sants majeurs du pre­mier plan TARP était la pro­messe d’assurer une « comp­ta­bi­li­té com­plète et exacte » en condui­sant régu­liè­re­ment des « stress tests » sur les béné­fi­ciaires du plan de sauvetage.

    Quand Geith­ner a annon­cé son plan de stress tests, en février 2009, un jour­na­liste l’a aus­si­tôt bom­bar­dé avec une ques­tion sacré­ment évi­dente : Est-ce que le fait que vous deviez conduire ces tests prouve que les régu­la­teurs ban­caires, qui devraient en connaitre un rayon sur la sol­va­bi­li­té des banques, n’ont en fait pas la moindre idée de qui est sol­vable et qui ne l’est pas ?

    Le gou­ver­ne­ment a fini par mener des stress tests sur tous les prin­ci­paux béné­fi­ciaires du plan de sau­ve­tage, mais la métho­do­lo­gie s’est avé­rée tel­le­ment sau­gre­nue, qu’elle a même été bro­car­dée sur Satur­day Night Live(12). (Dans le sketch, Geith­ner aban­donne le sys­tème de nota­tion numé­rique pré­vu parce qu’il serait injuste de péna­li­ser les ban­quiers qui ne sont « pas doués pour la finance »). En 2009, juste après la publi­ca­tion d’une pre­mière série de tests, il est appa­ru que la Fed auto­ri­sait lit­té­ra­le­ment les banques à bidouiller les chiffres pour que leur bilan ait meilleure allure. Par exemple, lorsque la Fed s’est aper­çu que Bank of Ame­ri­ca avait un trou de 50 mil­liards de dol­lars dans son capi­tal, la banque a per­sua­dé les véri­fi­ca­teurs de réduire ce chiffre de plus de 15 mil­liards pour tenir compte de ce qu’elle pré­ten­dait être « des erreurs d’analyse de la part des exa­mi­na­teurs ». Citi­group a vu son défi­cit cor­ri­gé de 35 mil­liards de dol­lars à 5,5 mil­liards en deman­dant à la Fed de lui cré­di­ter ses « tran­sac­tions en cours ».

    De telles paro­dies de contrôles ont tou­jours cours de nos jours. Au début de l’année, Regions Finan­cial Corp. (une com­pa­gnie qui n’a pas réus­si à rem­bour­ser son prêt TARP de 3,5 mil­liards de dol­lars) a pas­sé avec suc­cès son stress test. Une ana­lyse de Bloom­berg View a recon­nu que Regions était bien dans le rouge avec un défi­cit de 525 mil­lions de dol­lars. Néan­moins, le CEO de la banque a pro­cla­mé que le stress test avait « démon­tré la puis­sance de notre com­pa­gnie ». Peu de temps après la conclu­sion du test, la banque a édi­té 900 mil­lions de dol­lars en actions, et dit qu’elle comp­tait uti­li­ser cet argent pour rem­bour­ser une par­tie de son emprunt TARP.

