Frédéric Lordon : La servitude volontaire n’existe pas

13/03/2011 | 24 commentaires

Salut à tous,

Un billet invi­té chez Paul Jorion m’a inci­té à y signa­ler un livre récent de Fré­dé­ric Lor­don, et j’y ai vu depuis une nou­velle arti­cu­la­tion de la pen­sée de Fré­dé­ric avec la mienne : chose rare, Fré­dé­ric est un éco­no­miste hon­nê­te­ment huma­niste — non ven­du aux mar­chands — qui ne compte pour­tant pas du tout sur une ver­tu espé­rée d’ac­teurs pro­vi­den­tiels, mais qui tient plu­tôt à de bonnes ins­ti­tu­tions pour impo­ser et garan­tir cette ver­tu, quels que soient les acteurs.

Dans un texte inté­res­sant, « La liber­té la ser­vi­tude et la mort », Cra­paud Rouge s’in­surge contre l’ex­pres­sion « ser­vi­tude volon­taire », qui revient à dire « Bien fait pour vous » (je peux com­prendre qu’on soit par­fois ten­té de le dire 😉 ), comme si l’ex­ploi­ta­tion était de la faute des seuls exploités.

Comme bien d’autres, je me suis ali­men­té avec la thèse de La Boé­tie, et j’ai un temps pen­sé que ce jeune homme génial avait iden­ti­fié un rouage déci­sif de la méca­nique qui rend pos­sible les abus de pou­voir — abus qui sont mon objet d’é­tude prin­ci­pal. Une for­mule comme « Soyez réso­lus de ne plus ser­vir et vous voi­là libre » est bien sédui­sante et a effec­ti­ve­ment pous­sé des géné­ra­tions d’ex­ploi­tés à se révolter.

Mais cha­cun voit bien pour­tant, en même temps qu’il est séduit par l’i­dée révo­lu­tion­naire, que ce n’est pas si simple : c’est oublier la ter­reur quo­ti­dienne impo­sée par les riches ayant pris le contrôle de l’É­tat et donc du mono­pole de la force armée (et de la créa­tion moné­taire) — hier par la force brute, aujourd’­hui par l’é­lec­tion, j’y revien­drai en conclusion.

En lisant le der­nier livre de Fré­dé­ric Lor­don, « Capi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude. Marx et Spi­no­za. », La Fabrique 2010, —tou­jours aus­si intel­li­gent, pétillant, encore un bon livre—, j’ai encore recon­si­dé­ré et nuan­cé mon avis sur « la ser­vi­tude volon­taire ». Je repro­duis ici quelques pen­sées ori­gi­nales de Fré­dé­ric qui devraient bien vous intéresser.

Il com­mence par prendre la for­mule à rebrousse-poil (« La ser­vi­tude volon­taire n’existe pas »), mais quelques pages plus loin, il nuance (« domi­na­tion à tous les étages », c’est-à-dire ser­vi­tude volon­taire mais col­lec­tive). C’est intéressant.

Spé­cia­liste de la mon­naie et du finan­ce­ment de l’é­co­no­mie, Fré­dé­ric n’ou­blie pas ce rouage essen­tiel de la domi­na­tion des riches qu’est l’argent rare.

Je suis curieux de connaître votre avis sur l’a­na­lyse de cet ami, indé­crot­table spi­no­ziste, cha­cun l’au­ra compris.

Fré­dé­ric Lor­don, « Capi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude. Marx et Spi­no­za. »,
La Fabrique 2010.
Extrait (page 30 et s.) :

La ser­vi­tude volon­taire n’existe pas.

La dépen­dance à l’ob­jet de désir « argent » est le roc de l’en­rô­le­ment sala­rial, l’ar­rière-pen­sée de tous les contrats de tra­vail, le fond de menace connu aus­si bien de l’employé que de l’employeur. La mise en mou­ve­ment des corps sala­riés « au ser­vice de » tire son éner­gie de la fixa­tion du désir-cona­tus sur l’ob­jet argent dont les struc­tures capi­ta­listes ont éta­bli les employeurs comme seuls pourvoyeurs.

Si le pre­mier sens de la domi­na­tion consiste en la néces­si­té pour un agent d’en pas­ser par un autre pour accé­der à son objet de désir, alors à l’é­vi­dence le rap­port sala­rial est un rap­port de domi­na­tion. Or d’une part l’in­ten­si­té de la domi­na­tion est direc­te­ment pro­por­tion­née à l’in­ten­si­té du désir du domi­né dont le domi­nant détient la clé. Et d’autre part l’argent devient l’ob­jet d’in­té­rêt-désir hié­rar­chi­que­ment supé­rieur, celui qui condi­tionne la pour­suite de tous les autres dési­rs, y com­pris non-maté­riels, quand l’ac­cu­mu­la­tion pri­mi­tive a créé les condi­tions struc­tu­relles de l’hé­té­ro­no­mie maté­rielle radi­cale et que toute l’é­vo­lu­tion ulté­rieure du capi­ta­lisme tra­vaille à l’ap­pro­fon­dir davan­tage : « La pré­sup­po­si­tion pre­mière de toute exis­tence humaine, par­tant de toute his­toire [est] que les hommes doivent être à même de vivre pour pou­voir « faire l’his­toire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, man­ger, se loger, s’ha­biller et quelques autres choses encore (13). »

Dans l’é­co­no­mie moné­taire à tra­vail divi­sé du capi­ta­lisme, il n’y a pas plus impé­rieux que le désir d’argent, par consé­quent pas de plus puis­sante emprise que celle de l’en­rô­le­ment salarial.

Il faut mani­fes­te­ment en reve­nir à ce genre d’é­vi­dence pour défaire l’i­dée de « ser­vi­tude volon­taire », cet oxy­more dont l’é­poque vou­drait faire la clé de lec­ture du rap­port sala­rial et de ses déve­lop­pe­ments mani­pu­la­teurs récents (il est vrai) les plus inquiétants.

Est-il pos­sible de dire que la thèse de La Boé­tie vaut mieux que son titre ? Si oui, on pour­ra ajou­ter que la chose éton­nante tient à la pré­co­ci­té de for­mu­la­tion d’un thème qui concentre avant l’heure toutes les apo­ries de la méta­phy­sique sub­jec­ti­viste dont est nour­rie la pen­sée indi­vi­dua­liste contem­po­raine, mais aus­si la façon pra­tique dont l’in­di­vi­du se rap­porte spon­ta­né­ment à soi : l’in­di­vi­du-sujet se croit cet être libre d’ar­bitre et auto­nome de volon­té dont les actes sont l’ef­fet de son vou­loir sou­ve­rain. Il pour­rait n’être pas serf s’il vou­lait suf­fi­sam­ment fort l’af­fran­chis­se­ment, par consé­quent s’il l’est c’est par défaut de volon­té — et sa ser­vi­tude a contra­rio est volontaire.

Sous une telle méta­phy­sique de la sub­jec­ti­vi­té, la ser­vi­tude volon­taire est vouée à demeu­rer une inso­luble énigme : com­ment peut-on « vou­loir » ain­si un état notoi­re­ment indé­si­rable ? À défaut d’un quel­conque éclair­cis­se­ment de ce mys­tère, l’é­vo­ca­tion de la ser­vi­tude volon­taire, fai­sant jouer la ten­sion d’une aspi­ra­tion à la liber­té per­sis­tant inex­pli­ca­ble­ment à res­ter inac­com­plie, ne peut avoir d’autre por­tée que celle, poli­tique, d’un appel à un sou­lè­ve­ment de la conscience, ce qui n’est déjà pas mal, mais en aucun cas celle d’une com­pré­hen­sion par les causes de cet inaccomplissement.

Par­mi tant d’autres rap­ports de domi­na­tion, le rap­port sala­rial comme cap­ture d’un cer­tain désir (le désir d’argent des indi­vi­dus s’ef­for­çant en vue de la per­sé­vé­rance maté­rielle-bio­lo­gique) expose dans sa nudi­té le prin­cipe réel de l’as­ser­vis­se­ment : la néces­si­té et l’in­ten­si­té d’un désir. Pour reve­nir de là à l’i­dée de « ser­vi­tude volon­taire » res­tau­rée, il fau­drait sou­te­nir que nous sommes entiè­re­ment maîtres de nos désirs… 

Le cas du rap­port sala­rial a de ce point de vue la ver­tu d’in­di­quer qu’il est des dési­rs qui ne s’im­posent nul­le­ment sur le mode du libre choix — ou alors il fau­drait, par­ler de ser­vi­tude volon­taire éga­le­ment à pro­pos de celui à qui on a mis un pis­to­let sur la tempe et qui obéi­ra à tout sous le désir (puis­sant) de ne pas mou­rir, cap­tu­ré (lui et son désir) par son pre­neur d’otage. 

Ce sont les struc­tures sociales, celles des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes dans le cas sala­rial, qui confi­gurent les dési­rs et pré­dé­ter­minent les stra­té­gies pour les atteindre : dans les struc­tures de l’hé­té­ro­no­mie maté­rielle radi­cale, le désir de per­sé­vé­rer maté­riel­le­ment-bio­lo­gi­que­ment est déter­mi­né comme désir d’argent qui est déter­mi­né comme désir d’emploi salarié.

Mais l’exemple sala­rial, avan­ta­geux pour faire aper­ce­voir l’hé­té­ro­no­mie de son désir asso­cié, se retour­ne­rait en son contraire s’il était can­ton­né à sa par­ti­cu­la­ri­té. Nul plus que Spi­no­za ne s’est effor­cé de poser l’hé­té­ro­no­mie du désir comme une abso­lue géné­ra­li­té. Le cona­tus, force dési­rante géné­rique et « essence même de l’homme (14)», est d’a­bord, onto­lo­gi­que­ment par­lant, pur élan, mais sans direc­tion définie.

