Frédéric Lordon résume l’essentiel (LBSJS, Fête de l’Huma sept 2011)

15/10/2011 | 13 commentaires

Fré­dé­ric Lor­don résume
l’es­sen­tiel sur « la crise »

(LBSJS, Fête de l’Hu­ma­ni­té, sep­tembre 2011)

🎬 Vidéo d’origine (plus dis­po­nible) : https://​vimeo​.com/​3​0​1​3​0​402

Là-bas si j’y suis à la Fête de l’Hu­ma / Fré­dé­ric Lor­don from mutins on Vimeo.

Ne pas rater LA DIALECTIQUE DU CADRE : min 6:30.

Il fau­drait retrans­crire cet entretien.

Étienne.

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Étienne

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13 Commentaires

  1. RST

    J’apprécie énor­mé­ment F.Lordon. Je regrette néan­moins que dans cet entre­tien il ait fait preuve d’un cer­tain sec­ta­risme si par­ti­cu­lier aux gens de gauche. En effet, il explique jus­te­ment que le cli­vage gauche droite est dépas­sé et que le vrai cli­vage se fait main­te­nant entre ceux qui veulent res­ter à l’intérieur du cadre (qu’il défi­nit en 3 points : régime du libre échange / finan­cia­ri­sa­tion / Modèle de poli­tique éco­no­mique) et ceux qui veulent refaire le cadre (ce qui est une autre façon de décrire la démondialisation)
    Quand Mer­met lui demande qui par­mi les can­di­dats à la pré­si­den­tielle sont sur cette ligne il n’arrive pas lui-même à se sor­tir de ce cli­vage gauche-droite dépas­sé puisqu’il cite Mélen­chon et Mon­te­bourg (qui vient de ren­trer dans le rang en tra­his­sant toutes ses idées dans l’espoir d’obtenir un maro­quin) et ne men­tionne pas Nico­las Dupont-Aignan dont il connait les prises de posi­tions. C’est dom­mage car sans néces­sai­re­ment le sou­te­nir, il pour­rait au moins recon­naître que celles-ci sont très clai­re­ment « hors du cadre »

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  2. Étienne

    RST, vous avez par­fai­te­ment rai­son : c’est dommage.

    Étienne.

    Réponse
  3. D.T

    @RST

    C’est peut être aus­si le fait qu’il soit devant une assis­tance exclu­si­ve­ment com­mu­niste. Il n’a pas osé cas­ser l’am­biance car ces gens sont assez sec­taires en effet.

    Réponse
  4. Di Girolamo

    J’ai beau­coup de mal à com­prendre que tous ces gens qui réflé­chissent et pro­posent autre chose ne tra­vaillent pas ensemble .

    C’est bien ce qui les sépare qui peut les faire, nous faire, progresser.
    Le fait de ne pas avoir d’es­pace de recherche com­mun et d’être orga­ni­sé en par­tis, cha­cun cher­chant à son tour à régner (poli­ti­que­ment et /ou média­ti­que­ment), est un cadre qui a la peau dure.

    Je per­siste à pen­ser que c’est à ce niveau qu’il faut agir : s’il y a un cadre à chan­ger, c’est bien le cadre de la gou­ver­nance qui doit s’or­ga­ni­ser plus « « scien­ti­fi­que­ment » », c’est-à-dire se don­ner des méthodes de tra­vail et de ques­tion­ne­ment. La ques­tion cen­trale étant : à par­tir de l’a­na­lyse de l’exis­tant, com­ment s’or­ga­ni­ser pour l’avenir ?
    Voter des lois ne suf­fit pas ;agir sec­to­riel­le­ment ne suf­fit pas ; il faut une dis­tan­cia­tion glo­bale qui puisse faire émer­ger une vision glo­bale de l’a­ve­nir sou­hai­table ; c’est à par­tir de ce sou­hait que peuvent se décli­ner les poli­tiques sec­to­rielles concer­nant , amé­na­ge­ment du ter­ri­toire , édu­ca­tion , éner­gie , économie .…

    Il faut créer un espace poli­tique de recherche et déve­lop­pe­ment ; un think thank public ‚par­ti­ci­pa­tif ‚média­ti­sé ‚métho­do­lo­gi­que­ment orga­ni­sé. Lor­don, NDA, Mélen­chon, Étienne, Aubry, Hol­lande… et tous les autres, nous tous, à éga­li­té citoyenne, pour­rons nour­rir les poli­tiques publiques de leurs ana­lyses et propositions.

    Réponse
  5. herve_02

    @Di Giro­la­mo

    Bon­jour,
    je crois que vous faites erreur. il ne faut abso­lu­ment pas une approche « scien­ti­fique » pour se poser les ques­tions. C’est cette approche « scien­ti­fique » qui nous a conduit ou nous sommes : la finance est une science mathé­ma­tique exacte ou 2+2 font tou­jours 4. C’est cette « science » bien loin de l’hu­main qui a conduit à repous­ser l’homme comme objet, variable d’a­jus­te­ment des lois éco­no­miques et financières.

    Enfin, « l’es­pace de recherche » existe déjà, il y a quan­ti­té de blog sur le net, quan­ti­té de son­dages, quan­ti­té de pos­si­bi­li­tés offertes qui ne sont pas mis en oeuvre, quan­ti­té de « volon­tés » du peuple non rete­nus pour satis­faire des « amis » du pou­voir et quan­ti­té de lois liber­ti­cides tour­nées contre le peuple pour pro­té­ger une infime minorité.

    Il faut prendre le pou­voir et non plus le délé­guer à des pro­fes­sion­nels qui appliquent une « science » poli­tique (la leur) qui arrive très bien à réa­li­ser son objec­tif : faire per­du­rer le sys­tème ou nous sommes sou­mis et somme les variables d’a­jus­te­ments d’un grande Véri­té « scien­ti­fique » finan­cière indépassable.

    Ce qu’il faut c’est de l’af­fect : lorsque nous ne trou­ve­rons plus nor­mal d’abandonner au bord de la route cer­tains des nôtres, sacri­fiés aux dieux Prag­ma­tisme et Pro­fit, nous auront fait un grand pas pour l’humanité.

    Le monde entier regarde la larme à l’oeil le film ou le chef reste en arrière pour rame­ner tous ses hommes au péril de sa vie et ce même monde ferme les yeux lorsque la hié­rar­chie lamine son voi­sin de bureau pour le pous­ser à démis­sion­ner ou a se suicider.

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  6. RST

    @ Di Girolamo

    Vous me per­met­trez de ne pas consi­dé­rer, dans la liste de noms que vous avez cité, Hol­lande et Aubry comme des gens fré­quen­tables. Comme l’é­crit Dupont-Aignan dans sa lettre à Mon­te­bourg, « ils sont les prin­ci­paux apôtres depuis 30 ans de l’exact contraire » de ce que nous défen­dons. « Ils sont d’une autre géné­ra­tion, celle qui a tout échoué. » »

    Ils font par­tie de cette fausse gauche tant cri­ti­quée par Lor­don, cette fausse gauche qui ne sou­haite rien remettre en ques­tion et sur­tout pas « sor­tir du cadre ».

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  7. D.T

    @hervé

    La science peut être dan­ge­reuse, certes, mais je pense qu’elle n’y est pour rien dans cas précis.
    Si la finance est deve­nue un para­site pour l’économie, c’est pas dû a la science.

    Ces prin­cipes de la finance ne sont pas ration­nels, ils sont issus de vieilles pra­tiques ou de rap­ports de force. Par exemple les réserves frac­tion­naires sont a l’o­ri­gine une escro­que­rie de cer­tains orfèvres il y a plu­sieurs siècles.

    Si l’ob­jec­tif de la science est la recherche de l’intérêt com­mun, elle n’au­rait pas abou­ti aux réserves frac­tion­naires ou à la liber­té des capitaux.

    PS : J’ai remar­qué sur ce blog que lorsque des lignes de texte s’écrivent en petit carac­tères comme ceci c’est qu’on a fait un retrait a la ligne.

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  8. herrve_02

    @DT

    Les prin­cipes de la finances sont direc­te­ment tirées des mathé­ma­tiques. D’ailleurs c’est dans les écoles d’in­gé­nieurs de haut niveau en math que l’on recrute les financiers.

    Enfin la « liber­té des capi­taux » est le meilleur moyen de faire une crois­sance éco­no­mique non dic­tée par l’af­fect. Parce que l’homme n’est le meilleur que lors­qu’il a déci­dé de faire et non lors­qu’il obéit à un ordre.

    L’af­fect est le sen­ti­ment que l’in­di­vi­du porte à ses proches, ses voi­sins, ceux de sa région, son pays, le genre humain. L’af­fect est par nature anti-scien­ti­fique. Il n’est pas « scien­ti­fique » de pré­fé­rer son enfant malade qui coute à soi­gner qu’un enfant incon­nu en pleine forme et déjà pro­duc­tif. Les sen­ti­ments ne sont pas quan­ti­fiables, pour­tant ils sont le moteur de l’in­di­vi­du, même si le rôle de l’é­du­ca­tion est de for­ma­ter (cas­trer) l’in­di­vi­du pour que la « rai­son » prenne le pas sur les sen­ti­ments. Ain­si cela ne dérange plus de licen­cier une secré­taire de 54 balais qui paient les études de ses enfants et qui ne retrou­ve­ra sta­tis­ti­que­ment jamais de tra­vail. Ce n’est pas scien­ti­fi­que­ment intel­li­gent de gar­der une per­sonne plus chère payée, et peut être moins pro­duc­tive qu’une jeune toute fraiche prête à affron­ter le monde.

    La science explique le com­ment alors que l’es­pèce humaine est/devrait être dic­tée par le pour­quoi. Ce sont 2 approches dia­mé­tra­le­ment opposées.

    Alors oui, il y a des cas ou la science est une meilleur arme que la poli­tique dans le sens ou on ne peut pas la faire men­tir. Mais être régie par la science, c’est être régie par la rai­son : nous ne sommes pas des robots, nous devrions être régie par le coeur, ce qui fait que l’homme s’est « his­sé » au des­sus du rang de simple animal.

    La science est tout au plus un outil d’ex­plo­ra­tion, mais j’es­père de tout coeur qu’il ne sera jamais au centre des décisions.

    Réponse
  9. Di Girolamo

    @herve_02
    J’ai mis 2 «  » à scien­ti­fique ce qui aurait du éveiller l’at­ten­tion sur une lec­ture non littérale.

    Ce qui existe sur les blogs n’a rien à voir avec ce dont je parle. Les blogs sont des « entre soi » où se retrouve des sen­si­bi­li­tés proches ; si nous sommes sur celui-ci ce n’est pas un hasard ; pour­tant pour bien com­prendre Étienne, j’ai besoin de contra­dic­teurs à sa pen­sée ; et pour bien cer­ner un pro­blème j’ai besoin d’en faire le tour avec des inter­ve­nants diver­si­fiés. Cela ne peut être don­né que par un débat public orga­ni­sé, per­ma­nent, média­ti­sé, com­por­tant des règles et doté de moyens humains per­met­tant d’animer les débats : faire les comptes ren­dus , noter les points d’accord et désac­cord, faire res­pec­ter les prin­cipes de prise de parole de tous etc

    Les sujets qu’on a à trai­ter, que ce soit la suite éner­gé­tique, les menaces cli­ma­tiques, l’organisation de l’économie, un nou­veau cadre de gou­ver­nance etc etc sont assez impor­tants et sérieux pour qu’on puisse en débattre et pré­pa­rer les déci­sions poli­tiques dans de bonnes condi­tions ; le cœur et la rai­son ne s’opposent pas et tra­vaillent sur des registres dif­fé­rents ; le débat poli­tique mérite d’être bien argu­men­té , néces­site l’apport de tous ‚spé­cia­listes et non ; ma com­pa­rai­son avec la science fait sur­tout réfé­rence à un tra­vail sérieux avec des règles métho­do­lo­giques et des moyens.

