La finance, voilà l’ennemi ! 12 novembre 1910

14/03/2012 | 11 commentaires

Je viens de décou­vrir un blog qui s’an­nonce pas­sion­nant :
ce gars a mis la main sur une col­lec­tion for­mi­dable de docu­ments anciens,
en réso­nance éton­nante avec aujourd’­hui,
et nous pro­pose de nous les faire connaître progressivement.

L’au­to-édu­ca­tion popu­laire prend de l’ampleur.

Le nom du blog :
« Articles parus il y a un siècle sur la finance
Une répé­ti­tion de l’Histoire »

http://​deja​-vu​.blogue​.fr/​l​a​-​f​i​n​a​n​c​e​-​v​o​i​l​a​-​l​e​n​n​e​m​i​-​1​2​-​n​o​v​e​m​b​r​e​-​1​9​10/

Les lec­teurs du Suc­cès au cou­rant des des­sous de l’af­faire Rochette, doivent être convain­cus qu’à l’heure actuelle la France n’est pas sous le régime d’une répu­blique démo­cra­tique, mais bien sous celui d’une oligarchie.

Les chambres et le gou­ver­ne­ment sont les repré­sen­tants de la finance et non ceux du peuple souverain.

Au des­sus des ministres, siègent en per­ma­nence le syn­di­cat des mani­tous, pro­prié­taires de la presse à gros tirages et action­naires des éta­blis­se­ments financiers.

Sous un tel régime, il n’est pas éton­nant d’a­voir à consta­ter l’a­bou­tis­se­ment de la bour­geoi­sie et la révolte du prolétariat.

La bour­geoi­sie, en effet, est crain­tive de nature. Com­po­sée d’in­di­vi­dus, dont la seule force réside dans l’o­béis­sance aveugle aux diri­geants, elle ne peut secouer le joug des meneurs aux­quels elle croit devoir son salut.

Puis, la presse est là pour for­mer son opi­nion ; Or, comme cette presse n’est que le porte-parole de la fli­buste toute puis­sante, elle n’a d’autres buts que de faire prendre des ves­sies pour des lan­ternes à ses fidèles lecteurs.

Sur ces entre­faites, sur­vient la for­ma­tion des syn­di­cats ouvriers. Moins pol­trons que la bour­geoi­sie, ils attaquent le pou­voir consti­tué. Aus­si­tôt ces der­niers pro­fitent de l’oc­ca­sion pour se poser en défen­seurs de l’ordre, de la jus­tice, du droit, de tout ce dont ils se moquent comme du pre­mier action­naire du Panama.

La bour­geoi­sie alors, couvre de fleurs ses sau­veurs et les aigre­fins, ses maîtres, sortent de la mêlée plus forts et plus arrogants.

Il serait temps peut être de démon­trer à cette bour­geoi­sie, petite ou grande, que ce qu’elle consi­dère volon­tiers comme des mes­sies ne sont en réa­li­té que ses détrousseurs.

Si les finan­ciers étaient res­tés à leur place, s’ils n’a­vaient pas mis le grap­pin sur le pou­voir, croyez-vous, Lec­teurs, que les luttes de classe se seraient enve­ni­mée à ce point ?

Nous nous éle­vons faci­le­ment contre les pré­ten­tions de l’ou­vrier, nous trou­vons presque équi­table de lui mar­chan­der le peu de bien-être qu’il convoite, nous le consi­dé­rons comme la cause de la crise éco­no­mique que nous tra­ver­sons. Le pro­lé­taire, voi­là l’en­ne­mi, selon tous les ministres et tous les minis­tères, et consé­quence indu­bi­table, selon l’o­pi­nion publique.

Eh bien, l’o­pi­nion publique et ses laquais font fausse route, l’en­ne­mi est le finan­cier, lui seul est res­pon­sable du malaise qui accable notre pays.

Si jamais une entente à lieu entre la main d’œuvre et le capi­tal, elle se fera sur le dos des finan­ciers et de leurs valets.

L’u­sure est inter­dite par le code, mais les bour­siers le pra­tiquent sur une vaste échelle et il suf­fit de vivre au milieu d’eux pen­dant quelques temps pour s’en rendre compte.

Le jeu est pro­hi­bé, mais les manieurs d’argent sont les maîtres de la Bourse, tri­pot colos­sal, uni­ver­sel, auprès duquel Monte Car­lo est presque un éta­blis­se­ment de bienfaisance.

Contre le petit bour­geois ou com­mer­çant mau­vais payeur, la loi est impla­cable. Que le mal­heu­reux qui a endos­sé un effet ne soit plus en mesure de le payer à échéance, immé­dia­te­ment c’est la sai­sie ou la faillite. Le ban­quier, au contraire, peut mettre en cir­cu­la­tion des titres sans valeur avec les­quels il réa­li­se­ra des mil­lions, et pour peu qu’il appar­tienne au syn­di­cat des mani­tous, qu’il est eu la pru­dence de réser­ver un pour­cen­tage décent à quelques par­le­men­taires et à une cer­taine presse, non seule­ment il sera consi­dé­ré comme un par­fait hon­nête homme mais au cas où l’af­faire s’en­ve­ni­me­rait, on trou­ve­ra tout de suite des boucs émis­saires pour cou­vrir sa responsabilité.

Exa­mi­nons main­te­nant les opé­ra­tions favo­rites des finan­ciers : d’a­bord, prê­ter aux indus­triels pour­ris jus­qu’à la moelle, en se fai­sant garan­tir lar­ge­ment leurs avances et en exi­geant un fort inté­rêt, si bien que le jour de la débâcle, la garan­tie repré­sente le double du capi­tal engagé.

En temps de crise, quelles sont les entre­prises qui ont leur pré­di­lec­tion ? Les plus com­pro­mises, c’est à dire celles qu’ils ont conscien­cieu­se­ment exploi­tées jusque là et qu’il peuvent rui­ner. La crise est alors la manne du sei­gneur, car elle va anéan­tir tous les éta­blis­se­ments propres, tous ceux qui n’ont pas eu recours à l’u­sure, mais aus­si qui n’ont pas eu les reins assez solides pour résister.

Et, grâce à la chute de ces concur­rents loyaux, les garan­ties du finan­cier sur les mai­sons qu’il tient entre ses griffes, doublent et deviennent de l’or en barre.

Il en est de même pour les emprunts d’É­tat, le ban­quier donne la pré­fé­rence aux pays sans cré­dits, mais dis­po­sés à lui céder à titre de com­mis­sion 50% de la souscription.

Enfin, per­sonne n’i­gnore que le finan­cier est tou­jours là pour faci­li­ter la créa­tion d’une exploi­ta­tion indus­trielle, com­mer­ciale ou agri­cole loin­taine, que per­sonne ne contrô­le­ra jamais.

Natu­rel­le­ment, à côté de toutes ces fli­bus­te­ries légales, les ban­quiers ont leurs émis­sions-réclames, c’est à dire les affaires sérieuses dont ils gardent la plus part des titres et qui leurs servent jus­te­ment de miroir à alouette pour entô­ler les gogos, lors des pla­ce­ments d’ac­tions entreprises.

Ajou­tez à ces mani­gances, les coûts de bourse pro­vo­qués par la publi­ca­tion de bilans fic­tifs ou de fausses nou­velles et vous aurez une idée assez juste de la valeur morale de ceux qui font agir nos diri­geants, de ceux qui créent l’o­pi­nion par l’in­ter­mé­diaire de jour­naux à leur solde.

Il serait temps de net­toyer ces écu­ries d’Au­gias, de débar­quer les aigre­fins et de don­ner à la nation une repré­sen­ta­tion digne d’elle.

Mais, pour cela, il fau­drait qu’il se trou­va un groupe d’hommes fon­ciè­re­ment hon­nêtes et à poigne, n’ayant d’autre idéal que de déli­vrer leur pays de l’en­cer­cle­ment finan­cier qui l’é­trangle, et non de ser­vir leurs inté­rêts par­ti­cu­liers. Alors, forts de l’u­ti­li­té et de la néces­si­té de leur action, ils s’at­ta­que­raient publi­que­ment à ces fri­pouilles qui tiennent le haut du pavé, dénon­çant leurs agis­se­ments et ne se las­sant pas tant qu’ils n’au­raient obte­nu la révi­sion du code, la sur­veillance rigou­reuse des opé­ra­tions de tous les éta­blis­se­ments finan­ciers et de tous les grands four­nis­seurs de l’É­tat, le droit de pour­suites contre la presse sub­ven­tion­née par la fli­buste et ses com­plices, et la mise en accu­sa­tion de tous les tristes indi­vi­dus, tri­pa­touilleurs poli­tiques et finan­ciers qui exploitent sans scru­pule l’E­tat, l’in­dus­trie, le com­merce et la cré­du­li­té du peuple, autre­ment dit, qui ran­çonnent sans mer­ci la France tout entière.

Le pays, une fois débar­ras­sé de ces pirates de la finance, qui spé­culent non seule­ment à la Bourse, mais encore au Par­le­ment, en éla­bo­rant des lois des­ti­nées uni­que­ment à jeter de la poudre aux yeux, retrou­ve­rait le bien-être qu’il a per­du et ver­rait ses indus­tries pros­pé­rer. Car le finan­cier bri­dé et remis à la place qu’il n’au­rait jamais du quit­ter, ne serait plus le seul à encais­ser les béné­fices ; le capi­tal et la main d’oeuvre auraient éga­le­ment leur part du gâteau.

A quand donc le dépu­té qui ose­ra crier en pleine Chambre : La finance, voi­là l’ennemi !

Ce ne sera certes pas un socia­liste millionnaire.

Source : http://​deja​-vu​.blogue​.fr/​l​a​-​f​i​n​a​n​c​e​-​v​o​i​l​a​-​l​e​n​n​e​m​i​-​1​2​-​n​o​v​e​m​b​r​e​-​1​9​10/

C’est savou­reux, non ?

Étienne.

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Étienne

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11 Commentaires

  1. SnoiD

    Ce quo a chan­gé aujourd’­hui c’est que ca se dit au Par­le­ment mais que ce n’est pas sui­vi d’actes

    Réponse
  2. sitouaillain

    oh oui, pas une ride, comme « l’argent » de Zola ! tant qu’on ne prend pas garde au véri­table « enne­mi », il se trou­ve­ra des bate­leurs pour mys­ti­fier le peuple…réconcilier les bour­geois avec les luttes du pro­lé­ta­riat pour se libé­rer du joug de la finance…sauver les meubles quand la colère gronde, c’est le pro­jet des fascistes…punissez la finance, quelques boucs émis­saires (madoff, ker­viel) mais sau­vez les bour­geois ! foutaises !

    le capi­ta­lisme, voi­là l’ennemi !