Pour le dire dans les termes de Laurent Bove, il est un « désir sans objet (15)». Les objets à pour­suivre lui vien­dront très vite ! mais tous dési­gnés du dehors. Car le désir est contrac­té par la ren­contre des choses, leurs sou­ve­nirs et toutes les asso­cia­tions sus­cep­tibles d’être éla­bo­rées à par­tir de ces évé­ne­ments que Spi­no­za nomme des affec­tions. « Le désir — dit l’in­té­gra­li­té de la pre­mière défi­ni­tion des affects — est l’es­sence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déter­mi­née par une quel­conque affec­tion d’elle-même à faire quelque chose ». La for­mule n’est pas moins obs­cure que celle de la per­sé­vé­rance dans l’être et pour­tant dit exac­te­ment ce qu’il faut entendre : l’es­sence de l’homme qui est puis­sance d’ac­ti­vi­té, mais pour ain­si dire géné­rique et, comme telle, intran­si­tive, force pure de désir mais ne sachant pas encore quoi dési­rer, ne se fera acti­vi­té diri­gée que par l’ef­fet d’une affec­tion anté­cé­dente — un quelque chose qui lui arrive et la modi­fie —, une affec­tion qui lui dési­gne­ra une direc­tion et un objet sur les­quels s’exer­cer in concre­to.

Il en résulte un ren­ver­se­ment radi­cal de la concep­tion ordi­naire du désir comme trac­tion par du dési­rable pré­exis­tant. C’est plu­tôt la pous­sée du cona­tus qui inves­tit les choses et les ins­ti­tue comme objets de désir (16).

Et ces inves­tis­se­ments sont entiè­re­ment déter­mi­nés par le jeu des affects. Une affec­tion — quelque chose qui advient —, un affect — l’ef­fet en soi, triste ou joyeux, de l’af­fec­tion —, l’en­vie de faire quelque chose qui s’en­suit – pos­sé­der, fuir, détruire, pour­suivre, etc. : la vie du désir ne fait qu’é­la­bo­rer à par­tir de cette séquence élé­men­taire. Elle éla­bore le plus sou­vent par le jeu de la mémoire et des asso­cia­tions. Car les affec­tions et les affects qui en ont résul­té laissent des traces (12), plus ou moins pro­fondes, plus ou moins remo­bi­li­sables, les anciennes joies ou tris­tesses conta­mi­nant par connexi­té de nou­veaux objets ain­si faits objets de désir (18) — Swann ne tombe-t-il pas amou­reux d’O­dette pour cette seule rai­son qu’elle lui rap­pelle une déli­cate car­na­tion aimée dans une fresque de Botticelli ?

Et quand le désir ne passe pas ain­si d’un objet à un autre par asso­cia­tion et remé­mo­ra­tion, il cir­cule entre les indi­vi­dus qui s’in­duisent les uns les autres à dési­rer par le spec­tacle mutuel de leurs élans (19), et ceci moins dans des rap­ports stric­te­ment bila­té­raux qu’au tra­vers de média­tions essen­tiel­le­ment sociales, d’où peut d’ailleurs sor­tir la plus grande varié­té des ému­la­tions de désir : j’aime parce qu’il aime, ou : si c’est lui qui aime, alors j’aime moins, ou encore plus, ou… je déteste pré­ci­sé­ment parce qu’il aime ! (comme on sait, le goût d’un groupe social peut être le mau­vais goût d’un autre, et donc le désir de pour­suivre des uns, le désir d’é­vi­ter des autres, etc.)

Mais l’ex­plo­ra­tion des infi­nies convo­lu­tions de la vie pas­sion­nelle selon Spi­no­za est une affaire en soi (20), dont le point vrai­ment impor­tant ici sou­ligne la pro­fonde hété­ro­no­mie du désir et des affects — gré des ren­contres pas­sées et pré­sentes, dis­po­si­tions à remé­mo­rer, lier et imi­ter for­mées au long de tra­jec­toires bio­gra­phiques (sociales). Et sur­tout : rien, abso­lu­ment rien qui soit de l’ordre d’une volon­té auto­nome, d’un contrôle sou­ve­rain ou d’une libre auto-déter­mi­na­tion. Sa vie pas­sion­nelle s’im­pose à l’homme et il y est enchaî­né, pour le meilleur ou pour le pire, au hasard des ren­contres réjouis­santes ou attris­tantes, dont lui manque tou­jours le fin mot, c’est-à-dire la com­pré­hen­sion par les causes réelles.

Bien sûr, Spi­no­za écrit une Éthique, et trace une tra­jec­toire de libé­ra­tion — qu’il ne revient, au demeu­rant, à aucune réso­lu­tion déri­soire d’emprunter (21). Mais peu nom­breux sont les éman­ci­pés — en a‑t-on seule­ment jamais ren­con­tré un ? Pour le lot com­mun, le titre de la qua­trième par­tie de l’Éthique annonce la cou­leur sans ambi­guï­té : De la ser­vi­tude humaine, ou de la force des affects. Et la pre­mière phrase de sa pré­face de même : « J’ap­pelle Ser­vi­tude l’im­puis­sance humaine à diri­ger et à répri­mer les affects ; sou­mis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la for­tune… » L’ordre for­tuit des ren­contres et les lois de la vie affec­tive au tra­vers des­quelles ces ren­contres (affec­tions) pro­duisent leurs effets font de l’homme un auto­mate passionnel. 

Évi­dem­ment, toute la pen­sée indi­vi­dua­liste-sub­jec­ti­viste, construite autour de l’i­dée de la volon­té libre comme contrôle sou­ve­rain de soi, rejette en bloc et avec la der­nière éner­gie ce ver­dict d’hé­té­ro­no­mie radi­cale. C’est bien ce rejet qui s’ex­prime, par anti­ci­pa­tion chez La Boé­tie, par qua­si-incor­po­ra­tion chez les contem­po­rains, dans l’i­dée de « ser­vi­tude volon­taire » puisque, hors la contrainte dure de la sou­mis­sion phy­sique, on ne sau­rait se lais­ser atta­cher qu’en l’ayant peu ou prou « vou­lu » — et quelque mys­té­rieux que soit voué à demeu­rer ce vouloir.

Contre cette inso­luble apo­rie, Spi­no­za pro­pose un tout autre méca­nisme de l’a­lié­na­tion : les véri­tables chaînes sont celles de nos affects et de nos dési­rs. La ser­vi­tude volon­taire n’existe pas. Il n’y a que la ser­vi­tude pas­sion­nelle. Mais elle est universelle.

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L’a­sy­mé­trie de l’i­ni­tia­tive monétaire.

Que la néces­si­té de la per­sé­vé­rance maté­rielle-bio­lo­gique soit vécue sur le mode de la « contrainte », ou de la « cor­vée », donc en rup­ture avec les tona­li­tés habi­tuel­le­ment prê­tées à l’é­lan dési­rant et son trans­port, indique seule­ment quelles res­tric­tions opère spon­ta­né­ment l’ex­pé­rience com­mune, et, concep­tuel­le­ment par­lant, ne sous­trait en rien cette néces­si­té à l’ordre du désir : nous nous effor­çons bel et bien vers les objets jugés utiles à notre repro­duc­tion, et il suf­fit pour s’en convaincre de voir quel achar­ne­ment les hommes y mettent, jus­qu’à la vio­lence, viennent ces objets à man­quer (pénu­rie grave, catas­trophe natu­relle, etc.)

C’est donc bien sur ce tout pre­mier désir que fait fonds l’en­rô­le­ment sala­rial : l’employeur occu­pant dans la struc­ture sociale du capi­ta­lisme la posi­tion du pour­voyeur d’argent, il détient la clé du désir basal, hié­rar­chi­que­ment supé­rieur, condi­tion de tous les autres — sur­vivre — et, par défi­ni­tion, les tient dans sa dépendance.

On objec­te­ra que la situa­tion stra­té­gique de dépen­dance est bien plus symé­trique puisque l’employeur vise lui aus­si un cer­tain objet de désir dont l’employé est déten­teur : de la force de tra­vail. De la force de tra­vail plu­tôt que sa force de tra­vail, car le dés­équi­libre entre le nombre des employeurs et des employés (du fait même que la pro­duc­tion est col­lec­tive) rend fon­gible, au moins par classes de com­pé­tences, la force de tra­vail ; et, du point de vue de l’employeur, celle-ci (cette force-ci) fera aus­si bien l’af­faire que celle-là. Aus­si la fon­gi­bi­li­té qui per­met à l’employeur de pui­ser de la force de tra­vail dans la popu­la­tion indif­fé­ren­ciée des employables est-elle le pre­mier élé­ment rame­nant à de modestes pro­por­tions la symé­trie for­melle du capi­tal et du tra­vail sous le rap­port de leur dépen­dance mutuelle.

Le second tenant à leurs capa­ci­tés res­pec­tives à tenir sans l’autre. Lequel des deux peut dif­fé­rer le plus long­temps l’ob­ten­tion de son objet de désir déter­mine celui qui pas­se­ra sous la domi­na­tion de l’autre. Or, comme l’at­testent indi­rec­te­ment la rare­té et la pré­ca­ri­té des rébel­lions sala­riales, c’est le capi­tal qui a le temps d’at­tendre. La force de tra­vail indi­vi­duelle, elle, doit se repro­duire tous les jours. La fer­me­ture de son accès à l’argent lui est très rapi­de­ment fatale et ne peut être com­bat­tue que par l’or­ga­ni­sa­tion de formes ou d’autres de soli­da­ri­té salariale.

