Tous ensemble à Londres, le 24 février 2020, pour soutenir Julian Assange, journaliste exemplaire et pourtant emprisonné depuis 2012 et aujourd’hui torturé

11/02/2020 | 6 commentaires

Julian Assange a dévoué sa vie pour nous défendre, nous tous, contre les cri­mi­nels au pou­voir, en dénon­çant publi­que­ment et puis­sam­ment ceux qui mar­ty­risent et tor­turent leurs oppo­sants poli­tiques, par­tout sur terre.

Aujourd’­hui, comble de l’in­jus­tice, Julian est seul, enfer­mé et tor­tu­ré à son tour, par ceux-là mêmes dont il a prou­vé les crimes impardonnables.

Julian Assange – Pri­son­nier poli­tique depuis 2012
https://www.legrandsoir.info/julian-assange-prisonnier-politique-depuis-2012–9.html

Julian n’a plus que nous.
Pri­vés de consti­tu­tion, nous n’a­vons aucun moyen ins­ti­tu­tion­nel pour mettre fin nous-mêmes à cette honte.
Mais nous pou­vons encore nous réunir pour pro­tes­ter sur les lieux de pou­voirs injustes.
Si nous ne sommes que quelques cen­taines à nous mobi­li­ser, les cri­mi­nels sou­ri­ront cyni­que­ment, et de notre fai­blesse et de l’in­dif­fé­rence géné­rale à leur cruau­té. Il faut que nous soyons des mil­liers et des mil­liers, pour mon­trer aux juges que Julian n’est pas seul, pour mon­trer à Julian qu’il n’est pas seul, et pour mon­trer à nos enfants que nous ne sommes pas des lâches, que nous avons résis­té comme nous avons pu — car ce sont nos enfants qui vont vivre dans la socié­té de vio­lence arbi­traire que nous aurons lais­sée s’ins­tal­ler chez nous sans rien dire, ou pas.

Je demande à ceux qui le peuvent — simples citoyens, mais aus­si par­le­men­taires, intel­lec­tuels, et bien sûr jour­na­listes dignes de ce nom — de venir avec nous à Londres, lun­di 24 février pro­chain, pour pro­tes­ter publi­que­ment contre le sort infer­nal qui est réser­vé par les gou­ver­ne­ments à Julian Assange, héros et mar­tyr du journalisme.

Je repro­duis ci-des­sous, en jaune, l’an­nonce des orga­ni­sa­teurs du voyage.

J’y ajoute aus­si deux vidéos que je trouve impor­tantes, l’une de Vik­tor Dedaj et l’autre de Juan Bran­co, pour mesu­rer l’im­por­tance cru­ciale, struc­tu­relle, ins­ti­tu­tion­nelle, des outils poli­tiques que nous donne Assange, et dont veulent nous pri­ver les voleurs de pou­voir par­tout sur terre.

J’y ajoute enfin, en bleu, un article bou­le­ver­sant, écrit par Nils Mel­zer, Rap­por­teur spé­cial des Nations Unies sur la tor­ture, article à lire jus­qu’au bout car tout les mots y sont impor­tants, pour com­prendre le scan­dale abso­lu du cas Assange et la honte inex­piable des pré­ten­dues « élites », ET SURTOUT DES PRÉTENDUS « JOURNALISTES ».

Mer­ci pour tout ce que vous pour­rez faire, à votre échelle, pour aider Julian.

Étienne.


 

24 février : Tous ensemble à Londres pour soutenir Julian Assange

La date du 24 février ouvre le départ des der­nières audiences d’extradition du fon­da­teur de Wiki­Leaks Julian Assange sur la demande des Etat-Unis. Sur le ter­ri­toire amé­ri­cain Julian risque jusqu’à 175 années de pri­son pour avoir dif­fu­ser des docu­ments sur la guerre en Irak et en Afgha­nis­tan dévoi­lant ain­si au grand jour tor­tures et exac­tions de l’armée amé­ri­caine, pour avoir fait son tra­vail de jour­na­liste. S’il est jugé par un tri­bu­nal fédé­ral dans un état où la peine capi­tale est auto­ri­sée, il risque la peine de mort pour espion­nage et divul­ga­tion de secrets d’Etat .

Nous orga­ni­sons ce 23 février un départ de Paris en Bus pour Londres. Nous arri­ve­rons le 24 au matin pour com­men­cer la mani­fes­ta­tion et repar­ti­rons le soir afin d’être de retour le 25 au petit matin sur Paris.

Au nom de la Liber­té de la presse, de la Liber­té d’expression, de la Véri­té nous deman­dons l’arrêt immé­diat de la pro­cé­dure d’extradition et la libé­ra­tion de Julian Assange.

Informations/contacts : https://​www​.face​book​.com/​e​v​e​n​t​s​/​4​6​7​9​9​8​7​0​4​1​5​5​4​46/

Réser­va­tions : https://​yur​plan​.com/​e​v​e​n​t​/​T​o​u​s​-​e​n​s​e​m​b​l​e​-​a​-​L​o​n​d​r​e​s​-​p​o​u​r​-​J​u​l​i​a​n​-​l​e​-​2​4​-​f​e​v​r​i​e​r​-​2​0​2​0​/​5​4​080

Le Grand Soir,
https://​www​.legrand​soir​.info/​2​4​-​f​e​v​r​i​e​r​-​t​o​u​s​-​e​n​s​e​m​b​l​e​-​a​-​l​o​n​d​r​e​s​-​p​o​u​r​-​s​o​u​t​e​n​i​r​-​j​u​l​i​a​n​-​a​s​s​a​n​g​e​.​h​tml

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Viktor Dedaj, sur EURÊKA, explique le scandale de l’affaire Assange

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Juan Branco, sur France Culture, explique l’importance institutionnelle du travail de Julian Assange, pour protéger les peuples — durablement et efficacement — contre les crimes de leurs représentants politiques

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Ce qui suit est à lire très atten­ti­ve­ment, sur­tout la fin :

« Un système meurtrier est en train de se créer sous nos yeux » (Republik)

Nils MELZER

Une allé­ga­tion de viol inven­tée et des preuves fabri­quées en Suède, la pres­sion du Royaume-Uni pour ne pas aban­don­ner l’affaire, un juge par­tial, la déten­tion dans une pri­son de sécu­ri­té maxi­male, la tor­ture psy­cho­lo­gique – et bien­tôt l’extradition vers les États-Unis, où il pour­rait être condam­né à 175 ans de pri­son pour avoir dénon­cé des crimes de guerre. Pour la pre­mière fois, le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, Nils Mel­zer, parle en détail des conclu­sions explo­sives de son enquête sur le cas du fon­da­teur de Wiki­leaks, Julian Assange.

1. La police suédoise a monté de toutes pièces une histoire mensongère de viol

Nils Mel­zer, pour­quoi le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture s’intéresse-t-il à Julian Assange ?

C’est une ques­tion que le minis­tère alle­mand des affaires étran­gères m’a éga­le­ment posée récem­ment : Est-ce vrai­ment votre man­dat prin­ci­pal ? Assange est-il vic­time de la torture ?

Quelle a été votre réponse ?

L’affaire relève de mon man­dat de trois manières dif­fé­rentes : Pre­miè­re­ment, Assange a publié des preuves de tor­ture sys­té­ma­tique. Mais au lieu des res­pon­sables de la tor­ture, c’est Assange qui est per­sé­cu­té. Deuxiè­me­ment, il a lui-même été mal­trai­té au point qu’il pré­sente main­te­nant des symp­tômes de tor­ture psy­cho­lo­gique. Et troi­siè­me­ment, il doit être extra­dé vers un pays qui main­tient des per­sonnes comme lui dans des condi­tions de pri­son qu’Amnesty Inter­na­tio­nal a décrites comme de la tor­ture. En résu­mé : Julian Assange a décou­vert la tor­ture, a été lui-même tor­tu­ré et pour­rait être tor­tu­ré à mort aux États-Unis. Et un tel cas n’est pas cen­sé faire par­tie de mon domaine de res­pon­sa­bi­li­té ? Au-delà de cela, l’affaire a une impor­tance sym­bo­lique et touche chaque citoyen d’un pays démocratique.