    Réponse
  3. UltraLevure

    Savou­reux effectivement ! =)

    Mon­sieur Chouard, tout d’a­bord mer­ci pour la qua­li­té de votre tra­vail, vous faites par­tie de ceux (avec cha­cun dans leurs domaines, Alain Soral, Richard Stall­man, Ben­ja­min Bayart, Albert Jac­quard, Noam Chom­sky, etc) qui me redonnent foi dans notre époque, moi qui pen­sait il y a quelques années qu’il n’y avait que des nains et des vendus.

    C’est sans rap­port direct avec l’ar­ticle, mais pour avoir vu nombre de vos vidéos, je sais que vous dites qu’il fau­drait que l’on appelle le sys­tème que l’on veut mettre en place d’un autre nom que « Démo­cra­tie », car celui ci nous a mal­heu­reu­se­ment été volé (vous en par­liez notam­ment pour créer un par­ti qui serait le par­ti sans chef et sans pro­gramme, ou quelque chose comme ça (par­don si je ne me sou­viens pas des termes exacts que vous avez employé) ).

    Per­son­nel­le­ment, je pense qu’il faut gar­der le mot Démo­cra­tie mais conti­nuer le tra­vail de péda­go­gie sur la Nov Langue ne serait ce que parce que dénon­cer ce pro­cé­dé (le vol d’un mot) est déjà une façon démo­cra­tique de procéder.

    Ils nous ont volé ce mot avec la pro­pa­gande, à nous de le reprendre par la pédagogie.

    Néan­moins, je viens de tom­ber sur ce mot : 
    http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​S​t​o​c​h​o​c​r​a​tie

    Qu’en pen­sez-vous ?

    Réponse
  4. themouseland.org

    bon­jour Étienne, je tenais à vous faire part d’un bel exemple concer­nant notre pré­cieuse démo­cra­tie française.

    Dimanche der­nier, dans une petite com­mune, Saint-Julien-sur-Sur­an (Jura, 312 habi­tants), a été lan­cé un Réfé­ren­dum à la popu­la­tion concer­nant la construc­tion d’un nou­veau type de pri­son à l’é­tude (les pri­sons du cœur).

    La popu­la­tion s’est expri­mée ain­si : 54% ont dit « NON »

    Le conseil muni­ci­pal s’est réunit et a esti­mé que « ce réfé­ren­dum n’é­tait pas déci­sion­nel mais consul­ta­tif  » !!!! et a donc main­te­nu le pro­jet (éva­lué à 10 mil­lions d’euro).

    pour les détails : 
    http://​www​.20mi​nutes​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​8​9​7​7​8​1​-​c​o​n​t​r​e​-​a​v​i​s​-​h​a​b​i​t​a​n​t​s​-​p​r​i​s​o​n​-​e​x​p​e​r​i​m​e​n​t​a​l​e​-​b​i​e​n​-​c​o​n​s​t​r​u​i​t​e​-​s​a​i​n​t​-​j​u​l​i​e​n​-​s​u​r​-​s​u​ran

    Réponse
  5. A-J Holbecq

    Texte ancien
    A+
    AJ

    « Que peut-il ? Tout. Qu’a‑t-il fait ? Rien.
    Avec cette pleine puis­sance, en huit mois un homme de génie eut chan­gé la face de la France, de l’Europe peut-être.
    Seule­ment voi­là, il a pris la France et n’en sait rien faire.
    Dieu sait pour­tant que le pré­sident se démène : Il fait rage, il touche à tout, il court après les pro­jets ; Ne pou­vant créer, il décrète ; Il cherche à don­ner le change sur sa nul­li­té ; C’est le mou­ve­ment per­pé­tuel. Mais, hélas ! Cette roue tourne à vide.
    L’homme qui, après sa prise du pou­voir à épou­sé une prin­cesse étran­gère et un car­rié­riste avan­ta­geux. Il aime la glo­riole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les ver­ro­te­ries du pou­voir. Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu’il les satis­fasse. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le suc­cès et qu’on le trouve énorme, il est impos­sible que l’esprit n’éprouve pas quelque sur­prise. On y ajou­te­ra le cynisme car, la France, il la foule au pied, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue ! Triste spec­tacle que celui du galop, à tra­vers l’absurde, d’un homme médiocre et échappé »

    Vic­tor Hugo, dans « napo­léon, le petit »
    Réédi­té chez Actes Sud.

    Réponse
  6. kimalu

    Réflexions d’un ancien (1355…) sur la monnaie :

    (Nota : Le trai­té com­plet est dis­po­nible sur inter­net en PDF)

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    Extraits de « Trai­té sur l’o­ri­gine, la nature, le droit et les muta­tions des monnaies »
    De Nico­las Oresme (1355)

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    Extraits du CHAPITRE VI
    A qui cette mon­naie appartient-elle ?

    En effet, comme le dit l’a­pôtre (20) : « Le tri­but à qui de dû, l’im­pôt à qui de dû. » Ce que le Christ vou­lut dire ain­si, c’est que l’on pou­vait par là recon­naître à qui était dû le tri­but : il était dû à CELUI qui COMBATTAIT pour DEFENDRE l’ETAT et qui, en RAISON de SON AUTORITE POUVAIT FABRIQUER la MONNAIE.

    L’argent appar­tient donc à la com­mu­nau­té et à cha­cune des per­sonnes qui la com­posent. Aris­tote le dit dans le sep­tième livre de la Poli­tique (21), et Cicé­ron vers la fin de l’An­cienne Rhé­to­rique (22).

    (20). Epître de saint Paul aux Romains, XlII, 7.
    (21). Aris­tote, la Poli­tique, VIl, 8 (1328b 10).
    (22). Cicé­ron, De l’in­ven­tion, Il, 56 (§ 168).

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    Extraits du CHAPITRE VII
    Aux frais de qui la mon­naie doit-elle être fabriquée ?

    Et, si la mon­naie peut être faite pour un moindre prix, il convient que le res­tant soit à l’ADMINISTRATEUR ou à l’OR­DON­NA­TEUR, c’est-à-dire au PRINCE ou au MAITRE DES MONNAIES, comme une SORTE de PENSION.

    Mais, cepen­dant, CETTE FRACTION doit être MODEREE et elle peut même être ASSEZ REDUITE si les MONNAIES sont en QUANTITE SUFFISANTE, comme on le dira par la suite. Si une TELLE FRACTION ou PENSION était EXCESSIVE, ce serait au DETRIMENT et au PREJUDICE de toute la COMMUNAUTE comme tout un cha­cun peut faci­le­ment s’en rendre compte.

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    Extraits du CHAPITRE VIII
    Les muta­tions des mon­naies, en général

    Il faut savoir avant tout que l’on ne doit jamais modi­fier sans une néces­si­té évi­dente les lois, sta­tuts, cou­tumes ou ordon­nances anté­rieures, quelles qu’elles soient, qui concernent la communauté.

    Bien mieux, selon Aris­tote, dans le second livre de la Poli­tique (25), la loi ancienne posi­tive ne doit pas être abro­gée pour une nou­velle meilleure, à moins qu’il n’y ait une dif­fé­rence très notable entre elles, parce que de tels chan­ge­ments dimi­nuent l’au­to­ri­té de ces lois et le res­pect qu’elles ins­pirent, plus encore s’ils sont faits fré­quem­ment. De là, en effet, naissent le scan­dale, les mur­mures dans le peuple et le dan­ger de désobéissance.

    A plus forte rai­son si de tels chan­ge­ments ren­daient la loi pire, car ces chan­ge­ments seraient alors into­lé­rables et injustes.
    De fait, le COURS et le PRIX des MONNAIES (26) dans un royaume doivent être pour ain­si dire une LOI, un REGLEMENT FERME. La preuve en est que les pen­sions et cer­tains reve­nus annuels sont fixés en un prix d’argent (27), c’est-à-dire à un cer­tain nombre de livres et de sous. D’où il res­sort qu’une MUTATION des MONNAIES NE DOIT JAMAIS ETRE FAITE, si ce n’est peut-être lorsque la néces­si­té s’en impose ou que l’u­ti­li­té en est évi­dente pour toute la communauté.

    C’est pour­quoi Aris­tote, dans le cin­quième livre des Ethiques (28), par­lant de la mon­naie, déclare : « Elle tend tou­te­fois à une plus grande stabilité. »

    Or, la muta­tion de la mon­naie, comme je peux le consta­ter en géné­ral, peut être faite de plu­sieurs façons :
    – Dans la forme ou pré­ci­sé­ment dans le type,
    – Dans la proportion,
    – Dans le prix ou appellation,
    – Dans la quan­ti­té ou poids et,
    – Dans la sub­stance de la matière.

    En effet, on peut muer la mon­naie de cha­cune de ces cinq façons ou de plu­sieurs à la fois.

    (25). Aris­tote, la Poli­tique, 11, 8 (l269a 23).
    (26). « …cur­sus et pre­tium monetarium… »
    (27). « …ad pre­tium pecuniae… »
    (28). Aris­tote, Ethique à Nico­maque, V, 8 (l133b 14).

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    Extraits du CHAPITRE IX
    La muta­tion du type de la monnaie

    On peut renou­ve­ler le type impri­mé ou empreinte de la mon­naie de deux manières :

    - L’une d’elles est de ne pas inter­dire le cours d’une mon­naie anté­rieure : le prince ins­crit son nom sur la mon­naie qui se fait de son temps en per­met­tant à la pré­cé­dente de conti­nuer à cou­rir. Cela n’est pas à pro­pre­ment par­ler une muta­tion, et il ne s’a­git pas d’un grand abus pour autant, cepen­dant qu’elle ne s’ac­com­pagne pas d’une autre mutation.

    - L’autre manière dont le type peut être renou­ve­lé, c’est de faire une nou­velle mon­naie avec inter­dic­tion du cours de l’ancienne.

    Et c’est pro­pre­ment une muta­tion, qui peut être faite à bon droit pour l’une des deux rai­sons suivantes :

    - La pre­mière, c’est que, si un prince étran­ger ou quelque faus­saire avait repro­duit ou contre­fait par mal­veillance les modules (29) ou les coins des mon­naies, et qu’il se trou­vait dans le royaume de la mon­naie alté­rée, fausse et sem­blable à la bonne en cou­leur et en type, il convien­drait, au cas où on ne pour­rait y por­ter remède autre­ment, de modi­fier les modules et le type de l’empreinte de la monnaie.

    - L’autre rai­son, c’est que, si éven­tuel­le­ment une mon­naie ancienne s’é­tait à la longue par trop dété­rio­rée et si son poids avait dimi­nué, on devrait alors en inter­dire le cours et une empreinte dif­fé­rente serait à faire sur la nou­velle mon­naie meilleure, afin que le peuple sache par là les dis­tin­guer l’une de l’autre.

