Pourquoi des chefs PROFESSIONNELS deviendront TOUJOURS des TYRANS : fondement RATIONNEL du tirage au sort GÉNÉRALISÉ en politique.

1/07/2011 | 6 commentaires

Chers amis,

Je vou­drais aujourd’­hui vous signa­ler un livre remar­quable que je suis en train de décou­vrir, une ana­lyse péné­trante, utile, à ne pas lais­ser som­brer dans l’ou­bli. Vous allez tout de suite voir les liens nom­breux qui existent entre les réflexions de cet homme et mon tra­vail sur les abus de pouvoir.

Ce petit livre a été écrit en 1911 et il me semble que tout citoyen digne de ce nom devrait CONNAÎTRE LES DANGERS QUE SES PROPRES DÉSIRS FONT COURIR À SA PROPRE LIBERTÉ, dan­gers que ce petit livre détaille intelligemment.

Il s’a­git du livre de Robert Michels, « Les par­tis poli­tiques. Essais sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties. » (1911).

Autre source : http://​www​.archive​.org/​d​e​t​a​i​l​s​/​l​e​s​p​a​r​t​i​s​p​o​l​i​t​i​q​0​0​m​i​c​h​u​oft

Je vais en repro­duire quelques pages, et par­fois le com­men­ter [entre cro­chets].

• Mais avant de com­men­cer cette lec­ture, je vou­drais vous deman­der de gar­der en tête ce point essen­tiel : le mot DÉMOCRATIE est pié­gé si on l’u­ti­lise pour dési­gner le GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF, qui a pré­ci­sé­ment été pen­sé et vou­lu —dès l’o­ri­gine— comme L’EXACT CONTRAIRE de la démo­cra­tie. Il faut donc bien gar­der en tête cette néces­saire rigueur ter­mi­no­lo­gique, à mon avis.

• D’autre part, l’i­dée du tirage au sort GÉNÉRALISÉ en poli­tique sert pré­ci­sé­ment à évi­ter cette prise du pou­voir par les pro­fes­sion­nels de la poli­tique, elle sert au peuple à SE PROTÉGER DES VOLEURS DE POUVOIR par un AMATEURISME poli­tique GÉNÉRALISÉ et IMPOSÉ. Si on a en tête cette alter­na­tive pro­met­teuse, la lec­ture de Robert Michels n’est pas dépri­mante, mais sti­mu­lante : elle nous pousse à ima­gi­ner un sys­tème astu­cieux, robuste. Vous allez voir que Robert Michels parle des (inté­res­santes) ten­ta­tives d’u­ti­li­sa­tion du tirage au sort au sein des par­tis les plus démo­cra­tiques, et de l’é­chec de ces ten­ta­tives avec la crois­sance du par­ti et les exi­gences de com­pé­tences pour sur­vivre dans la com­pé­ti­tion élec­to­rale générale.

Mais pré­ci­sé­ment, c’est bien l’ins­ti­tu­tion d’une com­pé­ti­tion élec­to­rale géné­ra­li­sée (en dehors des par­tis) qui pousse les hommes à s’or­ga­ni­ser en par­tis et à tout faire pour rendre leur par­ti vic­to­rieux ; les par­tis ne servent qu’à gagner les élec­tions, et ils sont indis­pen­sables pour les gagner. Mais inver­se­ment, si on ins­ti­tuait un régime vrai­ment démo­cra­tique, sans aucune élec­tion, où le peuple vote­rait direc­te­ment dans les assem­blées locales, le moteur qui pousse si fort (qui contraint même) à l’o­li­gar­chie disparaîtrait.

LA CAUSE DES CAUSES, C’EST LA DÉSIGNATION DE REPRÉSENTANTS AU SUFFRAGE UNIVERSEL : si on ins­ti­tuait le tirage au sort GÉNÉRALISÉ, les humains n’au­raient PLUS BESOIN de mettre en avant les plus com­pé­tents d’entre eux pour gagner une com­pé­ti­tion, faute de com­pé­ti­tion… Et nous ces­se­rions de fabri­quer nous-mêmes nos pro­chains bour­reaux poli­tiques : nous nous don­ne­rions à nous-mêmes le droit de suf­frage uni­ver­sel DIRECT, le seul droit de suf­frage uni­ver­sel digne de ce nom.

• Enfin, l’his­toire de cet auteur montre qu’il a mal tour­né puis­qu’il est deve­nu un sup­por­ter de Mus­so­li­ni après la pre­mière guerre mon­diale. On peut donc consta­ter que la cri­tique radi­cale du sys­tème repré­sen­ta­tif est défen­due d’une part par ceux (à droite, côté fas­cistes, roya­listes…) qui réclament un pou­voir cen­tral fort, un sau­veur natu­rel­le­ment ver­tueux, et d’autre part par ceux (à gauche, côté anar­chistes, liber­taires…) qui refusent de délé­guer le moindre pou­voir hors du contrôle sour­cilleux et quo­ti­dien des citoyens eux-mêmes.

Les deux thèses par­tagent le dégoût de la situa­tion actuelle, mais dif­fèrent tota­le­ment sur les alter­na­tives, évi­dem­ment. Il est donc erro­né (ou trom­peur si c’est fait sciem­ment) de les amal­ga­mer : ces deux familles poli­tiques n’ont rien à voir, leurs pro­jets sont opposés.

Mais, bien sûr, on peut lire la cri­tique menée par un auteur sans par­ta­ger (du tout) avec lui l’en­semble de son tra­vail ; cela va sans dire pour un citoyen sans par­ti, mais il vaut mieux le rap­pe­ler pour ceux qui ne voient la vie poli­tique que comme une guerre de tran­chées, où ne s’ex­priment que « des amis » ou « des enne­mis », et per­sonne d’autre…

Voi­ci donc quelques pages que je trouve vrai­ment sti­mu­lantes pour la pen­sée, et qui montrent bien que nous devrons être TRÈS VIGILANTS, AU JOUR LE JOUR, si nous vou­lons ins­ti­tuer une démo­cra­tie DURABLE. Il ne suf­fi­ra pas d’é­crire une bonne Consti­tu­tion (condi­tion néces­saire, mais non suffisante).

Bonne lec­ture.

Robert Michels,
« Les par­tis poli­tiques. Essais sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties. » (1911)
Extraits :

(…)

CHAPITRE PREMIER. Intro­duc­tion. Néces­si­té de l’organisation

La démo­cra­tie ne se conçoit pas sans orga­ni­sa­tion. La démons­tra­tion de cette thèse peut se faire en peu de mots.

Une classe qui arbore en face de la socié­té le dra­peau de reven­di­ca­tions déter­mi­nées et aspire à réa­li­ser un ensemble d’i­déo­lo­gies, ou d’«idéaux », décou­lant des fonc­tions éco­no­miques qu’elle exerce, a besoin d’une orga­ni­sa­tion. Qu’il s’a­gisse en effet de reven­di­ca­tions éco­no­miques ou poli­tiques, l’or­ga­ni­sa­tion appa­raît comme le seul moyen de créer une volon­té col­lec­tive. Et en tant qu’elle repose sur le prin­cipe du moindre effort, c’est-à-dire de la plus grande éco­no­mie de forces, l’or­ga­ni­sa­tion est, entre les mains des faibles, une arme de lutte contre les forts.

Une lutte ne peut avoir des chances de suc­cès que dans la mesure où elle se déroule sur le ter­rain de la soli­da­ri­té entre indi­vi­dus ayant des inté­rêts iden­tiques. Les socia­listes, ces par­ti­sans les plus fana­tiques de l’i­dée d’or­ga­ni­sa­tion, énoncent donc un argu­ment qui s’ac­corde bien avec les résul­tats de l’é­tude scien­ti­fique de la nature des par­tis, lors­qu’ils objectent aux théo­ries anar­chistes et indi­vi­dua­listes que rien ne serait plus agréable aux patrons que de voir les forces ouvrières se dis­per­ser et se désagréger.

Nous vivons à une époque où l’i­dée de la coopé­ra­tion a pous­sé dans les esprits des racines tel­le­ment pro­fondes que les mil­lion­naires eux-mêmes aper­çoivent la néces­si­té d’une action com­mune. Aus­si conçoit-on que l’or­ga­ni­sa­tion, dont l’ab­sence rend tout suc­cès impos­sible a prio­ri, soit deve­nue le prin­cipe vital de la classe ouvrière. Le refus de l’ou­vrier de par­ti­ci­per à la vie col­lec­tive de sa classe ne peut avoir pour lui que des consé­quences funestes. Par son degré de culture, par ses condi­tions éco­no­miques, phy­siques et phy­sio­lo­giques, le pro­lé­taire est l’élé­ment le plus faible de notre socié­té. L’ou­vrier iso­lé se trouve en fait livré sans défense à l’ex­ploi­ta­tion de ceux qui sont éco­no­mi­que­ment plus forts. C’est en s’ag­glo­mé­rant et en don­nant à leur agglo­mé­ra­tion une struc­ture que les pro­lé­taires acquièrent la capa­ci­té de la résis­tance poli­tique, en même temps qu’une digni­té sociale. L’im­por­tance et l’in­fluence de la classe ouvrière sont en rai­son directe de son nombre. Or, pour repré­sen­ter un nombre, il faut s’or­ga­ni­ser, se coor­don­ner. Le prin­cipe de l’or­ga­ni­sa­tion doit être consi­dé­ré comme la condi­tion abso­lue de la lutte poli­tique conduite par les masses.

