Les résistances aux pouvoirs abusifs sont-elles une « contre-démocratie » ?

25/09/2006 | 9 commentaires

Pierre Rosan­val­lon a sans doute rai­son de sol­li­ci­ter notre vigi­lance par rap­port à une ten­dance para­noïaque qui pour­rait effec­ti­ve­ment par­fois tour­ner à la mala­die. Je trouve pour­tant qu’on en est très loin aujourd’­hui et il me semble que les mécon­ten­te­ments actuels (comme les mani­fes­ta­tions contre le CPE) s’a­li­mentent plu­tôt, à juste rai­son, de l’ab­sence de contre-pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels hon­nêtes (c’est-à-dire per­met­tant une sanc­tion réelle et rapide des élus fau­tifs et favo­ri­sant la par­ti­ci­pa­tion des citoyens aux déci­sions les plus impor­tantes) que par une ten­dance mala­dive et aveugle, méfiance de prin­cipe et sans dis­cer­ne­ment, à l’en­contre de tous les pouvoirs.

Pierre Rosan­val­lon ne dit mal­heu­reu­se­ment pas un mot des auteurs des consti­tu­tions et de la mal­hon­nê­te­té congé­ni­tale qu’on peut pré­voir et qu’on doit dénon­cer chez ceux qui ont un inté­rêt per­son­nel à ins­ti­tuer l’im­puis­sance des élec­teurs (les par­le­men­taires, les ministres, les juges et autres proches du pou­voir). Rien n’est dit, notam­ment, sur la très néces­saire inéli­gi­bi­li­té des consti­tuants aux fonc­tions qu’ils ins­ti­tuent eux-mêmes.

Cette par­tie de l’a­na­lyse des fai­blesses de notre démo­cra­tie pré­his­to­rique est donc (pour l’ins­tant) absente de ses réflexions. Cette thèse que je défends pour expli­quer l’in­ca­pa­ci­té des hommes à ins­ti­tuer dura­ble­ment d’ef­fi­caces contre-pou­voirs pour­rait pour­tant ser­vir de clef de voûte à son travail.

Si tout se passe comme pré­vu, je vais avoir la chance d’en par­ler un peu avec lui à l’oc­ca­sion d’un débat à Paris orga­ni­sé par Le Monde, le 9 octobre au soir. J’es­père que nous aurons le temps de déve­lop­per un peu des argu­ments sur ce point que je trouve décisif.

Il fau­drait retrans­crire tout cet entre­tien de ce matin : syn­thé­tique et vivant, sti­mu­lant… utile.

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Étienne

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9 Commentaires

  1. Étienne

    J’a­vance dans le livre et je com­mence à com­prendre ce que veut dire ce mot « contre-démo­cra­tie ».

    Pierre Rosan­val­lon m’en­thou­siasme et me déçoit à la fois car, à par­tir de ses pas­sion­nants rap­pels, je tire des conclu­sions et des pro­po­si­tions très dif­fé­rentes des siennes…

    Il semble se rési­gner à des ins­ti­tu­tions iniques (comme si l’his­toire des échecs pas­sés démon­trait le côté iné­luc­table des échecs) en consta­tant que les citoyens se débrouillent pour résis­ter « par la bande » (sans pas­ser par les ins­ti­tu­tions puis­qu’elles leur sont fer­mées) et en consi­dé­rant que ça peut suffire…

    Jamais il n’en­vi­sage que les vices ins­ti­tu­tion­nels pour­raient pro­ve­nir des AUTEURS des consti­tu­tions, jamais il ne fouille cette idée que, si l’exé­cu­tif reprend le pou­voir au Tri­bu­nat fran­çais de 1800, c’est parce que les articles qui feraient du peuple l’ar­bitre suprême entre les organes ins­ti­tués (direc­te­ment et à tout moment) n’ont jamais été écrits… Alors, est-ce que les auteurs des consti­tu­tions avaient un inté­rêt à écrire ces articles d’in­té­rêt géné­ral ? Je crois que non. Et même pire : avaient-ils un inté­rêt per­son­nel à ne pas les écrire ? Je crois que oui. Il me semble que la ques­tion mérite au moins de ne pas être igno­rée, non ?

    Pierre Rosan­val­lon semble vou­loir qu’on se contente de la grève, des mani­fes­ta­tions de rue et autres moyens de pres­sion non ins­ti­tués, fra­giles, spon­ta­nés, spo­ra­diques, infor­mels, pour, en quelque sorte, rééqui­li­brer des ins­ti­tu­tions injustes en « fai­sant sys­tème avec elles », comme il dit, (comme si ces contre-pou­voirs infor­mels n’é­taient pas notoi­re­ment insuf­fi­sants) ; moi, je cherche à orga­ni­ser fina­le­ment des ins­ti­tu­tions justes et rendre le pou­voir aux citoyens, le vrai pou­voir (pas seule­ment un pis-aller ou un leurre), mal­gré les échecs his­to­riques des expé­riences passées…

    En effet, ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’on échoue­ra toujours.
    Et iden­ti­fier un pro­blème, c’est l’a­voir à moi­tié réglé.
    Ça me rend opti­miste :o)

