Henri Guillemin explique VOLTAIRE

30/11/2012 | 85 commentaires

Demain, je pars retrou­ver Marion Sigaut à Rou­baix, pour un libre exa­men, contra­dic­toire, de ce qu’on appelle « Les Lumières ».

C’est le bon moment pour vous signa­ler ces deux perles de Guille­min que j’ai dans mes soutes à pro­pos de Vol­taire.

• Écou­tez d’a­bord cette pas­sion­nante
confé­rence d’Hen­ri Guille­min sur Voltaire :

Le fichier mp3 à télé­char­ger (clic droit Enre­gis­trer sous..) : https://​old​.chouard​.org/​E​u​r​o​p​e​/​G​u​i​l​l​e​m​i​n​_​e​x​p​l​i​q​u​e​_​V​o​l​t​a​i​r​e​.​mp3

• Voyez ensuite cette étude d’Hen­ri Guille­min, spé­cia­le­ment consa­crée à Vol­taire,
publiée dans son livre « Éclair­cis­se­ments » (paru en 1961 à la NRF),
et inti­tu­lée « Fran­çois-Marie Arouet, dit Zozo, dit Vol­taire ».

Ça aus­si, c’est passionnant.

Après l’a­voir scan­né et OCRi­sé, j’ai relu et cor­ri­gé cet extrait, pour pou­voir vous le pro­po­ser ici, à la fois au for­mat PDF, et ci-des­sous, en clair, en atten­dant vos commentaires 🙂

Mais avant de le repro­duire, je vou­drais vous racon­ter une petite anecdote.

Vous savez comme j’aime cet homme, de plus en plus ; comme il me devient fami­lier, comme il me semble si proche aujourd’­hui, à force d’en­tendre et de réen­tendre sa voix, à force d’é­cou­ter atten­ti­ve­ment cha­cune de ses confé­rences, sty­lo et bloc-notes à la main — par­fois 5 ou six fois, sans me las­ser le moins du monde !
Vous savez comme j’aime sa gen­tillesse, sa pré­ci­sion, sa modes­tie, sa poli­tesse, son exi­gence sociale…

Vous savez aus­si comme j’aime les livres en géné­ral, ces traces d’in­tel­li­gence, d’ef­forts et de décou­vertes qui nous aident tant à pro­gres­ser vite (avant de par­tir à notre tour) : j’en com­mande beau­coup, toute l’an­née ; ils m’a­li­mentent, ils me donnent de la force, ils me servent à cher­cher, à m’o­rien­ter, à réfléchir.

Fin mai, je com­mande et reçois le livre « Éclair­cis­se­ments », d’oc­ca­sion : un beau vieux livre comme je les aime.
Je res­pire son odeur, je l’ouvre…
Et en pre­mière page, je tombe sur ça :

L’exem­plaire du livre que j’a­vais com­man­dé avait été, un jour, celui d’un ami d’Hen­ri (un cer­tain Jean Gros­sin ?) qui lui avait fait cette gen­tille dédi­cace ; et cette trace d’encre, des­si­née par ce bon­homme que j’aime tant (sans l’a­voir même connu de son vivant) devait abou­tir un jour dans mon bureau… C’est idiot, je sais, mais je trouve ça émouvant.

Bon, voi­là. Pardon.

Voi­ci donc le cha­pitre de ce livre consa­cré à Voltaire :

Henri Guillemin


Éclaircissements

(1961)

Extrait :

Fran­çois-Marie Arouet,
dit Zozo, dit Voltaire

style=‘font-size:9.0pt’>

style=‘font-size:9.0pt’>

style=‘font-size:9.0pt’>

Par­ler de Vol­taire avec
calme jus­tice, est-ce que c’est possible ?

VICTOR style=‘font-size:7.0pt’> HUGO1.

style=‘page-break-before:always’>

J’ai vou­lu en
avoir le cœur net.

En
somme, Vol­taire, je ne l’a­vais jamais encore abor­dé un peu sérieu­se­ment que
dans ses rap­ports avec Jean-Jacques ; il n’y était pas ave­nant. Le
regar­der une bonne fois, l’ob­ser­ver lon­gue­ment et sous tous les angles, cette
entre­prise-là je ne l’ai jamais vrai­ment essayée.

C’est
Bes­ter­man qui m’a pous­sé à ce tra­vail. Non qu’il m’y ait expres­sé­ment inci­té,
mais par le seul fait de son exemple. Voi­là quel­qu’un, Bes­ter­man, qui a fait
plus que d’ai­mer Vol­taire ; on peut dire, sans hyper­bole, qu’il lui a voué
sa vie. Et je le connais, Théo­dore Bes­ter­man ; aus­si noble qu’in­tel­li­gent.
Fana­tique ? Bien sûr. On ne réa­lise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable
au corps ». Il ne croit pas, en reli­gion, ce que je crois ? Et après ?
Il ne s’a­git pas ici d’op­tion méta­phy­sique. Il s’a­git d’his­toire et de
connais­sance. Il s’a­git de savoir qui était Vol­taire. Et parce que je
suis catho­lique, ce n’est pas une rai­son suf­fi­sante pour consi­dé­rer avec
hor­reur l’être humain Fran­çois-Marie Arouet, dit Vol­taire. J’ai même
l’im­pres­sion que c’est exac­te­ment l’in­verse qui est vrai.

Joseph
de Maistre appe­lait Vol­taire « le der­nier des hommes, après ceux qui
l’aiment »
; il disait qu’ad­mi­rer Vol­taire, se sen­tir du goût
pour lui, c’est « le signe infaillible d’une âme, cor­rom­pue ».
Mais Lamar­tine n’é­tait pas une âme pour­rie, et il aimait Vol­taire, tel­le­ment
que, dans le manus­crit de son His­toire des Giron­dins 2, il
l’a­vait salué avec ivresse. Voyez plu­tôt : « Il y a une
incal­cu­lable puis­sance de convic­tion, et de dévoue­ment à Vidée, dans cette
audace d’un seul contre tous
[…] Bra­ver le res­pect humain sans autre
applau­dis­se­ment que sa conscience, le res­pect humain, cette lâche­té de l’es­prit
dégui­sée en res­pect de l’er­reur, affron­ter les bûchers de la terre et les
ana­thèmes du ciel, c’est de l’hé­roïsme
[…] Vol­taire livra
volon­tai­re­ment son nom à toutes les colères et à toutes les malé­dic­tions du
par­ti qu’il atta­quait. Il le dévoua, et pen­dant sa vie et pen­dant des siècles,
aux res­sen­ti­ments, aux calom­nies, aux injures, aux outrages des chré­tiens. Il
condam­na sa propre cendre à n’a­voir même pas de tombe pour que son nom fût le
signe, le dra­peau déchi­ré et souillé de la guerre qu’il com­men­çait au nom de la
Rai­son
[…] La Rai­son date de lui dans l’his­toire, dans la phi­lo­so­phie,
dans la reli­gion. »
Et Miche­let : « Vol­taire est celui qui
souffre, celui qui a pris sur lui toutes les dou­leurs des hommes. » Vic­tor
Hugo, après l’a­voir mau­dit, à trente-cinq ans, comme un mes­sa­ger du démon, à la
fin de sa vie accla­mait, avec les répu­bli­cains de Paris, son « esprit »
et son « cœur ». Le Lamar­tine des Giron­dins, le Miche­let de l’His­toire
de la Révo­lu­tion fran­çaise,
le Hugo de 1878, ce qu’ils aiment chez
Vol­taire, c’est une cer­taine image de lui qui n’est peut-être pas la bonne ;
mais les enne­mis de Lamar­tine et de Hugo lors­qu’ils se ruent contre Vol­taire,
je connais leurs arrière-pen­sées, je les vois venir, et ils me donnent envie de
le rejoindre. Le vieil Hugo qui célé­brait Vol­taire, c’est le même, à la fin de
son William Sha­kes­peare qui, évo­quant le « groupe sacré » des
Témoins où se ras­semblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Pla­ton, Tacite
et saint Paul, Jeanne d’Arc et Vol­taire, ter­mine sa phrase par l’exal­ta­tion,
au-des­sus d’eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ».
Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake fai­sant par­ler
Vol­taire : « J’ai blas­phé­mé le fils de Dieu, et cela me sera
par­don­né ; mais eux, ils ont blas­phé­mé l’Es­prit-Saint et cela ne leur sera
pas par­don­né3. »

style=‘background:#FFFF99’>Un homme qui se bat pour ce qu’il croit la véri­té,
com­ment faire, même s’il nous navre, pour lui refu­ser notre estime ?
style=‘background:#FFFF99’> Vol­taire avait devant lui un drôle de catho­li­cisme.
Son propre par­rain, le galant abbé de Cha­teau­neuf, lui donne à lire, pour sa
for­ma­tion, cette Moï­sade où les croyants n’ont le choix, pour l’o­ri­gine
de leur cre­do, qu’entre la four­be­rie et la sot­tise. Il a connu et pra­ti­qué les
abbés du Temple, par­mi les­quels ce Ser­vien qui mour­ra, fâcheu­se­ment, entre les
bras d’un dan­seur. Ces prêtres qui se diver­tissent, avec les mon­dains, des
gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l’exer­cice de leur
métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les
suc­ces­seurs des apôtres » ! Que l’é­lite, que les entre­te­nus
s’es­claffent avec eux sur la Vierge ou l’Eu­cha­ris­tie, c’est sans consé­quence ;
on est entre soi, entre man­geurs. Mais que de vilaines gens endoc­trinent les
man­gés au point de les induire à l’in­sou­mis­sion, halte-là ! L’au­gure
gogue­nard se mue en inqui­si­teur. J’i­gnore ce qu’é­tait, dans sa vie pri­vée,
l’ab­bé de Cavey­rac ; c’est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle
(1758), qui indi­que­ra la bonne méthode pour que les pro­tes­tants tra­qués cessent
de se plaindre ; si le bras sécu­lier s’oc­cupe d’eux comme il faut, finies
les jéré­miades ; les pro­tes­tants auront dis­pa­ru ; l’ab­bé de Cavey­rac
glo­ri­fie la Saint-Bar­thé­le­my. D’où ceci, d’A­rouet-Vol­taire : « Croire
à l’É­van­gile est chose impos­sible quand on vit par­mi ceux qui l’enseignent. »

C’est
tou­jours beau, une com­bus­tion. Et Vol­taire flambe. Son ami For­mont, il le
trouve agréable, bon gar­çon, pen­sant bien ; mais qu’il est mou !
Vol­taire ne sup­porte pas les tièdes. For­mont l’a­gace ; « il n’a
pas le cœur assez chaud »
; « le plus indif­fé­rent des
sages »
. Dans cette page si curieuse, non signée, parue en 1734 et qui
tente un por­trait de Vol­taire, le voi­ci défi­ni : « Un ardent, qui
va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. »