Pour­quoi n’avez-vous pas pris en charge l’affaire beau­coup plus tôt ?

Ima­gi­nez une pièce sombre. Sou­dain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce – sur les cri­mi­nels de guerre, sur la cor­rup­tion. Assange est l’homme qui a le pro­jec­teur bra­qué sur l’éléphant. Les gou­ver­ne­ments sont briè­ve­ment sous le choc, mais ensuite ils retournent les pro­jec­teurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre clas­sique lorsqu’il s’agit de mani­pu­ler l’opinion publique. L’éléphant dis­pa­raît une fois de plus dans l’obscurité, der­rière les pro­jec­teurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on com­mence à se deman­der si Assange fait du ska­te­board dans l’ambassade ou s’il nour­rit cor­rec­te­ment son chat. Sou­dain, nous savons tous qu’il est un vio­leur, un hacker, un espion et un nar­cis­sique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a décou­verts s’évanouissent dans l’obscurité. J’ai éga­le­ment per­du ma concen­tra­tion, mal­gré mon expé­rience pro­fes­sion­nelle, ce qui aurait dû me conduire à être plus vigilant.

Com­men­çons par le début : Qu’est-ce qui vous a ame­né à vous occu­per de cette affaire ?

En décembre 2018, ses avo­cats m’ont deman­dé d’intervenir. J’ai d’abord refu­sé. J’étais sur­char­gé par d’autres requêtes et je ne connais­sais pas vrai­ment l’affaire. Mon impres­sion, lar­ge­ment influen­cée par les médias, était éga­le­ment influen­cée par le pré­ju­gé selon lequel Julian Assange était d’une cer­taine manière cou­pable et qu’il vou­lait me mani­pu­ler. En mars 2019, ses avo­cats m’ont appro­ché pour la deuxième fois parce qu’il y avait de plus en plus d’indications qu’Assange serait bien­tôt expul­sé de l’ambassade équa­to­rienne. Ils m’ont envoyé quelques docu­ments clés et un résu­mé de l’affaire et je me suis dit que mon inté­gri­té pro­fes­sion­nelle exi­geait que je jette au moins un coup d’œil à ces documents.

Et ensuite ?

Il m’est rapi­de­ment appa­ru que quelque chose n’allait pas. Qu’il y avait une contra­dic­tion qui n’avait aucun sens pour moi, compte tenu de ma grande expé­rience juri­dique : Pour­quoi une per­sonne serait-elle sou­mise à neuf ans d’enquête pré­li­mi­naire pour viol sans qu’aucune accu­sa­tion n’ait jamais été por­tée contre elle ?

Est-ce que c’est inhabituel ?

Je n’ai jamais vu un cas com­pa­rable. N’importe qui peut déclen­cher une enquête pré­li­mi­naire contre quelqu’un d’autre en allant sim­ple­ment à la police et en accu­sant l’autre per­sonne d’un crime. Les auto­ri­tés sué­doises n’ont cepen­dant jamais été inté­res­sées par le témoi­gnage d’Assange. Elles l’ont déli­bé­ré­ment lais­sé dans l’incertitude. Ima­gi­nez que vous soyez accu­sé de viol pen­dant neuf ans et demi par tout un appa­reil d’État et par les médias sans jamais avoir la pos­si­bi­li­té de vous défendre parce qu’aucune accu­sa­tion n’a jamais été portée.

Vous dites que les auto­ri­tés sué­doises n’ont jamais été inté­res­sées par le témoi­gnage d’Assange. Mais les médias et les orga­nismes gou­ver­ne­men­taux ont bros­sé un tableau com­plè­te­ment dif­fé­rent au fil des ans : Julian Assange, disent-ils, a fui la jus­tice sué­doise pour évi­ter d’avoir à répondre de ses actes.

C’est ce que j’ai tou­jours pen­sé, jusqu’à ce que je com­mence à enquê­ter. C’est le contraire qui est vrai. Assange s’est mis à dis­po­si­tion des auto­ri­tés sué­doises à plu­sieurs reprises parce qu’il vou­lait répondre aux accu­sa­tions. Mais les auto­ri­tés ont fait de l’obstruction.

Qu’est-ce que vous vou­lez dire par là ? ’Les auto­ri­tés ont fait de l’obstruction ?’

Per­met­tez-moi de com­men­cer par le début. Je parle cou­ram­ment le sué­dois et j’ai donc pu lire tous les docu­ments ori­gi­naux. J’en croyais à peine mes yeux : Selon le témoi­gnage de la femme en ques­tion, un viol n’avait jamais eu lieu. Et ce n’est pas tout : Le témoi­gnage de la femme a ensuite été modi­fié par la police de Stock­holm sans qu’elle soit impli­quée, afin de faire croire à un éven­tuel viol. J’ai tous les docu­ments en ma pos­ses­sion, les e‑mails, les SMS.

’Le témoi­gnage de la femme a ensuite été modi­fié par la police’ – com­ment exactement ?

Le 20 août 2010, une femme nom­mée S. W. est entrée dans un poste de police de Stock­holm avec une deuxième femme nom­mée A. A. La pre­mière femme, S. W., a décla­ré qu’elle avait eu des rela­tions sexuelles consen­ties avec Julian Assange, mais qu’il ne por­tait pas de pré­ser­va­tif. Elle a dit qu’elle crai­gnait main­te­nant d’être infec­tée par le VIH et vou­lait savoir si elle pou­vait for­cer Assange à pas­ser un test de dépis­tage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa décla­ra­tion et a immé­dia­te­ment infor­mé les pro­cu­reurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être ter­mi­né, S. W. a été infor­mée qu’Assange serait arrê­tée pour sus­pi­cion de viol. S. W. a été cho­quée et a refu­sé de pour­suivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un mes­sage texte à un ami pour lui dire qu’elle ne vou­lait pas incri­mi­ner Assange, qu’elle vou­lait juste qu’il passe un test de dépis­tage du VIH, mais que la police était appa­rem­ment inté­res­sée à ’mettre la main sur lui’.

Qu’est-ce que cela signifie ?

S.W. n’a jamais accu­sé Julian Assange de viol. Elle a refu­sé de par­ti­ci­per à un autre inter­ro­ga­toire et est ren­trée chez elle. Néan­moins, deux heures plus tard, un titre est appa­ru en pre­mière page d’Expres­sen, un tabloïd sué­dois, disant que Julian Assange était soup­çon­né d’avoir com­mis deux viols.

Deux viols ?

Oui, car il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne vou­lait pas non plus por­ter plainte, elle avait sim­ple­ment accom­pa­gné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été inter­ro­gée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait har­ce­lée sexuel­le­ment. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des évé­ne­ments : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas por­ter plainte mais veut exi­ger un test de dépis­tage du VIH. La police décide alors qu’il pour­rait s’agir d’un cas de viol et que cela pour­rait rele­ver du minis­tère public. La femme refuse d’accepter cette ver­sion des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son inten­tion, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le jour­nal. Comme nous le savons aujourd’hui, les pro­cu­reurs publics ont divul­gué l’affaire à la presse – et ils l’ont fait sans même invi­ter Assange à faire une décla­ra­tion. Et la deuxième femme, qui aurait été vio­lée selon le gros titre du 20 août, n’a été inter­ro­gée que le 21 août.

Qu’a dit la deuxième femme lorsqu’elle a été interrogée ?

Elle a dit qu’elle avait mis son appar­te­ment à la dis­po­si­tion d’Assange, qui était en Suède pour une confé­rence. Un petit appar­te­ment d’une pièce. Quand Assange était dans l’appartement, elle est ren­trée plus tôt que pré­vu, mais lui a dit que ce n’était pas un pro­blème et qu’ils pou­vaient dor­mir tous les deux dans le même lit. Cette nuit-là, ils ont eu des rap­ports sexuels consen­suels, avec un pré­ser­va­tif. Mais elle a dit que pen­dant l’acte sexuel, Assange avait inten­tion­nel­le­ment bri­sé le pré­ser­va­tif. Si c’est vrai, alors il s’agit bien sûr d’un délit sexuel – ce qu’on appelle la ’fur­ti­vi­té’. Mais la femme a éga­le­ment dit qu’elle n’avait remar­qué que plus tard que le pré­ser­va­tif était cas­sé. C’est une contra­dic­tion qui aurait abso­lu­ment dû être cla­ri­fiée. Si je ne le remarque pas, alors je ne peux pas savoir si l’autre l’a inten­tion­nel­le­ment bri­sé. Pas une seule trace d’ADN d’Assange ou d’A. A. n’a pu être détec­tée sur le pré­ser­va­tif qui a été pré­sen­té comme preuve.