    Cet épi­sode sou­ligne un trait pri­mor­dial du plan de sau­ve­tage : la déci­sion du gou­ver­ne­ment d’user du men­songe comme forme d’aide moné­taire. L’Etat verse l’argent du contri­buable à une banque insol­vable ; l’Etats donne un feu vert règle­men­taire à ladite banque ; la banque se sert de ce feu vert pour vendre des actions ; la banque rem­bourse l’Etat. Ce qui est cru­cial ici, ce n’est pas que les inves­tis­seurs aient effec­ti­ve­ment gobé la comp­ta­bi­li­té pour­rie de la Fed – tout ce qu’ils ont à faire, c’est d’avoir la cer­ti­tude que le gou­ver­ne­ment sou­tien­dra Regions de toute manière, saine ou pas. « Visi­ble­ment, la Fed vou­lait atti­rer de nou­veaux inves­tis­seurs » observe Bloom­berg, « et ceux qui ont mis des capi­taux neufs dans Regions cette semaine sont per­sua­dés que le gou­ver­ne­ment de les lais­se­ra pas tomber ».
    Avec de tels com­por­te­ments, le gou­ver­ne­ment a trans­for­mé entiè­re­ment le sys­tème finan­cier en une sorte de grand jeu de confiance – une arnaque de style pyra­mi­dal dans laquelle la valeur d’absolument tout est sur-gon­flée par la croyance lar­ge­ment répan­due que le gou­ver­ne­ment inter­vien­dra tou­jours pour évi­ter les pertes. Clai­re­ment, un gou­ver­ne­ment qui est déjà endet­té jusqu’aux yeux pour les pro­chains mil­lions d’années, n’a pas assez de capi­taux sous la main pour sau­ver chaque Citi­group ou banque régio­nale du pays, si elles fai­saient faillite demain. Mais le mar­ché se com­porte comme si Papa vien­drait encore pour payer le loyer la pro­chaine fois que l’un (ou tous) ses gosses fou­traient le feu au cana­pé et filerai(en)t en douce avec la cau­tion du pro­prio. Exac­te­ment comme dans une arnaque pyra­mi­dale, ça marche juste tant qu’ils ne doivent pas rem­plir toutes les belles pro­messes qu’ils ont faites. Ils construisent une éco­no­mie basée non sur une vraie comp­ta­bi­li­té ou des vrais chiffres, mais sur la croyance. Et même si les signes de crois­sance et de réta­blis­se­ment de cette nou­velle éco­no­mie de la foi sont des leurres, un des aspects du plan de sau­ve­tage reste réso­lu­ment concret : les pro­messes sur la rému­né­ra­tion des diri­geants ont été rompues.

    ILS ONT MENTI À PROPOS DES BONUS

    Depuis le début, il était évident que les bonus des diri­geants de Wall Street étaient LA patate chaude pour les concep­teurs du plan de sau­ve­tage. C’est pour­quoi Sum­mers, en sau­vant le plan de la colère du Congrès, avait pro­mis de « limi­ter les com­pen­sa­tions des diri­geants » et de dédier l’argent public à la pré­ven­tion d’une autre crise finan­cière. Et c’est vrai, le TARP a inter­dit aux béné­fi­ciaires toute une série de pra­tiques en matière de rému­né­ra­tions exor­bi­tantes, ce qui est l’une des rai­sons pour laquelle des banques telles que Gold­man Sachs se sont dépê­chées de rem­bour­ser leur emprunts TARP.

    Mais il y avait toutes sortes de moyens de contour­ner ces res­tric­tions. Les banques pou­vaient deman­der à la Fed ou à d’autres régu­la­teurs des exemp­tions, qui étaient sou­vent accor­dées (un haut fonc­tion­naire de la FDIC me dit qu’il a recom­man­dé que le paie­ment de « para­chutes dorés » soit refu­sé aux diri­geants de Citi­group, mais que ses supé­rieurs les ont accor­dé). Ils pou­vaient obte­nir des fonds via d’autres plans que le TARP, qui eux ne limi­taient pas les bonus. Ou ils pou­vaient sim­ple­ment payer les bonus que le TARP n’interdisait pas. Dans l’un des pires épi­sodes, les prê­teurs bien connus Fan­nie Mae et Fred­die Mac ont ver­sé plus de 200 mil­lions de dol­lars en bonus (entre 2008 et 2010) alors que la com­pa­gnie (a) per­dait plus de 100 mil­liards de dol­lars pour 2008 seule­ment, (b) exi­geait presque 400 mil­liards de dol­lars d’aide fédé­rale sur la période du plan de sauvetage.

    Pire encore, a été l’épisode incroyable dans lequel AIG, béné­fi­ciaire du plan, a payé plus de 1 mil­lion de dol­lars à cha­cun des 73 employés d’AIG Finan­cial Pro­ducts, la toute petite uni­té una­ni­me­ment accu­sée de la des­truc­tion de ce géant de l’assurance (et peut-être même d’avoir pro­vo­qué toute la crise) en émet­tant sans ver­gogne presque la moi­tié d’un bil­lion de dol­lars en contrats d’échanges sur risque de cré­dits toxiques. Les « primes de main­tien en fonc­tion », payées après le plan de sau­ve­tage, sont allées à 11 employés qui ne tra­vaillaient même plus pour AIG.