On peut donc bien consta­ter for­mel­le­ment que les appor­teurs de machines n’ont pas moins besoin des appor­teurs de tra­vail que les appor­teurs de tra­vail des appor­teurs de machines pour pro­duire quoi que ce soit, toute la situa­tion stra­té­gique réelle ins­tal­lée par leur rap­port, tel qu’il est déter­mi­né par les struc­tures sociales du capi­ta­lisme, dis­tord la symé­trie pre­mière en dépen­dance, et par consé­quent en domination.

Quant à la dis­tri­bu­tion des agents entre les places de capi­ta­listes et de sala­riés au sein de la struc­ture sociale du capi­ta­lisme, elle se joue très en amont, et là encore au tra­vers de la ques­tion stra­té­gique de l’ac­cès à l’argent. Le capi­ta­liste, four­nis­seur d’argent du sala­rié, a lui aus­si besoin de trou­ver son propre four­nis­seur et même dans des pro­por­tions bien plus impor­tantes puis­qu’il doit pré­fi­nan­cer tout le cycle de pro­duc­tion (le besoin en fonds de rou­le­ment). Le four­nis­seur d’argent du capi­ta­liste est le ban­quier. Mais le ban­quier ne four­nit que du levier limi­té, c’est-à-dire un com­plé­ment d’en­det­te­ment à ajou­ter à un stock de capi­tal propre déjà consti­tué. C’est la capa­ci­té à consti­tuer un tour de table et à réunir une base de fonds propres qui dépar­tage les « can­di­dats » à la posi­tion de capi­ta­liste, l’i­dée de can­di­da­ture étant d’ailleurs assez mal choi­sie puisque ceux qui ne dis­posent que de leur force de tra­vail et n’ont d’autre accès à l’argent qu’après sa vente, là où pré­ci­sé­ment il s’a­git de se mon­trer capable de l’avance, sont hors-course dès le début.

Si l’on entend par « finance » l’en­semble des méca­nismes qui per­mettent à un agent de (tem­po­rai­re­ment) dépen­ser plus qu’il ne gagne, c’est la capa­ci­té d’ac­cé­der à l’argent sur le mode non-sala­rial de la finance qui désigne le pos­sible capi­ta­liste. La dif­fé­rence fon­da­men­tale tient au fait que, là où le mode sala­rial de l’ac­cès à l’argent s’ef­fec­tue sous l’es­pèce du flux, c’est-à-dire dans des quan­ti­tés qui per­mettent de repro­duire la force de tra­vail à échéance rap­pro­chée mais ne per­mettent pas de voir au-delà de cet hori­zon tem­po­rel bor­né, le mode finan­cier de l’ac­cès à l’argent s’ef­fec­tue sous l’es­pèce du stock, c’est-à-dire avec l’es­poir de fran­chir le seuil cri­tique du pro­ces­sus d’ac­cu­mu­la­tion par la mise en valeur autoen­tre­te­nue (le capi­tal crois­sant de lui-même du fait de sa capa­ci­té à déga­ger du sur­plus) — et c’est donc, plus qu’à l’argent simple, au capi­tal-argent que le capi­ta­liste a l’ac­cès privilégié.

L’An­toine Doi­nel des Quatre cents coups qui, cher­chant les moyens de sa repro­duc­tion maté­rielle après avoir rom­pu avec la famille et l’é­cole, envi­sage un bref ins­tant de se lan­cer dans les affaires, donne à son cama­rade de fugue le résu­mé ful­gu­rant des contraintes d’un deve­nir capi­ta­liste : « C’est une ques­tion de fric au départ », pro­po­si­tion syn­thé­tique où s’ex­prime, sous la forme de l’en­jeu stra­té­gique (« c’est une ques­tion de… »), la contrainte de l’ac­cès à l’argent, mais ex ante sous la forme déci­sive de l’avance moné­taire (« au départ »), c’est-à-dire comme stock de capi­tal-argent, et non pas ex post comme rému­né­ra­tion d’une force de tra­vail qui consomme l’argent à se repro­duire et ne peut voir au-delà. Si bien conscient de la néces­si­té de dis­po­ser préa­la­ble­ment de ce stock, Antoine Doi­nel qui, par­tant de rien, envi­sage de voler un des meubles du père de son cama­rade pour le conver­tir en (capi­tal-) argent, éta­blit par là même cette connexion du stock préa­lable et du vol ini­tial, et découvre, en pra­tique pour lui, sous la forme du dévoi­le­ment pour nous, l’ef­frac­tion ori­gi­nelle de l’ac­cu­mu­la­tion pri­mi­tive.

Pour le dire à la manière d’une qua­si-tau­to­lo­gie ou bien par une méta­phore balis­tique, « se lan­cer » dans les affaires néces­site un lan­ce­ment, c’est-à-dire un apport ini­tial (d’argent/d’énergie) qui fait pas­ser le seuil cri­tique — l’é­qui­valent capi­ta­liste de la vitesse de libération.

Il en résulte une inéga­li­té fon­da­men­tale sous le rap­port de la capa­ci­té sociale des indi­vi­dus à pour­suivre un désir de faire capi­ta­liste. Seuls ceux qui dis­posent de l’i­ni­tia­tive moné­taire sous la forme d’un stock (d’argent) peuvent s’y adon­ner et com­bi­ner la réa­li­sa­tion de choses avec leur repro­duc­tion maté­rielle, par­fois avec la consti­tu­tion de la for­tune. Les autres demeurent rivés à l’ho­ri­zon du désir basal, à la pesan­teur de leur repro­duc­tion simple, désir qui condi­tionne tout mais compte pour rien, puis­qu’il n’est que le pré­re­quis à la pour­suite de tous les autres dési­rs jugés supé­rieurs en accom­plis­se­ment, comme si l’ordre du désir (du point de vue des indi­vi­dus) ne com­men­çait véri­ta­ble­ment qu’au-delà de la satis­fac­tion de ce désir basal, pour laquelle la seule solu­tion socia­le­ment offerte consiste en l’en­rô­le­ment salarial.

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Domi­na­tion à tous les étages.

Le pay­sage de la domi­na­tion est cepen­dant moins simple que ne le sug­gère l’an­ta­go­nisme bipo­laire dont Marx a fait l’a­na­lyse. Car le face-à-face d’un patron pro­prié­taire et d’une masse de pro­lé­taires enca­drés par quelques contre­maîtres a cédé la place à des struc­tures d’en­tre­prises de plus en plus feuille­tées du fait de l’ap­pro­fon­dis­se­ment de la divi­sion du tra­vail et de la spé­cia­li­sa­tion internes. La chaîne hié­rar­chique y compte un nombre sans cesse accru de niveaux inter­mé­diaires qui dif­fractent le rap­port de domi­na­tion prin­ci­pal en une myriade de rap­ports de domi­na­tion secon­daires. À chaque niveau de la chaîne se tiennent des agents qui vivent le rap­port sala­rial sur le mode ambi­va­lent subor­don­né-subor­don­nant puisque cha­cun est sous les ordres en même temps qu’il a sous ses ordres. Aus­si la forme cano­nique du rap­port oppo­sant un domi­nant (ou un petit nombre de domi­nants) à la masse des domi­nés éclate-t-elle en une imbri­ca­tion hié­rar­chique de dépen­dances qui des­sine une sorte de gra­dient qua­si conti­nu de la domi­na­tion.

Si la thèse de La Boé­tie vaut infi­ni­ment mieux que son titre, c’est pré­ci­sé­ment à ce moment qu’elle le mani­feste le mieux. Car, men­tion­née l’i­dée d’un habi­tus de la ser­vi­tude qui conduit des peuples, par lente accou­tu­mance, à vivre la sou­mis­sion comme une condi­tion ordi­naire, La Boé­tie insiste sur­tout sur le jeu des chaînes de dépen­dance au long des­quelles les indi­vi­dus, sépa­ré­ment, sont tenus par leurs inté­rêts. Du sou­ve­rain et par cercles concen­triques de subor­don­nés de rangs suc­ces­sifs jus­qu’aux plus bas niveaux de la hié­rar­chie sociale, des­cendent faveurs et avan­tages, sou­vent vitaux, au sens sym­bo­lique et exis­ten­tiel dans les strates les plus hautes, au sens maté­riel dans les strates les plus basses.

C’est donc une struc­ture hié­rar­chique de la ser­vi­tude que donne à voir La Boé­tie, et l’on conçoit mal que son ren­ver­se­ment puisse être à la por­tée d’une quel­conque « volon­té » puis­qu’en cha­cun de ses étages s exerce une domi­na­tion d’au­tant plus intense que le domi­nant local est lui-même domi­né et ren­du aux abois par sa propre dépen­dance.

À l’i­mage de la socié­té tout entière de La Boé­tie, conver­geant vers le sou­ve­rain qui est la source ultime de la faveur, et tenue en tous ses étages par les jeux du désir-inté­rêt, la grande entre­prise est un feuille­tage hié­rar­chique struc­tu­rant la ser­vi­tude pas­sion­nelle de la mul­ti­tude sala­riale selon un gra­dient de dépen­dance. Cha­cun veut, et ce qu’il veut est condi­tion­né par l’a­val de son supé­rieur, lui-même s’ef­for­çant en vue de son propre vou­loir auquel il subor­donne son subor­don­né, chaîne mon­tante de dépen­dance à laquelle cor­res­pond une chaîne des­cen­dante d’instrumentalisation.