Une
manière de brû­lot. Et ce feu l’a pris de bonne heure. On répète encore
aujourd’­hui que l’An­gle­terre l’a trans­fi­gu­ré. Pas du tout. Lorsque le pou­voir
l’embastille, en 1726 (et c’est à la suite de cet inci­dent qu’il ira faire la
décou­verte de la « liber­té » bri­tan­nique), le lieu­te­nant de police
reçoit des féli­ci­ta­tions pour avoir enfin sévi contre un gaillard qui, « depuis
quinze ans »
, se décla­rait publi­que­ment « enne­mi de Jésus-Christ »,
trai­tait les apôtres d’ « idiots » et les Pères de « char­la­tans » ;
1726 moins quinze, cela nous repor­te­rait à 1711, au petit Arouet de dix-sept
ans qui, cette année-là, en août, sor­tait de chez les jésuites. Le chiffre est
exces­sif, nous en ver­rons la preuve. La lettre ano­nyme de 1726 au lieu­te­nant de
police n’en éta­blit pas moins que Vol­taire, alors, de longue date déjà, pen­sait
ce que nous savons sur ces sujets qui l’au­ront obsé­dé toute sa vie. Je dis bien :
obsé­dé. En 1774 ? le 9 décembre 1774 (il a quatre-vingts ans), Mme
du Def­fand lui mur­mu­re­ra, comme à un com­plice : « Vous ne sau­riez
perdre le sou­ve­nir de l’é­vé­ne­ment qui
s’est pas­sé il y a mille sept cent
soixante-qua­torze ans. Tout vous y ramène. »

style=‘background:#FFFF99’>Aimer quel­qu’un qui, en des matières sérieuses,
pense contre moi, je sais très bien que je le peux.
La
poli­tique de Joseph de Maistre est aux anti­podes de la mienne, et de Maistre me
plaît tout entier. Chez les écri­vains d’au­jourd’­hui, Étiemble est mon ami, et
cepen­dant une fré­né­sie l’ha­bite contre cette foi à laquelle j’ap­par­tiens. style=‘background:#FFFF99’>Je ne lui en vou­drai jamais de ses coups de bélier
contre ma mai­son. Il suit sa loi. Qui­conque a dans le cœur une cer­ti­tude se
doit d’o­béir à ses com­man­de­ments. Moi non plus, je n’aime pas les
tièdes, les pré­cau­tion­neux, les amis-de-tout-le-monde. L’homme qui prend des risques parce qu’il a des choses à dire, tant
pis s’il me blesse ; je par­le­rai moi aus­si, en sens contraire ; voi­là
tout. Salubre, l’an­ta­go­niste qui se pas­sionne pour ce qui en vaut la peine,
l’homme qui n’est pas de ces âmes mortes dont la pes­ti­lence vous asphyxie, ni
de cette race si bien nom­mée par J.-P. Sartre4, et si par­fai­te­ment
dis­cer­nable : les « salauds ». Je ne me sens pas prêt,
devant Vol­taire, à lui cra­cher au visage parce qu’il insulte ce que j’a­dore.
Vol­taire croyait le chris­tia­nisme un men­songe ? Il se devait de le
com­battre.
Les pro­pos qu’il tient sur le Christ, avant de les lui
impu­ter à crime, il faut se mettre dans sa pers­pec­tive. Vol­taire n’ou­trage pas,
dia­bo­li­que­ment, un Dieu fait homme, un Rédemp­teur. Ces termes-là, pour lui,
sont vides. Il voit Jésus comme un prê­cheur juif, né pro­ba­ble­ment d’un
adul­tère, et dont l’a­ven­ture finit mal ; un mor­tel, un triste mor­tel,
comme les autres, assu­jet­ti aux misères de notre condi­tion et qui eut peur
devant la mort jus­qu’à en « tom­ber de fai­blesse ». Qu’il l’ait nom­mé « le
pen­du »
, c’est qu’il le voit tel, en effet, et encom­brant, et irri­tant
dans l’ex­ploi­ta­tion que des habiles ont tirée de son sup­plice. Qu’il signe « Christ-moque »,
c’est qu’il nargue, à bon escient, des cré­du­li­tés imbé­ciles ; et s’il
écrit à Hel­vé­tius, le 2 jan­vier 1761, qu’il « faut har­di­ment chas­ser
aux bêtes puantes »
— les « bêtes puantes », ce sont les
prêtres, du papiste ou du cal­vi­niste, « tous pétris de la même merde »
— c’est que ces gens dont les uns ont fait la Saint-Bar­thé­le­my et dont les
autres ont brû­lé Ser­vet, il les hait d’une haine « sainte ». Et s’il
manque déli­bé­ré­ment d’é­lé­gance, s’il se frotte les mains, en 1765, parce que la
Reli­gion « en a dans le cul », c’est que nous n’a­vons pas
affaire, avec lui, à Renan le dou­ceâtre. Entre
l’onc­tueux et l’emporté, ma pré­fé­rence n’hé­site pas. Lorsque Vol­taire dit « ces
drôles »
en par­lant des « chris­ti­coles », ou ces « gre­dins »
à pro­pos de ceux qui « croient encore au Consub­stan­tiel »,
j’ai beau me savoir au nombre des gre­dins et des drôles, je l’aime bien, ce
ful­gu­rant. Il est injuste ? Il va trop fort ? On perd le droit, avec
Vol­taire, quand on ne pense pas ce qu’il pense, d’être autre chose qu’une
canaille ou un minus ? Cela ne fait rien. Dans la bagarre, on ne mesure
plus ses coups. Les for­ce­nés d’une doc­trine, pour­vu que je les sente
authen­tiques, pas moyen en moi d’é­touf­fer à leur égard une fra­ter­ni­té
inavouable.

Donc,
je m’y suis mis. Pomeau me tra­cas­sait. René Pomeau c’est le spé­cia­liste,
le Bes­ter­man II. Sa thèse sur la Reli­gion de Vol­taire est un de ces
ouvrages qui forcent le res­pect. Que de lec­tures et de recherches pour un
pareil édi­fice ! Pas le genre essai trous­sé, où l’au­teur, fort de son
génie, se per­suade que l’in­tui­tion suf­fit à tout et dédaigne l’ap­pli­ca­tion des
cuistres. Valé­ry a com­mis des bévues et je songe, dou­lou­reu­se­ment, à Clau­del et
à son Drame de Brangues, sur Sten­dhal. Pomeau
est de cette humble secte, la mienne, où l’on passe des années à s’en­qué­rir.
Pomeau, sur Vol­taire, mérite qu’on l’é­coute.
Et son petit livre aus­si,
dans la col­lec­tion des Écri­vains de tou­jours, est solide. Il a bien
fait, éga­le­ment, de publier (Vol­taire l’Im­pé­tueux) les notes lais­sées
par André Delattre. Encore un bon tra­vailleur, Delattre, trop tôt par­ti. Avec
le Des­noi­re­terres qui reste irrem­pla­çable, la matière, à pré­sent, ne manque
plus — sans par­ler des Car­nets révé­lés par Bes­ter­man et des Lettres à
Mme Denis, retrou­vées par le même (com­plé­ment des Lettres d’Al­sace
four­nies par G. Jean-Aubry) et de la Cor­res­pon­dance déjà
pro­di­gieu­se­ment accrue.

style=‘background:#FFFF99’>Je me disais : au fond, si je ne l’aime pas, si
je n’é­prouve pour lui qu’un inté­rêt hos­tile, ce doit être faute d’a­voir vécu
avec lui. Quand on entre pour de bon dans la pen­sée, dans le des­tin, dans
la vie quo­ti­dienne d’un de ces grands morts, quand on se fait son com­pa­gnon,
quand on touche ces papiers sur les­quels se posèrent ses doigts et qui reçurent
son souffle, quand on l’en­tend res­pi­rer, quand on attrape, de temps à autre,
son regard même de vivant, invin­ci­ble­ment, n’est-ce pas ? on s’at­tache à
lui, on lui par­donne tout. J’ai connu cela avec Lamar­tine, avec
Jean-Jacques, avec Hugo. Il est vrai que d’autres entre­prises simi­laires ne
m’ont pas conduit au même résul­tat. Vigny, plus je l’ai vu de près, plus la
glace m’est entrée dans les veines. Avec Constant, pire ! À cause d’Adolphe,
et de Mau­riac, et du cher Dubos, je n’a­vais jamais com­pris Pau­line de
Beau­mont, « l’hi­ron­delle », Pau­line si peu mau­vais cœur, et qui traite
Ben­ja­min si mal. Je sais aujourd’­hui pour­quoi elle pou­vait écrire à Jou­bert
(qui était bien de son avis) : Constant ? un indi­vi­du « vrai­ment
haïs­sable »
.

On
ne peut se conten­ter, sur Vol­taire, de ces opi­nions cou­rantes qui ne sont que
des défaites : qu’il « échappe », qu’on n’ar­rive pas à le
sai­sir, que « c’est un être bien sin­gu­lier » (Mme du
Defïand), « sans uni­té » (Pomeau), « tout en dis­per­sion »
(Delattre). « Non vul­tus, non color unus » (1734). style=‘background:#FFFF99’>Quelqu’un est tou­jours quel­qu’un, avec son iden­ti­té.
Vol­taire est d’une cap­ture dif­fi­cile ? Il n’y a qu’à s’a­char­ner mieux.
C’est lui qui se décrit « vif comme un lézard, flexible comme une
anguille »
. Il fuit. Mais les lézards et les anguilles, on finit tout
de même par mettre la main des­sus et il est cer­tai­ne­ment pos­sible de « sai­sir »
Vol­taire. À condi­tion d’ou­vrir l’œil, de se méfier, de ne jamais le prendre au
mot sur un seul mot, mais de contrô­ler ce qu’il raconte ici par ce qu’il
raconte là. Malin comme pas un. Prê­ter l’o­reille sur­tout quand il croit qu’on
ne l’en­tend point.

Pomeau
a une bonne remarque, concer­nant Faguet. Ledit
Faguet, dans un de ses mor­ceaux de bra­voure, pré­sente la phi­lo­so­phie de
Vol­taire et, pour conclure, se tient les côtes. « Éla­bo­rée par Emile
Faguet », écrit excel­lem­ment Pomeau, la phi­lo­so­phie de Vol­taire « ne
man­quait pas d’être absurde » et M. Faguet, ensuite de s’é­ton­ner, avec
humour, « que Vol­taire eût été si sot 5 ». Faguet
déna­tu­rait le sys­tème idéo­lo­gique de Vol­taire afin de s’en gaus­ser. Mais il
aurait pu s’é­par­gner cette ruse.
Je vois, dans le camp d’en face, J.-R.
Car­ré qui s’é­ver­tue à don­ner « consis­tance » à la phi­lo­so­phie
vol­tai­rienne. Il vous bâtit une belle construc­tion, mais c’est du Car­ré, pas du
Vol­taire, tout comme fai­sait Emile Faguet dans une inten­tion oppo­sée. style=‘background:#FFFF99’>Pomeau, la loyau­té même, recon­naît que la pen­sée
méta­phy­sique d’A­rouet n’offre à l’es­prit, quand on l’exa­mine, qu’ « un
ensemble fai­ble­ment orga­ni­sé, un peu flot­tant ». Euphé­misme. J’ai fait le
tra­vail. Ça n’existe pas, la pen­sée phi­lo­so­phique de Vol­taire, du vent ;
et son Trai­té de méta­phy­sique est la plus invo­lon­taire mais la meilleure
de ses bouf­fon­ne­ries. Rien de plus ver­bal et de plus frêle que ses
démons­tra­tions inlas­sables d’un Dieu créa­teur et « hor­lo­ger ».
Vol­taire n’a pas la tête méta­phy­sique, et pas la tête scien­ti­fique non plus. Il
a fait de valeu­reux efforts, à Cirey. En pure perte. L’en­nui, c’est qu’il ne
s’en rend pas compte du tout, qu’il se figure vrai­ment avoir fait le tour des
connais­sances humaines. Il effleure et croit avoir péné­tré. Intel­li­gent,
certes, mais pas assez pour prendre conscience de ses limites. Dide­rot a
d’autres dimen­sions. Je ne sous­cris pas au scien­tisme, mais c’est un sys­tème
cohé­rent. Vol­taire n’est « scien­tiste » à aucun degré.
Vol­taire n’at­tend rien de l’« ave­nir de la science ».

Au
terme de son enquête, si scru­pu­leu­se­ment conduite, sur la pen­sée reli­gieuse de
Vol­taire, à quoi abou­tit Pomeau ? Pomeau estime que Lan­son n’a­vait point à
balan­cer. Ce qu’il avait écrit un jour, Lan­son (mais, au sein du même ouvrage, n’hé­si­tant
pas à se contre­dire) : que Vol­taire était déiste « gra­ve­ment,
cha­leu­reu­se­ment », c’est, dit Pomeau, la pure véri­té. Tout son gros livre
est fait pour sou­te­nir cette thèse, en démon­trer l’exac­ti­tude. Or il ne m’a pas
convain­cu ; abso­lu­ment pas. Que Vol­taire
ne puisse conce­voir l’u­ni­vers sans un géo­mètre pré­exis­tant, d’ac­cord. Que la « rai­son »
de Vol­taire — et même, en lui, quelque besoin com­pen­sa­toire — exigent un
Arti­san pre­mier, un Maître uni­ver­sel, d’ac­cord éga­le­ment. Mais Vol­taire « cha­leu­reu­se­ment »
déiste, la cha­leur impli­quant au moins un com­men­ce­ment d’a­mour, je le nie.