Com­ment les deux femmes se connaissaient-elles ?

Elles ne se connais­saient pas vrai­ment. A. A., qui héber­geait Assange et lui ser­vait d’attaché de presse, avait ren­con­tré S. W. lors d’un évé­ne­ment où S. W. por­tait un pull en cache­mire rose. Elle savait appa­rem­ment par Assange qu’il était inté­res­sé par une ren­contre sexuelle avec S. W., car un soir, elle a reçu un SMS d’une connais­sance disant qu’il savait qu’Assange était chez elle et que elle, la connais­sance, aime­rait contac­ter Assange. A. A. a répon­du : Assange semble cou­cher en ce moment avec la ’fille au cache­mire’. Le len­de­main matin, S. W. a par­lé avec A.A. au télé­phone et a dit qu’elle aus­si avait cou­ché avec Assange et qu’elle s’inquiétait main­te­nant d’avoir été infec­tée par le VIH. Cette inquié­tude était appa­rem­ment réelle, car S.W. s’est même ren­due dans une cli­nique pour une consul­ta­tion. A. A. a alors sug­gé­ré : Allons à la police – ils peuvent obli­ger Assange à faire un test de dépis­tage du VIH. Les deux femmes ne se sont cepen­dant pas ren­dues au poste de police le plus proche, mais à un poste assez éloi­gné où une amie d’A. A. tra­vaille comme poli­cière – qui a ensuite inter­ro­gé S. W., d’abord en pré­sence d’A. A., ce qui n’est pas une pra­tique cor­recte. Mais jusqu’à pré­sent, le seul pro­blème était tout au plus un manque de pro­fes­sion­na­lisme. La mal­veillance déli­bé­rée des auto­ri­tés n’est appa­rue que lorsqu’elles ont immé­dia­te­ment dif­fu­sé le soup­çon de viol par le biais de la presse à sen­sa­tion, et ce sans inter­ro­ger A. A. et en contra­dic­tion avec la décla­ra­tion de S. W. Cela a éga­le­ment vio­lé une inter­dic­tion claire de la loi sué­doise de divul­guer les noms des vic­times ou des auteurs pré­su­més dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a main­te­nant été por­tée à l’attention du pro­cu­reur géné­ral de la capi­tale et elle a sus­pen­du l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, esti­mant que si les décla­ra­tions de S. W. étaient cré­dibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis.

Mais alors l’affaire a vrai­ment pris son envol. Pourquoi ?

Le super­vi­seur de la poli­cière qui avait mené l’interrogatoire lui a écrit un e‑mail lui deman­dant de réécrire la décla­ra­tion de S. W.

Ce docu­ment a été obte­nu par la jour­na­liste d’investigation ita­lienne Ste­fa­nia Mau­ri­zi (@SMaurizi) dans le cadre d’une requête sur la liber­té d’information qui dure depuis cinq ans et qui est tou­jours en cours. (NdT)

Qu’est-ce que la poli­cière a changé ?

Nous ne le savons pas, car la pre­mière décla­ra­tion a été direc­te­ment réécrite dans le pro­gramme infor­ma­tique et n’existe plus. Nous savons seule­ment que la pre­mière décla­ra­tion, selon le pro­cu­reur géné­ral, ne conte­nait appa­rem­ment aucune indi­ca­tion qu’un crime avait été com­mis. Dans la ver­sion révi­sée, il est dit que les deux ont eu des rap­ports sexuels à plu­sieurs reprises – consen­suels et avec un pré­ser­va­tif. Mais le matin, selon la décla­ra­tion révi­sée, la femme s’est réveillée parce qu’il a essayé de la péné­trer sans pré­ser­va­tif. Elle demande : ’Est-ce que tu portes un pré­ser­va­tif ?’ Il répond : ’Non.’ Puis elle dit : ’Tu as inté­rêt à ne pas avoir le SIDA’ et lui per­met de conti­nuer. La décla­ra­tion a été édi­tée sans la par­ti­ci­pa­tion de la femme en ques­tion et n’a pas été signée par elle. Il s’agit d’une preuve mani­pu­lée à par­tir de laquelle les auto­ri­tés sué­doises ont ensuite fabri­qué une his­toire de viol.

Pour­quoi les auto­ri­tés sué­doises feraient-elles une telle chose ?

Le moment est déci­sif : fin juillet, Wiki­leaks – en coopé­ra­tion avec le ’New York Times’, le ’Guar­dian’ et ’Der Spie­gel’ – a publié le ’Jour­nal de guerre afghan’. C’était l’une des plus grandes fuites de l’histoire de l’armée amé­ri­caine. Les États-Unis ont immé­dia­te­ment exi­gé que leurs alliés inondent Assange d’affaires cri­mi­nelles. Nous ne connais­sons pas toute la cor­res­pon­dance, mais Strat­for, une socié­té de conseil en sécu­ri­té qui tra­vaille pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, a conseillé aux res­pon­sables amé­ri­cains d’inonder Assange de toutes sortes d’affaires cri­mi­nelles pen­dant les 25 années sui­vantes.

2. Assange prend contact avec la justice suédoise à plusieurs reprises pour faire une déclaration – mais il est ignoré

Pour­quoi Assange ne s’est-il pas ren­du à la police à l’époque ?

Il l’a fait. Je l’ai déjà mentionné.

Pou­vez-vous préciser ?

Assange a appris les allé­ga­tions de viol par la presse. Il a pris contact avec la police pour pou­voir faire une décla­ra­tion. Bien que le scan­dale ait atteint le public, il n’a été auto­ri­sé à le faire que neuf jours plus tard, après que l’accusation de viol de S. W. n’ait plus été rete­nue. Mais la pro­cé­dure rela­tive au har­cè­le­ment sexuel de A. A. était en cours. Le 30 août 2010, Assange s’est pré­sen­té au poste de police pour faire une décla­ra­tion. Il a été inter­ro­gé par la même poli­cière qui avait depuis ordon­né que la décla­ra­tion soit révi­sée par S. W. Au début de la conver­sa­tion, Assange a dit qu’il était prêt à faire une décla­ra­tion, mais a ajou­té qu’il ne vou­lait pas lire à nou­veau sa décla­ra­tion dans la presse. C’est son droit, et il a reçu l’assurance que ce serait le cas. Mais le soir même, tout était à nou­veau dans les jour­naux. Cela ne pou­vait venir que des auto­ri­tés car per­sonne d’autre n’était pré­sent lors de son inter­ro­ga­toire. L’intention était très clai­re­ment de salir son nom.

D’où venait l’histoire selon laquelle Assange cher­chait à fuir la jus­tice suédoise ?

Cette ver­sion a été fabri­quée, mais elle n’est pas conforme aux faits. S’il avait essayé de se cacher, il ne se serait pas pré­sen­té au poste de police de son plein gré. Sur la base de la décla­ra­tion révi­sée de S.W., un appel a été dépo­sé contre la ten­ta­tive du pro­cu­reur de sus­pendre l’enquête, et le 2 sep­tembre 2010, la pro­cé­dure de viol a été reprise. Un repré­sen­tant légal du nom de Claes Borg­ström a été nom­mé aux frais de l’État pour les deux femmes. L’homme était un asso­cié du cabi­net d’avocats de l’ancien ministre de la Jus­tice, Tho­mas Bod­ström, sous la super­vi­sion duquel le per­son­nel de sécu­ri­té sué­dois avait arrê­té deux hommes que les États-Unis avaient trou­vés sus­pects au centre de Stock­holm. Les hommes ont été arrê­tés sans aucune forme de pro­cé­dure judi­ciaire, puis remis à la CIA, qui a pro­cé­dé à leur tor­ture. Cela montre plus clai­re­ment la toile de fond trans­at­lan­tique de cette affaire. Après la reprise de l’enquête sur le viol, Assange a indi­qué à plu­sieurs reprises, par l’intermédiaire de son avo­cat, qu’il sou­hai­tait répondre aux accu­sa­tions. La pro­cu­reure res­pon­sable n’a ces­sé de retar­der. Un jour, cela ne cor­res­pon­dait pas à l’emploi du temps de la pro­cu­reure, et l’autre jour, le fonc­tion­naire de police res­pon­sable était malade. Trois semaines plus tard, son avo­cat a fina­le­ment écrit qu’Assange devait vrai­ment se rendre à Ber­lin pour une confé­rence et lui a deman­dé s’il était auto­ri­sé à quit­ter le pays. Le minis­tère public lui a don­né l’autorisation écrite de quit­ter la Suède pour de courtes périodes.

