En Syrie, le plus grand fiasco de la CIA ? par Maxime Chaix, sur Middle East Eye

29/08/2017 | 4 commentaires

Chers amis,

Je relaie ci-des­sous, inté­gra­le­ment, un texte impor­tant de Maxime Chaix, qui fait le point sur les manœuvres secrètes de la CIA pour désta­bi­li­ser la Syrie et en ren­ver­ser « le régime ».

[Quand « les médias » (La Prav­da des mil­liar­daires) vous parlent d’un « régime » (sic), c’est que les bom­bar­diers sont prêts, et qu’il ne reste plus qu’à vous pré­pa­rer psy­cho­lo­gi­que­ment pour accep­ter (et même vou­loir) que ces bom­bar­diers décollent en votre nom. Un gou­ver­ne­ment régu­lier que les médias de l’empire appellent « régime » peut se faire du sou­ci : ça va bien­tôt bar­der pour lui, ses oppo­sants « modé­rés » vont deve­nir sur­puis­sants et sur­ar­més, et sa popu­la­tion va beau­coup souffrir.]

Maxime Chaix, c’est ce jeune homme cou­ra­geux qui, par ailleurs, tra­duit les livres for­mi­dables de Peter Dale Scott sur l’É­tat pro­fond aux USA, livres publiés chez le non moins cou­ra­geux édi­teur Demi-Lune.

Tous les trois (auteur tra­duc­teur et édi­teur) sont évi­dem­ment trai­tés de « com­plo­tistes » par les com­plo­teurs et leurs com­plices, inver­sion accu­sa­toire qui devient (presque à tous les coups) la légion d’hon­neur de la vraie bonne résis­tance à l’op­pres­sion. De ceux qui ne sont pas trai­tés de « com­plo­tisme » ou de « confu­sion­nisme », le sys­tème de domi­na­tion par­le­men­taire (dit « capi­ta­liste ») n’a rien à craindre. Au contraire, ceux qui sont calom­niés de cette façon prouvent ain­si leur effec­tive dan­ge­ro­si­té contre les tyrans du moment et méritent le sou­tien des simples citoyens.

À mon avis, un jour­na­liste (ou un mili­tant huma­niste) qui s’in­ter­dit de dénon­cer les com­plots qu’il détecte ne sert plus à rien, pour la socié­té qu’il pré­tend défendre. Je dis bien À RIEN. Il s’est auto-désac­ti­vé et le sys­tème de domi­na­tion n’a plus rien à craindre de lui ; et nous, nous n’a­vons plus rien d’im­por­tant à attendre de lui. Il ne faut pas nous lais­ser inti­mi­der par ces ridi­cules accu­sa­tions de « com­plo­tisme ». Il faut être cou­ra­geux, là. 

Bref. Je sou­mets à votre esprit cri­tique ce papier que je trouve impor­tant (et sérieu­se­ment documenté).

Étienne.


AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR :

Comme Étienne me l’a per­ti­nem­ment signa­lé, mon article ci-des­sous ne traite pas des innom­brables exac­tions com­mises par les forces syriennes et leurs alliés. Il a rai­son de le sou­li­gner, car nous ne pou­vons cau­tion­ner de tels actes. Or, ces crimes ont été lar­ge­ment dénon­cés par les médias, les ONG et les gou­ver­ne­ments occi­den­taux. Au contraire, la guerre secrète de la CIA et de ses par­te­naires en Syrie fut lit­té­ra­le­ment occul­tée par une majo­ri­té de la presse occi­den­tale, en par­ti­cu­lier dans les médias fran­co­phones. Pour­tant, comme je tente de le démon­trer dans l’article sui­vant, cette gigan­tesque opé­ra­tion clan­des­tine a consi­dé­ra­ble­ment aggra­vé ce conflit, ayant mas­si­ve­ment armé et sou­te­nu les milices jiha­distes au Moyen-Orient – dont al-Qaï­da et Daech –, dans l’objectif de ren­ver­ser Bachar el-Assad. À l’heure où nous sommes frap­pés par ces mêmes réseaux ter­ro­ristes, ces poli­tiques secrètes et irres­pon­sables des puis­sances de l’OTAN et de leurs alliés moyen-orien­taux doivent être dénon­cées et com­bat­tues. C’est l’objectif prin­ci­pal de cet article, qui syn­thé­tise mes inves­ti­ga­tions sur cet aspect cru­cial mais encore trop mécon­nu de la guerre en Syrie. D’avance, je vous remer­cie de relayer cette ana­lyse si vous esti­mez qu’elle est per­ti­nente, utile et intéressante. 