    Mais toutes ces “excep­tions” aux res­tric­tions sur les bonus s’avèrent encore moins révol­tantes que la règle elle-même. Le TARP a en effet inter­dit les gros ver­se­ments de bonus aux com­pa­gnies qui devaient de l’argent à l’Etat. Mais ces firmes étaient auto­ri­sées à don­ner des com­pen­sa­tions sup­plé­men­taires aux diri­geants, sous la forme d’actions à long terme réser­vées. Une socié­té indé­pen­dante à laquelle le New York Times a deman­dé d’analyser les actions, a décou­vert que les 5 diri­geants au som­met de cha­cun des 18 plus gros béné­fi­ciaires du plan de sau­ve­tage avaient reçu un total de 142 mil­lions de dol­lars en stock-options. C’est déjà en soit beau­coup d’argent – mais grâce en grande par­tie au sou­tien affi­ché par le gou­ver­ne­ment à ses firmes, la valeur de ces actions a grim­pé à 457 mil­lions de dol­lars – soit en moyenne 4 mil­lions de dol­lars par dirigeant.

    En d’autres termes, on ne s’est pas conten­té de per­mettre aux banques qui n’étaient pas sup­po­sées en payer de ver­ser des bonus. On les a en fait auto­ri­sées à ver­ser des bonus encore plus impor­tants qu’elles n’auraient pu faire sans cela. Au lieu de for­cer les com­pa­gnies à récom­pen­ser leurs direc­tion en liquide, on leur a per­mis de payer en actions dépré­ciées, dont on a ensuite fait remon­ter la valeur grâce à l’appui impli­cite du gou­ver­ne­ment à ces sociétés.

    Tout ce qui nous conduit à la der­nière et plus impor­tante entour­loupe des plans de sauvetage :

    ILS ONT MENTI SUR LE FAIT QUE LE PLAN DE SAUVETAGE NE SERAIT QUE TEMPORAIRE

    Le plan de sau­ve­tage a fini par être bien plus impor­tant que ce que qui­conque avait ima­gi­né. Il s’est éten­du bien au-delà du TARP pour inclure des plans plus abs­conds (et pour cer­tains bien plus gros) affu­blés de noms dans le style de TALF, TAF, PPIP et TLGP. De plus, cer­taines dis­po­si­tions du plan de sau­ve­tage avaient été conçues pour dépas­ser la période du plan lui-même. Des com­pa­gnies telles que AIG, GM et Citi­group, par exemple, ont reçu des dizaine de mil­liards de cré­dits d’impôts dif­fé­rés – leur per­met­tant de conser­ver les pertes de 2008 pour com­pen­ser les pro­fits à venir et bais­ser les impôts à venir. Les offi­ciels estiment que le cout du plan de sau­ve­tage ne doit pas tenir compte de tels cadeaux fis­caux. « Ces trucs n’apparaitront jamais sur aucun rap­port » dit Barofsky.

    Citi­group a lui seul, peut se van­ter de plus de 50 mil­liards de dol­lars de cré­dits d’impôts dif­fé­rés – ce qui explique com­ment la firme a réus­si à payer moins d’impôts en 2011 (elle a reçu un cré­dit d’impôt de 144 mil­lions) que ce qu’elle a ver­sé en com­pen­sa­tion cette année-là à son bon à rien de direc­teur, Vikram Pan­dit, qui a été viré depuis (en empo­chant 14,9 mil­lions de dol­lars). Le plan de sau­ve­tage, pour résu­mer, a per­mis aux banques et ins­ti­tu­tions qui ont défon­cé l’économie glo­bale d’effacer les pertes pro­ve­nant de leurs magouilles toxiques pour les années à venir – pri­vant ain­si le gou­ver­ne­ment d’une ren­trée d’impôts dont il aurait tant besoin et qu’il aurait pu dépen­ser dans de l’aide aux pro­prié­taires et petits entre­pre­neurs qui se sont fait entu­ber par les banques au début de l’histoire.

