Chers gentils-virus 🙂
J’ai bien du mal à lire autant que je le voudrais car, même en vacances, ma « vie Internet » est diablement chronophage.
Pourtant, je fais ce que je peux pour arracher du temps à mes spirales quotidiennes, à la fois pour lire et lire encore, et pour pour vous signaler les plus belles perles qui passent sous mes lunettes.
Et aujourd’hui, j’en ai une magnifique à vous décrire : elle est d’un Machiavel méconnu, celui du « Discours sur la Première Décade de Tite-Live », un grand livre mais nettement moins connu que « Le Prince », et c’est un tort je pense : « le Discours » est à la fois bien utile et bien agréable à lire.
J’ai donc préparé pour vous cet extrait que je trouve particulièrement stimulant (et d’actualité).
Bonne lecture.
Machiavel.
Discours sur la première décade de Tite-Live (1531)
Livre 1, Chapitre 58 :
La foule est plus sage et plus constante qu’un prince
Tite-Live et tous les autres historiens affirment qu’il n’est rien de plus changeant et de plus inconstant que la foule. Il arrive souvent, en effet, lorsqu’on raconte les actions des hommes, que l’on voie la foule condamner quelqu’un à mort, et puis le pleurer et le regretter amèrement. Ainsi voit-on que fit le peuple romain avec Manlius Capitolinus : l’ayant condamné à mort, il le regretta ensuite amèrement. Les paroles de notre auteur sont les suivantes : « Populum brevi, posteaquam ab eo periculum nullum erat, desiderium eius tenuit1. » Ailleurs, lorsqu’il décrit les événements apparus à Syracuse après la mort de Hiéronyme, petit-fils de Hiéron, il écrit : « Haec natura multitudinis est : aut humiliter servit, aut superbe dominatur2. »
Voulant défendre une cause contre laquelle, comme je l’ai dit, tous les historiens se sont déclarés, je crains de m’engager dans un domaine si ardu et difficile qu’il me faudra l’abandonner honteusement ou le parcourir difficilement. Mais, quoi qu’il en soit, je ne pense ni ne penserai jamais que ce soit un tort que de défendre une opinion par le raisonnement, sans vouloir recourir ni à la force ni à l’autorité.
Je dis donc que ce défaut dont les écrivains accusent la foule, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes. Car tout individu qui n’est pas soumis aux lois peut commettre les mêmes erreurs qu’une foule sans contraintes. On peut aisément constater ce fait, parce qu’il y a et qu’il y a eu beaucoup de princes, et qu’il y en a eu peu qui furent bons et sages : je parle des princes qui ont pu rompre le frein qui pouvait les retenir. Parmi ceux-ci on ne peut compter les rois d’Égypte, à l’époque très ancienne où ce pays était gouverné par des lois ; ni les rois de France de notre temps, dont le pouvoir est plus réglé par les lois que dans tout autre royaume de notre temps. Les rois qui vivent sous de tels édits ne sont pas à compter au nombre des individus dont il faut considérer la nature pour voir si elle est semblable à celle de la foule. Car on doit les comparer avec une foule réglée par les lois, comme ils le sont eux-mêmes. On trouvera alors en cette foule la même vertu que nous constatons chez les princes ; et l’on ne verra pas qu’elle domine avec orgueil, ni qu’elle serve avec bassesse.
Tel était le peuple romain, qui, tant que la République demeura incorrompue, non seulement ne servit pas avec bassesse et ne domina pas avec orgueil, mais tint honorablement son rôle avec ses institutions et ses magistrats. Quand il lui fallait s’unir contre un puissant, elle le faisait : comme on le vit avec Manlius Capitolinus avec les décemvirs et d’autres, qui cherchèrent à l’opprimer. Quand il lui fallait obéir aux dictateurs et aux consuls pour le bien public, elle le faisait. Que le peuple romain ait regretté Manlius Capitolinus n’a rien d’étonnant. Car il regrettait ses vertus, qui avaient été telles que leur souvenir émouvait chacun. Elles auraient suscité le même effet chez un prince, car tous les écrivains pensent qu’on loue et qu’on admire la vertu même chez ses ennemis. Si Manlius avait ressuscité, le peuple de Rome l’aurait condamné comme il l’avait fait : l’ayant tiré de prison, il le condamna ensuite à mort. On a vu également des princes tenus pour sages faire mourir certaines personnes et les regretter ensuite amèrement : comme Alexandre avec Clitus et d’autres de ses amis ; et Hérode avec Mariamne3.