Pomeau prend au sérieux le Vol­taire offi­ciel, le Vol­taire public qui s’a­dresse
au Grand Être :

Je ne suis pas chré­tien,
mais c’est pour t’ai­mer mieux

et
qui réci­dive, à trente ans de distance :

O Dieu qu’on mécon­naît, ô
Dieu que tout annonce,

 . . . . . . . . .Â
. . . . . . . . . . . . . . .Â

Si je me suis trom­pé, c’est en cher­chant ta loi.
Mon cœur peut s’é­ga­rer mais il est plein de toi !

Atten­tion.
Quand Vol­taire se fait impri­mer (j’en­tends : sous son nom), c’est là qu’il
est le plus inquié­tant. Et peut-être, dans ces cris fameux, peut-être qu’il
s’é­meut lui-même ; mais cette émo­tion est d’une nature par­ti­cu­lière.
Vol­taire verse de vraies larmes, ses san­glots sont incon­tes­tables, lors­qu’il
incarne en scène Lusi­gnan (« Grand Dieu, j’ai com­bat­tu soixante ans pour
ta gloire ! » et la suite). Quan­ti­té d’ac­teurs, au théâtre pleurent
des larmes brû­lantes, et c’est une habi­tude des gens de lettres,
lors­qu’ils lisent leurs œuvres tout haut, de s’é­tran­gler mal­gré eux,
quel­que­fois même à la seule approche des pas­sages émou­vants. style=‘background:#FFFF99’>Trois témoi­gnages attestent que le froid Constant
s’é­touf­fait, bou­le­ver­sé, en don­nant lec­ture de son Adolphe, et Dieu sait
pour­tant qu’il était payé, Ben­ja­min (payé, on ne sau­rait mieux dire), pour
connaître les cartes tru­quées avec les­quelles il menait son jeu. Il pleu­rait
tout de même ; tant ont peu de rap­ports la lit­té­ra­ture et la vie.

 « Dieu
est l’é­ter­nel Géo­mètre, mais les géo­mètres n’aiment point. »
Ce
texte-là, des Note­books, est ins­truc­tif. Com­ment veut-on que le cœur
s’embrase pour cet Archi­tecte impas­sible ? Lamar­tine qui, sur Vol­taire,
per­dait un peu la tête, n’en a pas moins mar­qué ceci, qui l’at­tris­tait : « Une
seule chose lui man­qua » ; chez lui, « plu­tôt la haine contre
l’er­reur que l’a­mour pour la véri­té ». Dans ces alexan­drins de parade que
nous venons de repro­duire, les mots-clefs ne sont pas ceux que Vol­taire pousse
en avant ; pas « t’ai­mer mieux » ; pas « plein de toi »,
mais les hémis­tiches anté­rieurs. Son homé­lie est la sui­vante : si vous
vou­lez — et vous le vou­lez, n’est-il pas vrai ? hommes de bonne volon­té,
mes frères — si vous vou­lez rendre au Tout-Puis­sant un culte digne de sa
gran­deur, ces­sez de le « mécon­naître », ces­sez de l’a­moin­drir comme
font ces pauvres chré­tiens. Offen­sive, l’i­dée.
Sous cou­leur d’hom­mage, une incri­mi­na­tion. Vol­taire attaque.
Et son
sketch de l’au­rore, racon­té par lord Brou­gham, ses trans­ports sur la mon­tagne
devant le petit Latour médu­sé, son age­nouille­ment de vieillard sublime, son
apos­trophe à l’É­ter­nel dans la gloire du soleil levant : « Je crois !
Je crois en Toi ! », c’est le post-scrip­tum qui lui confère sa valeur
ensei­gnante ; « tout à coup, se redres­sant, il remit son cha­peau,
secoua la pous­sière de ses genoux, reprit sa figure plis­sée : — Quant à
Mon­sieur le Fils et à Madame sa mère, c’est une autre affaire. »
L’exer­cice sur la col­line est de 1775. À cette
date, Vol­taire se bat sur deux fronts ; entre lui et les hol­ba­chiens, la
cas­sure s’est faite. Le Vol­taire des années ultimes a connu la même aven­ture
qui sera celle de Vic­tor Hugo. Tous deux, à la fin, sont en butte, pour leur
déisme, aux sar­casmes d’an­ciens amis qui les trouvent main­te­nant attar­dés.

Zola, en 1881, traite de « gâteux » l’au­teur de l’Âne ; Dide­rot,
après 1770, juge que Vol­taire n’est qu’un « cagot » et la Cor­res­pon­dance
lit­té­raire
nous apprend que, dans le groupe du baron, Vol­taire est tenu
pour un « capu­cin ». L’homme du Dic­tion­naire
phi­lo­so­phique
parle à pré­sent des « éner­gu­mènes athées » qu’il
jette au même fumier que les « éner­gu­mènes chrétiens ».

Étrange ;
car enfin, à bien recueillir ses confi­dences, on le voit mal sûr que son
Archi­tecte soit autre chose qu’une abs­trac­tion. Il a pas­sé son temps à le
répu­ter si loin­tain, tel­le­ment incom­men­su­rable à notre peti­tesse qu’on se
demande vrai­ment pour­quoi les néga­teurs de ce fan­tôme le déso­bligent à ce
point. La Pro­vi­dence, depuis Zadig (Zadig, ou
La ver­tu est tou­jours punie), cha­cun sait le cas qu’il en fait. « Mes
chères puces, vous êtes l’ou­vrage ché­ri de Dieu et tout cet uni­vers a été créé
pour vous. »
Vol­taire pouffe de rire au nez des pré­di­ca­teurs. L’homme
centre de la créa­tion ? Il n’y a guère de jobar­de­rie qui l’a­muse
davan­tage.
Tout au plus sommes-nous « les sou­ris du bateau »
et le grand vais­seau du monde roule dans l’in­con­nu, sans plus se sou­cier des
hommes qui s’a­gitent, imper­cep­tibles, à la sur­face de la terre (goutte de boue,
elle-même, infime) que les mar­chands dont le navire fait route vers les Indes
ne s’in­té­ressent aux ron­geurs trot­ti­nant dans les cales. Ils les ignorent,
comme l’u­ni­vers nous ignore. Et si Vol­taire, d’un bout à l’autre de sa vie,
s’est ingé­nié à contre­dire Pas­cal, à le faire taire, à mon­trer comme il est
facile de clouer ce rhé­teur et de dénu­der ses sophismes, l’i­mage du « roseau
pen­sant », pour lui, pen­seur, est non ave­nue. La pen­sée de l’homme, quelle pitié ! Nous ne savons rien et nous
ne pou­vons rien savoir. Nous bal­bu­tions dans l’in­com­pré­hen­sible. Des insectes,
les humains, de ridi­cules insectes, éphé­mères et mal­propres, « petits
embryons nés entre de l’u­rine et des excré­ments »
, « invi­sibles
marion­nettes »
qui s’en vont, en une seconde, « de
Poli­chi­nelle au néant »
.

Il
y a ce que Vol­taire pro­fesse, et il y a sa « doc­trine secrète ».

Pour écar­ter la Révé­la­tion, il déclare que la conscience est là, pré­sence et
parole de Dieu en nous. « Dieu parle à tous les cœurs… La conscience
qu’il a don­née à tous les hommes est leur loi natu­relle » ; « toute
la nature vous a démon­tré l’exis­tence du Dieu suprême ; c’est à votre cœur
à sen­tir l’exis­tence du Dieu juste ». Mais
Rous­seau l’im­por­tune avec son « sen­ti­ment inté­rieur » et ces « pre­miers
prin­cipes » où repa­raît cette « connais­sance du cœur » d’où
Pas­cal tirait argu­ment.
Et Vol­taire se trans­forme en sourd, raillant (Lettre
au Dr Pan­sophe)
« cette voix divine qui parle si haut dans
le cœur des illu­mi­nés, et que per­sonne n’en­tend ». La loi morale,
la « loi natu­relle », constam­ment, paraît-il, dic­tée par Dieu à
l’homme, com­ment par­vien­drait-elle à ce ciron, à ce para­site bur­lesque et
minus­cule ? Dieu ne s’oc­cupe que des soleils. De mini­mis non curat
prae­tor.
« Que Néron assas­sine sa mère, cela n’est pas plus impor­tant
pour l’Être éter­nel que des mou­tons man­gés par des loups, ou par nous, et des
mouches dévo­rées par des arai­gnées. Il n’y a point de mal pour le Grand Être » ;
son affaire est « le jeu de la grande machine » et non point nos
com­por­te­ments que notre orgueil déri­soire se plaît à tenir pour sérieux et qui
sont, dans l’ordre des mondes, exac­te­ment comme s’ils n’é­taient point,
indif­fé­rents, indis­cer­nables. Devant Bos­well qui l’in­ter­viewe et qui boit ses
paroles, Vol­taire exé­cute, ravi, son numé­ro du Sage, et il veut bien, hochant
la tête, et le men­ton dans les narines, lâcher ce cruel aveu que, sur l’ar­ticle
de notre âme, ses cer­ti­tudes manquent d’as­su­rance ; mais à Mme
du Def­fand, qui l’en­ten­dra, il dédie, là-des­sus, cette toux dis­crète et
dubi­ta­tive qui, dans la bonne com­pa­gnie, tient lieu d’hi­la­ri­té. « Là-haut »,
« là-bas », pour Vol­taire, écrit René Pomeau, sagace, c’est « nulle
part »
. Où allons-nous ? « À l’a­bîme du néant. » style=‘background:#FFFF99’>Et quand Vol­taire ôte sa per­ruque et ses man­chettes,
il se débonde : Dieu ? Un Dieu créa­teur de l’hu­ma­ni­té ? Allons !
Pas d’of­fense à ce grand concept ! « Com­ment un Dieu aurait-il pu
for­mer ce cloaque épou­van­table de misères et de for­faits ? »

Si vigi­lant que se soit fait René Pomeau, il a trop oublié la dif­fé­rence qui
sépare le Vol­taire décla­ma­teur du Vol­taire confi­den­tiel. Deux plans. Deux
registres à ne pas confondre.
S’i­ma­gi­ner
qu’on peut rete­nir comme valable ce que Vol­taire débite lors­qu’il est sur ses
tré­teaux, c’est aller au-devant de mécomptes. Vol­taire pro­digue la fausse
mon­naie. Pour ces­ser de le dire « mul­tiple », il n’est que de savoir
son code et d’af­fec­ter ses paroles du signe, chaque fois, qu’elles com­portent :
le signe de la sus­pi­cion lors­qu’il s’a­git de pro­pos forains, dis­cours en vers
et autres trai­tés ; l’es­tam­pille de cré­di­bi­li­té, au contraire,
lorsque Vol­taire parle à voix basse et s’a­dresse au « petit trou­peau ».

C’est le Vol­taire gri­mé qui fait vibrer sa voix dans le Trai­té de la
Tolé­rance,
mais c’est Vol­taire au natu­rel qui chu­chote avec Dami­la­ville ou
d’A­lem­bert ; et dans ces lettres-là, l’Être infi­ni du forum ne s’ap­pelle
plus que « Brio­ché », et l’ins­crip­tion haute et grave que le
châ­te­lain de Fer­ney a fait gra­ver sur sa cha­pelle : Deo Erexit Vol­taire
s’ac­com­pagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux
grands noms »
.