    C’est quand même sidé­rant que cette notion de recherche publique poli­tique soit lais­sée au sec­teur pri­vé, aux par­tis poli­tiques , au bon vou­loir des médias ; un think tank public acces­sible à tous , média­ti­sé , dis­po­sant d’un cadre légal serait de nature à faire pro­gres­ser la socié­té et sus­ci­te­rait des prises de déci­sion par voie de réfé­ren­dum sur cer­tains grands sujets.

    @ RST

    J’ai mis Hol­lande et Aubry jus­te­ment parce qu’ils ne sont pas « fré­quen­table » au sens où nous l’en­ten­dons sur ce blog et je par­tage ces cri­tiques envers eux …Mais jus­te­ment ce dont je parle est un outil démo­cra­tique public c’est à dire ouvert à tous les citoyens, tous ayant quelque chose à appor­ter au débat, sur­tout ceux avec les­quels nous ne sommes pas d’accord.

    Le débat des pri­maires est la cari­ca­ture du débat puis­qu’on a des inter­ve­nants ins­crits sur les mêmes lignes d’in­ter­pré­ta­tion des choses ; le posi­tion­ne­ment de Mon­te­bourg qui amorce un vrai débat du fait de prises de posi­tions très dif­fé­rentes de la musique habi­tuelle du PS est d’au­tant plus déce­vant qu’il nous ramène bru­ta­le­ment au « cadre » poli­tique habi­tuel et qu’en défi­ni­tive , à moins d’événement majeur tou­jours pos­sible en ces temps incer­tains ‚nous allons à nou­veau en 2012 avoir à choi­sir entre PS ou UMP ; c’est déses­pé­rant au regard des enjeux. C’est bien ce cadre là qu’il faut cas­ser ; mais appa­rem­ment pour une rai­son ou une autre il convient à l’immense majo­ri­té : Ima­gi­ner ceux que j’ai cité débat­tant ensemble paraît com­plè­te­ment irréa­liste tant ils sont pri­son­niers de ce cadre partisan .

    Réponse
  10. micha el

    à pro­pos de sentiments…

    C’est bien ce cadre là qu’il faut cas­ser ; mais appa­rem­ment pour une rai­son ou une autre il convient à l’immense majorité 

    Avec le vote Mon­te­bourg au pre­mier tour nous avions une occa­sion de mettre le pied dans la porte, mais le fait que la par­ti­ci­pa­tion au second tour ait été plus forte qu’au pre­mier confirme l’ab­sence d’à pro­pos, le goût de conser­ver l’an­cien, et la tor­peur qui nous ficelle.
    Si ce cadre convient à l’im­mense majo­ri­té et ce peut être par igno­rance, c’est que le plus sou­vent on est plus bête que méchant !
    C’est bien encore des tré­sors de péda­go­gie qu’il faut déployer.

    Mer­ci Étienne.

    Le pro­chain rêve insen­sé consis­te­rait à faire admettre à Mon­te­bourg, puis­qu’on en parle, à Mélan­chon, à Asse­li­neau, à dupont-Aigan ; pour­quoi pas.…(etc)… et sur­tout à tous les encar­tés qui les sup­portent, qu’ils devaient faire can­di­da­ture com­mune contre le mau­vais sort qui nous est promis…

    Réponse
  11. meryz

    La vidéo n’est plus accessible…

    Réponse
  12. marie

    A micha el
    Et si tout sim­ple­ment les mili­tants UMP avaient voté mas­si­ve­ment pour ces primaires ?

    Réponse
  13. sitouaillain

    « Nous assis­tons à l’écroulement d’un monde, 
    des forces immenses sont sur le point d’être déchaî­nées »
    ,
    entre­tien avec Fré­dé­ric Lordon

    Fré­dé­ric Lor­don est éco­no­miste. Il est direc­teur de recherche au CNRS et cher­cheur au Centre de socio­lo­gie euro­péenne (CSE). Ses der­niers ouvrages parus sont D’un retour­ne­ment l’autre. Comé­die sérieuse sur la crise finan­cière. En quatre actes, et en alexan­drins (Seuil, 2011), Capi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude. Marx et Spi­no­za (La Fabrique, 2010) et L’Intérêt sou­ve­rain. Essai d’anthropologie éco­no­mique (La Décou­verte, 2011)

    Dans ce grand entre­tien à la Revue des Livres, Fré­dé­ric Lor­don nous livre ses com­men­taires et ana­lyses de la crise éco­no­mique actuelle et de ses ori­gines. Avec un ton inci­sif et un regard acerbe, il revient sur les causes et effets de la crise elle-même, mais com­mente éga­le­ment le trai­te­ment de l’économie par les médias, la place de l’économie au sein de l’institution uni­ver­si­taire, et l’éventuelle sor­tie de l’euro. Son­nant le glas du pro­jet néo­li­bé­ral, l’actualité est, nous dit-il, une occa­sion unique de chan­ge­ments pro­fonds : un monde s’écroule sous nos yeux. (Ver­sion en cas­tillan dis­po­nible sur http://​www​.rebe​lion​.org)

    RdL : Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui est en train d’arriver sous nos yeux, depuis au moins une tren­taine d’années, depuis 2008, depuis quelques mois, ces der­nières semaines ?

    Fré­dé­ric Lor­don : C’est une leçon de choses his­to­riques. Ouvrons bien les yeux, on n’a pas sou­vent l’occasion d’en voir de pareilles. Nous assis­tons à l’écroulement d’un monde et ça va faire du gra­vât. L’histoire éco­no­mique, en tout cas celle qui a fait le choix de ne pas être tota­le­ment bor­née – je veux par­ler d’auteurs comme Kind­le­ber­ger, Mins­ky ou Gal­braith – a depuis long­temps médi­té l’effrayant pou­voir de des­truc­tion de la finance libé­ra­li­sée. Il fal­lait de puis­sants inté­rêts – très évi­dem­ment consti­tués – à la céci­té his­to­rique pour remettre sur les rails ce train de la finance qui a déjà cau­sé tant de désastres ; en France, comme on sait, c’est la gauche de gou­ver­ne­ment qui s’en est char­gée. De sorte que, à la lumière de ces leçons de l’histoire, on pou­vait dès le pre­mier moment de la déré­gu­la­tion finan­cière annon­cer la pers­pec­tive d’une immense catas­trophe, et ce sans pour­tant savoir ni où, ni quand, ni com­ment exac­te­ment elle allait se pro­duire. La catas­trophe en ques­tion aura pris vingt ans pour sur­ve­nir, mais voi­là, nous y sommes. Notons tout de même qu’un scé­na­rio que cer­tains avaient envi­sa­gé d’assez longue date consi­dé­rait l’hypothèse de la suc­ces­sion de crises finan­cières sérieuses, rat­tra­pées mais, aucune des contra­dic­tions fon­da­men­tales de la finance de mar­ché n’étant réso­lues, enchaî­nées selon un ordre de gra­vi­té crois­sante, jusqu’à la big one. Sous ce rap­port, la pre­mière crise de la série n’aura pas pris un an pour se mani­fes­ter puisque le grand krach bour­sier se pro­duit en 1987… après le big bang de 1986. Puis elles se sont suc­cé­dé à inter­valle moyen de trois ans. Et nous voi­là en 2007. 2007, n’est-ce pas, et pas 2010. Car le dis­cours libé­ral n’a rien de plus pres­sé que de nous faire ava­ler l’idée d’une crise des dettes publiques tout à fait auto­nome, euro­péenne dans son prin­cipe, et impu­table à une fata­li­té d’essence de l’État impé­cu­nieux. Or le fait géné­ra­teur est bien la crise de la finance pri­vée, déclen­chée aux États-Unis, expres­sion d’ailleurs typique des contra­dic­tions de ce qu’on pour­rait appe­ler, pour faire simple, le capi­ta­lisme de basse pres­sion sala­riale, dans lequel la double contrainte de la ren­ta­bi­li­té action­na­riale et de la concur­rence libre-échan­giste voue la rému­né­ra­tion du tra­vail à une com­pres­sion conti­nue et ne laisse d’autre solu­tion à la sol­va­bi­li­sa­tion de la demande finale que le sur­en­det­te­ment des ménages. C’est cette confi­gu­ra­tion qui explose dans le seg­ment par­ti­cu­lier des cré­dits hypo­thé­caires [plus connus sous le nom de sub­primes] et qui va, en un an, désta­bi­li­ser tout le sys­tème finan­cier éta­su­nien, puis, inter­con­nexions ban­caires obligent, euro­péen, jusqu’au moment Leh­man. Là, on est au bord de l’effondrement total et il faut sau­ver les banques. Je dis « il faut sau­ver les banques », car la ruine com­plète du sys­tème ban­caire nous ramène en cinq jours à l’équivalent éco­no­mique de l’état de nature. Mais il ne s’agit pas de le sau­ver et puis rien ! Or c’est ce que font tous les gou­ver­ne­ments, en se conten­tant à par­tir de 2009 d’annoncer des pro­jets de re-régu­la­tion où le ton mar­tial le dis­pute à l’innocuité. Trois ans plus tard, la re-régu­la­tion finan­cière n’a pas quit­té le stade vel­léi­taire – ce qui est tout à fait regret­table car le sys­tème ban­caire est encore plus vul­né­rable qu’en 2007, alors que point une crise d’un for­mat très supé­rieur… Entre-temps, les ban­quiers remis à flot jurent ne plus rien devoir à la socié­té sous pré­texte que la plu­part d’entre eux ont rem­bour­sé les aides d’urgence reçues à l’automne 2008. Évi­dem­ment, pour réta­blir leur bonne conscience en même temps que leurs bilans finan­ciers, il leur faut feindre d’ignorer l’ampleur de la réces­sion que le choc finan­cier a lais­sée der­rière lui. C’est de ce choc même que viennent dans un pre­mier temps l’effondrement des recettes fis­cales, l’envol méca­nique des dépenses sociales, le creu­se­ment des défi­cits, l’explosion des dettes puis, dans un deuxième temps, les plans d’austérité… récla­més par la même finance qui vient d’être sau­vée aux frais de l’État ! Donc, depuis 2010 et l’éclatement de la crise grecque, la finance res­ca­pée mas­sacre les titres sou­ve­rains sur les mar­chés obli­ga­taires alors qu’elle aurait tré­pas­sé si les États ne s’étaient pas sai­gnés pour la rat­tra­per du néant. C’est tel­le­ment énorme que c’en est presque beau… Pour cou­ron­ner le tout, les mar­chés exigent – et bien sûr obtiennent – des États des poli­tiques de res­tric­tion coor­don­nées qui ont le bon goût de conduire au résul­tat exac­te­ment inverse de celui sup­po­sé­ment recher­ché : la res­tric­tion géné­ra­li­sée est telle que les recettes fis­cales s’effondrent aus­si vite que les dépenses sont cou­pées, si bien qu’in fine les dettes croissent. Mais l’austérité n’est pas per­due pour tout le monde : son par­fait pré­texte, « le pro­blème des dettes publiques », aura per­mis à l’agenda néo­li­bé­ral d’engranger de spec­ta­cu­laires pro­grès, inen­vi­sa­geables en toute autre circonstance.

