Bernard Friot : “Si la bourgeoisie est la classe dirigeante, c’est parce qu’elle dirige le travail, et non pas parce qu’elle est riche”

4/03/2020 | 16 commentaires

Bernard Friot : “Si la bourgeoisie est la classe dirigeante, c’est parce qu’elle dirige le travail, et non pas parce qu’elle est riche” Deuxième partie

Source : Frus­tra­tion Maga­zine, https://​www​.frus​tra​tion​ma​ga​zine​.fr/​s​i​-​l​a​-​b​o​u​r​g​e​o​i​s​i​e​-​e​s​t​-​l​a​-​c​l​a​s​s​e​-​d​i​r​i​g​e​a​n​t​e​-​c​e​s​t​-​p​a​r​c​e​-​q​u​e​l​l​e​-​d​i​r​i​g​e​-​l​e​-​t​r​a​v​a​i​l​-​e​n​t​r​e​t​i​e​n​-​a​v​e​c​-​b​e​r​n​a​r​d​-​f​r​i​o​t​-​p​a​r​t​i​e​-​ii/

On a tous quelque chose en nous de com­mu­niste. Et même que ce quelque chose réside dans des ins­ti­tu­tions que nous connais­sons très bien, dont la plu­part du temps nous nous féli­ci­tons de leur exis­tence. Les­quelles ? Le sta­tut de la fonc­tion publique et le régime géné­ral de la sécu­ri­té social, bien sûr ! C’est ce que nous explique de manière évi­dente non sans une cer­taine pug­na­ci­té l’économiste et socio­logue du tra­vail Ber­nard Friot, que nous avons ren­con­tré. En plein mou­ve­ment social his­to­rique contre la réforme des retraites et de débats par­le­men­taires cette semaine, il nous sem­blait plus que néces­saire de dia­lo­guer avec lui, qu’il nous insuffle ce “Désir de com­mu­nisme” face au “rou­leau com­pres­seur du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral”, concré­ti­sé dans son der­nier livre co-écrit avec Judith Ber­nard. L’occasion de se deman­der pour­quoi la ques­tion du tra­vail, si cen­trale pour­tant, est si peu ou mal abor­dée à gauche et même au sein de la gauche dite “radi­cale”, com­ment retrou­ver un second souffle de mobi­li­sa­tion face à la régres­sion des retraites, et qu’est-ce qu’apporte le mou­ve­ment des Gilets jaunes au com­bat social ? Par­tie II.

Entre­tien, par Selim Der­kaoui et Nico­las Framont

Le mou­ve­ment des gilets jaunes a un peu fait voler en éclat tout ça, non ?

Toute cette conjonc­tion de la science sociale cri­tique et des direc­tions poli­tiques est sur la défen­sive, et en assez grande dif­fi­cul­té pour pro­po­ser une alter­na­tive. Cette impuis­sance de ceux qui ont orga­ni­sé les conquêtes dont j’ai par­lé et qui aujourd’hui se révèlent inca­pables de les pro­mou­voir, inca­pables de les voir même, fait qu’ont com­men­cé à pros­pé­rer d’autres formes de dis­cours et d’action comme les gilets jaunes, qui sont un mou­ve­ment de fond ins­crit dans la durée.

Les gilets jaunes, à tra­vers des formes d’organisation beau­coup plus hori­zon­tales, rejoignent d’autres formes de mobi­li­sa­tions nou­velles, toute cette jeu­nesse sou­vent diplô­mée qui crée des alter­na­tives “ici et main­te­nant”, dans des tas de champs de la pro­duc­tion. On a main­te­nant toute une marge alter­na­tive, com­mu­niste à mon sens, de gens qui se des­tinent à maî­tri­ser leur tra­vail. Cela a tou­jours exis­té mais à l’échelle atteinte aujourd’hui, c’est tout à fait nou­veau. Cela vient de la crise du capi­ta­lisme qui est tel­le­ment avan­cé dans l’élimination du tra­vail vivant par le tra­vail mort des machines qu’il se heurte à de graves pro­blèmes de valo­ri­sa­tion qu’il ne par­vient pas à jugu­ler par la fuite en avant qu’il pra­tique à grande échelle.

Quelle en serait la suite logique ?