Mais ce que notre historien dit de la foule, il ne le dit pas à propos de celle qui est réglée par des lois, comme celle de Rome, mais de celle qui est sans contraintes, comme celle de Syracuse. Celle-ci commit les erreurs que commettent les individus enragés et sans contraintes, comme le firent Alexandre le Grand et Hérode dans les cas cités. Aussi ne faut-il pas accuser davantage la nature de la foule que celle des princes, car ils se trompent tous, quand ils peuvent sans crainte se tromper. Outre ceux que j’ai donnés, il y a de très nombreux exemples parmi les empereurs romains et parmi d’autres tyrans et d’autres princes : on trouve chez eux plus d’inconstance et de variations que l’on n’en a jamais trouvées chez aucune foule.
Je conclus donc contre l’opinion générale, qui prétend que les peuples, quand ils ont le pouvoir, sont changeants, inconstants et ingrats. Et j’affirme que ces défauts ne sont pas différents chez les peuples et chez les princes. Qui accuse les princes et les peuples conjointement peut dire la vérité ; mais, s’il en excepte les princes, il se trompe. Car un peuple qui gouverne et est bien réglementé est aussi constant, sage et reconnaissant, et même davantage, qu’un prince estimé pour sa sagesse. Et, d’autre part, un prince affranchi des lois est plus ingrat, changeant et dépourvu de sagesse qu’un peuple.
La différence de leurs conduites ne naît pas de la diversité de leur nature, parce qu’elle est identique chez tous — et, s’il y a une supériorité, c’est celle du peuple ; mais du plus ou moins de respect qu’ils ont pour les lois, sous lesquelles ils vivent l’un et l’autre.
Si l’on considère le peuple romain, on verra qu’il a été durant quatre cents ans hostile à la royauté et passionné de la gloire et du bien public : on verra mille exemples de son comportement qui témoignent de ces deux choses. Si l’on m’objecte son ingratitude à l’égard de Scipion, je répondrai par ce qui a été longuement exposé ci-dessus à ce sujet, où il a été montré que les peuples sont moins ingrats que les princes4.
Quant à la sagesse et à la constance, je dis qu’un peuple est plus sage, plus constant et plus avisé qu’un prince. Ce n’est pas sans raison que l’on compare la parole d’un peuple à celle de Dieu. Car on voit que l’opinion générale réussit merveilleusement dans ses pronostics ; de sorte qu’elle semble prévoir par une vertu occulte le bien et le mal qui l’attendent. Quant à son jugement, il arrive rarement, lorsqu’un peuple entend deux orateurs opposés et de force égale, qu’il ne choisisse pas le meilleur avis et qu’il ne soit pas capable de discerner la vérité qu’on lui dit. Si, dans les entreprises risquées ou qui lui semblent profitables, il se trompe, un prince se trompe aussi très souvent dans ses passions, qui sont beaucoup plus nombreuses que celles du peuple. On voit aussi que dans le choix des magistrats il fait un bien meilleur choix que les princes, et on ne persuadera jamais un peuple qu’il est bon d’élever à de hautes dignités un homme de mauvaise réputation et de mœurs corrompues : chose dont on persuade aisément un prince, et de mille façons. On voit un peuple avoir une chose en horreur et conserver plusieurs siècles cette opinion ; ce que l’on ne voit pas chez un prince.
Sur l’un et l’autre de ces points, je veux que le peuple romain me suffise comme témoin. Pendant plusieurs centaines d’années, lors de tant d’élections de consuls et de tribuns, il ne fit pas quatre élections dont il eût à se repentir. Il eut, comme je l’ai dit, tellement en haine la royauté qu’aucune reconnaissance ne put soustraire à une juste peine un citoyen qui tenta d’y parvenir.
On voit en outre que les cités où le peuple gouverne font en très peu de temps des progrès inouïs : beaucoup plus grands que les cités qui ont toujours vécu sous un prince. C’est ce que fit Rome après l’expulsion des rois et Athènes après qu’elle se fut délivrée de Pisistrate. Ceci ne peut provenir que du fait que le gouvernement des peuples est meilleur que celui des princes.
Je ne veux pas que l’on objecte à mon opinion tout ce que notre historien a dit dans le texte cité ci-dessus et dans d’autres. Car si l’on examine tous les désordres des peuples, tous les désordres des princes, toutes les gloires des peuples et toutes celles des princes, on voit que le peuple est largement supérieur en vertu et en gloire. Si les princes sont supérieurs aux peuples dans l’élaboration des lois, dans la création des régimes politiques, dans l’établissement de statuts et de nouvelles institutions, les peuples sont tellement supérieurs dans le maintien des choses établies qu’ils ajoutent assurément à la gloire de ceux qui les établissent.