On pour­rait dire de Nor­bert Elias qu’il est à sa manière un conti­nua­teur de La Boé­tie. En tout cas l’i­dée de chaînes de dépen­dance tient dans sa pen­sée une place tout à fait cen­trale. C’est même de leur allon­ge­ment et de leur inten­si­fi­ca­tion, expres­sions de l’ap­pro­fon­dis­se­ment de la divi­sion du tra­vail et de la « den­si­fi­ca­tion » de la vie sociale, que naissent les prin­ci­pales inci­ta­tions à régu­ler les com­por­te­ments indi­vi­duels, à les décou­ra­ger de céder aux explo­sions colé­riques vio­lentes, à les conduire à la conten­tion et au cal­cul : car rompre avec éclat est main­te­nant le plus sûr moyen de perdre les biens convoi­tés — puisque c’est rompre avec celui ou ceux par qui passe la pour­suite de ces biens. Le com­pro­mis et l’ar­bi­trage inter-tem­po­rel sont les schèmes d’ac­tion len­te­ment incor­po­rés par appren­tis­sage dans ce nou­veau contexte rela­tion­nel carac­té­ri­sé par l’é­ti­re­ment des média­tions stra­té­giques. « Média­tion stra­té­gique » signi­fie ici que le che­min est de moins en moins direct du sujet dési­rant à l’ob­jet dési­ré, et qu’il passe par des inter­mé­diaires de plus en plus nom­breux, dont cha­cun doit être hono­ré, ou au moins ménagé.

Il faut inci­dem­ment se gar­der de com­prendre l’i­dée de stra­té­gie en un sens ouver­te­ment réflé­chi et cal­cu­la­teur — évi­dem­ment il ne faut pas l’ex­clure non plus. Mais si l’on décide d’ap­pe­ler stra­té­gique l’en­semble des actions conca­té­nées pour par­ve­nir à une fin dési­rée, alors il faut accor­der que ces conca­té­na­tions peuvent tout aus­si bien être le pro­duit de manières de faire incor­po­rées au point de ne plus être réflé­chies et de jouer sur des modes qua­si auto­ma­tiques — cela même que Bour­dieu appelle l’ha­bi­tus. Par stra­té­gique il faut donc entendre, plus fon­da­men­ta­le­ment, la logique même du désir et l’en­semble des façons dont il fraye ses voies, que ces façons pro­cèdent du cal­cul posé ou bien de la conduite par les affects (22) ; et Laurent Bove ne com­met aucune contra­dic­tion en par­lant de « stra­té­gies du cona­tus (23) » alors même que la phi­lo­so­phie spi­no­ziste de l’ac­tion rompt radi­ca­le­ment avec le modèle de la déci­sion cal­cu­la­trice sou­ve­raine (tout en étant fort capable de l’in­clure mais comme l’un de ses cas très par­ti­cu­liers, d’ailleurs nul­le­ment déro­ga­toire, contrai­re­ment à une lec­ture super­fi­cielle, à la logique d’en­semble de la vie passionnelle).

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Notes :

13. Karl Marx, Frie­drich Engels, L’I­déo­lo­gie alle­mande, Édi­tions sociales, 1982, p. 86.

14. Eth., III, défi­ni­tion des affects I.

15. Laurent Bove, « Éthique, par­tie III », in Pierre-Fran­çois Moreau et Charles Ramond (dir.), Lec­tures de Spi­no­za, Ellipses, 2006.
16. Eth., III, 9, scolie.

17. Sur l’im­por­tance du corps tra­çable, du corps rete­nant des traces (ves­ti­gia) comme sup­port de la mémoire, et sur la cau­sa­li­té ves­ti­giale de la vie affec­tive, l’ou­vrage de réfé­rence est celui de Loren­zo Vin­ci­guer­ra, Spi­no­za et le signe. Genèse de l’i­ma­gi­na­tion, coll. « âge clas­sique », Vrin, 2005.

18. Eth. III, 15, corol­laire : « Du seul fait que nous avons consi­dé­ré un objet en même temps que nous étions affec­tés d’une joie ou d’une tris­tesse dont il n’é­tait pour­tant pas la cause effi­ciente, nous pou­vons l’ai­mer ou le haïr ».

19. Eth., III, 27.

20. Voir Alexandre Mathe­ron, Indi­vi­du et com­mu­nau­té chez Spi­no­za, coll. « Le sens com­mun », Minuit, 1988.

21. Pas­cal Sévé­rac, Le deve­nir actif chez Spi­no­za, Hono­ré Cham­pion, 2005.

22. Une fausse anti­no­mie (celle du « cal­cul » et des « affects ») par excel­lence. Voir « Homo Pas­sio­na­lis Œco­no­mi­cus », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, à paraître 2011.

23. Laurent Bove, La stra­té­gie du cona­tus. Affir­ma­tion et résis­tance chez Spi­no­za, coll. « âge clas­sique », Vrin, 1996.

(Source : Fré­dé­ric Lor­don, « Capi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude. Marx et Spi­no­za. », La Fabrique 2010.)

Fré­dé­ric est venu à ASI (Arrêt sur images),
pour par­ler de ce livre « Capi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude »
avec Judith Ber­nard,
le 30 sep­tembre 2010 :
http://​www​.arret​su​ri​mages​.net/​c​o​n​t​e​n​u​.​p​h​p​?​i​d​=​3​405

https://​dai​.ly/​k​2​5​I​X​U​u​V​E​L​q​i​m​Q​1​H​Ojb
D@ns le texte avec Fré­dé­ric Lor­don par asi

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Mon com­men­taire :

Encore une fois, nos pen­sées convergent, avec Fré­dé­ric, mais je le vois rater (avec Spi­no­za, que je trouve pour ma part déses­pé­rant) la pièce juri­dique qui me paraît si impor­tante,
la clef de voûte, indis­pen­sable pour que l’é­di­fice puisse tenir : 

Après avoir iden­ti­fié clai­re­ment l’é­lec­tion comme la pro­cé­dure qui per­met aux riches de prendre le contrôle de la force publique, je connais, moi, une pro­cé­dure juri­dique capable de pro­té­ger dura­ble­ment, par construc­tion, la poli­tique contre les affec­tions, une pro­cé­dure qui ne laisse presque aucune place à la volon­té (et donc aucune place à la volon­té mani­pu­lée, trom­pée ou violentée).

Vous me voyez venir, bien sûr : ce qui peut libé­rer la poli­tique des affec­tions, et que n’a pas envi­sa­gé Spi­no­za, c’est… le tirage au sort.

Peut-être un jour cette graine d’i­dée, que je crois plus révo­lu­tion­naire que celle de La Boé­tie, ger­me­ra-t-elle dans le cer­veau de Fré­dé­ric, qui me devient si familler.

Au plai­sir de vous lire.

Étienne.

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Étienne

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24 Commentaires

  1. RST

    Cher Etienne,

    J’ai trou­vé le der­nier livre de Lor­don tout à fait cap­ti­vant. En atten­dant de le relire et de le re-relire pour bien tout digé­rer, de nom­breuses ques­tions se posent à moi.

    La pre­mière concerne la métho­do­lo­gie de tra­vail de Lor­don. Ses pro­pos ont un écho impor­tant chez moi, tant la façon dont il décrit le monde du tra­vail cor­res­pond net­te­ment à mon vécu. J’ai bos­sé dans dif­fé­rentes mul­ti­na­tio­nales et j’ai donc pu expé­ri­men­ter dif­fé­rents types de mana­ge­ment que je retrouve, d’une manière ou d’une autre, abor­dés dans le livre. Je me demande com­ment il fait pour avoir une connais­sance aus­si pré­cise et réa­liste du fonc­tion­ne­ment de l’entreprise alors qu’il n’y tra­vaille pas ?

    Ma deuxième ques­tion concerne un sujet sur lequel je m’interroge depuis quelque temps et qui est résu­mé dans l’acronyme HSE (Health, Safe­ty & Envi­ron­ment). Dans mon sec­teur d’activité, c’est une prio­ri­té majeure, d’inspiration anglo-saxonne, dans laquelle s’implique tout le mana­ge­ment. J’avoue n’avoir jamais très bien com­pris pour­quoi l’entreprise dépen­sait tant d’énergie à ce sujet. On m’a expli­qué qu’en fait les acci­dents coû­taient très chers, tant en termes pécu­niaires qu’en terme d’image. Je veux bien le croire mais cette expli­ca­tion ne me satis­fait qu’à moi­tié et je me suis tou­jours deman­dé pour­quoi, dans nos bureaux, les pra­tiques HSE deve­naient aus­si intru­sives, aus­si inti­me­ment liées à nos vies per­son­nelles. Quel rap­port entre la façon dont je me com­porte dans les esca­liers et les acci­dents mor­tels sur un chan­tier au Moyen-Orient ? Fal­lait-il vrai­ment que je perdre mon temps à écou­ter un repré­sen­tant d’un client amé­ri­cain m’expliquer la néces­si­té d’avoir un plan d’évacuation dans mon appar­te­ment en cas d’incendie ? Et pour­quoi atta­chons nous tant d’importance au port du casque sur notre chan­tier en Asie alors que, dès la grille fran­chie, les ouvriers enfourchent leurs motos à trois, sans aucune protection ?

    En lisant Lor­don, je me suis deman­dé si je ne tenais pas là une par­tie de la réponse à ma ques­tion. Les exa­gé­ra­tions aux­quelles nous sommes main­te­nant sou­mis vis-à-vis des pra­tiques HSE – tota­le­ment accep­tables ceci dit, quand elles res­tent rai­son­nables – ne consti­tuent-elles pas une façon indi­recte de réduire la dérive α ? En essayant de nous faire adhé­rer à cet espèce de tota­li­ta­risme HSE, ne cherche-t-on pas le fameux enrô­le­ment total dont il parle ? En pla­çant le HSE au centre de toutes nos pré­oc­cu­pa­tions, ne cherche-t-on pas à orien­ter notre désir en lui don­nant un conte­nu maî­tri­sable par l’entreprise ren­dant ain­si en fin de compte ce désir, et donc nos actions, contrô­lables ? Ne cherche-t-on pas en fait, sous des pré­textes très mora­le­ment accep­tables (qui peut rai­son­na­ble­ment sou­hai­ter qu’il y ait des acci­dents et donc qui refu­se­rait de s’impliquer dans le HSE ?) à nous impo­ser nos dési­rs ? N’y aurait-il pas là quelque chose de l’ordre de la « fixation » ?