[ÉC : pas du tout : cette conclu­sion n’est valable qu’en régime repré­sen­ta­tif, avec des élec­tions à tos les étages. Une autre façon de pro­té­ger les pauvres (iso­lés mais nom­breux) contre les riches (unis mais peu nom­breux) est le tirage au sort des repré­sen­tants et le suf­frage uni­ver­sel DIRECT du peuple à l’Assemblée.]

Mais le prin­cipe, poli­ti­que­ment néces­saire, de l’or­ga­ni­sa­tion, s’il per­met d’é­vi­ter la dis­per­sion des forces pro­pice aux adver­saires, recèle d’autres périls. On n’é­chappe à Scyl­la que pour s’é­chouer contre Cha­rybde. C’est que l’or­ga­ni­sa­tion consti­tue pré­ci­sé­ment la source d’où les cou­rants conser­va­teurs se déversent sur la plaine de la démo­cra­tie et occa­sionnent des inon­da­tions dévas­ta­trices qui rendent cette plaine méconnaissable.

CHAPITRE II :
Impos­si­bi­li­té méca­nique et tech­nique du gou­ver­ne­ment direct des masses

L’i­déal pra­tique de la démo­cra­tie consiste dans le self-govern­ment des masses, confor­mé­ment aux déci­sions des assem­blées popu­laires. Mais s’il est vrai que ce sys­tème limite l’ex­ten­sion du prin­cipe de la délé­ga­tion, il n’offre en revanche aucune garan­tie contre la for­ma­tion d’un état-major oli­gar­chique. Sans doute, il enlève aux chefs natu­rels toute qua­li­té de fonc­tion­naires, puisque c’est la masse elle-même qui rem­plit toutes les fonc­tions. Mais, d’un côté, la masse se laisse faci­le­ment sug­ges­tion­ner par l’é­lo­quence de puis­sants ora­teurs popu­laires ; et, d’un autre côté, le gou­ver­ne­ment direct du peuple, avec son sys­tème qui n’ad­met ni dis­cus­sions sérieuses, ni déli­bé­ra­tions réflé­chies, faci­lite sin­gu­liè­re­ment les coups de main que pour­raient ten­ter des hommes excep­tion­nel­le­ment auda­cieux, éner­giques et habiles.

Il est plus facile de domi­ner la masse qu’un petit audi­toire. L’adhé­sion de celle-là est en effet tumul­tueuse, som­maire, incon­di­tion­née. Une fois sug­ges­tion­née, elle n’ad­met pas volon­tiers les contra­dic­tions, sur­tout de la part d’in­di­vi­dus iso­lés. Une grande mul­ti­tude réunie dans un petit espace est incon­tes­ta­ble­ment plus acces­sible à la panique aveugle ou à l’en­thou­siasme irré­flé­chi qu’une petite réunion dont les membres peuvent tran­quille­ment dis­cu­ter entre eux. 

C’est un fait d’ex­pé­rience jour­na­lière que de gigan­tesques réunions popu­laires approuvent géné­ra­le­ment par accla­ma­tion ou par des votes en bloc des réso­lu­tions aux­quelles ces mêmes assem­blées, divi­sées en sec­tions de cin­quante per­sonnes, par exemple, se gar­de­raient bien de don­ner leur adhé­sion. Ain­si pro­cèdent les grands par­tis dans leurs congrès où se trouve pour­tant réunie l’é­lite de leurs adhé­rents. Actes et paroles sont moins pesés par la foule que par les indi­vi­dus ou les petits groupes dont elle se com­pose. C’est là un fait incon­tes­table. Il est une des mani­fes­ta­tions de la patho­lo­gie de la foule. La mul­ti­tude anni­hile l’in­di­vi­du, et, avec lui, sa per­son­na­li­té et son sen­ti­ment de responsabilité.

Mais l’ar­gu­ment le plus for­mi­dable contre la sou­ve­rai­ne­té de la masse est tiré de l’im­pos­si­bi­li­té méca­nique et tech­nique de sa réa­li­sa­tion. Rien qu’en vou­lant réunir régu­liè­re­ment des assem­blées déli­bé­rantes de mille membres, on se heur­te­rait aux plus grosses dif­fi­cul­tés de temps et d’es­pace. Et la chose devien­drait, au point de vue topo­gra­phique, tout à fait impos­sible, si le nombre de membres attei­gnait, par exemple, dix mille. Même en ima­gi­nant des moyens de com­mu­ni­ca­tion plus par­faits que ceux dont nous dis­po­sons, com­ment pour­rait-on réunir de pareilles mul­ti­tudes dans un endroit don­né, à heure fixe et avec la fré­quence qu’im­posent les exi­gences de la vie d’un par­ti ? Et nous ne par­lons plus de l’im­pos­si­bi­li­té phy­sio­lo­gique où se trou­ve­rait l’o­ra­teur même le plus puis­sant de se faire entendre par une foule de dix mille personnes.

Mais il est d’autres rai­sons encore, d’ordre tech­nique et admi­nis­tra­tif, qui rendent le gou­ver­ne­ment direct de vastes groupes irréa­li­sable. Si Jacques se rend cou­pable d’une injus­tice à l’é­gard de Pierre, il est de toute impos­si­bi­li­té que tous les autres citoyens accourent pour se livrer à une enquête per­son­nelle sur le cas et prendre, le cas échéant, par­ti pour Pierre et contre Jacques. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les par­tis démo­cra­tiques modernes, où la col­lec­ti­vi­té est hors d’é­tat de résoudre direc­te­ment les contro­verses qui sur­gissent dans son sein.

Ain­si s’im­pose le besoin de délé­gués, sus­cep­tibles de repré­sen­ter la masse et d’as­su­rer la réa­li­sa­tion de sa volon­té. Même dans les groupes les plus sin­cè­re­ment démo­cra­tiques, on confie néces­sai­re­ment à des indi­vi­dus les affaires cou­rantes, la pré­pa­ra­tion et l’ac­com­plis­se­ment des actes les plus impor­tants. À l’o­ri­gine, le chef n’est que le ser­vi­teur de la masse. L’or­ga­ni­sa­tion est fon­dée sur l’é­ga­li­té abso­lue de tous ceux qui en font par­tie. Il s’a­git pri­mi­ti­ve­ment d’une éga­li­té géné­rique entre hommes comme tels. Dans beau­coup de pays, par exemple dans l’I­ta­lie idéa­liste (et dans quelques régions de l’Al­le­magne où le mou­ve­ment socia­liste n’en est encore qu’à ses débuts), cette éga­li­té se mani­feste, entre autres, par l’u­sage com­mun à tous les membres du par­ti de se tutoyer mutuel­le­ment : le jour­na­lier le plus misé­rable inter­pelle comme son pair, en le tutoyant, tel intel­lec­tuel illustre.

Mais à la concep­tion de l’é­ga­li­té géné­rique se sub­sti­tue peu à peu celle de l’é­ga­li­té entre cama­rades fai­sant par­tie de la même orga­ni­sa­tion. Tous les membres de celle-ci jouissent des mêmes droits. Le prin­cipe démo­cra­tique entend garan­tir à tous, dans la ges­tion des inté­rêts com­muns, une influence et une par­ti­ci­pa­tion égales. Tous sont élec­teurs, tous éli­gibles. Le pos­tu­lat fon­da­men­tal de la Décla­ra­tion des Droits de l’Homme trouve ici son appli­ca­tion théo­rique. Toutes les charges sont d’é­ma­na­tion élec­to­rale. Les fonc­tion­naires, en tant qu’or­ganes exé­cu­tifs de la volon­té géné­rale, ne jouent qu’un rôle subor­don­né, dépendent constam­ment de la col­lec­ti­vi­té et sont à tout ins­tant révo­cables et amo­vibles. À l’é­gard de ses conduc­teurs, la masse du par­ti jouit d’un pou­voir illimité.

On cherche d’a­bord à s’é­car­ter le moins pos­sible de la démo­cra­tie pure en subor­don­nant com­plè­te­ment les délé­gués à la volon­té de la masse. À l’o­ri­gine du mou­ve­ment des ouvriers agri­coles ita­liens, le chef de la ligue ne pou­vait être élu qu’à la majo­ri­té d’au moins quatre cin­quièmes des voix. En cas de diver­gences avec les patrons, diver­gences moti­vées par des ques­tions de salaires, le repré­sen­tant de l’or­ga­ni­sa­tion devait, avant d’en­ta­mer des pour­par­lers, se munir d’une pro­cu­ra­tion en règle. Par cette pro­cu­ra­tion, chaque membre de la coopé­ra­tion auto­ri­sait indi­vi­duel­le­ment la démarche du repré­sen­tant, en y appo­sant sa signature.