    Pire encore, les 700 mil­liards de prêts TARP ont fini par être lar­ge­ment dépas­sés par les 7,7 bil­lions de dol­lars que la Fed a prê­tés secrè­te­ment et en urgence à Wall Street – prêts qui n’ont été divul­gués au public qu’après que le Congrès n’ai bataillé pour pou­voir pro­cé­der à un audit extra­or­di­naire de la Réserve fédé­rale. La por­tée ce « plan de sau­ve­tage secret » n’est pas appa­ru avant novembre 2011, quand Bloom­berg Mar­kets, qui a dû aller en jus­tice pour obte­nir le droit de publier les don­nées, a détaillé com­ment les plus grosses com­pa­gnies du pays ont reçu en secret des bil­lions d’argent presque sans inté­rêt tout au long de la crise.

    Gold­man Sachs, qui avait fait tout un cirque en pré­ten­dant ne pas vou­loir des 10 mil­liards de dol­lars de TARP, n’a pas été long à encais­ser les prêts secrets offerts pas la Fed. A la fin de 2008, Gold­man avait déjà englou­ti 34 mil­liards de dol­lars de prêts fédé­raux – et il payait un taux d’intérêt de seule­ment 0,01% pour une telle per­fu­sion de liqui­di­tés. Pour­tant le finan­ce­ment n’a jamais été révé­lé aux action­naires ni aux contri­buables, ce que confirme Gold­man : « Nous n’avons pas révé­lé le mon­tant de notre par­ti­ci­pa­tion dans les deux pro­grammes que vous avez cité », dit Michael Duval­ly le porte-parole de Goldman.

    Blank­fein, le direc­teur de Gold­man, mini­mi­sa plus tard l’importance de ces prêts, disant à la com­mis­sion d’enquête sur la crise finan­cière que la banque ne « comp­tait pas sur ces méca­nismes ». Mais dans son livre « Sau­ve­tages », Barof­sky affirme que Paul­son lui a dit juste avant l’intervention du gou­ver­ne­ment qu’il croyait que Mor­gan Stan­ley était à quelques jours de l’effondrement. Ber­nanke a admis plus tard que Gold­man aurait été le sui­vant à tomber.

    Par ailleurs, au moment même où des banques pré­pon­dé­rantes pre­naient des bil­lions en prêts secrets de la Fed, les diri­geants de ces firmes ache­taient des actions de leur com­pa­gnies, béné­fi­ciant d’informations internes qui n’étaient pas dis­po­nibles pour le grand public. Ste­phen Fried­man, un direc­teur de Gold­man qui était éga­le­ment pré­sident de la Fed de New York, a ache­té plus de 4 mil­lion d’actions Gold­man en 5 semaines, de décembre 2008 à jan­vier 2009 – des années avant que la résur­rec­tion de la com­pa­gnie par la Fed n’ait été ren­due publique. Vikram Pan­dit, direc­teur de Citi­group, a ache­té presque 7 mil­lions d’actions Citi en novembre 2008, au moment même où sa com­pa­gnie pre­nait secrè­te­ment un prêt de la Fed de 99,5 mil­liards de dollars.

    Lorsque Rol­ling Stone Maga­zine lui a posé la ques­tion, Chase(13) n’a pas pu don­ner un seul exemple de la révé­la­tion des emprunts des banques à la Fed avant l’année sui­vante, lorsque Dimon a écrit à ce sujet une lettre aux action­naires en mars 2010.

    Les achats d’actions par les ban­quiers les plus impor­tants d’Amérique sou­lèvent des ques­tions sérieuses quant au délit d’initié. Deux anciens fonc­tion­naires haut-pla­cés dans l’institution de régu­la­tion disent à Rol­ling Stone Maga­zine que les prêts secrets étaient cer­tai­ne­ment sou­mis à une norme de 1989, écrite par la SEC(14)au milieu de la crise de l’épargne et des emprunts, qui disait que les ins­ti­tu­tions finan­cières devaient dévoi­ler « la nature, les mon­tants et les effets » de toute aide gou­ver­ne­men­tale. A la fin 2011, en réa­li­té, la SEC a envoyé des lettres à Citi­group, Chase, Gold­man Sachs, Bank of Ame­ri­ca et Wells Far­go pour leur deman­der pour­quoi ils n’avaient pas publié leurs emprunts secrets. Toutes les cinq méga­banques ont répon­du en sub­stance, à dif­fé­rentes nuances d’absurdités près, que leur emprunt mas­sif auprès de la Fed n’était pas « maté­riel », ou que la publi­ca­tion petits bouts par petits bouts qu’ils avaient com­men­cé à faire conve­nait ample­ment. Rien à faire que la loi dise que les enque­teurs doivent être infor­més sur le champs si des diri­geants tels que Dimon ou Pan­dit décident de s’accorder une aug­men­ta­tion de 10.000 dol­lars. D’après les banques, ça ne vous regarde pas si les direc­teurs se servent d’une carte de recharge de 50 mil­liards de dol­lars don­née par la Fed.