La rup­ture de tous ces alter­na­tifs avec la logique capi­ta­liste du tra­vail me semble durable. Avec ses ambi­guï­tés certes. Ils ont ten­dance à confondre le mar­ché du tra­vail et les employeurs et avec les conquêtes du sala­riat : “la retraite, on n’en aura pas”, “non non sur­tout pas de CDI, je veux res­ter flexible” … Avec l’illusion que sur les pla­te­formes col­la­bo­ra­tives, on va être dans l’horizontalité, on va faire ce que l’on veut… Et la ten­ta­tion d’adhérer au pro­jet capi­ta­liste qui se sub­sti­tue au salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle : nos per­sonnes ne peuvent pas être titu­laires d’un salaire, mais elles pour­raient dis­po­ser d’un reve­nu de base. Il y a donc des illu­sions mais il y a quelque chose de magni­fique à refu­ser d’être le jouet du capital.

Ces alter­na­tifs sont dans cette situa­tion ambi­guë d’une adhé­sion de fait à une flexi­bi­li­té recher­chée par la bour­geoi­sie capi­ta­liste, mais pour poser des actes de pro­duc­tions com­mu­nistes, c’est-à-dire sur des pro­duits qui aient du sens, qui ne soient pas faits pour mettre en valeur du capi­tal, etc. Le dépas­se­ment de cette contra­dic­tion, ce n’est pas que ces pro­duc­teurs deviennent des employés, avec un emploi stable auprès d’employeurs, mais qu’ils soient pro­prié­taire de leur qua­li­fi­ca­tion et donc titu­laires d’un salaire à vie.

Qu’est ce que cela signifie ?

Que l’enjeu pour les livreurs de Deli­ve­roo n’est pas qu’ils deviennent employés de la pla­te­forme mais qu’ils soient titu­laires de leur salaire et copro­prié­taires d’usage de la pla­te­forme, sous une forme coopé­ra­tive ou autre. Une des choses les plus dif­fi­ciles vient de ce que la bour­geoi­sie, qui s’emploie en per­ma­nence à dis­qua­li­fier les ins­ti­tu­tions qui la mettent en dif­fi­cul­té, a tout fait pour que nous conno­tions néga­ti­ve­ment le salaire et posi­ti­ve­ment le reve­nu de base. Certes ils ont pour point com­mun de faire de la res­source un droit poli­tique de la per­sonne. Mais il y a un gouffre entre le pou­voir d’achat mini­mum que la bour­geoi­sie est tou­jours prête à accor­der à qui­conque dans un reve­nu de base (sur­tout s’il est payé par l’impôt, c’est-à-dire assez peu par elle), et la recon­nais­sance incon­di­tion­nelle, dans un salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle, de la capa­ci­té de tout adulte à pro­duire de la valeur. Un tel droit poli­tique au salaire pose les per­sonnes comme les seules pro­duc­trices de valeur et donc can­di­dates légi­times à ravir à la bour­geoi­sie son mono­pole sur la valeur éco­no­mique, qui est le fon­de­ment de sa puissance.

Si la bour­geoi­sie est la classe diri­geante c’est parce qu’elle dirige le tra­vail, et non pas parce qu’elle est riche. C’est le tra­vail qui est le cœur de la lutte de classes, ce n’est pas l’argent, l’argent c’est la consé­quence du tra­vail. Donc la classe diri­geante n’a de pou­voir sur l’argent que parce qu’elle a le pou­voir sur le tra­vail, et c’est son pou­voir sur le tra­vail qu’il faut lui ravir. Et pour le lui ravir il faut d’abord que nous sor­tions de l’aléa de notre recon­nais­sance comme tra­vailleur selon le bon vou­loir de l’employeur ou selon notre per­for­mance sur les mar­chés sur les­quels nous n’avons aucun pou­voir en réa­li­té. La bour­geoi­sie tient ces mar­chés, soit du tra­vail soit des biens et ser­vices, et si nos per­sonnes sont niées comme pro­duc­trices et que nous ne sommes recon­nus comme pro­duc­teur qu’à la mesure de nos per­for­mances sur les mar­chés qu’elle tient, elle a de longs jours devant elle. Mais elle n’en a pas parce qu’une classe révo­lu­tion­naire est en cours de consti­tu­tion depuis plus d’un siècle et ins­ti­tue l’alternative.

Vous pen­sez que la gauche a aban­don­né la ques­tion du tra­vail ? Est-ce parce qu’elle est deve­nue un peu bour­geoise elle aussi ?

Deve­nir bour­geois c’est quand même pré­cis : c’est être pro­prié­taire de l’outil de tra­vail, déci­der l’investissement, déci­der de ce qui vaut, par exemple arbi­trer entre la route et le fer pour les trans­ports. La gauche n’est pas deve­nue bourgeoise.

