Chers amis,
Retenez bien ce nom :
Matt Taibbi
Matt Taibbi est un journaliste remarquable — et le site « Le Grand Soir » aussi.
Matt TAIBBI est une « sentinelle du peuple », comme on disait des (vrais) journalistes en 1789.
Je reproduis ici deux articles bouleversants :
• D’abord le plus récent où, à l’occasion du scandale HSBC + Lanny Bauer, Matt Taibbi dénonce avec les mots qu’il faut la coalition de fripouilles mafieuses « banques + gouvernement » qui est en train de plonger le monde dans la servitude.
• Ensuite, plus ancien mais encore ébouriffant, cet article de 2009 où Matt Taibbi détaillait les crapuleries à niveau de nuisance mondiale (depuis les années 20 !) de l’affreuse banque Goldman-Sachs.
La plupart des gens savaient déjà. C’est désormais officiel.
Le scandaleux arrangement financier avec la banque HSBC prouve que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce.
par Matt Taibbi (pour Rolling Stone)
photo : Lanny Breuer, Ministère de la Justice US.
Si vous avez déjà été arrêté pour une affaire de drogues, si vous avez déjà passé ne serait-ce qu’une nuit en prison pour la possession d’une dose de marijuana ou de « matériel destiné à la consommation de la drogue » dans votre sac de sport, le Ministre de la Justice et vieux copain de Bill Clinton, Lanny Breuer, a un message pour vous : allez vous faire foutre.
Cette semaine Breuer a signé avec le géant bancaire HSBC un accord qui constitue l’insulte suprême à tous les gens ordinaires qui ont vu leurs vies basculer à la suite d’une affaire de drogue. Malgré que HSBC ait avoué le blanchiment de milliards de dollars des cartels de la drogue colombiens et mexicains (entre autres) et la violation de toute une série de lois importantes sur les pratiques bancaires, Breuer et le Ministère de la Justice US ont choisi de ne pas poursuivre la banque, optant pour la signature d’un accord historique de 1,9 milliards de dollars, ce qu’un commentateur a fait remarquer est l’équivalent de cinq semaines de chiffre d’affaires de la banque.
Les transactions de blanchiment étaient menées si ouvertement qu’elles auraient probablement pu être repérées depuis l’espace. Breuer a admis que les trafiquants de drogue se présentaient dans les filiales mexicaines de HSBC et « déposaient des centaines de milliers de dollars en espèces, en une seule journée, sur un seul compte, en utilisant des boites fabriquées expressément pour passer par les trous dans les fenêtres des guichets ».
Cela vaut la peine d’être répété : pour déposer efficacement autant d’argent sale que possible dans une banque « sérieuse » comme la HSBC, les trafiquants de drogues avaient expressément fait fabriquer des boites pour passer par les fenêtres des guichets. Même les hommes de Tony Montana (personnage du film Scarface, NdT) qui transportaient des sacs remplis de billets vers une « American City Bank » imaginaire à Miami étaient plus subtils que les cartels qui blanchissaient leur argent via une des institutions financières les plus respectées de Grande-Bretagne.
Sans être explicite, le raisonnement du gouvernement US derrière l’abandon de poursuites contre la banque est apparemment basé sur le risque que l’emprisonnement pour trafic de drogue des dirigeants d’une « importante institution charnière » pourrait menacer la stabilité du système financier. Le New-York Times l’exprime ainsi :
« les autorités fédérales et centrales ont choisi de ne pas inculper HSBC, une banque basée à Londres, pour une vaste opération de blanchiment qui durait depuis longtemps, par crainte que les inculpations ne déstabilisent la banque et, par conséquent, ne mettent en danger tout le système financier ».
Pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’un tel raisonnement est totalement faussé. Lorsqu’on prend la décision de ne pas poursuivre des banquiers pour des crimes qui se chiffrent en milliards de dollars et en relation avec le trafic de drogue et le terrorisme (certains des clients Saoudiens et Bengalis de HSBC ont des liens avec le terrorisme, selon une enquête du Sénat), ceci n’a pas pour effet de protéger le système bancaire mais tout le contraire. Elle terrifie tous les investisseurs et épargnants en donnant l’impression que même les banques les plus « réputées » peuvent en réalité être instrumentalisées par des dirigeants qui se mettent au service (on ne le répétera jamais assez) d’assassins et de terroristes.
Plus choquant encore, la réaction du Ministère de la Justice en apprenant cette affaire a été de faire exactement la même chose que les cadres de HSBC faisaient avant de se faire prendre : accepter de l’argent en échange de son silence.
Ils se sont non seulement vendus aux trafiquants de drogue, mais l’ont fait pour une somme modique. On va entendre l’administration Obama cette semaine se vanter comment elle a infligé une amende record à HSBC, mais ce sera une plaisanterie. Certaines amendes vont vous faire littéralement exploser de rire. Voici un extrait du communiqué de Breuer :
« En conclusion de l’enquête gouvernement, HSBC a … « récupéré » en différent les primes de certains de ses plus hauts dirigeants américains des services juridiques et de lutte contre le blanchiment, et a accepté de différer partiellement les primes de ses plus hauts dirigeants pendant une période de cinq ans. »
Wouaaah… Ainsi les dirigeants qui ont passé des décennies à blanchir des milliards de dollars verront leur primes partiellement différées pendant cinq ans ? Vous vous foutez de nos gueules ? C’est ça, la punition ? Les négociateurs du gouvernement n’ont pas pu faire preuve de fermeté et obliger les dirigeants de HSBC à abandonner totalement leurs primes imméritées ? Ils ont du négocier un paiement différé « partiel » ? Chaque procureur digne de ce titre aux États-Unis doit être en train de vomir ses tripes devant une telle négociation. Quelle était donc l’offre initiale du Ministère de la Justice – que les dirigeants limitent leurs vacances aux Caraïbes à neuf semaines par an ?
On peut se poser la question, quelle est l’amende appropriée pour une banque telle que HSBC ? Quelle est la somme qu’il faut soutirer à une société qui a éhontément tiré profit de ses affaires avec des criminels pendant des dizaines d’années ? N’oublions pas que nous avons affaire à une société qui a avoué toute une série de délits bancaires graves. Le procureur les tient par les couilles. Alors, quelle est la somme qu’il faudrait leur infliger ?
Pourquoi ne pas prendre tout ? Pourquoi ne pas saisir jusqu’au dernier centime gagné par la banque depuis le début de ses activités illégales ? Que diriez-vous de vous pencher sur chaque compte de chaque dirigeant concerné par cette affaire et confisquer toutes les primes qu’il a jamais gagnées ? Saisissez ensuite leurs maisons, leurs voitures, leurs tableaux achetés aux enchères chez Sotheby, leurs vêtements, toute la petite monnaie qui traîne, absolument tout. Prenez tout et n’y réfléchissez pas à deux fois. Ensuite, vous les jetterez en prison.
Ça vous paraît sévère ? Le seul problème est que c’est exactement ce qui arrive aux gens ordinaires lorsqu’ils sont pris dans une affaire de drogue.
Il serait intéressant, par exemple, de demander aux habitants de Tenaha, Texas, ce qu’ils pensent de l’accord passé avec la HSBC. C’est la ville où la police locale contrôlait régulièrement les automobilistes (en majorité noirs) et, lorsqu’ils trouvaient de l’argent, leur offrait l’alternative suivante : ils pouvaient soit laisser la police saisir leur argent, soit être accusés de blanchiment et de trafic de drogues.
Nous pourrions poser la question à Anthony Smelley, de l’Indiana, qui a obtenu une indemnisation de 50.000 dollars pour un accident de la route et qui transportait environ 17.000 dollars de cette somme lorsqu’il a été arrêté. Les flics ont fouillé son véhicule et ont fait intervenir des chiens renifleurs : les chiens ont donné l’alerte à deux reprises. Aucune drogue n’a été trouvée, mais la police a quand même confisqué l’argent. Même après que Smelley ait présenté les documents pour prouver d’où venait l’argent, les officiels de Putnam County ont tenté de garder l’argent en arguant qu’il aurait pu utiliser cet argent pour acheter de la drogue dans le futur.
Non, ce n’est pas une blague. Ça arrive tout le temps, et il arrive même que le propre Ministère de la Justice de Lanny Breuer soit de la partie. Pour la seule année de 2010, le Ministère public a déposé près de 1,8 milliards de dollars dans les comptes du gouvernement provenant de saisies, la plupart en relation avec le drogue. Voici les propres statistiques du Ministère :
Aux États-Unis, si vous êtes contrôlé en possession d’une somme d’argent et que le gouvernement pense qu’il peut s’agir d’argent de la drogue, l’argent sera saisi et servira dés le lendemain à acheter un tout nouveau véhicule de service au Shérif ou Chef de Police local.
Et ça c’est uniquement la cerise sur la gâteau. Si vous êtes connecté d’une manière ou d’une autre avec la drogue, le véritable prix que vous aurez à payer est une amende outrageusement exorbitante. Ici à New York, un procès sur sept est une affaire de marijuana.
L’autre jour, alors que Breuer annonçait sa petite remontrance contre les blanchisseurs d’argent de la drogue les plus prolifiques du monde, j’étais dans un tribunal à Brooklyn en train d’observer comment ils traitaient les gens. Un avocat de la défense a expliqué l’absurdité des arrestations pour drogue dans cette ville. En fait, à New York, les lois sur la drogue sont relativement tolérantes en ce qui concerne l’herbe – la police n’est pas censée vous arrêter en cas d’usage privé. Alors comment fait la police pour contourner le problème et procéder à 50.377 arrestations par an, uniquement dans cette ville ? (chiffres de 2010 ; en 2009, le nombre était de 46.492)
« Ce qu’ils font, c’est qu’ils vous arrêtent dans la rue et vous demandent de vider vos poches » a expliqué l’avocat. « Au moment même où une pipe ou un brin d’herbe sort de votre poche… boom, ça se transforme en usage public. Et ils vous arrêtent. »
Les personnes passent des nuits en prison, ou pire. À New-York, même s’ils vous relâchent après une courte peine pour un délit, vous devez payez 200$ et subir un prélèvement de votre ADN – qu’il faudra payer aussi (50$ de plus). Cela dit, il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver des affaires où des peines draconiennes, stupides, sont infligées pour des affaires de drogue non-violentes.
Demandez à Cameron Douglas, le fils de Michael Douglas, qui s’est vu infliger une peine de 5 ans de prison pour simple possession. Ses geôliers l’ont maintenu en isolement 23 heures par jour pendant 11 mois et ont refusé les visites d’amis ou de proches. Le détenu typique pour une affaire de drogue non-violente n’est pas le fils blanc d’une célébrité, mais généralement un usager appartenant à une minorité et qui reçoit des peines bien plus lourdes que les gosses de riches pour les mêmes délits – on se souvient tous du controverse de crack-contre-cocaïne lorsque les instructions délivrées par les autorités fédérales et nationales faisaient que les usagers de crack (la plupart issus des minorités) se voyaient infliger de peines pouvant aller jusqu’à 100 fois celles infligées aux usagers de cocaïne, à majorité blanche.
Une telle partialité institutionnelle constituait un scandale raciste, mais cet accord avec HSBC vient de tout balayer. En abandonnant des poursuites contre des blanchisseurs majeurs d’argent de drogue sous prétexte (prétexte totalement absurde, soi-dit en passant) que leur inculpation pourrait mettre en péril le système financier mondial, le gouvernement vient d’officialiser le deux-poids deux-mesures.
À présent ils disent que si vous n’êtes pas un rouage important du système financier global, vous ne pourrez pas vous en tirer, pour quoi que ce soit, même une simple possession. Vous serez emprisonné et tout l’argent qu’ils trouveront sur vous sera confisqué sur le champ et servira à l’achat de nouveaux joujoux pour la GIGN locale qui sera déployée pour défoncer des portes des maisons où vivent d’autres économiquement insignifiants dans votre genre. En d’autres termes, si vous n’avez pas un job essentiel au système, le gouvernement considère que vos biens peuvent être confisqués et employés à financer l’appareil de votre répression.
D’un autre côté, si vous êtes quelqu’un d’important, et que vous travaillez pour une grosse banque internationale, vous ne serez pas poursuivi même si vous blanchissez neuf milliards de dollars. Même si vous êtes activement complice avec des gens placés au sommet du trafic international de drogues, votre punition sera de loin plus légère que celle d’une personne placée tout en bas de la pyramide. Vous serez traité avec plus de respect et de compréhension qu’un junkie affalé sur les banquettes du métro à Manhattan (occuper deux sièges constitue un délit dans cette ville). Un trafiquant de drogue international est un criminel et généralement aussi un assassin ; un drogué qui marche dans la rue est une de ses victimes. Mais grâce à Breuer, nous sommes officiellement passés à une politique d’emprisonnement des victimes et de tolérance envers les criminels.
Nous touchons le fond du fond. Cela n’a aucun sens. Il n’y a aucune raison qui justifierait que le Ministère de la justice n’arrête pas toutes les personnes chez HSBC impliquées dans le trafic, les inculpe pour crimes, et fasse appel aux organismes de contrôle pour assurer la continuité de l’activité de la banque pendant la période de transition. Il s’avère que la HSBC a dû procéder au remplacement de pratiquement tous ses hauts dirigeants. Les coupables n’étaient donc apparemment pas si indispensables que ça à la bonne marche de l’économie mondiale.
Il n’y a donc aucune raison pour ne pas les inculper. Le fait qu’ils ne le soient pas est un signe de lâcheté et de corruption pure et simple, et rien d’autre. En approuvant cet accord, Breuer a détruit toute l’autorité morale du gouvernement pour poursuivre quiconque dans une affaire quelconque de drogue. La plupart des gens savaient déjà que la guerre contre la drogue n’est qu’une farce. C’est désormais officiel.
Matt Taibbi
Traduction « lorsqu’on disait bankster, on ne croyait pas si bien dire » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et lignes de coke habituelles.
Voici maintenant, publié en français sur Agoravox, un deuxième article de Matt Taibbi, lui aussi profondément révoltant.
[Je signale que le mot « bubble » en anglais ne signifie PAS QUE « bulle » : il signifie aussi « chimère », « projet imaginaire », « foutaise » (c’est John Kenneth Galbraith qui m’a appris ça, dans « L’argent ») => Donc, choisir le mot « bulles » pour désigner les mensonges dolosifs de GM est beaucoup trop gentil : ça dédouane les escrocs, je trouve. ÉC]
Goldman-Sachs
La grande machine à bulles
Par Matt Taibi (Rolling Stone), traduit par Jean Lasson sur Agoravox
Depuis le début du mois, un important article paru dans le numéro de juillet du magazine Rolling Stone fait beaucoup de bruit dans la blogosphère ainsi que dans les médias traditionnels du monde entier. Il expose le rôle de la banque d’affaires Goldman Sachs dans presque toutes les crises financières depuis plus de 80 ans. Il apporte un éclairage cru sur les évènements financiers et économiques passés et contemporains. L’auteur, Matt Taibbi, est un journaliste d’investigation au courage, à mon avis, comparable à celui de Denis Robert. Le sujet est primordial, l’enquête sérieuse, les informations explosives, le ton incisif. Matt Taibbi appelle un chat un chat. L’ensemble est compréhensible par les non-initiés en finance.
Depuis la parution de cet article, Goldman Sachs a publié ses résultats : ils sont meilleurs que jamais. Et les bonus sont en augmentation. Ces dernières nouvelles sont une parfaite confirmation de l’enquête de Matt Taibbi.
À celles et ceux qui le peuvent, je conseille de lire l’article dans sa version originale, le style y est excellent. Pour les autres, comme il n’existait pas, à ma connaissance, de version française, j’en ai fait une traduction. La voici ci-dessous.
Liens vers la version originale : ici et là pour une version scannée de l’article papier, là, là et là pour une version texte après traitement par reconnaissance des caractères (c’est en fait la même version mais quelques mots ont été volontairement changés par l’internaute qui a opéré la reconnaissance de caractères). La version vraiment authentique est bien celle du scan. J’ai pris connaissance de l’article de Matt Taibbi par le site contreinfo.info et j’ai utilisé pour la traduction cette version, mais en corrigeant les différences que j’ai pu détecter. [Jean Lasson].
La grande machine à bulles américaine
Matt Taibbi
Rolling Stone – juillet 2009
Traduit de l’anglais par J.L.
Des actions technologiques au prix élevés de l’essence, Goldman Sachs a fabriqué toutes les manipulations du marché depuis la Grande Dépression – et elle s’apprête à recommencer.
La première chose qu’il faut que vous sachiez sur Goldman Sachs, c’est qu’elle est partout. La banque d’investissement la plus puissante du monde est une formidable pieuvre vampire enroulée autour de l’humanité, enfonçant implacablement son suçoir partout où il y a de l’argent. En fait, l’histoire de la récente crise financière, qui est aussi l’histoire de la chute de l’Empire américain ruiné par des escrocs, se lit comme le Who’s Who des diplômés de Goldman Sachs.
Aujourd’hui, la plupart d’entre-nous connaît les principaux acteurs. En tant que dernier ministre des finances de George Bush, l’ancien PDG de Goldman Henri Paulson a été l’architecte du renflouage, un plan louche pour détourner des milliers de milliards de VOS dollars vers une poignée de ses vieux copains de Wall Street. Robert Rubin, ex-ministre des finances de Bill Clinton, passa 26 ans chez Goldman avant de devenir président de Citigroup – banque qui, en retour, reçut de Paulson 300 milliards de dollars d’argent public. Il y a John Thain, cet enfoiré de patron de Merryl Lynch, qui s’offrit un tapis à 87.000 $ pour son bureau alors que sa société implosait. Ancien de chez Goldman, Thain bénéficia d’un don de plusieurs milliards de dollars de Paulson, lequel utilisa aussi des milliards d’argent public pour aider Bank of America à sauver la société sinistrée de Thain. Il y a Robert Steel, ancien de Goldman et patron de Wachovia, qui s’est accordé 225 millions de dollars de parachutes dorés, pour lui et ses cadres dirigeants, tandis que sa banque s’autodétruisait. Il y a Joshua Bolten, directeur de cabinet de Bush durant le renflouage, et Mark Patterson, en charge des finances dans le cabinet de Bush, qui était encore un lobbyiste de Goldman un an avant. Et Ed Liddy, un ancien directeur de Goldman que Paulson a chargé du renflouage du géant de l’assurance AIG[1]. Après l’arrivée de Liddy, AIG a versé 13 milliards de dollars à Goldman. Les directeurs des banques centrales du Canada et d’Italie sont des anciens de Goldman, comme le sont le directeur de la Banque Mondiale, le directeur du New York Stock Exchange[2], les deux derniers directeurs de la Réserve Fédérale de New York – laquelle est, à propos, maintenant chargée du contrôle de Goldman – sans parler de…
Mais toute tentative de construire la narration autour de tous les anciens de Goldman qui occupent des positions influentes devient un exercice absurde et sans objet, un peu comme essayer d’établir la liste de toutes les choses sur Terre. Ce que vous devez voir est le plan d’ensemble : si l’Amérique est aspirée par un siphon, Goldman Sachs a trouvé le moyen d’être ce siphon – une lacune extrêmement malheureuse dans le système capitaliste occidental, qui n’a jamais prévu que, dans une société qui se laisse passivement gouverner par le Marché libre et des élections libres, la rapacité organisée gagne toujours sur la démocratie désorganisée.
La puissance et le pouvoir sans précédent de la banque lui ont permis de transformer l’Amérique en une pompe à fric géante, manipulant pendant des années des secteurs économiques entiers, déplaçant ses pions quand tel ou tel marché s’effondre, et tout le temps se gorgeant de coûts cachés qui brisent des familles partout – prix du pétrole, taux des crédits à la consommation, fonds de pension à moitié mangés, licenciements massifs, futurs impôts pour rembourser les renflouages. Tout cet argent que vous perdez, il va quelque part et, au sens propre comme au figuré, il va à Goldman Sachs. Cette banque est une immense machine, hautement sophistiquée, pour convertir la richesse utile en la substance la moins utile, la plus gâchée qui soit – le pur profit d’individus déjà riches.
Ils réalisent cela en utilisant encore et toujours le même protocole. La formule est relativement simple : Goldman se place au milieu d’une bulle spéculative, vendant des investissements qu’ils savent être de la merde. Ils aspirent alors de vastes sommes des classes moyennes et basses de la société, avec l’aide d’un État invalide et corrompu qui leur permet de réécrire les règles en échange de quelques pourboires que la banque jette aux politiciens. À la fin, quand la bulle éclate, laissant des millions de citoyens ordinaires sur le carreau, ils recommencent tout le processus, venant à notre rescousse pour nous prêter avec intérêt notre propre argent, tout en se présentant comme des hommes désintéressés, juste une bande de chics types qui sont là pour aider la machine à tourner. Ils nous ont fait le même coup encore et encore depuis les années 1920 – et aujourd’hui, ils se préparent à le faire encore en créant ce qui pourrait bien être la plus grande et plus impudente bulle de tous les temps.
Si vous voulez comprendre comment nous sommes entrés dans cette crise financière, vous devez d’abord comprendre où tout l’argent est allé – et pour comprendre ça, vous devez comprendre comment Goldman s’est débrouillé dans le passé. C’est une histoire longue de cinq bulles exactement – y compris le pic du prix du pétrole l’an dernier, étrange et apparemment inexplicable. Il y eut beaucoup de perdants dans chacune de ces bulles, ainsi que dans le renflouage qui suivit. Mais Goldman n’était pas parmi eux.
Bulle n° 1
La grande Dépression
Goldman n’a pas toujours été le colosse de Wall Street, trop-gros-pour-faire-faillite, qu’il est devenu depuis longtemps. La banque a été fondée en 1869 par un immigrant allemand du nom de Marcus Goldman, qui l’a développée avec son gendre Samuel Sachs. Ils ont été les pionniers de l’utilisation du « papier commercial », ce qui est juste une façon chic de dire qu’ils ont fait de l’argent en prêtant à court terme à des emprunteurs occasionnels de Manhattan.
Vous pouvez probablement deviner l’évolution de Goldman dans ses 100 premières années : la courageuse banque, dirigée par des immigrants, gagne ses paris, se développe et se fait des tonnes de fric. Dans cette histoire ancienne, il n’y a vraiment qu’un épisode qui mérite l’intérêt, à la lumière des récents événements : la désastreuse incursion de Goldman dans la folie spéculative de Wall Street durant les années 1920, avant le crash.