    Ma troi­sième ques­tion concerne une pra­tique récente pour laquelle des for­ma­tions ont même vu le jour et qu’on appelle le Mana­ge­ment Trans­ver­sal. Cela consiste à « mana­ger » sans auto­ri­té hié­rar­chique. Il s’agit donc d’obtenir que d’autres fassent ce que je sou­haite sans pou­voir l’exiger au titre d’un lien hié­rar­chique. Déve­lop­per des méthodes de Mana­ge­ment Trans­ver­sal me semble être une nou­velle manière d’essayer de déve­lop­per des affects posi­tifs chez les col­la­bo­ra­teurs, et ce de manière indi­recte, sans faire inter­ve­nir la contrainte visible de l’autorité, per­met­tant ain­si à la hié­rar­chie de ne pas céder de cette même auto­ri­té. N’est-ce pas une manière sub­tile de camou­fler le « désir-maître » en le trans­for­mant en désir de sala­rié qui le diri­ge­ra vers un autre sala­rié au moyen d’affects de type joyeux puisqu’il n’a pas d’autres moyens à sa dis­po­si­tion, ne pos­sé­dant pas l’autorité ?

    Enfin ma qua­trième ques­tion, qui sera la der­nière, traite aus­si d’un sujet qui m’interpelle depuis long­temps. Lor­don dit (p.87) qu’il est plus effi­cace de régner à l’amour qu’à la crainte. Il se trouve que j’ai connu ce que l’on peut appe­ler le mana­ge­ment par la ter­reur et qu’au-delà des dégâts col­la­té­raux qu’il pou­vait engen­drer, il se révé­lait rela­ti­ve­ment effi­cace. Je me demande donc si sur ce point par­ti­cu­lier, Lor­don ne prend pas ses dési­rs pour des réalités.

    J’avoue que j’étais un peu per­plexe quant à ma capa­ci­té de com­prendre un texte pareil. Je men­ti­rais si je disais que j’ai tout assi­mi­lé mais je dois recon­naître que ce fut plus facile que ce que je pen­sais. Je me suis en fait ren­du compte qu’il y avait une façon par­ti­cu­lière de le lire : tout est dans le rythme ! Il ne faut pas trop ralen­tir sur les mots com­pli­qués au risque de tom­ber et de perdre le fil mais il faut pour­suivre allé­gre­ment jusqu’au bout de la phrase dont le sens géné­ral finit par appa­raitre, mal­gré les embuches. J’espère que cela n’est pas du en réa­li­té au fait que je n’ai … rien com­pris ! Il est aus­si fort pos­sible qu’avoir aupa­ra­vant vision­né la remar­quable émis­sion d’@si consa­crée au livre m’ait faci­li­té les choses. J’ai trou­vé Judith excep­tion­nelle dans sa capa­ci­té à tra­duire la pen­sée « Lor­do­nienne » pour le profane.

    Je suis loin d’avoir fait le tour de cet ouvrage qui comp­te­ra pour moi et qui m’a fait pen­ser à Wins­ton Smith à qui G.Orwell fait dire dans 1984 que « les meilleurs livres sont ceux qui racontent ce que l’on sait déjà. » Pour ma part, j’ai vrai­ment eu l’impression de faire res­sur­gir à la sur­face des choses oubliées qui auraient été enfouies dans les pro­fon­deurs de ma conscience et qui appa­rais­saient avec la force de l’évidence, mal­gré quelques dif­fi­cul­tés de com­pré­hen­sion loca­li­sées, comme si je les avais tou­jours sues.

    RST (un « per­pen­di­cu­laire » en puissance)

    Réponse
  2. Étienne

    Mer­ci RST, pour ce long commentaire. 

    On prend effec­ti­ve­ment un risque d’er­reur à lire Fré­dé­ric (mais qui donc est assez pré­somp­teux pour pré­tendre être à l’a­bri de l’er­reur ?) : il m’a signa­lé le soir même — mais en remet­tant l’ex­pli­ca­tion à un peu plus tard — que je com­met­tais un contre­sens sur le mot « affec­tions ». Je l’ai relu, j’ai cher­ché (rapi­de­ment) chez Spi­no­za, je n’ai pas com­pris le contre­sens… J’at­tends donc les expli­ca­tions de mon Lor­don préféré. 🙂

    Je te signale un autre livre qui devrait te plaire, que j’ai reçu cette semaine, et qui en remet une couche (pas­sion­nante) sur le mana­ge­ment, c’es-à-dire l’op­pres­sion scien­ti­fique de l’homme par l’homme : il s’in­ti­tule « Exten­sion du domaine de la mani­pu­la­tion. De l’en­tre­prise à la vie pri­vée. », de Miche­la Mar­za­no. Vrai­ment bien.

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

    Réponse
  3. beo

    Bon, moi je trouve que Lor­don est un excellent intel­lec­tuel mais sur ce sujet je pré­fère quand même l’a­na­lyse de La Boé­tie, car elle est plus simple.

    D’un côté on pour­ra dire que le rap­port de domi­na­tion éco­no­mique se base sur la rare­té de l’argent, mais si je regarde au Japon avec leur catas­trophe, les gens sérieux disent que s’ils ont beau­coup per­du, les évè­ne­ments les ont obli­gés à redé­cou­vrir la solidarité.

    Moins de biens, plus de liens.

    Para­doxa­le­ment, le che­min vers la liber­té me semble plus prometteur.

    Réponse
  4. Étienne

    Cher Béo,

    Ce que cache le superbe mot liber­té, quand elle est elle-même trop en liber­té, c’est l’as­ser­vis­se­ment abso­lu du plus grand nombre par les plus forts.

    Entre le fort et le faible, c’est la loi qui pro­tège et la liber­té qui asser­vit. (Lacor­daire)

    On pour­rait s’en­tendre tous les deux sur le fait que toute exa­gé­ra­tion est nui­sible, même en matière de liberté.

    Non ?

    Qui le croi­rait ? Même la ver­tu a besoin de limites (Mon­tes­quieu).

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

    Réponse
  5. beo

    Je suis bien d’accord.

    Réponse
  6. Guillou alain

    –
    « You must be the change you want to see in the world » – Mahat­ma Gandhi

    Si les « tirés au sort » sont volon­taires et non « vic­times du devoir citoyen », peuvent-ils repré­sen­ter la volon­té popu­laire si la majo­ri­té popu­laire n’est pas « volontaire » ?
    Pour l’ins­tant, il semble que seule une élite spé­ci­fique soit adepte du tirage au sort : cela pose le pro­blème du « sens de l’en­ga­ge­ment » par rap­port à la « valeur morale » du tirage au sort : quand peut-on par­ler de « volon­té populaire » ?
    A par­tir de com­bien de vic­times de Kadha­fi s’a­per­çoit-on que le peuple lybien insur­gé exprime une « volonté » ?
    A par­tir de com­bien de vic­times de l’O­tan va-t-on conduire les citoyens insur­gés à dou­ter de leur propre « volon­té populaire » ?

    Réponse
  7. beo

    À ce moment là, il vaut mieux par­ler d’i­ni­tia­tive citoyenne, plu­tôt que de volon­té populaire.

    Comme en démo­cra­tie, ce qu’il y a de plus impor­tant, c’est la volon­té popu­laire, il faut donc que le peuple accepte par réfé­ren­dum une consti­tu­tion où sera concré­ti­sé le prin­cipe d’i­ni­tia­tive citoyenne.

    Le peuple gar­dant le pou­voir car chaque déci­sion impor­tante sera sou­mise à référendum.

    Réponse
  8. Alain Guillou

    Oui, la cas­se­role d’eau est sur le feu…
    On peut prendre des échan­tillons « tirés au sort », et être satis­fait d’une opé­ra­tion « démo­cra­tique », qui donne « la vraie tem­pé­ra­ture de la masse »…
    Quand elle bout,cela n’a rien à voir avec le réfé­ren­dum dit d’i­ni­tia­tive popu­laire : soit on était pré­ve­nu par « l’é­chan­tillon », soit, cette fourbe, elle « se décide » avant qu’on com­prenne les condi­tions néces­saires et suf­fi­santes du phénomène…Jacquard raconte un peu la même chose au sujet de l’é­tang qui se glace, sou­dai­ne­ment, sans pré­avis, et dans sa masse : il observe que le phé­no­mène se réa­lise avec un grand déca­lage par rap­port à « la loi du zéro degré » : par­fois il fait moins 3 depuis trop long­temps… et il fait une com­pa­rai­son qui vaut aver­ti­se­ment, avec les socié­tés qui se figent et téta­nisent leurs citoyens : nos socié­tés sont « déjà mortes », mais nous ne le savons pas vrai­ment, et nous médi­tons les « prises de tirage au sort »…la phy­sique com­plexe explique un phé­no­mène mas­sif : pen­dant « un cer­tain temps, aléa­toire, le zéro néces­saire au gel est géné­ra­li­sé et dépas­sé, mais rien n’ap­pa­rait… « l’i­ni­tia­tive citoyenne » n’o­béit pas, elle non plus, à des lois simple, et de façon inat­ten­due, un peuple arabe entier prend son « ini­tia­tive citoyenne »

    Réponse
  9. NingúnOtro

    C’est l’éner­gie ciné­tique déga­gé par l’eau en mou­ve­ment qui lui per­met de ne pas geler à 0ºC.

    C’est pour cela que les rivières de mon­tagne situées plus haut ne gèlent pas, alors que les étangs sans cir­cu­la­tion gèlent très vite.