Infor­ma­ti­ve­ment vôtre,

Maxime Chaix


En Syrie, le plus grand fiasco de la CIA ?

par Maxime Chaix, 3 août 2017.

Source : Middle East Eye, http://​www​.midd​leeas​teye​.net/​f​r​/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​e​n​-​s​y​r​i​e​-​l​e​-​p​l​u​s​-​g​r​a​n​d​-​f​i​a​s​c​o​-​d​e​-​l​a​-​c​i​a​-​1​3​9​1​7​5​839

membres du Front al-Nos­ra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, rebap­ti­sé Front Fatah al-Cham en 2016 après avoir rom­pu offi­ciel­le­ment avec le groupe créé par Ous­sa­ma ben Laden (Reu­ters).

 
Alors qu’il n’est plus tabou de cri­ti­quer le rôle trouble des puis­sances moyen-orien­tales dans le ren­for­ce­ment des réseaux dji­ha­distes au Moyen-Orient, la cores­pon­sa­bi­li­té de leurs par­te­naires de l’OTAN ne peut et ne doit plus être éludée

Récem­ment, le Washing­ton Post a annon­cé la fin du sou­tien de la CIA en faveur des rebelles « modé­rés », confir­mant qu’en 2015, ceux-ci mena­çaient de ren­ver­ser Bachar el-Assad mais que cette issue chao­tique fut empê­chée par l’intervention mili­taire directe de la Rus­sie cette même année. Chao­tique, car le chro­ni­queur du Post, David Igna­tus, vient de sou­li­gner dans ce même jour­nal que Washing­ton et ses alliés ne pou­vaient pro­po­ser d’alternative poli­tique viable, démo­crate et modé­rée face au gou­ver­ne­ment syrien.

D’après le spé­cia­liste de la Syrie Charles Lis­ter, qui regrette ouver­te­ment la fin de cette guerre secrète coor­don­née par la CIA, l’Agence aurait consti­tué une force de 45 000 com­bat­tants à tra­vers cette opé­ra­tion, dont nous savons depuis jan­vier 2016 qu’elle a pour nom de code « Tim­ber Sycamore ».

Les rebelles « modé­rés » appuyés par la CIA et ses par­te­naires ont com­bat­tu jusqu’en jan­vier 2014 aux côtés de la milice ter­ro­riste qui allait deve­nir l’ « État isla­mique » six mois plus tard

Or, comme le rap­pelle l’universitaire amé­ri­cain Joshua Lan­dis, ces rebelles « modé­rés » appuyés par la CIA et ses par­te­naires ont com­bat­tu jusqu’en jan­vier 2014 aux côtés de la milice ter­ro­riste qui allait deve­nir l’ « État isla­mique » (EI) six mois plus tard, lors de la pro­cla­ma­tion du « cali­fat » par Abou Bakr al-Bagh­da­di. Cet argu­ment est confir­mé par l’expert de la Syrie Fabrice Balanche, qui a sou­li­gné à l’auteur de ces lignes que « les rebelles n’ont com­bat­tu Daech qu’à par­tir de l’hiver 2013–2014. Avant cette période, ils étaient main dans la main avec cette organisation. »

Depuis qu’ils ont rom­pu avec l’EI, ces groupes sou­te­nus par la CIA et ses alliés se sont majo­ri­tai­re­ment coor­don­nés avec la branche d’al-Qaïda en Syrie, qui s’est appe­lée le Front al-Nos­ra jusqu’en juillet 2016, avant de chan­ger de nom et de rompre super­fi­ciel­le­ment son allé­geance au réseau de feu Ous­sa­ma ben Laden.

