« Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches… » par Antoine Volodine (Des anges mineurs, 1999)

30/03/2020 | 5 commentaires

« Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appar­tiennent exclu­si­ve­ment aux riches, une pla­nète de terre écor­chée, de forêts sai­gnées à cendre, une pla­nète d’ordures, un champ d’ordures, des océans que seuls les riches tra­versent, des déserts pol­lués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les mul­ti­na­tio­nales mafieuses pos­sèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télé­vi­sions conçues pour leur dis­trac­tion et notre assou­pis­se­ment, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur leur gran­deur qui est tou­jours un ton­neau de san­glante sueur que les pauvres ont ver­sée ou ver­se­ront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célé­bri­tés doc­to­rales dont pas une des opi­nions émises, dont pas une des dis­si­dences spec­ta­cu­laires n’entre en contra­dic­tion avec la stra­té­gie à long terme des riches, nous avons devant nous leurs valeurs démo­cra­tiques conçues pour leur propre renou­vel­le­ment éter­nel et pour notre éter­nelle tor­peur, nous avons devant nous les machines démo­cra­tiques qui leur obéissent au doigt et à l’œil et inter­disent aux pauvres toute vic­toire signi­fi­ca­tive, nous avons devant nous les cibles qu’ils nous dési­gnent pour nos haines, tou­jours d’une façon sub­tile, avec une intel­li­gence qui dépasse notre enten­de­ment de pauvres et avec un art du double lan­gage qui anni­hile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pau­vre­té, leurs pro­grammes d’assistance aux indus­tries des pauvres, leur pro­grammes d’urgence et de sau­ve­tage, nous avons devant nous leurs dis­tri­bu­tions gra­tuites de dol­lars pour que nous res­tions pauvres et eux riches, leurs théo­ries éco­no­miques mépri­santes et leur morale de l’effort et leur pro­messe pour plus tard d’une richesse uni­ver­selle, pour dans vingt géné­ra­tions ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs orga­ni­sa­tions omni­pré­sentes et leurs agents d’influence, leurs pro­pa­gan­distes spon­ta­nés, leurs innom­brables médias, leurs chefs de famille scru­pu­leu­se­ment atta­chés aux prin­cipes les plus lumi­neux de la jus­tice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garan­tie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tel­le­ment bien hui­lé que le seul fait d’y faire allu­sion, même pas d’en démon­ter les méca­nismes, mais d’y faire sim­ple­ment allu­sion, ren­voie dans une mar­gi­na­li­té indis­tincte, proche de la folie et loin de tout tam­bour et de tout sou­tien, je suis devant cela, en ter­rain décou­vert, expo­sée aux insultes et cri­mi­na­li­sé à cause de mon dis­cours, nous sommes en face de cela qui devrait don­ner nais­sance à une tem­pête géné­ra­li­sée, à un mou­ve­ment jusqu’au-boutiste et impi­toyable et de recons­truc­tion selon nos règles, loin de toutes les logiques reli­gieuses ou finan­cières des riches et en dehors de leurs phi­lo­so­phies poli­tiques et sans prendre garde aux cla­meurs de leurs ultimes chiens de garde, nous sommes devant cela depuis des cen­taines d’années et nous n’avons tou­jours pas com­pris com­ment faire pour que l’idée de l’insurrection éga­li­taire visite en même temps, à la même date, les mil­liards de pauvres qu’elle n’a pas visi­tés encore, et pour qu’elle s’y enra­cine et pour qu’enfin elle y fleu­risse. Trou­vons donc com­ment le faire, et faisons-le. »

Antoine Volo­dine, Des anges mineurs

« Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches… » par Antoine Volodine (Des anges mineurs, 1999)


Mon com­men­taire :

Contre les riches escla­va­gistes, et plus lar­ge­ment contre toutes les formes de tyran­nie, je défends la solu­tion poli­tique radi­cale et uni­ver­selle du TIRAGE AU SORT.

Impar­tial et incor­rup­tible, le tirage au sort des repré­sen­tants poli­tiques — et de leurs contrô­leurs — per­met de DÉSYNCHRONISER, for­cé­ment, dura­ble­ment, méca­ni­que­ment, la puis­sance poli­tique de la puis­sance éco­no­mique : avec le tirage au sort, les riches, peu nom­breux, ne peuvent jamais contrô­ler le pou­voir poli­tique, alors que les pauvres, plus nom­breux, peuvent tou­jours exer­cer le pou­voir poli­tique et faire ain­si valoir les droits de la multitude.

L’élection est un piège aris­to­cra­tique, qui se pré­tend fal­la­cieu­se­ment démo­cra­tique, alors que, tou­jours et par­tout, l’élection per­met aux riches du moment d’acheter le pou­voir politique.

L’é­lec­tion est l’ou­til même de la dépos­ses­sion poli­tique des citoyens. L’é­lec­tion est la pro­cé­dure qui rend pos­sible — et invul­né­rable — le capitalisme.