Et ensuite ?

La ques­tion est la sui­vante : Le jour où Julian Assange a quit­té la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il par­tait pour une courte ou une longue période, un man­dat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scan­di­na­vian Air­lines de Stock­holm à Ber­lin. Pen­dant le vol, ses ordi­na­teurs por­tables ont dis­pa­ru de ses bagages enre­gis­trés. À son arri­vée à Ber­lin, Luf­than­sa a deman­dé une enquête à SAS, mais la com­pa­gnie aérienne a appa­rem­ment refu­sé de four­nir la moindre information.

Pour­quoi ?

C’est exac­te­ment le pro­blème. Dans ce cas, il se passe constam­ment des choses qui ne devraient pas être pos­sibles, à moins de les voir sous un autre angle. Assange, en tout cas, a pour­sui­vi sa route vers Londres, mais n’a pas cher­ché à fuir la jus­tice. Par l’intermédiaire de son avo­cat sué­dois, il a pro­po­sé aux pro­cu­reurs plu­sieurs dates pos­sibles d’interrogatoire en Suède – cette cor­res­pon­dance existe. Ensuite, il se pro­duit ceci : Assange a eu vent du fait qu’une affaire pénale secrète avait été ouverte contre lui aux États-Unis. À l’époque, cela n’a pas été confir­mé par les États-Unis, mais aujourd’hui, nous savons que c’est vrai. À par­tir de ce moment, l’avocat d’Assange a com­men­cé à dire que son client était prêt à témoi­gner en Suède, mais il a exi­gé l’assurance diplo­ma­tique que la Suède ne l’extraderait pas vers les États-Unis.

Était-ce même un scé­na­rio réaliste ?

Abso­lu­ment. Quelques années aupa­ra­vant, comme je l’ai déjà men­tion­né, le per­son­nel de sécu­ri­té sué­dois avait remis à la CIA deux deman­deurs d’asile, tous deux enre­gis­trés en Suède, sans aucune pro­cé­dure judi­ciaire. Les abus avaient déjà com­men­cé à l’aéroport de Stock­holm, où ils ont été mal­trai­tés, dro­gués et emme­nés par avion en Égypte, où ils ont été tor­tu­rés. Nous ne savons pas s’il s’agissait des seuls cas de ce genre. Mais nous sommes au cou­rant de ces cas parce que les hommes ont sur­vé­cu. Tous deux ont ensuite dépo­sé des plaintes auprès des agences de défense des droits de l’homme des Nations unies et ont eu gain de cause. La Suède a été obli­gée de ver­ser à cha­cun d’eux un demi-mil­lion de dol­lars de dom­mages et intérêts.

La Suède a‑t-elle accep­té les demandes pré­sen­tées par Assange ?

Les avo­cats affirment que pen­dant les sept années où Assange a vécu à l’ambassade équa­to­rienne, ils ont fait plus de 30 offres pour qu’Assange se rende en Suède – en échange d’une garan­tie qu’il ne serait pas extra­dé vers les États-Unis. Les Sué­dois ont refu­sé de four­nir une telle garan­tie en fai­sant valoir que les États-Unis n’avaient pas fait de demande offi­cielle d’extradition.

Que pen­sez-vous de la demande for­mu­lée par les avo­cats d’Assange ?

Ces assu­rances diplo­ma­tiques sont une pra­tique inter­na­tio­nale cou­rante. Les per­sonnes demandent des assu­rances qu’elles ne seront pas extra­dées vers des endroits où il existe un risque de graves vio­la­tions des droits de l’homme, que le pays en ques­tion ait ou non dépo­sé une demande d’extradition. Il s’agit d’une pro­cé­dure poli­tique, et non juri­dique. Voi­ci un exemple : Sup­po­sons que la France demande à la Suisse d’extrader un homme d’affaires kazakh qui vit en Suisse mais qui est recher­ché à la fois par la France et le Kaza­khs­tan pour des allé­ga­tions de fraude fis­cale. La Suisse ne voit aucun dan­ger de tor­ture en France, mais pense qu’un tel dan­ger existe au Kaza­khs­tan. C’est ce que la Suisse dit à la France : Nous allons vous extra­der l’homme, mais nous vou­lons l’assurance diplo­ma­tique qu’il ne sera pas extra­dé vers le Kaza­khs­tan. La réponse de la France est néga­tive : ’Le Kaza­khs­tan n’a même pas dépo­sé de demande !’ Ils nous don­ne­raient plu­tôt une telle assu­rance, bien enten­du. Les argu­ments de la Suède étaient, au mieux, ténus. Cela en fait par­tie. L’autre, et je le dis sur la base de toute mon expé­rience dans les cou­lisses de la pra­tique inter­na­tio­nale stan­dard : Si un pays refuse de four­nir une telle assu­rance diplo­ma­tique, alors tous les doutes sur les bonnes inten­tions du pays en ques­tion sont jus­ti­fiés. Pour­quoi la Suède ne devrait-elle pas four­nir de telles assu­rances ? D’un point de vue juri­dique, après tout, les États-Unis n’ont abso­lu­ment rien à voir avec les pro­cé­dures sué­doises en matière de délits sexuels.

Pour­quoi la Suède n’a‑t-elle pas vou­lu offrir une telle assurance ?

Il suf­fit de voir com­ment l’affaire a été gérée : Pour la Suède, il n’a jamais été ques­tion des inté­rêts des deux femmes. Même après sa demande d’assurance qu’il ne serait pas extra­dé, Assange vou­lait tou­jours témoi­gner. Il a dit : Si vous ne pou­vez pas garan­tir que je ne serai pas extra­dé, alors je suis prêt à être inter­ro­gé à Londres ou par liai­son vidéo.

Mais est-il nor­mal, ou même léga­le­ment accep­table, que les auto­ri­tés sué­doises se rendent dans un autre pays pour un tel interrogatoire ?

C’est une indi­ca­tion sup­plé­men­taire que la Suède n’a jamais été inté­res­sée par la décou­verte de la véri­té. Pour ce type de ques­tions judi­ciaires, il existe un trai­té de coopé­ra­tion entre le Royaume-Uni et la Suède, qui pré­voit que les fonc­tion­naires sué­dois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice ver­sa, pour mener des inter­ro­ga­toires ou que ces inter­ro­ga­toires peuvent avoir lieu par liai­son vidéo. Pen­dant la période en ques­tion, de tels inter­ro­ga­toires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insis­té sur le fait qu’il était essen­tiel qu’il com­pa­raisse en personne.

3. Lorsque la plus haute juridiction suédoise a finalement obligé les procureurs de Stockholm à porter des accusations ou à suspendre l’affaire, les autorités britanniques ont exigé : « Ne vous dégonflez pas ! »

Pour­quoi ?

