La vigilance ne se délègue pas (Alain)

19/05/2007 | 5 commentaires

Voi­ci encore une perle, extraite des « Pro­pos sur le pou­voir » du phi­lo­sophe Alain :

« Quelle que soit la Consti­tu­tion, dès que les citoyens se laissent gou­ver­ner, tout est dit. Auguste Comte signa­lait comme méta­phy­sique toute dis­cus­sion sur l’o­ri­gine des pou­voirs. Effort mal diri­gé. Les hommes ne sont point ain­si bâtis qu’on puisse en faire deux groupes, dont les uns ne méri­te­raient aucune confiance, tan­dis que les autres la méri­te­raient toute. De même on ne peut dis­tin­guer par­mi les hommes les guer­riers et les paci­fiques ; c’est le même homme qui fait la guerre et qui la mau­dit ; et sou­vent il la loue et il la mau­dit dans la même phrase, et en quelque sorte du même geste. La grande affaire, pour moi citoyen, n’est pas de choi­sir quelque ami de la paix pour négo­cier, tran­si­ger, trai­ter en mon nom selon le droit et selon le bon sens, mais bien d’empêcher que le chef, quel qu’il soit, pré­pare la guerre. Et le plus paci­fique des hommes pré­pa­re­ra et déci­de­ra la guerre s’il ne sent pas à chaque ins­tant une éner­gique résistance.

Les exemples ici abondent et se pré­sentent d’eux-mêmes à l’es­prit de cha­cun. Com­bien d’hommes m’ont déçu ! Com­bien d’a­mis, même ! On pour­rait dire que tous les amis de la paix ont tra­hi. Mais c’est mal par­ler. Regar­dez bien ; ils se sont orien­tés selon le pou­voir qu’ils avaient ; tout com­man­de­ment est guerre, par l’at­ti­tude, par l’en­traî­ne­ment, par le son de la voix.

Mais reve­nons aux indi­vi­dus. Si je désha­bille un géné­ral, je trouve un homme ; et quand je le dis­sé­que­rais, et quand nous serions mille fois plus savants que nous ne sommes, je suis sûr que nous ne trou­ve­rons en sa struc­ture aucune fibre, ni aucune bosse, ni aucun com­po­sé chi­mique, qui soient spé­cia­le­ment mili­taires. En cet ani­mal éta­lé ici et ouvert comme un livre sur la planche à dis­sé­quer, j’a­per­çois le méca­nisme de la peur, qui consiste en ceci que tous les muscles, à la pre­mière alerte, se tendent, se contra­rient, ren­voient le sang au ventre, étranglent la vie. J’a­per­çois encore sans peine un méca­nisme qui cor­rige le pre­mier, et qui est l’ir­ri­ta­tion ; toute action réveillant tout et s’ex­ci­tant elle-même, par le jeu des muscles, des nerfs et du sang, voi­là un ani­mal que nul dan­ger n’ar­rê­te­ra plus, s’il est une fois par­ti. Mais comme la fatigue et l’en­cras­se­ment suivent inévi­ta­ble­ment toutes ces agi­ta­tions, et comme le plus enivrant plai­sir est sans doute de se sen­tir dor­mant et éli­mi­nant, je pré­dis que la paresse sera la loi suprême de cet orga­nisme, si puis­sant qu’on le sup­pose. Voi­là pour l’a­ni­mal. Main­te­nant, d’a­près ce gros crâne, d’a­près ces yeux, et d’a­près ces mains, je pré­vois une immense varié­té de per­cep­tions et de sou­ve­nirs, ce qui, com­bi­né avec les prin­ci­paux mou­ve­ments ani­maux, expli­que­ra assez toutes les pas­sions humaines, toutes les sot­tises, et toutes les ver­tus. En tout cela je ne le crois ni plus pauvre que vous et moi, ni plus riche. J’ai eu la chance, où il entre un peu de sagesse, de n’être pas offi­cier ; mais j’a­vais tout ce qu’il fal­lait pour l’être, soyez-en sûr ; et vous de même.

Que la vigi­lance ne se délègue point, c’est ce dont je suis le plus assu­ré.
Qu’un galon ou une fonc­tion changent aus­si­tôt l’homme, et lui montrent un autre uni­vers, j’en ai vu des preuves éton­nantes. Au reste je ne vois ni ne soup­çonne, en ces chan­ge­ments, aucune espèce de ruse ; l’homme est de bonne foi et ingé­nu tou­jours ; naïf comme un héros d’Ho­mère ; je me le répète, je me le prouve et je me l’ex­plique tous les jours, mais je n’en suis pas encore assez assuré.

Sem­blable aux enfants, et ingé­nu moi-même en cela, je vou­drais mettre en pri­son tous les méchants, et les bons sur le trône. Mais à peine aura-t-il la per­ruque et le man­teau royal qu’il sera Louis XIV, c’est-à-dire infa­tua­tion et sot­tise sans mesure ; c’est pour­quoi je veux le contra­rier ; il faut que je le contra­rie sans cesse si je ne veux point le haïr. Oui, mon cher ambi­tieux, vous serez roi et vous ne serez point sot, pour­vu que nous soyons vigi­lants. Et vous sou­ri­rez à ce peuple difficile. »

Alain, 13 juillet 1921.