Mais qu’elle ait aban­don­né la ques­tion du tra­vail, oui. Pour moi, c’est un manque tout à fait consi­dé­rable. Aug­men­té encore par cette espèce de fas­ci­na­tion pour la finan­cia­ri­sa­tion du capi­tal dans laquelle on nous fait croire qu’il se crée de la valeur dans la sphère de la finance, que fina­le­ment le capi­ta­lisme n’a plus besoin du tra­vail, que tout ça va pou­voir être fait par des robots, que c’est la fin du tra­vail… c’est dans l’air du temps, bien sûr.

Le mot « argent » l’emporte dans le débat public sur le mot « tra­vail » : on a l’impression que l’argent fait des petits tout seul et que le capi­ta­lisme serait en mesure de se pas­ser du tra­vail et donc, qu’il faut lui prendre son pou­voir sur l’argent, que c’est ça qui est déci­sif. Quand on regarde les pro­po­si­tions alter­na­tives, par exemple à pro­pos de la retraite, elles portent sur le finan­ce­ment des pen­sions : on peut prendre l’argent là où il est car de toute façon « de l’argent, il y en a ». Mais il est mal répar­ti, il y a un coût du capi­tal, … c’est ça le fond de l’argumentaire du mou­ve­ment pro­gres­siste. La solu­tion, c’est une « bonne » fis­ca­li­té… Alors voi­là le constat : la prise du pou­voir sur le tra­vail n’est pas à l’ordre du jour glo­ba­le­ment, sauf chez ces jeunes alter­na­tifs… chez eux oui, c’est très puis­sant. Mais dans les orga­ni­sa­tions qui ont été por­teuses des conquêtes du sala­riat, ce qu’on asso­cie à « tra­vail » c’est « souf­france ». Et c’est « réduction ».

Ce sont les mots les plus asso­ciés au tra­vail aujourd’hui chez les militants ?

Je n’ai pas fait de lexi­co­mé­trie à ce pro­pos, mais je pense que les mots les plus asso­ciés au tra­vail aujourd’hui, dans les milieux pro­gres­sistes, ce sont en effet bien eux. Il s’agit de réduire le temps de tra­vail et il y a de la souf­france au tra­vail. C’est-à-dire que le mot tra­vail est conno­té néga­ti­ve­ment. C’est assez rare qu’il soit conno­té posi­ti­ve­ment. Y com­pris chez les alter­na­tifs qui, jus­te­ment, parce qu’ils ne veulent pas faire du tra­vail comme leurs aînés, en accep­tant des tra­vaux avec les­quels ils seraient en désac­cord, vont dire qu’ils ne tra­vaillent pas, vont dire qu’ils sont dans l’activité.

Ça cor­res­pond à une vision elle aus­si péjo­ra­tive du tra­vail chez ceux qui aspirent à se libé­rer du tra­vail, à réduire le temps de tra­vail, et vivent le tra­vail comme de la souf­france qu’il faut gérer. Il faut donc « pré­ve­nir la souf­france au tra­vail », faire condam­ner les employeurs qui génèrent de la souf­france au tra­vail. Mais la souf­france au tra­vail c’est un concept qui est accep­té. C’est une sorte de caté­go­rie qui médi­ca­lise une vio­lence sociale qui n’est pas dénon­cée comme telle. Ce qu’on va condam­ner, c’est la souf­france qu’elle génère, comme si c’était natu­rel que le tra­vail génère de la souf­france. Et pour­tant les ori­gines de la souf­france au tra­vail sont claires : c’est l’absence de la maî­trise du tra­vail. Donc tant qu’il n’y aura pas déter­mi­na­tion à construire les ins­ti­tu­tions de pou­voir sur le tra­vail, concret, dans l’entreprise, on va conti­nuer à cher­cher à gérer la souf­france au tra­vail et à cher­cher à réduire le temps de travail.

Est-ce que ça vient d’un manque de cou­rage à affron­ter cette question ?

Je sais que c’est dur d’être mili­tant, d’être syn­di­ca­liste, j’ai le plus grand res­pect pour tous ceux qui se battent. C’est plu­tôt qu’il n’y a pas de tra­di­tion de maî­trise col­lec­tive du tra­vail… On dit, « c’est nous qui pro­dui­sons, c’est nous qui déci­dons », mais un peu comme un man­tra, c’est comme le « tous ensemble tous ensemble hé » dans les manifs, quand on sait bien qu’on n’est pas tous ensemble et que trop d’organisations se tirent les unes sur les autres …