Il n’y a qu’une seule expli­ca­tion pour tout – pour le refus d’accorder des assu­rances diplo­ma­tiques, pour le refus de l’interroger à Londres : Ils vou­laient l’appréhender pour pou­voir l’extrader vers les États-Unis. Le nombre d’infractions à la loi qui se sont accu­mu­lées en Suède en quelques semaines seule­ment pen­dant l’enquête cri­mi­nelle pré­li­mi­naire est tout sim­ple­ment gro­tesque. L’État a affec­té un conseiller juri­dique aux femmes qui leur a dit que l’interprétation pénale de ce qu’elles avaient vécu dépen­dait de l’État, et non plus d’elles. Lorsque leur conseiller juri­dique a été inter­ro­gé sur les contra­dic­tions entre le témoi­gnage des femmes et le récit auquel se conforment les fonc­tion­naires, le conseiller juri­dique a décla­ré, en réfé­rence aux femmes ’ah, mais elles ne sont pas avo­cates’. Mais les pro­cu­reurs publics ont refu­sé pen­dant cinq ans d’interroger Assange sur la ques­tion du pré­ser­va­tif pré­ten­du­ment déchi­ré inten­tion­nel­le­ment – au point que le délai de pres­crip­tion a expi­ré. Dans la deuxième affaire – l’affaire de viol fabri­quée par les auto­ri­tés, à laquelle s’applique un délai de pres­crip­tion de dix ans – les avo­cats d’Assange ont deman­dé à la plus haute juri­dic­tion sué­doise de for­cer les pro­cu­reurs publics à por­ter plainte ou à sus­pendre l’affaire. Lorsque les Sué­dois ont dit au Royaume-Uni qu’ils pour­raient être contraints d’abandonner l’affaire, les Bri­tan­niques ont répon­du, inquiets : ’Sur­tout ne vous dégon­flez pas !!’

Vous êtes sérieux ?

Oui, les Bri­tan­niques, ou plus pré­ci­sé­ment le Crown Pro­se­cu­tion Ser­vice, vou­laient empê­cher la Suède d’abandonner l’affaire à tout prix. Mais en réa­li­té, les Anglais auraient dû être heu­reux de ne plus avoir à dépen­ser des mil­lions de dol­lars de l’argent des contri­buables pour main­te­nir l’ambassade équa­to­rienne sous sur­veillance constante afin d’empêcher la fuite d’Assange.

Pour­quoi les Bri­tan­niques étaient-ils si dési­reux d’empêcher les Sué­dois de clore l’affaire ?

Il faut ces­ser de croire qu’il y avait vrai­ment un inté­rêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wiki­leaks a fait est une menace pour l’élite poli­tique aux États-Unis, en Grande-Bre­tagne, en France et en Rus­sie dans une même mesure. Wiki­leaks publie des infor­ma­tions d’État secrètes – ils sont oppo­sés à la clas­si­fi­ca­tion. Et dans un monde, même dans les démo­cra­ties dites matures, où le secret est deve­nu omni­pré­sent, cela est consi­dé­ré comme une menace fon­da­men­tale. Assange a clai­re­ment indi­qué que les pays ne sont plus aujourd’hui inté­res­sés par la confi­den­tia­li­té légi­time, mais par la sup­pres­sion d’informations impor­tantes sur la cor­rup­tion et les crimes. Pre­nez l’archétype de l’affaire Wiki­leaks à par­tir des fuites four­nies par Chel­sea Man­ning : La vidéo dite ’Col­la­te­ral Mur­der’. (Note de l’éditeur : Le 5 avril 2010, Wiki­leaks a publié une vidéo clas­si­fiée de l’armée amé­ri­caine qui mon­trait le meurtre de plu­sieurs per­sonnes à Bag­dad par des sol­dats amé­ri­cains, dont deux employés de l’agence de presse Reu­ters). En tant que conseiller juri­dique de longue date du Comi­té inter­na­tio­nal de la Croix-Rouge et délé­gué dans les zones de guerre, je peux vous le dire : La vidéo docu­mente sans aucun doute un crime de guerre. Un équi­page d’hélicoptère a sim­ple­ment fau­ché un groupe de per­sonnes. Il se pour­rait même qu’une ou deux de ces per­sonnes portent une arme, mais les bles­sés ont été ciblés inten­tion­nel­le­ment. C’est un crime de guerre. ’Il est bles­sé’, vous pou­vez entendre un Amé­ri­cain dire. ’Je tire.’ Et puis ils rient. Puis une camion­nette arrive pour sau­ver les bles­sés. Le chauf­feur a deux enfants avec lui. On entend les sol­dats dire : C’est de leur faute s’ils emmènent leurs enfants sur un champ de bataille. Et puis ils ouvrent le feu. Le père et les bles­sés sont immé­dia­te­ment tués, bien que les enfants sur­vivent avec de graves bles­sures. Grâce à la publi­ca­tion de la vidéo, nous sommes deve­nus les témoins directs d’un mas­sacre cri­mi­nel et inadmissible.

Que doit faire une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle dans une telle situation ?

Une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle enquê­te­rait pro­ba­ble­ment sur Chel­sea Man­ning pour vio­la­tion du secret offi­ciel parce qu’elle a trans­mis la vidéo à Assange. Mais elle ne s’en pren­drait cer­tai­ne­ment pas à Assange, car il a publié la vidéo dans l’intérêt public, confor­mé­ment aux pra­tiques du jour­na­lisme d’investigation clas­sique. Mais plus que tout, une démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle enquê­te­rait et puni­rait les cri­mi­nels de guerre. Ces sol­dats doivent être der­rière les bar­reaux. Mais aucune enquête cri­mi­nelle n’a été lan­cée. Au lieu de cela, l’homme qui a infor­mé le public est enfer­mé dans une déten­tion pré-extra­di­tion à Londres et risque une peine pos­sible aux Etats-Unis allant jusqu’à 175 ans de pri­son. C’est une peine com­plè­te­ment absurde. En com­pa­rai­son : Les prin­ci­paux cri­mi­nels de guerre du tri­bu­nal you­go­slave ont été condam­nés à 45 ans de pri­son. Cent soixante-quinze ans de pri­son dans des condi­tions qui ont été jugées inhu­maines par le rap­por­teur spé­cial des Nations unies et par Amnes­ty Inter­na­tio­nal. Mais ce qui est vrai­ment hor­ri­fiant dans cette affaire, c’est l’anarchie qui s’est déve­lop­pée : Les puis­sants peuvent tuer sans crainte d’être punis et le jour­na­lisme se trans­forme en espion­nage. Dire la véri­té devient un crime.

Qu’est-ce qui attend Assange une fois qu’il aura été extradé ?

Il ne béné­fi­cie­ra pas d’un pro­cès conforme à l’État de droit. C’est une autre rai­son pour laquelle son extra­di­tion ne devrait pas être auto­ri­sée. Assange sera jugé par un jury à Alexan­dria, en Vir­gi­nie – la fameuse ’Espio­nage Court’ où les États-Unis jugent toutes les affaires de sécu­ri­té natio­nale. Le choix du lieu n’est pas une coïn­ci­dence, car les membres du jury doivent être choi­sis en pro­por­tion de la popu­la­tion locale, et 85 % des habi­tants d’Alexandrie tra­vaillent dans le domaine de la sécu­ri­té natio­nale – à la CIA, à la NSA, au minis­tère de la défense et au dépar­te­ment d’État. Lorsque des per­sonnes sont jugées pour atteinte à la sécu­ri­té natio­nale devant un tel jury, le ver­dict est clair dès le départ. Les affaires sont tou­jours jugées devant le même juge à huis clos et sur la base de preuves clas­si­fiées. Per­sonne n’a jamais été acquit­té dans une telle affaire. Le résul­tat est que la plu­part des accu­sés par­viennent à un accord, dans lequel ils admettent une culpa­bi­li­té par­tielle afin de rece­voir une peine plus légère.

Vous dites que Julian Assange ne béné­fi­cie­ra pas d’un pro­cès équi­table aux États-Unis ?