    (…)

    Et il ne semble pas qu’un prince puisse y être pous­sé par autre chose que l’un des deux motifs sui­vants : ou bien c’est parce qu’il veut que sur toutes les pièces ne soit ins­crit d’autre nom que le sien, et ce serait de sa part faire preuve d’ir­ré­vé­rence envers ses pré­dé­ces­seurs, et de vaine ambi­tion, ou bien c’est parce qu’il VEUT FABRIQUER PLUS DE MONNAIE AFIN D’EN RETIRER PLUS DE GAIN, selon ce qui a été dit au cha­pitre VII, et c’est là de la CUPIDITE DEPRAVEE, au PREJUDICE et au DETRIMENT de toute la COMMUNAUTE.

    (29). « Modu­lus », module de la mon­naie, c’est-à-dire son diamètre.

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    Extraits du CHAPITRE X
    La muta­tion de la pro­por­tion des monnaies

    (…)

    Mais s’il n’y a pas ou peu de chan­ge­ment réel, CETTE MUTATION NE PEUT en AUCUNE FACON être PERMISE AU PRINCE.

    En effet, S’IL CHANGEAIT cette PROPORTION A SON GRE, IL POURRAIT DE CE FAIT INDUMENT ATTIRER A LUI LES RICHESSES (33) DE SES SUJETS.

    S’il abais­sait le prix de l’or et l’a­che­tait avec de l’argent (34), puis, une fois le prix aug­men­té, reven­dait son or ou sa mon­naie d’or, ou s’il fai­sait pareil pour l’argent, ce serait la même chose que s’il fixait un prix à tout le blé de son royaume, l’a­che­tait puis le reven­dait à un prix plus élevé.

    Cha­cun, certes, peut voir clai­re­ment que ce serait là un PRELEVEMENT INJUSTE et un ACTE de VERITABLE TYRANNIE qui, même, appa­raî­trait plus violent et pire que celui com­mis par Pha­raon en Egypte, dont Cas­sio­dore a dit : « Nous lisons que Joseph, pour lut­ter contre une famine meur­trière, don­na la per­mis­sion d’a­che­ter du fro­ment mais fixa un prix tel que le peuple, avide de son secours, se ven­drait plu­tôt que d’a­che­ter de la nour­ri­ture. Je le demande, quelle ne fut pas la vie pour ces mal­heu­reux aux­quels on voyait ce secours sans pitié ôter leur liber­té : en ce temps-là, on gémit tout autant d’être libre qu’on pleu­ra sur son asser­vis­se­ment ! Je crois que le saint homme fut réduit à cette extré­mi­té pour pou­voir à la fois satis­faire un sou­ve­rain cupide et secou­rir un peuple en péril (35). » Tels sont ses propos.

    Mais ce MONOPOLE DES MONNAIES serait encore plus VERITABLEMENT TYRANNIQUE parce qu’il serait plus invo­lon­taire, non néces­saire à la com­mu­nau­té et par­ti­cu­liè­re­ment DOMMAGEABLE.

    Si l’on me dit que ce n’est pas la même chose que pour le blé parce qu’il y a des choses qui regardent spé­cia­le­ment le prince, sur les­quelles il peut éta­blir un prix comme il lui plaît, comme cer­tains le disent à pro­pos du sel et, à plus forte rai­son, à pro­pos de la mon­naie, je répon­drais que ce mono­pole ou gabelle du sel, ou de n’im­porte quelle chose néces­saire à la com­mu­nau­té, est injuste, et que s’il y avait des princes qui éta­blis­saient des lois leur concé­dant ceci, ils seraient de ceux dont le Sei­gneur dit par la voix du pro­phète Isaïe (36) : « Mal­heur à ceux qui créent des lois iniques et qui ont écrit des injus­tices en les écrivant. »

    Au contraire, il res­sort suf­fi­sam­ment des pre­mier et sixième cha­pitres pré­cé­dents que l’argent appar­tient à la com­mu­nau­té elle-même.
    C’est pour cette rai­son, et pour que le prince ne puisse pas feindre avec mal­veillance que la muta­tion de la pro­por­tion des mon­naies a la cause indi­quée dans le pré­sent cha­pitre, qu’il revient à cette seule com­mu­nau­té d’ap­pré­cier si et quand et com­ment et jus­qu’où doit être mutée cette pro­por­tion, et que le prince ne doit en aucune façon usur­per ce droit.

    (33). « …pecu­nias sub­di­to­rum… » : cf. le terme pecunes employé par Nico­las Oresme dans ses com­men­taires en langue fran­çaise sur la Politique.
    (34). « …pro argenta… »
    (35). Cas­sio­dore, Varié­tés, XII, 28, 7.
    (36). Isaïe, X, 1.

    ¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

    Extraits du CHAPITRE XI
    La muta­tion de l’ap­pel­la­tion de la monnaie

    (…)

    « Il faut remar­quer », dit Cas­sio­dore (37), « avec quelle science les anciens ont regrou­pé ces mon­naies dans leur clas­se­ment. Ils vou­laient que six mille deniers fissent un sou, c’est-à-dire que, tel un soleil d’or, le rond for­mé du métal rayon­nant comp­tât exac­te­ment l’âge du monde (38). La savante Anti­qui­té a défi­ni non sans rai­son le sex­tuple comme mul­tiple par­fait et, de fait, le sex­tuple du sou, elle l’a dési­gné du nom d’once qui fut l’u­ni­té fon­da­men­tale de la mesure. En la mul­ti­pliant douze fois, comme il en est des mois dans le cours de l’an­née, les anciens en ont consti­tué la plé­ni­tude de la Iivre (39). Ô inven­tions d’hommes avi­sés ! Ô sages dis­po­si­tions des anciens ! Sys­tème exquis qui, tout à la fois, classe ce qui est néces­saire à l’homme et contient sym­bo­li­que­ment tant de mys­tères de la nature. Il est donc bien jus­ti­fié d’ap­pe­ler livre ce qui fut pesé (40) par tant d’ob­ser­va­tion des choses. » Tels sont ses propos.

    (…)

    (37). Cas­sio­dore, Varié­tés, l, 10, 15–16.
    (38). Cas­sio­dore joue ici sur l’ap­pa­rente proxi­mi­té (sans fon­de­ment éty­mo­lo­gique) des termes sol, soleil et soli­dus, sou. C’est seule­ment au Bas-Empire que soli­dus sup­plan­ta aureus avec, au départ, le sens de « denier non alté­ré -. C’est à la même époque que l’on ren­contre un sou d’or (talent), divi­sé en six mille deniers de bronze (lep­ta). Sans doute faut-il évo­quer ici les six âges de la tra­di­tion patris­tique pour com­prendre quel rap­port éta­blit Cas­sio­dore entre le sou de six mille deniers et l’âge du monde.

    (39). Dans le sys­tème pon­dé­ral et moné­taire des Romains, l’once est le dou­zième de la livre. L’i­dée que l’once est à la livre ce que le mois est à l’an­née est un lieu com­mun au temps de Cas­sio­dore (cf. Pris­cien, Des poids et mesures, vers 28). De même, l’i­dée que le six est un nombre par­fait appa­raît par exemple chez Macrobe (Les Satur­nales, VlII, 13, 10) et chez Mar­tia­nus Capel­la (Les Noces de phi­lo­lo­gie et Mer­cure, VII, 736). Enfin, à défaut de réfé­rences contem­po­raines de Cas­sio­dore, on trou­ve­ra chez Isi­dore de Séville (Les Ety­mo­lo­gies, VI, 25, 14) l’in­di­ca­tion que le sou est iden­tique à la sex­tuple, dont le sex­tuple est l’once. On a donc six mille deniers pour un sou, six sous pour une once et douze onces pour une livre, ce qui n’a d’ailleurs rien à voir avec le sys­tème contem­po­rain de Nico­las Oresme.

    (40). Nous rap­pe­lons que libra signi­fie à la fois « la livre » et « la balance ».

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    Extraits du CHAPITRE XII
    La muta­tion du poids des monnaies

    (…)

    Mais, ce dont je veux par­ler main­te­nant, c’est de la muta­tion pro­pre­ment dite du poids ou dimen­sion de la mon­naie, celle que l’on fait sans chan­ger son appel­la­tion ni son prix.

    Et il me semble qu’une telle MUTATION est tout sim­ple­ment ILLICITE, sur­tout au prince, qui ne sau­rait faire cela sans HONTE ni INJUSTICE.

    C’est d’a­bord parce que l’i­mage ou ins­crip­tion est mise sur la pièce par le prince pour indi­quer que son poids est cer­ti­fié et de quelle matière elle est faite, comme on l’a mon­tré plus haut, au cha­pitre IV.

    Donc, SI ELLE NE REPONDAIT PAS VRAIMENT AU POIDS INDIQUE, on voit tout de suite qu’il y aurait là FALSIFICATION TRES VITE et TROMPERIE FRAUDULEUSE.

    Sou­vent, en effet, les mesures à blé, à vin et autres sont mar­quées de la marque offi­cielle du roi et, si quel­qu’un com­met une fraude sur elles, on le consi­dère comme faussaire.

    Or, c’est exac­te­ment de la même manière que l’ins­crip­tion de la pièce fait connaître la mesure de son poids et la nature véri­table de sa matière.

    Com­bien serait-il donc inique, com­bien serait-il donc détes­table, sur­tout de la part d’un prince, de dimi­nuer le poids sans chan­ger la marque !

    Qui serait en mesure de le déter­mi­ner ? A ce pro­pos, en effet, Cas­sio­dore (42), dans le livre V des Varié­tés, dit ainsi : 

    « Qu’est-il en effet d’aus­si cri­mi­nel que le fait qu’il soit per­mis aux usur­pa­teurs d’al­té­rer jus­qu’à la qua­li­té même de la balance, de la sorte que ce qui passe pour l’at­tri­but de la jus­tice soit cor­rom­pu par les fraudes ? »

    Mais encore LE PRINCE, PAR CE MOYEN, PEUT ACQUERIR POUR LUI L’ARGENT D’AUTRUI. Et il peut se faire que rien d’autre ne le pousse à faire une muta­tion de cette sorte.

    Il rece­vrait en effet les pièces de bon poids et en fabri­que­rait des pièces à un poids amoin­dri qu’il émet­trait au moment opportun.

    Ce n’est pas autre chose que ce qui est défen­du par Dieu dans bien des pas­sages des Saintes Ecri­tures. Voi­ci ce qu’en dit le Sage (43) : « Double poids, double mesure, et tous deux abo­mi­nables devant Dieu. » Il est dit aus­si dans le Deu­té­ro­nome (44) que le Sei­gneur « a en abo­mi­na­tion celui qui fait cela ». C’est pour­quoi des richesses ain­si réunies aux dépens de leur pro­prié­taire se consument bien­tôt parce que, comme dit Cicé­ron (45), « bien mal acquis ne pro­fite pas ».