Rien de concret n’est fait dans les entre­prises par les orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs pour qu’ils décident. Parce que déci­der, ça veut dire s’opposer aux direc­tions. Et s’opposer aux direc­tions ça ne se fait pas par la grève. La grève, c’est un temps pra­ti­que­ment inexis­tant dans le sec­teur pri­vé et très inter­mit­tent dans le sec­teur public. Donc non, ce n’est pas par la grève qu’on s’oppose aux direc­tions, et comme aujourd’hui il n’y a que ça comme moyen d’action, la grève comme absence de tra­vail, on ne mobi­lise pas toute l’organisation – les mili­tants, les ins­ti­tu­tions, les pro­tec­tions (par exemple la pro­tec­tion contre le licen­cie­ment des délé­gués syn­di­caux), on ne mobi­lise pas toute cette orga­ni­sa­tion pour dire « ah non non, nous allons nous auto-orga­ni­ser dans ce que nous fai­sons au travail ».

C’est ça la réponse à la souf­france au tra­vail. Il n’y a aucune rai­son que le tra­vail soit source de souf­france, aucune. Au contraire, c’est une source de liber­té. Le dépla­ce­ment à opé­rer dans l’action col­lec­tive est autour de « nous nous auto-orga­ni­sons ». Mais si la maî­trise du tra­vail est aban­don­née aux employeurs et que le temps de tra­vail devient insup­por­table, toute la mili­tance se consacre à la réduc­tion du temps de tra­vail, heb­do­ma­daire et sur le cycle de vie, avec la retraite comme fin du tra­vail. Alors que la retraite, rap­pe­lons-le, a été construite en 1946 par les com­mu­nistes comme la fin de l’obligation d’aller sur le mar­ché du tra­vail pour avoir un salaire. Un retrai­té ce n’est pas quelqu’un qui ne tra­vaille plus, c’est quelqu’un qui n’a plus besoin de qué­man­der son salaire auprès d’un employeur parce qu’il est deve­nu titu­laire de son salaire. C’est pour cela que vous avez une telle déter­mi­na­tion de Macron : « non, entrer en retraite c’est être béné­fi­ciaire du dif­fé­ré de ses coti­sa­tions, on ne peut jamais être titu­laire de son salaire ». La bour­geoi­sie a abso­lu­ment besoin que nous soyons à poil pour que sa domi­na­tion sur nos vies soit pos­sible, pour que nous ne puis­sions pas lui ravir le mono­pole sur la pro­duc­tion de valeur qui est la source de son pouvoir.

Pour autant, cette ques­tion est tota­le­ment absente du débat public sur la réforme des retraites en ce moment …

Vous avez rai­son, et c’est parce que le tra­vail, conno­té néga­ti­ve­ment, est absent du débat public. Cela dit, je suis opti­miste sur le fait que le tra­vail vienne sur le devant de la scène. La prise de conscience que la maî­trise du tra­vail concret doit deve­nir le cœur de l’activité col­lec­tive, ça je suis convain­cu que ça va mon­ter. Déjà, il y a tous les alter­na­tifs qui en sont por­teurs, et tous les mili­tants syn­di­caux qui voient bien qu’on ne peut pas se conten­ter de réduire le temps de tra­vail et d’attendre la retraite comme la fin du tra­vail, et qu’il faut com­men­cer à se poser la ques­tion de la conquête des outils de l’affrontement aux direc­tions sur le conte­nu du travail.

Que pen­ser du trai­te­ment média­tique du travail ?

Je suis peu au fait du trai­te­ment média­tique, mais ce qui me frappe c’est la mon­tée au cours des trente der­nières années, dans l’opinion cou­rante, de la conno­ta­tion péjo­ra­tive du tra­vail. Jusqu’à son éty­mo­lo­gie, avec l’invention d’une éty­mo­lo­gie fausse, le fameux « tri­pa­lium », cet ins­tru­ment de tor­ture. Est tout à fait signi­fi­ca­tive la façon dont Han­nah Arendt, dans son essai sur La condi­tion de l’homme moderne, pro­lon­gé par Domi­nique Méda dans la Fin du tra­vail ?, reprend le trip­tyque aris­to­té­li­cien sur tra­vail, action, œuvre : le tra­vail ce sont les esclaves, l’œuvre ce sont les arti­sans et l’action ce sont les citoyens libres, c’est la poli­tique. Ce bou­quin a eu un très grand suc­cès, et les années 90 sont des années où dans l’opinion culti­vée s’exprime cette déva­lo­ri­sa­tion du tra­vail qui natu­ra­lise l’état déplo­rable dans lequel la logique du pro­fit met le tra­vail. Et c’est une saga qui, là encore, écrit ce dont la bour­geoi­sie a besoin.