La
« cha­leur » du déisme vol­tai­rien existe, mais en un cer­tain sens seule­ment.
Non pas la brû­lure d’un amour, mais réchauf­fe­ment d’une colère. Tou­jours anti,
Vol­taire-le-déiste ; anti-Pas­cal, d’a­bord ; anti-d’Hol­bach
ensuite et par sur­croît. S’il lève des yeux noyés vers le ciel du Grand
Géo­mètre, ses mains s’af­fairent en même temps, et tan­dis que l’as­sis­tance
éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts indus­trieux tordent le cou,
plus bas, aux gêneurs, gêneurs chré­tiens qui vou­draient lui gâter ses plai­sirs,
gêneurs athées qui mettent en péril ses jouis­sances. Pomeau se trompe quand il
assigne aux der­nières années de Vol­taire les rai­sons pra­tiques, les rai­sons de
pro­prié­taire qu’on lui voit, pour la défense de l’i­dée de Dieu. style=‘background:#FFFF99’>Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La
Met­trie, qu’il diri­ge­ra en 1770 contre d’Hol­bach. « Il y a une grande
dif­fé­rence, avait-il écrit, entre com­battre les super­sti­tions des hommes et rompre
les liens de la socié­té »
et dans son His­toire de Jen­ni, voi­ci
sa for­mule iden­tique : si l’a­théisme se répand, « tous les liens
de la socié­té
sont rom­pus »
; cette fois, une pré­ci­sion
sup­plé­men­taire : et « le bas peuple ne sera plus qu’une horde
de bri­gands »
. C’est à ce moment (1770) que Vol­taire fait
sa trou­vaille illustre :

Si Dieu n’exis­tait pas, il fau­drait l’inventer,

avec
ce com­men­taire qui ne laisse à sa pen­sée rien d’obscur :

style=‘font-size:9.0pt’>
. . . . . . . . . . . . . . . . et ton nou­veau
fermier,

Pour
ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ?

Sa
cor­res­pon­dance est d’une lim­pi­di­té totale : « La croyance des peines et des récom­penses après la mort est
un frein dont le peuple a besoin »
; « il est fort bon de faire
accroire aux hommes
qu’ils ont une âme immor­telle et qu’il y a un Dieu
ven­geur qui puni­ra mes pay­sans s’ils me volent mon blé et mon vin ».
style=‘background:#FFFF99’> Et ceci encore, qui est dans l’A. B. C. : « Je
veux que mon pro­cu­reur, mon tailleur, ma femme même croient en Dieu, et je
m’i­ma­gine que j’en serai moins volé et moins cocu. »

L’ef­froi qu’ins­pire l’a­théisme au sei­gneur de Fer­ney le guide à des pré­ve­nances
inat­ten­dues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l’a­théisme res­tait
le fait d’a­mis dis­tin­gués, Vol­taire dau­bait sans rete­nue, dans son Pot
Pour­ri,
sur le Christ. Après le Sys­tème de la Nature, il se prend
sou­dain pour le Naza­réen d’une benoîte estime, et, dans cet éton­nant article Reli­gion
II
des Ques­tions sur l’En­cy­clo­pé­die, dans ces pages que Pomeau
appelle « son Mys­tère de Jésus », l’au­teur du Ser­mon des
Cin­quante
s’a­ban­donne au lyrisme ; une « vision » l’en­traîne
dans les bocages ély­séens ; il y ren­contre tous les sages, Pytha­gore, Thaïes,
Zoroastre, Socrate, puis, « au-des­sus » d’eux tous, pour
finir, « un homme d’une figure douce et simple, âgé d’en­vi­ron
trente-cinq ans »
; son cœur se serre, car les pieds de cet homme
sont « enflés et san­glants ; les mains de même » ;
il a « le flanc per­cé, les côtes écor­chées de coups de fouet ».
« J’ai vécu dans la pau­vre­té », dit ce Juste qui a souf­fert,
et qu’en­seigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre pro­chain comme
vous-même. »
À ces mots, Vol­taire s’é­crie : « Je vous
prends pour mon seul maître ! »
Et voi­ci la péro­rai­son : « Alors
il me fit un signe de tête qui me rem­plit de conso­la­tion. La vision dis­pa­rut et
la bonne conscience me res­ta. »
Vol­taire
n’a jamais sou­hai­té voir les curés dis­pa­raître ; il le désire moins que
jamais depuis que d’Hol­bach s’est per­mis d’é­crire : « La
reli­gion est l’art d’en­ivrer les hommes pour détour­ner leur esprit des maux
dont les accablent ceux qui gou­vernent. À l’aide des puis­sances invi­sibles dont
on les menace, on les force à souf­frir en silence les misères qu’ils doivent
aux puis­sances visibles. »
Joli tra­vail, cette pré­di­ca­tion !
Celle des curés est là, par bon­heur, pour main­te­nir dans l’o­béis­sance les
anal­pha­bètes. Loin d’en­vi­sa­ger un pays sans prêtres, Vol­taire vou­drait en
France un vaste cler­gé fonc­tion­naire, mais ignare, pay­san, dûment bri­dé et mené
par le pou­voir civil.
Dès le 22 février 1763, Vol­taire donne en exemple
sa prin­ci­pau­té de Fer­ney où « le peuple ne se mêle de rien que de
brailler
[à l’é­glise] un latin qu’il n’en­tend pas » mais qui
lui apprend la rési­gna­tion. Et quand, au bout
de Zadig, un ange, inex­pli­cable mais oppor­tun, vient conclure tout à
trac : « adore », créa­ture humaine, adore et « sou­mets-toi » ;
quand, avec une gra­vi­té de pon­tife, Vol­taire répète à son tour la leçon du
mes­sa­ger divin : « Prier, c’est se sou­mettre »,
com­pre­nons bien à qui s’a­dressent l’ange et son porte-voix. Pauvres,
sou­met­tez-vous !
Rien ne doit être chan­gé à l’ordre « pro­vi­den­tiel »
tel que Vol­taire l’a résu­mé lui-même : « Le petit nombre fait
tra­vailler le grand, est nour­ri par lui, et le gou­verne. »
(Œuvres,
xii, 433.)

Nai­geon,
qui est du vilain clan, s’im­pa­tiente d’au­tant plus contre le Vol­taire « cagot »
qu’il est ren­sei­gné sur sa « doc­trine secrète » : Vol­taire
hausse les épaules devant la Pro­vi­dence ; Vol­taire n’ar­rive pas à voir où
pour­rait se loger l’« âme immor­telle » des puce­rons humains ;
Vol­taire plisse dan­ge­reu­se­ment les yeux lors­qu’il s’ex­prime sur « Brio­ché ».
Toute la Somme de René Pomeau n’a fait que me convaincre de l’a­théisme
vol­tai­rien. Vol­taire athée en fait, c’é­tait aus­si le sen­ti­ment, contre
Lan­son, de Daniel Mor­net. Et c’est l’a­vis de Bes­ter­man, peu négli­geable
caution.

Mal­heu­reux dont le cœur ne
sait pas comme on aime
Et qui n’ont pas connu la dou­ceur de pleurer…

Ces
alexan­drins en lou­koum, qu’on croi­rait du pur Mus­set, sont bien de Vol­taire.
Ils lèvent le voile, comme cha­cun sait, sur la ten­dresse qui se blot­tit,
secrète, der­rière le « hideux sou­rire » (tiens ! de Mus­set,
jus­te­ment, cette méchan­ce­té deve­nue banale au point qu’elle repa­raît dès qu’on
dit Vol­taire, ou Fer­ney, ou Fré­ron, comme sous l’ef­fet d’un déclic
infaillible). Vol­taire gen­til, Vol­taire affec­tueux, Vol­taire aimant, galé­jades ?
C’est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont peu conformes à sa légende.
Et je ne parle pas du Vol­taire de vingt ans, que je tiens en réserve. Je parle
du mon­sieur de cin­quante ans, de soixante ans et au-delà, qu’on aurait tort de
se repré­sen­ter grif­fu sans cesse et sar­do­nique. « Je vous aime­rai
ten­dre­ment toute ma vie. Je croi­rai ce que vous vou­drez. J’ap­prou­ve­rai ce que
vous ferez. Votre âme est la moi­tié de la mienne… »
Quand il écrit
ces choses à Marie-Louise Denis, ce n’est plus un gamin ; il a
cin­quante-cinq ans. Et j’en­tends bien qu’il a
envie d’elle et que le désir est imbat­table pour contre­faire le dévoue­ment
 ;
mais Vol­taire, avec Marie-Louise, a fait ses preuves ; avant de la
dési­rer, il l’ai­mait ; il l’ai­me­ra encore lors­qu’il ne la dési­re­ra plus.
C’est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu’il disait, en 1722 : « Mon
cœur a tou­jours été tour­né vers elle. »
Il est capable de patiente
bon­té, avec Thi­riot par exemple. Il dit : « Si on a des amis,
c’est pour se battre pour eux. »
Il se dépen­se­ra pour « Belle et
Bonne » ; et Marie Cor­neille, il l’a vrai­ment aidée. Secou­rir Marie
Cor­neille, c’é­tait payant ; soit ; bien­fait spec­ta­cu­laire ; et
je sais aus­si que plus une plai­san­te­rie est révol­tante, moins il a le bon goût
de se l’in­ter­dire, et qu’en consé­quence, recom­man­dant Marie à J. R. Tron­chin
pour le pas­sage de la jeune fille à Lyon, il conseille à son cor­res­pon­dant une
véri­fi­ca­tion de puce­lage, et même un peu plus si le cœur lui en dit ;
c’est une cor­vée qu’il réclame au ban­quier Tron­chin en faveur de sa pro­té­gée et
un ban­quier n’est pas homme à don­ner son temps gra­tis ; qu’il se paye donc
en nature. Les facé­ties de Vol­taire sont lourdes, mais il est rafraî­chis­sant de
l’en­tendre lui-même bla­guer ses bonnes actions. « J’ai fait un peu de bien ;
c’est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là, chez lui, m’exas­père.
Quand, se condui­sant bien, ren­dant ser­vice effec­ti­ve­ment à quel­qu’un, plu­tôt
que de s’ad­mi­rer dans la com­ponc­tion, il fait le pitre, à sa manière, bra­vo !
Marie Cor­neille ne sau­ra rien de cette abo­mi­nable indé­cence et Vol­taire parle à
Tron­chin un lan­gage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.

Ce
que nous relate le prince de Ligne n’est pas désa­gréable non plus sur Vol­taire
qui, le dimanche, à Fer­ney, met­tait « un habit mor­do­ré uni », veste à
grandes basques galon­nées d’or et des man­chettes de den­telle allant « jus­qu’au
bout des doigts » : avec cela, disait-il, « on a l’air noble. »
C’est très bien. L’ha­bit fait le moine ;
il se déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l’o­ri­gine
des princes et des rois, il sait ce qu’elle vaut : « bri­gands
heu­reux »
, ban­dits arri­vés.
Sur « la vie de Paris
et de Ver­sailles »
, d’ex­cel­lentes choses aus­si dans son Épître à
Mme Denis (1749) ; ce jacas­se­ment de volailles, la lai­deur, la
stu­pi­di­té de cette foire aux jalou­sies, avec cette réflexion d’hon­nête homme :

Com­ment aimer des gens qui n’aiment rien ?

style=‘background:#FFFF99’>Et de même, cela fait plai­sir de le voir
s’ir­ri­ter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais qu’on n’y
peut rien, que c’est comme ça, qu’ain­si va le monde : « — Eh bien,
il faut s’en occu­per ! »
Et ceci, dans ses Note­books,
assez, com­ment dirais-je, clau­dé­lien : sur la céci­té des humains qui
s’é­ba­hissent, les niais, devant un funam­bule, un ora­teur, un mar­quis, et qui
n’ont pas l’air de s’a­per­ce­voir qu’au-des­sus de leur tête, et per­pé­tuel­le­ment à
leur dis­po­si­tion, il y a un spec­tacle un peu plus propre à leur cou­per le
souffle : ces mondes qui volent, ce miracle inin­ter­rom­pu des
constel­la­tions. Est-ce bien sûr que Vol­taire se couvre, lorsque, style=‘background:#FFFF99’>dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il
écrit sur les reli­gieuses ce para­graphe si peu « vol­tai­rien » :
une jeune fille, libre­ment, qui voue sa vie à la prière ou au ser­vice des
malades et des pauvres, « peut-être n’y a‑t-il rien de plus grand sur
la terre »
. La phrase est bien là, sous nos yeux, signée du monstre.
Cal­cul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et ce qui suit n’est
pas moins décon­cer­tant : « Les peuples sépa­rés de la com­mu­nion
romaine n’ont imi­té qu’im­par­fai­te­ment une cha­ri­té si géné­reuse. »

J’ai cru pou­voir, il n’y a pas long­temps, oppo­ser Vol­taire à Hugo, pour
acca­bler Vol­taire, sur ce point même : leurs réflexes com­pa­rés devant ces
obla­tions ; je ne connais­sais pas encore (j’au­rais dû) cette page du Siècle
de Louis XIV ;
et sa lettre à Mme d’Eg­mont sur le Car­mel,
il faut éga­le­ment lui rendre cette jus­tice qu’elle ne contient pas l’ombre d’une
gogue­nar­dise. J’i­gno­rais aus­si cette allu­sion pen­sive, ailleurs, à une parente
qu’il a chez les sœurs grises, et dont il rap­porte — sans que je dis­tingue le son
réel de sa voix — une parole qui lui est res­tée : « elle
m’é­cri­vit un jour qu’elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie »
.