Abou Bakr al-Bagh­da­di, lea­der de l’État isla­mique, a pro­cla­mé son « cali­fat » en 2014 (AFP)

 
Comme le New York Times le sou­li­gnait en octobre der­nier, lors de la bataille finale pour la reprise d’Alep-Est, « onze par­mi la ving­taine de groupes rebelles menant l’offensive ont été approu­vés par la CIA et ont reçu des armes de l’Agence, d’après Charles Lis­ter, un cher­cheur et spé­cia­liste de la Syrie au Middle East Ins­ti­tute, à Washing­ton. […] Mon­sieur Lis­ter et d’autres experts ont décla­ré que la vaste majo­ri­té des fac­tions rebelles approu­vées par les États-Unis à Alep com­bat­taient en pleine ville, et qu’ils pilon­naient mas­si­ve­ment les troupes du gou­ver­ne­ment syrien en appui des com­bat­tants affi­liés à al-Qaï­da, qui se char­geaient de l’essentiel des com­bats sur la ligne de front. “La triste véri­té, cepen­dant, est que ces groupes sou­te­nus par les États-Unis [et leurs alliés] res­tent d’une manière ou d’une autre dépen­dants des fac­tions affi­liées à al-Qaï­da dans ces opé­ra­tions, en termes d’organisation et de puis­sance de feu”, selon l’experte Gene­vieve Casa­grande, une spé­cia­liste de la Syrie au sein de l’Institute for the Stu­dy of War à Washington. »

Comment la CIA et ses alliés ont soutenu le djihad en Syrie

Plu­sieurs élé­ments trou­blants sont à rele­ver dans cette opé­ra­tion. Tout d’abord, sachant que les États-Unis se reven­diquent en guerre contre le ter­ro­risme depuis sep­tembre 2001, appuyer pen­dant près de cinq ans des groupes qui com­battent aux côtés d’al-Qaïda n’a pas sem­blé poser pro­blème aux déci­deurs amé­ri­cains et à leurs alliés occi­den­taux – ce qui est pour le moins déroutant.

Et comme l’a per­ti­nem­ment sou­li­gné Joshua Lan­dis, le gou­ver­ne­ment des États-Unis savait depuis le milieu de l’année 2012 que les armes livrées mas­si­ve­ment par la CIA et une quin­zaine de ser­vices spé­ciaux depuis la Tur­quie et la Jor­da­nie équi­paient prin­ci­pa­le­ment des groupes dji­ha­distes, un pro­ces­sus dévoi­lé par le New York Times en octobre 2012.

Comme l’auteur de ces lignes avait eu l’occasion de le défendre, le réseau qui a majo­ri­tai­re­ment béné­fi­cié de ces mil­liers de tonnes d’armements a été le Front al-Nos­ra ; ce fut d’ailleurs le cas jusqu’à récem­ment dans le gou­ver­no­rat d’Idleb, dont la capi­tale vient d’être prise par cette orga­ni­sa­tion, aujourd’hui rebap­ti­sée Hayat Tah­rir al-Cham.

Ces graves dérives ont été notam­ment confir­mées par le jour­na­liste spé­cia­li­sé Gareth Por­ter, dans un article expli­ci­te­ment inti­tu­lé « Com­ment les États-Unis ont armé des ter­ro­ristes en Syrie ». « Cet afflux mas­sif d’armes [coor­don­né par la CIA] vers le ter­ri­toire syrien, ain­si que l’entrée de 20 000 com­bat­tants étran­gers dans ce pays – et ce prin­ci­pa­le­ment depuis la Tur­quie –, ont lar­ge­ment défi­ni la nature de cette guerre », a sou­li­gné Gareth Por­ter en se réfé­rant au vaste réseau de tra­fic d’armes mis en place par la CIA et ses alliés depuis les Bal­kans et la Libye, de même qu’à l’acquisition de 15 000 mis­siles TOW made in USA par l’Arabie saou­dite. Fabri­qués par Ray­theon, ces mis­siles anti­chars ont été intro­duits en masse dans ce conflit à par­tir de 2014, et les pertes infli­gées aux forces syriennes avec ces arme­ments auraient été le prin­ci­pal fac­teur de l’intervention mili­taire russe au début de l’automne 2015.