Cette dis­qua­li­fi­ca­tion du tra­vail vient de la crise du capi­ta­lisme : la bour­geoi­sie n’est plus capable de gérer le tra­vail de façon à ce qu’il soit anthro­po­lo­gi­que­ment, éco­lo­gi­que­ment, ter­ri­to­ria­le­ment humain. Inca­pable de nous mobi­li­ser posi­ti­ve­ment sur le tra­vail, elle nous mobi­lise sur des coli­fi­chets de la consom­ma­tion et s’emploie à ce que nous consi­dé­rions comme natu­rel que le tra­vail, c’est de la merde. Rai­son de plus pour nous appuyer sur le déjà-là com­mu­niste pour sou­te­nir l’action col­lec­tive de conquête de la sou­ve­rai­ne­té sur le tra­vail afin de le tirer de ce mau­vais pas. Nous dis­po­sons, avec la sécu­ri­té sociale de la pro­duc­tion de soins que le régime géné­ral a su mettre en place de la fin des années 1950 au milieu des années 1970, d’un dis­po­si­tif que nous pou­vons trans­po­ser à toute la pro­duc­tion. Une hausse du taux et un élar­gis­se­ment de l’assiette de la coti­sa­tion à l’assurance-maladie ont per­mis d’une part de sub­ven­tion­ner l’investissement hos­pi­ta­lier, d’inclure dans son sein les hôpi­taux psy­chia­triques, de trans­for­mer les hos­pices en hôpi­taux locaux, et d’autre part de conven­tion­ner les soins de ville. Et ça s’est fait sur un mode que je qua­li­fie de com­mu­niste : salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle des soi­gnants, fonc­tion­naires hos­pi­ta­liers ou libé­raux conven­tion­nés, sub­ven­tion de l’investissement ôtant toute place à la pro­prié­té lucra­tive de l’outil.

Je crois que vous avez des pro­po­si­tions qui s’appuient sur cet exis­tant ?

Oui, l’application d’une telle sécu­ri­té sociale à l’alimentation (SSA) par exemple est un ter­rain d’autant plus pro­pice qu’il y a déjà des alter­na­tifs à tous les niveaux : de la pro­duc­tion des biens bruts comme le lait ou le blé, à la pro­duc­tion des biens éla­bo­rés, la dis­tri­bu­tion, la res­tau­ra­tion, la pro­duc­tion d’outils agri­coles : tout cela aujourd’hui est inves­ti par des alter­na­tifs qui ne sont plus quan­ti­té négli­geable, même s’ils res­tent mar­gi­na­li­sables ou récu­pé­rables… Le levier serait une coti­sa­tion qui pour­rait être de 8% de la valeur ajou­tée mar­chande, soit 120 mil­liards, ce qui cor­res­pond en gros à la moi­tié des dépenses de consom­ma­tion ali­men­taire aujourd’hui – ce qui n’est pas rien, et qui serait une opé­ra­tion blanche à l’échelle macro pour les entre­prises, puisqu’à ces 120 mil­liards de coti­sa­tion cor­res­pon­dront 120 mil­liards de non rem­bour­se­ment de dettes, ou de non-ver­se­ment de divi­dendes. Ça sup­pose toute une bataille poli­tique sur l’illégitimité du crédit…

On n’affecterait pas la tota­li­té de ces 120 mil­liards à sol­va­bi­li­ser la popu­la­tion, parce que les alter­na­tifs ne peuvent pas aujourd’hui assu­rer la moi­tié des besoins d’alimentation. Disons pour lan­cer le débat qu’on peut pro­po­ser d’affecter les 23 des 120 mil­liards aux consommateurs/usagers, soit 100€ par per­sonne et par mois, sur la carte vitale. Un foyer de 3 per­sonnes per­çoit dont 300€ par mois, ça ne couvre pas la tota­li­té de la dépense en ali­men­ta­tion, mais c’est quand même très signi­fi­ca­tif. Et cette carte vitale, elle ne pour­ra être pré­sen­tée que chez des pro­fes­sion­nels conven­tion­nés– exac­te­ment comme pour les hôpi­taux et les méde­cins libé­raux. On ne va évi­dem­ment pas conven­tion­ner la grande dis­tri­bu­tion, l’agrobusiness etc. Et il fau­dra aller loin dans le refus du conven­tion­ne­ment : un des ensei­gne­ments qu’on peut tirer de l’assurance mala­die, c’est qu’on a conven­tion­né les pro­duc­teurs de soins en conser­vant un mode capi­ta­liste de pro­duc­tion du médi­ca­ment, moyen­nant quoi on a four­ni un mar­ché public incroyable aux groupes capi­ta­listes comme Sano­fi qui ont inves­ti, et en par­tie pour­ri, la pra­tique du soin… Il ne s’agit pas qu’on fasse la même chose dans l’alimentation en four­nis­sant un mar­ché public à Mas­sey Fer­gu­son ou à Bayer ! Il faut que ne soient conven­tion­nés que les pro­duc­teurs qui ne font pas appel à des four­nis­seurs capi­ta­listes, qui pro­duisent bio en res­pec­tant le droit du tra­vail (ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui), des entre­prises dont les tra­vailleurs sont les pro­prié­taires d’usage de leur outil de travail…