Sans aucun doute. Tant que les employés du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain obéissent aux ordres de leurs supé­rieurs, ils peuvent par­ti­ci­per à des guerres d’agression, à des crimes de guerre et à des actes de tor­ture en sachant par­fai­te­ment qu’ils n’auront jamais à répondre de leurs actes. Qu’est-il adve­nu des leçons tirées des pro­cès de Nurem­berg ? J’ai tra­vaillé assez long­temps dans des zones de conflit pour savoir que les erreurs se pro­duisent en temps de guerre. Ce ne sont pas tou­jours des actes cri­mi­nels sans scru­pules. C’est en grande par­tie le résul­tat du stress, de l’épuisement et de la panique. C’est pour­quoi je peux abso­lu­ment com­prendre quand un gou­ver­ne­ment dit : Nous allons faire écla­ter la véri­té et, en tant qu’État, nous assu­mons l’entière res­pon­sa­bi­li­té des dom­mages cau­sés, mais si le blâme ne peut être direc­te­ment attri­bué à des indi­vi­dus, nous n’imposerons pas de puni­tions dra­co­niennes. Mais il est extrê­me­ment dan­ge­reux que la véri­té soit étouf­fée et que les cri­mi­nels ne soient pas tra­duits en jus­tice. Dans les années 1930, l’Allemagne et le Japon ont quit­té la Socié­té des Nations. Quinze ans plus tard, le monde était en ruines. Aujourd’hui, les États-Unis se sont reti­rés du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, et ni le mas­sacre des ’meurtres col­la­té­raux’, ni la tor­ture pra­ti­quée par la CIA après le 11 sep­tembre, ni la guerre d’agression contre l’Irak n’ont don­né lieu à des enquêtes cri­mi­nelles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni suit cet exemple. Le Comi­té de sécu­ri­té et de ren­sei­gne­ment du par­le­ment bri­tan­nique a publié deux rap­ports détaillés en 2018, mon­trant que la Grande-Bre­tagne était beau­coup plus impli­quée dans le pro­gramme secret de tor­ture de la CIA qu’on ne le pen­sait aupa­ra­vant. Le comi­té a recom­man­dé une enquête offi­cielle. La pre­mière chose que Boris John­son a faite après être deve­nu Pre­mier ministre a été d’annuler cette enquête.

4. Au Royaume-Uni, les violations des conditions de mise en liberté sous caution ne sont généralement sanctionnées que par des amendes ou, tout au plus, par quelques jours de prison. Mais Assange a reçu 50 semaines dans une prison de haute sécurité sans avoir la possibilité de préparer sa propre défense

En avril, Julian Assange a été traî­né hors de l’ambassade équa­to­rienne par la police bri­tan­nique. Que pen­sez-vous de ces événements ?

En 2017, un nou­veau gou­ver­ne­ment a été élu en Équa­teur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indi­quant qu’ils étaient dési­reux de coopé­rer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beau­coup d’argent en jeu, mais il y avait un obs­tacle : Julian Assange. Le mes­sage était que les États-Unis étaient prêts à coopé­rer si l’Équateur remet­tait Assange aux États-Unis. Ils lui ont ren­du la vie dif­fi­cile. Mais il est res­té. L’Équateur a alors annu­lé son amnis­tie et a don­né le feu vert à la Grande-Bre­tagne pour l’arrêter. Comme le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent lui avait accor­dé la citoyen­ne­té équa­to­rienne, le pas­se­port d’Assange a éga­le­ment dû être révo­qué, car la consti­tu­tion équa­to­rienne inter­dit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est pas­sé du jour au len­de­main et sans aucune pro­cé­dure judi­ciaire. Assange n’a pas eu la pos­si­bi­li­té de faire une décla­ra­tion ni d’avoir recours à un recours juri­dique. Il a été arrê­té par les Bri­tan­niques et conduit le jour même devant un juge bri­tan­nique, qui l’a condam­né pour vio­la­tion de sa liber­té sous caution.

Que pen­sez-vous de ce ver­dict accéléré ?

Assange n’a eu que 15 minutes pour se pré­pa­rer avec son avo­cat. Le pro­cès lui-même n’a éga­le­ment duré que 15 minutes. L’avocat d’Assange a posé un épais dos­sier sur la table et a fait une objec­tion for­melle à l’un des juges pour conflit d’intérêt parce que son mari avait été expo­sé par Wiki­leaks dans 35 cas. Mais le juge prin­ci­pal a balayé ces pré­oc­cu­pa­tions sans les exa­mi­ner plus avant. Il a décla­ré qu’accuser son col­lègue de conflit d’intérêts était un affront. Assange lui-même n’a pro­non­cé qu’une seule phrase pen­dant toute la pro­cé­dure : ’Je plaide non cou­pable.’ Le juge s’est tour­né vers lui et a dit : ’Vous êtes un nar­cis­sique qui ne peut pas aller au-delà de son propre inté­rêt. Je vous condamne pour vio­la­tion de la liber­té sous caution.’

Si je vous com­prends bien : Julian Assange n’a jamais eu sa chance depuis le début ?

C’est le but. Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’a pas à l’être. Nous par­lons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une per­sonne, et il a le droit de se défendre et d’être trai­té avec huma­ni­té. Peu importe de quoi il est accu­sé, Assange a droit à un pro­cès équi­table. Mais ce droit lui a été déli­bé­ré­ment refu­sé – en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bre­tagne et en Équa­teur. Au lieu de cela, il a été lais­sé à pour­rir pen­dant près de sept ans dans les limbes d’une pièce. Puis, il a été sou­dai­ne­ment été traî­né dehors et condam­né en quelques heures et sans aucune pré­pa­ra­tion pour une vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion qui consis­tait à lui avoir accor­dé l’asile diplo­ma­tique d’un autre État membre des Nations unies sur la base de per­sé­cu­tions poli­tiques, comme le veut le droit inter­na­tio­nal et comme l’ont fait d’innombrables dis­si­dents chi­nois, russes et autres dans les ambas­sades occi­den­tales. Il est évident que ce à quoi nous avons affaire ici, c’est la per­sé­cu­tion poli­tique. En Grande-Bre­tagne, les vio­la­tions de la liber­té sous cau­tion entraînent rare­ment des peines de pri­son – elles ne sont géné­ra­le­ment pas­sibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condam­né dans le cadre d’une pro­cé­dure som­maire à 50 semaines dans une pri­son de haute sécu­ri­té – une peine clai­re­ment dis­pro­por­tion­née qui n’avait qu’un seul but : déte­nir Assange suf­fi­sam­ment long­temps pour que les États-Unis puissent pré­pa­rer leur dos­sier d’espionnage contre lui.

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, qu’avez-vous à dire sur ses condi­tions d’emprisonnement actuelles ?

La Grande-Bre­tagne a refu­sé à Julian Assange tout contact avec ses avo­cats aux États-Unis, où il fait l’objet de pro­cé­dures secrètes. Son avo­cate bri­tan­nique s’est éga­le­ment plainte de n’avoir même pas eu suf­fi­sam­ment accès à son client pour exa­mi­ner avec lui les docu­ments et les preuves du tri­bu­nal. Jusqu’en octobre, il n’était pas auto­ri­sé à avoir un seul docu­ment de son dos­sier avec lui dans sa cel­lule. Il s’est vu refu­ser son droit fon­da­men­tal de pré­pa­rer sa propre défense, tel que garan­ti par la Conven­tion euro­péenne des droits de l’homme. A cela s’ajoutent la mise à l’isolement presque totale et la peine tota­le­ment dis­pro­por­tion­née pour vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion. Dès qu’il sor­tait de sa cel­lule, les cou­loirs étaient vidés pour l’empêcher d’avoir des contacts avec les autres détenus.

Et tout cela à cause d’une simple vio­la­tion de la liber­té sous cau­tion ? À quel moment l’emprisonnement devient-il une torture ?

Julian Assange a été inten­tion­nel­le­ment tor­tu­ré psy­cho­lo­gi­que­ment par la Suède, la Grande-Bre­tagne, l’Équateur et les États-Unis, d’abord par le trai­te­ment hau­te­ment arbi­traire des pro­cé­dures enga­gées contre lui. La façon dont la Suède a pour­sui­vi l’affaire, avec l’aide active de la Grande-Bre­tagne, visait à le mettre sous pres­sion et à le pié­ger dans l’ambassade. La Suède ne s’est jamais sou­ciée de trou­ver la véri­té et d’aider ces femmes, mais de pous­ser Assange dans un coin. Il s’agit d’un abus des pro­cé­dures judi­ciaires visant à pous­ser une per­sonne dans une posi­tion où elle est inca­pable de se défendre. À cela s’ajoutent les mesures de sur­veillance, les insultes, les indi­gni­tés et les attaques de la part de poli­ti­ciens de ces pays, jusqu’aux menaces de mort. Cet abus constant du pou­voir de l’État a déclen­ché un stress et une anxié­té impor­tants à Assange et a entraî­né des dom­mages cog­ni­tifs et neu­ro­lo­giques mesu­rables. J’ai ren­du visite à Assange dans sa cel­lule à Londres en mai 2019, en com­pa­gnie de deux méde­cins expé­ri­men­tés et très res­pec­tés, spé­cia­li­sés dans l’examen médi­co-légal et psy­cho­lo­gique des vic­times de la tor­ture. Le diag­nos­tic posé par les deux méde­cins était clair : Julian Assange pré­sente les symp­tômes typiques de la tor­ture psy­cho­lo­gique. S’il ne reçoit pas rapi­de­ment une pro­tec­tion, sa san­té risque de se dété­rio­rer rapi­de­ment et la mort pour­rait en être l’une des conséquences.