    (42). Cas­sio­dore, Varié­tés, V, 39, 5.
    (43). Pro­verbes, XX, 10. « Le Sage » désigne ici Salomon.
    (44). Deu­té­ro­nome, XXV, 16.
    (45). Cicé­ron, Phi­lip­piques, Il, 65.

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    Extraits du CHAPITRE XIII
    La muta­tion de la matière des monnaies

    (…)

    Sur­tout, cela ne peut jamais être per­mis au prince, pour les rai­sons don­nées dans le cha­pitre pré­cé­dent, rai­sons qui s’ap­pliquent direc­te­ment ici, puisque l’EMPREINTE DE LA MONNAIE est la MARQUE de l’AU­THEN­TI­CITE de la matière et de cet alliage : les MODIFIER, ce serait donc FALSIFIER la MONNAIE.

    En outre, sur cer­taines pièces, on ins­crit le nom de Dieu ou d’un saint quel­conque et le signe de la croix, ce qui fut inven­té et ins­ti­tué il y a bien long­temps pour témoi­gner de l’au­then­ti­ci­té de la pièce en matière et en poids.

    Si donc le prince, sous cette ins­crip­tion, change la matière et le poids, il est consi­dé­ré com­mettre subrep­ti­ce­ment une impos­ture et un par­jure, rendre un faux témoi­gnage et aus­si trans­gres­ser le com­man­de­ment par lequel il est dit (46) : « Tu ne pren­dras pas le nom de ton Dieu en vain ! » Il abuse aus­si de ce terme de mone­ta ; en effet, selon Hugu­çon (47), mone­ta vient de moneo (« j’in­forme »), parce qu’elle informe qu’il n’y a pas de fraude dans le métal ni dans le poids.

    Au contraire, PAR CE MOYEN, le PRINCE PEUT ATTIRER A LUI INDUMENT les BIENS DU PEUPLE, comme il a été dit au sujet de la muta­tion du poids dans le cha­pitre pré­cé­dent, et beau­coup d’AUTRES MAUX S’ENSUIVENT.

    Il est sûr que la FALSIFICATION serait pire ici que dans la muta­tion du poids parce qu’elle est PLUS FALLACIEUSE et MOINS PERCEPTIBLE, qu’elle peut NUIRE PLUS et DAVANTAGE LÉSER la COMMUNAUTÉ.

    (…)

    (46). Exode, XX, 7.
    (47). Huguc­cione da Pisa, Grandes Déri­va­tions, s.v. Moneta.

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    Extraits du CHAPITRE XIV
    La muta­tion com­plexe des monnaies

    (…)

    Et, puis­qu’on ne doit faire aucune muta­tion simple, si ce n’est par suite des causes réelles et natu­relles déjà dites, les­quelles se pro­duisent rare­ment, il faut savoir qu’une occa­sion véri­table de faire une muta­tion com­plexe de la mon­naie se pré­sente plus rare­ment encore et peut-être même jamais.

    Si par hasard elle se pré­sen­tait, une telle MUTATION com­plexe, à plus forte rai­son encore que pour la simple, NE DOIT JAMAIS ÊTRE FAITE PAR LE PRINCE, par suite des dan­gers et des maux indi­qués aupa­ra­vant, MAIS PAR LA COMMUNAUTÉ ELLE-MÊME.

    En effet, si ces MUTATIONS SIMPLES indû­ment faites entraînent autant d’A­BUS qu’il a été dit pré­cé­dem­ment, DE BIEN PLUS GRANDS et PIRES S’ENSUIVRAIENT d’une MUTATION COMPLEXE.

    (…)

    La conclu­sion géné­rale de tout ce qui pré­cède sera donc qu’AU­CUNE MUTATION DE MONNAIE, tant simple que com­plexe, NE DOIT ÊTRE FAITE de la seule auto­ri­té du prince, SURTOUT lors­qu’il veut en faire parce qu’il a EN VUE DE GAIN ou PROFIT à tirer d’une telle mutation.

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    Extraits du CHAPITRE XV
    Le gain que le prince tire de la muta­tion de la mon­naie est injuste

    Il me semble que la CAUSE PREMIÈRE et DERNIÈRE pour laquelle le PRINCE veut s’EM­PA­RER du POUVOIR DE MUER les MONNAIES, c’est le GAIN ou PROFIT qu’il peut en avoir, CAR AUTREMENT, C’EST SANS RAISON QU’IL FERAIT des MUTATIONS si NOMBREUSES et si CONSIDÉRABLES.

    Je veux donc encore mon­trer plus à fond qu’UNE TELLE ACQUISITION EST INJUSTE.

    En effet, toute MUTATION de la MONNAIE, excep­té dans les cas raris­simes déjà dits, IMPLIQUE FALSIFICATION et TROMPERIE et ne peut conve­nir à un prince, comme on l’a prouvé.

    Donc, si le prince usurpe injus­te­ment cette chose déjà injuste en elle-même, il est impos­sible qu’il en tire un juste gain.

    D’autre part, TOUT CE QUE LE PRINCE EN RETIRE DE GAIN, c’est néces­sai­re­ment AUX DÉPENS de la COMMUNAUTÉ.

    Or, tout ce qu’un prince fait aux dépens de la com­mu­nau­té est une INJUSTICE et le fait, non d’un roi, mais d’un TYRAN, comme dit Aris­tote (49).

    Et S’IL DISAIT, selon le MENSONGE HABITUEL DES TYRANS, QU’IL CONVERTIT ce PROFIT en BIEN PUBLIC, ON NE DOIT PAS LE CROIRE PARCE QUE, PAR UN RAISONNEMENT DE LA SORTE, IL POURRAIT M’ENLEVER MA CHEMISE ET DIRE QU’IL EN A BESOIN POUR LE BIEN-ÊTRE COMMUN.

    De plus, selon l’a­pôtre (50), il ne faut pas faire « de mau­vaises choses pour que de bonnes arrivent ».

    On ne doit donc rien extor­quer igno­mi­nieu­se­ment pour feindre ensuite de le dépen­ser à des usages pieux.

    Au contraire, si le prince peut, à bon droit, faire une muta­tion simple de la mon­naie et en reti­rer quelque gain, il peut, pour une rai­son ana­logue, faire une plus grande muta­tion et en reti­rer plus de gain, muer à plu­sieurs reprises et avoir encore plus de gain, faire une ou plu­sieurs muta­tions com­plexes et tou­jours amas­ser son gain des manières déjà expliquées.

    IL EST VRAISEMBLABLE QUE, SI CELA ÉTAIT PERMIS, LUI OU SES SUCCESSEURS CONTINUERAIENT AINSI, ou de leur propre mou­ve­ment ou POUSSES PAR DES CONSEILLERS, parce que la NATURE HUMAINE INCLINE et TEND à S’ENRICHIR TOUJOURS DAVANTAGE QUAND ELLE PEUT LE FAIRE FACILEMENT.

    Ain­si, le PRINCE POURRAIT ENFIN ATTIRER à lui PRESQUE TOUT L’ARGENT ou les RICHESSES de ses SUJETS et les REDUIRE à la SERVITUDE, ce qui serait FAIRE ENTIÈREMENT PREUVE DE TYRANNIE et même d’une VRAIE et PARFAITE TYRANNIE, comme il res­sort des phi­lo­sophes et des his­toires des anciens.

    (49). Aris­tote, la Poli­tique, V, 10 (1310b 40–1311a 1).
    (50). Epitre de saint Paul aux Romains, III, 8.

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    Extraits du CHAPITRE XVI
    Le gain dans la muta­tion de la mon­naie est contre nature

    (…)

    Il est natu­rel en effet à cer­taines richesses natu­relles de se mul­ti­plier, tels les grains de céréales « que, semés, le champ rend avec force inté­rêt », comme dit Ovide (51), mais il est MONSTRUEUX et contre nature qu’une CHOSE INFECONDE ENGENDRE, qu’une CHOSE STERILE SOUS TOUS SES ASPECTS FRUCTIFIE ou SE MULTIPLIE d’elle-même, et l’ARGENT est une CHOSE DE CETTE SORTE.

    Donc, lorsque cet argent rap­porte du gain sans être enga­gé dans le com­merce des richesses natu­relles, selon son usage propre, celui qui lui est natu­rel, mais en étant conver­ti en son sem­blable, comme lors­qu’on change une mon­naie en une autre ou qu’on en donne une pour une autre, un tel pro­fit est vil et contraire à la nature.

    C’est par cette rai­son en effet qu’A­ris­tote prouve, dans le livre 1 de la Poli­tique (52), que l’u­sure est contre nature parce que l’U­SAGE NATUREL de la MONNAIE est qu’elle soit l’INS­TRU­MENT de PERMUTATION des RICHESSES NATURELLES, comme on l’a sou­vent dit.

    Celui qui l’u­ti­lise d’autre façon com­met donc un abus contre l’ins­ti­tu­tion natu­relle de la mon­naie, car il fait en sorte que, comme dit Aris­tote, le denier engendre le denier, ce qui est contre nature.

    (…)

    Cas­sio­dore dit là-des­sus : « On doit don­ner le mon­tant exact d’un sou et parce que l’on a le des­sus, on en retranche quelque chose ; on doit ver­ser une livre et, parce que cela vous est pos­sible, on la dimi­nue un peu. Voi­là des agis­se­ments que ces noms eux-mêmes, on le voit bien, rendent impos­sibles. Ou bien on s’ac­quitte inté­gra­le­ment, ou bien on ne paie pas ce qui est dit : de toute façon, on ne peut pas employer les noms des inté­gra­li­tés en effec­tuant des dimi­nu­tions scé­lé­rates… Vio­ler donc de tels secrets de la nature, vou­loir ain­si rendre confuses les cer­ti­tudes les mieux éta­blies, cela ne semble-t-il pas une muti­la­tion cruelle et infâme de la véri­té elle-même ? … Par­des­sus tout, que poids et mesures soient irré­pro­chables car tout est bou­le­ver­sé si leur inté­gri­té est alté­rée par les fraude. (53) »

    (…)

    (51). Ovide, Les Pon­tiques, l, 5, 26.
    (52). Aris­tote, la Poli­tique, l, 10 (1258b 7).
    (53). Cas­sio­dore, Varié­tés, 1, 10, 7, puis 10.