Quant au tiers res­tant des 120 mil­liards, il serait consa­cré au sou­tien des pro­duc­teurs alter­na­tifs. Il faut ache­ter des terres, notam­ment : il faut arra­cher la terre à la logique mar­chande et en faire un bien com­mun, et ça aus­si c’est un tra­vail consi­dé­rable. Il faut payer les tra­vailleurs conven­tion­nés à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle. Il faut sub­ven­tion­ner l’investissement de pro­duc­teurs agri­coles alter­na­tifs, il faut aider les agri­cul­teurs qui vou­draient pas­ser au bio à le faire –il y en a pour quatre ou cinq ans, avant que ce soit ren­table, et pen­dant ces quatre ou cinq ans il faut qu’ils soient sou­te­nus ; il faut sou­te­nir la pro­duc­tion de machines nou­velles, etc.

Et je vou­drais conclure sur le fait que nous créons là une ins­ti­tu­tion macroé­co­no­mique qui pour­rait être arti­cu­lée avec cette autre ins­ti­tu­tion macro qu’est la retraite, enten­due comme l’âge où l’on devient titu­laire de son salaire sans plus pas­ser par le mar­ché du tra­vail. On pour­rait la fixer à l’âge cri­tique sur le mar­ché du tra­vail, 50 ans. Les quin­qua­gé­naires retrai­tés, dotés de leur salaire et d’une res­pon­sa­bi­li­té d’auto-organisation des tra­vailleurs, pour­ront évi­dem­ment inves­tir mas­si­ve­ment ces entre­prises alter­na­tives dont l’activité va être consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée.  Et ce qu’on vient de dire sur l’alimentation, on pour­rait le trans­po­ser sur la pro­duc­tion de loge­ment, sur le trans­port de proxi­mi­té, sur l’énergie, la culture, l’accès à la jus­tice… Retrou­ver la dyna­mique com­mu­niste rend inven­tif et joyeux !

Ber­nard Friot

Pre­mière par­tie de l’entretien ici

Pho­tos de Serge d’Ignazio

Source : Frus­tra­tion Maga­zine, https://​www​.frus​tra​tion​ma​ga​zine​.fr/​s​i​-​l​a​-​b​o​u​r​g​e​o​i​s​i​e​-​e​s​t​-​l​a​-​c​l​a​s​s​e​-​d​i​r​i​g​e​a​n​t​e​-​c​e​s​t​-​p​a​r​c​e​-​q​u​e​l​l​e​-​d​i​r​i​g​e​-​l​e​-​t​r​a​v​a​i​l​-​e​n​t​r​e​t​i​e​n​-​a​v​e​c​-​b​e​r​n​a​r​d​-​f​r​i​o​t​-​p​a​r​t​i​e​-​ii/

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16 Commentaires

  1. joss

    Et elle dirige le tra­vail et autres, parce qu’elle dirige la monnaie.

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  2. joss

    C’est le pro­blème de la pro­prié­té. La pro­prié­té d’u­sage des moyens de pro­duc­tion devrait être gérée comme un bien com­mun, encore un…

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  3. Marco

    La mon­naie Ber­nard Friot devrait en parler !
    J’ai beau­coup de mal à voir com­ment ins­tal­ler le salaire à vie sans reprendre pos­ses­sion de la mon­naie, com­ment résis­ter aux oli­gar­chies finan­cières inter­na­tio­nales après une insur­rec­tion sans rede­ve­nir sou­ve­rain en matière moné­taire, sans sor­tie de l’UE, sans …

    Réponse
  4. Marco

    Reprendre à la bour­geoi­sie la direc­tion du tra­vail, c’est bien !
    Après il fau­dra dire à qui on va confier cette direc­tion du tra­vail, pour faire quoi et com­ment on va s’as­su­rer que les salaires à vie qui seront dis­tri­bués à tous vont géné­rer de la valeur économique
    Friot est un peu laco­nique sur les moyens qu’il compte employer pour que la socié­té obtienne une contre­par­tie au salaire à vie qu’elle va distribuer
    En phy­sique, le tra­vail c’est une force qui s’ap­plique sur une masse
    La force de tra­vail doit s’ex­pri­mer par des réa­li­sa­tions pour chan­ger le monde
    Et faire s’ex­pri­mer la force de tra­vail dans des réa­li­sa­tions concrètes devrait être anté­rieur à la récolte des fruits de ce tra­vail, non ?