    On l’a déjà com­pris, la leçon de choses est bien moins éco­no­mique que poli­tique. Elle est d’ailleurs tel­le­ment riche qu’on ne sait plus par quel bout l’attraper. Il y a, d’un côté, l’extraordinaire posi­tion de pou­voir conquise par l’industrie finan­cière qui peut for­cer les puis­sances publiques à son secours, puis aus­si­tôt se retour­ner contre elles dans la spé­cu­la­tion sur les dettes sou­ve­raines, et pour finir refu­ser toute re-régu­la­tion sérieuse. Il y a, d’un autre, la force de l’agenda néo­li­bé­ral qui, inflexible, pour­suit sa route au milieu des ruines qu’il a lui­même créées : jamais le néo­li­bé­ra­lisme n’a connu si pro­di­gieuse avan­cée qu’à la faveur de… sa crise his­to­rique, l’explosion des endet­te­ments publics ayant créé une for­mi­dable oppor­tu­ni­té pour une entre­prise de déman­tè­le­ment de l’État social sans pré­cé­dent, par plans d’austérité et « pacte pour l’euro » inter­po­sés. Où que le regard se tourne, il ne trouve que régres­sions phé­no­mé­nales. Il y a enfin, et peut-être sur­tout, la crise his­to­rique de l’idée de sou­ve­rai­ne­té, atta­quée de deux côtés. Du côté des mar­chés finan­ciers, puisqu’il est main­te­nant évident que les poli­tiques publiques ne sont pas conduites d’après les inté­rêts (seuls) légi­times du corps social, mais selon les injonc­tions des créan­ciers inter­na­tio­naux, deve­nus « corps social concur­rent », tiers intrus au contrat social, ayant spec­ta­cu­lai­re­ment évin­cé l’une de ses par­ties. Et du côté de la construc­tion euro­péenne, puisque, en « bonne logique », il faut recon­duire et appro­fon­dir ce qui s’est déjà mon­tré toxique à sou­hait : en l’occurrence le modèle euro­péen tel qu’il sou­met les poli­tiques éco­no­miques natio­nales, d’une part à la tutelle des mar­chés de capi­taux, d’autre part à un appa­reil de règles dont le dur­cis­se­ment est en train de conduire à la dépos­ses­sion com­plète des sou­ve­rai­ne­tés au pro­fit d’un corps de contrô­leurs (la Com­mis­sion) ou de contraintes consti­tu­tion­nelles (« règles d’or »), et dont il faut sim­ple­ment ima­gi­ner la dépres­sion où elles nous auraient plon­gés, eussent-elles été appli­quées dès 2008 – cel­le­là même en fait vers laquelle nous nous diri­geons gaillardement…

    Mais peut-être la vraie leçon de choses com­mence- t‑elle main­te­nant seule­ment car des forces énormes sont sur le point d’être déchaî­nées. Si, comme on pou­vait le pres­sen­tir en fait dès 2010 au moment du lan­ce­ment des plans d’austérité coor­don­nés, l’échec macroé­co­no­mique annon­cé conduit à une vague de défauts sou­ve­rains, l’effondrement ban­caire qui s’ensuivra immé­dia­te­ment (ou qui le pré­cé­de­ra par un effet d’anticipation des inves­tis­seurs) sera, à l’inverse de celui de 2008, irrat­tra­pable, en tout cas par les États puisque les voi­là finan­ciè­re­ment sur le flanc ; il ne res­te­ra plus que l’alternative de l’émission moné­taire mas­sive, ou de l’éclatement de la zone euro si la Banque cen­trale euro­péenne (et l’Allemagne) se refuse à cette pre­mière solu­tion. En un week-end, nous chan­ge­rons lit­té­ra­le­ment de monde et des choses inouïes pour­raient se pro­duire : réins­tau­ra­tion de contrôles des capi­taux, natio­na­li­sa­tions flash, voire réqui­si­tion des banques, réar­me­ment des banques cen­trales natio­nales – cette der­nière mesure signant d’elle-même la dis­pa­ri­tion de la mon­naie unique, le départ de l’Allemagne (sui­vie de quelques satel­lites), la consti­tu­tion d’un éven­tuel bloc euro-sud, ou bien le retour à des mon­naies natio­nales. Quand cette confla­gra­tion sur­vien­dra-t-elle ? Nul ne peut le dire avec cer­ti­tude. On ne peut exclure qu’un som­met euro­péen par­vienne enfin à taper suf­fi­sam­ment fort pour cal­mer un moment la spé­cu­la­tion. Mais ce temps gagné n’empêchera pas la macroé­co­no­mie de faire son oeuvre : lorsque s’imposera, d’ici six à douze mois, le constat de la réces­sion géné­ra­li­sée, elle­même résul­tat de l’austérité géné­ra­li­sée, et que les inves­tis­seurs ver­ront mon­ter irré­sis­ti­ble­ment le flot des dettes publiques sup­po­sées devoir être arrê­tées par les poli­tiques res­tric­tives, la conscience de l’impasse totale qui se fera à ce moment entraî­ne­ra les opé­ra­teurs à nom­mer eux-mêmes une « capi­tu­la­tion », c’est-à-dire une ruée mas­sive hors des com­par­ti­ments obli­ga­taires et, par le jeu des méca­nismes de pro­pa­ga­tion dont la finance libé­ra­li­sée a le secret, une dis­lo­ca­tion totale des mar­chés de capi­taux tous seg­ments confondus.

    Et pen­dant ce temps les ten­sions poli­tiques s’accumulent – jusqu’au point de rup­ture ? Comme tous les seuils cri­tiques du monde social-his­to­rique, on ne sait pas ex ante où il se trouve ni ce qui déter­mine son fran­chis­se­ment. La seule chose qui soit cer­taine est que la dépos­ses­sion géné­ra­li­sée de la sou­ve­rai­ne­té (par la finance, par l’Europe néo­li­bé­rale) tra­vaille en pro­fon­deur les corps sociaux et qu’il s’en sui­vra néces­sai­re­ment quelque chose – et là encore on ne sait pas quoi. Le meilleur ou le pire. On sent bien qu’il y aurait matière à réécrire une ver­sion actua­li­sée de La Grande Trans­for­ma­tion de Pola­nyi, en repre­nant cette idée que les corps sociaux agres­sés par les libé­ra­lismes finissent tou­jours par réagir, et par­fois bru­ta­le­ment – à pro­por­tion, en fait, de ce qu’ils ont préa­la­ble­ment endu­ré et « accu­mu­lé ». Dans le cas pré­sent, ce n’est pas tant la décom­po­si­tion indi­vi­dua­liste cor­ré­la­tive de la mar­chan­di­sa­tion de la terre, du tra­vail et de la mon­naie qui pour­rait sus­ci­ter cette vio­lence réac­tion­nelle, mais l’insulte répé­tée faite au prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té comme élé­ment fon­da­men­tal de la gram­maire poli­tique moderne. On ne peut pas lais­ser les peuples dura­ble­ment sans solu­tion de sou­ve­rai­ne­té, natio­nale ou autre, peu importe, faute de quoi ils la récu­pé­re­ront à toute force et sous une forme qui éven­tuel­le­ment ne sera pas belle à voir.

    RdL : La « crise de la dette » est d’abord une crise de la zone euro, où les dés­équi­libres s’accumulaient et que la crise finan­cière a désta­bi­li­sée. Il s’agit donc d’une crise moné­taire, de façon encore latente (car l’euro n’a pas encore dévis­sé ni explo­sé) mais évi­dente. Le pro­bable effon­dre­ment de l’euro pour­rait prendre plu­sieurs formes : une forme atté­nuée, avec la créa­tion de deux zones moné­taires – selon un par­tage entre le Nord et le Sud (dont la France) ou entre le centre (dont la France) et la péri­phé­rie –, ou une forme plus dra­ma­tique, avec la pul­vé­ri­sa­tion géné­rale de l’euro et le retour à dix­sept mon­naies natio­nales. La mon­naie étant une construc­tion poli­tique, la ques­tion qui se pose est d’ordre poli­tique : à quelles condi­tions (poli­tiques) cet effon­dre­ment pour­rait ne pas pro­vo­quer le triomphe des affects natio­na­listes et xéno­phobes, mais au contraire favo­ri­ser un rap­pro­che­ment de(s) (cer­tains) peuples pour de nou­velles construc­tions (moné­taires, finan­cières, bud­gé­taires, poli­tiques…) soli­daires ? Si la sor­tie de l’euro est aujourd’hui pro­bable, com­ment (bien) en sortir ?

    FL : Je serais d’abord assez ten­té de reprendre les termes mêmes de la ques­tion pour sou­li­gner ce para­doxe que ce qu’on nomme la « crise de l’euro », pré­ci­sé­ment, n’est pas en pre­mière ins­tance une crise moné­taire. L’une des par­ti­cu­la­ri­tés des évé­ne­ments actuels tient au fait que la mon­naie euro­péenne ne fait l’objet d’aucun rejet, ni de la part des rési­dents de la zone ni des inves­tis­seurs inter­na­tio­naux, comme en témoigne le fait que la pari­té euro-dol­lar se main­tient à quelques fluc­tua­tions près. En tout cas voi­là le fait : il n’y a pas (pour l’heure…) de fuite devant l’euro, ni interne ni externe. Y en aurait-il une qu’elle ne serait que le déve­lop­pe­ment ter­mi­nal d’une crise dont la nature en fait est autre. Mais alors que peut-elle être si elle n’est pas stric­to sen­su moné­taire ? La réponse est qu’il s’agit d’une crise ins­ti­tu­tion­nelle. C’est le cadre ins­ti­tu­tion­nel de la mon­naie unique, comme com­mu­nau­té de poli­tiques éco­no­miques, qui est mena­cé de voler en éclats consé­cu­ti­ve­ment à des crises finan­cières ayant pour épi­centres les dettes publiques et les banques. Si l’euro explose, ce sera à la suite de défauts sou­ve­rains tels qu’ils entraî­ne­ront immé­dia­te­ment un effon­dre­ment ban­caire – à moins que celui-ci ne se pro­duise tout seul, par pure et simple anti­ci­pa­tion des pre­miers. Dans tous les cas, le coeur de l’affaire sera une fois de plus le sys­tème ban­caire et l’impossibilité de le lais­ser aller à la ruine sans autre forme de pro­cès – pro­po­si­tion dont il faut sans cesse redire qu’elle n’est pas équi­va­lente à « le remettre sur les rails et le faire repar­tir pour un tour » ; j’en pro­fite donc pour ajou­ter qu’après m’avoir fait long­temps très peur, la pers­pec­tive de cet effon­dre­ment m’est presque deve­nue agréable, car l’occasion serait enfin créée d’abord de natio­na­li­ser inté­gra­le­ment le sec­teur ban­caire par sai­sie pure et simple, puis de le faire muter sous l’espèce d’un « sys­tème socia­li­sé du cré­dit 1 ». Si donc nous nous pla­çons dans l’hypothèse de l’effondrement ban­caire, la ques­tion est de savoir quelle est, en l’absence des États, eux­mêmes rui­nés, l’institution capable d’organiser le redres­se­ment finan­cier des banques pour leur faire reprendre leur acti­vi­té de four­ni­ture de cré­dit. Dans cette confi­gu­ra­tion, il n’en reste plus qu’une : la banque cen­trale euro­péenne. Elle ne devrait pas seule­ment leur assu­rer un sou­tien de liqui­di­té (ce qui est déjà le cas) mais les débar­ras­ser de leurs actifs déva­lo­ri­sés et les reca­pi­ta­li­ser, et enfin garan­tir les dépôts et les épargnes. Inutile de dire qu’à l’échelle du sec­teur ban­caire entier, c’est une opé­ra­tion de créa­tion moné­taire mas­sive à laquelle il fau­dra consen­tir. La BCE y est-elle prête ? Sous influence alle­mande, il est à craindre que non. Or l’urgence extrême de res­tau­rer dans leur inté­gri­té les encaisses moné­taires du public et de réta­blir le fonc­tion­ne­ment du sys­tème des paie­ments appel­le­ra une action dans la jour­née ! C’est dire que les longues ter­gi­ver­sa­tions pour « par­ler à nos amis alle­mands » ou rené­go­cier un trai­té auront depuis belle lurette dis­pa­ru de la liste des solu­tions per­ti­nentes. Face à ce qu’il faut bien iden­ti­fier comme des enjeux vitaux pour le corps social, un État, confron­té au non-vou­loir de la BCE, pren­drait immé­dia­te­ment la déci­sion de réar­mer sa propre banque cen­trale natio­nale pour lui faire émettre de la mon­naie en quan­ti­té suf­fi­sante et recons­ti­tuer au plus vite un bout de sys­tème ban­caire en situa­tion d’opérer. Obser­vant alors au coeur de la zone une ou des source(s) de créa­tion moné­taire hors de contrôle, c’est-à-dire une géné­ra­tion d’euros impurs, sus­cep­tible de cor­rompre les euros purs dont la BCE a seule le pri­vi­lège d’émission, l’Allemagne, cour consti­tu­tion­nelle de Karls­ruhe en tête, décré­te­rait immé­dia­te­ment l’impossibilité de res­ter dans une telle « union » moné­taire deve­nue anar­chique et la quit­te­rait sur le champ, pro­ba­ble­ment pour refaire un bloc avec quelques sui­veurs triés sur le volet (Autriche, Pays- Bas, Fin­lande, Luxem­bourg). Quant aux autres nations, elles auront alors à choi­sir entre recons­ti­tuer un bloc alter­na­tif ou bien retour­ner cha­cune à son propre des­tin moné­taire, la France quant à elle tâchant de faire des pieds et des mains pour embar­quer avec l’Allemagne… sans être le moins du monde assu­rée d’être accep­tée à bord.