L’ac­tif,
dans ce bilan que j’es­saie, n’est pas nul. Mais le pas­sif ! Ter­rible, le
passif.

style=‘background:#FFFF99’>Sur le cha­pitre de l’argent, Vol­taire n’est pas beau
à voir.
« Une morale de cou­lis­sier ; le mépris du petit
gain jour­na­lier ; le res­pect du gros négoce et de la spé­cu­la­tion. »
Ces dure­tés sur son compte ne viennent pas du R. P. Conda­min ;
consta­ta­tions, affli­gées, de Lan­son. Pour
s’en­ri­chir, il est prêt à tout.
Il grap­pille
les pen­sions à droite et à gauche
 ; il a ten­té de se glis­ser dans
les ser­vices secrets de Dubois, car l’es­pion­nage rap­porte et plaît à sa nature ;
il tra­fique dans les lote­ries et tri­pote dans
l’a­gio­tage
 ; tou­jours « à che­val sur le Par­nasse et la rue
Quin­cam­poix »
, dit d’Ar­gen­son. Il
revend (200 000 NF) sa charge de gen­til­homme du roi, tout en obte­nant le
main­tien des pri­vi­lèges atta­chés à ce titre.
Pour aller chez Fré­dé­ric
II, il exige un contrat en règle : pen­sion, 70 000 NF ; frais de
voyage, 35 000 NF, — plus le cor­don de l’ordre du roi, plus la clef de
cham­bel­lan ; et il spé­cu­le­ra en outre, frau­du­leu­se­ment, sur les billets de
la Banque de Saxe (ces billets, dépré­ciés, la Banque a été contrainte de les
rem­bour­ser, au pair, aux sujets de Fré­dé­ric II, mais à eux seuls ;
Vol­taire s’ar­range pour en faire une rafle en Hol­lande) ; style=‘background:#FFFF99’>ce sont les four­ni­tures mili­taires qui sont la
source per­ma­nente de ses plus gros pro­fits ; l’im­pro­bi­té y est de règle ;
c’est un pillage orga­ni­sé du Tré­sor.

Entre­te­nu par la col­lec­ti­vi­té à par­tir de 1734, Vol­taire ne dédai­gnait pas de
l’être, pré­cé­dem­ment, par autrui ; quand tré­passe Mme de
Fon­taines, en jan­vier 1733, il en est mar­ri : « J’ai per­du une bonne
mai­son dont j’é­tais le maître et 40 000 livres de rente qu’on dépen­sait pour me
divertir. »

Le
4 mai 1767, il indique à son ban­quier lyon­nais : « Le capi­tal qui est
entre vos mains se monte à 524 000 livres (disons 1 300 000 NF) indé­pen­dam­ment
des inté­rêts de 445 000 livres (disons 1 500 000 NF). » En 1778, il
aura, en chiffres ronds, 500 000 NF de rente. Par­ti de rien, je suis « par­ve­nu », dit-il en propres
termes, « à vivre comme un fer­mier géné­ral » ; et « par
quel art ? »
Réponse : parce qu’ « il faut être, en
France, enclume ou mar­teau »
et qu’il a su choi­sir le bon côté, celui
qui écrase.

Bâton­né,
à trente et un ans, par les soins d’un aris­to­crate, est-il en révolte ? style=‘background:#FFFF99’>Tout se passe, au contraire, comme si ce mas­sage
n’a­vait fait que lui assou­plir mieux l’é­chine. Il en est repous­sant. Rien ne
lui coûte lors­qu’il s’a­git de fla­gor­ner qui peut lui être utile.
Il
veut entrer à l’A­ca­dé­mie et les Jésuites y sont puis­sants ? Vol­taire écrit
à l’un des « bons pères » une lettre osten­sible et dévote. Jeanne
Pois­son deve­nue Pom­pa­dour est main­te­nant la maî­tresse du roi ; Vol­taire la
comble d’hom­mages ; il la féli­cite, en « bon citoyen »,
du gra­cieux tra­vail qu’elle assume et qui doit « faire le charme de
tous les hon­nêtes gens »
; s’il pou­vait l’a­voir pour alliée !
aus­si ne néglige-t-il pas d’a­jou­ter, concer­tant son voca­bu­laire, que seuls lui
seront enne­mis les « fron­deurs jan­sé­nistes ». Vol­taire est l’a­mant
de Mme du Châ­te­let, mais Fré­dé­ric II est d’une autre impor­tance qu’É­mi­lie
pour son avan­ce­ment ; Fré­dé­ric II n’aime pas les femmes ; aus­si
Vol­taire l’as­sure-t-il (31 décembre 1740) qu’il n’a point à être jaloux :

Un ridi­cule amour n’embrase pas mon âme
Et je n’ai pas quit­té votre ado­rable cour
Pour sou­pi­rer en sot aux genoux d’une femme.

style=‘background:#FFFF99’>« Héroïsme », disait Lamar­tine ; « audace
d’un seul contre tous » ; Vol­taire qui « brave le res­pect humain » ;
Vol­taire qui « affronte les bûchers »… Le dithy­rambe de Lamar­tine
est un monu­ment de can­deur. Vol­taire n’est pas « seul contre tous ».
Quand il entame, vers 1716, sa bataille contre la super­sti­tion, il sait qu’il
va plaire à quan­ti­té de gens qui ser­vi­ront son arri­visme.
Avec le Régent au
pou­voir, le bon ton est d’être esprit fort et Vol­taire se met en flèche, car il
sou­haite qu’on le regarde, qu’on applau­disse, qu’on se récrie : quel homme !
Quels dons ! il est inouï ! Il aime « effrayer les badauds »
(Épître à Horace). Mais quand il croit le moment venu de se his­ser aux
hon­neurs, on note dans sa tra­jec­toire un palier de sagesse. Il y a eu le départ
à grand fra­cas, pour se faire connaître, et il y aura, plus tard, un cer­tain
tra­vail enra­gé ; entre les deux, une
période sur­veillée, le temps de la sour­dine, l’é­poque où Vol­taire « réa­lise »
et conver­tit sa noto­rié­té en places et en titres : 1er avril
1745, his­to­rio­graphe du roi ; 25 avril 1746, l’A­ca­dé­mie ; 22 décembre
1746, « gen­til­homme ordi­naire ».
S’il pou­vait s’in­crus­ter à
Ver­sailles ! Mais c’est en vain que, pros­ter­né et l’œil cares­sant, il
demande à Louis XV si « Tra­jan » est content de lui ; Tra­jan se
détourne de ces rep­ta­tions. Aucun « bûcher »
ne le menace mais il craint ce don­jon de Vin­cennes où Dide­rot a fait un stage.
Vol­taire est extrê­me­ment pru­dent. Jean-Jacques signe ce qu’il publie, comme
Hugo
signe­ra, le 2 décembre, cette affiche au bas de laquelle il met sa
tête. Vol­taire ne signe rien de ce qui pour­rait lui valoir des ennuis. « Frap­pez
et cachez votre main »
; telle est sa devise.
Il s’est tapi à
Fer­ney dans un ter­rier à double issue. Pré­ser­vée dans un tel abri, et sous tant
de mil­lions, sa sécu­ri­té est entière ; mais s’il s’ap­plique à « écra­ser
l’In­fâme » par des agres­sions ano­nymes, que cela sur­tout n’aille point
jus­qu’à endom­ma­ger sa paix.
Son Ser­mon des Cin­quante est une
jolie fou­gasse dont il est satis­fait. Mais écou­tons-le, qui ne badine pas,
s’ex­pli­quer à sa nièce Fon­taine sur ce mau­vais livre (11 juin 1761) : « Je
ne sais ce que c’est que le Ser­mon des Cin­quante dont vous me par­lez. Si
c’é­tait quelque sot­tise anti­chré­tienne et que quelque fri­pon osât me l’im­pu­ter,
je deman­de­rais jus­tice au Pape, tout net. Je n’en­tends point raille­rie sur cet
article. »
La sin­cé­ri­té fré­mit dans sa voix au point qu’il en est
pathétique.

Les
égards que voue Arouet à la pro­tec­tion de son repos n’ont pas de bornes.
En
1768 et 1769, non qu’un dan­ger se des­sine, mais seule­ment parce qu’il
sou­hai­te­rait que l’on fût moins froid pour lui à Ver­sailles, style=‘background:#FFFF99’>Voltaire fait ses Pâques. Ses « amis »
pari­siens en sont inter­lo­qués et demandent des expli­ca­tions. Vol­taire se
jus­ti­fie comme il peut, c’est-à-dire igno­mi­nieu­se­ment.
Il dit que cette
sin­ge­rie était néces­saire, que, fidèle à la Cause, bien sûr — les « frères »
le connaissent ! ce n’est pas lui qui déser­te­ra ! — et plus que
jamais nasar­dant, inco­gni­to, les chris­ti­coles, il s’est vu, tou­te­fois,
contraint à des ména­ge­ments ; « il y a des temps où il convient
d’i­mi­ter leurs contor­sions ». Et il ajoute, pour être drôle, à pro­pos de
ce pain azyme qu’il lui a fal­lu se lais­ser mettre sur la langue : cer­tains
« craignent de manier les arai­gnées », mais d’autres,
intré­pides, « les avalent » ; pareille per­for­mance
doit arra­cher les ova­tions. (Au demeu­rant, si ce n’est que du pain, l’hos­tie,
pour­quoi par­ler d’ « arai­gnée » ? Un texte comme celui-là
don­ne­rait des idées à l’In­qui­si­tion. Mon­taigne com­mu­nie sans émoi, en toute
quié­tude, en tout som­meil ; mais cette hor­reur phy­sio­lo­gique, c’est à
croire qu’elle est démo­niaque. Déten­dons-nous. Vol­taire, en absor­bant l’hos­tie
n’a pas eu de spasme dans la gorge ; il n’a pas non plus, après son
exploit, écla­té d’un rire infer­nal ; il n’é­crit « arai­gnée »
qu’à l’in­ten­tion des cama­rades et pour leur prou­ver vigou­reu­se­ment, qu’ils
peuvent tou­jours lui faire confiance.) Il
est peu­reux. Tous ses fami­liers le savent.
Dau­ber sur les Pom­pi­gnan, le poète et l’é­vêque, c’est un délice
gra­tuit ; mais qu’un troi­sième Pom­pi­gnan, insoup­çon­né, sorte de l’ombre et
déclare — il est dans les cara­bi­niers — son inten­tion de venir cou­per les
oreilles à Vol­taire, celui-ci, ter­ri­fié, appelle au secours Choi­seul contre ce
spa­das­sin.
Fré­dé­ric était convain­cu que « Christ­moque »
s’ef­fon­dre­rait devant la mort. On se sou­vient
de Lamar­tine : Vol­taire qui « condamne », en héros, « sa
propre cendre à n’a­voir même pas de tombe ». Arouet, au contraire,
attache le plus grand prix à être ense­ve­li chré­tien­ne­ment.
Qu’est-ce
que cela peut bien lui faire ? Il a com­mu­nié, jadis, pour plaire au roi,
mais c’est pour plaire à qui, cet enter­re­ment catho­lique qu’il veut avoir, à
toutes forces ? Une der­nière vic­toire sur l’É­glise ? Contraindre à
l’ho­no­rer, mort, ces gens qu’il a souf­fle­tés, vivant ? Ou peut-être, cette
pros­crip­tion de sa dépouille, s’il meurt irré­con­ci­lié, un opprobre que sa
famille ne doit pas subir ? Les mon­dains eux-mêmes les plus « affran­chis »
tiennent aux funé­railles rituelles. Cela se fait. Va pour les bala­dins, la
sépul­ture hon­teuse. M. de Vol­taire ne sau­rait tolé­rer que l’on trai­tât mal son
cadavre. L’en­ter­re­ment civil, au xviiie
siècle, n’a pas encore son droit de cité. Je demeure per­plexe. N’y eut-il pas
eu répro­ba­tion sociale, Vol­taire aurait-il agi autre­ment ? style=‘background:#FFFF99’>Toujours est-il qu’il s’est pla­te­ment rétrac­té,
renié, et qu’il a signé ceci, le 2 mars 1778 : « Je meurs dans la
reli­gion catho­lique où je suis né, espé­rant de la misé­ri­corde divine quelle
dai­gne­ra par­don­ner toutes mes fautes, et si j’a­vais jamais scan­da­li­sé l’É­glise,
j’en demande par­don à Dieu et à elle. »
Dans l’his­toire,
mal­propre, de sa com­mu­nion pas­cale, l’é­vêque Biort lui avait rap­pe­lé, le 5 mai
1769, que « man­quer à la bonne foi » est tou­jours chose
désho­no­rante, mais jamais autant que « dans une cir­cons­tance » qui
exclut, « essen­tiel­le­ment » la « dis­si­mu­la­tion »
et l’« arti­fice ». Les mêmes mots, syl­labe par syl­labe, sont
valables pour Vol­taire en pré­sence des der­niers sacrements.