    Réponse
    • joss

      Media­part n’est pas gen­til avec Friot. Ils manquent vrai­ment d’i­ma­gi­na­tion, quitte à faire per­du­rer le sys­tème en place (faut être pro­gres­siste ou réfor­miste ou c’est la mort):…et qui va s’oc­cu­per des poubelles?…et le ménage, qui va le gérer?…et que fait-on des gens qui n’ont pas trou­vé de tra­vail intéressant?…et le prix, com­ment on le fixe ? (à croire qu’a­vant le capi­ta­lisme, on ne fixait pas les prix) …et qui va déci­der de notre ave­nir s’il n’y a plus de capi­ta­listes (fina­le­ment on les aimait bien)?
      J’exa­gère mais c’est à peu près cela 😉

      Réponse
  5. Marco

    La ques­tion du « com­ment se fixe le prix » n’est pas triviale
    Ce n’est que quand on y a répon­du concrè­te­ment que l’on peut don­ner une valeur éco­no­mique à la pro­duc­tion et donc fixer la coti­sa­tion qui va ali­men­ter les salaires à vie.
    Friot est peu disert sur le méca­nisme. Est ce le mar­ché avec la loi de l’offre et de la demande, l’in­té­rêt que les ache­teurs poten­tiel portent au pro­duit ou bien une enti­té supra indi­vi­duelle qui va fixer cette valeur économique ?
    Qui va déci­der que tel pro­duit, tels ser­vice sera effec­ti­ve­ment réa­li­sé sur quels cri­tères déci­de­ra t’on de lan­cer des pro­duc­tions ou d’en arrê­ter d’autres ?
    Com­ment va t’on faire pour s’as­su­rer d’une contre­par­tie sociale au salaire à vie ? Friot envi­sage t’il des camps de tra­vail social pour les qua­li­fiés dont le sec­teur d’ac­ti­vi­té aurait été jugé nui­sible et arrê­té ou compte t’il les lais­ser désem­pa­rés et som­brer dans un sen­ti­ment d’inutilité ?
    Et sur­tout com­ment on fait pour convaincre et pas­ser du monde actuel au monde de Friot ?

    Réponse
    • joss

      C’est la ques­tion de « qui décide de quoi ? ». C’est la démo­cra­tie à tous les niveaux à inven­ter, dans l’en­tre­prise et la socié­té en géné­ral. Y a du bou­lot. C’est motivant.

      Réponse
  6. Marco

    Pour le moment, les déci­sions elles se prennent indi­vi­duel­le­ment ou par de petits groupes qui n’ont pas besoin de majorité
    ça fonc­tionne … ou pas et ceux qui prennent les déci­sions, prennent aus­si les risques de l’é­chec ou du succès
    Faut recon­naitre que ça fonc­tionne comme jamais dans l’histoire
    On fabrique par­fois des conne­ries, mais la plu­part des avan­cées dans des domaines clés de la vie de tous les jours (san­té, ali­men­ta­tion, éner­gie, agri­cul­ture, édu­ca­tion, sciences …) n’au­raient pas émer­gé sans les inci­ta­tions qui ont été créés par le capi­ta­lisme et la libre entreprise
    Je ne vois pas trop quelles inci­ta­tions à se dépas­ser, il peut y avoir dans un monde du salaire à la qua­li­fi­ca­tion garan­tie à vie et sans condition
    Et sur­tout com­ment ça peut se mettre en place