    Cet écla­te­ment serait-il voué à libé­rer des résur­gences natio­na­listes ? C’est l’éternel argu­ment des amis de l’Europe libé­rale et de la mon­dia­li­sa­tion réunies : l’état pré­sent des choses ou bien la guerre… On pour­rait com­men­cer en leur fai­sant obser­ver que l’état du conti­nent tel qu’on l’a obser­vé entre 1945 et 1985, et qu’un blind test leur ferait sans hési­ter consi­dé­rer comme l’enfer éco­no­mique sur terre (pro­tec­tion­nisme, mon­naies natio­nales, plan, sou­ve­rai­ne­tés sépa­rées, natio­na­li­sa­tions, notam­ment des banques), a été des plus calmes sous le rap­port des inquié­tudes qu’ils feignent d’éprouver. Pour­sui­vant dans cette pente, on pour­rait éga­le­ment leur faire remar­quer, par un argu­ment a contra­rio, que les natio­na­lismes, les sépa­ra­tismes et les extré­mismes de droite ne se sont jamais si bien por­tés que depuis que les pays ont été sou­mis à la férule de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale. Ce que je veux dire par là est en fait fort simple : il y a des formes d’internationalisme qui sont les pires enne­mis de l’internationalisme. Car il est bien cer­tain que, sous cou­leur de grande inté­gra­tion éco­no­mique mon­diale, mal­me­ner les corps sociaux comme l’aura fait la mon­dia­li­sa­tion pré­sente, avec en prime le dis­cours de « l’évidence » cos­mo­po­lite de la nou­velle oli­gar­chie, natu­rel­le­ment dou­blé de son mépris mora­li­sa­teur pour les « fri­leux » et les « repliés sur soi », est le plus sûr moyen de faire enra­ger les gens. Quand les sala­riats natio­naux sont objec­ti­ve­ment pla­cés en situa­tion d’antagonisme, par exemple par la féro­ci­té des formes variées de la concur­rence (concur­rence com­mer­ciale ou bien concur­rence des ter­ri­toires par les stan­dards sociaux), il faut vrai­ment la can­deur uni­ver­sa­liste (pour ne pas dire la bêtise sco­las­tique) des intel­lec­tuels pour aller leur faire la leçon sur le thème des hori­zons radieux du cos­mo­po­li­tisme. Et il est inutile d’en appe­ler à leur sens des soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales quand les condi­tions ins­ti­tu­tion­nelles concrètes de l’« inter­na­tio­na­lisme » pré­sent ont métho­di­que­ment détruit ces soli­da­ri­tés. Comme toutes choses, l’internationalisme et le dépas­se­ment des natio­na­lismes ont leurs condi­tions de pos­si­bi­li­té, et ce sont avant tout des condi­tions maté­rielles. À tout le moins votre ques­tion pose le pro­blème dans ses termes per­ti­nents : les termes de la consti­tu­tion et de la com­po­si­tion (posi­tive ou néga­tive) des affects com­muns. Il y a des affects com­muns d’appartenance natio­nale – et à leur pro­pos il vaut mieux se tenir à la leçon de Spi­no­za : ni déplo­rer ni détes­ter, mais com­prendre. Et il y a aus­si de pos­sibles affects com­muns de classe. C’est tou­jours la même ques­tion, celle des décou­pages, com­par­ti­men­taux ou trans­ver­saux, selon les­quels se consti­tuent les ras­sem­ble­ments. Quand ces der­niers pré­valent sur les pre­miers, ça peut en effet don­ner la pre­mière Inter­na­tio­nale. Mais quelles sont les condi­tions de cette pré­va­lence ? Je ne crois pas qu’il y ait de réponse géné­rale à cette ques­tion. Parle seule la cli­nique affec­tive de la conjonc­ture consi­dé­rée. Si l’on envi­sage par exemple la ques­tion à l’échelle glo­bale de la mon­dia­li­sa­tion, on pour­rait dire que la dyna­mique ascen­dante du sala­riat chi­nois lui crée trop d’intérêt à la conti­nua­tion d’un régime de crois­sance pour l’heure tirée par les expor­ta­tions… et donc, plus lar­ge­ment, à un régime non coopé­ra­tif du com­merce inter­na­tio­nal. Pour que l’affect com­mun trans­verse l’emporte sur les affects com­muns natio­naux et que se fasse jour le sen­ti­ment d’une soli­da­ri­té de classe qui puisse réunir les sala­riats de pays dif­fé­rents, il faut préa­la­ble­ment les sor­tir du rap­port d’antagonisme objec­ti­ve­ment confi­gu­ré par les struc­tures éco­no­miques pré­sentes, tel qu’il les rive à leurs inté­rêts res­pec­tifs sans la moindre pers­pec­tive de leur dépas­se­ment spon­ta­né. D’abord parce que les agents ne suivent jamais que leurs lignes d’intérêt et que leur deman­der de s’en écar­ter est un songe creux s’il ne leur est pas pro­po­sé des inté­rêts de sub­sti­tu­tion. Soli­da­ri­té n’est que l’autre nom d’un ali­gne­ment ou d’une com­pa­ti­bi­li­té d’intérêts – où la notion élar­gie d’intérêt ne ren­voie pas exclu­si­ve­ment à des inté­rêts maté­riels (mais les com­prend assu­ré­ment). J’aurais ain­si ten­dance à pen­ser qu’un régime de pro­tec­tion­nisme modé­ré qui crée­rait pour l’économie chi­noise les inci­ta­tions à che­mi­ner plus vite vers un régime de crois­sance auto­cen­trée, tirée par la consti­tu­tion d’un mar­ché inté­rieur, ferait bien davan­tage et pour les sala­riés chi­nois et pour la pos­si­bi­li­té de soli­da­ri­tés sala­riales inter­na­tio­nales que tous les appels mora­listes aux ver­tus de l’internationalisme abs­trait. Car voi­là le drame de cette idée « inter­na­tio­na­liste » : je me demande si on ne peut pas en dire ce que Deleuze disait des Droits de l’Homme : c’est un gros concept (« gros comme une dent creuse » !). Son abs­trac­tion le voue à entrer dans la caté­go­rie de ce que Spi­no­za nomme les « idées géné­rales », un être d’imagination qui flotte en l’air sans aucun ancrage dans des situa­tions his­to­riques concrètes. Et de plus en plus, la dis­cus­sion inter­na­tio­na­liste sépa­rée de ses cli­niques affec­tives par­ti­cu­lières m’apparaît comme un par­fait non-sens.

    Que dit alors la pré­sente cli­nique euro­péenne ? Que rien n’interdisait a prio­ri de pen­ser la consti­tu­tion d’une union moné­taire…à moins qu’on ne lui donne la pire confi­gu­ra­tion pos­sible – celle de Maas­tricht-Lis­bonne ! Pour toutes les convul­sions qui s’ensuivraient, l’éclatement de l’euro aurait au moins le mérite de nous débar­ras­ser de ce fléau ins­ti­tu­tion­nel et de recréer les condi­tions d’une construc­tion alter­na­tive. L’opportunité sera-t-elle sai­sie ? Et si oui, par qui ? La seule chose que l’on puisse dire est que le départ de l’Allemagne ôte la dif­fi­cul­té prin­ci­pale, celle qui venait d’avoir sou­mis toute la construc­tion aux obses­sions idio­syn­cra­tiques d’un seul – encore une ques­tion d’affects col­lec­tifs et de leur com­pa­ti­bi­li­té –, d’où avaient sui­vi : l’indépendance de la banque cen­trale, l’exposition par prin­cipe des poli­tiques éco­no­miques aux mar­chés de capi­taux, leur enca­dre­ment par des règles auto­ma­tiques anti-démo­cra­tiques. C’est le jeu de cet agen­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel, dont nous voyons aujourd’hui les résul­tats tra­giques, qui a fini par rendre cette mon­naie euro­péenne, et non l’idée d’une mon­naie euro­péenne en soi, odieuse aux peuples – à rai­son ! Pour peu qu’on leur pro­pose un agen­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel qui les sous­traie à la mal­trai­tance éco­no­mique et poli­tique de l’euro, une nou­velle mon­naie euro­péenne pour­rait en prin­cipe voir de nou­veau le jour, dans la fou­lée même de la pré­cé­dente. Quand on y pense, le cahier des charges est assez simple – il se déduit par inver­sion radi­cale des carac­té­ris­tiques de l’euro actuel – et a en fait pour unique ligne direc­trice le res­pect scru­pu­leux du prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té. En clair : 1) exclu­sion des mar­chés finan­ciers du finan­ce­ment des défi­cits publics, c’est-à-dire de leur effrac­tion comme tiers intrus au contrat social ; 2) sous­trac­tion des poli­tiques éco­no­miques à des règles auto­ma­tiques et res­ti­tu­tion à des ins­ti­tu­tions poli­tiques uni­fiées entiè­re­ment sou­ve­raines ; 3) annu­la­tion du sta­tut d’indépendance de la banque cen­trale, remise dans le péri­mètre de la sou­ve­rai­ne­té démo­cra­tique. Et s’il ne se trouve ni volon­tés poli­tiques d’une telle recons­truc­tion ni dyna­miques affec­tives com­munes pour les sou­te­nir ? Alors ce sera évi­dem­ment le retour aux mon­naies natio­nales qu’il faut jus­te­ment qua­li­fier : non comme catas­trophe natio­na­liste cer­taine, mais comme occa­sion man­quée. On peut, et c’est mon cas, trou­ver pré­fé­rables les pro­jets de dépas­se­ment des actuelles nations puisque, sous les bons agen­ce­ments ins­ti­tu­tion­nels, ils aug­mentent les puis­sances indi­vi­duelles et étendent les chances de paix. Mais s’il n’y a à choi­sir qu’entre, d’une part, des agen­ce­ments géné­ra­teurs de vio­lence éco­no­mique et néga­teurs de la sou­ve­rai­ne­té poli­tique, et, d’autre part, les solu­tions natio­nales, alors pour ma part je n’hésite pas un seul ins­tant. Et tout ceci à la condi­tion de voir au moins que les entre­prises de « dépas­se­ment » ne sont fina­le­ment jamais que des pro­jets de recons­truc­tion de nation mais à une échelle éten­due. Pour peu qu’on se soit don­né comme bous­sole abso­lue le prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té, c’est-à-dire avoir admis sa clô­ture intrin­sèque, on peut nom­mer nation tout ensemble se pro­po­sant de le déployer et, par­tant, mieux se faire à l’idée que la « nation » ain­si redé­fi­nie est un prin­cipe plas­tique mais indé­pas­sable, même s’il est tou­jours pos­sible à ceux qui en ont le loi­sir d’en pen­ser le point asymp­to­tique : la nation-monde – mais alors à la condi­tion de ne plus pré­tendre faire de la poli­tique dans la conjonc­ture présente.