Six mois après qu’Assange ait été pla­cé en déten­tion pré-extra­di­tion en Grande-Bre­tagne, la Suède a tran­quille­ment aban­don­né les pour­suites contre lui en novembre 2019, après neuf longues années. Pourquoi ?

L’État sué­dois a pas­sé près d’une décen­nie à pré­sen­ter inten­tion­nel­le­ment Julian Assange au public comme un délin­quant sexuel. Puis, ils ont sou­dai­ne­ment aban­don­né l’affaire contre lui sur la base du même argu­ment que celui uti­li­sé par la pre­mière pro­cu­reure de Stock­holm en 2010, lorsqu’elle a ini­tia­le­ment sus­pen­du l’enquête après seule­ment cinq jours : La décla­ra­tion de la femme était cré­dible, mais il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été com­mis. Il s’agit d’un scan­dale incroyable. Mais le moment choi­si n’était pas un acci­dent. Le 11 novembre, un docu­ment offi­ciel que j’avais envoyé au gou­ver­ne­ment sué­dois deux mois aupa­ra­vant a été ren­du public. Dans ce docu­ment, j’ai deman­dé au gou­ver­ne­ment sué­dois de four­nir des expli­ca­tions sur une cin­quan­taine de points concer­nant les impli­ca­tions en matière de droits de l’homme de la manière dont l’affaire était trai­tée. Com­ment est-il pos­sible que la presse ait été immé­dia­te­ment infor­mée mal­gré l’interdiction de le faire ? Com­ment est-il pos­sible qu’un soup­çon ait été ren­du public alors que l’interrogatoire n’avait pas encore eu lieu ? Com­ment est-il pos­sible que vous disiez qu’un viol a été com­mis alors que la femme impli­quée conteste cette ver­sion des faits ? Le jour où le docu­ment a été ren­du public, j’ai reçu une réponse déri­soire de la Suède : Le gou­ver­ne­ment n’a pas d’autre com­men­taire à faire sur cette affaire.

Que signi­fie cette réponse ?

Il s’agit d’un aveu de culpabilité.

Com­ment cela ?

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies, j’ai été char­gé par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale des nations d’examiner les plaintes dépo­sées par les vic­times de la tor­ture et, si néces­saire, de deman­der des expli­ca­tions ou des enquêtes aux gou­ver­ne­ments. C’est le tra­vail quo­ti­dien que je fais avec tous les États membres des Nations unies. D’après mon expé­rience, je peux dire que les pays qui agissent de bonne foi sont presque tou­jours inté­res­sés à me four­nir les réponses dont j’ai besoin pour mettre en évi­dence la léga­li­té de leur com­por­te­ment. Lorsqu’un pays comme la Suède refuse de répondre aux ques­tions posées par le rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture, cela montre que le gou­ver­ne­ment est conscient de l’illégalité de son com­por­te­ment et qu’il ne veut pas en assu­mer la res­pon­sa­bi­li­té. Ils ont arrê­té et aban­don­né l’affaire une semaine plus tard parce qu’ils savaient que je ne recu­le­rais pas. Lorsque des pays comme la Suède se laissent mani­pu­ler de la sorte, nos démo­cra­ties et nos droits de l’homme sont alors confron­tés à une menace fondamentale.

Vous pen­sez que la Suède était plei­ne­ment consciente de ce qu’elle faisait ?

Oui. De mon point de vue, la Suède a très clai­re­ment agi de mau­vaise foi. Si elle avait agi de bonne foi, il n’y aurait eu aucune rai­son de refu­ser de répondre à mes ques­tions. Il en va de même pour les Bri­tan­niques : Après ma visite à Assange en mai 2019, ils ont mis six mois pour me répondre – dans une lettre d’une seule page, qui se limi­tait essen­tiel­le­ment à reje­ter toutes les accu­sa­tions de tor­ture et toutes les inco­hé­rences de la pro­cé­dure judi­ciaire. Si vous jouez à ce genre de jeu, quel est l’intérêt de mon man­dat ? Je suis le rap­por­teur spé­cial sur la tor­ture pour les Nations unies. J’ai pour man­dat de poser des ques­tions claires et d’exiger des réponses. Quelle est la base juri­dique per­met­tant de refu­ser à une per­sonne son droit fon­da­men­tal à se défendre ? Pour­quoi un homme qui n’est ni dan­ge­reux ni violent est-il main­te­nu en iso­le­ment pen­dant plu­sieurs mois alors que les normes des Nations unies inter­disent léga­le­ment l’isolement pen­dant des périodes dépas­sant 15 jours ? Aucun de ces États membres des Nations unies n’a ouvert d’enquête, ni répon­du à mes ques­tions, ni même mani­fes­té un inté­rêt pour le dialogue.

5. Une peine de prison de 175 ans pour le journalisme d’investigation : Le précédent que pourrait créer l’affaire USA contre Julian Assange

Que signi­fie le refus des États membres de l’ONU de four­nir des infor­ma­tions à leur propre rap­por­teur spé­cial sur la torture ?

Qu’il s’agit d’une affaire arran­gée d’avance. Un simu­lacre de pro­cès doit être uti­li­sé pour faire un exemple de Julian Assange. Le but est d’intimider d’autres jour­na­listes. L’intimidation, d’ailleurs, est l’un des prin­ci­paux objec­tifs de l’utilisation de la tor­ture dans le monde. Le mes­sage que nous devons tous rece­voir est le sui­vant : Voi­ci ce qui vous arri­ve­ra si vous imi­tez le modèle de Wiki­leaks. C’est un modèle qui est dan­ge­reux parce qu’il est si simple : Les per­sonnes qui obtiennent des infor­ma­tions sen­sibles de leur gou­ver­ne­ment ou de leur entre­prise les trans­fèrent à Wiki­leaks, mais le dénon­cia­teur reste ano­nyme. La réac­tion montre à quel point la menace est per­çue comme impor­tante : Quatre pays démo­cra­tiques ont uni leurs forces – les États-Unis, l’Équateur, la Suède et le Royaume-Uni – afin d’utiliser leur pou­voir pour dépeindre un homme comme un monstre afin qu’il puisse ensuite être brû­lé sur le bûcher sans aucun tol­lé. Cette affaire est un énorme scan­dale et repré­sente l’échec de l’État de droit occi­den­tal. Si Julian Assange est recon­nu cou­pable, ce sera une condam­na­tion à mort pour la liber­té de la presse.

Que signi­fie­rait ce pré­cé­dent éven­tuel pour l’avenir du journalisme ?

Sur le plan pra­tique, cela signi­fie que vous, en tant que jour­na­liste, devez main­te­nant vous défendre. Car si le jour­na­lisme d’investigation est clas­sé comme de l’espionnage et peut être incri­mi­né dans le monde entier, alors la cen­sure et la tyran­nie s’ensuivront. Un sys­tème meur­trier est en train de se créer sous nos yeux. Les crimes de guerre et la tor­ture ne sont pas pour­sui­vis. Des vidéos sur You­Tube cir­culent dans les­quelles des sol­dats amé­ri­cains se vantent d’avoir pous­sé des femmes ira­kiennes au sui­cide par des viols sys­té­ma­tiques. Per­sonne n’enquête sur ce sujet. Dans le même temps, une per­sonne qui expose de telles choses est mena­cée de 175 ans de pri­son. Pen­dant toute une décen­nie, il a été inon­dé d’accusations qui ne peuvent être prou­vées et qui le brisent. Et per­sonne n’est tenu de rendre des comptes. Per­sonne n’assume de res­pon­sa­bi­li­té. Cela marque une éro­sion du contrat social. Nous don­nons des pou­voirs aux pays et nous les délé­guons aux gou­ver­ne­ments – mais en retour, ils doivent être tenus res­pon­sables de la manière dont ils exercent ces pou­voirs. Si nous n’exigeons pas qu’ils soient tenus res­pon­sables, nous per­drons tôt ou tard nos droits. Les êtres humains ne sont pas démo­cra­tiques par nature. Le pou­voir se cor­rompt s’il n’est pas contrô­lé. Si nous n’insistons pas pour que le pou­voir soit sur­veillé, le résul­tat est la corruption.