Ce grand Hindenburg de l’histoire financière a quelques caractéristiques qui semblent familières. À l’époque, le principal instrument financier utilisé pour traire les investisseurs s’appelait un « investment trust[3] ». Semblables aux actuels fonds mutualisés, les trusts prenaient l’argent liquide des investisseurs, petits et grands, et (au moins en théorie) l’investissaient dans une palette de valeurs de Wall Street, mais les valeurs et leur montant étaient souvent cachés du public. Ainsi, un type normal pouvait investir 10 ou 100 $ dans un trust et se sentir comme un grand joueur. A peu près comme dans les années 1990, quand de nouveaux instruments tels que la spéculation intraday[4] ou la spéculation en ligne attirèrent des wagons de nouveaux pigeons qui s’imaginaient des caïds de la finance, les investment trusts attirèrent une nouvelle génération de types normaux dans le jeu spéculatif.
Débutant un processus qui se répètera encore et toujours, Goldman entra dans le jeu de l’investment trust tardivement, puis y plongea à fond et se goinfra. La première étape fut la Goldman Sachs Trading Corporation ; la banque émit un million d’actions à 100 $ pièce, acheta toutes ces actions avec son propre argent, puis en revendit 90 % à 104 $ à un public affamé. La Trading Corporation acheta alors sans relâche des actions, faisant monter les prix toujours plus haut. Finalement, elle se débarrassa d’une partie de ses avoirs et finança un nouveau trust, la Shenandoah Corporation, émettant des actions de ce fonds pour des millions de dollars – lequel à son tour finança encore un nouveau trust, la Blue Ridge Corporation. De cette façon, chaque investment trust servait de façade à une pyramide infinie d’investissements : Goldman se cachant derrière Goldman se cachant derrière Goldman. Sur les 7.250.000 actions initiales de Blue Ridge, 6.250.000 étaient en fait détenues par Shenandoah – laquelle, bien sûr, était en grande partie détenue par Goldman Trading.
Le résultat final (ça ne vous rappelle pas quelque chose ?) était une guirlande d’argent emprunté, du genre délicieusement vulnérable à une baisse de performance en n’importe quel point de la chaîne. L’idée de base n’est pas difficile à voir : vous apportez un dollar et en empruntez neuf ; puis vous utilisez ces 10 $ pour en emprunter 90 ; puis ces 100 $ servent à emprunter et investir 900 $, tant que le public continue à prêter. Si le dernier trust de la chaîne commence à perdre de la valeur, vous n’avez plus l’argent nécessaire pour rembourser vos investisseurs et tout le monde est massacré.
Dans un chapitre intitulé « En Goldman Sachs nous croyons » de son livre The Great Crash, 1929, le célèbre économiste John Kenneth Galbraith prend les trusts Blue Ridge et Shenandoah comme des exemples classiques de la folie de l’endettement par effet de levier[5]. Les trusts, écrit-il, ont été une cause majeure du crack historique ; en dollars d’aujourd’hui, les pertes des banques s’élevèrent à 475 milliards. « On ne peut s’empêcher de s’émerveiller de l’inventivité qui a conduit à cette gargantuesque folie », observe Galbraith, comme un Keith Olbermann en tenue de soirée[6]. « Dans le domaine de la folie, l’échelle de celle-ci relève de l’Épopée. »
Bulle n° 2
Les valeurs technologiques (la bulle de l’Internet)
Avance rapide d’environ 65 ans. Non seulement Goldman survécut au Crack [NdT : de 1929] qui balaya tant d’investisseurs qu’elle avait grugés, mais elle est devenue la principale mandatrice[7] des plus riches et puissantes compagnies du pays. Grâce à Sidney Weinberg, qui s’éleva du rang de concierge jusqu’à la tête de la firme, Goldman a été pionnière de l’introduction en bourse des sociétés, un des principaux et plus efficace moyen par lequel les sociétés lèvent de l’argent. Durant les décennies 1970 et 1980, Goldman n’était peut-être pas encore l’Etoile de la Mort dévoreuse de planètes, politiquement influente, qu’elle est devenue aujourd’hui, mais elle était déjà dans le haut du panier, avec la réputation d’attirer les plus brillants talents de Wall Street.
Étrangement, la banque avait la réputation de respecter la déontologie bancaire et d’avoir une approche patiente de l’investissement excluant le profit rapide ; ses cadres étaient entraînés à intégrer le mantra de la firme : « avide de long terme ». Un ancien banquier de Goldman qui a quitté la firme au début des années 1990, se souvient d’avoir vu ses supérieurs renoncer à une affaire très profitable sur la base qu’elle serait perdante sur le long terme. « Il nous est arrivé de rendre de l’argent à des grandes sociétés adultes qui voulaient mener des opérations non éthiques avec nous », dit-il. « Tout ce que nous avions fait était légal et honnête – mais notre crédo « avide de long terme » nous imposait de ne pas faire tel profit si le prix collectif à payer était de nuire à la place financière. »
À cette époque, quelque chose se passa. Il est difficile de dire quoi exactement ; c’est peut-être le fait que le co-président de Goldman au début des années 1990, Robert Rubin, suivit Bill Clinton à la Maison Blanche où il dirigea le Conseil économique national et devint finalement le ministre des Finances[8]. Tandis que les médias américains tombaient amoureux de la paire de baby-boomers nichant à la Maison Blanche, des yuppies ayant eu 20 ansdans les années 60, il y eut aussi un franc béguin pour Rubin, qui fut présenté comme la plus brillante personne qui ait jamais existé, sans l’ombre d’un doute laissant Newton, Einstein, Mozart et Kant loin derrière.
Rubin était l’archétype même du banquier de Goldman. Il était probablement né dans un complet à 4.000 $, il avait sur le visage une expression qui semblait signifier « pardon d’être tellement plus intelligent que vous » et, tel un monsieur Spock, il ne semblait éprouver aucune émotion. Le seul sentiment humain qu’on aurait pu lui attribuer serait le cauchemar d’avoir à voyager en classe touriste. Il devint un cliché national que tout ce que Rubin pensait était le mieux pour l’économie – un phénomène qui atteint son apogée en 1999, quand Rubin fit la couverture du Time avec son adjoint aux Finances Larry Summers et le patron de la Fed[9], Alan Greenspan, sous le titre LE ComitÉ POUR SAUVER LE MONDE. Et « ce que pensait Rubin » essentiellement, c’était que l’économie américaine et en particulier les marchés financiers, étaient sur-règlementés et avaient besoin d’être libérés. Durant son passage aux Finances, la Maison Blanche de Clinton prit une série de mesures qui eurent des conséquences radicales sur l’économie mondiale – à commencer par l’échec complet de Rubin à contrôler son ancienne firme quand elle se lança dans sa première course folle aux profits immédiats et obscènes.
Le principe de l’escroquerie de la bulle Internet est très facile à comprendre, même pour les nuls en finance. Des sociétés, qui ne valaient guère plus que des idées trouvées sous l’influence du cannabis et écrites sur un coin de nappe par des fumeurs de joints attardés, furent introduites en bourse[10], leur promotion assurée par les médias et vendues au public pour des milliards. C’était comme si les banques, dont Goldman, avaient emballé dans un joli papier-cadeau des pastèques, les avaient lâchées du 50e étage tout en décrochant les téléphones pour les mettre aux enchères. Dans ce jeu, vous ne gagnez que si vous récupérez votre argent avant que la pastèque n’atteigne le trottoir.
Ça semble évident maintenant, mais ce que l’investisseur moyen ne savait pas à ce moment-là, c’est que les banques avaient changé les règles du jeu pour améliorer l’apparence de ces affaires. Elles avaient mis au point un système d’investissement à deux classes – une pour les initiés qui connaissaient les vrais chiffres et l’autre pour les profanes qui étaient invités à suivre des prix gonflés que les banques elles-mêmes savaient être irrationnels. Alors que l’ancien fonctionnement de Goldman était de profiter des changements législatifs, son innovation clé durant les années Internet a consisté à abandonner ses propres normes de contrôle de qualité.
« Depuis la Grande Dépression, il existait de strictes règles de mandatement financier que Wall Street suivait lors de l’introduction en bourse », dit le gérant d’un des premiers hedge-funds[11]. « La société doit exister depuis au moins 5 ans et elle doit avoir dégagé un bénéfice pendant au moins 3 années consécutives. Mais Wall Street a jeté ces règles à la poubelle ». Goldman a complété le rideau de fumée en gonflant les actions contrefaites : « leurs analystes disaient partout que Connerie.com valait 100 $ l’action ».
Le problème c’est que personne n’avait dit aux investisseurs que les règles avaient changé. « Tout le monde dans les banques savait », dit le gérant. « Il est absolument sûr que Bob Rubin connaissait les règles de l’introduction en bourse. Elles n’avaient pas bougé depuis les années 1930 ».
Jay Ritter, professeur de finances à l’Université de Floride, spécialiste des introductions en bourse, dit que les banques comme Goldman savaient parfaitement que de nombreuses sociétés qu’elles introduisaient en bourse ne feraient jamais un centime de bénéfice. « Au début des années 1980, les plus grandes banques exigeaient 3 années bénéficiaires. Puis, ça a été un an, puis un trimestre. Au moment de la bulle Internet, les banques ne demandaient même pas une prévision de rentabilité ».
Goldman a nié avoir changé les normes de l’introduction en bourse durant les années Internet, mais ses propres statistiques démentent son affirmation. Comme elle avait fait pour les investment trusts dans les années 1920, Goldman commença doucement les années Internet et finit surexcité. Après avoir introduit en bourse en 1996 une société peu connue, Yahoo !, Goldman devint ensuite rapidement le roi de l’introduction en bourse de l’ère Internet. Parmi les 24 sociétés que la banque introduisit en bourse en 1997, un tiers perdaient de l’argent au moment de l’introduction. En 1999, au sommet de la bulle, la banque introduisit en bourse 47 sociétés, parmi elles des mort-nées comme Webvan et eToys, des offres d’investissement qui ressemblaient beaucoup à Blue Ridge et Shenandoah. Dans les quatre premiers mois de l’année suivante, Goldman introduisit en bourse 18 sociétés dont 14 perdaient de l’argent à ce moment-là. Comme premier mandataire des actions Internet durant la bulle, Goldman produisit un résultat beaucoup plus volatile que ses concurrents : en 1999, les actions des sociétés introduites en bourse par Goldman montèrent de 281 % au dessus de leur prix d’introduction, comparé à une moyenne de 181 % pour Wall Street.
Comment Goldman réalisa-t-elle des résultats aussi extraordinaires ? Une réponse est qu’ils utilisèrent une pratique appelée « laddering[12] », ce qui n’est qu’un mot chic pour dire qu’ils ont manipulé les prix des actions offertes. Voici comment ça marche : disons que vous êtes Goldman Sachs et que la société Connerie.com vient vous voir pour vous demander de l’introduire en bourse. Vous vous mettez d’accord sur les conditions habituelles : vous évaluez l’entreprise, déterminez le nombre d’actions offertes au public et embarquez le PDG de Connerie.com en tournée pour papoter avec les investisseurs, tout ça pour une commission substantielle (typiquement 6 à 7 % du capital récolté). Vous promettez alors à vos meilleurs clients le droit d’acheter de gros paquets d’actions au prix d’introduction – disons que Connerie.com débute à un prix de 15 $ l’action – en échange de la promesse que ces clients achèteront encore d’autres actions plus tard, sur le marché. Cette exigence, apparemment innocente, vous donne une connaissance d’initié de l’évolution du prix de l’action, connaissance qui n’était pas partagée avec les couillons de traders banals, lesquels n’avaient que le prospectus pour se faire une idée. Vous savez que certains de vos clients qui ont acheté X actions à 15 $ vont aussi en acheter Y de plus à 20 ou 25 $, ce qui garantit pratiquement que le prix va monter jusqu’à 25 $ et au-delà. De cette façon, Goldman pouvait faire monter artificiellement le prix de l’action, ce qui, évidemment, profitait à la banque – une commission de 6 % sur 500 millions de dollars, c’est de l’argent.
Goldman fut poursuivi plusieurs fois par des actionnaires pour s’être livré au laddering à l’occasion de l’introduction en bourse de plusieurs sociétés Internet, dont Webvan et NetZero. Ces manœuvres frauduleuses attirèrent aussi l’attention de Nicholas Maier, manager de Cramer & Co., le hedge fund dirigé à l’époque par le maintenant célèbre animateur de télévision, cet enfoiré de Jim Cramer, lui-même un ancien de Goldman. Maier dit à la SEC[13] que, quand il travaillait pour Cramer entre 1996 et 1998, il a été forcé à plusieurs reprises de participer à des opérations de laddering pour les introductions en bourse de Goldman.
« D’après ce dont j’ai été témoin, Goldman était la pire délinquante », dit Maier. « Ils ont complètement nourri la bulle. Et c’est précisément ce genre de comportement qui a causé l’effondrement du marché. Ils ont bâti ces actions sur une base illégale – ont manipulé le prix à la hausse – et, vers la fin, ce sont les petits qui ont fini par acheter ». En 2005, Goldman accepta de payer 40 millions de dollars pour ses fraudes de laddering – une amende ridicule comparée aux énormes profits que la banque a réalisés. (Goldman, qui a nié avoir mal agi dans tous les procès qu’elle a arrêtés par une négociation, a refusé de répondre aux questions concernant cette histoire.)
Une autre pratique à laquelle Goldman s’est livrée durant la bulle Internet était le « spinning », mieux connu sous le nom de corruption. Dans ce cas, la banque offrait aux cadres dirigeants de la société mise en bourse des actions à un prix très préférentiel, en échange de leur clientèle future. Les banques qui pratiquaient le spinning sous-estimaient le prix initial d’introduction, s’assurant ainsi que ce prix bas, dont elles faisaient profiter les initiés, allait très probablement monter rapidement, apportant ainsi des gains immédiats aux cadres favorisés. Ainsi, au lieu de Connerie.com offert à 20 $, la banque approchait le PDG de Connerie.com et lui offrait un millions d’actions de sa propre société à 18 $ en échange de sa clientèle – avec comme effet de voler tous les nouveaux actionnaires de Connerie.com en détournant vers le compte privé du PDG des liquidités qui, sinon, seraient allées sur le compte de la société.
Dans un cas, on prétend que Goldman aurait ainsi offert plusieurs millions de dollars au PDG d’eBay Meg Whitman, lequel rejoignit plus tard le directoire de Goldman, en échange de la clientèle future d’eBay. D’après un rapport du comité des services financiers de la Chambre des représentants, Goldman a fait cette offre spéciale aux cadres dirigeants de 21 sociétés qu’elle a introduites en bourse, y compris le cofondateur de Yahoo ! Jerry Yang et deux des plus grands gredins de l’âge des scandales financiers – Dennis Kozlowski de Tyco et Ken Lay d’Enron. Goldman dénonça avec colère le rapport, le qualifiant de « flagrante distorsion des faits » – peu de temps avant de payer 110 millions de dollars pour mettre fin à une enquête sur le spinning et autres malversations lancée par les autorités de l’État de New York. « Le spinning lors des introductions en bourse n’était pas une peccadille sans importance », dit le procureur général de l’époque, Eliot Spitzer. « Au contraire, c’était une partie intégrante d’un schéma frauduleux destiné à gagner des parts du marché de la banque d’affaires. »
De telles pratiques ont contribué à faire de la bulle Internet un des plus grands désastres de l’histoire : quelques cinq mille milliards de dollars de richesse furent effacés sur le NASDAQ seulement. Mais le vrai problème n’est pas l’argent perdu par les actionnaires, c’est l’argent gagné par les banquiers d’affaires, qui reçurent de copieuses primes pour avoir faussé le marché. Au lieu d’avoir appris à Wall Street que les bulles finissent toujours par dégonfler, les années Internet ont démontré aux banquiers que, à l’âge du capital circulant librement et des sociétés financières privées, les bulles sont incroyablement faciles à créer et les primes individuelles sont en fait plus grosses quand la folie et l’irrationalité l’emportent.
Nulle part ceci n’a été plus vrai que chez Goldman. Entre 1999 et 2002, la firme a versé 28,5 milliards de dollars de primes – en gros une moyenne de 350.000 $ par an et par employé. Ces montants sont importants parce que l’héritage clé de la bulle Internet est que l’économie est maintenant conduite en grande partie par le maintien des énormes salaires et bonus que de telles bulles rendent possibles. Le mantra de Goldman, « avide de long terme », s’est évanoui quand le jeu est devenu toucher son chèque avant que la pastèque ne touche le trottoir.
Le marché n’était plus un lieu gouverné par la raison pour développer des entreprises rentables : il était devenu l’immense océan de l’argent des autres où les banquiers attiraient de vastes sommes par tous les moyens imaginables, pour essayer de convertir cet argent en bonus et salaires le plus vite possible. Vous avez fait du laddering et du spinning avec 50 introductions de sociétés Internet, et alors ? Le temps que la SEC vienne vous mettre une amende de 110 millions de dollars, le yacht que vous avez acheté avec vos bonus avait déjà 6 ans. De plus, vous n’étiez probablement plus chez Goldman à ce moment-là, en charge des finances du pays ou de l’État du New Jersey. (Un des moments vraiment comiques de l’histoire de l’effondrement de la bulle Internet fut quand le gouverneur du New Jersey Jon Corzine, qui dirigea Goldman de 1994 à 1999 et partit avec 320 millions de dollars grâce aux introductions en bourse, affirma en 2002 : « Je n’avais jamais entendu le terme laddering jusqu’à aujourd’hui. »)
Pour une banque qui paye 7 milliards de dollars par an en salaires, 110 millions d’amendes à payer 5 ans plus tard étaient rien moins que dissuasives – c’était une plaisanterie. Une fois que la bulle Internet avait éclaté, Goldman n’avait aucune incitation à réexaminer sa nouvelle stratégie de recherche du profit ; la banque chercha juste une autre bulle à gonfler. Il s’avéra que, en grande partie grâce à Rubin, une autre était prête.
Bulle n° 3
La vogue de l’immobilier
Le rôle de Goldman dans le désastre absolu que fut la bulle immobilière n’est pas difficile à retracer. Là aussi, la combine de base fut une dégradation des règles bancaires, bien que dans ce cas il ne s’agissait pas des règles d’introduction en bourse, mais de celles des prêts immobiliers. Maintenant, presque tout le monde sait que, pendant des décennies, les prêteurs exigeaient des emprunteurs qu’ils soient capables de fournir au moins 10 % d’apport personnel, qu’ils aient des revenus réguliers, une bonne côte de crédit ainsi qu’un vrai prénom et patronyme. Mais, à l’aube du nouveau millénaire, les prêteurs jetèrent subitement tout ce caca par la fenêtre et commencèrent à signer des prêts sur des serviettes en papier à des serveuses et d’ex-taulards ayant en poche cinq balles et une barre de Mars[14].
Rien de cela n’aurait été possible sans les banquiers d’affaires comme Goldman, qui créèrent des véhicules pour emballer ces adorables prêts et les vendre en masse à des compagnies d’assurance et des fonds de pension sans défiance. Ceci créa un marché de masse pour la dette toxique qui n’aurait jamais existé avant. Dans l’ancien temps, aucune banque n’aurait voulu avoir en portefeuille le prêt d’un quelconque ex-taulard camé, sachant la probabilité qu’il ne soit pas remboursé. En d’autres mots, vous ne pouvez signer de tels prêts que si vous avez quelqu’un à qui les vendre, quelqu’un qui ignore ce qu’ils sont en réalité.
Goldman utilisa deux méthodes pour dissimuler la saleté qu’ils vendaient. En premier lieu, ils ont fait des liasses de centaines de différents prêts immobiliers dans des instruments appelés CDO[15]. Ensuite, ils ont vendus aux investisseurs l’idée que, parce qu’une liasse de ces prêts se comporterait bien dans l’ensemble, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter trop des « adorables[16] ». Le CDO, dans son ensemble, était solide. Ainsi, les prêts notés comme des déchets ont été transformés en investissements notés AAA[17]. En second lieu, pour se couvrir contre le risque sur ses propres paris, Goldman obtint une assurance de compagnies comme AIG[18] – assurance connue sous le nom de CDS[19] – sur les CDO. Les CDS étaient fondamentalement un pari sur une course de chevaux entre AIG et Goldman : Goldman parie que les ex-taulards vont faire défaut sur leur prêt, AIG parie qu’ils le rembourseront.
Il y avait un seul problème avec ces affaires : toute leur mécanique était exactement le genre de spéculation dangereuse que les agences fédérales sont supposées refréner. Les produits financiers dérivés comme les CDO et les CDS avaient déjà provoqué une série de catastrophes financières : Procter & Gamble et Gibson Greetings y perdirent tous deux des fortunes. En Californie, le comté d’Orange fut forcé de se déclarer en cessation de paiement en 1994. Cette année-là, un rapport du bureau de comptabilité du Gouvernement[20] recommandait de réglementer strictement ce type d’instruments financiers – et, en 1998, la présidente de la commission des transactions à terme sur les matières premières[21] [CFTC], Brooksley Born, confirma cette recommandation. En mai 1998, elle écrivit une lettre à l’administration Clinton et aux dirigeants économiques suggérant que les banques soient tenues de fournir plus de détails sur le négoce des dérivés et qu’elles soient aussi tenues de faire des provisions pour amortir les pertes.
Plus de règlementation n’était pas exactement ce que Goldman avait en tête. « Les banques sont furieuses – elles veulent bloquer la réforme », dit Michael Greenberger, qui travaillait pour Born comme directeur des marchés et des transactions financières à la CFTC et qui est maintenant professeur de droit à l’université du Maryland. « Greenspan, Summers, Rubin et [le patron de la SEC Arthur] Levitt veulent aussi la bloquer. »
Cette bande des quatre de Clinton régnant sur l’économie – « spécialement Rubin », selon Greenberger – convoqua Born pour une réunion et ils plaidèrent leur cause. Malgré cela, Born refusa de faire machine arrière et continua à demander une meilleure règlementation des dérivés. Aussi, en juin 1998, Rubin dénonça publiquement la position de Born, recommandant finalement que la CFTC soit privée de son pouvoir de règlementation. En 2000, le dernier jour de sa législature, le Congrès adopta la – maintenant fameuse – loi de modernisation des transactions à terme sur les matières premières[22], loi qui fut insérée à la dernière minute dans un collectif budgetaire de plus de 1000 pages, avec presqu’aucun débat au Sénat. Les banques étaient maintenant libres d’échanger des CDS en toute impunité.