En somme et pour conclure, je dirai que les régimes princiers et républicains qui ont duré longtemps ont eu besoin les uns et les autres d’être régis par des lois. Car un prince qui peut faire ce qu’il veut est fou ; un peuple qui peut faire ce qu’il veut n’est pas sage.
Si l’on parle donc d’un prince contraint par les lois et d’un peuple lié par elles, on trouve plus de vertu dans le peuple que chez le prince. Si l’on parle d’un prince et d’un peuple sans lois, on trouve moins d’erreurs dans le peuple que chez le prince : étant moindres, elles trouveront de plus grands remèdes. En effet, un homme de bien peut parler à un peuple agité et vivant dans la licence et il peut aisément le ramener sur le bon chemin. Il n’est personne qui puisse parler à un mauvais prince et il n’y a pas d’autre remède que l’épée. D’où l’on peut conjecturer la gravité de la maladie dont ils souffrent l’un et l’autre. Si les paroles suffisent pour guérir la maladie du peuple et s’il faut une épée pour celle du prince, chacun peut penser que, là où il faut plus de soin, il y a de plus grandes fautes.
Quand un peuple est sans lois, on ne craint pas ses folies et l’on n’a pas peur des maux qu’il peut présentement commettre, mais de ceux qui peuvent apparaître, car un tyran peut naître au milieu d’une telle confusion. Avec les mauvais princes, c’est le contraire qui arrive : on craint les maux présents et on espère dans le futur, car on se persuade que son mauvais comportement peut faire naître la liberté. Vous voyez donc la différence qu’il y a entre l’un et l’autre : elle est entre les choses présentes et celles à venir. Les cruautés de la foule visent ceux dont elle craint qu’ils ne s’emparent du bien public ; celles d’un prince visent ceux dont il craint qu’ils ne s’emparent de ses biens.
L’opinion défavorable au peuple vient de ce que tout le monde en dit du mal sans crainte et librement, même lorsqu’il gouverne ; on critique toujours les princes avec mille craintes et soupçons.
Il ne me paraît pas hors de propos, puisque le sujet m’y conduit, d’examiner dans le chapitre suivant à quelles alliances on peut davantage se fier : à celles que l’on fait avec une république ou à celles que l’on fait avec un prince.
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Notes :
1. « À peine le peuple eut-il cessé de le craindre qu’il commença à le regretter » (Tite-Live, VI, 20, 15)
2. « Telle est la nature de la foule : ou bien elle sert bassement, ou bien elle domine avec superbe » (ibid., XXIV, 25, 8).
3. Jaloux, Hérode Ier, roi de Judée, fit tuer sa femme Mariamne, en 28 av. J.-C.
4. Cf. ci-dessus, chap. xxix-xxx.
Source : Machiavel, « Discours sur la première décade de Tite-Live » (1531), Livre 1, Chapitre LVIII : « La foule est plus sage et plus constante qu’un prince ». Édition Robert Laffont, collection Bouquins, traduction Christian Bec (1996), pages 284 à 288.

Fichier pdf téléchargeable :
https://old.chouard.org/Europe/Documents_conferences/Machiavel_Discours_sur_la_premiere_decade_de_Tite-Live_1531_Livre_1_Chap_58.pdf
Remarque : il existe une version intégrale du « Discours » sur le net, dans la grande et précieuse caverne d’Ali Baba qu’est UCAQ ; précisément à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/discours_1re_decade_titelive/discours_1re_decade_titelive.html. Mais je trouve la traduction bien moins bonne, moins claire (en tout cas sur ce passage précis du chapitre 58) que l’édition Bouquins. J’ai donc scanné, OCRisé et mis en forme mon propre livre, la passionnante compilation proposée par Bouquins.
Vous me voyez venir, n’est-ce pas ? Ce texte magnifique, pris à la source « machiavélique » même, celle qui sert d’habitude aux grands privilégiés à justifier leur violence, à légitimer leurs rapines, ce texte surprenant donc, sera peut-être une arme rhétorique contre tous les calomniateurs qui brandissent le prétendu manque de « compétence » des foules dès qu’on s’avise donner quelque pouvoir au peuple.
Je ne sais pas vous, mais moi, il me plaît bien, ce Machiavel-là 🙂
Étienne.