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Étienne

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5 Commentaires

  1. Jerome

    Bon­jour,

    J’ai trou­vé inté­res­sant votre concep­tion et dis­cus­sion lors de votre pas­sage dans l’é­mis­sion « Impertinences ».
    Effec­ti­ve­ment, le tirage au sort est l’es­sence même de l’é­ga­li­té et le prin­cipe même de lutte contre la corruption.

    Quand votre contra­dic­teur dit que les élec­tions sont incor­rup­tibles. C’est vrai et faux. Vrai car on ne peut ima­gi­ner qu’en France on triche sur des comp­tages de bul­le­tins ou que des bul­le­tins dis­pa­raissent. En revanche, on va envoyer (ou « para­chu­ter ») dans des cir­cons­crip­tions dites favo­rables à tel ou tel par­ti des can­di­dats que l’on sou­haite voir sié­ger (voire dor­mir) au palais Bourbon…

    Bonne chance dans votre com­bat pour la démo­cra­tie et votre lutte pour faire res­pec­ter la maxime de la Répu­blique Fran­çaise « Liber­té, Éga­li­té, Fra­ter­ni­té » qui n’est qu’un slo­gan de façade archi­tec­tu­ral pour moi.

    Réponse
  2. Étienne

    Mer­ci Jérôme :o)

    C’est notre com­bat, non ?

    :o)

    Réponse
  3. guilloualain

    Bon­jour ,

    Pour que la « vigi­lance » soit effi­cace, elle doit être armée par des com­pé­tences, les­quelles ne se décrètent pas…(etc…)

    Qui va (se ) décer­ner les titres de cette « com­pé­tence » ? (on frole « la lutte des classes…).

    Le peuple pour déve­lop­per et « gagner tou­jours mieux sa sou­ve­rai­ne­té », doit se don­ner les moyens de sa propre « formation ».

    Pour rac­cour­cir, pre­nons ce qui se passe ici, sur ce site même :

    pro­gres­si­ve­ment, ceux qui dis­cutent , pour « aller plus au fond des choses », s’en­ferment dans une cau­se­rie de « spé­cia­listes », alors que leur « fin » est tout le contraire, (que le peuple écrive lui-même sa Constitution).

    Il y a le blog, pour des gens comme moi, qui « suivent tant bien que mal », et mettent leur grain de sel , mais on sent bien la limite :

    j’en viens à ima­gi­ner « ce qui manque » : une (des) association(s)permettant au peuple de s’ap­pro­prier « les savoirs dif­fus « dans sa masse (pas dans son « élite » exclu­si­ve­ment, mais aussi !).

    Bref : un « moyen » com­pa­tible (logi­que­ment) avec « la fin » recherchée.

    Pour ne pas « repro­duire » les tares du sys­tème , ces « asso­cia­tions » devront inven­ter des sta­tuts inédits per­met­tant à leurs membres d’y « deve­nir souverains » :

    ce « deve­nir » est impor­tant pour recon­naître que « la sou­ve­rai­ne­té » n’existe pas par « décret » (même s’il est urgent d’en décré­ter l’exi­gence), mais qu’elle (aus­si), est un « pro­ces­sus » pos­sible et nécessaire.

    …j’ar­rête, bien amicalement

    Réponse
  4. Étienne

    Bon­jour Alain,

    je n’a­vais pas vu ce com­men­taire, par­don pour le retard à répondre.

    Vous dites : « Pour ne pas « repro­duire » les tares du sys­tème , ces « asso­cia­tions » devront inven­ter des sta­tuts inédits per­met­tant à leurs membres d’y « deve­nir souverains » ».

    Je crois que vous avez rai­son et que les par­tis seraient moins dan­ge­reux pour la pen­sée et l’ac­tion publique si leurs rouages internes étaient réel­le­ment démo­cra­tiques, si les dis­si­dences pou­vaient y être libre­ment expri­mées et publi­que­ment réfu­tées avant d’être (éven­tuel­le­ment) repoussées.

    Il y a donc des sta­tuts inédits à écrire pour fon­der des par­tis moins tyran­niques. J’ai déjà quelques pages prêtes sur ce sujet. Je vous en reparlerai.

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne

    Réponse
  5. Étienne

    « Lettre ouverte de masse aux états-majors syndicaux »
    http://​www​.snad​gi​-cgt​-02​.fr/​p​h​p​p​e​t​i​t​i​o​n​s​/​i​n​d​e​x​.​php

    « Face à la casse géné­ra­li­sée des acquis popu­laires, seule la construc­tion d’une action déter­mi­née « tous ensemble et en même temps » per­met­tra de stop­per la rup­ture sar­ko­zyste et de remettre la France sur la voie des liber­tés démo­cra­tiques et du pro­grès social !