    RdL : Com­ment le champ des (rares) éco­no­mistes fran­çais de gauche a‑t-il été recon­fi­gu­ré par la crise ?

    FL : Pour la pre­mière fois il s’est orga­ni­sé, et c’est un évé­ne­ment ! Il s’est orga­ni­sé sur deux plans. D’abord dans le registre de l’intervention dans le débat public de poli­tique éco­no­mique : ce sont les « Éco­no­mistes Atter­rés ». Sans doute y avait-il des éco­no­mistes cri­tiques pre­nant part au débat public, iso­lé­ment ou dans des orga­ni­sa­tions comme Attac ou la Fon­da­tion Coper­nic, mais c’est la pre­mière fois qu’un groupe se consti­tue ès qua­li­tés d’économistes, et c’est aus­si pour nous une manière de dire que la pro­fes­sion, très jus­te­ment mise en cause pour ses incroyables carences, quand ce ne sont pas ses com­pro­mis­sions de toutes sortes, n’est pas entiè­re­ment véro­lée. Ensuite, les éco­no­mistes de gauche se sont aus­si orga­ni­sés aca­dé­mi­que­ment en créant l’AFEP (Asso­cia­tion fran­çaise d’économie poli­tique), très déli­bé­ré­ment démar­quée de l’officielle AFSE (Asso­cia­tion fran­çaise de science éco­no­mique) – où l’on retrouve au pas­sage que les dif­fé­rentes manières de nom­mer une dis­ci­pline sont rien moins que neutres. Plus encore que les Atter­rés, l’AFEP signale, dans le registre le plus légi­ti­ma­teur, celui de la théo­rie éco­no­mique, que la « com­mu­nau­té » des éco­no­mistes n’est pas une. Elle indique éga­le­ment qu’il y a un lien entre les options intel­lec­tuelles domi­nantes dans le champ des éco­no­mistes et la catas­trophe géné­rale qui se déroule sous nos yeux. Elle dénonce l’effarant manque de plu­ra­lisme d’un uni­vers « scien­ti­fique », pour­tant en tant que tel répu­té ouvert au débat inter­cri­tique. Je sais bien que ces choses peuvent sem­bler des consi­dé­ra­tions de bou­tique, bien faites pour n’intéresser que les insi­ders du champ, et en même temps il faut bien voir quelles en sont les consé­quences très concrètes – et très dévas­ta­trices – à l’extérieur : la science éco­no­mique domi­nante a consi­dé­ra­ble­ment contri­bué à faire la finance contem­po­raine et les mar­chés finan­ciers, c’est elle encore qui informe les poli­tiques éco­no­miques d’austérité ; son rôle dans le désastre his­to­rique est acca­blant. L’acharnement avec lequel les éco­no­mistes ortho­doxes ont entre­pris d’éradiquer, car c’est vrai­ment en ces termes qu’il faut dire les choses, toute dif­fé­rence hété­ro­doxe et toute pen­sée cri­tique est très impres­sion­nant. Ce sont des affaires tout à fait concrètes, très mes­quines vues du dehors, de sombres petites his­toires de postes, de bourses de thèse, de col­loques et de revues. Mais il faut savoir par exemple qu’il ne « passe » plus un seul hété­ro­doxe à l’agrégation de science éco­no­mique, qu’il n’y a plus une seule pro­mo­tion au grade de direc­teur de recherche pour les hété­ro­doxes au CNRS, et que, même après la crise, cette poli­tique d’éradication conti­nue de plus belle. Évi­dem­ment, ces seuls faits suf­fisent à orga­ni­ser la dis­pa­ri­tion de l’hétérodoxie par pure et simple attri­tion démo­gra­phique : plus per­sonne habi­li­té à enca­drer des thé­sards égale dis­pa­ri­tion des thé­sards ! Les condi­tions d’entrée dans les ins­ti­tu­tions aca­dé­miques sont si atro­ce­ment adverses pour de jeunes doc­teurs hété­ro­doxes qu’il faut des saints – ou bien des fous – pour envi­sa­ger de s’y lan­cer. Or il faut rap­por­ter tout ceci à ce ver­dict intel­lec­tuel qui va paraître invrai­sem­blable de pré­ten­tion et que je n’hésiterai pour­tant pas un ins­tant à pro­non­cer : la pen­sée hété­ro­doxe a eu tout juste et les éco­no­mistes ortho­doxes tout faux ! Et bon cou­rage à ceux qui conti­nuent de croire que la science (éco­no­mique en tout cas) est un uni­vers de purs esprits.

    C’est là qu’on voit l’autonomie rela­tive et la clô­ture sur soi du champ, nor­ma­le­ment à comp­ter par­mi ses bonnes pro­prié­tés, se retour­ner contre lui : le choc énorme de la crise n’y a pro­duit presque aucun effet. Et nous n’avons même pas la reine d’Angleterre ! Elle, au moins, s’est majes­tueu­se­ment éton­née que, par­mi tout ce que le Royaume compte de dis­tin­gués éco­no­mistes, il ne s’en soit pas trou­vé un ayant pignon sur rue (leurs hété­ro­doxes à eux, comme les nôtres, vivent dans des caves) pour voir venir le coup et aver­tir du séisme. Et les éco­no­mistes de la Royal Aca­de­my ont bien été for­cés de répondre. On ne peut pas dire qu’il en soit sor­ti grand-chose, mais, au moins, ils ont dû s’expliquer un peu. En France, rien, nada ! Les mêmes conti­nuent de tenir col­loque, de ne rien chan­ger à leurs petits modèles, et la chasse à courre à l’hétérodoxe conti­nue d’aller bon train.

    On me dira que j’exagère un peu en sou­te­nant qu’il ne se passe « rien », et ce ne sera pas com­plè­te­ment inexact : j’ai aupa­ra­vant dans vos colonnes mêmes envi­sa­gé le ren­ver­se­ment de l’hégémonie de la théo­rie néo­clas­sique et son rem­pla­ce­ment par le para­digme de la neu­ro-éco­no­mie comportementale2. On aurait pour­tant tort de croire qu’on gagne­rait au change, intel­lec­tuel­le­ment ou poli­ti­que­ment… Et comme il m’est impos­sible d’expliquer en détail ici pour­quoi, je me contente d’une super ellipse en invi­tant les gens à décou­vrir le Allianz Glo­bal Inves­tors Cen­ter for Beha­viou­ral Finance : ils y ver­ront les plus fameux neu­ro-éco­no­mistes déjà maqués avec l’un des plus impor­tants inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels de la pla­nète, et ils devraient donc par anti­ci­pa­tion savoir à quoi s’en tenir : oui, les anciens ortho­doxes ont col­la­bo­ré avec la finance qui a fini par s’en écrou­ler, mais les nou­veaux n’ont rien de plus pres­sé que de prendre leur place !

    RdL : Est-ce que le terme « néo­li­bé­ra­lisme » est utile et appro­prié pour dési­gner ce qui fait la sin­gu­la­ri­té de tout ou par­tie des trans­for­ma­tions contem­po­raines du capi­ta­lisme ? Qu’est-ce qui carac­té­rise le néo­li­bé­ra­lisme, et quel rôle jouent la finance et la dette dans la logique qui est la sienne ? Curieu­se­ment, comme l’a sou­li­gné Mau­ri­zio Lazzarato3, Michel Fou­cault, dans sa généa­lo­gie de la pen­sée néo­li­bé­rale qui a contri­bué à mieux sai­sir la nou­veau­té du néo­li­bé­ra­lisme, à ne plus voir en lui qu’un retour au lais­ser-faire du xixe siècle, n’accorde pas le moindre rôle à la ques­tion de la finance et de la dette…