Mais l’histoire ne se termina pas là. En 2000, AIG, le principal fournisseur de CDS, approcha le département des assurances de l’État de New York pour lui demander si les CDS seraient règlementés en tant qu’assurances. À l’époque, le bureau des assurances était dirigé par Neil Levin, un ancien vice-président de Goldman. Celui-ci décida que les CDS ne seraient pas règlementés. Devenue libre d’émettre des CDO et d’acheter des CDS autant qu’elle voulait, Goldman se jeta frénétiquement dans le marché du prêt immobilier. En 2006, à l’apogée de la bulle, Goldman avait émis pour 76,5 milliards de dollars de produits dérivés basés sur des prêts immobiliers – un tiers de ces prêts étant des subprime -, la plus grande part de ces produits étant vendue à des investisseurs institutionnels comme des fonds de pension et des compagnies d’assurance. Et, dans ces émissions massives, il y avait de vastes marécages de merde.
Prenons une émission de cette année-là, GSAMP Trust 2006-S3 pour 494 millions de dollars. De nombreux prêts correspondaient à un second emprunt par les emprunteurs et leur capital moyen ne valait que 0,71 % de leur emprunt. De plus, 58 % des prêts étaient peu ou pas documentés – pas de nom de l’emprunteur, pas d’adresse, juste le code postal. Malgré cela, les deux principales agences de notation, Moody’s et Standard & Poor’s, donnèrent à 93 % de l’émission la note « qualité pour investisseur »[23]. Moody’s prédisait que moins de 10 % des prêts feraient défaut. En réalité, 18 % furent en défaut de paiement dans les 18 mois.
Mais Goldman n’était pas exposée au risque. La banque pouvait acheter ces prêts affreux, complètement irresponsables, à des firmes pires que des gangsters comme Countrywide et les revendre à des municipalités et des retraités – des vieux, bon sang ! – en affirmant que ce n’était pas la pire bouse de vache qu’on ait jamais vue. Mais tout en faisant cela, la banque prenait des positions à la baisse sur ce marché. En clair, elle pariait contre la merde qu’elle-même vendait. Pire encore, Goldman s’en félicitait publiquement. « Le secteur du prêt immobilier continue à être faible », se vantait David Viniar, responsable financier de la banque, « en conséquence, nous avons subi des pertes sur nos positions acheteuses… Cependant, notre gestion du risque sur ce marché consistait à être baissier et notre position nette vendeuse a été bénéficiaire ». En d’autres termes, les dérivés de prêts immobiliers que Goldman vendait étaient pour les crétins. On ne pouvait gagner de l’argent qu’en pariant contre ces mêmes prêts immobiliers.
« Voilà jusqu’où ces salopards ont osé aller », dit le gérant d’un hedge fund. « Au moins, avec les autres banques, vous pouviez dire qu’elles étaient seulement stupides – elles croyaient à ce qu’elles vendaient et elles ont implosé avec la bulle. Goldman savait ce qu’elle faisait ». Je demande au gérant comment il se peut que vendre quelque chose et parier contre – surtout si vous en savez plus sur les faiblesses des produits que le client – ne soit pas considéré à un délit d’initié.
« C’est exactement un délit d’initié », dit-il, « c’est le cœur même du délit d’initié ».
Finalement, de nombreux investisseurs fâchés se sont regroupés. Après l’éclatement de la bulle immobilière, comme une répétition virtuelle de la bulle Internet, Goldman fut touché par une vague de procès, dans lesquels la banque fut accusée d’avoir caché l’information pertinente sur la qualité des prêts immobiliers qu’elle émettait. Les autorités de l’État de New York poursuivent Goldman ainsi que 25 autres courtiers pour avoir vendu des liasses des prêts merdeux de Countrywide à des fonds de pension de fonctionnaires, lesquels ont perdu 100 millions de dollars sur leur investissement. Le Massachusetts aussi a enquêté sur Goldman pour les mêmes raisons, agissant au nom de 714 détenteurs de prêts prédateurs. Mais cette fois encore, Goldman s’en est sortie pratiquement indemne, écartant les menaces en acceptant de payer une somme dérisoire, 60 millions de dollars – environ ce que son département des CDO gagnait en un jour et demi pendant le boom immobilier.
Les conséquences de la bulle immobilière sont toutes bien connues – elle a conduit, plus ou moins directement, à l’effondrement de Bear Stearns, Lehman Brothers et AIG, dont le portefeuille toxique de CDS était composé, pour une part significative, d’assurances que des banques comme Goldman avaient achetées pour couvrir le risque de leur propre portefeuille immobilier. En fait, au moins 13 milliards de dollars d’argent public, donnés à AIG pour son renflouage, sont allés à Goldman, ce qui signifie que la banque a gagné deux fois sur la bulle immobilière : elle a d’abord arnaqué les investisseurs qui ont acheté ses CDO pourris en pariant contre ses propres produits merdeux, puis elle s’est retournée et a arnaqué le contribuable en le faisant payer ces mêmes paris.
Et de nouveau, tandis que le monde s’effondrait autour de la banque, Goldman s’assura que tout irait très bien du côté des rémunérations. En 2006, le montant des rémunérations grimpa à 16,5 milliards de dollars – une moyenne de 622.000 $ par employé. Comme l’expliqua un porte-parole de Goldman, « Nous travaillons très dur ici ».
Mais le meilleur était encore à venir. Tandis que l’effondrement de la bulle immobilière expédia la plupart du monde financier vers la sortie ou la prison, Goldman doubla la mise – et, presque seul, créa encore une autre bulle, une dont le monde ignore encore que la firme y est impliquée.
Bulle n° 4
4 $ le gallon
Au début de 2008, le monde financier était en plein désarroi. Wall Street avait passé les 25 dernières années à provoquer un scandale après l’autre, ce qui ne laissait pas grand-chose à vendre qui ne fût avarié. Les termes junk bond[24], IPO, subprime mortgage[25] et autres mets financiers qui furent en vogue un temps, étaient maintenant fermement associés à des escroqueries dans l’esprit du public. Les termes CDS et CDO allaient bientôt les rejoindre. Les marchés de crédit étaient en crise et le mantra qui avait sous-tendu l’économie fantasmatique des années Bush – la croyance que les prix de l’immobilier ne baissent jamais – n‘était plus qu’un mythe effondré, laissant Wall Street réclamer à grand cris un nouveau paradigme de connerie à lancer.
Où aller ? Avec un public réticent à mettre de l’argent dans quoi que ce soit qui ressemble à un investissement papier, la Street déménagea en douce le casino vers le marché des matières premières physiques[26] – les trucs que vous pouvez toucher : maïs, café, cacao, blé et, avant tout, les matières premières énergétiques, surtout le pétrole. En conjonction avec la baisse du dollar, la restriction du crédit[27] et l’effondrement de l’immobilier provoquèrent une « fuite vers les matières premières »[28]. En particulier, le prix du pétrole à terme[29] est monté en flèche, le baril passant de 60 $ mi-2007 à un plus haut de 147 $ à l’été 2008.
Cet été là, tandis que la campagne présidentielle montait en puissance, la raison donnée pour expliquer la montée du prix de l’essence jusqu’à 4,11 $ le gallon[30] était que le monde faisait face à un problème d’approvisionnement en pétrole. Dans un classique exemple de la façon dont Républicains et Démocrates répondent aux crises par de féroces polémiques sur des points stupides et hors-sujet, John McCain prétendait que mettre fin au moratoire sur l’exploitation en mer[31] serait « très utile à court terme », tandis qu’Obama, en bon yuppie libéral, défendait l’idée qu’un investissement fédéral dans la voiture hybride était la solution.
Mais tout était mensonger. Il est vrai que la production pétrolière globale va finir par s’épuiser, mais la production à court terme était en fait en augmentation. Selon l’administration pour l’information sur l’énergie[32], dans les six mois qui ont précédé l’envolée des prix, l’offre mondiale de pétrole était passée de 85,24 millions de barils par jour à 85,72 millions. Sur la même période, la demande avait chuté de 86,82 millions de barils par jour à 86,07 millions. Non seulement l’offre à court-terme avait augmenté, mais la demande avait baissé – ce qui, en termes économiques classiques, aurait dû faire baisser les prix à la pompe.
Alors d’où provenait l’énorme hausse des prix du pétrole ? Devinez. Évidemment, Goldman a été aidé – il y avait d’autres joueurs dans le marché des matières premières physiques – mais la cause initiale a tout à voir avec le comportement d’un petit nombre de puissants acteurs déterminés à transformer en casino spéculatif ce marché qui avait été, jusque-là, sérieux. Goldman procéda en convaincant des fonds de pension et d’autres grands investisseurs institutionnels d’investir dans le marché à terme du pétrole[33] – en acceptant d’acheter du pétrole à un certain prix à une date fixée à l’avance. L’initiative transforma la nature du pétrole : d’une matière première rigidement soumise à la loi de l’offre et de la demande, il devint un objet de paris, comme les actions. Entre 2003 et 2008, le volume d’argent spéculatif dans les matières premières passa de 13 milliards à 317 milliards de dollars, un accroissement de 2.300 %. En 2008, un baril de pétrole changeait de main, sur le papier, 27 fois en moyenne avant d’être livré et consommé.
Comme c’est souvent le cas, il existait une loi, datant de la Grande Dépression, pour empêcher spécifiquement ce genre de choses. Le marché des matières premières était d’abord destiné à aider les agriculteurs. Un cultivateur préoccupé par une éventuelle future baisse des prix pouvait signer un contrat de vente de son maïs à un certain prix, pour une livraison plus tard ; grâce à cela, il lui était moins utile de stocker lui-même sa récolte. Quand personne n’achetait du maïs, l’agriculteur pouvait vendre à un intermédiaire appelé « spéculateur traditionnel », lequel stockait le grain pour le vendre plus tard, quand la demande était plus forte. De cette façon, il y avait toujours quelqu’un pour acheter à l’agriculteur, même quand le marché n’avait pas besoin, temporairement, de sa récolte.
Cependant, en 1936, le Congrès reconnu qu’il ne devait jamais il y avoir plus de spéculateurs dans ce marché que de producteurs et de consommateurs. Si cela arrivait, les prix seraient alors affectés par autre chose que l’offre et la demande et la manipulation des cours s’ensuivrait. Une nouvelle loi donna le pouvoir à la CFTC[34] – le même organisme qui tenta vainement plus tard de règlementer les CDS – d’imposer des limites aux opérations spéculatives sur les matières premières. Grâce à la supervision de la CFTC, la paix et l’harmonie régna sur les marchés de matières premières pendant plus de 50 années.
Tout cela changea en 1991 quand, à l’insu de presque tout le monde, J. Aron, une filiale de Goldman spécialisée dans le négoce des matières premières, écrivit à la CFTC en utilisant un argument inhabituel. Les agriculteurs possédant de gros stocks de maïs, argumentait Goldman, n’étaient pas les seuls qui avaient besoin de se couvrir contre le risque de baisse des prix – les négociants de Wall Street qui font de gros paris sur le prix du pétrole avaient, eux aussi, besoin de se couvrir contre leur risque, parce que, eh bien, eux aussi risquaient de perdre beaucoup d’argent.
C’était vraiment n’importe quoi – la loi de 1936, rappelez-vous, avait été écrite pour faire spécifiquement la distinction entre les négociants qui achetaient et vendaient une marchandise réelle, tangible et ceux qui traitaient seulement du papier. Mais la CFTC, étonnamment, accepta l’argument. Elle donna à la banque un laissez-passer, appelé « exemption pour couverture de bonne foi »[35], permettant à la filiale de Goldman de se prétendre négociant de matières premières réelles et d’échapper ainsi à toutes les limites imposées aux spéculateurs. Dans les années qui ont suivi, la commission accorda discrètement des exemptions à 14 autres compagnies.
Goldman et d’autres banques étaient alors devenues libres d’attirer plus d’investisseurs dans les marchés de matières premières, permettant aux spéculateurs de faire des paris de plus en plus gros. Cette lettre de Goldman en 1991 conduisit plus ou moins directement à la bulle pétrolière de 2008, quand le nombre des spéculateurs sur le marché – motivés par la crainte de la chute du dollar et l’effondrement de l’immobilier – submergea finalement producteurs et consommateurs. En 2008, les trois quarts au moins de l’activité sur les marchés de matières premières était spéculative, selon un employé du Congrès qui a étudié les chiffres – et ce chiffre est probablement sous-évalué. Vers le milieu de l’été 2008, malgré une offre en hausse et une demande en baisse, nous payions 4 $ le gallon chaque fois que nous nous arrêtions à la pompe.
Ce qui est encore plus stupéfiant c’est que la lettre d’exemption à Goldman, ainsi que la plupart de celles qui ont suivi, furent données plus ou moins en secret. « J’étais le chef de la division des marchés et Brooksey Born était la patronne de la CFTC », dit Greenberger, « et ni elle ni moi ne connaissions l’existence de cette lettre ». En fait, les lettres ne furent connues que par accident. L’année dernière, un employé du comité pour l’énergie et le commerce de la Chambre[36] se trouvait à une réunion quand des officiels de la CFTC firent une référence impromptue aux exemptions.
« J’avais été invité à une réunion que la commission organisait sur l’énergie », raconte l’employé, « et, soudain, au milieu de la réunion, ils commencent à dire « Ouais, nous écrivons ces lettres depuis des années maintenant ». J’ai levé la main et dit « Vraiment ? Vous avez écris une lettre ? Puis-je la voir ? » Ils firent des « Hum, hum » d’embarras, la discussion tourna en rond un moment et à la fin, ils ont dit « Il nous faut l’accord de Goldman Sachs ». J’ai demandé « Qu’est-ce que vous voulez dire par ‘demander l’accord de Goldman Sachs ? »’ »
La CFTC cita un règlement qui interdisait de communiquer toute information concernant la position courante d’une société sur le marché. Mais la demande de l’employé concernait une lettre écrite 17 ans plus tôt. Elle n’avait plus aucun rapport avec la position courante de Goldman. De plus, l’article 7 de la loi de 1936 sur les matières premières donne au Congrès le droit d’obtenir de la CFTC toute l’information qu’il veut. Pourtant, dans une parfaite illustration de la mainmise totale de Goldman sur le gouvernement, la CFTC attendit l’accord de la banque avant de transmettre la lettre.
Armée de son exemption à moitié secrète conférée par le gouvernement, Goldman était devenu l’architecte en chef d’une gigantesque salle de paris. Son Goldman Sachs Commodities Index – indice qui suit les prix des 24 principales matières premières, mais dans lequel le pétrole est surpondéré – devint le lieu où les fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres investisseurs institutionnels pouvaient placer des paris massifs à long terme sur les prix des matières premières. Tout aurait été très bien s’il n’y avait eu quelques petits problèmes. L’un de ces problèmes était que les spéculateurs sur indice font surtout des paris à la hausse[37] et rarement sur la baisse[38]. Si ce type de comportement est bon pour un marché d’actions, il est désastreux pour les matières premières, parce qu’il fait continuellement monter les prix. « Si les spéculateurs sur l’indice avaient aussi pris des positions à la baisse comme à la hausse, vous auriez vu les prix monter et descendre », dit Michael Masters, gérant d’un hedge fund qui a contribué à révéler le rôle des banques d’affaires dans la manipulation du prix du pétrole. « Mais ils poussent les prix dans une seule direction : vers le haut. »
Pour aggraver encore le problème, Goldman elle-même a utilisé toute sa puissance pour encourager la hausse du prix du pétrole. Arjun Murti, un analyste de Goldman, salué comme un « oracle du pétrole » par le New York Times, prédit un « super pic », pronostiquant un prix du baril à 200 $. Dans le même temps, Goldman était lourdement investie dans le pétrole, à travers sa filiale J. Aron ; la banque possédait aussi une part d’une des plus grandes raffineries dans le Kansas, où elle stockait le brut qu’elle achetait et vendait. Bien que l’offre de pétrole suivît la demande, Murti lançait en permanence des alertes de pénurie mondiale de pétrole, allant jusqu’à révéler publiquement qu’il possédait deux voitures hybrides. Le prix élevé, prétendait la banque, est d’une certaine façon la faute de ce cochon de consommateur américain. En 2005, les analystes de Goldman répétaient qu’on ne saurait pas quand le prix allait cesser de monter tant qu’on ne saurait pas « quand les consommateurs américains arrêteront d’acheter des SUV[39] gouffres à essence et chercheront des alternatives moins gourmandes. »
Mais ce n’était pas la consommation réelle de pétrole qui faisait monter les prix – c’était le négoce du pétrole papier. À l’été 2008, les spéculateurs sur les matières premières avaient acheté et empilé assez d’options sur le pétrole[40] pour remplir 1,1 milliards de barils de pétrole ; ce qui signifie que les spéculateurs possédaient plus de pétrole à terme, sous forme papier, qu’il n’y avait de pétrole physique stocké dans toutes les cuves de stockage du pays, y compris celles de la Réserve Stratégique[41]. C’était une répétition à la fois de la bulle Internet et de la bulle immobilière, quand Wall Street faisait exploser les profits du jour en vendant à des idiots des parts d’un avenir fantasmatique où les prix monteraient éternellement.
Dans ce qui était devenu un processus douloureusement familier, la pastèque du pétrole frappa brutalement le trottoir durant l’été 2008, causant une perte massive de richesse ; le prix du brut plongea de 147 $ à 33 $[42]. À nouveau, les grands perdants étaient des gens ordinaires. Les retraités, dont les fonds de pension avaient investi dans cette merde, furent massacrés : CalPERS[43], le fonds de pension des fonctionnaires de Californie, avait 1,1 milliard de dollars investi dans les matières premières quand la chute arriva. Et les dégâts ne provenaient pas que du pétrole. Gonflés par la bulle des matières premières, les prix alimentaires provoquèrent des catastrophes sur toute la planète, réduisant à la famine environ 100 millions de personnes et allumant des émeutes de la faim dans tout le tiers-monde.
Aujourd’hui, le prix du pétrole monte à nouveau : il a pris 20 % au mois de mai et a, jusqu’à présent, doublé cette année. À nouveau, le problème n’est pas l’offre et la demande. « L’offre de pétrole est au plus haut des 20 dernières années », dit Bart Stupak, député démocrate du Michigan, membre du comité sur l’énergie de la Chambre. « La demande est au plus bas des 10 dernières années. Et pourtant, le prix est à la hausse. »
Quand on lui demande pourquoi les politiciens continuent à rabâcher des choses comme forer de nouveaux puits ou les voitures hybrides, alors que l’offre et la demande ne sont pas la cause du prix élevé, Stupak secoue la tête. « Je pense qu’ils ne comprennent pas très bien le problème », dit-il. « Vous ne pouvez pas l’expliquer en 30 secondes, donc les politiciens l’ignorent. »
Bulle n° 5
La magouille du renflouage
Après l’implosion de la bulle pétrolière à l’automne 2008, il n’y avait plus de nouvelle bulle pour faire ronronner la machine – cette fois, l’argent semble vraiment parti, comme dans une dépression mondiale. Le safari financier a donc déménagé ailleurs et le gros gibier de la chasse a été le seul tas de capital restant, bête et non gardé : l’argent des impôts. C’est ici, dans le plus grand renflouage de l’Histoire, que Goldman Sachs a vraiment commencé à montrer ses muscles.
Ça a débuté en septembre 2008, quand le ministre des finances d’alors, Paulson, prit une série de décisions essentielles. Bien qu’il ait déjà organisé le renflouage de Bear Stearns quelques mois auparavant et qu’il ait aussi renfloué les prêteurs quasi-privés Fannie Mae et Freddie Mac, Paulson choisit de laisser Lehman Brothers – un des derniers concurrents réels de Goldman – s’effondrer sans intervention. (« Le statut de super héros de Goldman resta intact », dit l’analyste du marché Eric Salzman, « et un concurrent dans la banque d’affaires, Lehman, disparaissait. ») Le lendemain même, Paulson donna le feu vert au renflouage massif – 85 milliards de dollars – d’AIG, lequel se retourna immédiatement et paya à Goldman 13 milliards de dollars qu’il lui devait[44]. Grâce au sauvetage, la banque finit donc par être payée en totalité pour ses mauvais paris. Par contraste, les retraités de l’industrie automobile qui attendent le renflouage de Chrysler auront de la chance s’ils reçoivent 50 cents sur chaque dollar qui leur est dû.
Immédiatement après le renflouage d’AIG, Paulson annonça le sauvetage de l’industrie financière par le gouvernement fédéral, un plan de 700 milliards de dollars appelé le TARP[45], « programme de soulagement des avoirs en déshérence » et plaça un banquier de Goldman, Neel Kashkari, âgé de 35 ans et jusqu’alors inconnu, en charge de gérer ce fonds. Afin de profiter de l’argent du sauvetage, Goldman annonça qu’elle se transformait en une holding bancaire, cette conversion lui donnait accès non seulement à 10 milliards de dollars du TARP, mais aussi à toute une galaxie de financements publics moins voyants – notamment des prêts à taux réduits de la Réserve Fédérale. Fin mars 2009, la Fed aura prêté ou garanti au moins 8.700 milliards de dollars, pour une série de nouveaux renflouages – et grâce à une obscure loi autorisant la Fed à refuser la plupart des audits du Congrès, les montants versés et leurs bénéficiaires demeurent presqu’entièrement secrets.
Se convertir en holding bancaire présente également d’autres avantages : l’organisme chargé du contrôle de Goldman est maintenant la Réserve fédérale de New York, dont le président au moment de l’annonce de la conversion était Stephen Friedman, un ancien co-président de Goldman Sachs. Friedman violait les principes de la Réserve fédérale en conservant son poste chez Goldman alors qu’il était supposé contrôler la banque. Pour régler le problème, il demanda et obtint du gouvernement une exonération pour conflit d’intérêts. Friedman devait aussi se débarrasser de ses actions de Goldman après que la banque soit devenue une holding[46], mais, grâce à l’exonération, il fut autorisé à acquérir 52.000 actions supplémentaires de son ancienne banque, ce qui le rendit plus riche de 3 millions de dollars. Friedman quitta son poste en mai 2009, mais l’homme qui est maintenant responsable du contrôle de Goldman – le président de la Fed de New York William Dudley – est encore un ancien de Goldman.