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    Extraits du CHAPITRE XVII
    Le gain dans la muta­tion de la mon­naie est pire que l’usure

    Il y a trois manières, me semble-t-il, par les­quelles on peut tirer du gain de la mon­naie sans l’employer selon son usage naturel :

    - La pre­mière, c’est par l’art du chan­geur, dépôt (55) ou com­merce des monnaies ;
    – La deuxième, c’est l’usure ;
    – La troi­sième, la muta­tion de la monnaie.

    La pre­mière manière est vile, la deuxième mal, la troi­sième pire.

    Aris­tote (56) fit men­tion des deux pre­mières et non de la troi­sième, parce qu’en son temps une telle per­fi­die n’a­vait pas encore été inventée.

    Que la pre­mière soit vile et blâ­mable, Aris­tote le prouve par la rai­son déjà évo­quée au cha­pitre pré­cé­dent. D’une cer­taine façon, il s’a­git en effet de faire engen­drer l’argent.

    Il appelle aus­si l’art du chan­geur « obo­lo­sta­tique » : c’est ce que nous appe­lons cou­ram­ment le poi­te­vi­nage (57). C’est pour­quoi l’a­pôtre saint Mat­thieu, qui avait été chan­geur, n’est pas retour­né à son métier anté­rieur après la résur­rec­tion de Notre Sei­gneur, comme le fit saint Pierre qui, lui, avait été pêcheur. Pour expli­quer ce fait, le bien­heu­reux Gré­goire (58) dit que « C’est une chose de gagner sa vie par la pêche, c’en est une autre de s’en­ri­chir des gains du ton­lieu (59). Il y a en effet beau­coup de métiers qu’il est bien dif­fi­cile, voire même impos­sible, d’exer­cer sans pécher. »

    De ce fait, il y a des arts méca­niques qui souillent le corps, tel que celui de l’é­gou­tier, et d’autres qui souillent l’âme, comme c’est le cas de celui-ci.

    Pour l’u­sure, il est tout à fait cer­tain qu’elle est mau­vaise, détes­table et inique, et cela découle des Saintes Ecri­tures. Mais il reste à mon­trer main­te­nant que faire du gain lors d’une muta­tion de la mon­naie est encore pire que l’usure.

    En effet, l’u­su­rier remet son argent à quel­qu’un qui le reçoit volon­tai­re­ment et qui peut ensuite en tirer par­ti pour sub­ve­nir à ses besoins. Ce qu’on lui donne en plus du capi­tal, c’est par un contrat volon­taire entre les par­ties. Mais, dans une muta­tion indue de la mon­naie, le prince ne fait rien d’autre que prendre, sans leur accord, l’argent de ses sujets, en inter­di­sant le cours de la mon­naie anté­rieure, meilleure et que tous pré­fé­raient à la mau­vaise, pour leur rendre ensuite un argent moins bon, en l’ab­sence de toute néces­si­té et sans que cela puisse avoir une quel­conque uti­li­té pour eux.

    Lors même qu’il la fait meilleure qu’a­vant, c’est cepen­dant pour qu’elle soit dépré­ciée par la suite, et qu’il leur attri­bue moins, à valeur égale, de la bonne que ce qu’il avait reçu de l’autre. De toute façon, il en retient une par­tie pour lui.

    Donc, dans la mesure où il reçoit plus d’argent qu’il n’en donne, à l’en­contre de l’u­sage natu­rel de celui-ci, cet accrois­se­ment est com­pa­rable à l’u­sure elle-même, mais elle est pire que l’u­sure en ce qu’elle est moins volon­taire ou qu’elle s’op­pose plus à la volon­té des sujets, sans que cela puisse leur pro­fi­ter, et en l’ab­sence com­plète de toute néces­si­té. Puisque le gain de l’u­su­rier n’est ni aus­si éle­vé ni en géné­ral pré­ju­di­ciable à autant de gens que l’est celui-ci, impo­sé à toute la com­mu­nau­té contre ses inté­rêts avec non moins de tyran­nie que de four­be­rie, je me demande si l’on ne devrait pas l’ap­pe­ler plu­tôt bri­gan­dage des­po­tique ou exac­tion frauduleuse.

    (55). « …per artem camp­so­riam, cus­to­diam vel mer­can­tiam mone­ta­rum… ». Lit­té­ra­le­ment, cus­to­dia signi­fie « garde », « surveillance ».

    (56). Aris­tote, la Poli­tique, l, 10 (l258a 38–1258b 9). Aris­tote n’a jamais fait men­tion, bien sûr, dans la Poli­tique, de l’art du chan­geur ni de la muta­tion des mon­naies. Aris­tote n’op­pose à l’é­co­no­mique que la chré­ma­tis­tique, acti­vi­té mer­can­tile et usu­raire. Les causes du glis­se­ment du conte­nu du texte d’A­ris­tote au Moyen Age sont pré­sen­tées dans l’in­tro­duc­tion aux textes de Nico­las Oresme.
    (57). « Pic­ta­vi­na­gium ». Ce terme figure au nombre des addi­tions que Dom Car­pen­tier a appor­tées au Glos­sa­rium de Du Cange avec le sens de « pres­ta­tion acquit­tée en poi­te­vines », qui ne sau­rait conve­nir ici. En fait, la poi­te­vine ou pite étant la mon­naie divi­sion­naire qui valait un quart de denier, il faut com­prendre que « poi­te­vi­nage » désigne ici l’ac­ti­vi­té des manieurs d’argent. Le carac­tère péjo­ra­tif de ce terme res­sort de diverses attes­ta­tions de termes appa­ren­tés, ren­voyant à l’ha­bi­le­té sup­po­sée du chan­geur à trom­per, à ses manières cau­te­leuses et à ses pro­fits mes­quins (cf. Fré­dé­ric Gode­froy, Dic­tion­naire de l’an­cienne langue fran­çaise, s.v. « poi­te­vi­ner » et « poi­te­vi­nesse » ; Edmond Huguet, Dic­tion­naire de la langue fran­çaise du XVIe siècle, s.v . « poi­te­vi­ner », d’ailleurs mal interprété).

    (58). Gré­goire le Grand, Homé­lies sur les Evan­giles, XXIV (1 184c).

    (59). Le ton­lieu était, selon la défi­ni­tion du Petit Robert, sous l’An­cien Régime, un « impôt ou taxe sur les mar­chan­dises trans­por­tées », un « droit payé par les mar­chands pour éta­ler dans les foires et mar­chés ». Le chan­geur, bien que ne tirant pas direc­te­ment pro­fit de la per­cep­tion de cette taxe, en dépen­dait indi­rec­te­ment en four­nis­sant aux mar­chands la mon­naie exi­gible au poste de ton­lieu. Ain­si, mon­naie, change et ton­lieu sont étroi­te­ment liés dans les écrits médiévaux.

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    Extraits du CHAPITRE XVIII
    De telles muta­tions des mon­naies, en soi, ne doivent pas être permises

    Par­fois, dans la com­mu­nau­té, pour qu’il n’ar­rive pas quelque chose de pire, et pour évi­ter le scan­dale, des choses déshon­nêtes et mau­vaises sont per­mises, telles que les lupa­nars publics.

    Quel­que­fois aus­si, par néces­si­té ou par com­mo­di­té, on per­met d’exer­cer une acti­vi­té vile, comme le change, ou même dépra­vée, comme l’u­sure. Mais, en ce qui concerne cette muta­tion de mon­naie faite pour en tirer du gain, on ne voit pas de cause au monde pour laquelle tant de gain devrait ou pour­rait être admis. Par là, on n’é­vite pas le scan­dale mais on l’en­gendre plu­tôt, comme il res­sort suf­fi­sam­ment du cha­pitre VIII. Bien des incon­vé­nients s’en­suivent, dont cer­tains ont déjà été évo­qués et dont d’autres encore seront exa­mi­nés par la suite.

    (…)

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    Extraits du CHAPITRE XIX
    De cer­tains incon­vé­nients tou­chant le prince qui résultent des muta­tions des monnaies

    Les incon­vé­nients qui pro­viennent de ce type de muta­tion des mon­naies sont nom­breux et considérables.

    Cer­tains concernent prin­ci­pa­le­ment le prince, d’autres toute la com­mu­nau­té, d’autres encore des par­ties de celle-ci.

    Ces der­niers temps, on en a vu se pro­duire bon nombre au royaume de France. Cer­tains ont même déjà été évo­qués plus haut, qu’il convient cepen­dant de rappeler.

    D’a­bord, il est vrai­ment exé­crable et infâme au plus haut point de la part d’un prince de com­mettre une fraude, de fal­si­fier la mon­naie, d’ap­pe­ler or ce qui n’est pas de l’or, et livre ce qui n’est pas une livre, et autres actes de cette sorte indi­qués anté­rieu­re­ment aux cha­pitres XII et XIII. En outre, il lui incombe de condam­ner les faux-mon­nayeurs. Com­ment donc peut-il rou­gir assez si l’on trouve chez lui ce qu’il devrait chez autrui punir de la mort la plus infâme ?

    Encore une fois, c’est un scan­dale consi­dé­rable, comme on le disait au cha­pitre VIII, et avi­lis­sant pour le prince, que la mon­naie de son royaume ne reste jamais dans le même état, qu’on la fasse varier d’un jour à l’autre et qu’elle vaille quel­que­fois plus dans un endroit que dans un autre au même moment.

    D’autre part, durant ces périodes de muta­tions, on ignore très sou­vent com­bien vaut telle ou telle pièce, et il faut faire com­merce de la mon­naie, ou bien l’a­che­ter et la vendre, ou bien chan­ger le prix, à l’en­contre de sa nature.

    Et, ain­si, il n’y a aucune cer­ti­tude pour la chose qui doit être la plus cer­taine, mais plu­tôt la confu­sion de l’in­cer­ti­tude et de la désor­ga­ni­sa­tion qui attire le blâme sur le souverain.

    De plus, il est absurde et tout à fait contraire à l’hon­neur d’un roi d’in­ter­dire le cours de la vraie et bonne mon­naie du royaume et, pous­sé par la cupi­di­té, de som­mer, que dis-je, de contraindre ses sujets à uti­li­ser de la moins bonne mon­naie, comme si l’on vou­lait dire que ce qui est bon est mau­vais, et vice ver­sa, alors qu’il est pour­tant dit là-des­sus par le Sei­gneur par la voix du pro­phète (61) : « Mal­heur à vous qui dites que le bien est mal et que le mal est bien. »

    Et, encore une fois, il est mal­séant au prince de ne faire aucun cas de ses pré­dé­ces­seurs, car cha­cun est tenu par com­man­de­ment divin d’ho­no­rer ses parents.