    Blo­cage de fait des salaires et pen­sions, déman­tè­le­ment de la Fonc­tion publique, de l’Education natio­nale, et des autres ser­vices publics (hôpi­tal, SNCF, EDF-GDF, poste, F.T., impôts…), casse et délo­ca­li­sa­tion de l’emploi indus­triel, démo­li­tion des conven­tions col­lec­tives, du droit du tra­vail, des sta­tuts publics, étran­gle­ment des retraites à répar­ti­tion et de la Sécu, traque des chô­meurs, har­cè­le­ment contre les ouvriers sans papiers tout juste bons à payer des impôts, des­truc­tion du CNRS, pri­va­ti­sa­tion ram­pante de l’Université… la « rup­ture » sar­ko­zyste s’attaque avec bru­ta­li­té à l’ensemble des acquis sociaux, répu­bli­cains, laïques et démo­cra­tiques du peuple fran­çais sous l’impulsion du MEDEF et de l’Union euro­péenne, qui ne cesse de som­mer la France de réduire dépenses publiques et sociales. En ce début d’é­té 2008, la France subit une contre-révo­lu­tion euro-libé­rale de grande ampleur et une régres­sion sociale sans pré­cé­dent depuis 70 ans.

    Face à cette offen­sive mor­telle, les Fran­çais rejettent mas­si­ve­ment la poli­tique socio-éco­no­mique du gou­ver­ne­ment. Une large majo­ri­té de sala­riés se dit prête à par­ti­ci­per à un mou­ve­ment d’ensemble pour arrê­ter le rou­leau com­pres­seur de l’UMP et du MEDEF. Des luttes nom­breuses et réso­lues ont lieu (sala­riés du public et du pri­vé, chô­meurs, lycéens, retrai­tés et assu­rés sociaux, mais aus­si tra­vailleurs indé­pen­dants écra­sés par une poli­tique entiè­re­ment au ser­vice des grands action­naires). Notre peuple, sa jeu­nesse et ses tra­vailleurs, ne se résigne à deve­nir un peuple d’esclaves !

    Pour­tant la plu­part des états-majors syn­di­caux conti­nuent d’ac­com­pa­gner la « rup­ture ». Au lieu de dénon­cer l’en­semble de la poli­tique anti­po­pu­laire d’un gou­ver­ne­ment qui s’at­taque au droit de grève et refuse tout com­pro­mis, ils entre­tiennent la fic­tion de « négo­cia­tions » sujet par sujet et signent des accords régres­sifs, sous pré­texte d’ob­te­nir un « moindre mal »… qui débouche tou­jours sur le pire. Car signer avec Sar­ko­zy, c’est lui don­ner de l’oxy­gène pour conti­nuer à cas­ser ensuite (le der­nier épi­sode en date étant la signa­ture du désas­treux accord sur la « repré­sen­ta­ti­vi­té syn­di­cale » par les direc­tions CGT et CFDT, sur laquelle le gou­ver­ne­ment s’est immé­dia­te­ment appuyé pour annon­cer que le temps de tra­vail serait désor­mais « dis­cu­té » par entreprise).

    Paral­lè­le­ment, les direc­tions confé­dé­rales, pour­tant cen­sées coor­don­ner les luttes et les reven­di­ca­tions à l’é­chelle inter-pro, s’ap­pliquent à mul­ti­plier les ripostes dis­per­sées, chaque sec­teur étant appe­lé à son tour à de grandes jour­nées d’ac­tions iso­lées et sans pers­pec­tive. S’a­gi­rait-il alors d’or­ga­ni­ser des barouds d’hon­neur à la seule fin de don­ner des gages à une base com­ba­tive ? En tout cas, le chef de la CFDT ven­dait récem­ment la mèche, en s’in­quié­tant dans le Monde de ce que le gou­ver­ne­ment « nous entraîne dans une mobi­li­sa­tion glo­ba­li­sante, ce contre quoi j’ai tou­jours résis­té, y com­pris dans la CFDT »…

    Dans ces condi­tions, le choix est aujourd’­hui plus que jamais pour chaque pro­fes­sion de perdre sépa­ré­ment en plon­geant pour long­temps dans l’enfer de l’ex­ploi­ta­tion sans limite, ou de construire démo­cra­ti­que­ment et d’urgence une action « tous ensemble et en même temps » pour gagner et ré-ouvrir enfin des pers­pec­tives progressistes.

    Les signa­taires de cette lettre s’engagent à tout faire pour faire mon­ter cette exi­gence dans leur entre­prise, leur quar­tier, leur syn­di­cat. La balle est dans le camp des direc­tions syn­di­cales natio­nales qui doivent ces­ser « d’accompagner » la rup­ture afin de reprendre le seul che­min gagnant : faire le lien entre toutes les contre-réformes, tra­vailler concrè­te­ment à pré­pa­rer avec les sala­riés les condi­tions de l’affrontement de classe vic­to­rieux avec ce pou­voir des­truc­teur, construire l’unité dans l’action des tra­vailleurs et de la jeunesse. »

    Réponse

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