Le message global de tout ceci – le renflouage d’AIG, l’approbation immédiate de la conversion en holding bancaire, les fonds du TARP – est que quand il s’agit de Goldman Sachs, il n’est plus question de marché libre. Le gouvernement pourrait laisser d’autres joueurs du marché mourir, mais il ne laissera tout simplement pas Goldman échouer, en aucun cas. Son emprise sur le Marché est soudain devenue une déclaration publique de privilège suprême. « Dans le passé, c’était un avantage implicite », dit Simon Johnson, professeur d’économie au MIT[47] et ancien officiel du Fonds monétaire, qui compare le renflouage au capitalisme de copinage qu’il a vu dans les pays du tiers-monde. « Maintenant, c’est plus un avantage explicite. »
Une fois les renflouages en place, Goldman retourna immédiatement aux affaires habituelles, rêvant à des schémas toujours plus alambiqués pour nettoyer la carcasse américaine de son capital mal gardé. Un de ses premiers actes de la période d’après renflouage a été de repousser discrètement le calendrier qu’elle suit pour annoncer ses résultats, essentiellement pour effacer de ses comptes décembre 2008 et ses pertes de 1,3 milliard de dollars avant impôt. En même temps, la banque annonça un profit hautement suspect de 1,8 milliards de dollars pour le premier trimestre 2009 – profit qui incluait apparemment une grosse part d’argent payé par les contribuables via le renflouage d’AIG. « Ils ont complètement truqué les résultats du premier trimestre », dit un gérant de hedge fund. « Ils ont caché les pertes dans le mois orphelin et appelé bénéfice l’argent du renflouage. »
Deux chiffres de plus ressortent de ce stupéfiant retournement au premier trimestre 2009. La banque a payé la somme incroyable de 4,7 milliards de dollars en bonus et primes, soit une augmentation de 18 % par rapport au premier trimestre 2008. Elle a aussi levé 5 milliards de dollars par émission de nouvelles actions juste après avoir publié son résultat trimestriel. Considérés ensemble, ces deux chiffres montrent que, au bout du compte, Goldman a emprunté pour payer 5 milliards de dollars de primes à ses cadres, et cela au beau milieu d’une crise économique mondiale qu’elle a contribué à provoquer, usant d’artifices comptables douteux pour embobiner des investisseurs, quelques mois à peine après avoir reçu des milliards des contribuables.
Encore plus stupéfiant, Goldman fit tout ça juste avant que le gouvernement n’annonce les résultats de son nouveau « test de stress » pour les banques cherchant à rembourser l’argent du TARP – ce qui suggère que Goldman savait exactement ce qui allait arriver. Le gouvernement essayait de planifier soigneusement les remboursements pour tenter de prévenir de futurs problèmes dans les banques qui ne pourraient pas rembourser immédiatement. Mais Goldman balaya ces préoccupations, étalant effrontément son statut d’initié. « Ils semblaient connaître tout ce dont ils avaient besoin avant que le test de stress ne sorte, contrairement à tous les autres qui devaient attendre la sortie du test », dit Michael Hecht, directeur de gestion chez JMP Securities. « Le gouvernement vint déclarer « Pour rembourser le TARP, vous devez avoir émis de la dette à 5 ans qui ne soit pas assurée par le FDIC[48] – ce que Goldman venait de faire une semaine ou deux plus tôt. »
Et voici le coup de grâce. Après avoir joué un rôle central dans quatre bulles catastrophiques, après avoir contribué à faire disparaître du NASDAQ 5.000 milliards de dollars de richesse, après avoir refilé des milliers de prêts immobiliers toxiques à des retraités et des municipalités, après avoir contribué à pousser le prix de l’essence jusqu’à 4 $ le gallon et provoqué la faim de 100 millions de personnes dans le monde, après avoir mis la main sur des dizaines de milliards de dollars des contribuables à travers une série de renflouages gérés par son ancien PDG, combien Goldman Sachs rendit au peuple des États-Unis en 2008 ?
Quatorze millions de dollars.
C’est ce que la firme a payé en 2008, un taux effectif d’imposition d’exactement un, vous lisez bien, un pourcent. La banque a payé 10 milliards de dollars en primes et bonus la même année et a fait un bénéfice de plus de 2 milliards de dollars – pourtant, elle a payé au Trésor moins d’un tiers de ce qu’elle a casqué à son PDG Lloyd Blankfein, qui a reçu 42,9 millions de dollars l’année dernière.
Comment est-ce possible ? Selon le rapport annuel de Goldman, le faible niveau d’impôts est dû en grande partie à des changements dans la « répartition géographique des profits ». En d’autres mots, la banque a déplacé son argent de manière à ce que ses profits soient situés dans des pays étrangers ayant de faibles taux d’imposition. Parce que notre système d’imposition des grandes sociétés est complètement foutu, des sociétés comme Goldman peuvent expédier leurs revenus dans des paradis fiscaux et reporter indéfiniment les impôts sur ces revenus, même si elles réclament par avance des déductions sur ces mêmes revenus non imposés. C’est pourquoi n’importe quelle grande société avec un expert-comptable qui soit à jeun au moins de temps en temps, peut, en général, trouver une façon de réduire à zéro ses impôts. En fait, un rapport du bureau de Comptabilité du gouvernement[49] a trouvé qu’entre 1998 et 2005, environ deux tiers de toutes les grandes sociétés opérant aux États-Unis n’y ont payé aucun impôt.
C’est un scandale qui justifierait une levée de fourches – mais je ne sais comment, quand Goldman publia son imposition d’après le renflouage, c’est à peine si quelqu’un le commenta. Un des peu nombreux qui remarquèrent le scandale fut le représentant Llyod Doggett, un Démocrate du Texas qui siégea au comité des moyens et solutions[50] de la Chambre. « Tandis que la main droite mendie l’argent du renflouage », dit-il, « la gauche le cache dans des paradis fiscaux ».
Bulle n° 6
Le réchauffement global
Avance rapide jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes début juin à Washington D.C., Barack Obama, un jeune politicien populaire dont le plus important contributeur privé à sa campagne électorale fut une banque d’affaires du nom de Goldman Sachs – ses employés ont donné quelques 981.000 $ pour sa campagne – occupe la Maison Blanche. Ayant navigué sans encombre dans le champ de mines politique de l’ère du renflouage, Goldman est à nouveau retournée à ses affaires habituelles, cherchant des failles dans un nouveau marché créé par le gouvernement, avec l’aide d’un nouveau groupe d’anciens de la banque occupant des positions clé au gouvernement.
Hank Paulson et Neel KashKari sont partis ; à leur place se trouvent le directeur du cabinet des Finances Mark Patterson et le patron du CFTC Gary Gensler, tous deux anciens de Goldman (Gensler était le co-directeur financier de la firme). Et à la place des dérivés de crédit ou des CDO ou des options sur le pétrole, les crédits de carbone sont le nouveau jeu à la mode – un marché de mille milliards de dollars en plein essor, qui existe encore à peine, mais qui existera si le Parti Démocrate, qui a reçu 4.452.585 $ de ce marché lors de la dernière élection, se débrouille pour créer une nouvelle bulle de matières premières qui fera trembler la Terre, déguisée en « plan environnemental » appelé cap-and-trade[51].
Le nouveau marché des crédits de carbone est une répétition virtuelle du casino des matières premières qui a été si bon pour Goldman, sauf qu’il a une savoureuse nouvelle particularité : si le plan avance comme attendu, la montée des prix sera imposée par le gouvernement. Goldman n’aura même pas à truquer le jeu. Il le sera dès le départ.
Voici comment ça marche : si la loi passe, pour les usines et installations fonctionnant au charbon, les distributeurs de gaz naturel et de nombreuses autres industries, il y aura des limites sur les émissions de carbone (dioxyde de carbone, gaz à effet de serre) qu’elles peuvent produire chaque année. Si une société dépasse son quota, elle pourra acheter des « allocations » ou crédits à d’autres sociétés qui ont produit moins d’émissions de carbone. Le président Obama estime qu’au minimum 646 milliards de dollars de crédits de carbone seront mis aux enchères dans les sept premières années. Un de ses principaux conseillers économiques prédit que le chiffre réel sera deux, voire trois fois plus élevé.
La particularité de ce plan qui lui confère un attrait spécial pour les spéculateurs, c’est que le contingent[52] sera continuellement diminué par le gouvernement, ce qui signifie que les crédits de carbone deviendront, année après année, de plus en plus rares. Il s’agit donc d’un marché tout à fait inédit, où il est garanti que la matière première négociable verra son prix monter au cours du temps. Le volume en valeur de ce nouveau marché s’élèvera jusqu’à dépasser mille milliards de dollars par an. Pour comparaison, le chiffre d’affaires combiné de toutes les compagnies d’électricité aux États-Unis est de 320 milliards de dollars par an.
Goldman veut cette loi. Le plan est (1) d’entrer sur terrain d’une législation qui change de paradigme, (2) de s’assurer que la banque aura bien la part rentable de cette législation et (3) de s’assurer que cette part sera une grosse part. Goldman a commencé à faire pression pour l’adoption du cap-and-trade il y a longtemps, mais les choses n’ont vraiment décollé que l’année dernière, quand la firme a dépensé 3,5 millions de dollars pour du lobbying sur les questions climatiques (un de leurs lobbyistes à ce moment était Patterson, maintenant directeur du cabinet des Finances). En 2005, quand Hank Paulson était PDG de Goldman, il participa personnellement à la rédaction de la politique environnementale de la banque, un document qui contient des éléments surprenants pour une firme qui, dans tous les autres domaines, a été constamment opposée à toute règlementation gouvernementale. Le rapport de Paulson défendait l’idée que « l’action volontaire seule ne peut résoudre le problème du changement climatique ». Quelques années plus tard, le chef du secteur carbone de la banque, Ken Newcombe, soutenait que le cap-and-trade seul ne serait pas suffisant pour régler le problème du climat et demandait des investissements publics en recherche et développement. Ce qui est pratique si l’on considère que Goldman a investi tôt dans l’énergie éolienne (elle a acquis une filiale du nom de Horizon Wind Energy), le biodiesel (elle a investi dans une société appelée Changing World Technologies) et l’énergie solaire (elle a un accord de partenariat avec BP Solar), exactement le genre d’affaires qui vont prospérer si le gouvernement force les producteurs d’énergie à utiliser de l’énergie plus propre. Comme Paulson l’avait dit à l’époque, « nous ne faisons pas ces investissements pour perdre de l’argent. »
Goldman possède une part de 10 % dans la bourse d’échange de carbone de Chicago[53], où les crédits de carbone seront négociés. De plus, la banque possède une part minoritaire dans Blue Source LLC, une société de l’Utah qui vend le type de crédits de carbone qui sera très recherché si la loi passe. Le lauréat du prix Nobel Al Gore, qui est intimement impliqué dans la programmation du cap-and-trade, a cofondé une société du nom de Generation Investment Management avec trois anciennes huiles de Goldman Sachs Asset Management, David Blood, Mark Ferguson et Peter Harris. Leur domaine ? Investir dans les crédits de carbone. Il y a aussi un fonds de 500 millions de dollars, Green Growth Fund, créé par un ancien de Goldman pour investir dans les technologies vertes… La liste peut continuer ainsi indéfiniment. Goldman est à nouveau en avance des annonces, attendant juste que quelqu’un fasse pleuvoir au bon endroit. Ce marché sera-t-il plus gros que le marché à terme sur l’énergie[54] ?
« Oh, il va le dépasser de plusieurs têtes », dit un ancien membre du comité sur l’énergie de la Chambre[55].
Bon, vous pourriez dire, quelle importance ? Si le cap-and-trade réussit, ne serons-nous pas tous sauvés de la catastrophe du réchauffement global ? Peut-être – mais le cap-and-trade, vu par Goldman, est juste un impôt sur le carbone bâti de telle façon que des intérêts privés en collectent le produit. Au lieu d’imposer simplement une taxe gouvernementale fixe sur la pollution par le carbone et obliger les producteurs d’énergie sale à payer pour la pollution qu’ils engendrent, le cap-and-trade va permettre à une petite tribu de Wall Street de se goinfrer comme des porcs en transformant encore un autre marché de matière première en système de collecte privée d’un impôt. Ceci est pire que le renflouage : ça permet à la banque de capter l’argent du contribuable avant même qu’il soit collecté.
« Si ça doit être une taxe, je préfèrerais que Washington la mette en place et la collecte », dit Michael Masters, le directeur de hedge fund qui a dénoncé la spéculation sur le marché à terme du pétrole, « mais nous sommes en train de parler de Wall Street déterminant la taxe et Wall Street la collectant. C’est la dernière chose au monde que je veuille. C’est complètement dingue. »
Le cap-and-trade va arriver. Ou, sinon, quelque chose du même genre arrivera. La morale est la même que pour toutes les autres bulles que Goldman a contribué à créer, de 1929 à 2009. Dans presque tous les cas, la même banque qui s’est comportée de manière irresponsable pendant des années, surchargeant le système par des prêts toxiques et de la dette mortelle, ne produisant rien d’autre que des bonus énormes pour quelques patrons, cette même banque donc a été récompensée par des montagnes d’argent pratiquement donné et la garantie du gouvernement – tandis que les vraies victimes de ce désordre, les contribuables ordinaires, sont ceux qui payent pour lui.
Il n’est pas toujours facile d’accepter la réalité de ce que nous laissons faire impunément à ces gens ; il y a une sorte de déni collectif qui s’enclenche quand un pays traverse ce que l’Amérique a subi ces derniers temps, quand un peuple perd autant de son prestige et de son statut que nous ces dernières années. Vous ne pouvez pas vraiment prendre acte du fait que vous n’êtes plus un citoyen d’une démocratie prospère de premier plan, que vous n’êtes plus à l’abri de vous faire voler en plein jour ; parce que, tel un amputé, vous pouvez encore sentir des choses qui ne sont plus là.
Mais c’est ainsi. C’est le monde dans lequel nous vivons maintenant. Et dans ce monde, certains doivent jouer suivant les règles, tandis que d’autres obtiennent un mot du Principal les dispensant de faire leur
travail jusqu’à la fin des temps, plus 10 milliards de dollars dans un sac en papier pour s’acheter leur déjeuner. C’est un État gangster, vivant sur une économie de gangster où même les prix ne signifient plus rien : dans chaque dollar que vous payez se cachent des taxes. Et peut-être bien que nous ne pouvons plus l’arrêter, mais nous devons au moins savoir où tout cela nous conduit.
Matt Taibbi (2009)
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Notes :
[1] NdT : American International Group, AIG, géant de l’assurance.
[2] NdT :le New York Stock Exchange, NYSE, est la principale bourse de New York.
[3] NdT : un investment trust était l’équivalent d’un fonds d’investissement.
[4] NdT : la spéculation intraday est une méthode de spéculation avec laquelle toutes les positions sont ouvertes en début de séance et fermées en fin de la même séance.
[5] NdT : l’effet de levier désigne le mécanisme consistant à emprunter 9 avec 1, par exemple.
[6] NdT : Keith Olbermann est le chroniqueur de l’émission Countdown sur la chaîne du câble MSNBC. Libéral au sens américain, il est connu pour ses critiques sans concession des politiques.
[7] NdT : underwriter, mandataire.
[8] NdT : Treasury Secretary, l’homologue d’un ministre des Finances.
[9] NdT : la Fed, ou Federal Reserve, est la banque centrale – privée – des États-Unis.
[10] NdT : Initial Public Offering, IPO, introduction en bourse avec levée de capital par vente d’actions au public.
[11] NdT : un hedge-fund, ou « fonds de couverture » est en fait souvent un fonds spéculatif.
[12] NdT : laddering pourrait se traduire par « échelonnement ».
[13] NdT : Securities and Exchange Commission, SEC, le gendarme de la bourse new-yorkaise.
[14] NdT : il s’agit ici d’une description, volontairement caricaturale, des souscripteurs des fameux prêts « subprime », considérés comme déclencheurs de la crise financière de 2008.
[15] NdT : Collateralized Debt Obligations, CDO, des obligations garanties sur de la dette, en l’occurrence des prêts immobiliers.
[16] NdT : il s’agit des prêts « subprime ».
[17] NdT : la note AAA est la plus élevée, en principe réservée aux investissements les plus sûrs.
[18] NdT : American International Group, AIG, géant de l’assurance.
[19] NdT : Credit-Default Swap, CDS, assurance couvrant le risqué de défaillance de l’emprunteur.
[20] NdT : Government Accountability Office.
[21] NdT : Commodity Futures Trading Commission, CFTC.
[22] NdT : Commodity Futures Modernization Act.
[23] NdT : la note investment grade, qui est une bonne note.
[24] NdT : obligation pourrie.
[25] NdT : prêt immobilier subprime.
[26] NdT : commodities, les matières premières minières et aussi agricoles : or, fer, pétrole, gaz, charbon, uranium, blé, maïs, etc.
[27] NdT : credit crunch.
[28] NdT : flight to commodities.
[29] NdT : oil futures.
[30] NdT : le gallon US est un volume de 3,785 litres.
[31] NdT : offshore, il s’agit ici d’un moratoire sur l’installation de nouvelles plateformes pétrolières sur le plateau continental le long des côtes états-uniennes.
[32] NdT : Energy Information Administration, EIA, une des deux agences de référence sur l’énergie.
[33] NdT : oil futures.
[34] NdT : Commodity Futures Trading Commission, CFTC.
[35] NdT : BonaFide Hedging Exemption.
[36] NdT : House Energy and Commerce Committee.
[37] NdT : to make a long bet ou to be long signifie parier sur la hausse.
[38] NdT : to take a short position ou to be short signifie parier sur la baisse.
[39] NdT : sport utility vehicles, SUV.
[40] NdT : oil futures, options d’achat (ou de vente) de pétrole à terme.
[41] NdT : Strategic Petroleum Reserve.
[42] NdT : la baisse de 147 $ à 33 $ a pris moins de cinq mois…
[43] NdT :California Public Employees’ Retirement System, CalPERS.
[44] NdT : cette somme correspond aux CDS que Goldman avait achetés à AIG pour couvrir son risque dans l’immobilier.
[45] NdT : Troubled Asset Relief Program, TARP.
[46] NdT : En devenant une holding, Goldman Sachs tombait sous la juridiction de Friedman en tant que président de la Réserve fédérale de New York.
[47] NdT : Massachussetts Institute of Technology, MIT, une des universités et centres de recherche les plus réputés au monde.
[48] NdT : Federal Deposit Insurance Corporation, FDIC, institution qui assure les dépôts bancaires des particuliers ainsi que, désormais, certaines dettes des institutions financières.
[49] NdT : Government Accountability Office, GAO.
[50] NdT : House Ways and Means Committee.
[51] NdT : il s’agit d’une législation, non encore définitivement adoptée, qui organise le commerce (trade) d’une marchandise – en l’occurrence l’autorisation d’émission de gaz carbonique – tout en contingentant cette marchandise (cap).
[52] NdT : the « cap ».
[53] NdT : Chicago Climate Exchange.
[54] NdT : energy-futures market.
[55] NdT : House Energy Committee.
Source (et débats) : http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/goldman-sachs-la-grande-machine-a-59168

Ces faits sont connus depuis un certain temps.
Lire « La Machine de guerre Américaine » de Peter Dale Scott avec toutes les références utiles.
Les pouvoirs fonctionnent avec un sens d’impunité illimitée, cela dure et cela n’est pas terminé, bien au contraire.
Il faut revoir le film Chinatown, dont le thème est résumé dans cette scène coupée (je lis parfois les scripts) :
« Je vais te la dire, la loi tacite, espèce de fils de pute imbécile. Il faut être riche pour tuer quelqu’un, n’importe qui, et s’en tirer. Tu crois que t’as ce genre de pactole ? Tu crois que tu es de cette classe ? »
(Robert Town)
Cordialement,
Morpheus
Le citoyen américain a de la matière pour propulser la cause des causes comme pensée clef
Balle au centre 😉
Merci Pianta.
Formidable bouquin, effectivement.
Comme le précédent (attention, ça secoue) :
« La Route vers le Nouveau Désordre Mondial.
50 ans d’ambitions secrètes des États-Unis »
de Peter Dale SCOTT :
Encore de courageuses sentinelles du peuple, que ce Peter Dale Scott et cet éditeur Demi-Lune (qui publie de nombreux livres importants).
À connaître. Et à faire connaître.
Étienne.
Bonjour,
Cela me rappelle le documentaire qui m’avait informé de la problématique de l’argent sale dans ce système dérégulé. cette enquête explique comment suite à la crise des subprimes (et bien sur la dérégulation mondialisée avant), les seuls à avoir de l’argent cash et donc être solvables, c’était ceux qui voulaient le blanchir
C’est vraiment le crime organisé qui réussit aujourd’hui à gagner ses lettres de noblesse : la voyoucratie
ARGENT SALE, le poison de la finance diffusé sur France 5
http://www.dailymotion.com/video/xthph3_argent-sale-le-poison-de-la-finance_webcam
C’est certes, pas aussi pointu que cette sentinelle mas France 5 est un grand média et ce type de documentaire est à saluer car permet une diffusion au plus grand nombre… ceux qui ne regarde pas que plus belle la vie.
Je suis toujours impressionné par la quantité de livres que tu lis… la plupart depuis 2005 j’imagine.
Quelle pêche !
Une interview lumineuse d’Emmanuel Todd au Point
ressuscitée par Le Yéti 🙂
Note du Yéti : quand Emmanuel Todd veut bien en finir avec le “hollandisme révolutionnaire”, ça donne une interview magistrale et lumineuse donnée au Point.
« Annulons la dette du vieux Monde »
(E. Todd, décembre 2011)
Le Point : Les États sont-ils en guerre contre “les marchés” ?
Emmanuel Todd : Ne soyons pas dupes de ces concepts mystificateurs, Bruxelles, les marchés, les banques, les agences de notation américaines : ces faux nez camouflent la prise du pouvoir politique, à l’échelle mondiale, par les plus riches. Sous couvert de protéger l’argent des petits épargnants, les marchés, ce sont tout simplement les plus riches jouant avec les États. Les riches ne se battent pas contre les États, ils se battent pour les contrôler encore mieux (voir “L’État prédateur”, de James Galbraith). Il suffit d’observer les parcours de certains individus entre la haute administration, les firmes américaines, Bruxelles et, désormais, les gouvernements pour comprendre qu’ils y parviennent. Si une même caste contrôle les marchés et les États, l’opposition entre les uns et les autres n’a plus aucun sens.
Vous êtes bien léger avec l’argent des petits épargnants !
Je refuse de céder au chantage. Lorsqu’ils partaient à la conquête de villes, les Mongols utilisaient des otages comme boucliers humains. Le groupe des plus riches fait exactement la même chose : ses otages, ce sont les petits épargnants.