    Or, il paraît nuire lui-même à la consi­dé­ra­tion due à ses aïeux quand il abroge leur bonne mon­naie et qu’il la fait fondre avec leur effi­gie, et qu’au lieu de la mon­naie d’or qu’ils avaient fabri­quée, il fait une mon­naie en par­tie de cuivre. N’est-ce pas là ce qui a été évo­qué dans le troi­sième livre des Rois, où l’on dit que le roi Roboam reje­ta « les écus d’or qu’a­vait faits Salo­mon, son père, qu’il rem­pla­ça par des écus de bronze (62) ». C’est encore ce même Roboam qui per­dit les cinq sixièmes de son peuple pour avoir vou­lu trop gre­ver ses sujets.

    Enfin, un roi doit au contraire abhor­rer sans réserve les ACTES de TYRANNIE et c’en est un qu’une TELLE MUTATION, on a déjà sou­vent eu l’oc­ca­sion de le dire, et qui est éga­le­ment pré­ju­di­ciable et périlleux pour toute la pos­té­ri­té du roi, comme on le mon­tre­ra plus lon­gue­ment par la suite.

    (61). Isaïe, V, 20.

    (62). I Rois, XIV, 27. Dans la Bible, il s’a­git de bou­cliers, mais Nico­las Oresme joue sur le fait que ce terme avait fini par dési­gner les pièces d’or frap­pées d’un bou­clier émises depuis Louis IX.

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    Extraits du CHAPITRE XX
    Autres incon­vé­nients tou­chant la com­mu­nau­té tout entière

    Par­mi les nom­breux incon­vé­nients pro­ve­nant de la MUTATION de la MONNAIE qui concernent la com­mu­nau­té entière, il en est un qui a été évo­qué plus haut, prin­ci­pa­le­ment au cha­pitre XV, c’est que par là, le PRINCE PEUT ATTIRER à lui PRESQUE TOUT L’ARGENT de la COMMUNAUTÉ et com­plè­te­ment APPAUVRIR ses SUJETS.

    Et, de même que cer­taines mala­dies chro­niques sont plus dan­ge­reuses que d’autres en ce qu’elles sont moins sen­sibles, de même un tel pré­lè­ve­ment s’exerce d’au­tant plus dan­ge­reu­se­ment qu’il est moins perçu.

    En effet, le PEUPLE NE RESSENT PAS le POIDS de cette IMPOSITION aus­si vite que celui d’un autre pré­lè­ve­ment, et cepen­dant, nulle taille sans doute ne peut être plus lourde, nulle plus géné­rale, nulle plus considérable.

    L’or et l’argent, par suite de telles muta­tions et affai­blis­se­ments, s’a­moin­drissent dans le royaume parce qu’en dépit de la sur­veillance on les emporte à l’ex­té­rieur, où ils sont don­nés plus cher.

    Les hommes s’ef­forcent en effet volon­tiers de por­ter leur mon­naie aux lieux où ils la croient valoir plus.

    Il s’en­suit donc la dimi­nu­tion de la matière des mon­naies dans le royaume.

    En outre, il arrive que ceux qui vivent en dehors du royaume y apportent alors une mon­naie qu’ils ont contre­faite et attirent ain­si à eux le gain que le roi, lui, croit avoir. Enfin, c’est la matière même de la mon­naie que l’on peut consu­mer à force de la fondre et refondre aus­si sou­vent que l’on a cou­tume de le faire là où se pra­tiquent des muta­tions de ce type. Ain­si donc, la matière mon­nayable est dimi­nuée de trois façons à l’oc­ca­sion des muta­tions pré­ci­tées. Elles ne peuvent donc se pro­lon­ger, on le voit, là on l’on ne regorge pas de matière mon­nayable pro­ve­nant des mine­rais ou d’autres sources, car le prince fini­rait ain­si par ne plus en avoir assez pour lui per­mettre de faire de la bonne mon­naie en suffisance.

    Par suite de ces muta­tions, on cesse d’ap­por­ter les bonnes mar­chan­dises ou richesses natu­relles des royaumes étran­gers à celui dans lequel la mon­naie est ain­si muée, parce que les négo­ciants, toutes choses égales par ailleurs, pré­fèrent se rendre dans les lieux où ils trouvent une mon­naie sûre et bonne. Et c’est enfin à l’in­té­rieur même de ce royaume que, par de telles muta­tions, l’ac­ti­vi­té des négo­ciants se trouve per­tur­bée et entra­vée de bien des façons.

    En outre, on le sait, DURANT ces MUTATIONS, ON NE PEUT ÉVALUER ou APPRÉCIER bien et juste les REVENUS en argent, PENSIONS annuelles, LOYERS, cens et choses semblables.

    Par ailleurs, l’ARGENT NE PEUT ÊTRE PRÊTÉ (63) SANS DANGER, et cela à CAUSES d’ELLES ; et, qui plus est, beau­coup se refusent à rendre ce ser­vice cha­ri­table par suite de ces mutations.

    La suf­fi­sance de matière mon­nayable, les négo­ciants et toutes les autres choses pré­ci­tées sont pour­tant ou néces­saires ou fort utiles à la nature humaine, et les choses qui s’y opposent sont pré­ju­di­ciables et nocives à l’en­semble de la com­mu­nau­té civile.

    (63). Il s’a­git du prêt sans inté­rêt, mutuum, d’où, plus loin, l’é­vo­ca­tion d’un ser­vice charitable.

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    Extraits du CHAPITRE XXI
    Autres incon­vé­nients qui touchent des par­ties de la communauté

    Cer­tains corps de la com­mu­nau­té s’emploient à des acti­vi­tés hono­rables ou utiles à tout l’E­tat, qui ont pour but d’ac­croître ou gérer les richesses natu­relles pour les besoins de la com­mu­nau­té (64) : ce sont les hommes d’E­glise, les juges, les sol­dats, les culti­va­teurs, les négo­ciants, les arti­sans et leurs semblables.

    Mais il en est un autre qui aug­mente ses richesses per­son­nelles par l’exer­cice d’un métier vil : ce sont les CHANGEURS, MARCHANDS de MONNAIE ou BILLONNEURS ; et, certes, cette acti­vi­té est hon­teuse, comme on le disait au cha­pitre XVIII.
    Par­tant, ces der­niers, qui sont pour ain­si dire super­flus à l’E­tat, et cer­tains autres, tels que les RECEVEURS et les MANIEURS d’ARGENT ou leurs sem­blables, PRENNENT une GRANDE PART du REVENU ou GAIN qui pro­vient des MUTATIONS de MONNAIE et, soit malice, soit hasard, S’ENRICHISSENT de ce fait, à l’en­contre de Dieu et de la jus­tice, puis­qu’ils n’ont pas méri­té de telles richesses et qu’ils SONT INDIGNES de TANT DE BIENS.

    D’autres en sont appau­vris, qui consti­tuent les corps les meilleurs de cette com­mu­nau­té, si bien que le prince, par là, lèse ses sujets les plus nom­breux et les meilleurs, les grève à l’ex­cès et que, cepen­dant, tout le gain ne lui en revient pas, mais que ceux que l’on a cités en ont une grande part, eux dont l’ac­ti­vi­té est vile et enta­chée de fraudes.

    En outre, quand le prince ne fait pas savoir à l’a­vance à son peuple la date et les moda­li­tés de la future muta­tion de mon­naie qu’il entend faire, il en est qui, grâce à leurs astuces ou à leurs amis, la pré­voient en secret, achètent alors des mar­chan­dises contre la mon­naie faible, les vendent par la suite contre de la forte, et s’en­ri­chissent ain­si en un tour­ne­main en fai­sant indû­ment d’é­normes gains à l’en­contre du cours légi­time du com­merce natu­rel. On voit que c’est là une sorte de mono­pole, au détri­ment et au pré­ju­dice de tout le reste de la communauté.

    Et d’autre part, par de telles muta­tions, il est fatal que les reve­nus éva­lués à une cer­taine quan­ti­té d’argent subissent soit une injuste dimi­nu­tion, soit une aug­men­ta­tion non moins injuste, comme on l’a men­tion­né plus haut dans le cha­pitre sur la muta­tion de l’ap­pel­la­tion de la monnaie.

    De plus, par de telles varia­tions et alté­ra­tions des mon­naies, le prince donne aux méchants l’oc­ca­sion de faire de la fausse mon­naie, soit parce que cela heurte moins leur conscience de la fal­si­fier du fait que le prince, ils le voient bien, en fait autant, soit parce que leur fal­si­fi­ca­tion n’est pas si aisé­ment déce­lée et qu’ils peuvent dans ces cir­cons­tances plus faci­le­ment per­pé­trer de nom­breux méfaits que si la bonne mon­naie conti­nuait d’a­voir cours.

    Enfin, tant qu’elles se pro­longent, elles donnent lieu à un nombre presque incal­cu­lable d’am­bi­guï­tés, d’obs­cu­ri­tés, d’er­reurs et de dif­fi­cul­tés inex­tri­cables dans les comptes de dépenses et de recettes.

    Elles sont aus­si à l’o­ri­gine de litiges et de pour­suites diverses, acquit­te­ments de dettes défec­tueux, fraudes, désordres, abus innom­brables et maux mul­tiples que je ne sau­rais expli­quer, peut-être plus consi­dé­rables et plus graves encore que ceux qui ont été énu­mé­rés jusqu’ici.

    Et cela n’a rien d’é­ton­nant car, comme dit Aris­tote (65), « un mal don­né en entraîne beau­coup d’autres », ce n’est pas dif­fi­cile à constater.

    (64). Le texte de l’o­ri­gi­nal latin, tel que l’ont trans­mis les manus­crits connus, ne men­tionne pas ici, contrai­re­ment à celui de la ver­sion fran­çaise, les acti­vi­tés propres aux ecclé­sias­tiques, juges et sol­dats aux­quels il fait pour­tant immé­dia­te­ment allu­sion. Lacune ou interpolation ?

    (65). Aris­tote, les Topiques, II, 5, ?

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    Extraits du CHAPITRE XXII
    La com­mu­nau­té peut-elle faire de telles muta­tions de monnaie ?

    Puisque, comme on l’a mon­tré au cha­pitre VI, la mon­naie appar­tient à la com­mu­nau­té, on voit bien que cette même com­mu­nau­té peut en dis­po­ser à son gré.

    Elle peut donc la modi­fier autant de fois qu’elle le veut, prendre là-des­sus autant qu’il lui plaît et en user comme de sa chose, sur­tout si cette même com­mu­nau­té a besoin d’une grosse somme d’argent pour la guerre, la ran­çon de son prince ou autre acci­dent semblable.

    (…)

    Donc, dans le cas pré­ci­té, celle-ci peut et doit être faite par la com­mu­nau­té elle-même. Là-des­sus, sous réserve d’un meilleur avis, il me semble à pré­sent que l’on peut dire ce qui suit.