Sur Facebook, à titre d’illustration de la sagesse populaire naturelle, Vincent signale ça :
Lausanne : l’efficacité de l’anarchie routière
http://www.contrepoints.org/2011/09/13/45697-lausanne-lefficacite-de-lanarchie-routiere
« À Lausanne, le 7 septembre, suite à une panne d’électricité, le visage de l’anarchie routière a été, pendant une grosse heure, celui d’une circulation fluide, sûre et fondée sur la seule bonne volonté des automobilistes. […]
De mémoire de Lausannois, on n’avait jamais vu ça. Ce mercredi 7 septembre entre 7h45 et 8h50 du matin, une quinzaine de jours après la rentrée des classes, en pleine semaine et à l’heure de pointe, il n’y avait pratiquement aucun bouchon dans la capitale vaudoise. Selon Georges-Marie Bécherraz, qui rapporte l’événement pour 24heures.ch, « le trafic s’est écoulé avec une fluidité comme on n’en voit que le dimanche à une heure pareille de la journée. » L’origine de ce petit miracle ? Eh bien tout simplement une panne d’électricité qui a rendu les feux de circulation inopérants dans une bonne partie du centre-ville. Pendant un peu plus d’une heure, la circulation de Lausanne n’était plus régulée ; c’était, à proprement parler, l’anarchie.
On se serait attendu à une circulation totalement bloquée, à de la taule froissée et à quelques solides empoignades entre helvètes exaspérés mais il n’en fut rien : la circulation a rarement été aussi fluide, il n’y a eu aucun accrochage à déplorer et tout ceci s’est passé dans la bonne humeur. Ce que nos voisins vaudois ont vécu c’est une expérience de coopération sociale spontanée et ce qui fait toute la valeur de cette expérience c’est qu’elle a eu lieu dans une ville de taille tout à fait respectable sans être le moins du monde prévue par qui que ce soit. Et ça a marché : le visage de l’anarchie routière a été, pendant une grosse heure, celui d’une circulation fluide, sûre et fondée sur la seule bonne volonté des automobilistes.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’idée selon laquelle une absence quasi-totale de règlementation routière serait supérieure à tout point de vue à notre arsenal législatif actuel n’est pas vraiment nouvelle. Depuis des années déjà, des gens tout à fait sérieux défendent cette idée comme Hans Monderman, un ingénieur de la circulation hollandais qui a même eu l’occasion de la tester en grandeur nature dans la petite ville de Drachten aux Pays-Bas. Bilan des courses : non seulement la circulation est parfaitement fluide mais le nombre d’accidents constatés dans les rues de Drachten a été divisé par quatre depuis que l’anarchie [1] y règne ; piétons, cyclistes et automobilistes y vivent en harmonie, sans signalisation ni voies réservées. Depuis, plusieurs villes du nord de l’Europe s’y sont mises à leur tour : en Allemagne, au Danemark et en Angleterre, on éteint les feux de circulation et on ne les rallume plus ; même le maire de Londres semble acquis à cette idée depuis quelques temps.
Le fait est que, partout où l’expérience a été tentée, la coopération sociale spontanée se révèle systématiquement plus efficiente et plus sûre que les systèmes codifiés et coercitifs qui dominent aujourd’hui. Sachant qu’ils ne sont plus protégés par la signalisation, les gens roulent plus prudemment, restent attentifs à leur environnement, se montrent volontiers plus courtois et abandonnent les comportements dangereux induits par la signalisation elle-même [2]. L’absence de passages piétons et de pistes cyclables laisse émerger une nouvelle hiérarchie où les usagers les plus fragiles deviennent prioritaires sans pour autant abuser de cette position. D’un système fondé sur une régulation arbitraire du trafic, on passe ainsi à une autogestion infiniment plus souple, qui s’adapte d’elle-même au cas par cas et ne repose plus sur la contrainte mais l’intérêt bien compris de tous.
C’est en tout cas ce que semble en avoir retenu M. Matthey, le chef du Service lausannois des routes et de la mobilité, qui envisage la possibilité de reconduire l’expérience en le faisant exprès cette fois-ci. Ce qui est amusant [3] quand on y repense, c’est d’imaginer la réaction d’un élu local si quelqu’un avait eu l’idée saugrenue de lui proposer de laisser ses administrés s’administrer eux-mêmes : « Laisser les gens faire ? Mais vous n’y songez pas malheureux ! Ce serait l’anarchie ! »
« Georges Kaplan »
Source : http://www.contrepoints.org/2011/09/13/45697-lausanne-lefficacite-de-lanarchie-routiere
🙂
Oui bien sûr Monsieur Machiavel
Cela rejoint des réflexions que nous avons eues sur l’espace d’Étienne, concernant les compétences des uns et des autres, et surtout l’incompétence polygonale de ceux qui gouvernent au XXI ème siècle, en se prétendant compétents, bienveillants, et non soumis à certaines pressions.