“La faute aux riches !” : n’est-ce pas sommaire ?
Que cela vous plaise ou non, l’accumulation excessive d’argent dans les strates supérieures de la société est l’une des caractéristiques de la période. La baisse, ou la stagnation, des revenus des gens ordinaires est allée de pair avec la hausse des revenus des 1 % les plus riches et, à l’intérieur de ce petit groupe, des 0,01 % les plus riches. Quant à l’État, il faut reconnaître son ambivalence et s’appuyer sur la partie raisonnable du marxisme pour comprendre ce qui se passe. L’État est à la fois l’incarnation de l’intérêt général et l’expression de la classe dominante. L’État social d’après-guerre, l’État gaulliste, et quoi qu’en ait dit le Parti communiste, agissait surtout au nom de l’intérêt général, il gérait une croissance pour tous. Aujourd’hui, l’État est prioritairement un État de classe. Le capitalisme financier contrôle à nouveau les États.
La situation serait-elle meilleure si les riches étaient moins riches ? Autrement dit, le problème est-il moral ou économique ?
Mon analyse n’a aucune visée morale. Depuis 1990, l’ouverture des échanges et la libéralisation des flux financiers ont effectivement provoqué un fantastique accroissement des inégalités. À ce sujet, je rends hommage à l’école Piketty, dont il semble que les travaux comparatifs à l’échelle mondiale aient été décisifs dans l’émergence actuelle de la thématique des 1 % aux États-Unis et au Royaume-Uni. Aussi opaque que puisse paraître le système, on peut approcher sa réalité en analysant la façon dont un groupe social contrôle une partie importante des ressources. Dans ces conditions, la question essentielle n’est pas celle des marchés en tant que tels, mais celle de l’oligarchie et de son rapport à l’État. Il faut donc identifier cette oligarchie et analyser sa structure, son mode de vie, sa composition.
S’agit-il d’un groupe hors sol, d’”élites mondialisées”, expression qui faisait bondir tout le monde il y a dix ans ?
Encore une fantasmagorie de l’époque ! On croit que le libre-échange globalisé a engendré une oligarchie transnationale. Parce qu’on fait abstraction des facteurs culturels, on ne voit pas qu’il existe plusieurs oligarchies dont les relations sont structurées par d’implacables rapports de forces. La spécificité de l’oligarchie française, c’est sa proximité avec la haute administration. Ses membres ont souvent étudié dans de grandes écoles – sans forcément être des héritiers -, parlent en général très mal l’anglais, sont incroyablement français dans leurs mœurs et n’en finissent pas de se faire rouler par les vrais patrons, l’oligarchie américaine. La soumission à Standard & Poor’s et Moody’s est une soumission à l’oligarchie américaine. Quant à l’oligarchie allemande, nouvelle venue dans le système de domination, elle s’habitue ces jours-ci à traiter les Français comme de simples vassaux. Le charme singulier de l’oligarchie chinoise est son étroite intrication avec le Parti communiste. La plupart des analystes passent à côté de cette hétérogénéité. La gauche nourrit l’illusion d’une égalité au sommet, alors que l’inégalité caractérise autant le haut que le bas de la structure sociale mondiale.
Si les États ne s’endettaient pas, ils ne s’appauvriraient pas et n’enrichiraient personne en remboursant leur dette.
Cette idée est complètement à côté de la plaque parce qu’elle méconnaît le mécanisme réel de l’endettement. On analyse la dette publique à partir du point de vue d’un emprunteur qui serait coupable d’avoir dépensé sans compter. Les peuples doivent payer parce qu’ils ont vécu à crédit. Or ce ne sont pas les emprunteurs qui sont, fondamentalement, à l’origine de la dette, mais les prêteurs, qui veulent placer leurs excédents financiers. Marx l’avait très bien vu dans “Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte”, les riches adorent la dette publique ! Un État qui s’endette est un État qui, grâce au monopole de la contrainte légale, permet aux riches d’obtenir une sécurité maximale pour leur argent.
Donc, ce n’est pas la faute des gouvernements, puisqu’on les a poussés à emprunter ?
Sauf que ce sont leurs choix fiscaux qui les ont conduits à se mettre dans la main des plus riches. Dans “Les dettes illégitimes”, François Chesnais montre bien comment, en France, les ultrariches ont bénéficié d’une baisse de leurs impôts qui leur permet de prêter à l’État les ressources dont il s’est lui-même privé. Sans oublier l’auto-interdiction pour l’État de fabriquer de la monnaie, établie par la loi Pompidou dès 1973, mais rendue idéologiquement formidable par le mythe supplémentaire d’une Banque centrale européenne à Francfort, supposée être hors de portée de l’État français. Chaque année, les Français se voient ainsi ponctionner, à travers la TVA et les impôts directs, 250 milliards d’euros, dont près de 50 milliards d’intérêts, qui vont à des gens qui ont déjà trop d’argent. Les deux tiers sont d’ailleurs étrangers, parce que la fête est mondiale, les riches Français pouvant en contrepartie se gaver de la soumission des États et des peuples. Voilà ce que cache le discours alarmiste et moralisateur sur l’endettement abyssal, la faillite du pays et la nécessité de sauver le triple A. Derrière l’apparente logique libérale du système, l’État devient une machine à rançonner les populations au bénéfice des plus riches.
L’impôt est aussi le fondement de la démocratie. Quand ils rechignent à s’en acquitter, comme en Grèce, les citoyens sont-ils des victimes ?
Je ne peux que me répéter : on a poussé les Grecs à s’endetter afin de pouvoir mieux les étrangler. Regardez votre téléviseur : sans cesse des publicités nous incitent à emprunter. Les banques, pardon, les riches, aiment prêter. Et les usuriers aiment saisir les biens si l’on ne peut rembourser. Privatiser les biens de l’État grec, par exemple.
Ne seriez-vous pas un peu complotiste ? Même si “on” les a poussés, le dealer est-il le seul coupable de la dépendance du drogué ?
Le monde de l’oligarchie est un monde de pouvoir et de complots. En aidant l’État grec à trafiquer ses comptes, Goldman Sachs s’est comporté en usurier. Maintenant, ce qu’on appelle “aider” les Grecs, c’est les maintenir en état d’être rançonnés. La crise de la zone euro n’a pas été fondamentalement créée par la nonchalance des débiteurs, mais par l’agressivité des prêteurs.
Cette oligarchie, la définiriez-vous comme une classe sociale et, en ce cas, est-elle dotée d’une conscience de classe ?
L’oligarchie se comporte comme une classe sociale, mais en même temps on sent en elle de l’irrationalité et même un vent de folie collective. Du coup, je me demande s’il faut recourir à l’analyse marxiste de l’idéologie ou à la psychiatrie. Pourtant, un groupe social privilégié n’est pas nécessairement décadent et irresponsable. À la différence des nobles français du XVIIIe siècle, attachés à l’exemption fiscale, les classes supérieures anglaises acceptaient une pression fiscale élevée. Elles ont conquis le monde. L’oligarchie actuelle est à mille lieues de cet exemple. Il serait préférable, si ce terme ne renvoyait aux slogans antisémites, de parler de ploutocratie. Gardons en tout cas à l’esprit que l’oligarchie, pouvoir d’un petit nombre, diffère de l’aristocratie, qui est celui des meilleurs.
Ces oligarques ont plus à perdre que les autres catégories. L’irrationalité explique-t-elle tout ?
La conduite des acteurs hésite entre rationnel et irrationnel. Le point de départ de la crise de 2008, c’est l’accaparement par la Chine et d’autres, grâce à leurs bas salaires, d’une part croissante de la production mondiale, qui entraîne, dans les pays riches, une compression des revenus, donc une insuffisance de la demande. Le résultat, c’est que les salaires évoluent à la baisse, alors que le volume de la production mondiale augmente. C’est dans ce contexte que les États-Unis, puissance monétairement dominante, découvrent le mécanisme fou du crédit hypothécaire. Les ménages américains ne s’endettent pas seulement pour acheter une plus grande maison, mais pour continuer à consommer des produits chinois. Et à la veille de la crise de 2008, le déficit commercial américain s’élève à 800 milliards de dollars. Le système est étonnant : les États-Unis, forts de leur statut impérial, font de ce déficit un régulateur keynésien à l’échelle mondiale. Ainsi, l’endettement est appelé à compenser l’insuffisance de la demande. Bien entendu, le mécanisme du crédit finit par imploser et les revenus comme les importations par s’effondrer. Dans ce contexte, les plans de relance concoctés par le G7, le G8 et le G20 sont une réaction rationnelle. On célèbre le triomphe de Keynes et le retour de l’État.
Voilà qui n’aurait pas dû vous déplaire !
Le problème, c’est qu’il s’agit d’un keynésianisme des riches. La relance n’est pas financée par la création monétaire – la planche à billets -, qui ne coûterait rien à l’État, mais par l’endettement, qui permet de sécuriser l’argent des nantis sans apporter la moindre réponse de fond à l’insuffisance de la demande. Ce pseudo-keynésianisme encourage la croissance chinoise, booste le CAC 40 et accélère les délocalisations en Europe. À l’arrivée, le fameux “retour de l’État” n’est rien d’autre que l’instauration d’un socialisme des riches. L’État doit sauver les riches, nom de code : “les banques”, parce que les banques, qui contrôlent aussi les moyens de paiement des citoyens, comme l’a très bien dit Frédéric Lordon, ont pris l’État en otage pour le compte de leurs riches actionnaires. Si on avait opté pour leur nationalisation, on aurait pu garantir les économies des gens ordinaires, indemniser les petits actionnaires et sanctionner les coupables. La vérité de cette période n’est pas que l’État est impuissant, mais qu’il est au service de l’oligarchie.
Si la relance profite aux riches – les prêteurs -, l’austérité bénéficiera-t-elle aux pauvres ?
Ce qui est certain, c’est que le discours antirigueur, incarné par exemple par Martine Aubry, est complètement archaïque. Les gouvernements ont fini par comprendre que les politiques de relance ne relançaient que l’économie de la Chine et des pays émergents. Mais ils refusent toujours la moindre mesure de protectionnisme national, sectoriel ou européen. Dans ces conditions, la rigueur peut apparaître comme un refus passif de contribuer à la croissance de la Chine, une troisième voie que je qualifierai de “protectionnisme des imbéciles”. Voilà la triste vérité, nous sommes gouvernés par des imbéciles. Les gens qui sont aux commandes doivent être tenus pour responsables de leurs actes. Cela dit, je ne suis pas mélenchoniste : je crois qu’il faut des élites pour gouverner. Il ne s’agit pas de les pendre, mais de les ramener à la raison. Baroin et Pécresse, l’incompétence au sommet, sont sans doute sincèrement convaincus que le retour à l’équilibre budgétaire donne la solution de tous nos problèmes. Toutefois, il n’est pas exclu que les gouvernements aient inconsciemment fait un autre choix : si la relance est impossible et le protectionnisme impensable, la réduction des dépenses budgétaires dans les pays déficitaires est le seul moyen de mettre à genoux les pays exportateurs excédentaires, en gros l’Allemagne et la Chine, pour les obliger à entrer dans un processus de négociation.
La fascination française pour le modèle allemand va de pair avec la montée de la germanophobie…
De même que l’antisémitisme et le philosémitisme constituent deux versions d’un excès d’intérêt, pathologique, pour la question juive, la germanophobie et la germanolâtrie sont deux façons de prendre l’Allemagne trop au sérieux, ce qui contribue à aggraver le problème. Au début de son quinquennat, Nicolas Sarkozy avait une position assez antiallemande et faisait preuve d’une certaine souplesse doctrinale en économie. Le maintien de François Fillon à Matignon et la nomination d’Alain Juppé au Quai d’Orsay ont consacré le retour de la droite orthodoxe et de ses vieilles lunes économiques et moralisatrices. C’est alors que le gouvernement et une bonne partie des élites françaises ont adopté un discours germanolâtre, dangereux pour les Allemands eux-mêmes. Privés d’un partenaire sympathique mais critique, ils se sont enfermés dans l’admiration de leur propre modèle. L’urgence aujourd’hui n’est pas de les flatter, mais de les arrêter.
Vous n’allez pas entonner l’air de la bête immonde ? Cela fait cinquante ans que la puissance allemande va de pair avec une démocratie solide.
Je ne qualifierai pas forcément de démocratique un pays qui pratique l’union nationale plus volontiers que l’alternance et où, grâce à une prédisposition anthropologique à la discipline, les sociaux-démocrates ont pu mener une politique de compression acceptée des salaires. L’Allemagne a mené une stratégie parfaitement égoïste d’adaptation au libre-échange, en délocalisant hors de la zone euro une partie de la fabrication de ses composants industriels, en pratiquant contre la France, l’Italie et l’Espagne la désinflation compétitive, puis en utilisant la zone euro comme un marché captif où elle a pu dégager ses excédents commerciaux. Cette stratégie commerciale est la poursuite d’une tradition autoritaire et inégalitaire par d’autres moyens.
Vous jouez à nous faire peur ?
Je ne joue pas, mais vous devriez avoir peur. Les pays passés sous le contrôle des technocrates ou menacés sont la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, pays de démocratie récente. D’ailleurs, c’est pour les sécuriser dans un espace démocratique qu’on les a intégrés à l’Europe et à la zone euro. Or, aujourd’hui, loin de stabiliser ces démocraties fragiles, les mécanismes bureaucratico-monétaires les renvoient en accéléré aux pires moments de leur instabilité passée. Oui, l’heure est grave. Le risque de voir resurgir l’Italie du fascisme, la Grèce des colonels, l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar est bien réel. Vous voulez que je vous fasse peur ? En démographe, je vois réapparaître l’opposition des années 1930 entre l’Europe nord-occidentale des démocraties libérales, où la fécondité tend vers 1,9 ou 2 enfants par femme, et l’Europe autoritaire, fasciste ou communiste continentale, où la fécondité est ultrabasse, avec 1,3 à 1,5 enfant. Mais que faire si les Allemands sont réfractaires à toute négociation sur la capacité d’intervention de la BCE ? Devrons-nous mourir pour l’euro ? N’exagérons pas ! S’il est angoissant de voir l’Allemagne mettre à genoux ses partenaires tout en s’enivrant de l’admiration que lui vouent les droites européennes, il ne s’agit pas de tomber dans la psychose. Souvenez-vous que les Allemands ne voulaient pas entendre parler de l’euro et qu’ils n’ont cessé, après sa création, de menacer de sortir de la zone euro. Aujourd’hui, le gouvernement et le patronat ont compris que la fin de l’euro mettrait l’Allemagne au tapis, puisqu’elle seule serait dans l’impossibilité de dévaluer. En réalité, les Allemands sont plus souples qu’on ne l’imagine. Mais ils ne comprennent que la négociation franche et brutale.
Au fait, pourquoi tenez-vous tant à l’euro ?
Je ne tiens pas particulièrement à l’euro. Je dis qu’en régime de libre-échange l’euro est condamné. Je ne prédis pas l’avenir ici, je décris le présent. De toute façon, l’enjeu immédiat n’est pas l’euro, mais la crise de la dette. Soyons clair : les dettes souveraines ne seront jamais remboursées. Même les emprunts allemands commencent à être suspects. Nous avons deux possibilités : la planche à billets et le défaut sur la dette, qui serait selon moi préférable, ayant la netteté d’une opération chirurgicale. Le défaut sur la dette marquera le début de la reconquête de l’État par l’idéal démocratique, un État aujourd’hui pillé et rançonné par l’oligarchie financière.
Oui, mais, pour les “otages”, petits épargnants français, retraités américains, ce défaut négocié ressemblerait fort à une spoliation assumée.
Mais ce sont les prêteurs qui nous spolient ! Pourquoi laisserait-on les prédateurs engloutir ce qui reste du patrimoine national ? Quant aux otages, les petits épargnants, en France, c’est pour les protéger que la nationalisation des banques est indispensable. Et cessons de pleurnicher sur le petit retraité américain, l’Amérique vit à crédit sur le dos du monde depuis des années. Et ce ne sont pas de petits retraités qui détiennent les deux tiers de la dette publique française. De plus, un défaut sur la dette de la France entraînerait des défauts en cascade des autres nations. Dans cette redistribution générale, les défauts s’annuleraient pour l’essentiel les uns les autres. Quelques nations seraient perdantes. À l’arrivée, je vous garantis que les plus coupables – nations ou individus – seront le plus sévèrement punis.
On peut comprendre que nos dirigeants aient la trouille, non ?
Plus le naufrage idéologique et intellectuel de la société est évident, plus les gens d’en haut s’enivrent de leur discours de domination, plus ils exigent la mise en vente des biens publics et la baisse des salaires. Et le pouvoir se réfugie dans une sorte de déni munichois : non contents d’avoir mis en place un système stupide, des gens supposés être modérés et compétents nous laissent en état d’impréparation pour gérer son effondrement. Ne nous laissons pas intimider, une société développée, dotée d’un haut niveau éducatif et technologique, est parfaitement capable de s’adapter après un effondrement systémique de cet ordre. Nous traverserons une année très difficile, mais très vite la libération des énergies et des ressources permettra un nouvel avenir. La délégitimation d’élites médiocres et corrompues sera une nouvelle jeunesse pour notre pays, un coup de balai moins douloureux que celui de 1940, un coup de balai sans la Wehrmacht !
Emmanuel Todd
Notes :
Propos recueillis par ÉLISABETH LÉVY.
Emmanuel Todd (né en 1951) est démographe, anthropologue, historien, politologue. Il vient de publier le tome I de “L’origine des systèmes familiaux” (Gallimard, coll. “NRF Essais”, 768 p., 29 E).
Source : http://yetiblog.org/index.php?post/todd-interview-le-point
Bonjour,
Je pense que ce passage d’Emmanuel Todd vaut aussi d’être surligné :
« l’État devient une machine à rançonner les populations au bénéfice des plus riches. »
c’est une simple et pertinente formule.
J‑Stéphane
Emmanuel Todd redevient subversif, ça fait du bien ! Brillant !
http://yetiblog.org/index.php?post/todd-interview-le-point
L’entretien de Todd date d’il y a un an …
Et depuis un an, il croit que Hollande va finir par comprendre qu’il doit vraiment combattre la ploutocratie.
Todd est un brillant analyste, mais mauvais électeur … si tant est qu’un choix électoral puisse ne pas être navrant, comme il est dit avec avec tant de finesse dans la vidéo d’Etienne 🙂
Autre vieil article :
Une ploutocratie aux intérêts déconnectés de ceux des citoyens sévit en France (Christine Kerdellant, 28/02/2012, lexpress.fr)
Une caste de hauts dirigeants traverse la crise comme si celle-ci n’existait pas, engendrant un tel sentiment d’injustice et d’humiliation chez les citoyens qu’il contribue à menacer la démocratie (…)
Cette perle est effectivement un article de l’an passé : 2011.
Et en cherchant un peu, je suis sûr que je l’ai déjà signalée (à l’époque)
(Ça ne nous rajeunit pas, tout ça…)
…
Effectivement… (Je ne pouvais pas avoir raté ça)
http://etienne.chouard.free.fr/forum/viewtopic.php?pid=12657#p12657
Le livre d’Eric Laurent « La Face Cachée Des Banques » est tout aussi incontournable. Avec, à la fin, une belle enquête sur l’entourage de Barak Obama et son ascension à la présidence. No, he can’t…
A lire.
Bonjour,
Rien que sur ces cent dernières années, la diversité des marchés et la quantité des métiers n’ont cessé d’augmenter, les avancées technologiques permettent de plus en plus de nous soulager du labeur.
Pourtant les travailleurs, le peuple et le pays sont de plus en plus pauvres et souffrants. Pourquoi œuvre-t-on !?
Certes, nos modes vie changent, mais notre confort de vie est-il meilleur ? Sommes-nous libérés de la survivance ? NON !
Le capitalisme façon « MAD* IN » n’a eu pour effet que de nous rendre impossible le fait de capitaliser afin d’accuser les périodes difficiles, il nous a plongé dans l’Âge de la précarité.
J‑Stéphane
Si par « idéologie », nous désignons l’ensemble du dispositif d’idées qui reflète et justifie une société, cela inclut les idées religieuses, la croyance dans le « rêve américain », etc. L’idéologie fait parfois l’objet d’une instrumentalisation cynique de la part de la classe dominante, mais il faut comprendre qu’elle-même croit en sa propre idéologie. Les idées de notre époque sont, par défaut, ses idées. Et sauf exception, les idées de la classe capitaliste sont acceptées comme la « norme ».
Cela ne signifie pas que les capitalistes ne « conspirent » jamais en vue de tromper ceux qu’ils exploitent. Au contraire ! La propagande pro-capitaliste est un vaste marché Mais ce n’est pas de l’exploitation ! Dans la mesure où il y a « conspiration », elle vise à maintenir un système d’exploitation ; elle n’en est pas la base. Les « conspirationnistes » confondent la cause et l’effet. Par exemple, il y a effectivement des réunions de « sociétés secrètes » capitalistes. Mais ces sociétés sont le produit des rapports sociaux capitalistes – et non l’inverse.
On remarquera que la plupart des théories du complot ciblent une section donnée de la classe capitaliste – et non la classe capitaliste dans son ensemble. C’est ce qui les rend particulièrement .
Dès le Moyen-âge, des populations bien définies étaient désignées comme conspiratrices. Il s’agissait souvent de victimes du système : les Juifs, les Tsiganes, les femmes. L’idée d’un complot diabolique orchestré par une population bouc-émissaire était __ »un outil très utile pour la classe dominante »__ Force est de constater que cet engouement pour les théories du complot n’a pas disparu avec l’arrivée du système capitaliste.
Les Juifs étaient la cible privilégiée les théoriciens du complot tout au long du XIXe et au début du XXe. Au moyen d’une distinction entre le soi-disant « capitalisme productif » et le « capitalisme improductif » (financier), ils désignaient le « banquier juif » comme la source de tous les problèmes. Des gens comme Henry Ford, aux Etats-Unis, ont contribué à populariser ces idées. Il a écrit une série d’articles sur une prétendue « Internationale juive » dans le journal The Dearborn Independant.
Ainsi, les théories du complot, qui se présentent comme une critique de l’ordre établi, sont en réalité un paravent idéologique pour les dominants. De même que les classes dirigeantes féodales cherchaient à détourner la colère des masses vers une population bouc-émissaire, de même les conspirationnistes modernes détournent la colère des masses soit vers une section donnée de la classe capitaliste (banquiers, usuriers, etc.), soit vers une minorité ethnique (ignorant les divisions de classe au sein de ces minorités), soit enfin, plus simplement, vers telle institution ou tel secteur « voyou » de l’appareil d’Etat (Zone 51, le FBI, la CIA, l’ATF, l’ONU, etc.).