En même temps, toute la comp­ta­bi­li­té était constam­ment à la dis­po­si­tion des asso­ciés, afin que cha­cun pût à tout ins­tant en prendre connais­sance. Cette mesure était dic­tée par deux rai­sons : en pre­mier lieu, on ne vou­lait pas lais­ser se répandre dans la masse la méfiance, « ce poi­son qui ruine peu à peu même l’or­ga­nisme le plus fort » ; en deuxième lieu, cet usage per­met­tait à cha­cun des asso­ciés de se mettre au cou­rant de la tenue de livres et d’ac­qué­rir sur le fonc­tion­ne­ment de la cor­po­ra­tion des connais­sances sus­cep­tibles de le rendre apte à assu­mer à son tour, le cas échéant, la direc­tion de la ligue.

Il est évident que des mesures démo­cra­tiques de ce genre ne sont appli­cables que sur une très petite échelle. À l’au­rore du mou­ve­ment cor­po­ra­tif anglais, les délé­gués d’un grand nombre de trade-unions étaient, soit dési­gnés à tour de rôle par leurs coas­so­ciés, soit tirés au sort. Mais peu à peu la tâche des délé­gués se com­plique ; elle exige une cer­taine habi­le­té indi­vi­duelle, le don ora­toire et un grand nombre de connais­sances objec­tives. Aus­si ne pou­vait-on plus confier à l’a­veugle hasard de la suc­ces­sion alpha­bé­tique ou de l’an­cien­ne­té le choix d’une délé­ga­tion dont les membres, pour s’ac­quit­ter uti­le­ment de leur mis­sion, devaient pos­sé­der des apti­tudes per­son­nelles spéciales.

Telles étaient les méthodes à l’aide des­quelles on cher­chait, à l’o­ri­gine du mou­ve­ment ouvrier, à faire par­ti­ci­per les masses à l’ad­mi­nis­tra­tion du par­ti et des syn­di­cats. De nos jours, ces méthodes sont en train de tom­ber en désué­tude. Dans les par­tis poli­tiques modernes, on réclame pour les chefs une sorte de consé­cra­tion offi­cielle et on insiste sur la néces­si­té de for­mer une classe de poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels, de tech­ni­ciens de la poli­tique, éprou­vés et patentés.

Par­mi les socia­listes, les uns pré­co­nisent l’ins­ti­tu­tion, sous le contrôle du par­ti, d’exa­mens régu­liers, en vue de la nomi­na­tion aus­si bien des can­di­dats du par­ti aux élec­tions que des secré­taires du par­ti. D’autres vont plus loin encore et pré­tendent que les grandes asso­cia­tions pro­fes­sion­nelles ne pour­ront se main­te­nir long­temps, si elles per­sistent à confier la direc­tion de leurs affaires à des indi­vi­dus sor­tis des rangs mêmes de la pro­fes­sion. On cite, à ce pro­pos, l’exemple des unions patro­nales qui fonc­tionnent en grande par­tie avec un per­son­nel de pro­ve­nance uni­ver­si­taire. Et on pré­voit que dans un ave­nir très rap­pro­ché les orga­ni­sa­tions ouvrières seront obli­gées de renon­cer, à leur tour, à l’ex­clu­si­visme pro­lé­ta­rien et de don­ner la pré­fé­rence à des indi­vi­dus munis d’une ins­truc­tion supé­rieure : éco­no­mique, juri­dique, tech­nique, commerciale.

De nos jours déjà, les can­di­dats au poste de secré­taire de syn­di­cat sont sou­mis à un exa­men des­ti­né à éta­blir leurs connais­sances juri­diques et leurs capa­ci­tés de cor­res­pon­dants. Les orga­ni­sa­tions socia­listes aux ten­dances poli­tiques s’oc­cupent, elles aus­si, acti­ve­ment de la for­ma­tion directe de leurs fonctionnaires.

On voit sur­gir un peu par­tout des sortes de « pépi­nières », des­ti­nées à four­nir rapi­de­ment aux orga­ni­sa­tions des fonc­tion­naires pour­vus de quelque « culture scien­ti­fique ». Il existe à Ber­lin, depuis 1906, une Par­tei­schule où se font des cours spé­ciaux à l’u­sage de ceux qui veulent deve­nir employés du parti

(…)

Il est cepen­dant indé­niable que tous ces ins­ti­tuts d’é­du­ca­tion des­ti­nés à four­nir des fonc­tion­naires au par­ti et aux orga­ni­sa­tions ouvrières contri­buent, avant tout, à créer arti­fi­ciel­le­ment une élite ouvrière, une véri­table caste de cadets, d’as­pi­rants au com­man­de­ment des troupes pro­lé­ta­riennes. Sans le vou­loir, on élar­git ain­si de plus en plus le fos­sé qui sépare les diri­geants des masses.

La spé­cia­li­sa­tion tech­nique, cette consé­quence inévi­table de toute orga­ni­sa­tion plus ou moins éten­due, rend néces­saire ce qu’on appelle la direc­tion des affaires. Il en résulte que le pou­voir de déci­sion, qui est consi­dé­ré comme un des attri­buts spé­ci­fiques de la direc­tion, est à peu près reti­ré aux masses et concen­tré entre les mains des chefs seuls. Et ceux-ci qui n’é­taient au début que les organes exé­cu­tifs de la volon­té col­lec­tive, ne tardent pas à deve­nir indé­pen­dants de la masse, en se sous­trayant à son contrôle.

Qui dit orga­ni­sa­tion, dit ten­dance à l’o­li­gar­chie. Dans chaque orga­ni­sa­tion, qu’il s’a­gisse d’un par­ti, d’une union de métiers, etc., le pen­chant aris­to­cra­tique se mani­feste d’une façon très pro­non­cée. Le méca­nisme de l’or­ga­ni­sa­tion, en même temps qu’il donne à celle-ci une struc­ture solide, pro­voque dans la masse orga­ni­sée de graves chan­ge­ments. Il inter­ver­tit com­plè­te­ment les posi­tions res­pec­tives des chefs et de la masse. L’or­ga­ni­sa­tion a pour effet de divi­ser tout par­ti ou tout syn­di­cat pro­fes­sion­nel en une mino­ri­té diri­geante et une majo­ri­té diri­gée. Toute orga­ni­sa­tion soli­de­ment consti­tuée, qu’il s’a­gisse d’un État démo­cra­tique, d’un par­ti poli­tique ou d’une ligue de résis­tance pro­lé­ta­rienne, pré­sente un ter­rain émi­nem­ment favo­rable à la dif­fé­ren­cia­tion des organes et des fonc­tions. Plus l’ap­pa­reil d’une orga­ni­sa­tion se com­plique, c’est-à-dire plus elle voit le nombre de ses adhé­rents aug­men­ter, ses caisses se rem­plir et sa presse se répandre, et plus le gou­ver­ne­ment direct de la masse perd du ter­rain et est sup­plan­té par le pou­voir crois­sant des comités. 

Chaque par­ti laisse s’in­si­nuer dans son sein le sys­tème élec­to­ral indi­rect qu’il com­bat avec la plus grande véhé­mence dans la vie publique. Et, pour­tant, ce sys­tème doit exer­cer une influence plus néfaste dans le cercle étroit de la vie d’un par­ti que dans la sphère infi­ni­ment plus éten­due de l’É­tat. Jusque dans les congrès, qui repré­sentent cepen­dant la quin­tes­sence du par­ti pas­sée à tra­vers sept cribles, nous voyons de plus en plus s’é­ta­blir l’u­sage de ren­voyer les ques­tions impor­tantes aux com­mis­sions qui déli­bèrent à huis clos.

La crois­sance de l’or­ga­ni­sa­tion a pour effet de rendre la tâche de l’ad­mi­nis­tra­tion plus dif­fi­cile et plus com­pli­quée : ses devoirs s’é­lar­gissent et se spé­cia­lisent en effet au point qu’il devient impos­sible de les embras­ser d’un coup d’œil d’en­semble. Dans un mou­ve­ment qui est en voie de pro­grès rapide, ce n’est pas seule­ment la quan­ti­té crois­sante de nou­veaux adhé­rents qui favo­rise et hâte la dif­fé­ren­cia­tion des fonc­tions : c’est aus­si leur qua­li­té. Nomi­na­le­ment, et d’a­près la lettre des sta­tuts, tous les actes des chefs sont sou­mis à la sur­veillance inces­sante des admi­nis­trés. Théo­ri­que­ment, le chef n’est qu’un employé lié par les ins­truc­tions qu’il tient de la masse. Sa fonc­tion consiste à rece­voir et à exé­cu­ter les ordres de celle-ci, dont il n’est qu’un simple organe d’exécution.