Dans cet article soli­de­ment docu­men­té, Gareth Por­ter ajoute que « les armes [injec­tées par la CIA et ses par­te­naires dans le conflit syrien] ont contri­bué à faire de la branche d’al-Qaïda en Syrie […] et de ses proches alliés la plus puis­sante des forces anti-Assad dans ce pays – et elles ont aus­si per­mis l’émergence de Daech ».

Les forces de Bachar al-Assad et de ses alliés ont repris Alep des mains de l’opposition syrienne en décembre 2016 (Reu­ters)

 
Rap­pe­lons qu’à l’origine, le Front al-Nos­ra et le futur « État isla­mique » ne fai­saient qu’un avant leur scis­sion au prin­temps 2013, qui débou­cha sur une guerre fra­tri­cide entre ces deux fac­tions. Plus exac­te­ment, les com­bat­tants majo­ri­tai­re­ment ira­kiens de ce qui était alors appe­lé l’ « État isla­mique d’Irak » (EII) ont fon­dé, à par­tir de l’été 2011, la milice qui allait deve­nir le Front al-Nos­ra en jan­vier 2012.

Encore aujourd’hui à la tête de ce réseau, leur lea­der, Moham­med al-Jou­la­ni, un dji­ha­diste syrien ayant affron­té la coa­li­tion de George W. Bush en Irak, avait été char­gé par Abou Bakr al-Bagh­da­di de com­battre les forces de Bachar el-Assad en 2011. D’après Forei­gn Poli­cy, lors de cette scis­sion d’avril 2013 entre ces deux enti­tés ter­ro­ristes, « une large majo­ri­té de com­man­dants et de com­bat­tants d’al-Nosra en Syrie ne sui­virent pas [leur chef al-Jou­la­ni] » et prê­tèrent allé­geance au futur « calife » d’al-Baghdadi, ce qui aurait repré­sen­té « jusqu’à 15 000 com­bat­tants sur envi­ron 20 000 », d’après une esti­ma­tion du cher­cheur Fabrice Balanche.

Le gigan­tesque tra­fic d’armes et de muni­tions orga­ni­sé par la CIA pour équi­per les rebelles en Syrie a, direc­te­ment ou non, pro­fi­té à Daech. Le fait que si peu d’experts et de jour­na­listes occi­den­taux l’aient sou­li­gné (ou remar­qué) est incompréhensible

Tou­jours selon Forei­gn Poli­cy, « par­tout dans le nord de la Syrie, Daech s’empara des quar­tiers géné­raux d’al-Nosra, des caches de muni­tions et des dépôts d’armes » durant cette sépa­ra­tion, qui condui­sit à la créa­tion de l’ « État isla­mique en Irak et au Levant » (EIIL), rebap­ti­sé « État isla­mique » au milieu de l’année suivante.

En d’autres termes, le gigan­tesque tra­fic d’armes et de muni­tions orga­ni­sé par la CIA pour équi­per les rebelles en Syrie a, direc­te­ment ou non, pro­fi­té à Daech et favo­ri­sé sa mon­tée en puis­sance dès jan­vier 2012. Le fait que si peu d’experts et de jour­na­listes occi­den­taux l’aient sou­li­gné (ou remar­qué) est incompréhensible.

Derrière l’alibi des « rebelles modérés »

Même consé­quence pour le ver­sant « for­ma­tion mili­taire » de ce pro­gramme de l’Agence et de ses alliés, qui a conduit les Forces spé­ciales déta­chées auprès de la CIA à entraî­ner mal­gré elles une forte pro­por­tion de dji­ha­distes offi­cieu­se­ment affi­liés à al-Nos­ra ou à Daech – selon des sources ano­nymes du SOCOM et de l’Agence qui étaient direc­te­ment impli­quées dans cette opération.

Des com­bat­tants du Front al-Nos­ra tra­versent la ville syrienne d’A­lep en mai 2015 (AFP)

 
En clair, de nom­breux mer­ce­naires anti-Assad recru­tés par la CIA ont dis­si­mu­lé leur appar­te­nance à (ou leur attrait pour) ces groupes ter­ro­ristes, le pro­ces­sus de sélec­tion des com­bat­tants étant par­ti­cu­liè­re­ment laxiste. Or, la simple exis­tence de cette pro­cé­dure a per­mis à la CIA de main­te­nir une façade de res­pec­ta­bi­li­té en affir­mant qu’elle ne for­mait que des « rebelles modé­rés ».