    Rosan­val­lon appelle nos résis­tances mul­ti­formes « contre-démo­cra­tie », avec ce que ce mot porte évi­dem­ment de conno­ta­tion péjo­ra­tive (mal­gré ses quelques déné­ga­tions dans le texte) ; moi, j’au­rais inti­tu­lé ce livre (impor­tant) plus posi­ti­ve­ment : « Pres­sions démo­cra­tiques popu­laires en réac­tion au dévoie­ment de la démo­cra­tie par les élus et mal­gré le ver­rouillage des ins­ti­tu­tions par des organes iniques comme les Cours Suprêmes et autres Conseils Consti­tu­tion­nels sans légi­ti­mi­té » (Ah ? Il est trop long, mon titre ? :o)

    Mais il y a une espèce de péda­go­gie de la sou­mis­sion volon­taire (par rap­port aux ins­ti­tu­tions, sur le mode « on ne peut pas faire mieux, ça n’a jamais mar­ché ») qui se sent sou­vent à tra­vers les conclu­sions de Rosan­val­lon (il y a même un cha­pitre inti­tu­lé « L’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion impos­sible », p. 97, comme si elle l’é­tait tou­jours), alors que tout ce qu’il décrit for­mi­da­ble­ment de l’his­toire des résis­tants poli­tiques devrait lui don­ner, au contraire, mille idées d’in­no­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles, en réac­tion aux obs­tacles connus, mille pro­po­si­tions d’évolutions…

    Mais je n’ai pas fini le livre : je vais peut-être trou­ver un peu plus loin ce que je cherche activement.

    L’u­ti­li­té de ce livre pour nous, c’est une lumi­neuse démons­tra­tion : nous ne sommes pas de dan­ge­reux popu­listes para­noïaques : nous résis­tons à nos propres élus comme l’ont fait tous nos aïeux depuis la nuit des temps… C’est aus­si une mine à idées.

    Et nous arri­ve­rons peut-être, nous, au 21ème siècle, grâce au média inédit qu’est Inter­net, à orga­ni­ser une pen­sée nova­trice et à pro­po­ser des ins­ti­tu­tions enfin honnêtes.

    J’ai hâte que vous ayez un peu lu ce livre et que vous me disiez ce que vous en pensez.

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

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  2. Étienne

    Bon­jour Agnès,

    Tu m’as pris de vitesse et relayé l’in­fo avant moi, pen­dant que je lisais ton der­nier papier et le débat qui le suit ;o)

    J’ai lu ce matin le billet d’El Ryu (signa­lé par l’in­dis­pen­sable rezo​.net) : sous le coup de la colère, sans doute, il est insul­tant, ce qui me gêne car un excès n’en jus­ti­fie pas un autre et on n’avance plus du tout quand on s’injurie : ces gros­siè­re­tés affai­blissent sa cri­tique, je trouve, alors que, sou­vent, il a rai­son sur le fond ; il m’a bien fait rire, en tout cas, avec ses déca­lages tordants.

    On voit se creu­ser tous les jours un pro­fond fos­sé entre les intel­lec­tuels com­plai­sants avec les (abus de) pou­voirs et les gens nor­maux qui deviennent fous de rage à la fin du mois, quand il faut encore tirer sur son col­lier et se pri­ver de tout alors que les vieux riches ren­tiers, para­sites richis­simes, font la fête et dila­pident des for­tunes sans arrêt, et devant les camé­ras comme pour nar­guer les manants. Je com­prends cette colère et j’ai, moi aus­si, le sang qui bout en enten­dant les « défor­ma­tions » le matin à la radio.

    Je suis sûr que le fait d’écrire nous-même une Consti­tu­tion citoyenne, à l’a­bri des experts à la fois juges et par­ties, est une grande idée, une voie de pro­grès his­to­rique pour le suc­cès des luttes sociales. Est-ce que vous en par­lez un peu, de ton côté du net ? Si vous aviez le pou­voir d’é­crire le droit du droit, qu’é­cri­riez-vous prioritairement ?

    Je ren­contre Rosan­val­lon lun­di pro­chain à Paris (9 octobre, 20 h30, Théâtre du Rond-Point). Si on m’en laisse le temps, je ne man­que­rai pas de le ques­tion­ner sur ce qui me déçoit dans son tra­vail, ce qui manque, d’après moi, à ses cri­tiques de l’exis­tant, mal­gré la recon­nais­sance que je lui porte de m’avoir tant appris sur les luttes plu­sieurs fois mil­lé­naires des gou­ver­nés contre leurs gou­ver­nants abusifs.

    Ceci dit, le billet d’El Ryu est trop mani­chéen, comme si chaque homme était noir ou blanc, tout bon ou tout mauvais…

    J’in­siste : il y a, dans le tra­vail de Rosan­val­lon, une armu­re­rie contre les abus de pou­voirs qui nous ser­vi­ra à écrire une Consti­tu­tion citoyenne hon­nête (si nous savons le lire) et c’est idiot de s’en pri­ver en le vouant aux gémo­nies, en bloc.