    Dans un pre­mier cas, cette somme d’argent dont la com­mu­nau­té a besoin doit être trans­por­tée ou ver­sée dans des contrées loin­taines et chez des gens avec les­quels on n’a pas de rela­tions et, par ailleurs, elle est si éle­vée que la matière mon­nayable en sera pour long­temps consi­dé­ra­ble­ment moindre dans cette com­mu­nau­té ; et, dans ce cas, c’est par le biais d’une muta­tion de la matière ou de l’a­loi de la mon­naie qu’on peut lever une contri­bu­tion car, par suite de la rai­son indi­quée et selon les moda­li­tés décrites au cha­pitre XIII, si l’on fai­sait toute autre muta­tion, celle-ci devrait fata­le­ment être faite ulté­rieu­re­ment. Mais, si la somme pré­ci­tée n’est pas aus­si consi­dé­rable ou si elle est ver­sée de telle manière, quelle que soit celle-ci, que la matière mon­nayable n’en puisse être amoin­drie consi­dé­ra­ble­ment, je déclare, sans mini­mi­ser les maux évo­qués au début du pré­sent cha­pitre, qu’une telle muta­tion de la mon­naie en entraî­ne­rait de plus nom­breux et de plus graves que toute contri­bu­tion. Elle ferait sur­tout cou­rir le risque que le prince veuille fina­le­ment s’ar­ro­ger le droit d’y recou­rir, ce qui ferait réap­pa­raître tous les maux déjà mentionnés.

    Et que l’on ne m’ob­jecte pas mon pre­mier prin­cipe où il était dit que l’argent appar­tient à la com­mu­nau­té, car ni la com­mu­nau­té ni per­sonne n’a le droit d’a­bu­ser de son bien ou d’en user illi­ci­te­ment, et c’est ce que ferait la com­mu­nau­té si elle muait les mon­naies dans ces conditions.

    Si, par hasard, la com­mu­nau­té fait elle-même une telle muta­tion, de quelque manière que ce soit, il faut alors, dès que pos­sible, réta­blir l’é­tat dû et per­ma­nent de la mon­naie et ces­ser tout pré­lè­ve­ment de gain sur elle.

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    Extraits du CHAPITRE XXIII
    Où l’on avance que le prince peut muer les monnaies

    On a cou­tume de dire qu’en cas de néces­si­té tout appar­tient au prince.

    Il peut donc pré­le­ver sur les mon­naies de son royaume tout ce qui lui semble bon, et comme bon lui semble, lors­qu’il est accu­lé ou pres­sé par la néces­si­té, pour la défense de l’E­tat ou de son règne (66).

    Or, la muta­tion de la mon­naie est un moyen com­mode et appro­prié de col­lec­ter de l’argent, comme il res­sort de ce qui a été dit au cha­pitre précédent.

    (…)

    Cette même com­mu­nau­té peut donc, si elle ne l’a pas fait dans le pas­sé, concé­der au prince le pou­voir de muer les mon­naies de cette manière, se dépouiller ain­si du droit de régle­men­ter et de muer la mon­naie, et don­ner au prince une part de la mon­naie, à prendre de la manière qu’il veut.

    De même, si, en droit com­mun, il revient à la com­mu­nau­té de régle­men­ter les mon­naies, comme on l’a déjà dit sou­vent, et que celle-ci n’a pu se mettre d’ac­cord sur une moda­li­té unique en rai­son des désac­cords de la mul­ti­tude, est-ce qu’elle n’a pu condes­cendre, sur ce point, à ce que l’en­tière dis­po­si­tion de la mon­naie soit doré­na­vant à la volon­té du prince ?

    Si, bien sûr, et aus­si à ce qu’il tire, par cette rai­son, un reve­nu de la muta­tion ou de la régle­men­ta­tion de la mon­naie. Par ailleurs, comme on le disait au cha­pitre VII, il faut fixer une cer­taine indem­ni­té pour la fabri­ca­tion de la mon­naie, et le prince peut et doit pré­le­ver une par­tie de cette indemnité.

    Il peut donc, pour la même rai­son, avoir ou rece­voir là-des­sus de plus en plus de gain, autant par consé­quent que ce que lui rap­por­te­rait une muta­tion de la monnaie.

    Il peut donc aus­si, en ayant recours à de telles muta­tions, allé­ger ce prélèvement.

    (…)

    Il se peut donc qu’une part impor­tante de ces reve­nus ait été autre­fois assi­gnée sur le mon­nayage, de sorte qu’il soit per­mis au prince de rece­voir du gain en muant les monnaies.

    (…)

    (66).  » .. .prin­ci­pa­tus sui regni …  » signi­fie à peu près : « son droit à régner sur son royaume « . Toute cette par­tie du Trai­té fait clai­re­ment réfé­rence à la situa­tion contem­po­raine du royaume de France qui doit affron­ter le pro­blème de la cap­ti­vi­té du roi Jean Il dont son rival anglais exige une rançon.

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    Extraits du CHAPITRE XXIV
    Réponse à ce qui pré­cède et conclu­sion principale

    (…)

    En réponse à l’ar­gu­ment qui consiste à dire que la com­mu­nau­té, à qui la mon­naie appar­tient, peut se dépouiller de son droit et le remettre tout entier au prince, et que le droit de battre mon­naie serait ain­si tout entier dévo­lu au prince, il m’ap­pa­raît d’a­bord que c’est quelque chose qu’une com­mu­nau­té dûment consul­tée ne ferait jamais et, d’autre part, qu’il ne lui serait de toute façon pas per­mis de muer les mon­naies ou de faire un mau­vais usage de son bien propre, comme il est dit au cha­pitre XXII.

    En outre, la com­mu­nau­té des citoyens, qui est natu­rel­le­ment libre, ne se rédui­rait jamais elle-même à la ser­vi­tude, ni ne se met­trait sous le joug d’un pou­voir tyran­nique en connais­sance de cause.

    Si donc, trom­pée, inti­mi­dée par des menaces ou contrainte, elle concède au prince de telles muta­tions, sans s’a­per­ce­voir des maux qui s’en­suivent, et qu’elle s’as­su­jet­tit ain­si ser­vi­le­ment, elle peut annu­ler cette conces­sion sur-le-champ et de n’im­porte quelle façon.

    (…)

    De même, donc, que la com­mu­nau­té ne peut concé­der au prince le droit d’a­bu­ser des épouses des citoyens aux­quelles il en vou­drait, de même ne peut-elle lui don­ner un tel pri­vi­lège moné­taire dont il ne pour­rait user que mal en exi­geant un gain sur leurs muta­tions, comme il res­sort assez de bien des cha­pitres précédents.

    (…)

    Je dis qu’elle le peut à cer­tains égards et dans cer­taines cir­cons­tances, mais non en lui concé­dant le pou­voir d’a­mas­ser autant de gain au moyen de ces muta­tions indues. A cet autre argu­ment, tiré du cha­pitre VII, selon lequel le prince peut rece­voir un cer­tain reve­nu sur la mon­naie, il est facile de répondre qu’il s’a­git là pour ain­si dire de lui allouer une petite somme, limi­tée, qu’il ne peut aug­men­ter à volon­té par les muta­tions pré­ci­tées, mais qui demeure au contraire sans varia­tion aucune. On le concède, le prince peut avoir des reve­nus, et il doit tenir un rang magni­fique, le plus hono­rable qui soit.

    Mais ces reve­nus peuvent et doivent être assi­gnés ailleurs et réunis autre­ment que par ces muta­tions indues d’où naissent, comme on l’a mon­tré aupa­ra­vant, des maux si grands et si nombreux.

    (…)

    De tout cela, il faut conclure que le prince ne peut faire ces muta­tions et en reti­rer du gain ni par le droit com­mun ou ordi­naire, ni par pri­vi­lège, don, conces­sion ou pacte, ni par toute autre auto­ri­té ou toute autre manière, et que cela ne peut être de son domaine ni lui appar­te­nir en aucune façon. En consé­quence, lui refu­ser ce droit, ce n’est pas le spo­lier ni aller à l’en­contre de la majes­té royale, comme le disent faus­se­ment des adu­la­teurs men­teurs, sophis­tiques, et qui tra­hissent l’E­tat. Par ailleurs, puisque le prince est tenu de ne pas faire cela, il n’a aucun titre à rece­voir une quel­conque allo­ca­tion ou un don pour s’abs­te­nir de cette exac­tion abu­sive : cela, en effet, ne paraît pas autre chose que le prix du rachat de la ser­vi­tude que nul roi ni bon prince ne doit exi­ger de ses sujets. 

    Enfin, à sup­po­ser, mais ceci n’est pas acquis, qu’il ait le pri­vi­lège de prendre quelque chose sur la mon­naie pour en fabri­quer de la bonne et la main­te­nir dans cet état, il devrait encore perdre ce pri­vi­lège dans le cas où il en abu­se­rait au point de muer et fal­si­fier la mon­naie pour accroître son gain per­son­nel de manière non moins cupide que honteuse.

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    Extraits du CHAPITRE XXV
    Un tyran ne peut durer longtemps

    (…)

    Le tyran prise et ché­rit son propre bien-être plus que le salut com­mun de ses sujets, et c’est pour­quoi il s’ef­force de main­te­nir son peuple dans une sou­mis­sion servile.

    (…)

    Et c’est là l’in­té­rêt véri­table et la gloire du sou­ve­rain dont le pou­voir, comme dit Aris­tote (72), est d’au­tant plus noble, d’au­tant meilleur que les hommes sur les­quels il l’exerce sont libres et accom­plis, et d’au­tant plus durable que le roi per­sé­vère avec zèle dans une telle réso­lu­tion, Cas­sio­dore (73) ayant dit : « L’art de gou­ver­ner, c’est d’ai­mer ce qui convient au plus grand nombre. »

    Chaque fois, en effet, que la royau­té se trans­forme en tyran­nie, elle est vite mena­cée de dis­pa­raître, parce qu’elle est ain­si pré­dis­po­sée à la dis­corde, à l’u­sur­pa­tion et à des périls de toutes sortes. Sur­tout dans une contrée poli­cée et éloi­gnée de la bar­ba­rie ser­vile où, par cou­tume, par lois et par nature, les hommes sont libres, et non pas asser­vis ni insen­sibles par habi­tude à la tyran­nie, tels que la ser­vi­tude ne pour­rait leur conve­nir et qu’eux n’y pour­raient consen­tir, tels qu’ils ne sau­raient voir que vio­lence dans l’op­pres­sion du tyran, dès lors pré­caire, parce que, comme dit Aris­tote (74), « la vio­lence court à sa perte. »

    (…)

    Or, un corps est mal en point quand les humeurs affluent à l’ex­cès à l’un de ses membres : sou­vent, elles l’en­flamment et l’enflent gra­ve­ment, tan­dis que les autres membres se des­sèchent et s’a­moin­drissent ter­ri­ble­ment. Alors, l’é­qui­libre conve­nable est rom­pu et ce corps-là ne peut vivre longtemps.