En réa­li­té, pour qui­conque s’affranchit de cette notion orwel­lienne, les dyna­miques de cette opé­ra­tion peuvent être résu­mées ain­si : super­vi­sés par la CIA et qua­torze autres ser­vices spé­ciaux, dont ceux de la France, du Royaume-Uni, d’Israël, de la Tur­quie, de l’Arabie saou­dite et du Qatar, le finan­ce­ment, la for­ma­tion et l’approvisionnement en armes des rebelles depuis les ter­ri­toires turc et jor­da­nien ont pro­fi­té à l’ensemble des groupes armés, y com­pris à Daech et au Front al-Nosra.

En des termes plus par­lants, qui sont ceux du spé­cia­liste Sam Hel­ler, « la majeure par­tie du sou­tien amé­ri­cain fut diri­gée vers des fac­tions de l’“Armée syrienne libre” (ASL), qui ont en fait ser­vi d’auxiliaires et de sources d’armements à de plus puis­santes fac­tions isla­mistes et dji­ha­distes, dont la branche d’al-Qaïda en Syrie ».

Super­vi­sés par la CIA et qua­torze autres ser­vices spé­ciaux, dont ceux de la France, du Royaume-Uni, d’Israël, de la Tur­quie, de l’Arabie saou­dite et du Qatar, le finan­ce­ment, la for­ma­tion et l’approvisionnement en armes des rebelles depuis les ter­ri­toires turc et jor­da­nien ont pro­fi­té à l’ensemble des groupes armés, y com­pris Daech et al-Nosra

Ces dérives ne furent tou­te­fois pas sys­té­ma­ti­que­ment inten­tion­nelles. L’exemple de « Cheg Cheg », deve­nu le plus grand tra­fi­quant d’armes syrien durant cette guerre, pour­rait l’illustrer. Mort dans l’explosion de son véhi­cule en avril 2016, ce baron de la contre­bande d’armements avait ven­du à des inter­mé­diaires bédouins un cer­tain nombre d’armes issues des bases super­vi­sées par la CIA, dont la mise en place en Tur­quie et en Jor­da­nie avait dyna­mi­sé ses affaires. Or, ces inter­mé­diaires les avaient ache­tées pour le compte du mal­nom­mé « État isla­mique », ce que « Cheg Cheg » n’ignorait pas.

À l’origine de ces révé­la­tions, le quo­ti­dien émi­ra­ti The​Na​tio​nal​.ae évo­qua des trans­ferts « invo­lon­taires » d’armements de la CIA et de ses alliés vers l’EI, à tra­vers les réseaux de « Cheg Cheg ». Pour­tant, selon dif­fé­rentes enquêtes appro­fon­dies, dont une récem­ment publiée par le JDD, il ne fait plus aucun doute que les ser­vices spé­ciaux des pétro­mo­nar­chies du Golfe – essen­tiel­le­ment ceux de l’Arabie saou­dite – ont sciem­ment armé Daech en Syrie comme en Irak, en par­ti­cu­lier via une ligne d’approvisionnement Bal­kans-Moyen-Orient mise en place avec l’aide dis­crète de la CIA à par­tir de jan­vier 2012.

Ambas­sa­deur amé­ri­cain en Syrie de 2011 à 2014, Robert S. Ford est per­sua­dé de l’implication de l’Agence dans ces manœuvres, qui furent d’après lui « stric­te­ment confi­nées aux réseaux des ser­vices secrets ». Éton­nam­ment, cette enquête du JDD ne fait pas men­tion de ce rôle cen­tral de la CIA dans la créa­tion de ce tra­fic d’armes pro­duites dans les Bal­kans. Tou­te­fois, son auteur a répon­du à une demande de cla­ri­fi­ca­tion en sou­li­gnant que « les pro­pos de Robert S. Ford, qui s’est expri­mé plus en détail sur ce sujet dans le New York Times, portent davan­tage sur l’approvisionnement en armes du Front al-Nos­ra… dont a ensuite pro­fi­té Daech. »

