Contre les Phonographes Haut-Parleurs : une assemblée qui ne se réunit pas (Alain)

26/04/2007 | 0 commentaires

Éton­nant phi­lo­sophe, vrai­ment. Inépuisable.

Je vous livre ici un pro­pos d’A­lain qui défend une idée admi­rable — quoique contes­table, peut-être : le régime de tumulte qui règne dans les assem­blées conduit le pen­seur à ima­gi­ner une assem­blée qui ne se réunit pas. « La rai­son ne mûrit ses arrêts que dans le silence ». Un texte pas­sion­nant pour exci­ter notre réflexion.

La liber­té de parole, dans les assem­blées, se nie aus­si­tôt elle-même, et nous voyons s’or­ga­ni­ser, si l’on peut dire, un régime de tumulte qui n’est qu’un nou­veau jeu de la force. C’est le plus redou­table de tous peut-être, parce qu’il agit direc­te­ment contre la pen­sée, qui est chose flexible, et qui s’of­fense même en soli­tude, si l’on n’y prend garde. Et le mal n’est pas seule­ment qu’on ne puisse expri­mer une opi­nion ; le pire mal c’est qu’on n’en peut plus for­mer aucune ; il faut se tendre et s’ir­ri­ter en quelque sorte par pré­cau­tion. Un seul homme, ain­si, dès qu’il a com­pris la puis­sance des pas­sions, devient le maître d’une assem­blée, piquant les uns et les autres à la manière des mouches bovines. Par ce moyen tous les hommes sont jetés aux extrêmes, et les modé­rés à l’ex­trême des modé­rés, qui est un état violent, comme on l’a dit.

Je pen­sais là-des­sus que les assem­blées devraient perdre leur impor­tance, dans un temps où tout ce qu’il faut savoir finit par être impri­mé. Et si le vote d’ar­ron­dis­se­ment ne peut nous sau­ver, nous trou­ve­rons peut-être mieux. L’i­dée d’un Sénat conser­va­teur est par elle-même bonne ; mais tout est per­du par le lieu com­mun, qui s’é­ta­blit d’a­bord par les conver­sa­tions et règne fina­le­ment par le dis­cours public. La rai­son ne mûrit ses arrêts que dans le silence. Aus­si l’on inven­te­ra peut-être quelque Sénat d’hommes choi­sis par ceux qui vivent autour d’eux, aus­si par des corps de métiers, aus­si par des savants, par des ins­ti­tu­teurs, par des écri­vains ; mais l’im­por­tant serait que ces séna­teurs ne se réunissent jamais, et pensent les uns devant leur champ, les autres dans leur ate­lier ou dans leur biblio­thèque. Il va de soi que les jour­naux et les livres leur seraient envoyés, ain­si que toute péti­tion, tout mani­feste ; et les plus habiles à écrire, qui sont aus­si les plus prompts à lire, pour­raient pré­pa­rer le tra­vail des autres. Ils pour­raient déli­bé­rer et dis­cu­ter avec les citoyens, mais non point entre eux, et ne vote­raient jamais que de loin et sous un secret invio­lable. Ain­si les menaces et les injures tom­be­raient dans le vide.

Je ne crois point qu’un tel corps pour­rait com­mo­dé­ment for­mu­ler des lois ou régler les dépenses et les contri­bu­tions ; mais il agi­rait éner­gi­que­ment par quelque droit de veto, soit contre cer­taines lois, soit contre cer­tains hommes. Qu’on me per­mette ces jeux d’i­ma­gi­na­tion, qui peuvent éveiller ou réveiller une idée juste. Sup­po­sons qu’on vienne me deman­der, à la mode des anciens, quelque consti­tu­tion qui puisse sau­ver l’É­tat de vio­lence et de misère ; c’est une loi de ce genre-là que je pro­po­se­rais. Il en résul­te­rait une sorte de gou­ver­ne­ment occulte par le peuple, non point par le peuple assem­blé, mais par le peuple dis­per­sé ; et l’on ver­rait renaître ce que j’ap­pelle la Ter­reur Radi­cale, régime que l’A­ca­dé­mi­cien consi­dé­re­ra tou­jours avec hor­reur, et le simple citoyen avec une satis­fac­tion sans mélange ; car tous les maux publics et poli­tiques, sans excep­tion, résultent de l’in­fa­tua­tion incroyable des pou­voirs, qui n’ont jamais pen­sé, sous aucun régime, que l’o­pi­nion secrète des citoyens pût chan­ger la marche des affaires. Tel est le sens de ce mot applau­di, et qui res­te­ra : « Si quel­qu’un l’ose dire ici, il en répon­dra à la tri­bune. » Ain­si parle le pou­voir, au milieu de sa garde voci­fé­rante ; comme si un citoyen n’a­vait pas le droit de se défier d’un homme public sans avoir à en expli­quer les rai­sons. Contre les Pho­no­graphes Haut-Par­leurs, il nous fau­dra trou­ver quelque ruse.

Alain, 31 mai 1922.

Vous avez noté qu’A­lain ima­gine qu’une seule des deux assem­blées ne se réuni­rait pas : celle qui doit réflé­chir de façon indé­pen­dante avant d’é­ven­tuel­le­ment exer­cer un droit de veto. La pre­mière chambre —celle qui écrit les lois— serait tou­jours assem­blée pour que puissent s’ex­pri­mer publi­que­ment les opi­nions dis­si­dentes, pour que toutes les thèses puissent être atta­quées et défen­dues devant tout le monde, pour que les points de vues puissent se rap­pro­cher —quand c’est pos­sible— grâce au débat hon­nête, pilier fon­da­teur de la démocratie.

Cette orga­ni­sa­tion semble com­pa­tible avec l’i­dée du double mode de scru­tin : élire la pre­mière chambre —celle qui écrit les lois—, et tirer au sort la deuxième chambre —celle qui contrôle les lois : c’est cette deuxième chambre, tirée au sort, qui ne se réuni­rait pas.

Qu’en pen­sez-vous ?

Ce texte touche direc­te­ment l’or­ga­ni­sa­tion des ins­ti­tu­tions et mérite de figu­rer — avec ses com­men­taires — dans le forum. Je le copie donc là-bas, dans le fil « Le Par­le­ment doit pou­voir légi­fé­rer sou­ve­rai­ne­ment et contrô­ler les ins­ti­tu­tions » et je ferme ici les com­men­taires pour que nous ayons un lieu unique d’é­change. Pour com­men­ter ce texte, cli­quez ici.

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Étienne

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