Cependant, le Prince, celui de votre temps, qui n’est pas notre gouvernement *représentatif*, ce prince là est monolithe en ce sens que toutes les cellules de son corps convergent pour « être un seul être », par cohésion naturelle, fréquentes schizophrénies 😉 mises à part, alors que la foule et/ou le peuple, deux entités pas tout à fait équivalentes, car les mouvements de foule ne sont pas forcément les aspirations du peuple , disons le corps social, est atomisé en une multitude d’individus qui ne constituent pas par le miracle de l’agrégation un être individué, quoiqu’on en dise parfois, à l’occasion de grandiloquences nationales ou nationalistes.
Ce que j’écris n’est pas que critique, car la multitude, mécaniquement divisée, plurielle, polyglotte, polylogue, polypsy, peut élaborer des pensées moins entières et propulser des choix moins définitifs que ceux du Prince lorsqu’il est Maître unique. Ce point plaide en faveur du peuple.
Ce corps social dispersé en ses constituants-individus qui tirent à hue et à dia aura de la peine à exhaler le meilleur (à moins qu’au fil des siècles la conscience ou la supraconscience ne soient cultivées en lui, vaste sujet/programme …) ; et ceci plaide en faveur du Prince, qui s’il est éclairé et honnête (on peut rêver) saura gouverner un bateau qui sans lui serait ivre.
Mais justement … la qualité du prince est hypothétique, si bien que les louvoiements du peuple sont peut être préférables au mouvement rectiligne et uniforme impulsé par le Prince. Seulement « peut être » : car il est des circonstances ou la ligne droite est plus importante que sa direction.
Alors oui, il y a une sorte de match nul entre la gouvernance par le prince et la gouvernance par le peuple. Sauf que …
Sauf que le peuple peut apprendre à se coordonner : si la transmission de pensée n’existe pas, la délibération peut la remplacer partiellement, au point de permettre l’avènement d’une saine coordination qui d’une part éviterait l’excès de louvoiement, et d’autre part et surtout, et c’est là l’immense supériorité du peuple sur le Prince, rendrait impossible l’exploitation d’une partie du peuple par une autre partie du peuple (ça, le Prince ne sait pas faire : trop de tentations pour un qui peut tout).
Mais, d’outre tombe, Monsieur de Machiavel, peut être pourriez vous émettre l’idée que le gouvernement représentatif est la médiane entre deux extrêmes, que ce système permet de contourner la difficulté qu’il y a à inventer la délibération entre tous, en concentrant entre peu de gens, bien choisis, le pouvoir du verbe associé au Grand Œuvre du Neurone, que ce système permettrait la ligne droite, la capacité à fléchir cette ligne chaque fois que nécessaire, que ce système, n’étant pas foule mais déjà nombre, interdirait les mécanismes qui donnent naissance aux obédiences dominantes.
Que nenni, hélas, trois fois hélas, l’Histoire de ces derniers siècles démontre que ces espoirs sont vains. D’outre tombe, parcourez à ce sujet le forum d’Etienne, vous verrez, il est d’une richesse épouvantable.
Ainsi donc, quelques uns nous sommes, ici et ailleurs, qui planchons à découvrir (au sens d’exhumer, car l’idée fut incarnée autres fois) une autre voie, une autre technique, permettant de mettre en synergie pensées et talents de TOUS, sans oublier les espoirs et la gentillesse de tous. ça s’appelle démocratie. Mais certains n’en veulent pas, qui y perdraient quelques plumes. La bataille est rude. On l’a connue sanglante, hélas. Marcher sur des œufs avec vaillance n’est pas simple 🙂
AH l’anarchie , ce monsieur V
« Excusez mon intrusion, vous avez peut être l’intention de faire une promenade à moins que vous ne préfériez profiter du paysage.Mais il est temps que nous ayons une petite discussion, tous les deux. Ahhh.…mais j’oubliais que nous n’avons pas été présentés.
Je n’ai pas de nom.Vous pouvez m’appeler V.
-Madame Justice voici V.