Une telle fran­chise est mal­heu­reu­se­ment trop rare dans les médias occi­den­taux, et en par­ti­cu­lier fran­co­phones. En réa­li­té, alors qu’il n’est plus tabou de cri­ti­quer le rôle trouble des puis­sances moyen-orien­tales dans le ren­for­ce­ment des réseaux dji­ha­distes en Irak et au Levant, la cores­pon­sa­bi­li­té de leurs par­te­naires de l’OTAN dans ces poli­tiques catas­tro­phiques ne peut et ne doit plus être élu­dée par les médias.

L’opération Timber Sycamore : un fiasco historique

Pour dres­ser le bilan de cette désas­treuse poli­tique, que la majo­ri­té de la presse occi­den­tale a dis­si­mu­lée au pro­fit d’une nar­ra­tion sédui­sante impli­quant des rebelles « modé­rés » n’ayant qu’un poids limi­té sur le ter­rain, on peut dire que la CIA et ses par­te­naires ont impo­sé à la Syrie une guerre secrète meur­trière, et que celle-ci a eu comme consé­quence des dizaines de mil­liers de morts dans les rangs de l’armée syrienne et de leurs alliés, ain­si qu’un nombre indé­ter­mi­né de vic­times civiles, de bles­sés, de réfu­giés et de dépla­cés internes.

Un Syrien porte deux enfants bles­sées après une attaque aérienne à Hamou­ria, dans la Ghou­ta orien­tale, en avril 2017 (AFP)

 
Cette cores­pon­sa­bi­li­té majeure des puis­sances occi­den­tales dans ce conflit a été dura­ble­ment occul­tée du débat public, à tra­vers ce qui pour­rait être consi­dé­ré un jour comme l’un des plus grands échecs col­lec­tifs de l’histoire du jour­na­lisme contemporain.

Cette cores­pon­sa­bi­li­té majeure des puis­sances occi­den­tales dans ce conflit a été dura­ble­ment occul­tée du débat public, à tra­vers ce qui pour­rait être consi­dé­ré un jour comme l’un des plus grands échecs col­lec­tifs de l’histoire du jour­na­lisme contemporain

Bien qu’indiscutablement condam­nable, le gou­ver­ne­ment Assad a béné­fi­cié d’un sou­tien popu­laire suf­fi­sant pour tenir face à la rébel­lion, et il s’est main­te­nu au pou­voir grâce à l’intervention déci­sive de la Rus­sie, ce qui n’avait pas été anti­ci­pé par les stra­tèges d’Obama.

Cen­sées être en guerre contre le jiha­disme depuis l’automne 2001, les puis­sances occi­den­tales ont fait le pari cynique de cou­vrir diplo­ma­ti­que­ment et d’aider mili­tai­re­ment leurs alliés régio­naux dans leur sou­tien en faveur de groupes extré­mistes éprou­vant la même détes­ta­tion à l’égard de notre modèle démo­cra­tique qu’envers l’État syrien laïc et ses alliés russes et chiites.

Pro­vo­quant un véri­table désastre huma­ni­taire, la ful­gu­rante mon­tée en puis­sance de Daech en 2014 est en bonne par­tie la consé­quence de cette poli­tique incons­ciente et court-ter­miste, dont l’Arabie saou­dite a été le prin­ci­pal finan­ceur – le rôle de nos « alliés » turc et pétro­mo­nar­chiques dans l’essor du dji­had armé dans cette région (et au-delà) n’ayant d’ailleurs jamais fait l’objet d’une quel­conque pro­tes­ta­tion offi­cielle de la part d’États occi­den­taux pour­tant frap­pés par le terrorisme.

Après d’innombrables hési­ta­tions, ces der­niers ont fini par accep­ter le réel. De ce fait, ils ont pro­gres­si­ve­ment aban­don­né l’objectif de ren­ver­ser Bachar al-Assad ; et ils ont mis en prio­ri­té la lutte contre un monstre Fran­ken­stein en grande par­tie engen­dré par leurs propres erre­ments stra­té­giques et diplo­ma­tiques, encou­ra­gés dans ces dérives par leurs « alliés » néo-otto­mans et wahhabites.