    On peut appli­quer ces phé­no­mènes phy­siques au mou­ve­ment des masses humaines aussi.

    C’est pour cela que le pou­voir à besoin de nous endor­mir, de nous rendre impos­sibles toute alter­na­tive qui opte pour le mou­ve­ment orga­ni­sé et durable pour mieux nous contrôler.

    Réponse
  10. beo

    Oui, et la meilleure méthode pour l’en­dor­mis­se­ment c’est l’illu­sion du mouvement.

    En France chaque média parle abon­dament de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, comme si cela allait chan­ger quelque chose.

    Réponse
  11. Colas

    Je suis en plein dedans. C’est intense mais pas­sion­nant. La plus grande révé­la­tion de ce livre pour moi reste le Spi­no­sisme, mais la façon qu’à Fre­de­ric Lor­don de le reprendre à son compte pour une lec­ture de notre socié­té est géniale.

    (Le contre­sens que pointe Mr Lor­don ne vien­drait pas de la phrase « une pro­cé­dure juri­dique capable de pro­té­ger dura­ble­ment, par construc­tion, la poli­tique contre les affec­tions » ? On ne se pro­tège pas des affec­tions, les affec­tions n’ont pas de force mobi­li­sa­trice en elles-même mais qu’in­di­rec­te­ment via leur capa­ci­té à réor­ga­ni­ser notre com­plexe dési­rant. Je joue à cher­chez l’erreur 😉 )

    Réponse
  12. Étienne

    Mer­ci Colas,

    je vais deman­der à mon Lor­don pré­fé­ré si Colas a vu juste 😉

    Ceci dit, si c’est cela, je n’i­ma­gine pas tant pro­té­ger les hommes indi­vi­dus contre leurs propres affec­tions, que pro­té­ger plu­tôt « la poli­tique toute entière » — et plus pré­ci­sé­ment encore, pro­té­ger « la dési­gna­tion des repré­sen­tants poli­tiques » — contre les dif­fé­rentes affec­tions pré­vi­sibles.

    Je suis sûr que — sans atteindre la per­fec­tion, OK — on peut faire mieux qu’aujourd’hui.

    Étienne.

    Réponse
  13. Colas

    Oui, non, sur le fond, votre pro­pos me va, c’est sim­ple­ment une ques­tion de séman­tique, j’au­rais choi­sis per­son­nel­le­ment de par­ler dans ce contexte de dési­rs, et non d’af­fec­tions. Que ce soit le désir d’un élu de res­ter popu­laire en vue d’un second man­dat, et ce que cela peut entrai­ner comme dérive, ou le désir d’un élec­to­rat sus­ci­té par un pro­gramme allé­chant (et peut-être pour­tant vide d’in­ten­tions réelles), si il faut se pro­té­ger via une sto­cho­cra­tie, c’est de dési­rs et non d’af­fects. Mais le der­nier entrai­nant le pre­mier, bon … on peut sans doute assez faci­le­ment trou­ver un argu­men­taire dans la plu­part des cas pour inter-chan­ger les deux termes, alors je parle un peu pour ne rien dire.

    Quand à savoir si l’on peut faire mieux via un tirage au sort, per­son­nel­le­ment, j’é­pluche votre site web depuis 3 jours, main­te­nant il faut que j’aille voir ailleurs trou­ver la faille 😉

    Réponse
  14. Morpheus

    Salu­ta­tions Étienne,

    Concer­nant la ques­tion de l’as­ser­vis­se­ment (la « ser­vi­tude volon­taire »), j’ai­me­rais vous com­mu­ni­quer une réflexion, sans doute simple, mais peut-être pas trop bête. Je vais essayer de faire court, mais je ne pro­met rien.

    Le point de mon approche est de cher­cher l’o­ri­gine, la cause des causes, de ce qui cloche dans la civi­li­sa­tion. C’est dans un pas­sage du film Matrix qu’un élé­ment de réponse m’a titillé. J’a­borde cela dans mon ana­lyse cri­tique du Pro­jet Venus (http://morpheusfd12.orbideo.com/article/analyse-critique-du-projet-venus‑2–2).

    Pour résu­mer ici, je pos­tule que le phé­no­mène de « civi­li­sa­tion » en lui-même pour­rait bien être l’o­ri­gine de la dis­har­mo­nie qui règne dans notre socié­té actuelle (la « cause des causes »). Il s’a­git d’une intui­tion qu’il me fau­drait cer­tai­ne­ment appro­fon­dir. Je lance la piste.

    Ce que j’a­vance est que nous avons ten­dance à réduire l’his­toire humaine aux quelques 8 ou 10 mille ans de civi­li­sa­tion, c’est-à-dire somme toute une très petite période de l’his­toire humaine véri­table. Avant l’a­vè­ne­ment des pre­mières cités-états (notam­ment Sumer), nous avons ten­dance à ne pas nous sou­cier ni nous inté­res­ser à la manière dont les hommes vivaient. Beau­coup consi­dèrent qu’il s’a­gis­sait d’hu­mains pri­mi­tifs, ayant une vie pénible et sans inté­rêt, des tri­bus nomades ou semi-nomades devant faire face à une nature féroce et impitoyable.

    Je crois que c’est très réduc­teur. Et j’ai l’in­tui­tion éga­le­ment que ce dés­in­té­rêt (pour ne pas dire mépris) dans lequel nous tenons ces ancêtres est pour par­tie dû à la pré­gnance d’une vieille anthro­po­lo­gie colo­nia­liste ayant encore par­fois cours, consciem­ment ou incons­ciem­ment. Et d’autre part, cette sorte de dédain est sans doute aus­si en par­tie due à l’i­dée supé­rieure que nous nous fai­sons de la civi­li­sa­tion (oppo­sée à la « barbarie »).

    C’est un point de vue que nous aurions tout inté­rêt à quit­ter afin d’embrasser une meilleure vue d’en­semble et poser un juge­ment cri­tique sur cet avè­ne­ment qui change radi­ca­le­ment la donne (la civi­li­sa­tion) dans l’his­toire humaine, en accep­tant l’i­dée qu’a­vec tout un tas de choses for­mi­dables et remar­quables, c’est aus­si tout un tas d’a­bo­mi­na­tions et d’hor­reurs que nous avons à notre bilan.

    Je pos­tule que la dis­har­mo­nie est venue pré­ci­sé­ment de la vie en cité, en cela que c’est ce mode de vie qui a, pro­gres­si­ve­ment, cou­pé les humains de leur accord avec les rythmes natu­rels (dont Louis Char­pen­tier nous dit qu’ils sont la mani­fes­ta­tion du spi­ri­tuel dans la matière).

    En effet, les humains qui vivent en tri­bus nomades ou semi-nomades, par les condi­tions mêmes de leur envi­ron­ne­ment et mode de vie, sont ame­nés à res­pec­ter ces rythmes natu­rels, car il en va de leur sur­vie et de leur bien être. On observe d’ailleurs que les pre­miers mil­lé­naires de civi­li­sa­tion ont vu se côtoyer les deux modes de vie, pro­gres­si­ve­ment de plus en plus concur­ren­tiels, et que les cités-états, puis les royaumes et empires qui leur ont suc­cé­dé, ont déve­lop­pé des mythes qui, petit à petit, ont sup­plan­té les concep­tions ani­mistes des nomades par des récits mytho­lo­giques. Au cœur de ces mythes, la « cause pre­mière », créa­trice de l’u­ni­vers, a bien­tôt pris la forme de dieux à l’ap­pa­rence d’hu­mains, ayant des com­por­te­ment humains arché­types. Puis est venu Akhe­na­ton, le « pha­raon héré­tique », qui a créé le mono­théisme en effa­çant les cultes du « dieu mul­tiple » (Amon) pour le rem­pla­cer par le « dieu unique » (Aton). C’est l’o­ri­gine du (des) monothéisme(s) (à ce sujet, lire le très inté­res­sant ouvrage de Mes­sod et Roger Sab­bah, « Les secrets de l’Exode »).

    Le mono­théisme —et le mode de vie qu’il va déve­lop­per— a consi­dé­ra­ble­ment influen­cé les struc­tures des civi­li­sa­tions, et notam­ment de la civi­li­sa­tion dite « occi­den­tale », qui à pré­sent domine le monde.

    Or, ces struc­tures sont assez simples à décryp­ter, au fond. Elle reposent sur une struc­ture pyra­mi­dale qui met, bien enten­du, Dieu au som­met, et les hommes à la base. D’un point de vue éso­té­rique, ce sym­bo­lisme est très inté­res­sant, mais comme tout sym­bole, il pos­sède plu­sieurs faces, dont cer­taines lumi­neuses, d’autres obs­cures. Je ne vais pas entrer ici dans ces consi­dé­ra­tions, qui nous éloignent de notre sujet.

    La struc­ture hié­rar­chique qui nous inté­resse ici, c’est prin­ci­pa­le­ment la struc­ture fami­liale : le Père, la Mère et l’En­fant. L’en­fant pro­cède du père et de la mère, il dépend d’eux. Il leur doit obéis­sance, et ceux-ci sont, pour l’en­fant, jus­qu’à l’a­do­les­cence, des sortes de « dieux » : Dieu-le-Père (la rigueur, la sévé­ri­té, les sanc­tions, la Loi, celui qui règne dans la mai­son) et la Déesse-Mère (la dou­ceur, la nour­ri­ture, la ten­dresse, la bien­veillance, la sécu­ri­té, la mai­son elle-même) : le Ciel et la Terre.

    Si l’on ana­lyse nos struc­tures sociales, elles repro­duisent, à dif­fé­rents niveaux, ce sché­ma simple, et en tant qu’­homme ou femme, nous avons incons­ciem­ment ten­dance à recher­cher dans les struc­tures qui nous entourent un « père » et une « mère » de sub­sti­tu­tion (en France, la figure Pré­si­den­tielle et la Répu­blique, incar­née par Marianne, sont les figures du Père et de la Mère de tous les français).