Avec cet « alibi », un Sarkozy a pu faire une campagne mensongère sur le thème de la « moralisation du capitalisme »…idem pour tout candidat à une fonction « dominantes » , forcément complice du système dominant !…même s’il semble chevaucher un innocent pédalo.…
De nos jours, beaucoup de gens que le capitalisme met « en état de choc », passent leurs temps à débattre d’une grande variété de théories du complot. Or, ces théories ne représentent aucune mise en cause de la perversité consubstantielle au capitalisme.
Elles épargnent, voila l’essentiel, le système lui-même. En dernière analyse, elles acceptent le système capitaliste en lui fournissant un faux alibi, celui des « comploteurs », laissant croire sans plus d’analyse, qu’il suffirait d’un « nettoyage » décrassant pour nous libérer de tels ou tels conspirateurs qui sèmeraient le désordre à des fins personnelles.
Derrière cette petite façon d’aborder le problème, nous voyons un danger : c’est sur les exploités eux-mêmes que l’on va faire retomber l’arriération mentale d’un « ordre moral »… Et rebelote ensuite avec des « prêtres dominants », des gourous, des druides et … etc… puisque « la nature humaine est ainsi faite »…Quant au logiciel du système, pas question de l’examiner ! Ceci ne veut pas dire que la conspiration ne joue pas un rôle…Mais pour analyser un fait, quel qu’il soit, il y a au moins deux faisceaux de présomption et d’analyse à diriger sur les objets observables, si l’on ne conspire pas contre l’intelligence du peuple… exemple routier pas routinier : si une route tue, ce n’est pas exclusivement » à cause des chauffards », c’est essentiellement qu’elle fonctionne pour tuer !… Ici, les « conspirationnistes » (voir les journaux misant sur l’émotion et l’indignation…) s’attarderont à expliquer chaque « accident » par la description du chauffard, tandis qu’il serait temps de choisir le train… si l’on observait la folie meurtrière du dessin même de cette route…
Si par « idéologie », nous désignons l’ensemble d’idées qui reflète et justifie une société, cela inclut les idées religieuses, la croyance dans le « rêve américain », etc. L’idéologie fait parfois l’objet d’une instrumentalisation cynique de la part de la classe dominante, mais il faut comprendre qu’elle-même croit en sa propre idéologie. Les idées de notre époque sont, par défaut, ses idées. Et sauf exception, les idées de la classe capitaliste sont acceptées comme la « norme ».
Non pas que les capitalistes ne « conspirent » jamais en vue de tromper ceux qu’ils exploitent : La propagande pro-capitaliste est un vaste marché Mais ce n’est pas de l’exploitation ! Dans la mesure où il y a « conspiration », elle vise à maintenir un système d’exploitation ; elle n’en est pas la base. Les « conspirationnistes » confondent la cause et l’effet. Par exemple, il y a effectivement des réunions de « sociétés secrètes » capitalistes. Mais ces sociétés sont le produit des rapports sociaux capitalistes – et non l’inverse.
On remarquera que la plupart des théories du complot ciblent une section donnée de la classe capitaliste – et non la classe capitaliste dans son ensemble. C’est ce qui les rend particulièrement . Dès le Moyen-âge, des populations bien définies étaient désignées comme conspiratrices. Il s’agissait souvent de victimes du système : les Juifs, les Tsiganes, les femmes. L’idée d’un complot diabolique orchestré par une population bouc-émissaire était un outil très utile pour la classe dominante Force est de constater que cet engouement pour les théories du complot n’a pas disparu avec l’arrivée du système capitaliste.
Ainsi, les théories du complot, qui se présentent comme une critique de l’ordre établi, servent en réalité de paravent idéologique pour les dominants. De même que les classes dirigeantes féodales cherchaient à détourner la colère des masses vers une population bouc-émissaire, de même les conspirationnistes modernes détournent la colère des masses soit vers une section donnée de la classe capitaliste (banquiers, usuriers, etc.), soit vers une minorité ethnique, soit enfin, vers telle institution ou tel secteur « voyou » de l’appareil d’Etat (Zone 51, le FBI, la CIA, l’ATF, l’ONU, etc.)…Avec cet « alibi », un Sarkozy a pu faire une campagne mensongère sur le thème de la « moralisation du capitalisme »…idem pour tout candidat à une fonction « dominantes » , forcément complice du système dominant !…même s’il semble chevaucher un innocent pédalo…ou une bécane « yes wee can »…
De nos jours, beaucoup de gens que le capitalisme met « en état de choc », passent leurs temps à débattre d’une grande variété de théories du complot. Or, ces théories ne représentent aucune mise en cause de la perversité consubstantielle au capitalisme. Elles épargnent, voila l’essentiel, le système lui-même. En dernière analyse, elles acceptent le système capitaliste en lui fournissant un faux alibi, celui des « comploteurs », laissant croire sans plus d’analyse, qu’il suffirait d’un « nettoyage » décrassant pour nous libérer de tels ou tels conspirateurs qui sèmeraient le désordre à des fins personnelles.
Derrière cette petite façon d’aborder le problème, nous voyons un danger : c’est sur les exploités eux-mêmes que l’on va faire retomber l’arriération mentale d’un « ordre moral »…Et rebelote ensuite avec des « prêtres dominants », des gourous, des druides et …etc…puisque « la nature humaine est ainsi faite »…Quant au logiciel du système, pas question de l’examiner ! Ceci ne veut pas dire que la conspiration ne joue pas un rôle…Mais pour analyser un fait, quel qu’il soit, il y a au moins deux faisceaux de présomption et d’analyse à diriger sur les objets observables : si une route tue, ce n’est pas exclusivement à cause des chauffards, c’est essentiellement qu’elle fonctionne pour tuer !…Certains diront que la structure elle-même est une conspiration…(Henri LABORIT « éloge de la fuite », essai FLIO 1976). Ici, les « conspirationnistes »(voir les journaux misant sur l’émotion et l’indignation…) s’attarderont à expliquer chaque « accident » par la description du chauffard, tandis qu’il serait temps de choisir, voire d’inventer… le train…si l’on observait la folie meurtrière du dessin même de cette route…
J’ai appris récemment que le mot « apocalypse » pouvait s’entendre dans le sens de « révélation ».
Alors je crois que nous sommes en train de vivre l’apocalypse. L’apocalypse par internet.
Franchement, quand je fais la somme de tout ce que je n’aurais jamais su sans internet, je me demande comment les « maîtres du monde » ont pu négliger de prendre immédiatement le contrôle de ce truc phénoménal…et je comprends par là même les efforts qu’ils vont déployer pour le saboter, car il est évident que seule l’ignorance soigneusement entretenue des masses a pu permettre à ce système inique qui nous étrangle à petit feu de s’installer et de se maintenir jusqu’à aujourd’hui.
Plus que jamais, nous avons le devoir de nous informer. Internet, mais pas seulement lui, évidemment, nous en donne les moyens. Mais après l’information, vient l’action, sinon nous ne valons guère mieux que les pauvres larves abruties par TF1.
Grand merci à vous monsieur Chouard pour le boulot phénoménal que vous abattez. Avec quelques autres, dans différents domaines, tels Lordon, Friot, Lepage et d’autres encore dont le nom m’échappe à cet instant, vous m’ouvrez l’esprit au démonte-pneus et je me sens chaque jour un peu moins con… mais beaucoup plus révolté.
Et au-dessus de GS, c’est qui ???
Méfions-nous des moutons que l’on nous offre en pâture, peut-être y‑a-t-il autre chose derrière ???
Une méta-GS en quelque sorte, si vous voyez ce que je veux dire !
Bonjour,
Pierre a dit : « Franchement, quand je fais la somme de tout ce que je n’aurais jamais su sans internet, je me demande comment les « maîtres du monde » ont pu négliger de prendre immédiatement le contrôle de ce truc phénoménal…et je comprends par là même les efforts qu’ils vont déployer pour le saboter, car il est évident que seule l’ignorance soigneusement entretenue des masses a pu permettre à ce système inique qui nous étrangle à petit feu de s’installer et de se maintenir jusqu’à aujourd’hui. »
Effectivement, pourquoi ont-ils permis de mettre entre les mains des peuples, ce média libre d’expression populaire ?
Alléchés par l’odeur du fric, ont-ils seulement envisagé les retombées financières ? Ou, n’ont-ils pas su anticiper le potentiel évolutif et révolutionnaire de cette technologie ?
Le faite est que de bons Samaritains (malgré eux ?) ont su créer un média viral, car « open source » et qui c’est propagé sur tous les réseaux et médias totalement privés.
Je pense qu’Internet succède à la famine pour ce qui est de déclencher des révolutions. Ça a commencé, ça continuera, et se globalisera, surtout s’ils font l’erreur (pour eux) de le couper. Mais ils ne feront pas cela, car ce serait renoncer à des milliards et déclencherai une révolution de tous les peuples. Et comme internet est un dragon révolutionnaire qui a plus de têtes que d’Internautes, ils ne peuvent toutes les couper. Par contre il y a des points faibles, il nous faut bien les identifier, les protéger et les renforcer. Je pense entre autres aux hébergeurs…
Ne faisons pas l’erreur de baisser notre garde en sous-estimant leur perversité, car en coups tordus, par expérience nous savons qu’ils excellent. Ils vont plutôt, comme à leurs habitudes, chercher à polluer et envenimer des conséquences néfastes (en omettant bien sûr, comme toujours qu’ils en sont la cause), ils vont cracher leurs venins pour légitimer et légiférer des lois répressives et prohibitives.
Ne nous laissons plus duper, soyons vigilants, soyons les sentinelles de notre civilisation. Maintenant, nous le pouvons, la démocratie se démocratise. Internet unifie les peuples, Internet est le peuple unifié !
Faisons ici notre « serment du jeu de paume », mais pas pour une constitution pour la France, mais pour une constitution pour les Français, une constitution transposable aux autres Nations et pouvant être une constituante à la constitution universelle.
Nous ne sommes pas rassemblés, mais maintenant nous ne sommes plus seuls et demain nous serons unis !
J‑Stéphane
Les dominants machiavéliques ont parié sur l’immersion globale d’internet dans « l’idéologie dominante », et sur l’égalité des chances offerte aux « contre-vérités » face à l’émergence redoutable de « la vérité »…
Je rêve qu’ils perdent leur pari, mais ils ont la main sur internet, et il n’y a pas que sur « l’ignorance du peuple » qu’ils comptent…
Ou plutôt si, en effet : l’ignorance du citoyen du monde moyen face à la vérité de son propre système nerveux, ce « nid de vipères » qui enlace très étroitement la respiration de notre « imaginaire ». Or l’imaginaire collectif, si nous ne parvenons pas à le faire fructifier en faveur de notre « libération », qui semble un laborieux processus, alors, nous fonctionnerons comme des robots programmés par les dominants.
Finalement nous avons ici pratiquement accompli la tache la plus simple : déjouer la mystification « économiste »…Il nous reste le plus complexe, car il s’agit autant d’un travail « sur soi » pour chaque « citoyen », que d’un travail de « communication transversale », bientôt dans un maquis informationnel que les « dominants » envisagent déjà de « miner ».
On peut imaginer cela sans céder à une pulsion paranoïaque…Bonnes fêtes, « camarades » (ironie?)
Le dernier article percutant de Matt Taibbi :
http://www.rollingstone.com/politics/news/secret-and-lies-of-the-bailout-20130104?link=mostpopular1
Dommage l’article est en anglais 🙁 … heureusement que l’illustration est en français 😉
😀 exact J‑Stéphane, un dessin vaut souvent un long discours.
Mais comme l’histoire que Matt Taibbi raconte vaut la peine d’être diffusée dans ses détails, je me suis permis de la traduire
(d’avance pardon si c’est maladroit : ce n’est que du travail d’amateur).
SECRETS ET MENSONGES DU PLAN DE SAUVETAGE (1)
Le sauvetage de Wall Street par l’Etat fédéral n’a pas arrangé l’économie – il a créé un état de sauvetage permanent fondé sur une arnaque pyramidale. Et le pire est peut-être à venir.
Article de Matt TAIBBI paru le 4 janvier 2013 (numéro du magazine Rolling Stone du 17 janvier 2013)
http://www.rollingstone.com/politics/news/secret-and-lies-of-the-bailout-20130104#ixzz2HHKOmNZJ
Quatre longs hivers ont passé depuis que le gouvernement fédéral, en la personne Alien-Nationesque(2) du lourdaud au crâne d’œuf qui était alors Secrétaire au Trésor, Hank Paulson, consacra 700 milliards de dollars d’argent du contribuable pour sauver Wall Street de ses propres turpitudes et de sa propre avidité.
À écouter les banquiers et leurs alliés de Washington raconter l’histoire, on croirait que le sauvetage a été la meilleure chose qui est arrivée à l’économie américaine depuis l’invention du travail à la chaîne. Cela n’a pas seulement empêché une autre Grande Dépression, nous a‑t-on dit, mais encore l’argent a‑t-il été intégralement remboursé, et le gouvernement a même fait un bénéfice par-dessus-le marché. Pas bobo, pas puni – pas vrai ?
Faux.
C’était un pur mensonge – l’une des plus gros et des plus élaborés de tous les bobards qui ont été vendus au peuple américain. On nous a dit que le contribuable était appelé – seulement temporairement, figurez-vous – pour renflouer l’économie et sauver le monde de la catastrophe financière ? En fait, on s’est retrouvé à faire exactement le contraire : engager les contribuables américains dans un soutien permanent et aveugle du nouveau système financier ingouvernable, incontrôlable et hyperconcentré. Ce système exacerbe l’avidité et l’inégalité à l’origine du crash et pousse les banques comme Goldman Sachs et Citigroup à prendre encore plus de risques au lieu de les éviter. Il en résulte l’un de ces accords où une mauvaise décision en amont germe pour produire tout un bouquet de conséquences involontaires et cauchemardesques. On croyait qu’on invitait juste un pote à la maison pour quelques jours, et on se retrouve avec une famille de ploucs qui s’installent à demeure, dorment à neuf dans le même pieu et se mettent à construire un laboratoire d’amphet’ dans le jardin.
« Comment Wall Street a tué la réforme financière »(3)
Mais la partie la plus effrayante est le mensonge. On a menti au public si souvent et avec si peu de vergogne au cours des quatre dernières années, que le fait de ne pas dire la vérité au bas peuple est devenu une sorte de caractéristique automatique du discours officiel sur le sauvetage financier. Ce n’est pas seulement de l’argent que le gouvernement a donné à Wall Street – il lui a également conféré le droit de cacher la vérité au reste d’entre nous. Et tout cela a été fait au nom de l’aide aux gens normaux et de la création d’emploi. « C’est, dit Neil Barofsky, ancien inspecteur général du sauvetage, l’arnaque parfaite ».
On a eu droit aux tromperies du sauvetage au début, à la fin, et au milieu. Il y a eu des mensonges proférés dans les premiers instants de leur conception, et d’autres qui sont encore racontés quatre ans plus tard. Les mensonges, en réalité, ont été le pivot du sauvetage. La seule raison pour laquelle les investisseurs ne sont pas partis en courant loin de cette place financière à l’évidence corrompue, c’est parce que le gouvernement est allé jusqu’à des extrémités extraordinaires pour vendre la fable racontant que les problèmes de 2008 ont été résolus. Les investisseurs ne croient peut-être pas véritablement à l’histoire, mais ils sont impressionnés par l’engagement total du gouvernement, et ce depuis le tout début, à la leur faire gober.
ILS ONT MENTI POUR FAIRE VOTER LE PLAN DE SAUVETAGE
Aujourd’hui, ce dont peu se souviennent à propos des plans de sauvetage, c’est qu’il a fallu qu’on les valide. Ce n’était pas comme si Paulson avait pu aller attribuer unilatéralement des milliers de milliards de dollars publics pour sortir Goldman Sachs et Citigroup de leur propre gabegie idiote (même si c’est précisément ce que le gouvernement a fini par faire, un peu plus tard). Tout comme pour une déclaration de guerre, autre allocation de ressources publiques également extrêmement onéreuse, Paulson a eu au moins besoin d’un vernis d’approbation parlementaire. Et tout comme pour la résolution sur la guerre en Irak, qui n’a été obtenue seulement qu’après l’avertissement grotesque de George W. Bush sur le fait que Saddam se préparait à envoyer des drones pour vaporiser du poison sur la ville de New York, les plans de sauvetages ne sont passés au travers du Congrès qu’avec une série de menaces et de promesses allant de la petite blague à la tromperie délibérée. Lors d’une réunion pour discuter de la première loi de sauvetage – à 11h00 du matin, le 18 septembre 2008 – Paulson a dit aux membres du Congrès que si le gouvernement ne prenait pas des mesures immédiates, 5,5 billions(4) de dollars allaient disparaître avant 14h le jour même et que l’économie mondiale s’effondrerait « dans les 24 heures ».
Pour lui rendre justice, Paulson a commencé par dire la vérité, à sa manière à lui de tête de lard narcissique. Sa première proposition de TARP(5) consistait en trois pages d’idioties tirées tout droit d’un épisode de Beavis and Butt-Head(6). Pour résumer, Paulson disait « Tu peux me filer des sous, hein ? ». Le Sénateur Sherrod Brown, un démocrate de l’Ohio, se souvient d’un appel avec Paulson et Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale. « On a besoin de 700 milliards de dollars » ont-ils dit à Brown, « et on les veut dans trois jours ». De plus, le plan stipulait que Paulson pouvait employer l’argent comme cela lui chantait, sans aucune vérification « par aucune cour de justice ni aucune agence administrative ».
La Maison Blanche et les chefs des deux partis se sont mis d’accord sur ce document saugrenu, mais il a été descendu à la Chambre, quand 95 Démocrates se sont dressés contre lui. Pendant l’un de ces si rares instants sous l’administration Bush, quelque chose qui ressemblait à de la santé mentale se dressait à Washington.
Alors Paulson a inventé un mensonge plus convaincant. Sur le papier, la loi de stabilisation économique d’urgence de 2008 était simple. Le Trésor achèterait aux banques pour 700 milliards de dollars d’emprunts immobiliers pas nets et les modifierait ensuite au bénéfice des propriétaires dans le pétrin. La section 109 de la loi, en fait, donnait spécifiquement au secrétaire du Trésor le pouvoir de « faciliter les modifications des conditions de prêts afin d’empêcher les faillites pouvant être évitées ». Avec cette promesse sur la table, les Démocrates précautionneux ont fini par approuver le plan de sauvetage le 3 octobre 2008. « C’est cette condition, dit Barofsky, qui a permis à la loi de passer ».
Mais quelques jours après le vote, la Fed(7) et le Trésor ont unilatéralement décidé d’abandonner l’achat d’avoirs toxiques prévus, et d’injecter directement des milliards d’argent liquide dans des compagnies telles que Goldman Sachs et Citigroup. Du jour au lendemain, la section 109 a été jeté à la poubelle sans plus de cérémonie, et ce qui avait été vendu comme un sauvetage des banques et des propriétaires est devenu en un clin d’œil un opération purement bancaire – marquant le premier d’une longue série de moments où les officiels du sauvetages ont soit juste ignoré soit abjuré ouvertement leurs promesses relatives au TARP.
Le Congrès était furieux. « On nous a menti », a ragé le Représentant David Scott, un démocrate de Georgia. Le représentant Elijah Cummings, un démocrate du Maryland, s’est emporté contre cette enflure de Neel Kashkari (administrateur du TARP et banquier de Goldman) en l’appelant « le larbin des banques ».Et la colère était bipartisane. Les modifications unilatérales et le manque de transparence ont mis tellement en pétard les sénateurs républicains David Vitter de Louisiane et James Inhofe d’Oklahoma, qu’ils ont soutenu en janvier 2009 une loi pour annules les 350 milliards de dollars de TARP restants.
Alors qu’ont fait les officiels du sauvetage ? Ils ont monté une proposition remplie de mensonges encore plus gros pour pouvoir passer une seconde fois au travers du Congrès. Ce processus a commencé il y a quatre ans, presque jour pour jour – les 12 et 15 janvier 2009 – quand Larry Summers, le conseiller économique du président élu Barak Obama, a envoyé deux lettres au Congrès. Ce rondouillard aux doigts dodus, ancien économiste de la banque mondiale , qui a été viré de la présidence de Harvard pour avoir suggéré que les femmes manquent d’aptitudes naturelles pour les maths et les sciences, a supplié les législateurs de rejeter la loi Vitter et de laisser le TARP tranquille.
Dans ses lettres, Summers expose un plan en cinq points dans lequel le sauvetage est vendu comme une sorte de programme populiste géant destiné à aider les américains ordinaires. Summers promettait qu’Obama utiliserait l’argent pour stimuler le prêt bancaire et remettre les gens au travail. Il est allé jusqu’à dire que les banques se verraient refuser les fonds si elles n’acceptaient pas « d’augmenter le nombre des prêts ». Il a promis que « des conditions solides et transparentes » seraient imposées aux bénéficiaires du sauvetage, qui ne seraient pas autorisés à utiliser les fonds du plan pour « l’enrichissement des actionnaires ou des cadres dirigeants ». Comme dans le plan TARP d’origine, il a assuré que l’argent du sauvetage servirait à aider les propriétaires en faillite. Et pour finir, il a promis que les sauvetages seraient temporaires – avec un « plan de sortie pour l’intervention du gouvernement » mis en œuvre « aussi vite dès que possible ».
Ces paroles rassurantes ont fonctionné. Un fois de plus, le TARP a survécu à l’épreuve du Congrès – et encore une fois, les sauvetages ont reçu le feu vert avec l’aide des démocrates qui se sont fait berner par le bon vieux truc du « ça va aider les gens ordinaires ». « J’ai l’impression qu’ils m’ont donné beaucoup d’engagements sur la question du logement », explique le sénateur Mark Begich, un démocrate de l’Alaska.
Mais en fin de compte, presque rien de ce que Summers avait promis ne s’est matérialisé concrètement. Une petite tranche du TARP a été emballée à destination de l’aide aux faillites, mais les programmes d’aide aux propriétaires se sont révélés remplis de défaut de fabrication, pour la raison parfaitement logique qu’aucun des architectes du sauvetage n’en avait eu quoi que ce soit à foutre. Ils ont été écrit pratiquement du jour au lendemain, et sortis pour des raisons purement politiciennes – pour tromper le Congrès et lui faire lâcher sans contrepartie des tonnes d’oseille pour Wall Street. « Sans ces assurances, le niveau de l’opposition n’aurait pas diminué » dit le représentant Raúl Grijalva, un chef progressiste qui a voté contre le TARP. La promesse d’aide au logement, en particulier, s’est révélée être « un tigre de papier ».