À l’aune du sévère bilan que l’on peut dres­ser de l’interventionnisme occi­den­tal au Moyen-Orient, en Asie cen­trale et en Afrique du Nord, il serait plus que jamais salu­taire que les jour­na­listes, les experts et d’éventuels lan­ceurs d’alertes dénoncent plus expli­ci­te­ment le rôle majeur de nos États dans l’élaboration, la conduite et la dis­si­mu­la­tion de ces poli­tiques clan­des­tines inconsidérées.

À LIRE : La poli­tique d’Obama en Syrie et l’illusion de puis­sance amé­ri­caine au Moyen-Orient

En atten­dant, espé­rons que le poten­tiel aggior­na­men­to du pré­sident fran­çais Emma­nuel Macron sur le dos­sier syrien, et la conclu­sion du pro­gramme anti-Assad de la CIA décré­tée par son homo­logue amé­ri­cain, marquent la fin durable de ces stra­té­gies aven­tu­ristes à l’origine de tant de souf­frances et de des­truc­tions – offi­ciel­le­ment impo­sées au nom de la démo­cra­tie, de la paix et des droits de l’homme.

Dans tous les cas, au regard des consé­quences dra­ma­tiques de cette ultime guerre secrète de la CIA – que le Washing­ton Post avait décrite en juin 2015 comme étant « l’une [de ses] plus vastes opé­ra­tions clan­des­tines » –, il n’est pas impos­sible que les his­to­riens la consi­dèrent un jour comme le plus grand fias­co de l’Agence ; un désastre aux consé­quences poten­tiel­le­ment plus graves que celles de la baie des Cochons, ou de la ten­ta­tive de recru­te­ment de deux futurs pirates de l’air du 11 sep­tembre par la CIA et les ser­vices secrets saou­diens. Comme l’avait rela­té un ex-agent spé­cial du FBI à l’auteur de ces lignes, cette opé­ra­tion illé­gale condui­sit l’Agence à dis­si­mu­ler à la police fédé­rale la pré­sence de ces hommes de Ben Laden aux États-Unis, ce qui aurait empê­ché le Bureau de déjouer ces attentats.

Visi­ble­ment, cette tra­gé­die était bien loin dans les mémoires des res­pon­sables du pro­gramme Tim­ber Syca­more, qui ont mas­si­ve­ment armé la nébu­leuse ter­ro­riste contre laquelle les auto­ri­tés amé­ri­caines et leurs alliés se reven­diquent en guerre depuis 2001.

Maxime Chaix.

- Maxime Chaix est tra­duc­teur et jour­na­liste indé­pen­dant, spé­cia­li­sé dans les domaines du ren­sei­gne­ment, des opé­ra­tions clan­des­tines, des ques­tions stra­té­giques, de la cri­mi­na­li­té finan­cière et du ter­ro­risme glo­bal. Il est diplô­mé d’un Mas­ter 2 « His­toire, théo­rie et pra­tique des droits de l’Homme » à la Facul­té de Droit de Gre­noble. En 2015, il a lan­cé son propre site afin de regrou­per ses dif­fé­rents articles et tra­duc­tions. Depuis 2014, il a notam­ment écrit pour dede​fen​sa​.org, Paris Match, et le Club de Media­part.

Les opi­nions expri­mées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas néces­sai­re­ment la poli­tique édi­to­riale de Middle East Eye.

Source : Middle East Eye, http://​www​.midd​leeas​teye​.net/​f​r​/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​e​n​-​s​y​r​i​e​-​l​e​-​p​l​u​s​-​g​r​a​n​d​-​f​i​a​s​c​o​-​d​e​-​l​a​-​c​i​a​-​1​3​9​1​7​5​839

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  1. etienne

    L’influence de l’Arabie saoudite

    par Pierre Cone­sa

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  2. BA

    A pro­pos de l’en­tre­prise du luxe Chanel :

    Les deux pro­prié­taires de Cha­nel sont deux frères, Alain et Gérard Wer­thei­mer. Ce sont deux hommes d’af­faires de natio­na­li­té française.