    Il en est de même d’une com­mu­nau­té ou d’un royaume quand les richesses sont drai­nées outre mesure par l’une de ses parties.
    En effet, une com­mu­nau­té ou un royaume dont les sou­ve­rains obtiennent une énorme supé­rio­ri­té sur leurs sujets en fait de richesse, de pou­voir et de rang, est comme un monstre, comme un homme dont la tête est si grande, si grosse, que le reste du corps est trop faible pour la porter.

    De même qu’un tel homme ne peut se sou­te­nir ni long­temps vivre ain­si, de même donc, ne pour­rait se main­te­nir un royaume dont le prince drai­ne­rait à l’ex­cès les richesses, comme cela se ferait par les muta­tions de la mon­naie, ain­si qu’il res­sort du cha­pitre XX.

    Par ailleurs, dans la poly­pho­nie, si l’u­ni­for­mi­té n’ap­porte ni plai­sir ni agré­ment, l’ex­cès ou l’a­bus de contraste y détruit et anéan­tit toute l’har­mo­nie : il y faut au contraire une varié­té réglée et mesu­rée durant laquelle les choeurs mêlent avec bon­heur de douces mélo­dies. Il en va géné­ra­le­ment de même des diverses par­ties de la com­mu­nau­té : l’é­ga­li­té de biens ou de pou­voir n’est pas conve­nable, elle ne « sonne » pas bien, mais, à l’in­verse, une dis­pa­ri­té exces­sive ruine et anéan­tit l’har­mo­nie de la socié­té, comme le fait res­sor­tir Aris­tote (80) au livre V de la Politique.

    C’est sur­tout, en véri­té, si le prince lui-même, qui est dans le royaume ce que sont dans le chant la teneur et la voix prin­ci­pale, chante trop fort et sans s’ac­cor­der avec le reste de la com­mu­nau­té, que la douce musique du gou­ver­ne­ment royal sera troublée.

    C’est pour­quoi, selon Aris­tote (81), il y a encore une autre dif­fé­rence entre le roi et le tyran : le tyran veut être plus puis­sant que toute la com­mu­nau­té qu’il domine par la vio­lence ; la modé­ra­tion du roi, au contraire, va de pair avec un régime tel qu’il est plus grand et plus puis­sant que cha­cun de ses sujets, mais qu’il est cepen­dant infé­rieur à cette com­mu­nau­té tout entière en forces et en res­sources, et qu’il se trouve ain­si dans une situa­tion moyenne.

    Puisque le pou­voir royal tend com­mu­né­ment et faci­le­ment à s’ac­croître, il faut donc faire preuve de la plus grande défiance et d’une vigi­lance tou­jours en éveil. Oui, c’est une sagesse suprême qui est requise pour le pré­ser­ver de dégé­né­rer en tyran­nie, sur­tout à cause des trom­pe­ries des adu­la­teurs qui, comme dit Aris­tote (82), ont tou­jours pous­sé les princes à la tyrannie.

    En effet, comme on lit dans le Livre d’Es­they (83), ceux-ci « abusent avec une habile four­be­rie la confiance naïve des princes qui juge des autres d’a­près leur propre nature », et c’est par leurs « sug­ges­tions que se dévoient les élans des rois ».

    (…)

    En effet, comme dit Aris­tote (85), rares sont les choses qu’il faut lais­ser au libre arbitre du juge ou du prince.

    C’est Aris­tote (86) encore qui rap­porte l’exemple de Théo­pompe, roi de Sparte.

    Celui-ci avait renon­cé en faveur du peuple à de nom­breux pou­voirs et aux tri­buts impo­sés par ses pré­dé­ces­seurs. C’est pour­quoi sa femme se lamen­tait en lui fai­sant honte de trans­mettre à ses fils une royau­té pro­cu­rant moins de reve­nus que celle qu’il avait reçue de son père. Il lui répon­dit alors en ces termes : « Je la trans­mets plus durable. » Ô paroles ins­pi­rées ! Ô de quel poids sont ces mots qu’il fau­drait peindre en lettres d’or dans les palais des rois ! « Je la trans­mets », dit-il, « plus durable », c’est-à-dire : « J’ai plus accru la royau­té en la ren­dant durable qu’elle n’a été dimi­nuée par la réduc­tion de son pouvoir. » 

    « En voi­ci un qui sur­passe Salo­mon (87) ! »

    En effet, si Roboam, dont j’ai par­lé plus haut (88), avait reçu de son père Salo­mon un royaume régi selon ces prin­cipes et qu’il l’a­vait gou­ver­né dans cet esprit, jamais il n’au­rait per­du dix des douze tri­bus d’Is­raël, et le cha­pitre XLVII de l’Ec­clé­sias­tique (89) ne lui aurait pas repro­ché : « Tu as désho­no­ré ton lignage au point de faire retom­ber la colère sur tes enfants et les consé­quences de ta dérai­son sur tous les autres : par ta faute, la royau­té s’est bri­sée en deux. » Il est donc ain­si démon­tré que si le pou­voir d’un roi se trans­forme en tyran­nie, il faut qu’on y mette terme rapidement.

    (…)

    (81). Aris­tote, op. cit., V, II.

    (82). Aris­tote, op. cÜ., V, Il (1314a 2).

    (83). Esther, XVI, 6, 7.

    (85). Aris­tote, op. cit., III, 16, ?

    (86). Aris­tote, op. cit., V, Il (1313a 24–33).

    (87). Evan­gile selon saint Luc, XI, 31. Cette rémi­nis­cence évan­gé­lique assure fort à pro­pos une tran­si­tion entre l’his­toire exem­plaire trou­vée chez Aris­tote et celle emprun­tée à la Bible. Elle est par ailleurs tirée d’un contexte sans rap­port avec le pro­pos de Nico­las Oresme, puisque c’est de Jésus lui-même qu’il s’a­git ici.

    (88). Voir cha­pitre XIX.

    (89). Ecclé­sias­tique, XLVII, 20–21.

    ¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

    Extraits du CHAPITRE XXVI
    Tirer du gain des muta­tions des mon­naies porte pré­ju­dice à toute la pos­té­ri­té du roi

    (…)

    Le pre­mier, c’est que c’est une chose très répré­hen­sible chez un roi et qui porte pré­ju­dice à ses suc­ces­seurs que ce par quoi la royau­té pré­pare sa propre perte ou son alié­na­tion à des étrangers.

    (…)

    Troi­siè­me­ment, je sou­tiens que, comme je l’ai déjà prou­vé et bien sou­vent répé­té, tirer du gain à la faveur d’une muta­tion de la per­fide, tyran­nique et injuste, une pra­tique aus­si dont on ne peut user de façon conti­nue dans un royaume sans qu’il ne soit, à coup sûr, bien­tôt trans­for­mé en tyran­nie à bien d’autres égards.

    Il ne suf­fit pas que des maux résultent de la muta­tion, il faut encore, par consé­quent, qu’elle soit pré­cé­dée d’autres maux et accom­pa­gnée d’autres encore. Parce qu’elle ne peut être conseillée que par des hommes aux inten­tions mau­vaises et dis­po­sés à conseiller toutes sortes de fraudes et d’i­ni­qui­tés tyran­niques s’ils voient que le prince y est enclin ou qu’on peut l’y incliner.

    (…)

    Réponse
  7. Étienne

    Mer­ci « Kimalu » 🙂

    Étienne.

    Réponse
  8. PRabourdin

    Bon­soir Etienne, et à tous

    Ce n’est pas le sujet mais je sou­haite vous prendre à témoin… Par­don­nez les fautes de fatigue ..

    7 per­sonnes sont mortes pdt une cam­pagne élec­to­rale en France.
    La com­pé­ti­tion, la haine, les attaques inces­santes sont en train de nous abrutir.

    Moha­med Merah et son clan ont tué le 11 mars.
    Un mili­taire. Tuer un mili­taire fran­cais un 11 c’est signé et en rap­port avec l’Afghanistan.
    La police ne pou­vait pas ne pas faire le rap­pro­che­ment avec Al Qai­da , ce sont des pros et ils doivent réagir sur un fait qu’eux sont en capa­ci­té de déco­der très rapi­de­ment. C’est leur métier.
    Ils s trouvent que le clan Merah était connu par eux dans cette région ou il n’y a pas tant de pro­fils sala­fistes possibles.

    Le loup soli­taire est une fou­taise qui vole en éclat par le simple fait que le scooter
    de 200 kg ne peut être volé par une seule per­sonne , ce fait n’é­tant peut être pas connu tout de suite , quoi­qu’il y ait au moins un témoin le 11 mars.

    Donc pri­vi­lé­gier une piste d’ex­treme droite ce qui a conduit à perdre du temps a été une faute gros­sière et non ce que les médias « anti sar­ko » ont fait accroire , police effi­cace , enquete rapide.

    Il faut orga­ni­ser une réac­tion par rap­port à cela, car c’est une honte abso­lue qui est en train de se pro­duire. Il y a un pos­sible com­plot d’un clan pour res­ter au pouvoir
    et qui est meme indi­rec­te­ment et parce qu’il a deman­dé à sa police de bais­ser la garde
    res­pon­sable de la mort d’au moins 4 per­sonnes dont 3 enfants.

    il faut deman­der une enquete parlementaire
    et en par­ler autour de soi, au bou­lot , sur les sites , partout…

    Réponse
  9. PRabourdin

    Pour le scoo­ter, la police ne peut pas le savoir le 11, c’est une erreur de ma part.

    Par contre ca ne change rien au reste
    ni au trai­te­ment média­tique , puisque cette excuse du loup soli­taire pour ne pas sur­veiller Merah a été infir­mée par la décou­verte du clan sala­fiste iden­ti­fié par la police auquel il appartient.
    Une fois que l’on sait que le scoo­ter de 200 kg est volé , on sait que Merah ne peut pas agir seul.

    Il reste qu’à la télé on parle tou­jours de l’ef­fi­ca­ci­té de la police et de sa rapidité
    ce qui est en ligne directe avec la sécu­ri­té le point « fort » de Sarko.

    Il reste le 11 , et le mili­taire qui suffisent

    Réponse
  10. Christian Jannone

    Bon­jour, Etienne. Je vou­drais savoir com­ment pou­voir dis­cu­ter avec vous de sujets phi­lo­so­phiques et cultu­rels intel­li­gents non mar­chan­di­sés me per­met­tant d’é­chap­per à ce monde de brutes ultra hayekiennes.

    Réponse

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