Mais, en réa­li­té, à mesure que l’or­ga­ni­sa­tion gran­dit, le droit de contrôle recon­nu à masse devient de plus en plus illu­soire. Les adhé­rents doivent renon­cer à diri­ger ou même à sur­veiller toutes les affaires admi­nis­tra­tives. Ils se voient obli­gés de confier cette charge à des per­sonnes sûres, spé­cia­le­ment nom­mées à cet effet, à des fonc­tion­naires rétri­bués par l’or­ga­ni­sa­tion. La masse en est réduite à se conten­ter de comptes ren­dus plus que som­maires ou à avoir recours à des com­mis­sions de contrôle.

Cette méta­mor­phose ne découle ni de conven­tions spé­ciales, ni de chan­ge­ments des sta­tuts. C’est par la force des choses qu’un simple employé réus­sit à s’é­le­ver à la qua­li­té de chef et à acqué­rir une liber­té d’ac­tion qu’il ne devrait pas pos­sé­der. Le chef prend alors l’ha­bi­tude d’ex­pé­dier la plu­part des affaires impor­tantes et de résoudre un nombre de plus en plus grand de ques­tions se rat­ta­chant à la vie du par­ti : et cela de sa propre ini­tia­tive, sans prendre l’a­vis ni deman­der le concours de la masse.

C’est ain­si que la sphère du contrôle démo­cra­tique se rétré­cit pro­gres­si­ve­ment, pour se trou­ver fina­le­ment réduite à un mini­mum insi­gni­fiant. Dans tous les par­tis socia­listes, le nombre des fonc­tions reti­rées aux assem­blées élec­to­rales et trans­fé­rées aux conseils de direc­tion aug­mente sans cesse. Il s’é­lève de la sorte un puis­sant édi­fice, d’une struc­ture com­pli­quée. Le prin­cipe de la DIVISION DU TRAVAIL s’im­po­sant de plus en plus, les juri­dic­tions se divisent se sub­di­visent. Il se forme une BUREAUCRATIE rigou­reu­se­ment déli­mi­tée et hié­rar­chi­sée. L’ob­ser­va­tion rigou­reuse des règles hié­rar­chiques devient le pre­mier article du caté­chisme qui pré­cise et défi­nit les devoirs du par­ti. Cette hié­rar­chie est l’ef­fet de besoins tech­niques et la condi­tion la plus essen­tielle du fonc­tion­ne­ment régu­lier de la machine du parti.

Les chefs ont exis­té à toutes les époques, à toutes les phases de déve­lop­pe­ment, dans toutes les branches de l’ac­ti­vi­té humaine. Il est vrai que cer­tains mili­tants, sur­tout par­mi les mar­xistes ortho­doxes du socia­lisme alle­mand, cherchent à nous per­sua­der aujourd’­hui que le socia­lisme n’a pas de chefs, mais tout au plus des employés, parce qu’il est un par­ti démo­cra­tique et que l’exis­tence de chefs est incom­pa­tible avec la démo­cra­tie. Mais une pareille asser­tion, contraire à la véri­té, ne peut rien contre une loi socio­lo­gique. ELLE A, AU CONTRAIRE, POUR EFFET DE FORTIFIER LA DOMINATION DES CHEFS, EN DISSIMULANT AUX MASSES UN PÉRIL QUI MENACE RÉELLEMENT LA DÉMOCRATIE.

Une orga­ni­sa­tion forte exige, pour des rai­sons aus­si bien de tech­nique admi­nis­tra­tive que de tac­tique, une direc­tion éga­le­ment forte. Tant qu’une orga­ni­sa­tion est lâche et vague, elle est impuis­sante à faire naître une direc­tion pro­fes­sion­nelle. Les anar­chistes, qui ont en hor­reur toute orga­ni­sa­tion fixe, de quelque nature qu’elle soit, n’ont pas de chefs revê­tus de fonc­tions régulières.

Aux débuts du socia­lisme alle­mand, l’homme de confiance, le Ver­trauens­mann, conti­nuait d’exer­cer sa pro­fes­sion ordi­naire. Lors­qu’il rece­vait une rétri­bu­tion, elle était des plus modestes et ne lui était accor­dée qu’à titre tem­po­raire. Sa fonc­tion n’é­tait pas, pour lui, une source de reve­nus. L’employé de l’or­ga­ni­sa­tion était encore le simple com­pa­gnon de tra­vail de ses coas­so­ciés dont il par­ta­geait et le genre de vie et la condi­tion sociale. Aujourd’­hui, il est rem­pla­cé le plus sou­vent par le poli­ti­cien pro­fes­sion­nel, le Bezirks­lei­ter, etc.

À mesure que le par­ti moderne évo­lue vers une forme d’or­ga­ni­sa­tion plus solide, on voit s’ac­cu­ser davan­tage la ten­dance à rem­pla­cer les chefs occa­sion­nels par des chefs pro­fes­sion­nels. Toute orga­ni­sa­tion de par­ti tant soit peu com­pli­quée exige un cer­tain nombre de per­sonnes qui lui consacrent toute leur acti­vi­té. La masse délègue alors le contin­gent néces­saire ; et ces délé­gués, munis d’une pro­cu­ra­tion régu­lière, repré­sentent la masse d’une façon per­ma­nente et vaquent à ses affaires.

Mais la pre­mière éclo­sion d’une direc­tion pro­fes­sion­nelle marque pour la démo­cra­tie le com­men­ce­ment de la fin. Et cela tout par­ti­cu­liè­re­ment à cause de l’im­pos­si­bi­li­té logique du sys­tème repré­sen­ta­tif lui-même, qu’il s’a­gisse du par­le­men­ta­risme ou de la délé­ga­tion de parti.

Les théo­ri­ciens de la démo­cra­tie ne se las­saient pas de répé­ter que si, en votant, le peuple fait acte de sou­ve­rain, il renonce en même temps à sa sou­ve­rai­ne­té. Le père du suf­frage uni­ver­sel et égal en France, le grand démo­crate LEDRU-ROLLIN lui-même, en vint à exi­ger QU’ON SUPPRIME PRÉSIDENT ET PARLEMENT ET QU’ON RECONNAISSE DANS LE COMICE POPULAIRE LE SEUL ORGANE LÉGISLATIF. Il moti­vait sa pro­po­si­tion en disant que le peuple, qui perd tous les ans tant de temps en fêtes, vacances et dés­œu­vre­ment, pour­rait bien en faire un emploi plus utile, en le consa­crant à « cimen­ter son indé­pen­dance, sa gran­deur et sa prospérité ».

VICTOR CONSIDERANT avait com­bat­tu radi­ca­le­ment et à outrance la théo­rie de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire soi-disant garan­tie par le sys­tème repré­sen­ta­tif. Même en admet­tant, disait-il, en théo­rie et d’une façon abs­traite, que le par­le­men­ta­risme incarne vrai­ment le gou­ver­ne­ment des masses, il n’en est pas moins vrai qu’en pra­tique il ne sau­rait être autre chose qu’une fraude conti­nuelle exer­cée par les hommes au pou­voir. Il ne sub­sis­te­rait plus alors, entre la démo­cra­tie et la monar­chie, qui toutes deux ont leur racine dans le sys­tème repré­sen­ta­tif, qu’une dif­fé­rence des plus insi­gni­fiantes ; et cette dif­fé­rence por­te­rait non sur la nature des deux régimes, mais uni­que­ment sur leur rythme. Au lieu d’un seul roi, le peuple se don­ne­rait une foule de roi­te­lets ; et n’ayant pas la liber­té et l’in­dé­pen­dance néces­saires pour diri­ger la vie de l’É­tat, il se lais­se­rait dépouiller doci­le­ment de son droit fon­da­men­tal. Il ne se réser­ve­rait que le droit « cli­ma­té­rique et déri­soire » de se don­ner de temps à autre de nou­veaux maîtres.

On peut com­plé­ter cette cri­tique du sys­tème repré­sen­ta­tif par cette obser­va­tion poli­tique de PROUDHON : « Les repré­sen­tants du peuple », disait-il, « n’ont pas plu­tôt conquis le pou­voir, qu’ils se mettent à conso­li­der et à ren­for­cer leur puis­sance. Ils entourent sans cesse leurs posi­tions de nou­velles tran­chées défen­sives, jus­qu’à ce qu’ils réus­sissent à s’af­fran­chir com­plè­te­ment du contrôle popu­laire. C’est un cycle natu­rel et que par­court tout pou­voir : issu du peuple, il finit par s’é­le­ver au-des­sus du peuple ».

Aux envi­rons de 1840, ces idées étaient très répan­dues et à peu près uni­ver­sel­le­ment admises. En France tout par­ti­cu­liè­re­ment, ceux qui s’oc­cu­paient de sciences sociales et les poli­ti­ciens aux idées démo­cra­tiques étaient pro­fon­dé­ment convain­cus de leur véri­té. Les clé­ri­caux eux-mêmes mêlaient leurs voix à celles qui condam­naient le sys­tème repré­sen­ta­tif. Le catho­lique Louis Veuillot disait : « Quand j’ai voté, mon éga­li­té tombe dans la boîte avec mon bul­le­tin ; ils dis­pa­raissent ensemble ».