-V, voici madame justice
-Voilà qui est fait savez-vous que j’ai toujours été l’un de vos plus fervents admirateurs ? Oh, je sais que ce que vous pensez…
-Le pauvre garçon a le béguin, un amour d’adolescence…
-Absolument pas , Madame, il ne s’agit pas de cela. Je vous admire depuis longtemps, bien que de plus loin.Je vous regardais de la rue quand j’étais petit.Je demandais à mon père:« Qui est cette dame ? ». Et il me répondais:« C’est la justice. » Et je m’exclamais :« qu’elle est belle!« Ne pensez pas qu’il s’agissait d’un attrait physique : vous n’êtes pas ce genre de femme.Non, je vous aimais comme une personne, comme un idéal. Mais c’était il y a bien longtemps, et j’ai maintenant quelqu’un d’autre dans ma vie…
-QUOI ? V ! QUELLE HONTE ! M’auriez vous délaissée pour l’une de ces catins, pour une coquine futile et boudeuse, aux lèvres peintes et au sourire enjôleur.
-MOI, madame ? permettez-moi d’être d’un autre avis ! C’est votre infidélité qui m’a conduit dans ses bras. Ha ha ! qui vous surprend ! Vous pensiez que je n’avais jamais eu vent de votre aventure, mais je suis au courant. je sais tout ! Franchement, je n’ai pas été surpris, quand je m’en suis aperçu. Vous aviez toujours eu un penchant pour les uniformes.
-Uniforme ? mais je ne sais rien de cela mon cher V ! Je n’ai toujours aimé que vous…
-MENTEUSE ! SALOPE ! PUTAIN ! Comment nier que tu l’as accueilli avec ses galons et ses bottes ? Alors ? Tu as perdu ta langue ? C’est bien ce que je pensais. Voilà. Ton vrai visage est finalement dévoilé . Tu n’es plus ma justice, maintenant. Tu as choisi un autre amant. Eh bien on peut être deux à ce jeu.
-AHHH ! HUNG ! Qui est-elle V ? Comment s’appelle t‑elle ?
-Elle s’appelle ANARCHIE. Et c’est une maitresse bien meilleure que tu ne l’as jamais été ! Elle m’a appris que la justice n’est rien sans la liberté. Elle est honnête. Elle ne fait pas de promesses. Et ne les trahit pas. Tout ton contraire, JEZABEL. Adieu, donc, ma belle, notre séparation me peinerait même maintenant, si je ne savais que tu n’es plus la femme que j’ai aimée.Voici un dernier cadeau que je laisse à tes pieds. (UNE Bombe en forme cœur)
BOOOUUUUUUUUUMMMMMMMMM !
Les flammes de la liberté, si belles, si justes… ANARCHIE, joyau de mon cœur… »
8)
C’est n’est pas de Machiavel que je voudrais vous entretenir.
C’est de la parole publique…
Qu’est ce qui perpétue la monarchie absolue des possédants ? La croyance absolue du petit peuple « Rien ne peut être changé ». Qu’est-ce qui entretient cette croyance du petit peuple ? Jadis c’était la force armée de la noblesse. Et maintenant ? La parole publique, la seule qui a voix au chapitre, elle s’exprime d’une seule voix, elle est le haut parleur des possédants, elle lui appartient, et elle module son récit : « Rien ne peut être changé » murmure hypnotique, subliminal, pérenne : l’armée a été remplacée par les médias, et l’armée ne revient en force que lorsque les médias ne suffisent pas…
Ainsi, pour que tout devienne possible, pour que tout puisse être changé, il est essentiel : se détourner des médias, mesurer que c’est l’arme suprême des possédants, la clé de voûte de leur monarchie absolue, le geste hypnotique chaque jour renouvelé.
Bien sur, il faut aussi savoir que ailleurs que dans l’intelligence pathologique de ceux qui veulent plus que plus sans toute autre considération, il existe une autre clé : l’émergence de l’intelligence collective rendue possible par la démocratie selon la voie tracée par l’antiquité grecque.
Bonjour, Monsieur Chouard
j.adhère a votre démarche, cependant je souhaite mettre ici un bémol au principe de la sagesse de la foule
Voici l.histoire que je rappelle
Jadis dans la Grèce antique, en cas de problèmes réels ou potentiels, on procédait a la lapidation de personnes malades ou fragiles qu.on chassait hors du pays a coupe de pierres
Ce qu.on appelle des victimes expiatoires
Ces personnes sacrifiées étaient des Pharmakos, des Médicaments. En effet lorsque on exclut ou chasse des personnes hors d.un groupe, il s,avère que le groupe va mieux, c,est une réalité psychologique
Lorsque le Pharmacoko était soit mort soit chassé par la foule, les individus allaient mieux.… Jusqu.a la prochaine.…
Ainsi a Athènes on parquait en quelque sorte soit des malfaiteurs soit des gens malades pour la prochaine lapidation…
La lapidation n.était pas le fait du Prince car c.etait bel et bien la foule qui lapidait et se déchargeait sur sur un seul.…
Merci pour ce texte (ces deux textes).