    Or, ins­tinc­ti­ve­ment, condi­tion­né depuis l’en­fance à cette struc­ture, l’être humain est natu­rel­le­ment ame­né à s’é­man­ci­per de la tutelle de ses parents, mais pour tom­ber sous une autre tutelle, qui est la Loi des hommes, qui va rem­pla­cer le Dieu-Père et la Déesse-Mère par d’autres struc­tures, situées au des­sus de la famille (dans un cercle plus large). Cette struc­ture per­pé­tue donc la sou­mis­sion à une auto­ri­té, qui change de niveau, mais qui demeure pré­sente sous une forme ou une autre. L’ha­bi­tude, le condi­tion­ne­ment, le réflexe de la la sou­mis­sion à l’au­to­ri­té est dès lors acquis et imprègne les struc­tures sociales.

    Mais la sou­mis­sion est par nature déres­pon­sa­bi­li­sante. Et dans le chef des per­sonnes les plus dés­équi­li­brées, celles qui veulent tout contrô­ler (les affreux, les dro­gués du pou­voir, les méga­lo­manes), il y a tout inté­rêt à encou­ra­ger et ren­for­cer ce schéma.

    L’hu­main n’est donc pas « natu­rel­le­ment » enclin à se sou­mettre, c’est l’en­vi­ron­ne­ment struc­tu­rant dans lequel il évo­lue dès son enfance qui va défor­mer ses élans naturels.

    Les com­bats pour l’en­fance d’Oc­tave Mir­beau sont remar­quables à ce sujet, et sa cri­tique, féroce, des struc­tures défor­mantes et des­truc­trices pour l’en­fant que sont la famille, l’é­cole et l’É­glise, est édi­fiante à ce sujet.

    Ce sont donc, il me semble, ces struc­tures fami­liales, édu­ca­tives et reli­gieuses qui conduisent une grande majo­ri­té d’hu­mains à se sou­mettre de plus ou moins bon gré. Non une ten­dance « natu­relle », une fai­blesse ou une tare innée. On en revient fina­le­ment à la ques­tion de l’in­né et de l’ac­quis. Sur ce point, je rejoins ceux qui consi­dèrent que l’ac­quis a un rôle pré­pon­dé­rant sur l’in­né, et qu’en modi­fiant l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel les indi­vi­dus évo­luent, on modi­fie leur com­por­te­ment. Je crois qu’il ne faut pas être grand clerc pour s’en apercevoir.

    J’ar­rête ici, mais il y a encore bien des choses à développer.

    Réponse
  15. Étienne

    Mer­ci, Mor­phéus, pour ce mes­sage intéressant.

    A‑t-on des traces — des preuves et des des­crip­tifs détaillés — d’or­ga­ni­sa­tion humaine dura­ble­ment non pyramidales ?

    Est-ce que la fai­blesse du petit d’homme (assez spé­ci­fique dans le monde ani­mal) ne le condamne pas —méca­ni­que­ment— à l’ap­pren­tis­sage pré­coce de (au dres­sage à) la dépen­dance à un puis­sant protecteur ?

    Étienne.

    Réponse
  16. Morpheus

    Bon­jour Étienne,

    Oui, il existe de nom­breuses études anthro­po­lo­giques (modernes) qui montrent que dans la plu­part des socié­tés dites « pri­mi­tives » (on ne les appelle plus comme cela de nos jours), tel que les tri­bus vivant en Ama­zo­nie, en Afrique ou en Sibé­rie, par exemple, les struc­tures sociales sont beau­coup plus hori­zon­tales et donc plus éga­li­taires. On n’ob­serve pas d’a­bus de pou­voir, car le pou­voir, par exemple du chef, est plus une charge, une res­pon­sa­bi­li­té, et que celui-ci, même s’il n’y a pas de loi écrite, a des comptes à rendre. On lui rend des hon­neurs, notam­ment durant les céré­mo­nies, mais les membres de la tri­bu ne sont pas sou­mis au chef, et ses « déci­sions » ne sont géné­ra­le­ment que la for­ma­li­sa­tion de ce que les adultes et les ainés décident de com­mun accord en conseil.

    Même les « cha­mans » ont des comptes à rendre (sor­ciers, hommes-méde­cines, … – à noter que le terme « cha­man » est une géné­ra­li­sa­tion abu­sive ; le terme vient des socié­tés Sibériennes).

    Bien évi­dem­ment, cette hori­zon­ta­li­té et cette éga­li­té est une consé­quence de l’é­chelle sociale, qui est la tri­bu (ensemble de quelques familles) – quelques dizaines d’in­di­vi­dus. Ces petits groupes ne sont pas tota­le­ment auto­nomes, ils coexistent et sont en contacts régu­liers avec d’autres tri­bus, font des échanges de res­sources, mais aus­si de femmes, pour des mariages entre tri­bus (ce qui évite la consanguinité).

    Il y a par­fois des conflits entre tri­bus, mais ceux-ci sont très rare­ment san­glants, et jamais (jamais !) géno­ci­daires. On a pu obser­ver, notam­ment dans le cas de tri­bus afri­caines, que les hos­ti­li­tés – très démons­tra­tives (ils s’in­vec­tivent, se menacent, ges­ti­culent, montrent leur force et leur déter­mi­na­tion) – stoppent dès qu’une per­sonne est bles­sée au sang.

    La vio­lence n’est donc pas inexis­tante, mais elle est cana­li­sée dans des sortes de rites per­met­tant de déchar­ger les ten­sions, tout en pré­ser­vant la vie.

    Ce que cela montre, c’est que les struc­tures basée sur des petits groupes, où les gens se connaissent et se fré­quentent chaque jour, et sont dépen­dants les uns des autres, ins­taurent ins­tinc­ti­ve­ment une qua­si éga­li­té. On n’y observe pas le déve­lop­pe­ment de struc­tures de classe ou de caste.

    Ces struc­tures de classes ou de caste, ain­si que les hié­rar­chies sociales, n’ap­pa­raissent que dans les cités, ain­si que les pou­voirs (poli­tiques, clé­ri­caux, reli­gieux – par « clé­ri­cal », j’en­tends la fonc­tion de « bureau­crate » antique : scribes, comp­tables, etc., qui ne se confond pas tou­jours avec les prêtres, même si c’est sou­vent le cas).

    Ma conclu­sion (pro­vi­soire) est que nous aurions cer­tai­ne­ment à inté­grer cette ancienne sagesse, et que cela montre que l’é­ga­li­té sur un plan social et poli­tique ne peut être acquise qu’en créant une struc­ture poli­tique allant de la base vers le som­met : les repré­sen­tants doivent ser­vir, et le pou­voir véri­table doit demeu­rer entre les mains du peuple dans son ensemble ; si chef il y a, celui-ci doit se bor­ner à n’être qu’un prote parole de la voix du peuple.

    Un livre qui m’a beau­coup plu, de Thom Hart­mann : Les der­nières heures du Soleil ances­tral (édi­tions Ariane).

    Réponse
  17. sitouaillain
  18. Morpheus

    Très inté­res­sant, cet article, sitouaillain, merci 🙂

    Réponse
  19. PRabourdin

    L’hé­té­ro­no­mie qui impose la col­la­bo­ra­tion est valable à tous les niveaux,elle est sim­ple­ment accep­tée et orga­ni­sée en haut de la hié­rar­chie qui l’u­ti­lise à son profit.

    Exemple un fabri­quant de voi­tures n’existe pas sans routes, sans ache­teurs, sans gara­gistes, sans les géné­ra­tions de mathé­ma­ti­ciens et phy­si­ciens, les orga­ni­sa­teurs, les géné­raux, les empe­reurs qui l’ont pré­cé­dé et dont il a du inté­grer le/une par­tie du savoir.

    Pour­quoi est il recon­nu comme un grand ponte ?

    Est il plus utile qu’un bon pro­fes­seur, qu’un bon garagiste ?

    Non, il fait par­tie d’un groupe qui se pro­tège des autres, en éta­blis­sant par les médias qu’il contrôle, la mytho­lo­gie de sa puis­sance, de son pou­voir, de sa liber­té ‑qui n’existe pas il n’est pas auto­nome – , mytho­lo­gie qui par réflexe rap­pelle le peuple à sa condi­tion de médiocre dominé,envieux.

    Face à cela les pro­fes­seurs , soit l’ap­pren­tis­sage de la réflexion et de la luci­di­té, sont dans la contra­dic­tion d’a­voir à créer une élite, tout en for­mant la masse à s’en défendre.

    Ils sont par défi­ni­tion syno­nymes d’ef­fort , de pri­va­tion de liber­té, et sont dans des cel­lules qui ne com­mu­niquent pas, étanches, sans voix, donc sans dan­ger pour les élites armées de com­mu­ni­quants éta­blis­sant une atmo­sphère de Noel permanent,de fan­tasmes, de gran­deurs, de divertissement .…

    ET DE PEUR de ne pas y participer !

    On gou­verne par la peur, ce qui est sous enten­du par Fré­dé­ric Lor­don. Le désir, le besoin inas­sou­vi de la mul­ti­tude, la ser­vi­tude volon­taire est une habi­tude contrac­tée dès l’enfance.

    Un cer­veau dési­rant a peur de ne pas abou­tir, a peur d’être privé.

    Le stress l’o­blige alors à une vic­toire rapide, à la satis­fac­tion rapide sous peine de frus­tra­tion ou de réta­blis­se­ment de son équi­libre dans l’ac­cep­ta­tion de la défaite, au mieux à la patience. Apprend on aux enfants à accep­ter de perdre, à être patient ? Non et c’est même tout le contraire.