De nos jours, cette théo­rie est pro­fes­sée par les diverses écoles anar­chistes qui la défendent avec beau­coup de force et d’é­lo­quence. Les périls qui découlent de la repré­sen­ta­tion, alors même que celle-ci est issue du suf­frage uni­ver­sel, sont enfin recon­nus par Marx et Engels. Ce qui n’empêche pas les mar­xistes de se ser­vir lar­ge­ment du par­le­men­ta­risme dans lequel leur théo­rie voit une arme entre tant d’autres, mais qui consti­tue en réa­li­té leur seul et unique moyen d’ac­tion. Il est bon de noter tou­te­fois que tout en signa­lant les périls de la repré­sen­ta­tion, les mar­xistes s’empressent d’a­jou­ter que le par­ti socia­liste n’a pas à les craindre.

[ÉC : vous allez voir que cer­tains de nos élus mar­xistes modernes vont nous tenir le même lan­gage.. C’est couru.]

De nos jours, le fait de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire a été sou­mis à une cri­tique appro­fon­die par un groupe de savants ita­liens aux ten­dances conser­va­trices. Gae­ta­no Mos­ca parle de la « faus­se­té de la légende par­le­men­taire ». Il dit que cette façon de conce­voir la repré­sen­ta­tion du peuple comme un trans­fert libre et spon­ta­né de la sou­ve­rai­ne­té des élec­teurs (col­lec­ti­vi­té) à un cer­tain nombre d’é­lus (mino­ri­té) repose sur une pré­misse absurde : elle sup­pose en effet que la mino­ri­té peut être rat­ta­chée à la volon­té de la col­lec­ti­vi­té par des liens indis­so­lubles. Rien n’est plus faux : une fois le geste élec­to­ral accom­pli, le pou­voir des élec­teurs sur leurs élus prend fin. Le délé­gué se consi­dère comme l’ar­bitre auto­ri­sé de la situa­tion. Et il l’est en effet. S’il se trouve encore dans la masse des indi­vi­dus capables d’exer­cer quelque influence sur le repré­sen­tant du peuple, ils ne sont jamais bien nom­breux : ce sont ceux qu’on appelle les grands élec­teurs, les gros bon­nets de la cir­cons­crip­tion et du par­ti local. Ce sont, en d’autres termes, des indi­vi­dus qui, tout en fai­sant par­tie, par leur situa­tion sociale, de la masse sou­ve­raine, n’en savent pas moins se glis­ser dans les groupes oli­gar­chiques, qui tiennent cette masse sou­ve­raine sous leur joug.

Cette cri­tique du sys­tème repré­sen­ta­tif vaut tout spé­cia­le­ment pour la vie moderne qui revêt tous les jours des formes plus com­plexes. Et à mesure que ces formes se com­pliquent, il devient de plus en plus absurde de vou­loir « repré­sen­ter » une masse hété­ro­gène, dans tous les innom­brables pro­blèmes que fait naître la dif­fé­ren­cia­tion crois­sante de notre vie poli­tique et éco­no­mique. Repré­sen­ter signi­fie faire accep­ter, comme étant la volon­té de la masse, ce qui n’est que volon­té indi­vi­duelle. Il est pos­sible de repré­sen­ter, dans cer­tains cas iso­lés, lors­qu’il s’a­git par exemple de ques­tions ayant des contours nets et souples et lorsque, par sur­croît, la délé­ga­tion est de brève durée. Mais une repré­sen­ta­tion per­ma­nente équi­vau­dra tou­jours à une hégé­mo­nie des repré­sen­tants sur les représentés.

(…)

C. FACTEURS INTELLECTUELS

Supé­rio­ri­té intel­lec­tuelle des chefs pro­fes­sion­nels.
Incom­pé­tence for­melle et réelle des masses.

Dans l’en­fance du par­ti socia­liste, alors que l’or­ga­ni­sa­tion, encore faible et aux rangs clair­se­més, s’at­tache sur­tout à pro­pa­ger les prin­cipes élé­men­taires du socia­lisme, les diri­geants pro­fes­sion­nels sont peu nom­breux. La direc­tion du par­ti est alors assu­rée par des per­sonnes qui n’y voient qu’une occu­pa­tion accessoire.

Mais les pro­grès de l’or­ga­ni­sa­tion font sur­gir sans cesse, aus­si bien à l’in­té­rieur qu’à l’ex­té­rieur du par­ti, des besoins tou­jours nou­veaux. Et il arrive un moment où ni l’i­déa­lisme et l’en­thou­siasme des intel­lec­tuels, ni la bonne volon­té et le tra­vail dont les pro­lé­taires se chargent spon­ta­né­ment aux heures libres du dimanche ne suf­fisent plus à satis­faire aux exi­gences de la situa­tion. C’est alors que le pro­vi­soire cède la place au per­ma­nent et le dilet­tan­tisme au tra­vail pro­fes­sion­nel, au métier.

[ÉC : Je vou­drais signa­ler que C’EST PROBABLEMENT LÀ QUE TOUT SE JOUE : c’est parce que le par­ti doit faire face à une concur­rence élec­to­rale achar­née (contre les autres par­tis) que les mili­tants sont ain­si conduits à cher­cher la per­for­mance de leurs chefs à tout prix. Ils y sont conduits méca­ni­que­ment à cause du contexte élec­to­ral, à cause du sys­tème du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif ; mais cette recherche de la com­pé­tence maxi­male n’est pas iné­luc­table puisque l’on peut pro­po­ser un autre sys­tème, sans élec­tions. Dans un sys­tème fon­dé sur le tirage au sort, nous aurions TOUS de PLUS MAUVAIS chefs (beau­coup plus FAIBLES, d’ailleurs), EXPRÈS, parce que c’est pré­ci­sé­ment ce qui cor­res­pond à l’in­té­rêt général.]

Avec la nais­sance d’une direc­tion pro­fes­sion­nelle, s’ac­cen­tue la dif­fé­rence qui existe entre les chefs et la masse au point de vue de l’ins­truc­tion. Une longue expé­rience nous enseigne que par­mi les fac­teurs qui assurent la domi­na­tion de mino­ri­tés sur des majo­ri­tés : l’argent et ses équi­va­lents (supé­rio­ri­té éco­no­mique), la tra­di­tion (supé­rio­ri­té his­to­rique), la pre­mière place revient à l’ins­truc­tion for­melle de ceux qui pré­tendent à la domi­na­tion, c’est-à-dire à la supé­rio­ri­té intel­lec­tuelle. Or, l’ob­ser­va­tion la plus super­fi­cielle nous montre que dans les par­tis du pro­lé­ta­riat, les chefs sont par l’ins­truc­tion, supé­rieurs à la masse.

En outre, le méca­nisme du par­ti socia­liste offre aux ouvriers, grâce aux nom­breux postes rétri­bués et hono­ri­fiques dont il dis­pose, une pos­si­bi­li­té de faire car­rière, ce qui exerce sur eux une force d’at­trac­tion consi­dé­rable. Il en résulte qu’un cer­tain nombre d’ou­vriers, plus ou moins bien doués au point de vue intel­lec­tuel, se trouvent trans­for­més en employés menant une exis­tence de petits bour­geois, mis dans la néces­si­té et ayant l’oc­ca­sion d’ac­qué­rir aux frais de la masse une ins­truc­tion supé­rieure et une vision plus nette des rap­ports sociaux.

Tan­dis que le tra­vail pro­fes­sion­nel et les exi­gences de la vie quo­ti­dienne rendent inac­ces­sible à la masse une connais­sance appro­fon­die de l’en­gre­nage social, et sur­tout du mou­ve­ment et du fonc­tion­ne­ment de la machine poli­tique, l’ou­vrier deve­nu chef est, au contraire, à même, grâce à sa nou­velle situa­tion, de s’i­ni­tier à tous les détails de la vie publique et d’ac­croître ain­si sa supé­rio­ri­té sur ses mandants.

À mesure que le métier poli­tique se com­plique et que les règles de la légis­la­tion sociale se mul­ti­plient, il faut pour s’o­rien­ter dans la poli­tique, pos­sé­der une expé­rience de plus en plus grande et des connais­sances de plus en plus vastes. Aus­si le fos­sé qui sépare les chefs du gros du par­ti s’é­lar­git-il éga­le­ment de plus en plus, et il arrive UN MOMENT OÙ LES PREMIERS PERDENT TOUT SENTIMENT DE SOLIDARITÉ AVEC LA CLASSE DONT ILS SONT ISSUS. Il se pro­duit alors une véri­table divi­sion en sous-classes : celle des capi­taines ex-pro­lé­taires et celle des sol­dats pro­lé­taires. En se don­nant des chefs, les ouvriers se créent, de leurs propres mains, de nou­veaux maîtres dont la prin­ci­pale arme de domi­na­tion consiste dans leur ins­truc­tion plus grande.