style=‘background:#FFFF99’>La « bonne foi » est sans doute la ver­tu
qui lui manque le plus. Delattre et Pomeau conviennent tris­te­ment que « le
men­songe lui est natu­rel » ; « il ment à ses amis ; il ment
quand il fait une affaire ; il ment quand il a un pro­cès »
. Il
attaque, puis, si l’on riposte, pousse des cris assour­dis­sants ; « vos
prêtres, dit-il à Tron­chin, à pro­pos des pas­teurs de Genève, vos prêtres qui
m’ont insul­té d’une manière si lâche et si odieuse… » Il redoute si fort
de voir la géo­lo­gie de Buf­fon confir­mer la Bible qu’il se jette, sur les
fos­siles, dans un enfan­tillage dont il mesure par­fai­te­ment l’i­nep­tie, mais qui pren­dra
peut-être, chez les simples. Et dans l’af­faire Sau­rin, telles pièces
ren­ver­sant ses dires, il lacère les docu­ments et mutile les registres pour
avoir rai­son contre la véri­té. Et son apos­to­lat en faveur de la « tolé­rance » !
Et sa fièvre, annuelle, de la Saint-Bar­thé­le­my ! (Cette date le tue ;
chaque 24 août, il a des sueurs, des ver­tiges, son cœur s’ar­rête, il faut qu’il
s’a­lite.) Et cette par­ti­ci­pa­tion vision­naire, insou­te­nable et qui le brise, aux
tor­tures de Jean Calas ! Curieux comme d’autres tor­tures le laissent
désin­volte. Calas sur la roue le rend malade, mais Jeanne d’Arc le met en joie ;
pour cette Pucelle qui joi­gnait les mains, la déri­sion ne suf­fit pas ; il
faut la cou­vrir d’im­mon­dices ; il importe de la mon­trer obs­cène, à la
façon d’une rus­taude que les bêtes, bien armées, séduisent ; et Vol­taire
de décrire Jeanne offrant, dans l’at­ti­tude adé­quate, son corps à un âne :

De son cul brun les voûtes se levèrent

(Etc.)

Lit­té­ra­ture,
dirons-nous ; un peu gênante tout au plus. Mal­heu­reu­se­ment Vol­taire ne
s’en tient pas à ces exer­cices de style. Il aime à recou­rir au bras sécu­lier.
Le libraire Gras­set l’a com­pro­mis, à pro­pos de la Pucelle pré­ci­sé­ment
(Gras­set, sans per­mis­sion, a impri­mé le livre à Genève, sachant qu’il aurait un
suc­cès de vente, car les manus­crits de l’ou­vrage qui cir­culent dans les salons
de la ville haute engendrent, dit Du Pan, gene­vois doré, « de beaux
éclats de rire chez nos dames »
). Gras­set va payer cher sa ten­ta­tive.
Vol­taire est déchaî­né. « Je l’ai dénon­cé au Conseil ; il a été mis en
pri­son et chas­sé de la ville… En quelque lieu que soit Gras­set, j’in­for­me­rai
par­tout les magis­trats » ; et il a essayé de le faire lyn­cher, aux
Délices, par ses domes­tiques. Le curé de Moëns, Ancian, qui s’est mis dans un
mau­vais cas, Vol­taire fait de son mieux auprès de la police pour qu’il aille
aux galères. Mais c’est l’in­ci­dent des Lettres
écrites de la Mon­tagne
qui nous en apprend sur lui le plus long. Il vaut
mieux n’en pas trop par­ler. On me l’a fait com­prendre, autre­fois, lorsque j’ai
appe­lé, là-des­sus, l’at­ten­tion. Rai­son de plus pour que je recom­mence.
Jean-Jacques a osé, dans ses Lettres, nom­mer le Ser­mon des Cin­quante sans
mettre en doute que ce pam­phlet soit de Vol­taire. La ven­geance de Vol­taire
est affreuse. Il sait que Jean-Jacques est redou­té des grands bour­geois de
Genève, car il a la plèbe avec lui ; son livre, du reste, expose com­ment
la « Répu­blique » est deve­nue la proie des nan­tis. Aus­si­tôt Vol­taire
s’in­gé­nie à faire peur aux riches encore davan­tage, pour qu’ils agissent, sans
perdre une minute, et que Rous­seau soit arrê­té, et qu’on le tue. « Cachant
sa main », Vol­taire tra­vaille à faire exé­cu­ter Jean-Jacques.
D’une
pierre deux coups : on le débar­ras­se­ra d’un très déplai­sant adver­saire (« Quel
temps a‑t-il pris pour rendre la Phi­lo­so­phie odieuse ? Le temps où elle
allait triom­pher ! » 12−1−65) et il pour­ra, si son plan réus­sit,
tom­ber ensuite sur les pas­teurs, cou­pables de ne vou­loir point être « soci­niens »
et qui brûlent les pen­seurs libres. Voi­ci le texte qu’il fait répandre ;
non signé, bien enten­du, de telle manière qu’il puisse jurer en igno­rer tout,
et qui eut pas­ser pour le cri d’a­larme de quelque ami de ordre ; c’est un
appel au Conseil, un aver­tis­se­ment à mille exem­plaires : « Le
Conseil aura trop de pru­dence et trop de fer­me­té pour s’a­mu­ser seule­ment à
faire brû­ler un livre auquel la brû­lure ne fait aucun mal… Il puni­ra, avec
toute la sévé­ri­té des lois, un blas­phé­ma­teur sédi­tieux »
; si le
Conseil ne bouge pas, s’il reste stu­pi­de­ment inerte, « il sera traî­né
dans les boues par la popu­lace »
; vite, vite, « un
juge­ment qui mette fin à l’au­dace d’un scé­lé­rat ! »
Ce n’est pas
assez. Vol­taire invente, en même temps, une inter­ven­tion ecclé­sias­tique et
lance ce Sen­ti­ment des Citoyens où il a pris le ton cal­vi­niste afin que
le libelle ano­nyme paraisse venir d’une plume « sacrée » ; la
conclu­sion est la même : « On punit capi­ta­le­ment un vil sédi­tieux. »
Les jours passent et rien ne se pro­duit. Vol­taire n’y tient plus ; il lève
le masque, mais en grand secret, pour Fran­çois Tron­chin qui est sûr, qui
ne le décou­vri­ra pas ; et il lui hurle (billets des 12 et 22 jan­vier 1765) :
Mais allez‑y ! allez‑y donc ! Mais qu’est-ce que vous atten­dez 6 !

style=‘color:red’>Tel est, en actes et dans le concret, l’homme du Trai­té de
la tolé­rance,
le san­glo­tant du pro­cès Calas. Les « crimes » lui
mettent l’âme en feu, sauf s’ils s’ac­cordent à ses des­seins.

Cathe­rine II a du sang sur les mains ? Pec­ca­dille, puis­qu’elle pro­tège les
phi­lo­sophes. « Je sais bien qu’on lui reproche quelque baga­telle au
sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. »

Vol­taire-le-tolé­rant déplore avec bon­ho­mie la « rage » qu’ont les
gens à « for­cer les autres à boire de leur vin », il tonne contre les
dra­gon­nades, mais il compte sur les bataillons de Fré­dé­ric II pour un
pro­sé­ly­tisme selon son cœur : « Si j’a­vais 100 000 hommes, je sais
bien ce que je ferais… » L’ab­bé Galia­ni, son dis­ciple, expli­que­ra
sans ambages à Mme d’É­pi­nay, le 22 juin 1771, ce que c’est que la
Tolé­rance : « Si l’on ren­contre un prince sot, il faut lui prê­cher la
tolé­rance afin qu’il donne dans le piège » et qu’ain­si, « par
la tolé­rance qu’on lui accorde », le par­ti des lumières puisse se mettre
en mesure d’ « écra­ser » le par­ti des ténèbres.
Au moment où
Calas expire, vic­time de juges mons­trueux, Vol­taire ne s’é­meut nul­le­ment. Ce
par­paillot ne l’in­té­resse pas ; il en veut à mort, à cette date, aux
pas­teurs de Genève ; tant pis pour l’éner­gu­mène du Midi, lui aus­si, après
tout, chris­ti­cole. S’en prendre à des juges, qui sont, plus ou moins, aux
ordres du Pou­voir, Vol­taire, en outre, a peu de pen­chant pour de sem­blables
témé­ri­tés. Puis il s’a­per­çoit que l’heure est bonne : nos armées bat­tues
par les héré­tiques, le Pou­voir incline à flat­ter les vain­queurs ; le
minis­tère, nos caisses vides, cherche à pla­cer des emprunts à Genève, et ne
vient-on pas, chose inouïe, d’ac­cor­der une ferme géné­rale à un pro­tes­tant (J.
R. Tron­chin) ? Allons, l’en­tre­prise est déci­dé­ment sans périls et per­met
contre « l’In­fâme » la plus belle manœuvre. Encore faut-il que
Vol­taire s’en­toure, d’a­bord, de hautes pro­tec­tions. Le ter­rain prêt, il
s’a­vance avec son artille­rie et ses larmes. Zola ris­que­ra gros, dans l’af­faire
Drey­fus. Aucun désa­gré­ment à redou­ter, des pro­fits seule­ment à recueillir, pour
Vol­taire, dans l’af­faire Calas. L’o­pé­ra­tion ache­vée, Calas ne sera plus, pour
Vol­taire, que « le roué de Tou­louse », comme l’Autre était « le
pen­du » de Jéru­sa­lem, et la veuve du roué « une hugue­note imbé­cile ».

Ce
que Vol­taire ne peut souf­frir, plus encore que la croix, c’est l’o­deur des
pauvres. La « popu­lace » l’in­com­mode, et elle l’in­quiète pour
l’a­ve­nir. Dès 1755, il a flai­ré, dans le deuxième Dis­cours de Jean-Jacques (sur
« l’o­ri­gine de l’i­né­ga­li­té »), « la phi­lo­so­phie d’un gueux »,
et si Jésus l’hor­ri­pile, c’est aus­si qu’il sort « de la lie du peuple ».