Relisez le Prince en ayant à l’esprit ce Machiavel-ci, vous y verrez non un manuel de manipulation des foules destiné au prince mais un vaccin destiné au peuple.
Memehuguette,
Petite virus(e) façon Étienne Chouard, et si je n’adhère qu’à une part du travail (à fond pour le tirage au sort, je décroche dès lors qu’il s’agit d’anticiper et organiser des pratiques démocratiques – y voyant une antithèse au pouvoir des citoyens et à son propre gouvernement, si toute expérience réelle et concrète, présente ou passée me passionne – les Communs, par exemple – que les Bretons, connaissions avant la main basse particulière, et aussi celle de la Révolution), je lis avec intérêt votre remarque, et je souhaite y réagir.
René Girard a exploré cette dimension sacrificielle de nombre de sociétés (sacré, bouc-émissaire, révolution apportée par le christianisme, selon lui).
Il y a aussi cette boutade d’une helléniste pur sucre ou amateur (J. de Romilly, M. Yourcenar ? je ne sais plus) qui peut faire mouche : les Grecs ne connaissaient pas non plus le coca – co… On peut tant leur reprocher.
Pour en arriver à ce qui me préoccupe et beaucoup : je crains que le sacrifice ne reste aujourd’hui l’un des fondements de notre société. Les manières ont changé (mais les êtres se sont ou ont été domestiqués – on nous dira ailleurs « civilisés », tiens !).
Je me demande d’ailleurs si la peur de la violence physique n’est pas l’une de nos muselières, et de nos œillères volontaires actuelles les plus efficaces pour notre propre asservissement… (en Occident), tandis que toutes autres violences sont à l’œuvre, déchaînées, quand les armes de destruction continuent de faire saigner ou de radio-activer les corps, hors frontières, loin s’il vous plaît…
En pleine relecture et lecture de la pensée d’Annie Le Brun (Si rien avait une forme, ce serait cela, 2012, Gallimard), je tends à penser dans son sillon que le remplacement de la religion déiste par celle de la Raison (transfert au moment des Révolutions) n’a non seulement pas transformé les pratiques sacrificielles mais les a aggravées.
Quand l’être humain peut devenir objet (objectivation au cœur des us scientifiques, puis techniques et technologiques maintenant) et que cette possibilité immense de prise de pouvoir est instituée comme valeur suprême, quand la négativité humaine est elle-même réabsorbable par le Progrès, indéfiniment (toujours un meilleur un mieux / à une situation initiale), que de déchets de conserve, et la perte, la fuite, l’évanouissement de tant d’autres dimensions humaines et vitales…
J’en arrive à me demander s’il ne faudrait pas aborder la vie sociale comme le REFUS DU MAL avant tout, le bien amenant possiblement à l’exclusion, au sacrifice, d’une personne, de plusieurs, de beaucoup, au nom de la communauté, des autres, de la majorité, ou d’un seul qui « vaudrait » beaucoup (la compétition, c’est cela). Tout cela me paraît tellement délicat. Puisqu’il en va de la vie, et de notre pouvoir sur elle, incroyable désormais, nos moyens si étendus, et au combien de destruction… (Le mal est peut-être plus facile à définir ?)
La question de la TAILLE DES COMMUNAUTÉS HUMAINES me paraît également fondamentale, au temps de la globalisation, des oligarchies transnationales, de l’Europe, ceci dit sachant que l’étroitesse d’une micro-société peut être tout aussi irrespirable, selon les contrôles et les coercitions exercés.
J’ai souvenir d’un acte de décès consulté lors de recherches en archives départementales : décès d’une fille-mère et de son bébé, dans une commune campagnarde, fin 19e siècle : le dénuement complet, trouvées mortes, sans famille, sans ami… Quelqu’un avait eu le « courage » d’officialiser leur mort. Intouchables.
Et comment penser l’individu dans cette vie sociale ? Et dans une démocratie véritable. L’individu est facilement décrié, l’individualisme est critiqué, pourtant la réalité de l’individu, sa souveraineté ne peuvent se voir trop décriées s’il s’agit de démocratie…
Quand je regarde les animaux en situation sauvage, le monde « naturel » si tant est qu’il le soit, à la toute petite dimension où je me trouve, je suis surprise de la liberté et du bonheur de vivre qui y perce, que j’y conçois aussi. Faut-il parler de sacrifice à la mort d’une souris, laquelle peut aussi faire face et affronter le chat jusqu’au bout, et finir par échapper aux griffes mortelles ? Quant aux nôtres, de liberté et de bonheur de vivre (droit de vivre) ? Liberté d’acheter, et de choisir entre une poire et une pomme (M. Houellebecq). Encore faut-il même avoir de quoi se payer la pomme ou la poire (pleine de pesticides, et de polonium pour les pas chères !).
