L’union sacrée : sacrifice aux importants (Alain)

18/08/2011 | 1 commentaire

Lorsque l’U­nion sacrée se trouve réta­blie pour un temps entre le capi­taine et l’homme de troupe, soit par le dan­ger com­mun, soit par la ver­tu de la Céré­mo­nie, ils sont l’un et l’autre immé­dia­te­ment heu­reux par l’i­mi­ta­tion des émo­tions et par l’é­change de signes concor­dants. L’homme est alors meilleur qu’il ne vou­drait, et cela est assez beau ; il faut bien quelque terme à ces mou­ve­ments de mépris ou de ven­geance qui suivent des rap­ports hié­rar­chiques et qui abré­ge­raient la vie par la tristesse.

Mais ce bon­heur éton­nant ne nous ins­truit point du tout sur les opi­nions qu’ils peuvent for­mer l’un et l’autre concer­nant leur inté­rêt ou leur propre impor­tance. Autant qu’ils réflé­chissent, il est clair que l’un suit son inté­rêt et ses pas­sions, tan­dis que l’autre obéit à la triste néces­si­té. Ana­ly­sez ce contrat, l’un se dit : « Je ferai ce que je vou­drai », et l’autre « je ferai ce que vous vou­drez. » L’un cède à son pen­chant, et l’autre y résiste ; l’un étend sa puis­sance, et l’autre aban­donne toute puis­sance ; l’un est por­té au-delà de ses espé­rances ; l’autre aban­donne toutes ses espé­rances. Il est trop facile pour le chef d’ai­mer qu’on obéisse ; il est trop dif­fi­cile pour l’homme de troupe d’ai­mer l’o­béis­sance, de l’ai­mer sans réserve ni pré­cau­tion. Quand l’un s’emporte avec bon­heur et fouette sa propre émo­tion, il est inévi­table que l’autre au contraire se reprenne et se donne un terme, d’où l’on juge­ra trop vite que l’un est géné­reux et l’autre sec. Mais il est dans l’ordre que le maître ne sache rien de l’esclave.

Je veux bien consi­dé­rer cette sorte de frise à l’an­tique, que l’é­lo­quence a déjà plu­sieurs fois des­si­née. Vaillant et de Mun, tous deux véné­rables par l’âge et par la fidé­li­té à soi, s’a­vancent l’un vers l’autre et s’embrassent. Certes cela est immé­dia­te­ment beau ; mais par réflexion je ne puis mécon­naître que l’un des deux sacri­fie plus que l’autre. Car le noble réa­lise ici ses espé­rances, et reçoit le ser­ment du pro­lé­taire ; mais le pro­lé­taire ne reçoit aucun ser­ment. Ce qui est nié, en ce sacri­fice, c’est tout ce que le pro­lé­taire affir­mait de tout son vou­loir depuis qu’il affir­mait quelque chose, c’est-à-dire jus­tice, éga­li­té, paix, fra­ter­ni­té entre tous les hommes. Ce qui est affir­mé au contraire, c’est ce que l’of­fi­cier de cui­ras­siers affir­mait de tout son vou­loir depuis qu’il affir­mait quelque chose, c’est-à-dire pou­voir fort, inéga­li­té, guerre. L’un aban­donne tout, et l’autre prend tout. L’un se pose, et l’autre s’im­mole. L’un arrive au moment espé­ré, l’autre au moment redou­té. L’a­mour de la patrie est puis­sant sur tous ; mais il faut recon­naître que les puis­sants aiment leur puis­sance en même temps que la patrie. Ce que la patrie leur demande et qu’ils accordent avec une éner­gie bien natu­relle, c’est d’être plus puis­sants que jamais, plus prompts que jamais à soup­çon­ner et à punir. Au pro­lé­taire, la patrie demande jus­te­ment de céder le peu de liber­té qu’il a, de se démettre du peu de puis­sance qu’il a, tré­sor péni­ble­ment conquis, tou­jours dis­pu­té. C’est lui-même qui doit le nier, qui doit le reje­ter de lui, fai­sant confiance à ceux qui ne lui ont jamais fait confiance, et remet­tant enfin la déci­sion aux mains de ceux qu’il a mille rai­sons de craindre, de ceux qu’il croit aveugles et injustes par état. Bref, il jure d’o­béir contre ses idées, tan­dis que l’autre jure de com­man­der selon ses idées. Le moins qu’on puisse dire là-des­sus, c’est qu’un contrat de ce genre n’est pas pour tou­jours ; et voi­là ce que le maître ne com­pren­dra jamais. Jupi­ter fit heu­reu­se­ment les cou­ronnes trop petites.

Alain (Émile Char­tier), Le citoyen contre les pou­voirs (1926).

http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​A​l​a​i​n​/​c​i​t​o​y​e​n​_​c​o​n​t​r​e​_​l​e​s​_​p​o​u​v​o​i​r​s​/​c​i​t​o​y​e​n​_​c​o​n​t​r​e​_​p​o​u​v​o​i​r​s​.​h​tml

L’a­bus de pou­voir des puis­sants du moment n’a donc pas chan­gé depuis des siècles…
et mon esprit m’im­pose un paral­lèle entre le contrat léo­nin impo­sé par les capi­taines aux hommes de troupe, et le contrat léo­nin impo­sé par les élus aux électeurs…

Essayez, pour voir, de RELIRE CE PROPOS EN REMPLAÇANT CAPITAINE PAR ÉLU, ET SOLDAT PAR ÉLECTEUR…

Étienne.

PS : vous avez remar­qué que, cette fois, je n’ai RIEN mis en cou­leur ou en gras… Ça repose.
Mais ce n’est pas que j’ai chan­gé : c’est qu’i­ci, TOUT méri­te­rait d’être jaune et gras… :o)

Pour m'aider et m'encourager à continuer, il est désormais possible de faire un don.
Un grand merci aux donatrices et donateurs : par ce geste, vous permettez à de beaux projets de voir le jour, pour notre cause commune.
Étienne

Catégorie(s) de l'article :

1 Commentaire

  1. cb

    Petite ré-flexion du soir

    « Les gens qui souffrent aujourd’­hui sont pour une part les arti­sans du suc­cès de ce sys­tème qui les broie » Chris­tophe Dejours

    et puis

    « Le déni de réa­li­té ( déni de réa­li­té du tra­vail et de la contri­bu­tion du tra­vailleur à l’or­ga­ni­sa­tion) se situe en amont du déni de jus­tice »( A. Cottereau)

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Derniers articles