    On les sou­met donc à la tor­ture de devoir à la hate et sous contrainte phy­sique et psy­cho­lo­gique , inté­grer la mon­tagne de connais­sances , le laby­rinthe ou il est plus facile de s’é­ga­rer que de triom­pher. Cela abou­tit donc à l’é­chec pour la plu­part et à des stra­té­gies incons­cientes d’ac­cep­ta­tion de cette défaite, com­plexes, paresse,dégout de la connais­sance , dépres­sion larvée.

    Le retour à l’é­qui­libre , à la moyenne, à l’ac­cep­ta­tion incons­ciente de la défaite est la seule issue, et on est alors mur pour la ser­vi­tude volontaire.

    La force des habitudes,du mimétisme,de l’ap­par­te­nance au groupe , puis­sant ins­tinct éga­le­ment, jouent aus­si un role dans cette accep­ta­tion et ce retour à l’équilibre.

    Cet équi­libre est para­doxa­le­ment dan­ge­reux pour les élites,il faut donc faire peur pour conti­nuer d’af­fai­blir ceux qui dans la panique seront conduits à se pri­ver éga­le­ment de nutri­ments essen­tiels car inca­pables d’é­ta­blir des prio­ri­tés ou contraints à des choix.

    Il faut dis­cré­di­ter les valeurs de groupe, de col­la­bo­ra­tion, dan­ge­reuses pour elles, les élites.

    C’est le rôle de « leurs médias de masse » ‚d’in­ven­ter l’his­toire qui amal­game ces valeurs de col­la­bo­ra­tion au goulag.

    Elles décident donc contrai­re­ment à ce qu’elles prônent, de s’u­nir pour lais­ser per­du­rer l’hé­té­ro­no­mie maté­rielle voir l’am­pli­fier car c’est le plus sur moyen de faire peur , d’i­so­ler ceux que l’on plonge dans cette immen­si­té du chaos infor­ma­tion­nel et de la fra­gi­li­té de l’individualisme.

    Le pari étant que ceux qui en triom­phe­ront seront rares et faciles à cor­rompre à leur tour.

    Réponse
  20. sitouaillain

    pour conti­nuer à ali­men­ter le débat lan­cé par Mor­phéus (14),

    une inter­view dans Libé sur les résul­tats des fouilles pré­ven­tives en France, on y lit une inté­res­sante pers­pec­tive sur l’ap­pa­ri­tion des struc­tures de domination :

    http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2012/04/larch%C3%A9ologie-a-retrouv%C3%A9-lhistoire-de-france.html

    Et, pour com­plé­ter cette ana­lyse maté­ria­liste par les consi­dé­ra­tions sur les men­ta­li­tés et notam­ment le fait religieux,lisez cet article Wiki­pé­dia (http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%B6bekli_Tepe) sur un sanc­tuaire néo­li­thique d’Anatolie éri­gé par des chas­seurs-cueilleurs, qui pour­rait four­nir des expli­ca­tions sur la séden­ta­ri­sa­tion, l’a­gri­cul­ture et l’ap­pa­ri­tion des villes, il est d’ailleurs à noter que les villes de l’an­cienne Méso­po­ta­mie sont cen­trées autour d’un temple qui agit comme une véri­table entre­prise publique, pos­sé­dant ses terres et ses trou­peaux pour ali­men­ter le culte et les prêtres…et avant cela, la cité-temple de çatal HöYük et sa déesse mère assise sur un trône http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%87atal_H%C3%B6y%C3%BCk, déesse dont on ne sait rien, à part qu’elle est peut être l’an­cêtre de la Cybelle phry­gienne…http://fr.wikipedia.org/wiki/Cyb%C3%A8le

    Réponse
  21. Catherine

    En lien avec l’i­dée de ser­vi­tude volon­taire, comme il serait bien ins­pi­ré notre pré­sident Hol­lande s’il s’ins­pi­rait de ce qui s’est fait en Argentine !

    Nes­tor Kirch­ner a été pré­sident de la Répu­blique argen­tine de 2003 à 2007. Son bilan est historique :

    a) envoyant bala­der les ban­quiers, il a « rené­go­cié » la dette du pays en 2005 d’une façon expé­di­tive : il a pure­ment et sim­ple­ment refu­sé le rem­bour­se­ment de trois quarts des 100 mil­liards de dol­lars de dette extérieure !

    b) fai­sant un bras d’honneur au dogme de l’ultra-libéralisme et de la pré­ten­due « mon­dia­li­sa­tion inévi­table », il a :
    – gelé les tarifs de l’énergie et des transports,
    – taxé très for­te­ment les importations,
    – relan­cé l’activité éco­no­mique (+ 50 % en cinq ans !) en la sou­te­nant de façon key­né­sienne par les dépenses publiques,
    – pro­vo­qué une forte hausse des salaires,
    – et enga­gé un pro­gramme tenace de réap­pro­pria­tion par le peuple argen­tin des grands ser­vices publics du pays qui avaient été bra­dés à des inté­rêts pri­vés amé­ri­cains ou euro­péens à la demande du FMI :

    - novembre 2003 : Rena­tio­na­li­sa­tion de la Poste argen­tine, qui avait été pri­va­ti­sée en 1997.

    - jan­vier 2004 : Rena­tio­na­li­sa­tion de la conces­sion de l’espace radio­élec­trique natio­nal, qui avait été attri­bué au groupe fran­çais Thales Spec­trum, filiale de Thales (ex-Thom­son) en 1997.

    - mars 2006 : Rena­tio­na­li­sa­tion de la dis­tri­bu­tion de l’eau potable qui avait été attri­buée au groupe fran­çais Suez en 1993.

    - mars 2007 : Rena­tio­na­li­sa­tion du Chan­tier naval Dar­se­na Norte, pri­va­ti­sé en 1999. Les employés reçoivent 10% des actions, le reste étant contrô­lé par l’Etat.

    C’est sa propre épouse, Cris­ti­na Kirch­ner qui lui a suc­cé­dé au poste de pré­si­dente de la Répu­blique le 10 décembre 2007. Réélue il y a quelques mois, en octobre 2011, elle a conti­nué l’impressionnante œuvre libé­ra­trice de son mari :

    - novembre 2008 : Rena­tio­na­li­sa­tion du sys­tème de retraites, qui avaient été pri­va­ti­sées en 1994.

    - décembre 2008 : Rena­tio­na­li­sa­tion des com­pa­gnies aériennes Aero­li­neas Argen­ti­nas et Aus­tral, pri­va­ti­sées et acquises en 1990 par la com­pa­gnie espa­gnole Ibe­ria, puis en 2001 par le groupe espa­gnol Marsans.

    - et enfin, ce 16 avril 2012 : Rena­tio­na­li­sa­tion majo­ri­taire (à 51%) de la com­pa­gnie pétro­lière YPF, qui avait été pri­va­ti­sée et cédée à l’Espagnol Rep­sol en 1992.

    Réponse
  22. Catherine

    Je reprends ce que dit l’a­mi Béo et je bisse car ça me semble très juste. » la meilleure méthode pour l’en­dor­mis­se­ment c’est l’illu­sion du mouvement. »

    Quant à Mon­sieur Lor­don, s’il passe par ici, je ne sau­rais trop lui conseiller que de lire un très grand Mon­sieur du nom de Michel Hen­ry, qui fait le dis­tin­go . « l’af­fec­ti­vi­té n’est pas l’af­fec­tion : elle en est « la forme pri­mi­tive ». C’est pour­quoi elle appar­tient, au gré de sa double pola­ri­té, le Souf­frir et le Jouir, à la dona­tion de tout ce qui est et la consti­tue pro­pre­ment. En effet reprend un bio­graphe de ce phi­lo­sophe, tout ce qui se mani­feste, qu’il relève du « monde » ou de « l’âme », de « l’ex­té­rieur » ou de « l’in­té­rieur », du « sujet » ou de « l’ob­jet », se mani­feste dans l’af­fec­ti­vi­té et par elle. Mais l’af­fec­ti­vi­té fait plus qu’ac­com­pa­gner l’en­semble de nos repré­sen­ta­tions, de nos sen­sa­tions, de nos affections.N’étant pas une déter­mi­na­tion psy­cho­lo­gique jux­ta­po­sée aux autres‑à la sen­sa­tion, à l’i­ma­gi­na­tion, à la concep­tion, à la voli­tion, au doute, à la cer­ti­tude-mais le COMMENT fon­da­men­tal confor­mé­ment auquel cha­cune de ses moda­li­tés advient d’a­bord à soi-même(,)elle est la maté­ria­li­té phé­no­mé­no­lo­gique pure de ce s’é­prou­ver soi-même et de cette façon, la pos­si­bi­li­té concrète et l’es­sence de la sub­jec­ti­vi­té abso­lue. En refu­sant ain­si la réduc­tion clas­sique de la sub­jec­ti­vi­té à la conscience d’ob­jet pour la conce­voir au contraire comme la Vie, la phi­lo­so­phie de la sub­jec­ti­vi­té de Michel Heun­ry voit dans le Jouir et le Souf­frir, les caté­go­ries fon­da­men­tales en les­quelles consiste pro­pre­ment notre expé­rience d’être. C’est Paul Audi qui en parle en ces termes dans figures du savoir !

    Réponse
  23. Catherine

    Et comme j’aime beau­coup, beau­coup, l’é­ty­mo­lo­gie, je l’a­vais cher­chée jus­te­ment concer­nant le mot affec­tion. Et il sem­ble­rait que ça vienne de ad et facere c’est à dire mou­ve­ment, trans­for­ma­tion, rap­port, rela­tion, influence. Faire des efforts VERS !

    Tou­jours la fameuse cible !

    Réponse

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