« Nous ne nous enten­dons pas sur l’ar­ticle du peuple, écrit Vol­taire,
cas­sant, à Dami­la­ville, le 1er avril 1766 ; style=‘background:#FFFF99’>j’entends par peuple la popu­lace qui n’a que ses
bras pour vivre […] Il me paraît essen­tiel qu’il y ait des gueux
igno­rants. »
Les gueux n’ont nul besoin de savoir lire7 ;
s’ils se met­taient à réflé­chir, cela pour­rait déran­ger tout. Des gens qui n’ont
pas voix au cha­pitre. Des mépri­sables.
À Biort l’é­vêque, Vol­taire
n’o­met point de jeter au visage qu’il est le fils d’un maçon, au jésuite
Nonotte qu’il des­cend d’un fen­deur de bois, à J.-B. Rous­seau que son père était
cor­don­nier ; et il admire « l’in­so­lence » de ces prêtres « qui
vous disent : je veux que vous pen­siez comme votre tailleur et votre
blan­chis­seuse »
. S’il est
éner­gi­que­ment anti­sé­mite, ce n’est pas seule­ment parce que la Bible vient des
juifs, mais parce qu’ils peuplent, en Europe, la pouille­rie des ghet­tos. « Les
juifs ne connaissent ni l’hos­pi­ta­li­té, ni la liber­té, ni la clé­mence »
;
ils ont « cet esprit de lucre ins­pi­ra­teur de toute lâche­té »
(une mer­veille, cette phrase, sous une telle plume)
; c’est une « nation
atroce »
; les juifs « sont les enne­mis du genre humain ».

Sai­sis­sante,
la remarque d’An­dré Delattre (p. 34) : « L’im­pos­teur que voyait
Vol­taire en tout fon­da­teur de reli­gion, il n’a­vait pas à aller loin pour en
trou­ver le modèle. » Exact. Lit­té­ra­le­ment exact. Vol­taire, sur le tré­pied,
enseigne aux dému­nis le Dieu « rému­né­ra­teur et ven­geur », alors qu’il
pouffe, entre intimes, sur ce cro­que­mi­taine. Vol­taire prê­cheur déiste n’est pas
le « cagot » qu’i­ma­gi­naient les hol­ba­chiens ; un fourbe, tout
bon­ne­ment ; c’est Tartufe.

Oza­nam
décla­rait : Vol­taire « n’a pas de
plus grand enne­mi que l’His­toire ». On dirait bien que c’est vrai.
L’en­quête sur son compte, quand on la mène loya­le­ment, conduit à des
conclu­sions sinistres. « Il est trop facile de faire le por­trait de Vol­taire
en éli­mi­nant ce qui gêne »
;
cette mise en garde de R. Pomeau n’est pas super­flue, car on en ramasse à la
pelle de ces « por­traits » fumants et bur­lesques où, selon que le
peintre est d’un clan ou de l’autre, de chez Conda­min ou de chez Bayet, du Pèle­rin
ou de la Lan­terne, Vol­taire est l’un des dieux de l’O­lympe laïc ou
une incar­na­tion de Satan. Je suis par­ti dans
ma recherche avec la pas­sion d’y voir clair, sans savoir où j’a­bou­ti­rais,
espé­rant (à cause de Bes­ter­man) que j’al­lais trou­ver enfouies dans ce des­tin
des choses exal­tantes. Vol­taire rebute. Cette main, d’homme à homme, qu’on
sou­hai­tait de lui tendre, elle retombe. Jean-Jacques disait de lui : une « âme
basse »
(lettre à Ver­net, 29 novembre 1760).
Quand je le
regarde dans beau­coup de ses voies, quand je l’en­tends pres­crire à d’A­lem­bert
(6 jan­vier 1761) : « Mar­chez tou­jours en rica­nant, mes frères,
dans le che­min de la véri­té », quand il s’a­vance, ce jour qu’elle
n’ou­blie­ra plus, sur Mme du Châ­te­let, une dague à la main (et ce
n’est pas une scène de jalou­sie), mal­gré moi s’é­voque, sous le nom de Vol­taire,
ce per­son­nage entre­vu par Charles-Louis Phi­lippe : un homme raclant un « vio­lon
rouge »
et qui, par-des­sus l’ins­tru­ment à la « voix gri­ma­çante »,
vous fixe « avec des yeux aigus où passent des étin­celles et du sang ».

style=‘background:#FFFF99’>Jean-Jacques écrit encore — cette fois, dans ses Confes­sions
— : « En fei­gnant de croire en Dieu, Vol­taire n’a jamais cru
qu’au diable », et c’est mal ; dit-il, de s’ap­pli­quer, comme il l’a
fait, à « déses­pé­rer » les gens. Où est-elle, en effet, la leçon de
Vol­taire ?
Son mes­sage, comme on dit, en quels termes le
résu­me­rons-nous ? Ras­sem­blant dans notre esprit son œuvre pour l’écou­ter,
nous aurons, avec Delattre, cette obser­va­tion préa­lable, que, chez lui, « la
pro­por­tion du déchet » est excep­tion­nel­le­ment « éle­vée »
, et
que « ses œuvres man­quées sont constam­ment celles sur les­quelles il
comp­tait » pour per­pé­tuer sa gloire à tra­vers les siècles. La Hen­riade est
illi­sible, ses tra­gé­dies sont « flasques » et ses comé­dies « pitoyables ».
Sco­laire, jus­qu’à la fin, dans les genres nobles où il croit régner, où il se
regarde comme égal à Vir­gile, comme plus grand que Racine. Le bon élève ;
le fort en thème (il sait le latin, mais pas le grec). Toutes les fleurs en
papier, tous les faux orne­ments, toutes les ficelles de la rhé­to­rique. La
poé­sie, qu’il a pour­tant, semble-t-il, dis­cer­née chez Sha­kes­peare, il est
inca­pable d’en recréer l’ombre. Et s’il esquisse, en déca­syl­labes, quelques
sau­tille­ments çà et là, son ins­pi­ra­tion se limite (Pomeau) à « d’aigres
musiques pour danse macabre ».

Pas­sons
sur son Charles XII et sur son Siècle de Louis XIV, écrits
valables, à leur date ; mais est-ce bien par ces livres-là qu’il sur­vit ?
Ce que l’on conti­nue à lire, de Vol­taire, ce
sont ses contes, quelques-uns de ses pam­phlets, et Can­dide. Ses
pam­phlets font pâle figure à côté des Pro­vin­ciales et si ses contes
séduisent, ils le doivent sur­tout à ce mélange qui les consti­tue « d’an­ti­clé­ri­ca­lisme
et de polis­son­ne­rie » (Delattre) — deux sûrs articles de consom­ma­tion. Reste
Can­dide, chef-d’œuvre, réus­site par­faite. Alors, sa « parole » ?
Cette chose qu’il avait à nous dire ? L’an­nonce qu’il avait à nous faire ?
L’a­vis qu’il enten­dait nous lais­ser ? Sa « vue-du-monde », son
tes­ta­ment, sa rai­son d’être ? René Pomeau le place « entre
Mon­taigne et Gide » ; il a, dit-il, « vécu et défen­du la leçon
huma­niste ».
Et Spen­lé, de même, le range par­mi « les grands
maîtres de l’hu­ma­nisme euro­péen ». C’est usuel,
mais je demande pour­quoi. J’ai beau cher­cher, je ne vois pas dans le « mes­sage »
de Vol­taire ce conte­nu qui le clas­se­rait « huma­niste »
, —
ou peut-être ne suis-je pas doué pour péné­trer le sens de ce vocable.
Huma­niste, Vol­taire qui, loin de célé­brer la digni­té de l’homme ou les pou­voirs
de sa pen­sée, ne se lasse pas de nous redire que nous sommes infimes et bor­nés,
noc­turnes et répu­gnants, plus négli­geables que des « sou­ris », plus
mau­vais que des « puces » ? Si l’hu­ma­nisme est un hédo­nisme,
dans ce cas, oui. Vol­taire est l’hu­ma­niste-type, car sa doc­trine est sans mys­tère
 :
« unum est neces­sa­rium » ; il le déclare à d’A­lem­bert, en
ces termes même, le 31 jan­vier 1770 : la san­té, pour le plai­sir ;
c’est l’é­cho, à soixante-seize ans, de ce qu’il expo­sait « à Mme
de G. », dans cette épître qu’il lui dédiait, à vingt-deux ans :

Le plai­sir est l’ob­jet, le devoir et le but
De tous les êtres raisonnables.

Entre
les deux, ceci, des Note­books : « Le bon­heur est un mot
abs­trait com­po­sé de quelques idées de plai­sir8. »

Sur
la « morale » de Can­dide, André Delattre s’in­ter­roge : ne
serait-ce pas, « peut-être », un « retour au caté­chisme » ?
Si Vol­taire, en pre­nant congé, nous recom­mande de « culti­ver notre jar­din »,
c’est que l’homme, selon le Livre, « a été mis sur la terre pour qu’il la
tra­vaillât ; ut ope­ra­re­tur… » (Delattre, op. cit., p.
85). Béni soit ce « peut-être », à la der­nière seconde, qui sauve
l’exé­gète ! Si Delattre n’a­vait pas eu cette hési­ta­tion bien­heu­reuse,
j’en­tends d’i­ci, dans les nuées, la cré­celle du rire vol­tai­rien ; elle
n’en fini­rait plus ; elle en serait inex­tin­guible. Can­dide issu du
caté­chisme ! Quel triomphe ! La
morale de Can­dide, mais c’est Vol­taire lui-même qui nous la com­mente,
expli­cite à sou­hait : « Ce monde est un grand nau­frage. Sauve qui
peut ! »
(XXXIX,
210.) « La des­ti­née se moque de nous… Vivons tant que nous pour­rons,
et comme nous pour­rons »
(2 juillet 1754). Que cha­cun s’ar­range.
Place aux adroits, à ceux que n’empêtre pas la naï­ve­té des scru­pules.
L’im­por­tant est de savoir nager, pour abor­der à un bon coin et s’y creu­ser un
trou confor­table, une « bonne loge »
(XXXIX, 203) d’où
l’on assiste, « très à son aise », à la noyade géné­rale. Le
voi­là, le jar­din de Can­dide, qui s’ap­pelle domaine de Fer­ney, avec 20
000 livres à dépen­ser par mois — fruit de rapines et de bri­gan­dages
— pour
la cour qu’on y entre­tient, et ce « petit car­rosse à l’i­ta­lienne, à trois
glaces et dou­blé de soie », que Vol­taire trou­vait ravis­sant. « Je
mets en pra­tique ce que j’ai dit dans le Mon­dain : Oh, le bon temps que
ce siècle de fer !
Toutes les com­mo­di­tés de la vie en ameu­ble­ment, en
équi­pages, en bonne chère… Il y a là de quoi faire cre­ver de dou­leur plus
d’un de mes chers confrères. » Ain­si parle, celui que Miche­let, déli­rant,
saluait comme un immo­lé. L’ « homme qui souffre », l’homme « qui
a pris sur lui toute la dou­leur du monde », écou­tons-le encore ; 14
octobre 1758 : « Que la guerre conti­nue, que les hommes s’é­gorgent
ou se trompent, viva­mus et biba­mus ! » La poli­tique de
Vol­taire, les réformes qu’il aurait pro­po­sées, son effort pour quelque pro­grès ?
Zéro.
Vol­taire a trop bien su tirer par­ti du désordre éta­bli en son
temps pour vou­loir qu’on y touche. Son régime idéal est le « des­po­tisme
éclai­ré », autre­ment dit, pesant sur la masse qui tra­vaille pour nour­rir
ceux qui ne tra­vaillent pas, un pou­voir dis­pen­sa­teur de pré­bendes, avec une
armée forte et une puis­sante police, et la gen­dar­me­rie « com­plé­men­taire »
d’un cler­gé pour les imbé­ciles, étant enten­du que ces prêtres n’im­por­tu­ne­ront
point l’é­lite et ne la déran­ge­ront pas dans ses jeux.
Nul n’a mieux défi­ni
la pen­sée poli­tique et sociale de Vol­taire que Robes­pierre, à la
Conven­tion, dans son rap­port du 18 flo­réal : « Cette espèce de
phi­lo­so­phie pra­tique qui, rédui­sant l’é­goïsme en sys­tème, regarde la socié­té
comme une guerre de ruse, le suc­cès comme la règle du juste et de l’in­juste, le
monde comme le patri­moine des fri­pons adroits. »