    FL : Il ne m’a jamais sem­blé très per­ti­nent de juger un pro­pos à tra­vers ce qu’il laisse de côté sauf évi­dem­ment à ce que le manque ait visi­ble­ment valeur de symp­tôme ou bien à ce qu’il nuise déci­si­ve­ment à l’intention démons­tra­tive de l’auteur. On aura donc du mal à repro­cher à Fou­cault de ne pas avoir fait le tour com­plet du néo­li­bé­ra­lisme, à plus forte rai­son à l’époque où le cours Nais­sance de la bio­po­li­tique est pro­non­cé, alors qu’on en est encore au tout début du pro­ces­sus et qu’il aurait fal­lu une redou­table pres­cience pour en anti­ci­per tous les déve­lop­pe­ments à venir – je rap­pelle par exemple que l’effondrement du taux d’épargne des ménages éta­su­niens et l’envol de leur taux d’endettement, fait carac­té­ris­tique par excel­lence du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral, ne se pro­duisent qu’à par­tir de 1984–1985 ; en France il fau­dra attendre le milieu des années 1990, moment de l’installation dans un régime de mon­dia­li­sa­tion « franche ». Pour autant, Mau­ri­zio Laz­za­ra­to a incon­tes­ta­ble­ment rai­son sur une chose : si l’on com­prend le néo­li­bé­ra­lisme non pas comme simple confi­gu­ra­tion de licences éten­dues mais comme régime de nor­ma­li­sa­tion posi­tive, alors, évi­dem­ment, il faut y inclure tous les effets de la dette. Je vais avoir l’air de faire dans l’oecuménisme facile (et pour­tant je le pense vrai­ment !) : il faut moins repro­cher à Fou­cault d’avoir oublié l’endettement et la finance – qu’il pou­vait dif­fi­ci­le­ment voir – que savoir gré à Laz­za­ra­to de les avoir ajou­tés au tableau d’ensemble. Reste la ques­tion de savoir si la période actuelle tombe entiè­re­ment et exclu­si­ve­ment sous le concept du néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il nous est livré par la pen­sée fou­cal­dienne. Sur ce point, je serais un peu plus réser­vé. Il est bien cer­tain que l’insistance de Fou­cault à défaire une vue des ins­ti­tu­tions ne les connais­sant que sous l’espèce de la néga­ti­vi­té, pour les faire enfin appa­raître dans la posi­ti­vi­té de leur pro­duc­tion nor­ma­tive, per­met de sai­sir une carac­té­ris­tique très pro­fonde de la période actuelle – les sec­teurs de la socié­té sou­mis au fléau du pou­voir nor­ma­li­sa­teur de l’évaluation en savent quelque chose. Et il était sans doute utile d’apercevoir cette pro­duc­ti­vi­té des ins­ti­tu­tions, notam­ment éta­tiques, pour ne pas com­mettre l’erreur consis­tant à assi­mi­ler le néo­li­bé­ra­lisme à un libé­ra­lisme clas­sique sim­ple­ment inten­si­fié – « ultra » comme on l’a beau­coup dit. Qu’il y ait du nou­veau dans ce « libé­ra­lisme »-là, jus­ti­fiant plei­ne­ment son pré­fixe, n’est donc pas dou­teux, et s’il était pro­ba­ble­ment néces­saire au début de « tordre le bâton dans l’autre sens », il ne fau­drait pas non plus oublier tout ce que le régime actuel a conser­vé du libé­ra­lisme clas­sique enten­du comme abat­te­ment des dis­po­si­tifs de conten­tion per­met­tant de rete­nir l’élan des puis­sances pri­vées. Je ne par­tage donc pas l’idée que la lec­ture « libé­ra­liste » du néo­li­bé­ra­lisme était un contre­sens total. À l’évidence, elle manque la posi­ti­vi­té nor­ma­li­sa­trice du « néo » et l’instauration d’un régime très par­ti­cu­lier de dis­ci­pli­na­ri­sa­tion, mais elle sai­sit néan­moins le pro­lon­ge­ment et l’approfondissement des traits du libé­ra­lisme le plus clas­sique : défaire les cadres ins­ti­tu­tion­nels, régle­men­taires, et légaux qui contrai­gnaient les actions des agents et les rete­naient – pour les plus puis­sants en tout cas – de pous­ser leur avan­tage au-delà d’un cer­tain seuil affecte déci­si­ve­ment la dis­tri­bu­tion des res­sources de pou­voir dans la socié­té et notam­ment le rap­port de force capi­tal-tra­vail. Il est très clair que ce rap­port change du tout au tout selon que l’on passe d’une éco­no­mie où des droits de douane font régner un pro­tec­tion­nisme modé­ré, où le régime des inves­tis­se­ments directs est sous contrôle strict, la finance rigou­reu­se­ment enca­drée et com­par­ti­men­tée dans des espaces régle­men­taires natio­naux, les banques sur­veillées et (sou­vent) natio­na­li­sées, la Bourse et le pou­voir action­na­rial qua­si inexis­tants, à une éco­no­mie où le libre-échange fait jouer le plus vio­lem­ment pos­sible la concur­rence entre espaces à stan­dards socio-pro­duc­tifs abys­sa­le­ment dif­fé­rents, où le régime des inves­tis­se­ments directs tota­le­ment libé­ra­li­sé déchaîne le chan­tage aux délo­ca­li­sa­tions, où la finance est déré­gle­men­tée (là, est-il besoin de s’appesantir ?), et où le pou­voir action­na­rial règne en maître sur les entre­prises. Or les dyna­miques éco­no­mi­co-poli­tiques qui se mettent en place du fait de ces trans­for­ma­tions struc­tu­relles pro­cèdent d’abord très clas­si­que­ment de la libé­ra­tion des élans de puis­sance pri­vés, du fait de l’abaissement des rete­nues ins­ti­tu­tion­nelles ; soit pour le dire plus sim­ple­ment : d’une exten­sion du lais­ser-faire, et ceci même si cette exten­sion ne s’opère pas spon­ta sua mais sup­pose l’intervention déré­gle­men­ta­trice, exo­gène, des poli­tiques publiques, natio­na­le­ment ou par trai­tés euro­péens, accords et orga­nismes inter­na­tio­naux (OMC, AGCS, etc.) inter­po­sés. Il reste en tout cas que bon nombre des phé­no­mènes de la période actuelle relèvent en pre­mier lieu de cet effet d’élargissement de l’ensemble stra­té­gique des agents – quelle est la lati­tude des actions licites qui s’offrent à eux ? – de telle sorte, évi­dem­ment, qu’il ne pro­fite qu’aux plus puis­sants. Dès lors que ces der­niers peuvent faire des choses qui leur étaient inter­dites, ils les feront s’ils peuvent en tirer avan­tage. Si délo­ca­li­ser (ou mena­cer de le faire) aide à gagner sur le niveau des salaires et les condi­tions de tra­vail, ils délo­ca­li­se­ront ; si l’injonction d’extraire tou­jours plus de ren­ta­bi­li­té des capi­taux propres per­met d’intensifier la pro­duc­ti­vi­té, ils enjoin­dront, et ain­si de suite. Pour autant, il y a moins à oppo­ser les effets du « néo » et du « vété­ro » qu’à les arti­cu­ler : c’est l’effet « lais­ser-faire » qui sou­tient l’effet « nor­ma­li­sa­tion ». Il faut avoir d’abord enta­mé la néga­ti­vi­té des cadres ins­ti­tu­tion­nels pré-exis­tants, et que les domi­nants aient éten­du leur ensemble stra­té­gique, pour pou­voir ins­tau­rer de nou­velles posi­ti­vi­tés nor­ma­li­sa­trices. Les normes de l’évaluation qui ravagent tant de sec­teurs de la socié­té trouvent sans doute pour par­tie leur ori­gine dans la révo­lu­tion finan­cière qui a impo­sé et dif­fu­sé un peu par­tout ses propres schèmes nor­ma­tifs – rating, repor­ting, bench­mar­king… Le para­digme de l’évaluation per­ma­nente, c’est la finance libé­ra­li­sée – qui, comme son nom l’indique, a été… libé­ra­li­sée ! Pour que ces schèmes appa­raissent, il a d’abord fal­lu abattre des bar­rières qui restrei­gnaient la lati­tude stra­té­gique des inves­tis­seurs. Décom­par­ti­men­ter, déré­gle­men­ter, dés­in­ter­mé­dier, déna­tio­na­li­ser ont été les pré­re­quis de la nou­velle posi­ti­vi­té nor­ma­li­sa­trice de la finance, et toutes ces actions ont à voir avec la ques­tion – néga­tive – des limites. Si bien qu’il fau­drait peut-être se don­ner un nou­veau concept de la confi­gu­ra­tion pré­sente du capi­ta­lisme : il s’agit non pas sim­ple­ment de néo­li­bé­ra­lisme au sens fou­cal­dien que le terme a désor­mais pris, mais, le bâton tor­du et puis détor­du, de quelque chose qui ferait les parts égales du « néo » et de l’« ultra ».

    RdL : Il y a quelque chose d’assez « fou », d’assez ahu­ris­sant dans tout cela, dans notre inca­pa­ci­té col­lec­tive à arrê­ter la catas­trophe en cours. Est-ce que le qua­li­fi­ca­tif de « sui­ci­daires », appli­qué aux « élites » poli­tiques et éco­no­miques, est appro­prié ? Com­ment une telle hybris est-elle socio­lo­gi­que­ment pos­sible ? Com­ment se fabriquent des élites aus­si « folles » ?

    FL : En géné­ral, il est de bonne méthode de ne recou­rir que le plus tard pos­sible, et même pré­fé­ra­ble­ment pas du tout, aux caté­go­ries de la psy­cho­pa­tho­lo­gie pour rendre compte d’un phé­no­mène social, mais il faut bien recon­naître que dans le cas pré­sent on ne peut pas s’empêcher d’y son­ger… Dans Le 18 Bru­maire de Louis Bona­parte, Marx, mi-conster­né, mi-sar­cas­tique, sou­li­gnait déjà l’incapacité de la bour­geoi­sie à dépas­ser ses inté­rêts les plus « bor­nés et mal­propres ». Un siècle et demi plus tard on ne peut tou­jours pas dire que la ratio­na­li­té, fût-elle celle des inté­rêts par­ti­cu­liers des domi­nants, soit le moteur de l’histoire. D’une cer­taine manière, il faut en prendre la meilleure part : après tout, la catas­trophe étant sans doute le mode his­to­rique le plus effi­cace de des­truc­tion des sys­tèmes de domi­na­tion, l’accumulation des erreurs des « élites » actuelles, inca­pables de voir que leurs « ratio­na­li­tés » de court terme sou­tiennent une gigan­tesque irra­tio­na­li­té de long terme, est cela même qui nous per­met d’espérer voir ce sys­tème s’écrouler dans son ensemble.

    Il est vrai que l’hypothèse de l’hybris, com­prise comme prin­cipe d’illimitation, n’est pas dénuée de valeur expli­ca­tive. C’est d’ailleurs une façon d’en reve­nir à la dis­cus­sion pré­cé­dente sur le néo­li­bé­ra­lisme, ou plu­tôt sur ce qui sub­siste en lui de « vété­ro », et même d’« ultra ». Car c’est bien l’abattement des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels de conten­tion des puis­sances qui pousse irré­sis­ti­ble­ment les puis­sances à pro­pul­ser leur élan et reprendre leur marche pour pous­ser l’avantage aus­si loin que pos­sible. Et il y a bien quelque chose comme une ivresse de l’avancée pour faire perdre toute mesure et réins­tau­rer le pri­mat du « mal­propre » et du « bor­né » dans la « ratio­na­li­té » des domi­nants. Ain­si, un capi­ta­liste ayant une vue sur le long terme n’aurait pas eu de mal à iden­ti­fier l’État-providence comme le coût fina­le­ment rela­ti­ve­ment modé­ré de la sta­bi­li­sa­tion sociale et de la conso­li­da­tion de l’adhésion au capi­ta­lisme, soit un élé­ment ins­ti­tu­tion­nel utile à la pré­ser­va­tion de la domi­na­tion capi­ta­liste – à ne sur­tout pas bazar­der ! Évi­dem­ment, sitôt qu’ils ont sen­ti fai­blir le rap­port de force his­to­rique, qui au len­de­main de la seconde guerre mon­diale leur avait impo­sé la Sécu­ri­té sociale – ce qui pou­vait pour­tant leur arri­ver de mieux et contri­buer à leur garan­tir trente années de crois­sance inin­ter­rom­pue –, les capi­ta­listes se sont empres­sés de reprendre tout ce qu’ils avaient dû concé­der. Aux États-Unis, les conser­va­teurs, qui n’ont pas peur de se mon­trer pour ce qu’ils sont, ont don­né à cette pers­pec­tive de recon­quête son nom le plus clair : « a roll back agenda… »

    Il fau­drait pour­tant s’interroger sur les méca­nismes qui, dans l’esprit des domi­nants, conver­tissent des énon­cés d’abord gros­siè­re­ment taillés d’après leurs inté­rêts par­ti­cu­liers en objets d’adhésion sin­cère, endos­sés sur le mode la par­faite géné­ra­li­té. Et peut-être fau­drait-il à cette fin relire la pro­po­si­tion 12 de la par­tie III de l’Éthique de Spi­no­za selon laquelle « l’esprit s’efforce d’imaginer ce qui aug­mente la puis­sance d’agir de son corps », qu’on retra­dui­rait plus expli­ci­te­ment en « nous aimons à pen­ser ce qui nous réjouit (ce qui nous convient, ce qui est adé­quat à notre posi­tion dans le monde, etc.) ». Nul doute qu’il y a une joie intel­lec­tuelle par­ti­cu­lière du capi­ta­liste à pen­ser d’après la théo­rie néo­clas­sique que la réduc­tion du chô­mage passe par la flexi­bi­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail. Comme il y en a une du finan­cier à croire à la même théo­rie néo­clas­sique, selon laquelle le libre déve­lop­pe­ment de l’innovation finan­cière est favo­rable à la crois­sance. Le dur­cis­se­ment en énon­cés à vali­di­té tout à fait géné­rale d’idées d’abord mani­fes­te­ment for­mées au voi­si­nage immé­diat des inté­rêts par­ti­cu­liers les plus gros­siers trouve sans doute dans cette ten­dance de l’esprit son plus puis­sant ren­fort. C’est pour­quoi la dis­tinc­tion des cyniques et des imbé­ciles est de plus en plus dif­fi­cile à faire, les pre­miers mutant presque fata­le­ment pour prendre la forme des seconds. À bien y regar­der, on ne trouve guère d’individus aus­si « nets » – il fau­drait dire aus­si intègres – que le Patrick Le Lay de TF1 qui, peu déci­dé à s’embarrasser des doc­trines ineptes et faus­se­ment démo­cra­tiques de la « télé­vi­sion popu­laire », décla­rait sans ambages n’avoir d’autre objec­tif que de vendre aux annon­ceurs du temps de cer­veau dis­po­nible ; rude fran­chise dont je me demande s’il ne faut pas lui en savoir gré : au moins, on sait qui on a en face de soi, et c’est une forme de clar­té loin d’être sans mérite.