Pas de jus­tice sans démocratie.
Pas de démo­cra­tie sans tirage au sort.
Pas de tirage au sort sans citoyens constituants.

Étienne.

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5 Commentaires

  1. Jean Molliné

    « L’élection est un piège aris­to­cra­tique, qui se pré­tend fal­la­cieu­se­ment démocratique »
    On pour­rait l’ex­pli­quer de façon peut-être dif­fé­rente en sou­li­gnant par exemple que l’é­lec­tion sert ce qui est appe­lé une « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ». Or cette expres­sion est un oxy­more, parce que les élus nous pré­sentent la chose comme une démo­cra­tie, mais ils en retirent ensuite le « demos » et conservent le « kra­tos » par devers eux. Nous sommes donc les din­dons de la farce.

    Mais un autre pro­blème est trop sou­vent élu­dé ou sim­ple­ment oublié : lors­qu’on parle de pou­voir, à quoi fait-on au juste réfé­rence ? Le pou­voir de qui sur quoi ? Dans une véri­table démo­cra­tie, l’É­tat n’a aucun pou­voir : c’est une simple admi­nis­tra­tion qui met en appli­ca­tion et exé­cute les direc­tives du pou­voir, donc celui du peuple.
    Il y aurait un inté­rêt majeur à bien éta­blir cette base, avant même de com­men­cer à réflé­chir aux textes d’une consti­tu­tion dans un ate­lier. Il me semble en effet que les textes qui sortent de là s’ap­puient sur l’i­dée que l’É­tat a le pou­voir. Si on veut faire une vrai révo­lu­tion, ça doit com­men­cer dans nos pen­sées, on doit redon­ner leur sens aux mots, bien éta­blir qui sont les acteurs et quel est le rôle de cha­cun dans cette gigan­tesque pièce.

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    • etienne

      C’est vrai, cher Jean, on devrait bos­ser ça. 

      Mais je ne suis pas d’a­vis de reti­rer le pou­voir à la puis­sance publique, puisque c’est pré­ci­sé­ment ce pou­voir, plus fort que le plus fort d’entre nous tous, qui peut per­mettre à l’É­tat de pro­té­ger les faibles contre « la loi du plus fort ».

      Le drame, c’est d’a­voir lais­sé les plus forts s’emparer de l’É­tat (d’a­bord au moment consti­tuant), décu­plant ain­si leur force pour asser­vir éter­nel­le­ment les faibles. 

      Inver­sion tra­gique des forces publiques, par inat­ten­tion populaire.

      Je pense que ce n’est une fata­li­té que tant que les simples citoyens res­tent inertes sur le plan consti­tuant. Il ne tient qu’à nous de tout changer.

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      • Jacques

        Si l’é­tat d’i­ner­tie intel­lec­tuelle des popu­la­tions humaines ne peut évi­dem­ment me réjouir, il m’est tou­te­fois agréable de trou­ver, dans le qua­li­fi­ca­tif « inertes », une évo­ca­tion de la réflexion conduite voi­ci quatre-vingts ans par Auguste Lumière : « … l’i­ner­tie intel­lec­tuelle non seule­ment des masses popu­laires, mais aus­si de la plu­part des hommes culti­vés. » Et cet auteur (un bio­lo­giste) expose ce qu’il consi­dère être les racines, les causes de cette iner­tie ; à lire dans « Les fos­soyeurs du pro­grès » publié en 1941 – c’est-à-dire AVANT que ne viennent se sur­ajou­ter les conte­nus des pro­grammes de télévision.

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      • Jean Molliné

        En fait, ce que je veux dire, c’est que par exemple, un ministre a le pou­voir sur ce qui relève de son auto­ri­té, la haute fonc­tion publique qui gère ce qui relève de son minis­tère par exemple. Il n’a, ou plu­tôt ne devrait pas avoir, le pou­voir sur quoi que ce soit d’autre

        Je ne parle pas de reti­rer le pou­voir à l’É­tat, ni à la puis­sance publique : sché­ma­ti­que­ment, et dans le cadre d’une authen­tique démo­cra­tie, le citoyen légi­fère, l’exé­cu­tif met en appli­ca­tion. Il est invrai­sem­blable qu’un pro­jet de loi puisse sor­tir d’un minis­tère. Sauf cas très excep­tion­nels à défi­nir en assem­blée consti­tuante. On ne désigne pas un ministre pour qu’il fasse les loi qui lui per­met­tront de mener SA poli­tique, mais de veiller à ce que soit mise en appli­ca­tion NOTRE poli­tique. Tout le reste ne serait que littérature.

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  2. Kento

    Mer­ci de nous faire décou­vrir ce texte et cet auteur ! Juste magni­fique de jus­tesse. Bra­vo Etienne pour ce choix.

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