Ces maîtres ne font pas seule­ment sen­tir leur influence dans l’or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale, dans l’ad­mi­nis­tra­tion et la presse du par­ti : ex-ouvriers ou ex-bour­geois, ils mono­po­lisent éga­le­ment la repré­sen­ta­tion par­le­men­taire de celui-ci.

Tous les par­tis pour­suivent de nos jours un objec­tif par­le­men­taire. Leur acti­vi­té évo­lue sur le ter­rain élec­to­ral et léga­li­taire, leur fin immé­diate consis­tant dans l’ac­qui­si­tion d’une influence par­le­men­taire, leur fin ultime dans ce qu’on appelle la « conquête des pou­voirs publics ».

C’est pour réa­li­ser cette conquête que les repré­sen­tants des par­tis révo­lu­tion­naires entrent dans le corps légis­la­tif. Mais le tra­vail par­le­men­taire qu’ils y accom­plissent, d’a­bord à contre­cœur, puis avec une satis­fac­tion et un zèle pro­fes­sion­nel crois­sants, les éloignent de plus en plus de leurs élec­teurs. Les ques­tions qui se posent devant eux et qui exigent, pour être com­prises, une pré­pa­ra­tion sérieuse, ont pour effet d’é­lar­gir et d’ap­pro­fon­dir leur com­pé­tence tech­nique et d’aug­men­ter d’au­tant la dis­tance qui les sépare des autres cama­rades. C’est ain­si que les chefs en arrivent à pos­sé­der, s’ils ne la pos­sé­daient déjà aupa­ra­vant, une « ins­truc­tion » réelle. Et ins­truc­tion signi­fie pos­si­bi­li­té d’exer­cer sur les masses un pou­voir de suggestion.

À mesure qu’ils s’i­ni­tient aux détails de la vie poli­tique, qu’ils se fami­lia­risent avec les dif­fé­rents aspects des ques­tions d’im­pôts et de douanes et avec les pro­blèmes de la poli­tique exté­rieure, LES CHEFS ACQUIÈRENT UNE IMPORTANCE QUI LES RENDRA INDISPENSABLES, tant que les par­tis pra­ti­que­ront la tac­tique par­le­men­taire et peut-être même après qu’ils l’au­ront abandonnée.

Rien de plus natu­rel, d’ailleurs, puisque ces chefs ne peuvent être rem­pla­cés séance tenante, tous les autres membres du par­ti étant étran­gers au méca­nisme bureau­cra­tique, absor­bés qu’ils sont par leurs occu­pa­tions quo­ti­diennes. Grâce à la com­pé­tence qu’elles pro­curent dans des métiers peu ou pas acces­sibles à la masse, les connais­sances tech­niques des chefs leur assurent vir­tuel­le­ment une INAMOVIBILITÉ qui n’est pas sans por­ter atteinte aux prin­cipes de la démocratie.

La com­pé­tence tech­nique qui, nous l’a­vons vu, élève défi­ni­ti­ve­ment les chefs au-des­sus de la masse et assu­jet­tit celle-ci au com­man­de­ment de ceux-là, se trouve ren­for­cée plus tard par d’autres fac­teurs, tels que la rou­tine, le savoir-faire social que les dépu­tés acquièrent à la Chambre, et leur spé­cia­li­sa­tion au sein des com­mis­sions. Ces chefs cherchent ensuite natu­rel­le­ment à appli­quer à la vie nor­male des par­tis les manœuvres apprises dans le milieu par­le­men­taire et grâce aux­quelles ils réus­sissent sou­vent à endi­guer faci­le­ment des cou­rants qui leur sont contraires.

Les par­le­men­taires sont pas­sés maîtres dans l’art de diri­ger les assem­blées, d’ap­pli­quer et d’in­ter­pré­ter les règle­ments, de pro­po­ser des motions en temps oppor­tun, bref, d’u­ser de toutes sortes d’ar­ti­fices pour sous­traire à la dis­cus­sion des points contro­ver­sés, pour arra­cher à une majo­ri­té hos­tile un vote qui leur soit favo­rable ou, tout au moins et dans le cas le plus défa­vo­rable, pour réduire cette majo­ri­té au silence. Et, pour atteindre ce but, les moyens ne manquent pas : depuis la façon habile et sou­vent ambi­guë de poser la ques­tion au moment même du vote, jus­qu’à l’ac­tion sug­ges­tive qu’on exerce sur la foule à l’aide d’in­si­nua­tions qui, tout en n’ayant aucun rap­port avec la ques­tion, ne laissent pas d’im­pres­sion­ner l’assistance.

En leur qua­li­té de rap­por­teurs et d’hommes com­pé­tents, connais­sant les dédales les plus secrets des affaires qu’il s’a­git de trai­ter, beau­coup de dépu­tés savent, à force de digres­sions, de péri­phrases et de sub­ti­li­tés ter­mi­no­lo­giques, faire de la ques­tion la plus simple et la plus natu­relle du monde un mys­tère sacré dont ils pos­sèdent seuls la clef. Avec tout cela, qu’ils soient de bonne ou de mau­vaise foi, ils réduisent les grandes masses, dont ils devraient être les « inter­prètes théo­riques », à l’im­pos­si­bi­li­té de les suivre et de les com­prendre, et à plus forte rai­son d’exer­cer sur eux un contrôle tech­nique quel­conque. Ils sont les vrais maîtres de la situa­tion, au sens le plus com­plet du mot.

L’in­tan­gi­bi­li­té des dépu­tés s’ac­croît encore et leur posi­tion pri­vi­lé­giée se conso­lide, grâce à la renom­mée que leur pro­curent, aus­si bien auprès de leurs adver­saires poli­tiques que dans l’o­pi­nion publique de leurs par­ti­sans, leur talent d’o­ra­teur ou de spé­cia­liste, ou le charme de leur per­son­na­li­té intel­lec­tuelle et même physique.

Le ren­voi par les masses orga­ni­sées d’un lea­der uni­ver­sel­le­ment esti­mé jet­te­rait sur le par­ti, même aux yeux du pays, un pro­fond discrédit.

Si les masses com­po­sant le par­ti pous­saient jus­qu’à l’ex­trême de la sépa­ra­tion un désac­cord avec les chefs, il en résul­te­rait pour elles un dom­mage poli­tique énorme. D’un côté, il s’a­gi­rait de rem­pla­cer immé­dia­te­ment dans leurs fonc­tions les chefs démis­sion­naires qui ne sont par­ve­nus à se fami­lia­ri­ser avec la matière poli­tique qu’a­près des dizaines d’an­nées de tra­vail pra­tique inlas­sable ; or, quel est le par­ti qui puisse trou­ver du jour au len­de­main des forces nou­velles en nombre suf­fi­sant et de qua­li­té vou­lue pour opé­rer cette sub­sti­tu­tion ? D’un autre côté, n’est-ce pas à l’in­fluence per­son­nelle de leurs vieux chefs par­le­men­taires que les masses doivent une bonne part de leurs suc­cès dans le domaine de la légis­la­tion sociale et dans la lutte pour la conquête de liber­tés poli­tiques générales ?

Les masses démo­cra­tiques subissent ain­si, et là-des­sus aucun doute n’est pos­sible, une res­tric­tion de leur volon­té, lors­qu’elles sont obli­gées de revê­tir leurs chefs d’une auto­ri­té qui, à la longue, détruit le prin­cipe même de la démo­cra­tie. C’est dans leur indis­pen­sa­bi­li­té que réside le titre le plus effi­cace des chefs.

Qui­conque est indis­pen­sable sou­met à son pou­voir tous les puis­sants et sei­gneurs de la terre.

L’his­toire des par­tis ouvriers nous offre tous les jours des cas où les chefs s’é­tant mis en contra­dic­tion fla­grante avec les prin­cipes fon­da­men­taux du mou­ve­ment, les mili­tants ne se décident pas à tirer de cette situa­tion toutes les consé­quences qui en découlent logiquement.

(…)

DEUXIÈME PARTIE LE CARACTÈRE DOMINATEUR DES CHEFS

(Lire la suite… Ce livre est pas­sion­nant. À lire et à relire. À travailler.)