    Pour le reste, il y a des résis­tances doc­tri­nales faciles à com­prendre : la finance, par exemple, ne désar­me­ra jamais. Elle dira et fera tout ce qu’elle peut pour faire dérailler les moindres ten­ta­tives de re-régle­men­ta­tion. Elle y arrive fort bien d’ailleurs ! Il n’est que de voir l’effrayante indi­gence des vel­léi­tés régu­la­trices pour s’en convaincre, comme l’atteste le fait que, depuis 2009, si peu a été fait que la crise des dettes sou­ve­raines menace à nou­veau de s’achever en un effon­dre­ment total de la finance inter­na­tio­nale. Pour le coup, rien n’est plus simple à com­prendre : un sys­tème de domi­na­tion ne ren­dra jamais les armes de lui-même et cher­che­ra tous les moyens de sa per­pé­tua­tion. On conçoit aisé­ment que les hommes de la finance n’aient pas d’autre objec­tif que de relan­cer pour un tour sup­plé­men­taire le sys­tème qui leur per­met d’empocher les fara­mi­neux pro­fits de la bulle et d’abandonner les coûts de la crise au corps social tout entier, for­cé, par puis­sance publique inter­po­sée, de venir au secours des ins­ti­tu­tions finan­cières, sauf à périr lui-même de l’écroulement ban­caire. Il faut sim­ple­ment se mettre à leur place ! Qui, en leur posi­tion, consen­ti­rait à renon­cer ? Il fau­drait même dire davan­tage : c’est une forme de vie que ces hommes défendent, une forme de vie où entrent aus­si bien la pers­pec­tive de gains moné­taires hors norme que l’ivresse d’opérer à l’échelle de la pla­nète, de mou­ve­men­ter des masses colos­sales de capi­taux, pour ne rien dire des à‑côtés les plus cari­ca­tu­raux, mais bien réels, du mode de vie de l’« homme des mar­chés » : filles, bagnoles, dope. Tous ces gens n’abandonneront pas comme ça ce monde mer­veilleux qui est le leur, il fau­dra acti­ve­ment le leur faire lâcher.

    C’est en fait à pro­pos de l’État que le mys­tère s’épaissit vrai­ment. Pré­po­sé à la socia­li­sa­tion des pertes ban­caires et au ser­pillage des coûts de la réces­sion, lit­té­ra­le­ment pris en otage par la finance dont il est condam­né à rat­tra­per les risques sys­té­miques, n’est-il pas celui qui aurait le plus immé­dia­te­ment inté­rêt à fer­mer pour de bon le fou­toir des mar­chés ? Il semble que poser la ques­tion ain­si soit y répondre, mais logi­que­ment seule­ment, c’est-à-dire en mécon­nais­sant socio­lo­gi­que­ment la forme d’État colo­ni­sé qui est le propre du bloc hégé­mo­nique néo­li­bé­ral : les repré­sen­tants de la finance y sont comme chez eux. L’interpénétration, jusqu’à la confu­sion com­plète, des élites poli­tiques, admi­nis­tra­tives, finan­cières, par­fois média­tiques, a atteint un degré tel que la cir­cu­la­tion de tous ces gens d’une sphère à l’autre, d’une posi­tion à l’autre, homo­gé­néise com­plè­te­ment, à quelques dif­fé­rences secondes près, la vision du monde par­ta­gée par ce bloc indis­tinct. La fusion oli­gar­chique – et il fau­drait presque com­prendre le mot en son sens russe – a conduit à la dé-dif­fé­ren­cia­tion des com­par­ti­ments du champ du pou­voir et à la dis­pa­ri­tion des effets de régu­la­tion qui venaient de la ren­contre, par­fois de la confron­ta­tion, de gram­maires hété­ro­gènes ou anta­go­nistes. Ain­si par exemple a‑t-on vu, aidé sans doute par un méca­nisme d’attrition démo­gra­phique, la dis­pa­ri­tion de l’habitus de l’homme d’État tel qu’il a pris sa forme accom­plie au len­de­main de la seconde guerre mon­diale, l’expression « homme d’État » n’étant pas à com­prendre au sens usuel du « grand homme » mais de ces indi­vi­dus por­teurs des logiques propres de la puis­sance publique, de sa gram­maire d’action et de ses inté­rêts spé­ci­fiques. Hauts fonc­tion­naires ou grands com­mis, jadis hommes d’État parce que dévoués aux logiques de l’État, et déter­mi­nés à les faire valoir contre les logiques hété­ro­gènes – celles par exemple du capi­tal ou de la finance –, ils sont une espèce en voie de dis­pa­ri­tion, et ceux qui aujourd’hui « entrent dans la car­rière » n’ont pas d’autre hori­zon intel­lec­tuel que la répli­ca­tion ser­vile (et absurde) des méthodes du pri­vé (d’où par exemple les mons­truo­si­tés du type « RGPP », la Révi­sion géné­rale des poli­tiques publiques), ni d’autre hori­zon per­son­nel que le pan­tou­flage qui leur per­met­tra de s’intégrer avec délice à la caste des élites indif­fé­ren­ciées de la mon­dia­li­sa­tion. Les diri­geants nom­més à la tête de ce qui reste d’entreprises publiques n’ont ain­si rien de plus pres­sé que de faire sau­ter le sta­tut de ces entre­prises, conduire la pri­va­ti­sa­tion, pour aller enfin rejoindre leurs petits cama­rades et s’ébattre à leur tour dans le grand bain des mar­chés mon­diaux, de la finance, des fusions-acqui­si­tions – et « acces­soi­re­ment » des bonus et des stock-options.

    Voi­là le drame de l’époque : c’est qu’au niveau de ces gens qu’on conti­nue à appe­ler – on se demande pour­quoi tant leur bilan his­to­rique est acca­blant – des « élites », il n’y a plus nulle part aucune force de rap­pel intel­lec­tuelle sus­cep­tible de mon­ter un contre-dis­cours. Et le désastre est com­plet quand les médias eux-mêmes ont été, et depuis si long­temps, empor­tés par le glis­se­ment de ter­rain néo­li­bé­ral ; le plus extra­va­gant tenant à la recon­duc­tion des édi­to­ria­listes, chro­ni­queurs, experts à demi ven­dus et toute cette clique qui se pré­sente comme les pré­cep­teurs éclai­rés d’un peuple nati­ve­ment obtus et « éclai­rable » par voca­tion. On aurait pu ima­gi­ner que le cata­clysme de l’automne 2008 et l’effondrement à grand spec­tacle de la finance condui­rait à une non moins grande les­sive de tous ces locu­teurs émer­geant en gue­nilles des ruines fumantes, mais rien du tout ! Pas un n’a bou­gé ! Alain Duha­mel conti­nue de pon­ti­fier dans Libé­ra­tion ; le même jour­nal, lut­tant déses­pé­ré­ment pour faire oublier ses décen­nies libé­rales, n’en conti­nue pas moins de confier l’une de ses plus déci­sives rubriques, la rubrique euro­péenne, à Jean Qua­tre­mer qui a métho­di­que­ment conchié tous ceux qui dénon­çaient les tares, main­te­nant visibles de tous, de la construc­tion néo­li­bé­rale de l’Europe. Sur France Inter, Ber­nard Guet­ta fran­chit mati­née après mati­née tous les records de l’incohérence – il fau­drait le recon­duire à ses dires d’il y a cinq ans à peine, je ne parle même pas de ceux de 2005, fameuse année du trai­té consti­tu­tion­nel euro­péen… L’émission heb­do­ma­daire d’économie de France Culture oscille entre l’hilarant et l’affligeant en per­sis­tant à tendre le micro à des gens qui ont été les plus fer­vents sou­tiens doc­tri­naux du monde en train de s’écrouler, par­mi les­quels Nico­las Bave­rez par exemple, sans doute le plus drôle de tous, qui s’est empres­sé de ser­mon­ner les gou­ver­ne­ments euro­péens et de les enjoindre à la plus extrême rigueur avant de s’apercevoir que c’était une âne­rie de plus. Et tous ces gens plas­tronnent dans la plus par­faite impu­ni­té, sans jamais que leurs employeurs ne leur retirent ni une chro­nique ni un micro, ni même ne leur demandent de s’expliquer ou de rendre compte de leurs dis­cours pas­sés. Voi­là le monde dans lequel nous vivons, monde de l’auto-blanchiment col­lec­tif des faillis.

    RdL : Com­ment com­prendre aus­si que ce qui arrive ne pro­duise pas une indi­gna­tion ou une colère plus impor­tante encore, plus déter­mi­née, plus orga­ni­sée ? Il y a à l’oeuvre comme une « fabrique de l’impuissance », dont l’efficacité sur­passe, jusqu’à main­te­nant, notre capa­ci­té à trans­for­mer notre indi­gna­tion en puis­sance d’agir col­lec­tive. Quels sont les res­sorts de cette fabrique de l’impuissance ?