Vous dites que le ciblage d’Assange menace le cœur même de la liber­té de la presse.

Nous ver­rons où nous en serons dans 20 ans si Assange est condam­né – ce que vous pour­rez encore écrire alors en tant que jour­na­liste. Je suis convain­cu que nous cou­rons un grave dan­ger de perdre la liber­té de la presse. C’est déjà le cas : Sou­dain, le siège d’ABC News en Aus­tra­lie a été per­qui­si­tion­né en rap­port avec le ’Jour­nal de guerre afghan’. La rai­son ? Une fois de plus, la presse a mis au jour des fautes com­mises par des repré­sen­tants de l’État. Pour que la répar­ti­tion des pou­voirs fonc­tionne, l’État doit être contrô­lé par la presse en tant que qua­trième pou­voir. Wiki­Leaks est la consé­quence logique d’un pro­ces­sus conti­nu d’élargissement du secret : Si la véri­té ne peut plus être exa­mi­née parce que tout est gar­dé secret, si les rap­ports d’enquête sur la poli­tique de tor­ture du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain sont gar­dés secrets et si même de grandes par­ties du résu­mé publié sont cen­su­rées, il en résulte inévi­ta­ble­ment des fuites à un moment don­né. Wiki­Leaks est la consé­quence d’un secret omni­pré­sent et reflète le manque de trans­pa­rence de notre sys­tème poli­tique moderne. Il y a, bien sûr, des domaines où le secret peut être vital. Mais si nous ne savons plus ce que font nos gou­ver­ne­ments et les cri­tères qu’ils suivent, si les crimes ne font plus l’objet d’enquêtes, alors cela repré­sente un grave dan­ger pour l’intégrité de la société.

Quelles en sont les conséquences ?

En tant que rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la tor­ture et, avant cela, en tant que délé­gué de la Croix-Rouge, j’ai été témoin de nom­breuses hor­reurs et vio­lences et j’ai vu à quelle vitesse des pays paci­fiques comme la You­go­sla­vie ou le Rwan­da peuvent se trans­for­mer en enfer. À l’origine de ces évo­lu­tions, il y a tou­jours un manque de trans­pa­rence et un pou­voir poli­tique ou éco­no­mique débri­dé, com­bi­nés à la naï­ve­té, l’indifférence et la mal­léa­bi­li­té de la popu­la­tion. Sou­dain, ce qui est tou­jours arri­vé à l’autre – tor­ture, viol, expul­sion et meurtre impu­nis – peut tout aus­si bien nous arri­ver à nous ou à nos enfants. Et per­sonne ne s’en sou­cie­ra. Je peux vous le promettre.

Nils Mel­zer, Rap­por­teur spé­cial des Nations unies sur la torture.

Inter­viewé par Daniel Ryser. Pho­tos de Yves Bach­mann (non publiées dans cette ver­sion tra­duite), tra­duc­tion (vers l’anglais) Charles Haw­ley

Tra­duc­tion « et la gre­nouille dans la cas­se­role… et l’eau qui bout… » par VD pour le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment toutes les fautes et coquilles habituelles

EN COMPLÉMENT : Julian Assange & l’affaire Sué­doise : Dépo­si­tions et témoi­gnages à la police (textes com­plets et tra­duits) https://​www​.legrand​soir​.info/​j​u​l​i​a​n​-​a​s​s​a​n​g​e​-​l​-​a​f​f​a​i​r​e​-​s​u​e​d​o​i​s​e​-​d​e​p​o​sit…

»»https://​www​.repu​blik​.ch/​2​0​2​0​/​0​1​/​3​1​/​n​i​l​s​-​m​e​l​z​e​r​-​a​b​o​u​t​-​w​i​k​i​l​e​a​k​s​-​f​o​u​n​der…

Source : Le GrandSoir, 
https://​www​.legrand​soir​.info/​u​n​-​s​y​s​t​e​m​e​-​m​e​u​r​t​r​i​e​r​-​e​s​t​-​e​n​-​t​r​a​i​n​-​d​e​-​s​e​-​c​r​e​e​r​-​s​o​u​s​-​n​o​s​-​y​e​u​x​-​r​e​p​u​b​l​i​k​.​h​tml

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6 Commentaires

  1. etienne

    Julian Assange remporte le prix Gary Webb pour la liberté de la presse 2020

    L’é­di­teur empri­son­né de Wiki­Leaks, Julian Assange, a reçu le prix Gary Webb pour la liber­té de la presse de Consor­tium News 2020 pour son cou­rage face à une attaque sans pré­cé­dent contre la liber­té de la presse.

    […]

    https://​consor​tium​news​.com/​2​0​2​0​/​0​2​/​1​0​/​j​u​l​i​a​n​-​a​s​s​a​n​g​e​-​w​i​n​s​-​2​0​2​0​-​g​a​r​y​-​w​e​b​b​-​f​r​e​e​d​o​m​-​o​f​-​t​h​e​-​p​r​e​s​s​-​a​w​ard

    Réponse
  2. Garcia Yannick

    Superbe article ! Je serais dans un des bus qui va à Londres pour sou­te­nir Julian Assange. Heu­reux de par­ti­ci­per à ce sou­tien a vos côtés, de Maxime Nicolle et de bien d’autres…
    Je ter­mi­ne­rai par une cita­tion, celle qui m’a fait endos­ser le gilet jaune il y a plus d’un an main­te­nant et que je n’ai plus quit­té depuis : 

    Chaque fois que nous sommes témoin d’une injus­tice et que nous n’a­gis­sons pas, nous for­mons notre carac­tère à être pas­sif en sa pré­sence et nous finis­sons alors par perdre toute capa­ci­té à nous défendre nous-même, ain­si que ceux que nous aimons.
    Julian Assange

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    • etienne

      Un homme enchaî­né sait qu’il aurait dû agir plus tôt,
      car sa capa­ci­té à influer sur l’action de l’État touche à sa fin.

      L’injustice ne peut trou­ver de réponse que lorsqu’elle est révé­lée, car, pour que l’homme puisse agir intel­li­gem­ment, il lui faut savoir ce qui se passe réellement.

      Chaque fois que nous assis­tons à un acte que nous esti­mons être injuste et que nous n’agissons pas, nous nous fai­sons les par­ti­sans de l’injustice. Ceux qui res­tent de façon répé­tée pas­sifs face à l’injustice voient bien­tôt leur carac­tère se cor­rompre dans la ser­vi­li­té. La plu­part des actes d’injustice dont nous sommes témoins sont liés à la mau­vaise gou­ver­nance, car lorsque la gou­ver­nance est bonne, l’injustice sans réponse est rare. Par l’affaiblissement pro­gres­sif du carac­tère d’un peuple, l’impact de l’injustice signa­lée mais res­tée sans réponse est de très loin supé­rieur à ce qu’il semble de prime abord. Les États de com­mu­ni­ca­tion modernes, de par leur échelle, leur homo­gé­néi­té et leurs excès, four­nissent à leur popu­la­tion un déluge sans pré­cé­dent d’injustices avé­rées, mais sans réplique apparente.

      Julian Assange (fon­da­teur de Wikileaks),
      L’art de la fuite. Des effets non-linéaires des fuites sur les sys­tèmes de gou­ver­nance injustes (2006).

      https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​p​r​e​c​i​e​u​s​e​s​_​p​e​p​i​t​e​s​.​pdf

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  3. etienne

    Juan Branco, sur France Culture, explique l’importance institutionnelle du travail de Julian Assange, pour protéger les peuples — durablement et efficacement — contre les crimes de leurs représentants politiques

    Réponse
  4. André Amstutz

    Tout ceci est un scan­dale per­pé­tré une fois de plus par de grandes nations appe­lées « démocratiques ».

    Réponse

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