    Les impli­ca­tions ici vont bien delà de la ques­tion de savoir si Dimon et Cie ont com­mis un délit d’initiés en ache­tant et ven­dant des actions alors qu’ils avaient accès à des infor­ma­tions maté­rielles confi­den­tielles concer­nant les plans de sau­ve­tage. La pré­oc­cu­pa­tion plus large et plus pres­sante concerne le fait qu’en n’agissant pas, les régu­la­teurs fédé­raux ont taci­te­ment approu­vé le secret. Au lieu de faire confiance aux mar­chés pour faire la chose appro­priée avec les infor­ma­tions cor­rectes, le gou­ver­ne­ment a au contraire joué les Jack Nichol­son – et déci­dé que le public ne peut pas encais­ser la vérité(15).

    La per­sis­tance à appe­ler saines des banques mori­bondes, les faux stress tests, l’échec de l’application de la règle sur les bonus, l’apparente indif­fé­rence à la publi­ca­tion, sans par­ler du scan­da­leux manque d’enquête cri­mi­nelle sur les fraudes com­mises par les béné­fi­ciaires du plan de sau­ve­tage avant le crash – tout cela consti­tuait le plus impor­tant de tous les sau­ve­tages. Brique après brique, décla­ra­tion après décla­ra­tion, les offi­ciels du plan ont pas­sé des années à construire la plus grosse garan­tie gou­ver­ne­men­tale impli­cite pour les plus grosses com­pa­gnies de Wall Street : on sera der­rière vous, tou­jours, quelque soit la façon dont vous vous plan­tez. On men­ti­ra pour vous et on vous lais­se­ra par­tir les poches pleines. On va faire de ce plan de sau­ve­tage en cours une par­tie conta­gieuse et per­ma­nente du sys­tème finan­cier. Et le plus impor­tant : on va s’engager publi­que­ment dans cette poli­tique, en lais­sant appa­raître de si grosses ficelles que les mar­chés pour­ront mettre une éti­quette pré­cise sur la valeur de nos chouchous.

    La pre­mière étude indé­pen­dante qui a essayé de chif­frer cette garan­tie impli­cite est sor­tie un an après le crash, en Sep­tembre 2009, quand Dean Baker et Tra­vis McAr­thur, du Centre pour la recherche poli­tique et éco­no­mique, ont publié un article inti­tu­lé « La valeur des grosses banques « Trop grosses pour tom­ber ». Baker et McAr­thur ont décou­vert qu’avant le der­nier tri­mestre 2007, juste après le début de la crise, les com­pa­gnies finan­cières ayant plus de 100 mil­liards d’avoirs payaient en moyenne 0,29% de moins pour emprun­ter le l’argent que les com­pa­gnies plus petites.

    Au deuxième tri­mestre 2009, tou­te­fois, une fois que les plans de sau­ve­tages bat­taient leur plein, cet écart avait atteint 0,78%. La conclu­sion est simple : les prê­teurs étaient un demi-point de fois plus enthou­siastes pour prê­ter à une banque qui avait l’appui impli­cite du gou­ver­ne­ment – même si elle avait démon­tré sa stu­pi­di­té – qu’ils ne l’étaient pour prê­ter à des com­pa­gnies qui « devaient emprun­ter sur la base de leur propre per­for­mances ». Les éco­no­mistes esti­maient que l’écart de prêt se mon­tait à la somme inha­bi­tuelle de 34 mil­liards de dol­lars par an en faveur des 18 plus grosses banques.
    Aujourd’hui, l’avantage d’une grosse banque quand elle emprunte est exac­te­ment le même que ce qu’il était il y a 5 ans : à peu près 50 points de base, ou 0,5%. « Ces méga­banques reçoivent tou­jours des sub­sides, au sens où elles empruntent sur les mar­chés des capi­taux à des prix cas­sés de 50 ou 70 points, en rai­son impli­ci­te­ment du fait qu’elles sont Trop Grosses pour Tom­ber », dit le séna­teur Brown.