Le 18 février 2009, le Président Obama a lancé le HAMP, le programme spécifique destiné à l’aide aux propriétaires pauvres. L’annonce a provoqué le jour suivant la crise de folie furieuse de Rick Santelli, le chroniqueur de CNBC – le pétage de plomb tristement célèbre qui a fait le buzz et donné naissance au Tea Party(8). Réagissant à l’annonce qu’Obama prévoyait d’utiliser des fonds du plan de sauvetage pour sauver de la faillite des propriétaires pauvres et (probablement) de couleur, Santelli a pesté contre le fait que le président voulait « subventionner les emprunts des nuls », alors qu’il aurait dû « récompenser les gens qui portent l’eau, au lieu de ceux qui ne font que la boire ». La tirade contre les « buveurs d’eau » a enflammé une espèce de protestation nationale spontanée à laquelle on aurait pu s’attendre quelques mois auparavant, lorsque les contribuables ont tout simplement signé un chèque en blanc à l’Association des Parieurs Anonymes, j’ai nommé : la classe des millionnaires et des milliardaires.
En fait, la somme d’argent qui a été réellement dépensée dans de l’aide aux propriétaires ressemble à une espèce de blague grotesque, comparée à la chaîne de montagne himalayenne de cash qui a été transférée sur les comptes des grandes banques, plus ou moins instantanément, durant les premiers mois du sauvetage.
Au début, 50 milliards de dollars de fonds du TARP ont été attribués pour le HAMP. En 2010, la taille du plan a été réduite de 30 milliards de dollars. Au mois de novembre de l’an dernier, quatre milliards de dollars seulement avaient été dépensés pour les modifications d’emprunt et autres aides aux propriétaires.
Pour faire court, le plan de sauvetage conçu pour aider les « buveurs d’eau », ces fainéants de propriétaires basanés allergiques au travail – ce même plan qui a lancé le Tea Party – fini par représenter à peu près 1% des dépenses totales du TARP. « C’est incroyable », dit Paul Kiel, qui surveille les dépenses du plan de sauvetage pour ProPublica. « C’est probablement l’un des plus gros échecs de l’administration Obama ».
L’échec du HAMP souligne une autre satanée vérité : que le plan de sauvetage Bush-Obama était le plan le plus bipartisan qu’on n’ait jamais eu. Imaginez un peu un Obama, quatre ans après son élection, qui aurait gardé Don Rumsfeld comme ministre de la Défense et serait encore en train de creuser le désert iraquien à la recherche d’armes de destruction massives. C’est exactement à cela que ça ressemble quand il laisse Tim Geithner, l’un des architectes en chef du plan Bush, aux commandes du plan de sauvetage des banques, sans compte à rendre, quatre ans après que Bush a quitté son poste.
Pourtant, le plan HAMP d’Obama, aussi piteux qu’il ait tourné, reste encore comme l’une des rares promesses (du moins partiellement) tenues. Pratiquement tous les autres engagements que Summers avait pris dans ses lettres se sont avérés être du pipeau complet. Y compris la promesse la plus importante de toutes – le serment d’utiliser l’argent du plan de sauvetage pour remettre les gens sur la voie de l’emploi.
ILS ONT MENTI SUR LES PRÊTS
Une fois le TARP voté, le gouvernement a vite commencé à prêter des milliards aux quelques 500 banques qu’il jugeait « saines » et « viables ». Quelques-uns étaient des prêts de liquidités, remboursables à 5% dans les 5 ans ; d’autres accords prenaient fin lorsque l’action d’une banque atteignait un prix prédéterminé. Tant que les banques détenaient des fonds du TARP, elles ne pouvaient pas verser de méga bonus à leurs cadres dirigeants.
Mais même avant que Summers n’ait promis au Congrès que l’augmentation des prêts accordés par les banques serait une condition pour pouvoir recevoir des fonds du plan de sauvetage, les fonctionnaires avaient déjà décidé de ne même pas demander aux banques d’utiliser l’argent pour augmenter les prêts. En fait, ils avaient décidé de ne même pas demander du tout aux banques de rendre compte de l’emploi des fonds accordés. Barofsky, l’inpecteur du TARP, a demandé au Trésor d’inclure une clause forçant les bénéficiaires à expliquer comment ils avaient employé l’argent public. Il a été scotché quand Kashkari, l’administrateur du TARP a rejeté sa proposition en lui disant que les prêteurs n’adhèreraient pas au plan s’il contenait trop de contraintes. « Les banques ne vont pas participer » a dit Kashkari.
Barofsky, ancien procureur chargé du narcotrafic, et qui était l’un des seul officiels à ne pas venir de Wall Street, n’a pas gobé cette histoire de banques désespérément en manque de liquidités qui refuseraient des milliards de dollars d’aide. « On aurait dit qu’ils tremblaient de peur à l’idée que les banques refusent l’argent », dit-il. « Je n’ai jamais trouvé ça tellement convaincant ».
Pour finir, il n’y a eu aucune exigence liée à un quelconque aspect du plan de sauvetage que ce soit, et il n’a jamais été prévu qu’il y en ait. Les banques ont utilisé leurs centaines de milliards à toutes les fins possibles et imaginables – toutes, c’est-à-dire excepté pour prêter aux propriétaires, petites entreprises et municipalités qu’elles avaient détruit. Et l’’un des usages les plus dégeulasses qu’ils ont trouvé pour leurs milliards d’argent public gratuit, ça a été de leur faire gagner encore plus d’argent public gratuit.
Pour garantir leur santé, toutes les principales banques doivent garder un certain montant de liquidités de réserve à la Fed. Par le passé, cet argent ne rapportait pas d’intérêt, pour la bonne raison que les banques n’avaient pas à se faire rémunérer pour rester solvables. Mais en 2006 – arguant que les banques perdaient de l’argent sur les liquidités stagnant à la Fed – les régulateurs ont accepté de verser des petits intérêts sur cet argent. Cela ne devait prendre effet qu’en 2011, mais lorsque la bulle a explosé, un paragraphe a été rédigé dans le TARP pour faire débuter les paiements en octobre 2008.
Théoriquement, il ne devrait jamais y avoir beaucoup d’argent sur de tels comptes de réserve, parce que n’importe quel banquier à moitié compétent peut faire bien plus de profit en prêtant les liquidités qu’en les stockant à la Fed, où elles ne rapportent qu’un maigre 0,25%. En aout 2008, avant le plan de sauvetage, il y avait juste 2 milliards de dollars de réserves excédentaires à la Fed. Mais en octobre de cette année-là, le montant s’est élevé à 267 milliards de dollars – et en janvier 2009, il avait atteint 843 milliards de dollars. Cela signifie que le pognon assis à rien faire sur les comptes de la Fed a soudain dépassé les montants votés par le Congrès pour le plan de sauvetage TARP ou le très décrié « Coup de pouce Obama ». Au lieu de prêter leurs liquidités toutes neuves aux propriétaires et petites entreprises en détresse, comme Summers s’y était engagé, les banques s’asseyaient littéralement dessus.
Aujourd’hui, les réserves excédentaires de la Fed atteignent un étonnant 1,4 billions de dollars. « Cet argent ne sert à rien » dit Nomi Prins, une ancienne cadre de Goldman Sachs qui a passé des années à surveiller la distribution des fonds du plan d’aide.
Ne sert à rien, sauf à rapporter aux banques quelques miettes d’intérêt sans risque. Prins estime que la charge annuelle de l’intérêt pour les réserves fédérales est autour de 3,6 milliards de dollars. C’est un montant relativement modestes dans l’histoire, mais figurez-vous qu’il correspond presque, assez ironiquement, à l’aide totale dépensée pour les propriétaires via le plan de sauvetage.
Dit autrement, les banques se font payer tous les ans, sans prêter un centime, un montant équivalent aux quatre dernières années de modification d’emprunt et autres aides au logement reçues par 1 million d’américains.
De plus, au lieu d’utiliser l’argent du plan comme convenu – pour redémarrer l’économie – Wall Street a utilisé les fonds pour rendre l’économie encore plus fragile. Depuis le début, l’argent du contribuable a été utilisé pour sous-traiter une série de fusions financières – de l’accord Chase-Bear Stearns à la fusion Wells Fargo-Wachovia, en passant par l’acquisition de Merrill Lynch par Bank of America. Grace aux fonds du plan de sauvetage, ils sont passés de « Trop gros pour tomber » à « trop forts pour louper l’occasion ».
D’autres banques ont été plus créatives pour l’utilisation des fonds du plan de sauvetage. En octobre 2010, Obama a signé un nouveau plan de sauvetage appelé « Fonds de prêts aux petites entreprises », dans lequel les sociétés de moins de 10 milliards de dollars d’actifs pouvaient se porter candidates pour piocher dans un fonds de 4 milliards de dollars d’argent public.
Il s’est avéré, toutefois, qu’un tiers des 332 compagnies qui ont participé à ce programme, ont utilisé au moins une partie de ces fonds pour rembourser leur prêt TARP initial. Des petites banques qui devaient encore de l’argent au TARP ont simplement emprunté de l’argent moins cher au gouvernement pour lui rembourser leurs emprunts TARP plus chers – manœuvre qui a eu l’avantage de les exempter au passage des limitations de bonus versés aux dirigeants jusqu’alors imposées par le plan de sauvetage. Pour tout dire, les études montrent que 2,2 milliards de dollars sur les 4 milliards ont terminé non sous forme de prêts aux petites entreprises, mais pour des remboursements du TARP. « C’est un peu comme un tour de passe-passe », admet John Schmidt, le chef des opérations de Heartland Financial, basé en Iowa, qui a pris 81,7 millions de dollars du SBLF et s’en est servi jusqu’au moindre centime pour rembourser le TARP.
Utiliser les fonds destinés aux petites entreprises pour rembourser leurs propres dettes, planquer d’énormes montants de liquide à la Fed alors que l’économie est au point mort – ce n’est que la preuve de ce que la plupart des américains savent instinctivement : que les plans de sauvetage n’ont pas beaucoup servi à prêter aux entrepreneurs. Pour le coup, les sauvetages ont en réalité freiné le prêt, car les banques se sont mises à ressembler plus à ces animaux domestiques qui deviennent gras et fainéants parce qu’ils ont deux repas quotidiens garantis, qu’aux animaux sauvages qui doivent se battre dans la jungle et chasser les opportunités pour se nourrir.
Une analyse de la Fed le révèle elle-même : dans les premiers mois du plan de sauvetage, alors que les milliards du contribuable étaient déversés, les bénéficiaires du TARP ralentissaient leurs prêts deux fois plus que les banques qui n’avaient pas reçu de fonds TARP. La chute la plus importante dans les prêts (3,1%) est à l’actif du plus gros bénéficiaire des mesures de sauvetage : Citigroup. Un an plus tard, l’inspecteur général du plan de sauvetage a découvert que le prêt, pour les 9 bénéficiaires les plus importants du TARP, « n’avait pas, en réalité, augmenté ». Le plan de sauvetage n’a pas irrigué le système bancaire avec des milliards de prêts aux petites entreprises, comme cela avait été promis. Il a juste irrigué le système bancaire avec des milliards pour les banques.
ILS ONT MENTI SUR LA SANTÉ DES BANQUES
La principale raison pour laquelle les banques n’ont pas accordé de prêts avec les fonds du plan de sauvetage est assez simple. La plupart d’entre elles avaient tout bonnement besoin de cet argent pour survivre. Ce qui conduit à une autre promesse non tenue du plan de sauvetage : l’argent du contribuable ne devait être accordé qu’aux banques « viables ».
Peu après le vote du TARP, Paulson et d’autres officiels annoncèrent les lignes directrices de leur plan de sauvetage unilatéralement modifié. Le Congrès avait accordé 700 milliards de dollars pour l’achat d’emprunts toxiques, mais 250 milliards de dollars étaient maintenant réorientés vers l’injection directe dans le capital des banques. (Malgré le fait que Paulson, à l’époque, affirmait que donner de l’argent directement aux banques était une manière plus rapide de restaurer la confiance des marchés que d’accorder des prêts à des propriétaires, il confessera plus tard qu’il avait envisagé le plan d’injection directe de liquidités avant même le vote). Cette nouvelle étape « aboulez l’oseille » du plan de sauvetage a été baptisée « Capital Purchase Program »(9).
Avec le CPP, 9 des plus grandes banques américaines – y compris Citi, Wells Fargo, Goldman, Morgan Stanley, Bank of America, State Street et Bank of New York Mellon – ont reçu 125 milliards de dollars, soit la moitié des fonds distribués. Dans la mesure où ces 9 firmes constituaient 75% de la totalité des avoirs détenus dans les banques américaines – 11 billions de dollars – il allait de soi qu’elles se tailleraient la part du lion. Mais en annonçant le CPP, Paulson et cie. avaient promis qu’ils ne gaveraient de liquidités que les banques « saines et viables ». C’était au fond la seule justification du plan de sauvetage : que la perfusion d’argent du contribuable ne serait pas utilisée pour aider des banques privées, mais pour faire repartir l’économie dans son ensemble en aidant les banques saines à recommencer à prêter.
L’arnaque que Wall Street a appris de la mafia(10)
Cette annonce a marqué le début de la légende voulant que certaines banques de Wall Street n’avaient pris l’argent du plan de sauvetage que contraintes et forcées – elles n’avaient pas besoin de tous ces milliards, vous comprenez, elles les ont juste pris pour le bien du pays. « Nous n’avions pas, à ce moment-là, besoin du TARP”, a prétendu plus tard Jamie Dimon, le chef de Chase, en insistant bien sur le fait qu’il a seulement pris l’argent « parce que le Secrétaire du Trésor nous l’a demandé ». Lloyd Blankfein, le chef de Goldman, affirma de même que sa banque n’avais jamais eu besoin de l’argent et qu’il ne l’aurait jamais accepté s’il avait su qu’il était « gros d’un retour de bâton potentiel ». Un communiqué commun de Paulson, Bernanke et Sheila Bair, la chef du FDIC, fit les éloges des 9 principales banques, des « institutions saines » qui ne prenaient l’argent que dans le but « d’accroitre la performance globale de l’économie américaine ».
Mais juste après le début des plans de sauvetage, le futur secrétaire au trésor Tim Geithner confessa à Barofsky, l’inspecteur général, que lui et ses cohortes avaient choisi les 9 premiers bénéficiaires du plan de sauvetage en raison de leur taille, sans se préoccuper d’évaluer ni leur santé et ni leur viabilité. Paulson admit néanmoins plus tard qu’il était sérieusement préoccupé par au moins une des 9 sociétés qu’il avait annoncé publiquement comme étant saine. Et au mois de novembre 2009, Bernanke accorda un entretien confidentiel à la Commission d’enquête sur la crise financière, l’organisme chargé de trouver les causes de la débâcle économique, dans lequel il reconnut que 12 des 13 plus importantes compagnies financières d’Amérique étaient sur le point de faire faillite à la période initiale des plans de sauvetage.
À l’intérieur au moins, presque tout le monde lié au plan de sauvetage savait que les plus grandes banques avaient de gros soucis. « Cela est devenu évident aussitôt que j’ai pris le job : ces compagnies n’étaient pas vraiment saines, ni viables », dit Barofsky qui a démissionné de son poste d’inspecteur du TARP en 2011.
Cet épisode sera un moment crucial de l’histoire du plan de sauvetage. Il pose un précédent : le gouvernement autorise des banques en difficulté non seulement de se faire passer pour saines mais de faire adhérer le gouvernement à leurs prétentions. Projeter une image de santé était, pour le gouvernement, plus important que de dévoiler la vérité. Les officiels tels que Geithner et Paulson paraissaient croire sincèrement que les craintes du marchés sur la corruption du système bancaire était un problème plus grave que la corruption elle-même. A chaque fois, ils justifiaient le TARP comme un geste destiné à « renforcer la confiance » dans le système – et la clé de cet effort était de garder secrète l’insolvabilité des banques. En faisant cela, il créaient un marché financier bizarre partagé entre ceux qui connaissaient la vérité sur la situation catastrophique et ceux qui ne savaient pas.
peu près un mois après que l’équipe du sauvetage eut qualifié les 9 plus grosses banques de « saines », il est apparu clairement que le plus gros bénéficiaire, Citigroup, était en arrêt cardiaque sur la table de réanimation. Seulement quelques semaines après que Paulson et cie ont donné à la firme 25 milliards de dollars en fonds TARP, Citi – qui était sur le point de publier une perte trimestrielle de plus de 17 milliards de dollars – est revenu en mendiant pour qu’on lui en donne plus. En novembre 2008, Citi reçut encore 20 milliards de dollars en liquidités et plus de 300 milliards de dollars en garanties.
Le plus incroyable dans tout cela n’est pas que Citi ait obtenu tant d’argent, mais que des notations frauduleuses validées par le gouvernement aient été intégrées comme par magie aux plans de sauvetage.
Les principaux régulateurs financiers (la Fed, le FDIC et le bureau de contrôle de la Monnaie) utilisent un système de notation appelé CAMELS(12) pour mesurer la santé des institutions. CAMEL signifie Capital, Avoirs, Management, bEnéfices, Liquidités et Sensibilité aux aléas. Cela permet de noter les sociétés de 1 à 5, où 1 est le meilleur et 5 le plus pourri. Au pic de la crise, juste au moment où Citi recevait le deuxième de ce qui finirait par être trois énormes plans de sauvetage fédéral, la banque jouissait inexplicablement d’une note de 3⁄5 – l’équivalent financier de « passable ». Dans son livre « Le taureau par les cornes » Sheila Bair qui était alors à la tête du FDIC, raconte avoir exprimé son étonnement à John Dugan, alors à la tête de OCC : « Pourquoi Citi était noté CAMEL 3 alors qu’elle était au bord de la faillite » ? Dugan répondit en substance que « de toute façon, comme le gouvernement avait prévu de renflouer Citi, l’OCC ne pensait pas changer sa notation ». De même, le FDIC a fini par accorder une « exception de risque systémique » à City, lui permettant d’avoir accès au plan de sauvetage du FDIC, malgré le fait que l’agence connaissait l’état de la banque au bord de l’effondrement.
L’impact dévastateur de ces décisions cruciales n’a jamais été complètement évalué. Dans les années précédant le plan de sauvetage, les banques comme Citi avaient perpétré une sorte de fraude envers le public en prétendant être en bien meilleure santé qu’elles ne l’étaient en réalité. Dans certains cas, la fraude était patente, comme dans le cas de Lehman Brothers, qui utilisait une manipulation comptable ésotérique pour présenter des dizaines de milliards de prêts en tant que revenus chaque trimestre, faisant croire qu’il avait plus de liquide qu’elle n’avait en réalité. Dans d’autres cas, la fraude était moins directe, comme dans le cas de Citi, qui en 2007 a versé le 3ème plus haut dividende d’Amérique (10,7 milliards de dollars) malgré le fait qu’il avait perdu 9,8 milliards de dollars uniquement dans le 4ème trimestre de la même année. Le secteur financier au complet, en fait, présentait les caractéristiques d’une arnaque pyramidale, puisque de nombreuses banques étaient dépendantes du flux continu d’argent frais provenant de produits dans le genre des subprimes pour arriver à couvrir les pertes massives provenant des investissements toxiques, qui tôt ou tard allaient bien remonter à la surface.
Alors au lieu d’utiliser les plans de sauvetage pour faire un grand ménage de printemps, le gouvernement a décidé de se mettre à plat ventre devant ces fraudes, en accordant des notations saines à ces banques en faillite, allant même jusqu’à tordre ses audits chiffrés et ses estimations pour les faire rentrer dans la petit histoire concoctée. Un des composants majeurs du premier plan TARP était la promesse d’assurer une « comptabilité complète et exacte » en conduisant régulièrement des « stress tests » sur les bénéficiaires du plan de sauvetage.
Quand Geithner a annoncé son plan de stress tests, en février 2009, un journaliste l’a aussitôt bombardé avec une question sacrément évidente : Est-ce que le fait que vous deviez conduire ces tests prouve que les régulateurs bancaires, qui devraient en connaitre un rayon sur la solvabilité des banques, n’ont en fait pas la moindre idée de qui est solvable et qui ne l’est pas ?
Le gouvernement a fini par mener des stress tests sur tous les principaux bénéficiaires du plan de sauvetage, mais la méthodologie s’est avérée tellement saugrenue, qu’elle a même été brocardée sur Saturday Night Live(12). (Dans le sketch, Geithner abandonne le système de notation numérique prévu parce qu’il serait injuste de pénaliser les banquiers qui ne sont « pas doués pour la finance »). En 2009, juste après la publication d’une première série de tests, il est apparu que la Fed autorisait littéralement les banques à bidouiller les chiffres pour que leur bilan ait meilleure allure. Par exemple, lorsque la Fed s’est aperçu que Bank of America avait un trou de 50 milliards de dollars dans son capital, la banque a persuadé les vérificateurs de réduire ce chiffre de plus de 15 milliards pour tenir compte de ce qu’elle prétendait être « des erreurs d’analyse de la part des examinateurs ». Citigroup a vu son déficit corrigé de 35 milliards de dollars à 5,5 milliards en demandant à la Fed de lui créditer ses « transactions en cours ».
De telles parodies de contrôles ont toujours cours de nos jours. Au début de l’année, Regions Financial Corp. (une compagnie qui n’a pas réussi à rembourser son prêt TARP de 3,5 milliards de dollars) a passé avec succès son stress test. Une analyse de Bloomberg View a reconnu que Regions était bien dans le rouge avec un déficit de 525 millions de dollars. Néanmoins, le CEO de la banque a proclamé que le stress test avait « démontré la puissance de notre compagnie ». Peu de temps après la conclusion du test, la banque a édité 900 millions de dollars en actions, et dit qu’elle comptait utiliser cet argent pour rembourser une partie de son emprunt TARP.