PLAN : (en gras, les extraits repro­duits ci-dessus)

PREMIÈRE PARTIE : LES CHEFS DANS LES ORGANISATIONS DÉMOCRATIQUES

A. – Causes déter­mi­nantes d’ordre tech­nique et administratif

CHAPITRE PREMIER. – Intro­duc­tion. Néces­si­té de l’or­ga­ni­sa­tion
CHAPITRE II. – Impos­si­bi­li­té méca­nique et tech­nique du gou­ver­ne­ment direct des masses

CHAPITRE III. – Le par­ti démo­cra­tique moderne comme par­ti mili­tant. Le « militantisme »

B. – Causes déter­mi­nantes d’ordre psychologique

CHAPITRE PREMIER. – Le droit moral à la délé­ga­tion
CHAPITRE II. – Le besoin de chefs chez les masses
CHAPITRE III. – La gra­ti­tude poli­tique des masses
CHAPITRE IV. – Le besoin de véné­ra­tion chez les masses
CHAPITRE V. – Carac­tères acces­soires des chefs

C. – Fac­teurs intellectuels

Supé­rio­ri­té intel­lec­tuelle des chefs pro­fes­sion­nels
Incom­pé­tence for­melle et réelle des masses

DEUXIÈME PARTIE : LE CARACTÈRE DOMINATEUR DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. – La sta­bi­li­té des chefs
CHAPITRE II. – La puis­sance finan­cière des chefs et du par­ti
CHAPITRE III. – Les chefs et la presse
CHAPITRE IV. – L’at­ti­tude des chefs à l’é­gard des masses
CHAPITRE V. – La lutte pour le pou­voir entre les chefs
CHAPITRE VI. – Bureau­cra­tisme. Ten­dances cen­tra­li­sa­trices et décentralisatrices

TROISIÈME PARTIE : L’EXERCICE DU POUVOIR ET SES RÉACTIONS PSYCHOLOGIQUES SUR LES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. – La méta­mor­phose psy­cho­lo­gique des chefs
CHAPITRE II. – L’i­déo­lo­gie bona­par­tiste
CHAPITRE III. – Iden­ti­fi­ca­tion du par­ti et du chef. « Le par­ti, c’est moi »

QUATRIÈME PARTIE : ANALYSE SOCIALE DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. – Intro­duc­tion : la lutte de classes et son action dis­sol­vante sur la bour­geoi­sie
CHAPITRE II – Les chefs socia­listes d’o­ri­gine bour­geoise
CHAPITRE III. – Les trans­for­ma­tions sociales pro­duites par l’or­ga­ni­sa­tion
CHAPITRE IV. – Le besoin de dif­fé­ren­cia­tion dans la classe ouvrière
CHAPITRE V. – Les chefs ouvriers d’o­ri­gine pro­lé­ta­rienne
CHAPITRE VI. – Les par­tis ouvriers et la ques­tion dite des intellectuels

CINQUIÈME PARTIE : ESSAIS DE LIMITATION DU POUVOIR DES CHEFS

CHAPITRE PREMIER. – Le réfé­ren­dum
CHAPITRE II. – Le pos­tu­lat du renon­ce­ment
CHAPITRE III. – L’ac­tion pro­phy­lac­tique du syn­di­ca­lisme
CHAPITRE IV. – L’ac­tion pro­phy­lac­tique de l’anarchisme

SIXIÈME PARTIE : SYNTHÈSE : LES TENDANCES OLIGARCHIQUES DE L’ORGANISATION

CHAPITRE PREMIER. – La base conser­va­trice de l’or­ga­ni­sa­tion
CHAPITRE II. – La démo­cra­tie et la loi d’ai­rain de l’o­li­gar­chie
CHAPITRE III. – Consi­dé­ra­tions finales

Source : http://​www​.archive​.org/​d​e​t​a​i​l​s​/​l​e​s​p​a​r​t​i​s​p​o​l​i​t​i​q​0​0​m​i​c​h​u​oft

Encore un commentaire :

Je vois dans ces ana­lyses UN FONDEMENT RATIONNEL POUR UN TIRAGE AU SORT GÉNÉRALISÉ EN POLITIQUE, de façon à évi­ter cette com­pé­ti­tion poli­tique géné­rale, entre des camps retran­chés et enne­mis, qui condamne les humains à se regrou­per en par­tis pour voir recon­nus leurs points de vue.

La cri­tique du sys­tème repré­sen­ta­tif est menée sur deux fronts n’ayant pas grand-chose à voir ensemble : PAR LA DROITE (les pri­vi­lé­giés qui ne veulent don­ner au peuple AUCUN pou­voir et réta­blir un sys­tème de castes aris­to­cra­tiques) ET AUSSI PAR LA GAUCHE (les anar­chistes et liber­taires qui veulent que le peuple ait TOUT le pou­voir, sans aucune représentation).

Mais trai­ter de « fas­cistes » TOUS ceux qui remettent en cause la repré­sen­ta­tion poli­tique (et l’i­nac­cep­table réduc­tion du pré­cieux « suf­frage uni­ver­sel » à « la seule élec­tion de repré­sen­tants »), MÊME CEUX qui veulent rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif par une vraie démo­cra­tie, mélan­ger ain­si toutes les cri­tiques radi­cales par le seul fait qu’elles soient toutes radi­cales, c’est faire le jeu des vrais fas­cistes, eux qui haïssent le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif tout en haïs­sant plus encore la démo­cra­tie véritable.

Selon LE RÉGIME QUE L’ON VEUT METTRE À LA PLACE du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif (une monar­chie, une aris­to­cra­tie, une tyran­nie ou une démo­cra­tie vraie), on mène une cri­tique ‘redou­table’ ou ‘remar­quable’ des impos­tures actuelles : MÉLANGER TOUTES CES CRITIQUES COMME ‘DÉTESTABLES’ est, au mieux, une erreur, au pire une trahison.

C’est aux citoyens de déci­der eux-mêmes s’ils veulent être repré­sen­tés où pas, et si oui, comment. 

Ce n’est cer­tai­ne­ment pas aux repré­sen­tants, ni aux pro­fes­sion­nels de la poli­tique (tous en conflit d’in­té­rêts évident en la matière), de déci­der si les citoyens doivent être repré­sen­tés et comment.

Étienne.

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Étienne

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6 Commentaires

  1. Anonyme

    Bon­jour,

    Je vou­drais signa­ler (même si je sup­pose que vous êtes déjà au cou­rant), que l’Is­lande a un pro­jet de Wiki Consti­tu­tion… :

    http://www.lavie.fr/actualite/monde/l‑islande-invente-la-wiki-constitution-22–06-2011–17912_5.php

    Incroyable, mais vrai 🙂

    Mer­ci pour la qua­li­té de votre tra­vail, votre grande capa­ci­té de péda­gogue, et votre calme, (car gar­der son calme quand on a toutes ces infos qui foutent mécham­ment en colère, c’est difficile 🙂 ).

    Bon week end.

    Réponse
  2. NingúnOtro

    Je vou­drais atti­rer ton atten­tion, Étienne, sur le fait que la poli­tique n’est qu’un ins­tru­ment dont se servent ceux qui ont besoin de se doter de res­sources pour mettre la main sur les méca­nismes qui donnent le pou­voir sur la dis­tri­bu­tion des moyens que nos Consti­tu­tions mettent dans la main des pou­voirs publics pour déve­lop­per la socié­té. Toute Consti­tu­tion sera per­ver­tie petit à petit si on laisse faire, même une nouvelle.

    Une autre ins­tru­ment pour se doter de res­sources est d’être pro­duc­teur de biens et de se posi­tion­ner pour trans­for­mer n’im­porte quelle pro­duc­tion non pas en biens et ser­vices néces­saires pour la socié­té, mais en machines effi­cientes pour écré­mer la plus grande par­tie de plus-value pos­sible par rap­port à l’in­ver­sion néces­saire pour produire.

    Un autre, bien com­mode celui-là, est de se faire agent des puis­sances d’argent, qui s’é­taient fabri­qué (par la FED) le car­tel mono­po­liste avec le droit de mul­ti­plier par dix leurs res­sources propres (et pas plus parce que l’ac­cord était un car­tel entre voyous pour ne pas tuer cette poule aux œufs d’or). Un accord qui sau­ta quand quelques-uns (des anglo-saxons pro­tes­tants, il n’y a pas de plus décom­plexé) inven­tèrent d’a­bord la titu­la­ri­sa­tion de prêts (réduire la par­tie créée ‑limi­tée à x10 fonds propres- dans l’ac­cord en la met­tant en paquets dénom­més dif­fé­rem­ment, et incré­men­ter la par­tie fonds propres avec l’argent de la vente ‑ou trans­fert à une autre entre­prise du même groupe, ils ne font cadeau de rien ces voyous-), et ensuite abu­sèrent au plus vite en col­lec­tant des prêts à titu­la­ri­ser à la pelle indus­trielle, que ce soient des sub-prime (insol­vables) ou nulle-prime (car­ré­ment frau­du­leux) car tout ce dont ils avaient besoin pour leur affaire étaient des signa­tures sous des chiffres à rembourser…

    Ce qui est com­mun à toutes ces alter­na­tives n’est pas le fait d’i­den­ti­fier une oppor­tu­ni­té (sociale, poli­tique, éco­no­mique, finan­cière)… mais que LES CAUSES LOGIQUES sont tou­jours les mêmes… essayer de s’as­su­rer la sur­vie en étant plus com­pé­ti­tifs que les autres (toutes men­songes et tri­che­ries confuses, cumu­lées ou pas) dans la cor­vée de s’emparer des res­sources qui per­mettent de se construire un avan­tage et une défense vis à vis des autres qui sont soup­çon­nés (avec ou sans rai­son) de faire la même chose parce que, une fois atten­tifs à la logique com­pé­ti­tive, c’est la chose la plus utile à faire pour avoir les meilleures garan­ties pos­sibles (face à toute oppo­si­tion imaginable).