    Pour­quoi le mar­ché y croit ? Parce que les offi­ciels qui ont conduit l’administration des plans de sau­ve­tage l’ont affir­mé expli­ci­te­ment encore et encore. Quand Gieth­ner a annon­cé la mise en place des stress tests en 2009, par exemple, il a décla­ré que les banques qui n’avaient pas assez d’argent pour réus­sir pour­raient en obte­nir du gou­ver­ne­ment. « Nous allons aider ce pro­ces­sus en met­tant en œuvre un nou­veau plan de sou­tien du capi­tal pour ces ins­ti­tu­tions qui en ont besoin », a dit Geith­ner. Pour Barof­sky, le mes­sage était clair : « Si les banques ne peuvent pas lever de capi­tal, on le fera à leur place ».

    C’était une garan­tie impli­cite qu’on le lais­se­rait pas les banques faire défaut – un point que Geith­ner et d’autres offi­ciels ont sou­li­gné à plu­sieurs reprises au cours des années. « Les mar­chés ont inter­pré­té tous ces petits com­men­taires de Geith­ner comme autant d’indices que le gou­ver­ne­ment veillait sur eux », dit Baker. L’émissions de ces signaux psy­cho­lo­giques, conclu-t-il, est res­pon­sable de cet écart cri­tique d’un demi-point d’emprunt.

    L’avantage inhé­rent des plus grandes banques (le plan de sau­ve­tage per­ma­nent qu’elles reçoivent du gou­ver­ne­ment) a ame­né un bataillon de consé­quences sinistre. Toutes les grandes banques ont rem­bour­sé leur prêt TARP, tan­dis que plus de 300 com­pa­gnies plus petites bataillent encore pour par­ve­nir à rem­bour­ser leurs dettes. Encore pire, les grosses banques, au lieu de se divi­ser en uni­tés gérables pour deve­nir plus effi­caces, ont encore plus gros­si et sont deve­nu encore plus ingé­rables, ren­dant l’économie encore plus dan­ge­reu­se­ment concen­trée qu’elle ne l’était aupa­ra­vant. Les six plus grosses banques – Bank of Ame­ri­ca, JP Mor­gan Chase, Citi­group, Wells Far­go, Gold­man Sachs et Mor­gan Stan­ley – ont main­te­nant à elles toutes 14.420 filiales, les ren­dant si énormes qu’elles sont de fait au-delà de toute régu­la­tion. Une étude récente de la Fed de Kan­sas City a décou­vert qu’il fau­drait 70.000 ins­pec­teurs pour exa­mi­ner de telles banques billiar­daires avec la même atten­tion qu’avec laquelle est habi­tuel­le­ment audi­tée une banque muni­ci­pale. « La com­plexi­té nous sub­merge à tel point qu’aucun régu­la­teur ne peut suivre cor­rec­te­ment pour régu­ler comme nous en aurions besoin » dit le séna­teur Brown, qui est en train de rédi­ger une pro­po­si­tion de loi sur la par­ti­tion des mégabanques.

    Le pire est que la garan­tie impli­cite a conduit les banques à un com­por­te­ment dan­ge­reux. Avec ce flux appa­rem­ment infi­ni d’argent gra­tuit ou presque mis à dis­po­si­tion des banques – addi­tion­né au sen­ti­ment bien fon­dé chez les ban­quiers que le gou­ver­ne­ment les sou­tien­dra en cas de pro­blème – les banques se sont aven­tu­rées dans des inves­tis­se­ments encore plus ris­qués et spé­cu­la­tifs, soit à peu près tout depuis les actions d’entreprises à hauts risques jusqu’à des hypo­thèques immo­bi­lières en pas­sant par des prêts sur salaire, soit les fonds les plus louches et mal famés du sys­tème financier.