Cet épisode souligne un trait primordial du plan de sauvetage : la décision du gouvernement d’user du mensonge comme forme d’aide monétaire. L’Etat verse l’argent du contribuable à une banque insolvable ; l’Etats donne un feu vert règlementaire à ladite banque ; la banque se sert de ce feu vert pour vendre des actions ; la banque rembourse l’Etat. Ce qui est crucial ici, ce n’est pas que les investisseurs aient effectivement gobé la comptabilité pourrie de la Fed – tout ce qu’ils ont à faire, c’est d’avoir la certitude que le gouvernement soutiendra Regions de toute manière, saine ou pas. « Visiblement, la Fed voulait attirer de nouveaux investisseurs » observe Bloomberg, « et ceux qui ont mis des capitaux neufs dans Regions cette semaine sont persuadés que le gouvernement de les laissera pas tomber ».
Avec de tels comportements, le gouvernement a transformé entièrement le système financier en une sorte de grand jeu de confiance – une arnaque de style pyramidal dans laquelle la valeur d’absolument tout est sur-gonflée par la croyance largement répandue que le gouvernement interviendra toujours pour éviter les pertes. Clairement, un gouvernement qui est déjà endetté jusqu’aux yeux pour les prochains millions d’années, n’a pas assez de capitaux sous la main pour sauver chaque Citigroup ou banque régionale du pays, si elles faisaient faillite demain. Mais le marché se comporte comme si Papa viendrait encore pour payer le loyer la prochaine fois que l’un (ou tous) ses gosses foutraient le feu au canapé et filerai(en)t en douce avec la caution du proprio. Exactement comme dans une arnaque pyramidale, ça marche juste tant qu’ils ne doivent pas remplir toutes les belles promesses qu’ils ont faites. Ils construisent une économie basée non sur une vraie comptabilité ou des vrais chiffres, mais sur la croyance. Et même si les signes de croissance et de rétablissement de cette nouvelle économie de la foi sont des leurres, un des aspects du plan de sauvetage reste résolument concret : les promesses sur la rémunération des dirigeants ont été rompues.
ILS ONT MENTI À PROPOS DES BONUS
Depuis le début, il était évident que les bonus des dirigeants de Wall Street étaient LA patate chaude pour les concepteurs du plan de sauvetage. C’est pourquoi Summers, en sauvant le plan de la colère du Congrès, avait promis de « limiter les compensations des dirigeants » et de dédier l’argent public à la prévention d’une autre crise financière. Et c’est vrai, le TARP a interdit aux bénéficiaires toute une série de pratiques en matière de rémunérations exorbitantes, ce qui est l’une des raisons pour laquelle des banques telles que Goldman Sachs se sont dépêchées de rembourser leur emprunts TARP.
Mais il y avait toutes sortes de moyens de contourner ces restrictions. Les banques pouvaient demander à la Fed ou à d’autres régulateurs des exemptions, qui étaient souvent accordées (un haut fonctionnaire de la FDIC me dit qu’il a recommandé que le paiement de « parachutes dorés » soit refusé aux dirigeants de Citigroup, mais que ses supérieurs les ont accordé). Ils pouvaient obtenir des fonds via d’autres plans que le TARP, qui eux ne limitaient pas les bonus. Ou ils pouvaient simplement payer les bonus que le TARP n’interdisait pas. Dans l’un des pires épisodes, les prêteurs bien connus Fannie Mae et Freddie Mac ont versé plus de 200 millions de dollars en bonus (entre 2008 et 2010) alors que la compagnie (a) perdait plus de 100 milliards de dollars pour 2008 seulement, (b) exigeait presque 400 milliards de dollars d’aide fédérale sur la période du plan de sauvetage.
Pire encore, a été l’épisode incroyable dans lequel AIG, bénéficiaire du plan, a payé plus de 1 million de dollars à chacun des 73 employés d’AIG Financial Products, la toute petite unité unanimement accusée de la destruction de ce géant de l’assurance (et peut-être même d’avoir provoqué toute la crise) en émettant sans vergogne presque la moitié d’un billion de dollars en contrats d’échanges sur risque de crédits toxiques. Les « primes de maintien en fonction », payées après le plan de sauvetage, sont allées à 11 employés qui ne travaillaient même plus pour AIG.
Mais toutes ces “exceptions” aux restrictions sur les bonus s’avèrent encore moins révoltantes que la règle elle-même. Le TARP a en effet interdit les gros versements de bonus aux compagnies qui devaient de l’argent à l’Etat. Mais ces firmes étaient autorisées à donner des compensations supplémentaires aux dirigeants, sous la forme d’actions à long terme réservées. Une société indépendante à laquelle le New York Times a demandé d’analyser les actions, a découvert que les 5 dirigeants au sommet de chacun des 18 plus gros bénéficiaires du plan de sauvetage avaient reçu un total de 142 millions de dollars en stock-options. C’est déjà en soit beaucoup d’argent – mais grâce en grande partie au soutien affiché par le gouvernement à ses firmes, la valeur de ces actions a grimpé à 457 millions de dollars – soit en moyenne 4 millions de dollars par dirigeant.
En d’autres termes, on ne s’est pas contenté de permettre aux banques qui n’étaient pas supposées en payer de verser des bonus. On les a en fait autorisées à verser des bonus encore plus importants qu’elles n’auraient pu faire sans cela. Au lieu de forcer les compagnies à récompenser leurs direction en liquide, on leur a permis de payer en actions dépréciées, dont on a ensuite fait remonter la valeur grâce à l’appui implicite du gouvernement à ces sociétés.
Tout ce qui nous conduit à la dernière et plus importante entourloupe des plans de sauvetage :
ILS ONT MENTI SUR LE FAIT QUE LE PLAN DE SAUVETAGE NE SERAIT QUE TEMPORAIRE
Le plan de sauvetage a fini par être bien plus important que ce que quiconque avait imaginé. Il s’est étendu bien au-delà du TARP pour inclure des plans plus absconds (et pour certains bien plus gros) affublés de noms dans le style de TALF, TAF, PPIP et TLGP. De plus, certaines dispositions du plan de sauvetage avaient été conçues pour dépasser la période du plan lui-même. Des compagnies telles que AIG, GM et Citigroup, par exemple, ont reçu des dizaine de milliards de crédits d’impôts différés – leur permettant de conserver les pertes de 2008 pour compenser les profits à venir et baisser les impôts à venir. Les officiels estiment que le cout du plan de sauvetage ne doit pas tenir compte de tels cadeaux fiscaux. « Ces trucs n’apparaitront jamais sur aucun rapport » dit Barofsky.
Citigroup a lui seul, peut se vanter de plus de 50 milliards de dollars de crédits d’impôts différés – ce qui explique comment la firme a réussi à payer moins d’impôts en 2011 (elle a reçu un crédit d’impôt de 144 millions) que ce qu’elle a versé en compensation cette année-là à son bon à rien de directeur, Vikram Pandit, qui a été viré depuis (en empochant 14,9 millions de dollars). Le plan de sauvetage, pour résumer, a permis aux banques et institutions qui ont défoncé l’économie globale d’effacer les pertes provenant de leurs magouilles toxiques pour les années à venir – privant ainsi le gouvernement d’une rentrée d’impôts dont il aurait tant besoin et qu’il aurait pu dépenser dans de l’aide aux propriétaires et petits entrepreneurs qui se sont fait entuber par les banques au début de l’histoire.
Pire encore, les 700 milliards de prêts TARP ont fini par être largement dépassés par les 7,7 billions de dollars que la Fed a prêtés secrètement et en urgence à Wall Street – prêts qui n’ont été divulgués au public qu’après que le Congrès n’ai bataillé pour pouvoir procéder à un audit extraordinaire de la Réserve fédérale. La portée ce « plan de sauvetage secret » n’est pas apparu avant novembre 2011, quand Bloomberg Markets, qui a dû aller en justice pour obtenir le droit de publier les données, a détaillé comment les plus grosses compagnies du pays ont reçu en secret des billions d’argent presque sans intérêt tout au long de la crise.
Goldman Sachs, qui avait fait tout un cirque en prétendant ne pas vouloir des 10 milliards de dollars de TARP, n’a pas été long à encaisser les prêts secrets offerts pas la Fed. A la fin de 2008, Goldman avait déjà englouti 34 milliards de dollars de prêts fédéraux – et il payait un taux d’intérêt de seulement 0,01% pour une telle perfusion de liquidités. Pourtant le financement n’a jamais été révélé aux actionnaires ni aux contribuables, ce que confirme Goldman : « Nous n’avons pas révélé le montant de notre participation dans les deux programmes que vous avez cité », dit Michael Duvally le porte-parole de Goldman.
Blankfein, le directeur de Goldman, minimisa plus tard l’importance de ces prêts, disant à la commission d’enquête sur la crise financière que la banque ne « comptait pas sur ces mécanismes ». Mais dans son livre « Sauvetages », Barofsky affirme que Paulson lui a dit juste avant l’intervention du gouvernement qu’il croyait que Morgan Stanley était à quelques jours de l’effondrement. Bernanke a admis plus tard que Goldman aurait été le suivant à tomber.
Par ailleurs, au moment même où des banques prépondérantes prenaient des billions en prêts secrets de la Fed, les dirigeants de ces firmes achetaient des actions de leur compagnies, bénéficiant d’informations internes qui n’étaient pas disponibles pour le grand public. Stephen Friedman, un directeur de Goldman qui était également président de la Fed de New York, a acheté plus de 4 million d’actions Goldman en 5 semaines, de décembre 2008 à janvier 2009 – des années avant que la résurrection de la compagnie par la Fed n’ait été rendue publique. Vikram Pandit, directeur de Citigroup, a acheté presque 7 millions d’actions Citi en novembre 2008, au moment même où sa compagnie prenait secrètement un prêt de la Fed de 99,5 milliards de dollars.
Lorsque Rolling Stone Magazine lui a posé la question, Chase(13) n’a pas pu donner un seul exemple de la révélation des emprunts des banques à la Fed avant l’année suivante, lorsque Dimon a écrit à ce sujet une lettre aux actionnaires en mars 2010.
Les achats d’actions par les banquiers les plus importants d’Amérique soulèvent des questions sérieuses quant au délit d’initié. Deux anciens fonctionnaires haut-placés dans l’institution de régulation disent à Rolling Stone Magazine que les prêts secrets étaient certainement soumis à une norme de 1989, écrite par la SEC(14)au milieu de la crise de l’épargne et des emprunts, qui disait que les institutions financières devaient dévoiler « la nature, les montants et les effets » de toute aide gouvernementale. A la fin 2011, en réalité, la SEC a envoyé des lettres à Citigroup, Chase, Goldman Sachs, Bank of America et Wells Fargo pour leur demander pourquoi ils n’avaient pas publié leurs emprunts secrets. Toutes les cinq mégabanques ont répondu en substance, à différentes nuances d’absurdités près, que leur emprunt massif auprès de la Fed n’était pas « matériel », ou que la publication petits bouts par petits bouts qu’ils avaient commencé à faire convenait amplement. Rien à faire que la loi dise que les enqueteurs doivent être informés sur le champs si des dirigeants tels que Dimon ou Pandit décident de s’accorder une augmentation de 10.000 dollars. D’après les banques, ça ne vous regarde pas si les directeurs se servent d’une carte de recharge de 50 milliards de dollars donnée par la Fed.
Les implications ici vont bien delà de la question de savoir si Dimon et Cie ont commis un délit d’initiés en achetant et vendant des actions alors qu’ils avaient accès à des informations matérielles confidentielles concernant les plans de sauvetage. La préoccupation plus large et plus pressante concerne le fait qu’en n’agissant pas, les régulateurs fédéraux ont tacitement approuvé le secret. Au lieu de faire confiance aux marchés pour faire la chose appropriée avec les informations correctes, le gouvernement a au contraire joué les Jack Nicholson – et décidé que le public ne peut pas encaisser la vérité(15).
La persistance à appeler saines des banques moribondes, les faux stress tests, l’échec de l’application de la règle sur les bonus, l’apparente indifférence à la publication, sans parler du scandaleux manque d’enquête criminelle sur les fraudes commises par les bénéficiaires du plan de sauvetage avant le crash – tout cela constituait le plus important de tous les sauvetages. Brique après brique, déclaration après déclaration, les officiels du plan ont passé des années à construire la plus grosse garantie gouvernementale implicite pour les plus grosses compagnies de Wall Street : on sera derrière vous, toujours, quelque soit la façon dont vous vous plantez. On mentira pour vous et on vous laissera partir les poches pleines. On va faire de ce plan de sauvetage en cours une partie contagieuse et permanente du système financier. Et le plus important : on va s’engager publiquement dans cette politique, en laissant apparaître de si grosses ficelles que les marchés pourront mettre une étiquette précise sur la valeur de nos chouchous.
La première étude indépendante qui a essayé de chiffrer cette garantie implicite est sortie un an après le crash, en Septembre 2009, quand Dean Baker et Travis McArthur, du Centre pour la recherche politique et économique, ont publié un article intitulé « La valeur des grosses banques « Trop grosses pour tomber ». Baker et McArthur ont découvert qu’avant le dernier trimestre 2007, juste après le début de la crise, les compagnies financières ayant plus de 100 milliards d’avoirs payaient en moyenne 0,29% de moins pour emprunter le l’argent que les compagnies plus petites.
Au deuxième trimestre 2009, toutefois, une fois que les plans de sauvetages battaient leur plein, cet écart avait atteint 0,78%. La conclusion est simple : les prêteurs étaient un demi-point de fois plus enthousiastes pour prêter à une banque qui avait l’appui implicite du gouvernement – même si elle avait démontré sa stupidité – qu’ils ne l’étaient pour prêter à des compagnies qui « devaient emprunter sur la base de leur propre performances ». Les économistes estimaient que l’écart de prêt se montait à la somme inhabituelle de 34 milliards de dollars par an en faveur des 18 plus grosses banques.
Aujourd’hui, l’avantage d’une grosse banque quand elle emprunte est exactement le même que ce qu’il était il y a 5 ans : à peu près 50 points de base, ou 0,5%. « Ces mégabanques reçoivent toujours des subsides, au sens où elles empruntent sur les marchés des capitaux à des prix cassés de 50 ou 70 points, en raison implicitement du fait qu’elles sont Trop Grosses pour Tomber », dit le sénateur Brown.
Pourquoi le marché y croit ? Parce que les officiels qui ont conduit l’administration des plans de sauvetage l’ont affirmé explicitement encore et encore. Quand Giethner a annoncé la mise en place des stress tests en 2009, par exemple, il a déclaré que les banques qui n’avaient pas assez d’argent pour réussir pourraient en obtenir du gouvernement. « Nous allons aider ce processus en mettant en œuvre un nouveau plan de soutien du capital pour ces institutions qui en ont besoin », a dit Geithner. Pour Barofsky, le message était clair : « Si les banques ne peuvent pas lever de capital, on le fera à leur place ».
C’était une garantie implicite qu’on le laisserait pas les banques faire défaut – un point que Geithner et d’autres officiels ont souligné à plusieurs reprises au cours des années. « Les marchés ont interprété tous ces petits commentaires de Geithner comme autant d’indices que le gouvernement veillait sur eux », dit Baker. L’émissions de ces signaux psychologiques, conclu-t-il, est responsable de cet écart critique d’un demi-point d’emprunt.
L’avantage inhérent des plus grandes banques (le plan de sauvetage permanent qu’elles reçoivent du gouvernement) a amené un bataillon de conséquences sinistre. Toutes les grandes banques ont remboursé leur prêt TARP, tandis que plus de 300 compagnies plus petites bataillent encore pour parvenir à rembourser leurs dettes. Encore pire, les grosses banques, au lieu de se diviser en unités gérables pour devenir plus efficaces, ont encore plus grossi et sont devenu encore plus ingérables, rendant l’économie encore plus dangereusement concentrée qu’elle ne l’était auparavant. Les six plus grosses banques – Bank of America, JP Morgan Chase, Citigroup, Wells Fargo, Goldman Sachs et Morgan Stanley – ont maintenant à elles toutes 14.420 filiales, les rendant si énormes qu’elles sont de fait au-delà de toute régulation. Une étude récente de la Fed de Kansas City a découvert qu’il faudrait 70.000 inspecteurs pour examiner de telles banques billiardaires avec la même attention qu’avec laquelle est habituellement auditée une banque municipale. « La complexité nous submerge à tel point qu’aucun régulateur ne peut suivre correctement pour réguler comme nous en aurions besoin » dit le sénateur Brown, qui est en train de rédiger une proposition de loi sur la partition des mégabanques.
Le pire est que la garantie implicite a conduit les banques à un comportement dangereux. Avec ce flux apparemment infini d’argent gratuit ou presque mis à disposition des banques – additionné au sentiment bien fondé chez les banquiers que le gouvernement les soutiendra en cas de problème – les banques se sont aventurées dans des investissements encore plus risqués et spéculatifs, soit à peu près tout depuis les actions d’entreprises à hauts risques jusqu’à des hypothèques immobilières en passant par des prêts sur salaire, soit les fonds les plus louches et mal famés du système financier.
En 2011 ; les banques ont augmenté de 74% leurs investissements dans des compagnies mal notées, et ont commencé à assouplir systématiquement leurs critères à la recherche de clients auxquels prêter à hauts rendements.
C’est théoriquement une réitération de la crise financière, dans laquelle une vague d’avidité a poussé les banquiers à chasser sans répit le rendement, au point que baisser les critères de prêts était devenu la norme. Aujourd’hui le gouvernement, avec sa garantie implicite, encourage exactement le même comportement – ce qui signifie que les plans de sauvetage nous ont ramenés exactement au point de départ. « L’intervention du gouvernement », dit Klaus Schaeck, un expert des plans de sauvetage qui a travaillé comme consultant auprès de la Banque mondiale, « a sans aucun doute conduit à l’augmentation du risque ».
Et tandis que l’économie est naze dans presque tous les secteurs, il n’a jamais fait aussi bon être une banque « trop grosse pour tomber ». Wells Fargo a annoncé un profit de presque 5 milliards de dollars pour le troisième trimestre de cette année, tandis que JP Morgan Chase a empoché 5,3 milliards de dollars – à peu près deux fois plus que ce que les deux banques gagnaient au troisième trimestre de 2006, au pic de la bulle des emprunts. Et comme moteur de leur succès, les deux banques citent une solide performance sur – vous l’aviez deviné – le marché du prêt immobilier.
Alors qu’est-ce qu’a accompli exactement le plan de sauvetage ? Il a construit un système bancaire qui fait une discrimination entre les banques locales, qui rend les banques qui étaient trop grosses pour tomber encore plus grosses, qui accroit le risque, décourage le prêt rationnel aux entreprises, et qui sanctionne les épargnants en rendant plus facile et plus rentable de rechercher des retours sur investissements élevés que de se démener pour les petits déposants. Le sauvetage a également érigé le mensonge a nom de nos banques les plus grosses et les plus corrompues en politique officielle du gouvernement des Etats-Unis. Et si n’importe laquelle de ces grosses banques se plante, cela provoquera une autre crise financière, ce qui signifie que nous sommes liés à cette ligne politique pour toute l’éternité – ou du moins jusqu’à ce que les marchés nous mettent au pied du mur… ce qui pourrait se produire d’une minute à l’autre.
À part ça, le plan de sauvetage a vachement bien réussi.
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Notes :
(1) NdT : « Bailout » est traduit ici par « sauvetage ». Littéralement, il s’agit de l’action d’écoper l’eau d’un navire qui coule.
(2) NdT : « Alien Nation » est un film et une série télévisée américaine des années 1980, portant sur les problèmes d’intégration et de vie quotidienne d’extraterrestres aux crânes chauves et tachetés vivants à San Francisco.
(3) NdT : lien vers l’article de Matt Taibbi du 10 mai 2012 (http://www.rollingstone.com/politics/news/how-wall-street-killed-financial-reform-20120510
(4) NdT : « trillions » dans le texte. Les américains utilisent « l’échelle courte » dans laquelle un trillion correspond à mille milliards, soit un billion dans l’échelle longue habituellement utilisée en France (et dans cette traduction).
(5) NdT : TARP : « Troubled Asset Relief Program », programme d’aide aux actifs toxiques.
(6) NdT : « Beavis and Butt-Head » est une série animée américaine des années 1990 mettant en scène deux adolescents bas de plafond, quasiment illettrés et sans scrupules.
(7) NdT : La Réserve fédérale,banque centrale américaine est appelée « Fed » dans la langue courante.
(8) NdT : Le Tea Party est un mouvement politique américain dont l’inspiration est un mélange républicain, libertarien et populiste.
(9) NdT : Capital Purchase Program (CPP) : Plan d’achat de capital.
(10) NdT : lien vers l’article de Matt Taibbi du 21 juin 2012 (http://www.rollingstone.com/politics/news/the-scam-wall-street-learned-from-the-mafia-20120620)
(11) NdT : CAMELS est l’acronyme de Capital, Assets, Management, Earnings, Liquidity and Sensitivity to risk ; le mot signifie« chameaux » en Anglais.
(12) NdT : “Saturday Night Live” est une émission de variété diffusée sur la chaine américaine NBC depuis 1975, où un invité célèbre participe à une série de sketches humoristiques portants sur des sujets d’actualité.
(13) NdT : JP Morgan Chase est une banque d’affaire américaine.
(14)NdT : SEC : Securities and Exchange Commission
(15) NdT : « Vous ne l’encaissez pas, la vérité » : réplique de Jack Nicholson devenue culte dans le film « Des hommes d’honneur » de Rob Reiner avec Jack Nicholson et Tom Cruise (1992).
Bonsoir,
@MagaliAB, merci d’avoir pris la peine de traduire ce texte, c’est tout de suite plus lisible pour moi.
Pour exprimer le sentiment qu’éveil cette énorme et colossale pillage, je donnerais la parole à Monsieur Renaud.
Scarface (@0) en 1983, Brian DE PALMA à la réalisation et Oliver STONE (JFK) au scénario, Al PACINO… Le Loup de Wall Street, 2003, Martin Scorcese aux commandes, Leonardo DI CAPRIO face à la caméra… sortie prévue US et France le 25 décembre ! Oui, assurément, un beau conte de Noël !!… je me demande, SCORCESE indépendant et gagné à la Cause ou SCORCESE cette addiction cinématographique bien encadrée ?…
http://www.youtube.com/watch?v=OyP1b4ev2vM
PLUS… PLUS… PLUS… N’EST JAMAIS ASSEZ
L’article technique du FMI et validé par la Bundesbank (voir plus bas) a cette fois été validée par les zombies de l’Union Européenne. Un rapport est en préparation pour saisir TOUTE L’EPARGNE des 500 millions d’Européens pour la mettre à disposition des banques (en faillite).
http://www.chaos-controle.com/archives/2014/02/26/29314507.html