    FL : Il y a là en effet un mys­tère qu’il appar­tien­drait à la socio­lo­gie ou à la science poli­tique d’éclairer… Mais s’il m’est per­mis de ris­quer quelques intui­tions, je me demande, pour com­men­cer, s’il ne fau­drait pas poser le pro­blème exac­te­ment à l’envers : ce qu’il y a à com­prendre, ce n’est pas qu’il n’y ait pas de mou­ve­ment d’indignation mais que par­fois il s’en pro­duise ! Je crains que déplo­rer l’inertie ou l’apathie des masses ne pro­cède d’un socio­cen­trisme typique de la skho­lè intel­lec­tuelle ou mili­tante, c’est-à-dire de gens qui ont le loi­sir, pour les uns de prendre la vue de Sirius et, pour les autres, d’envisager sys­té­ma­ti­que­ment le pas­sage à l’action puisque le pas­sage à l’action est par défi­ni­tion l’essence même de leur acti­vi­té. On pour­ra trou­ver que c’est un argu­ment qui ne vole pas haut, mais il a les robustes pro­prié­tés d’un maté­ria­lisme rus­tique : à quoi les gens ontils la pos­si­bi­li­té d’occuper leur temps ? À part les mino­ri­tés intel­lec­tuelles et mili­tantes, le monde se sépare entre les gou­ver­nants dont c’est l’activité à plein temps de régir la vie des autres, et les gou­ver­nés qui consacrent l’essentiel de leur temps éveillé à leur repro­duc­tion maté­rielle, se trou­vant de fait ren­voyés en toutes autres matières à la pas­si­vi­té de ceux que l’on régit. Cette élé­men­taire asy­mé­trie tem­po­relle entre orga­ni­sa­teurs, délé­gués et payés à plein temps pour orga­ni­ser, et les « orga­ni­sés », « oppor­tu­né­ment » acca­pa­rés par les néces­si­tés de leur sur­vie pri­vée, est le plus sûr garant de la sta­bi­li­té du pou­voir par un simple effet de satu­ra­tion tem­po­relle. Les mili­tants, en tout cas ceux d’entre eux qui ne sont pas des acti­vistes pro­fes­sion­nels, rému­né­rés comme tels par une orga­ni­sa­tion, savent assez ce qu’il en coûte de fatigues sup­plé­men­taires, ou de mise sous ten­sion de leur vie per­son­nelle, de s’extraire de la pas­si­vi­té à laquelle les voue­rait nor­ma­le­ment leur condi­tion maté­rielle : après huit heures de tra­vail quo­ti­dien, les « orga­ni­sés » n’ont plus que les inter­stices (les soi­rées, par­fois les nuits, les week-ends) pour trou­ver à redire aux orga­ni­sa­teurs – qui, eux, après avoir « orga­ni­sé », rentrent dor­mir. La force de pesan­teur qui résulte de cette divi­sion du tra­vail est l’arrière-plan à avoir en tête pour réa­li­ser d’emblée com­bien le sur­gis­se­ment d’un mou­ve­ment social d’ampleur relève d’une sorte de miracle – en tout cas pour réa­li­ser tous les obs­tacles, tem­po­rels, c’est-à-dire maté­riels, qu’il lui a fal­lu vaincre.

    Comme si ce n’était pas suf­fi­sant, il faut comp­ter avec bien d’autres dif­fi­cul­tés. Et notam­ment avec toutes celles qu’on pour­rait faire entrer sous la caté­go­rie géné­rale de la tra­hi­son des média­teurs. Celle des média­teurs média­tiques pour com­men­cer – il vient d’en être ques­tion – qui tra­vaillent à faire pas­ser pour nor­males (conformes à l’ordre des choses ou aux ins­truc­tions de la « rai­son ») les situa­tions les plus anor­males. Mais il fau­drait prendre le temps d’une ana­lyse com­plète des méca­nismes qui conduisent les média­teurs média­tiques à ne plus rien média­ti­ser, c’està- dire à main­te­nir dans l’invisibilité les situa­tions sociales et leurs déter­mi­nants véri­tables – dont la seule exhi­bi­tion suf­fi­rait à nour­rir de légi­times fureurs –, et lais­ser inau­dibles les ana­lyses cri­tiques – à quelques excep­tions près sys­té­ma­ti­que­ment sous-repré­sen­tées quand elles ne sont pas par prin­cipe décla­rées car­ré­ment tri­cardes, à moins qu’on ne leur offre des for­mats si pauvres qu’elles sont bien cer­taines de n’avoir aucune chance de « por­ter ». Les médias sont de fait ges­tion­naires du bien col­lec­tif en quoi consiste l’accès néces­sai­re­ment raré­fié à l’arène publique, et par là tenus à une obli­ga­tion de diver­si­té, il fau­drait même dire à une obli­ga­tion d’asymétrie dont devrait béné­fi­cier la cri­tique puisque l’ordre social béné­fi­cie déjà de toute l’asymétrie contraire des forces de la domi­na­tion. Mais ils ont en quelque sorte pri­va­ti­sé ce bien col­lec­tif au pro­fit d’une infime mino­ri­té de pré­cep­teurs qui, à quelques dif­fé­rences négli­geables près, tiennent tous le même lan­gage et, par leur homo­gé­néi­té, viennent ajou­ter la domi­na­tion sym­bo­lique à la domi­na­tion maté­rielle. De sorte que, à tra­vers les médias sup­po­sé­ment média­teurs mais défi­ni­ti­ve­ment oublieux de leur voca­tion, plus rien ne passe sinon ce qui seul célèbre, encou­rage, ou bien excuse et réha­bi­lite sans cesse l’ordre néo­li­bé­ral et ceci, très spec­ta­cu­lai­re­ment aujourd’hui, à l’encontre même des crises les plus reten­tis­santes de ce der­nier. Je dois confes­ser qu’il m’arrive de pen­ser qu’un ren­voi mas­sif de la clique édi­to­ria­liste et experte pré­sente pour­rait avoir ins­tan­ta­né­ment des consé­quences poli­tiques consi­dé­rables : qu’on ima­gine les effets pos­sibles de la dénon­cia­tion répé­tée du carac­tère odieux du pou­voir action­na­rial, de sa res­pon­sa­bi­li­té directe dans les souf­frances des sala­riés – jusqu’au sui­cide –, la démons­tra­tion insis­tante de l’inanité des poli­tiques d’austérité, ou encore la mise à la ques­tion sys­té­ma­tique de cer­tains par­tis (de « gauche ») qui refusent obs­ti­né­ment de mettre sérieu­se­ment à leur agen­da des pro­blèmes comme l’Europe libé­rale ou la mon­dia­li­sa­tion. Mais je confesse éga­le­ment que c’est pro­ba­ble­ment là une expé­rience de pen­sée oiseuse, et à de mul­tiples titres. Dans l’ordre des tra­hi­sons média­tiques (lato sen­su), la pire cepen­dant est sans doute celle des média­teurs poli­tiques : par­tis d’opposition qui ne s’opposent plus à rien ou bureau­cra­ties syn­di­cales deve­nues expertes à perdre dans les sables les colères popu­laires. Est-il utile de consa­crer un quart d’heure de plus à l’anatomie patho­lo­gique du Par­ti socia­liste ? On peut dif­fi­ci­le­ment l’éviter ne serait-ce que dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle, et pour faire le constat que, pour cette édi­tion, le can­di­dat Hol­lande s’y prend non pas, comme le com­man­dait jusqu’ici un léger réflexe de ver­gogne, huit jours avant le deuxième tour, mais huit mois avant le pre­mier pour faire offre d’alliance avec les cen­tristes, péri­pé­tie anec­do­tique au pre­mier abord, mais en fait rac­cour­ci ful­gu­rant qui dit tout ou presque de ce qu’il est per­mis d’attendre d’une hypo­thé­tique pré­si­dence socia­liste en matière de trans­for­ma­tion éco­no­mique et sociale – à savoir rien. Tout a déjà été dit sur la com­pro­mis­sion his­to­rique de la social-démo­cra­tie, spé­cia­le­ment fran­çaise, avec le néo­li­bé­ra­lisme mais, pour fer­mer au plus vite ce lamen­table cha­pitre, on peut tout de même mesu­rer le degré de faillite his­to­rique d’un par­ti qui ose encore s’appeler « socia­liste » à son inca­pa­ci­té à mettre en cause le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral au moment où sa crise apo­plec­tique ouvre une fenêtre d’opportunité his­to­rique sans équi­valent – et l’on finit par se deman­der quelle sorte d’événement, quel degré de dévas­ta­tion serait main­te­nant requis pour qu’en cette matière l’électro-encéphalogramme socia­liste émette de nou­veau un bip.

    Le drame actuel de la période tient donc à l’absence de toute force poli­tique autour de laquelle faire pré­ci­pi­ter les affects com­muns de colère et d’indignation. Car voi­là le pro­blème : il ne faut pas sur­es­ti­mer la capa­ci­té des mul­ti­tudes à s’autoorganiser à grande échelle. La période actuelle le démontre a contra­rio puisqu’aucun des corps sociaux mal­trai­tés par les poli­tiques d’austérité n’a encore dépas­sé le stade des mani­fes­ta­tions spo­ra­diques et sans suite pour entrer dans un mou­ve­ment de sédi­tion géné­ra­li­sée. Les amis de la mul­ti­tude libre sujet de l’histoire m’en vou­dront cer­tai­ne­ment, mais je me demande si pour mani­fes­ter sa propre puis­sance poli­tique, elle n’a pas besoin d’un « pôle » qui fasse foca­li­sa­tion et conden­sa­tion, et qui la rende – ou par lequel elle se rende – « cohé­rente ». Sauf à res­ter dif­fuse, il faut à la mul­ti­tude des points focaux où « ça pré­ci­pite », par les­quels elle prend consis­tance et conscience d’elle-même – même si je ne mécon­nais nul­le­ment tout ce qui peut se pas­ser ensuite de cap­ta­tion et de dépos­ses­sion à par­tir de ces points focaux… mais enfin ce n’est pas ici qu’on va régler le pro­blème de l’horizontalité démo­cra­tique, même si l’on peut au moins dire que, pré­ci­sé­ment, elle est un pro­blème, et pas une don­née d’évidence. Pour l’heure, faute d’auto-organisation consta­tée et de force poli­tique sus­cep­tible de faire pôle consti­tuant ou agré­ga­teur, ne res­tent que des colères dif­fuses, non coor­don­nées, inca­pables de se rejoindre faute de lieu.

    Et ce n’est pas sur les direc­tions syn­di­cales qu’il faut comp­ter. Ou si l’on doit comp­ter sur elles, c’est plu­tôt pour pro­duire les résul­tats exac­te­ment inverses, à savoir rame­ner à la pous­sière les germes de colère en voie de fusion. Car, et l’on appré­cie­ra la per­for­mance, il faut un cer­tain talent dans l’ordre de la néga­ti­vi­té pour avoir si artis­te­ment vola­ti­li­sé l’énergie des mobi­li­sa­tions mas­sives de jan­vier-mars 2009 et des retraites à l’automne 2010. On ne sait pas s’il faut invo­quer le dogme (absurde) de la sépa­ra­tion du « syn­di­cal » et du « poli­tique » (comme si l’action sur les ques­tions sociales n’avait pas un carac­tère pro­fon­dé­ment poli­tique) ou bien (sur­tout) la com­pro­mis­sion des ins­ti­tu­tions syn­di­cales, comme telles orga­ni­que­ment inté­grées dans le jeu ins­ti­tu­tion­nel géné­ral et deve­nues inaptes à s’en extraire pour le remettre fon­da­men­ta­le­ment en cause. Mais le fait est là : le for­mi­dable bouillon­ne­ment de colères qui avait fait des­cendre les gens par mil­lions dans la rue en 2009 et 2010 et qui, au-delà de l’occasion for­melle des retraites par exemple, avait pour mobile mani­feste le rejet de tout un modèle de socié­té, n’a non seule­ment trou­vé aucun lea­der syn­di­cal (ou poli­tique) pour ver­ba­li­ser sa véri­té, mais a été conscien­cieu­se­ment dila­pi­dé par les voies habi­tuelles de la déam­bu­la­tion aus­si rituelle qu’inoffensive, dans des quar­tiers soi­gneu­se­ment choi­sis pour ne recé­ler aucun point chaud sym­bo­lique – qui a vu sur le tra­jet Répu­blique- Nation le moindre minis­tère, un siège de banque ou de grand média ? Je me dis que bien­tôt, sur cette belle lan­cée, on n’aura plus qu’à pous­ser jusqu’au Bois de Vin­cennes : on aura déran­gé quelques écu­reuils et on ren­tre­ra en disant qu’on a bien pris l’air…

    RdL : Qu’est-ce qui per­met­trait d’enrayer cette fabrique de l’impuissance ? Com­ment recons­ti­tuer une capa­ci­té d’agir c

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