    En 2011 ; les banques ont aug­men­té de 74% leurs inves­tis­se­ments dans des com­pa­gnies mal notées, et ont com­men­cé à assou­plir sys­té­ma­ti­que­ment leurs cri­tères à la recherche de clients aux­quels prê­ter à hauts rendements.

    C’est théo­ri­que­ment une réité­ra­tion de la crise finan­cière, dans laquelle une vague d’avidité a pous­sé les ban­quiers à chas­ser sans répit le ren­de­ment, au point que bais­ser les cri­tères de prêts était deve­nu la norme. Aujourd’hui le gou­ver­ne­ment, avec sa garan­tie impli­cite, encou­rage exac­te­ment le même com­por­te­ment – ce qui signi­fie que les plans de sau­ve­tage nous ont rame­nés exac­te­ment au point de départ. « L’intervention du gou­ver­ne­ment », dit Klaus Schaeck, un expert des plans de sau­ve­tage qui a tra­vaillé comme consul­tant auprès de la Banque mon­diale, « a sans aucun doute conduit à l’augmentation du risque ».

    Et tan­dis que l’économie est naze dans presque tous les sec­teurs, il n’a jamais fait aus­si bon être une banque « trop grosse pour tom­ber ». Wells Far­go a annon­cé un pro­fit de presque 5 mil­liards de dol­lars pour le troi­sième tri­mestre de cette année, tan­dis que JP Mor­gan Chase a empo­ché 5,3 mil­liards de dol­lars – à peu près deux fois plus que ce que les deux banques gagnaient au troi­sième tri­mestre de 2006, au pic de la bulle des emprunts. Et comme moteur de leur suc­cès, les deux banques citent une solide per­for­mance sur – vous l’aviez devi­né – le mar­ché du prêt immobilier.

    Alors qu’est-ce qu’a accom­pli exac­te­ment le plan de sau­ve­tage ? Il a construit un sys­tème ban­caire qui fait une dis­cri­mi­na­tion entre les banques locales, qui rend les banques qui étaient trop grosses pour tom­ber encore plus grosses, qui accroit le risque, décou­rage le prêt ration­nel aux entre­prises, et qui sanc­tionne les épar­gnants en ren­dant plus facile et plus ren­table de recher­cher des retours sur inves­tis­se­ments éle­vés que de se déme­ner pour les petits dépo­sants. Le sau­ve­tage a éga­le­ment éri­gé le men­songe a nom de nos banques les plus grosses et les plus cor­rom­pues en poli­tique offi­cielle du gou­ver­ne­ment des Etats-Unis. Et si n’importe laquelle de ces grosses banques se plante, cela pro­vo­que­ra une autre crise finan­cière, ce qui signi­fie que nous sommes liés à cette ligne poli­tique pour toute l’éternité – ou du moins jusqu’à ce que les mar­chés nous mettent au pied du mur… ce qui pour­rait se pro­duire d’une minute à l’autre.

    À part ça, le plan de sau­ve­tage a vache­ment bien réussi.

    —
    Notes :

    (1) NdT : « Bai­lout » est tra­duit ici par « sau­ve­tage ». Lit­té­ra­le­ment, il s’agit de l’action d’écoper l’eau d’un navire qui coule.

    (2) NdT : « Alien Nation » est un film et une série télé­vi­sée amé­ri­caine des années 1980, por­tant sur les pro­blèmes d’intégration et de vie quo­ti­dienne d’extraterrestres aux crânes chauves et tache­tés vivants à San Francisco.

    (3) NdT : lien vers l’article de Matt Taib­bi du 10 mai 2012 (http://​www​.rol​ling​stone​.com/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​n​e​w​s​/​h​o​w​-​w​a​l​l​-​s​t​r​e​e​t​-​k​i​l​l​e​d​-​f​i​n​a​n​c​i​a​l​-​r​e​f​o​r​m​-​2​0​1​2​0​510

    (4) NdT : « tril­lions » dans le texte. Les amé­ri­cains uti­lisent « l’échelle courte » dans laquelle un tril­lion cor­res­pond à mille mil­liards, soit un bil­lion dans l’échelle longue habi­tuel­le­ment uti­li­sée en France (et dans cette traduction).