    Der­niers chiffres connus : tous les chiffres du groupe sont en très nette baisse. Le chiffre d’af­faires, d’a­bord, qui recule de 9% à 5,67 mil­liards de dol­lars, mais aus­si le résul­tat opé­ra­tion­nel, qui baisse de 20%, à 1,278 mil­liard et le béné­fice net, qui recule, lui, de 35%, à 874 mil­lions de dollars. 

    Les deux pro­prié­taires de Cha­nel ont donc décidé …

    … de dou­bler leur dividende !

    Le béné­fice net de Cha­nel s’ef­fondre, il est tom­bé à 874 mil­lions de dol­lars … et donc ses deux pro­prié­taires vont gagner 3,4 mil­liards de dol­lars cette année !

    Lisez cet article :

    Ils se sont voté 3,4 mil­liards de dol­lars en divi­dendes au titre de 2016. Une somme énorme. Presque dis­pro­por­tion­née… C’est deux fois plus que les 1,6 mil­liard qu’ils s’é­taient attri­bués l’an der­nier. C’est presque deux tiers du chiffre d’af­faires du groupe, et c’est sur­tout quatre fois ce que l’en­tre­prise a décla­ré en béné­fice net ! La ponc­tion a été si forte, nous apprend encore ce docu­ment de 92 pages que Chal­lenges et le maga­zine suisse Bilan se sont pro­cu­rés, que la tré­so­re­rie de l’en­tre­prise est tom­bée, pour la pre­mière fois depuis long­temps, sous le mil­liard de dollars ! 

    https://​www​.chal​lenges​.fr/​l​u​x​e​/​c​h​a​n​e​l​-​l​-​i​n​c​r​o​y​a​b​l​e​-​d​i​v​i​d​e​n​d​e​-​d​e​s​-​f​r​e​r​e​s​-​w​e​r​t​h​e​i​m​e​r​_​4​9​4​435

    Bien enten­du, Alain et Gérard Wer­thei­mer ne veulent pas payer d’im­pôts en France. Les impôts, c’est bon pour les gueux.

    Les deux frères sont donc par­tis en Suisse pour ne plus payer d’im­pôts : ils habitent aujourd’­hui à Genève.

    http://​www​.latri​bune​.fr/​v​o​s​-​f​i​n​a​n​c​e​s​/​i​m​p​o​t​s​/​f​i​s​c​a​l​i​t​e​/​2​0​1​1​1​2​0​1​t​r​i​b​0​0​0​6​6​8​2​0​1​/​d​e​c​o​u​v​r​e​z​-​l​a​-​l​i​s​t​e​-​d​e​s​-​4​4​-​p​l​u​s​-​g​r​a​n​d​e​s​-​f​o​r​t​u​n​e​s​-​f​r​a​n​c​a​i​s​e​s​-​e​x​i​l​e​e​s​-​e​n​-​s​u​i​s​s​e​.​h​tml

    Conclu­sion :

    Depuis des dizaines d’an­nées, la grande bour­geoi­sie dirige la France.

    La grande bour­geoi­sie a com­plè­te­ment ver­rouillé le sys­tème finan­cier, le sys­tème poli­tique et le sys­tème médiatique.

    Aujourd’­hui, il faut une révo­lu­tion pour détruire le système.

    Réponse
  3. Le Dieu venu du Centaure

    Devi­nette :

    Pour­quoi n’a-t-on jamais repro­ché à l’Em­pire Bri­tan­nique les cen­taines de mil­lions de chi­nois, indiens etc. morts de famines orga­ni­sées où mas­sa­crés ? (à part Marx)

    Indice :

    Cet Empire a per­du sa ver­tu seule­ment avec les camps d’ex­ter­mi­na­tion des blancs boers.
    Et Trump advint, quand le mur abat­tu lais­sa voir le véri­table objec­tif du Nou­vel Empire, non pas la lutte contre le com­mu­nisme … car la Rus­sie ne l’est plus.
    La CIA a un autre maître, qui veut un Qué­bec his­pa­nique au sud des USA. Alors qui se bat­tait en Syrie ?

    Réponse

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