    Allez, disons que nos posi­tions sont com­plé­men­taires : pen­dant que d’autres tapent sur Rosan­val­lon-le-libé­ral-com­plai­sant-avec-les-ins­ti­tu­tions-mal­hon­nêtes (ce que je peux com­prendre), moi, j’es­saie­rai de tirer ce que je peux de l’inventaire des ins­ti­tu­tions de résis­tance ras­sem­blé par Rosanvallon‑l’historien-de-la-démocratie.

    Je ne perds pas espoir que Rosan­val­lon, qui a été de gauche autre­fois, paraît-il, ne le rede­vienne un jour en consta­tant les immenses dégâts du libé­ra­lisme déchaî­né (sa par­ti­ci­pa­tion au mani­feste pour une éco­no­mie soli­daire semble aller dans ce sens)… Les hommes ne sont pas en por­ce­laine et peuvent chan­ger. C’est le débat qui le per­met, le plus souvent.

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

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  3. Étienne

    Je viens de signa­ler sur ma page  »’Liens »’ une ana­lyse de la fon­da­tion Saint-Simon (ani­mée par Pierre Rosan­val­lon) tout à fait inté­res­sante et, c’est vrai, qui ne pré­sente pas ses membres comme de farouches résis­tants aux pou­voirs établis…

    « Enquête sur la fon­da­tion Saint-Simon : 
    les archi­tectes du social-libéralisme »
    par Vincent Laurent :
    http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​1​9​9​8​/​0​9​/​L​A​U​R​E​N​T​/​1​0​9​6​7​.​h​tml

    Réponse
  4. Étienne

    « Migra­tion en contre-démocratie »
    par Eric Aeschi­mann, dans Libé­ra­tion de ce 6 octobre :
    http://​www​.libe​ra​tion​.fr/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​r​e​b​o​n​d​s​/​2​0​8​8​5​4​.​F​R​.​php

    Éric Aeschi­mann semble par­ta­ger mon point de vue sur les thèses de Rosan­val­lon :
    for­mi­dable pano­ra­ma des résis­tances humaines aux abus de pou­voirs depuis des mil­lé­naires… mais déses­pé­rant confor­misme et frus­trante timi­di­té au moment de bot­ter la four­mi­lière et d’instituer enfin une authen­tique démocratie.

    :o)

    Réponse
  5. Étienne

    Bon­soir,

    Je sors du débat, c’é­tait bien, beau­coup trop court, je n’ai pas dit la moi­tié de ce que je comp­tais dire, mais bon : on recom­men­ce­ra peut-être.

    J’ai publié sur la page ‘Jour­nal’ le texte que j’a­vais pré­pa­ré pour l’occasion.

    On peut en par­ler ici, si vous voulez.

    Bonne nuit :o)

    Étienne.

    Réponse
  6. Guillaume AGNELET

    Hé oui, je suis tou­jours lec­teur de votre site, même si je n’y contri­bue plus.

    Je trouve quand même que vos posi­tions (texte du débat orga­ni­sé par « le monde » le 9/10/2006 ) se rap­prochent des miennes en ce sens que le plus dur, n’est pas d’a­voir de bonnes idées, mais d’ar­ri­ver à les transmettre.

    Arri­ver à se par­ler, à entendre les contra­dic­tions, arri­ver à les résoudre…

    Tout un pro­gramme avant même d’é­crire le moindre article d’une constitution.

    Vous dites vous même qu’in­ter­net aujourd’­hui, incite à la radi­ca­li­sa­tion des opi­nions, par le ras­sem­ble­ment des opi­nions iden­tiques sur des forums qui finissent par igno­rer (je nai pas dis « exclure ») la différence.

    Votre forum en est un bel exemple… j’es­père que vous com­men­cez à en être conscient et que reli­sant mes inter­ven­tions (éffa­cées par moi pour la plu­part) vous vous ren­dez compte que…

    Je vous l’a­vais dis !!!

    Si vous pen­sez que votre forum n’en est pas un bel exemple, alors vous voyez la paille dans l’oeil du voi­sin mais pas la poutre dans votre propre oeil.… ça arrive frequemment !

    Mais pour vous en convaincre, il suf­fit de faire un his­to­rique du nombre d’in­ter­ven­tion de cha­cun par rap­port au nombre d’in­ter­ven­tion total.

    Chaque mois, le nombre de contri­bu­teur repré­sen­tant 90% du total du forum… diminue.

    Autre­ment dis, plus le temps passe, plus ce forum n’est l’oeuvre que de quelques uns : la masse des contri­bu­teurs ano­nymes passe à la trappe d’un confor­misme qui dépends de trois ou quatre contributeurs.

    J’es­père que vous y voyez comme moi un cri­tère objectif !

    Réponse
  7. Étienne

    Vous êtes trop gen­til, Guillaume, vos pré­cieux conseils me donnent du cou­rage, merci.

    Ça fait du bien, une approche aus­si positive.

    Allez, bonne soi­rée ;o)

    Réponse

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