Ce concitoyen qui s’est immolé, dans les services d’accueil public d’une Caf de la région parisienne : qu’est-ce, outre un geste désespoir, et un geste politique comme celui du pharmacien grec devenu retraité sans le sou ? Un sacrifié assurément, comme tant d’autres personnes, ici, et partout, et déjà sacrifiées, avant de se donner la mort, ou de la subir.
Et du mal demain tout proche ? De par l’aveuglement, en croyant échapper à la condamnation et à la violence brute ?
http://www.maxisciences.com/terre/une-etude-predit-la-fin-de-notre-planete-avant-l-039-an-2100_art25634.html
Luc Guthrie
Je lis avec attention votre post
Je crois que la démocratie mise en place dans l.antiquité grecque doit être lue avec prudence, je n,en suis pas une spécialiste et certes il me faut m,informer plus à ce sujet
Il semble bien toutefois que cette démocratie ait eu pour zones d.ombres le protocole du Pharmakos que j.évoque ci- dessus
Dans ce cas je doute d.un éveil de l.intelligence collective.… A dialoguer bien sûr tout au long de nos posts, bien à vous
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Mike
Vous évoquez le principe d.un vaccin destiné au peuple ??? Pour l.instant je suis juste interpelée par cela…
Nous en reparlerons a d.autres occasions
Bien a vous
@ Memehugette
Je ferais remarquer, à propos de la tradition du bouc émissaire que vous (d)énoncez, qu’on peut également l’observer dans une meute de loups. En effet, en dépits de l’extrême loyauté que les loups d’une même meute montre entre eux, et de leur collaboration, on observe toujours qu’il s’y trouve un souffre douleur, un membre de la meute qui est mis à l’écart, subit les agressions de ses congénères, est toujours le dernier à avoir sa pitance, bref, est la « tête de turc » de la meute.
La chose existe chez les animaux, et comme les humains sont aussi des animaux (ne leur déplaise), cette « tradition » s’y perpétue aussi. Ce qui tend à démontrer qu’en dépit de ses « mœurs civilisées » – je devrais plutôt dire « à cause de » – l’animalité demeure un élément constitutif de l’homme. Et ce ne sont pas quelques règles morales ou éthiques (ou religieuses) qui changeront cette donne.
Le truc, à mon avis, serait plutôt de comprendre quel est le (ou les) besoin(s) fondamentaux qu’expriment ces instincts, afin de chercher, non pas à les refouler par quelques règles de morales ou quelques interdits (refouler crée des névroses et des psychoses), mais y répondre de manière adéquate, sans que cela ne nuise à autrui (en particulier un faible ou un innocent). Cette démarche – comprendre les besoins fondamentaux de telle ou telle attitude – nécessite de renoncer aux jugements de moralité ; il faut voir dans tel ou tel comportement une réaction à un manque, une quête inconsciente et le plus souvent conditionnée par le contexte socioculturel de réponse à un besoin non dit mais réel.
Cordialement,
Morpheus
L’individu est la chance de la collectivité et vice versa, l’Histoire regorge d’exemples (comme le montre ce site): lire « De l’indivisualisme révolutionnaire » d’Alain Jouffroy.
Machiavel, la vie libre.… Un livre :
http://pierrebourdieuunhommage.blogspot.fr/2013/02/emmanuel-roux-machiavel-la-vie-libre.html?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed:+PierreBourdieuUnHommage+(Pierre+Bourdieu+un+hommage)
Le prince en étant isolé à prendre les décisions et bien plus conscient que la foule, la foule elle est tout simplement inconsciente.
Le prince pense sur le long terme…la foule pense juste sur l’immédiat.
Le prince n’a besoin de personne pour réfléchir…la foule à besoin d’un meneur, un guide…un prince, l’un sans l’autre…ils ne sont rien, une rupture de contrat avec le prince ou d’un contrat social, celà pourrait bien être le leviathan de hobbes.
Machiavel me semble être une bonne porte pour ouvrir à la question de la théorie du genre extrêmement importante pour tout démo(n)crate qui se respecte me semble-t-il !
A vous de juger!!!
http://www.youtube.com/watch?v=mhD1ul-gMRY