    Réponse
    • joss

      Les déci­sions devraient se prendre de manière à res­pec­ter les inté­rêts de cha­cun qui soit concer­né par celles-ci. Ni oppres­seur, ni oppri­mé. On l’appellerait l’au­to­ges­tion ou démo­cra­tie (« véri­table »). Cela parait simple, mais com­plexe à obte­nir (voir pour la ges­tion des com­muns E. Ostrom).
      Selon Hen­ri Labo­rit (je résume à la grosse louche), l’hu­main (et les ani­maux) agit tou­jours dans le but de se faire plai­sir (satis­fac­tion des besoins fon­da­men­taux, hor­mones secré­tées au niveau du cer­veau), cad de défendre ses propres inté­rêts. Il y par­vient en s’ac­ca­pa­rant depuis tout petit d’ob­jets ou de per­sonnes lui appor­tant du plai­sir. De là, naît le concept de pro­prié­té. Il observe qu’en domi­nant les autres, il se garan­tit cette pro­prié­té et donc le plai­sir. Le monde s’est donc créé sur base d’é­chelles hié­rar­chiques de domi­nance dans les­quels le seul but est de domi­ner l’autre (dis­putes, meurtres, révoltes, guerres, exter­mi­na­tions,…) pour se garan­tir du plai­sir. En sachant cela, on com­prend qu’il faut trou­ver un moyen qui per­mette de faire autre chose (que domi­ner l’autre). D’où cette idée d’autogestion.

      Quelques cita­tions d’Hen­ri Labo­rit (mon auteur favori):
      « Tant qu’on n’aura pas dif­fu­sé très lar­ge­ment à tra­vers les hommes de cette pla­nète la façon dont fonc­tionne leur cer­veau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on ne leur aura pas dit que, jusqu’ici, ça a tou­jours été pour domi­ner l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quelque chose qui change. »
      « Tant que les infor­ma­tions seront entre les mains de quelques-uns, que leur dif­fu­sion se fera de haut en bas, après fil­trage, et qu’elles seront reçues à tra­vers les grilles impo­sées par ceux qui ne dési­rent pas, pour la satis­fac­tion de la domi­nance, que cette grille soit contes­tée ou qu’elle se trans­forme, la démo­cra­tie est un vain mot. »
      « Ceux qui pro­fitent de cette igno­rance, sous tous les régimes, ne sont pas prêts à per­mettre la dif­fu­sion de cette connais­sance. Sur­tout que le défi­cit infor­ma­tion­nel, l’ignorance, sont fac­teurs d’angoisse et que ceux qui en souffrent sont plus ten­tés de faire confiance à ceux qui disent qu’ils savent, se pré­tendent com­pé­tents, et les pater­na­lisent, que de faire eux-mêmes l’effort de longue haleine de s’informer. »

      Une cita­tion d’actualité :
      « Toute auto­ri­té impo­sée par la force est à com­battre. Mais la force, la vio­lence, ne sont pas tou­jours du côté où l’on croit les voir. La vio­lence ins­ti­tu­tion­na­li­sée, celle qui pré­tend s’appuyer sur la volon­té du plus grand nombre, plus grand nombre deve­nu gâteux non sous l’action de la mari­jua­na, mais sous l’intoxication des mass-médias et des auto­ma­tismes cultu­rels, la vio­lence des justes et des bien-pen­sants, la vio­lence qui s’ignore ou se croit jus­ti­fiées, est fon­da­men­ta­le­ment contraire à l’évolution de l’espèce. Prendre sys­té­ma­ti­que­ment le par­ti du plus faible est une règle qui per­met pra­ti­que­ment de ne jamais rien regretter. »

      Livre phare : « la nou­velle grille »

      Réponse
  7. Marco

    Concer­nant la réforme des retraites et ce qu’il en est les vidéo d’O­sons com­prendre et de autres sont éclairantes :
    On peut aller plus loin avec :
    https://​you​tu​.be/​l​v​-​u​7​L​n​z​qco
    https://​you​tu​.be/​B​i​m​7​p​Q​C​n​CsA
    https://​you​tu​.be/​u​1​7​o​Y​A​U​e​1Xo

    Pour le salaire à vie si on par­tait déjà de là et qu’on amé­lio­rait le sys­tème serait un sacré progrès

    Réponse
    • Marco

      C’est un peu plus clair ;-))
      Encore un peu nébu­leux concer­nant les ques­tions de l’in­ci­ta­tion (com­bien on pro­duit) et de la coor­di­na­tion (qu’est ce qu’on produit)
      Quand aux voies de trans­for­ma­tion pour pas­ser du sys­tème actuel à une reprise en main par les tra­vailleurs des moyens de pro­duc­tion, on pour­ra pas s’en tenir à la juris­pru­dence de micro batailles, va fal­loir livrer une guerre totale

      Enfin je crois

      Réponse
  8. Marco

    Ber­nard est brillant, mais il va fal­loir trou­ver un tri­bun qui sache syn­thé­ti­ser et rendre com­pré­hen­sives ses idées
    Le fond est top, la forme c’est pas ça !

    Réponse

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