    Dans l’as­su­rance de la sur­vie… il y a deux stra­té­gies possibles :

    1) l’in­di­vi­duelle (aus­si sa ver­sion hié­rar­chique-pyra­mi­dale de la cor­po­ra­tion, ou cha­cun indi­vi­duel­le­ment tire son épingle du feu par rap­port à sa posi­tion rela­tive mieux que si il l’es­sayait en stricte soli­taire individuel)

    2) la col­lec­tive ou cha­cun col­la­bore avec tout ce qu’il peut appor­ter et la défense qu’on peut orga­ni­ser entre tous avec les res­sources de cha­cun est bien plus effec­tive que celle qu’un indi­vi­du peut orga­ni­ser avec les seuls res­sources sous son contrôle personnel.

    Ces deux stra­té­gies, et le choix à faire pour une d’elles… opère au niveau INTELLECTUEL et COGNITIF, et c’est la, dans ce choix, que se situe RÉELLEMENT la dif­fé­rence entre les deux classes sociales… les huma­nistes et les prédateurs.

    C’est pour cela que j’in­siste sur le fait qu’il faut réécrire la défi­ni­tion de classe sociale de Karl Marx pour pou­voir avan­cer vers une solu­tion, parce que sa ver­sion ultra sim­pli­fiée basée sur les symp­tômes de l’ul­té­rieure pos­ses­sion des moyens de pro­duc­tion est, si elle fut bien utile comme cata­ly­seur pour les masses anal­pha­bètes des abords de la révo­lu­tion indus­trielle, a une très mau­vaise cor­ré­la­tion avec les symp­tômes d’au­jourd’­hui concer­nant la pos­ses­sion (pro­lé­taires pro­prié­taires de leur mai­son et/ou des 4×4 pré­somp­tueux, même si enchai­nés à des prêts, ou pos­sé­dant des actions dans des entre­prises, etc. ; d’un coté ; et de l’autre, des masses qui sont pauvres parce qu’ils n’ont pas eu l’op­por­tu­ni­té de se faire un patri­moine symp­to­ma­tique, mais qui sont quand même des indi­vi­dua­listes qui attendent tou­jours la pre­mière occa­sion pour s’emparer des res­sources qu’ils convoitent).

    L’er­reur concep­tuelle incrus­tée « viri­que­ment » [géné­ti­que­ment] dans la gauche dog­ma­tique à tra­vers de la défi­ni­tion de classe sociale nous fait beau­coup de mal et nous empêche de for­mer un FRONT HUMANISTE vrai­ment ample qui puisse obte­nir des grandes majorités.

    Parce que l’hu­ma­nisme… c’est TOUT LE MONDE… SAUF LES EXTRÉMISTES (ceux de gauche caviar et ou dog­ma­tiques inclus)… la gauche modé­rée, la droite modé­rée (tenir compte du chan­ge­ment de para­digme une fois défaites les rai­sons de la farouche oppo­si­tion rouges <–> bleus qui fausse trop la vision aujourd’­hui), les libé­raux, les anarchistes,…

    … quand on défait les rai­sons de se défendre à outrance les uns des autres… on a besoin de beau­coup moins de res­sources pour s’as­su­rer la sur­vie (car plus d’es­ca­lade com­pé­ti­tive)… et beau­coup de res­sources aujourd’­hui rete­nues dans la fabri­ca­tion de sys­tèmes de défense se libèrent pour faire du bien pour toute l’humanité.

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  3. Étienne

    Mer­ci NingúnOtro,

    Je com­prends ton point de vue (je crois) et j’en par­tage une bonne partie.

    Mais, « bour­geois vs pro­lé­taire » ou « pré­da­teurs vs huma­nistes », la dif­fi­cul­té prin­ci­pale reste qu’un citoyen faible et huma­niste d’au­jourd’­hui peut très bien deve­nir un citoyen fort et pré­da­teur demain : autre­ment dit, nous n’a­vons PAS un pro­blème de PERSONNES, mais un pro­blème d’INSTITUTIONS.

    De bonnes ins­ti­tu­tions, à mon avis, pro­té­ge­raient le peuple (c’est-à-dire vrai­ment tout le monde) des voleurs de pou­voirs (« bour­geois » ou « pré­da­teurs », pour moi c’est tout comme : dès qu’on devient TROP RICHE, on attrape une mala­die men­tale, la cupi­di­té insa­tiable, et on devient dan­ge­reux pour tout le corps social) en ne délé­gant que peu de pou­voirs, for­cé­ment à des ama­teurs et sous un contrôle serré. 

    Il me semble que mon idée est com­pa­tible avec la tienne.

    Étienne.

    Réponse
  4. NingúnOtro

    Tu y es presque, Étienne… nous avons un pro­blème de per­sonnes dès le moment où trop d’elles font le choix de la stra­té­gie indi­vi­duelle. Nous n’a­vons un pro­blème d’ins­ti­tu­tions que quand trop de ceux qui adoptent une stra­té­gie indi­vi­duelle essaient de se posi­tion­ner dans la hié­rar­chie des ins­ti­tu­tions pour dévier trop de leurs res­sources col­lec­tives vers l’ob­ten­tion de leurs buts par­ti­cu­liers. Alors, évi­dem­ment, dans un pre­mier lieu il faut essayer de rendre les ins­ti­tu­tions immunes à ceux qui cherchent à favo­ri­ser leurs inté­rêts par­ti­cu­liers, et on fait cela en ins­ti­tuant le tirage au sort au postes à cou­vrir, la red­di­tion de comptes obli­ga­toire sur la ges­tion et les man­dats courts pour évi­ter que ceux qui abusent puissent déve­lop­per toute une infra­struc­ture ins­ti­tu­tion­na­li­sée dans la durée pour le faire… mais la réelle effi­ca­ci­té réside dans le fait de pou­voir rendre publiques les logiques et rai­sons der­rière les com­por­te­ments pré­da­teurs pour que tout et cha­cun puisse agir en connais­sance de cause comme don­neur d’a­lerte pré­coce et mettre son poids pour exi­ger les cor­rec­tions pertinentes.

    Nous devons faire un effort d’é­du­ca­tion pour pro­pa­ger en quoi un com­por­te­ment en pré­da­teur est nocif pour la com­mu­nau­té et doit être évi­té par des moyens édu­ca­tion­nels et rec­ti­fi­ca­tifs… sans en arri­ver à consti­tuer une menace à la sur­vie de ceux qui insistent. C’est une mala­die cog­ni­tive qui n’est pas dan­ge­reuse si elle est cor­rec­te­ment diag­nos­ti­quée et trai­tée, sans obli­ger les malades à uti­li­ser une défense à outrance parce que le trai­te­ment qu’on pro­pose sans trop pen­ser aux consé­quences sont le pas­sage du cou par la guillo­tine 😉 . Rap­pe­lons-nous que le but ultime est de se garan­tir la sur­vie le mieux possible.

    Les fau­tifs (sou­vent pas direc­te­ment res­pon­sables de leur choix parce que la logique uti­li­sée fait part de leur héri­tage plu­tôt que d’être un choix libre) n’ac­cep­te­ront pas une pos­sible solu­tion qui menace leur sur­vie, ni même une élec­tion qui les pla­ce­rait tem­po­rel­le­ment à la mer­ci d’autres aux­quels on n’au­rait pas encore exi­gé de rec­ti­fier leur choix.

    Il faut déployer de l’in­tel­li­gence pour gérer tout un tas de situa­tions tran­si­toires entre l’ac­tuelle situa­tion et une solu­tion future ou plus aucun des anciens cumu­la­teurs-pré­da­teurs n’est plus une menace pour d’an­ciens col­lègues gué­ris ou des col­lec­ti­vi­tés jamais infec­tées du virus de la compétitivité.

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  5. Etudiante AES

    Étu­diante en 2ème année d’une licence AES , cette article m’a été d’une grande aide. 
    Je vous remer­cie, vraiment. 
    Nos pro­fes­seurs n’ont pas été capables de nous expli­quer les choses de la sorte.

    Mer­ci pour votre grand sens péda­gogue, vos expli­ca­tions claires et sen­sées et le grand bien que vous m’a­vez ren­du en publiant cet article .

    Réponse
  6. dany

    « Robert Michels fut un élève de Max Weber. Il s’ins­tal­la en Ita­lie, à Turin, où il conti­nua de mili­ter au sein du par­ti socia­liste. Il fut proche des idées du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire et fut en contact avec Georges Sorel et Hubert Lagar­delle. Dans les années 1910, il évo­lua vers la droite et finit par adhé­rer au fascisme. »

    Curieux ces gens atti­rés par ce qu’ils dénoncent…

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