    (5) NdT : TARP : « Trou­bled Asset Relief Pro­gram », pro­gramme d’aide aux actifs toxiques.

    (6) NdT : « Bea­vis and Butt-Head » est une série ani­mée amé­ri­caine des années 1990 met­tant en scène deux ado­les­cents bas de pla­fond, qua­si­ment illet­trés et sans scrupules.

    (7) NdT : La Réserve fédérale,banque cen­trale amé­ri­caine est appe­lée « Fed » dans la langue courante.

    (8) NdT : Le Tea Par­ty est un mou­ve­ment poli­tique amé­ri­cain dont l’inspiration est un mélange répu­bli­cain, liber­ta­rien et populiste.

    (9) NdT : Capi­tal Pur­chase Pro­gram (CPP) : Plan d’achat de capital.

    (10) NdT : lien vers l’article de Matt Taib­bi du 21 juin 2012 (http://​www​.rol​ling​stone​.com/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​n​e​w​s​/​t​h​e​-​s​c​a​m​-​w​a​l​l​-​s​t​r​e​e​t​-​l​e​a​r​n​e​d​-​f​r​o​m​-​t​h​e​-​m​a​f​i​a​-​2​0​1​2​0​620)

    (11) NdT : CAMELS est l’acronyme de Capi­tal, Assets, Mana­ge­ment, Ear­nings, Liqui­di­ty and Sen­si­ti­vi­ty to risk ; le mot signi­fie« cha­meaux » en Anglais.

    (12) NdT : “Satur­day Night Live” est une émis­sion de varié­té dif­fu­sée sur la chaine amé­ri­caine NBC depuis 1975, où un invi­té célèbre par­ti­cipe à une série de sketches humo­ris­tiques por­tants sur des sujets d’actualité.

    (13) NdT : JP Mor­gan Chase est une banque d’af­faire américaine.

    (14)NdT : SEC : Secu­ri­ties and Exchange Commission

    (15) NdT : « Vous ne l’encaissez pas, la véri­té » : réplique de Jack Nichol­son deve­nue culte dans le film « Des hommes d’honneur » de Rob Rei­ner avec Jack Nichol­son et Tom Cruise (1992).

    Réponse
  23. J-Stéphane

    Bon­soir,

    @MagaliAB, mer­ci d’avoir pris la peine de tra­duire ce texte, c’est tout de suite plus lisible pour moi.

    Pour expri­mer le sen­ti­ment qu’éveil cette énorme et colos­sale pillage, je don­ne­rais la parole à Mon­sieur Renaud.

    Réponse
  24. EFFAB

    Scar­face (@0) en 1983, Brian DE PALMA à la réa­li­sa­tion et Oli­ver STONE (JFK) au scé­na­rio, Al PACINO… Le Loup de Wall Street, 2003, Mar­tin Scor­cese aux com­mandes, Leo­nar­do DI CAPRIO face à la camé­ra… sor­tie pré­vue US et France le 25 décembre ! Oui, assu­ré­ment, un beau conte de Noël !!… je me demande, SCORCESE indé­pen­dant et gagné à la Cause ou SCORCESE cette addic­tion ciné­ma­to­gra­phique bien encadrée ?…

    http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​O​y​P​1​b​4​e​v​2vM

    PLUS… PLUS… PLUS… N’EST JAMAIS ASSEZ

    Réponse
  25. EFFAB

    L’article tech­nique du FMI et vali­dé par la Bun­des­bank (voir plus bas) a cette fois été vali­dée par les zom­bies de l’Union Euro­péenne. Un rap­port est en pré­pa­ra­tion pour sai­sir TOUTE L’EPARGNE des 500 mil­lions d’Européens pour la mettre à dis­po­si­tion des banques (en faillite).

    http://​www​.chaos​-controle​.com/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​2​0​1​4​/​0​2​/​2​6​/​2​9​3​1​4​5​0​7​.​h​tml

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