Huma­nisme ?
moi je veux bien. Et si Paul Sou­day, célé­brant Vol­taire l’an­ti-Pas­cal,
s’en­vo­lait dans un gey­ser : « Il a vrai­ment ôté le poids de nos
épaules. Il nous a tirés du cachot et nous a rame­nés à la lumière. Joie !
Rires de joie ! Grâce à Vol­taire, on res­pire, on vit ! », si M.
Maur­ras, à ce que nous confie Bain­ville, reli­sait Can­dide une fois par
année, afin de se bien net­toyer l’âme, et se plai­sait à répé­ter : « Main­te­nant,
la voie est libre ! », je m’en vou­drais de les en blâ­mer. Tra­hit
sua…
Mais je com­prends mieux Flau­bert, que Can­dide atti­rait aus­si,
pour d’autres rai­sons ; parce que
Vol­taire est sans espoir, parce qu’il nous montre la créa­ture hagarde, errant
sous un ciel « de fer », parce que Can­dide est un livre noir,
un livre amer, « bête comme la vie ». Mais Can­dide est pour
les let­trés. Pour la foule, ce qui sub­siste de Vol­taire, c’est ceci :

Les prêtres ne sont
pas ce qu’un vain peuple pense ;
Notre cré­du­li­té fait toute leur science.

Rien
d’autre. Cela n’est pas peu, direz-vous. Ques­tion qui n’est pas la mienne. Je
n’a­vais qu’un pro­pos : savoir quel homme était cet homme et ce qu’il nous
avait apporté.

Est-ce
que je le sais, à pré­sent, qui c’é­tait ? Mal. À peine. Il y a ce cri, cet
élan, dans une lettre de Mme de Gra­fi­gny : « Je l’aime,
oui, je l’aime, et il a tant de bonnes qua­li­tés que c’est une pitié de lui voir
des fai­blesses si misé­rables. »
Il y a le témoi­gnage de Mme
de Gen­lis, qui s’est ren­due à Fer­ney sans ami­tié aucune pour Vol­taire, sûre
d’a­vance que cette expé­rience l’an­cre­ra dans son aver­sion. Stu­peur. Un charme
est sor­ti de lui. Mme de Gen­lis n’est pas conver­tie, mais elle est
ébran­lée. Qu’il est dif­fé­rent, ce vieux magi­cien, de ce qu’elle atten­dait !
Dans ses yeux, « quelque chose de velou­té, et d’une dou­ceur
inex­pri­mable. »
S’il est un mot, n’est-ce pas, qui ne lui va guère :
cha­leur humaine, si ce don du contact, du rayon­ne­ment, du cœur à cœur, Vol­taire
en paraît pri­vé plus que qui­conque, voi­ci pour­tant, en toutes lettres, ce que
lui écri­vait Moul­tou : « vos conver­sa­tions », qu’elles me font
du bien ! Mon âme s’y ranime à « cette cha­leur d’hu­ma­ni­té qui fait
la vie de la vôtre » (sic).

style=‘background:#FFFF99’>Ces choses-là ne peuvent être omises.
Étu­dions bien, aus­si, les visages de Vol­taire. Ils ne sont pas tous « rica­nants ».
Le pas­tel de Nico­las Cochin, que Bes­ter­man a repro­duit (l’o­ri­gi­nal est en
Amé­rique), on n’a jamais fini de le scru­ter. Un Vol­taire qui doit avoir la
cin­quan­taine ; son dos se voûte ; il serait presque gras ; un
essai de sou­rire ; mais l’œil, bleu, ne rit pas ; il guette, de côté,
atten­tif, sans bon­heur. Et le regard qu’a vu Mme de Gen­lis, je le
recon­nais dans un des des­sins de Huber. Vol­taire, très vieux, qui n’a pas cet
air cor­ro­sif qu’on lui voit si sou­vent ; il lève la tête ; il regarde
quelque chose ; il écoute quel­qu’un, peut-être, qui lui parle, debout,
tan­dis que lui-même est assis. Et là, comme pour « cha­leur humaine »,
un mot, encore, s’im­pose à nous, impré­vi­sible, presque incroyable :
enfance. Sur ce visage sérieux, aux grands yeux clairs, oui, je ne sais quelle
enfance.

style=‘background:#FFFF99’>Pomeau, Delattre se heurtent à une énigme : la
rai­son, la rai­son déter­mi­nante de cette grande haine qu’a por­tée Vol­taire au
chris­tia­nisme, où se cache-t-elle ? Le motif demeure « obs­cur » ;
ils le disent, l’un et l’autre. Et il est bien vrai que nous manque, là, un
élé­ment d’in­tel­lec­tion capi­tal. Qu’est-ce qui a bien pu, dans la vie secrète de
Vol­taire, allu­mer un tel bra­sier ? Il ne s’a­git pas seule­ment, chez lui,
de rébel­lion de l’in­tel­li­gence, d’in­di­gna­tion du sens com­mun ; il s’a­git
d’un règle­ment de comptes. Même révol­tée, même indi­gnée, la rai­son n’a pas de
ces flam­boie­ments. Un feu sau­vage. Il dit qu’il « éclaire », mais ce
qu’il veut, sur­tout, c’est rava­ger et anéan­tir. Sa besogne res­semble moins à
l’ac­com­plis­se­ment d’une mis­sion qu’à l’as­sou­vis­se­ment d’une ven­geance.
Pomeau et Delattre cherchent tous deux ce qu’ils appellent, chez Vol­taire, un « trau­ma­tisme »
ori­gi­nel. Ils sont per­sua­dés qu’il est arri­vé quelque chose à Fran­çois-Marie
Arouet, qu’il a reçu, enfant, une pro­fonde bles­sure, et ils reprennent
l’hy­po­thèse du « jan­sé­nisme », à la mai­son, oppres­seur, le frère
Armand sombre dévot, le père sans ten­dresse, la « fixa­tion » de
l’en­fant sur sa mère. Conjec­tures fai­ble­ment étayées ; car enfin, ce père,
ce n’est pas chez les ora­to­riens jan­sé­nistes qu’il a mis en pen­sion Fran­çois
après Armand, c’est chez les jésuites, autre­ment faciles et « mon­dains » ;
et Fran­çois n’y sera pas mal­heu­reux ; il n’en veut pas à ses anciens
maîtres ; il aimait le P. Porée, il admi­rait le P. Tour­ne­mine. Quant au « jan­sé­nisme »
tel qu’il l’a connu, ce jan­sé­nisme du xviiie
siècle, cette mys­tique tour­née en oppo­si­tion bour­geoise et gal­li­cane, un
ratio­na­lisme déjà le pénètre qui l’é­car­té immen­sé­ment, chez les laïcs, chez ces
gens de robe par­mi les­quels Vol­taire a gran­di, de ce qu’é­voquent pour nous les
noms de Nicole et d’Ar­nauld. Quand Vol­taire dit « jan­sé­nisme », c’est
« chris­tia­nisme » qu’il entend, deux mots, pour lui,
inter­chan­geables, mais il pré­fère le pre­mier, polé­mique, et qui porte tort.

Je
crois, moi aus­si, qu’un évé­ne­ment inté­rieur, lourd de consé­quences, a eu lieu
chez l’en­fant Arouet, l’a­do­les­cent Arouet. Il ne s’en ouvri­ra à per­sonne et
tous ses bio­graphes ont noté à quel point il est silen­cieux sur ses années
pre­mières. Ce qui n’est pas une conjec­ture, mais un fait, c’est le ren­ver­se­ment
qui s’est pro­duit en lui entre sa dix-neu­vième et sa vingt-deuxième année.
Fran­çois Arouet a quit­té le col­lège en août 1711 (dix-sept ans) ; il
n’é­crit plus sous la dic­tée ; ce qu’il com­pose en 1713, il l’é­crit parce
qu’il le veut bien ; il est libre. Or son Épître sur les Mal­heurs de ce
Temps
condamne le monde des mon­dains, dénonce les exac­tions et le vice.
Admet­tons que le jeune Arouet vise à plaire au vieux roi et qu’il tienne en
1713 ce lan­gage pour la même rai­son qu’il tien­dra le lan­gage inverse lorsque la
cour ne sera plus celle de Mme de Main­te­non mais du Régent. style=‘background:#FFFF99’>Reste son amour pour Olympe Dunoyer. Là nous ne
sommes plus dans la lit­té­ra­ture, mais dans la vie. Et Fran­çois Arouet se jette
dans cet amour à cœur per­du. Lui qu’on ver­ra, si vite, n’a­voir plus qu’une
pen­sée : se pous­ser, s’en­ri­chir, lui qui veille­ra avec un tel soin aux
inté­rêts de son avan­ce­ment, il fait, alors, « cent folies »,
c’est-à-dire qu’il compte pour rien les chances qui sont les siennes dans la
car­rière diplo­ma­tique, qu’il néglige tout, qu’il ignore tout, pour­vu que « Pim­pette »
soit sa femme. Il l’aime. Il est le contraire d’un liber­tin avec elle ; il
ne songe pas à la prendre, jouir de son corps, et pas­ser à une autre ; il
l’aime ; il lui écrit : « Notre amour est fon­dé sur la ver­tu ;
il dure­ra autant que notre vie. »
C’est un enfant ? Pré­ci­sé­ment,
je ne dis pas autre chose. Je dis qu’il y a eu, à dix-neuf ans, un Vol­taire qui
ne s’ap­pe­lait pas Vol­taire, qui n’a­vait encore ni chan­gé de nom ni per­du ses
pré­noms, un être en qui ne s’an­non­çait point celui qui le sup­plan­te­ra. Entre
les deux, une béance. Un Fran­çois Arouet au cœur pur, avant le Vol­taire,
bien­tôt, qui rira, cynique, de son « cœur très immonde ».

style=‘background:#FFFF99’>La méta­mor­phose, d’où vient-elle ? D’une mue
toute simple ? Quel­qu’un qui a fait ses classes, qui a ouvert les yeux sur
la réa­li­té, les réa­li­tés, et qui a mesu­ré sa méprise ? Cette fureur
qui va l’emplir, est-ce d’a­voir été une dupe, d’a­voir cru à la pure­té, à la
droi­ture, à des pué­ri­li­tés absurdes, et à la sin­cé­ri­té de ces prêtres dont il
découvre de toutes parts, dans cette ter­rible levée des masques dont
s’ac­com­pa­gna la mort du « grand roi », l’in­croyance et l’in­fa­mie ?
L’ex­pli­ca­tion est encore trop courte. Ceux qui parlent, chez Arouet,
d’un « com­plexe » au creux duquel serait sa mère — cette femme dont
nous savons si peu de chose, cette mère qui est morte quand il avait sept
ans, cette maman qui appe­lait « Zozo » son petit Fran­çois
(Fran­çois-Marie ;
elle l’a­vait mis, à sa nais­sance, sous la double pro­tec­tion de saint
Fran­çois d’As­sise et de la sainte Vierge) — j’ai bien l’im­pres­sion qu’ils
brûlent, qu’ils sont sur une piste. Mais ils ne prennent pas garde assez au
conte­nu pré­cis des deux seules allu­sions que je connaisse — en ai-je lais­sé
échap­per d’autres ? — de Vol­taire à celle qui l’a­vait por­té dans son
ventre, puis dans ses bras, et qu’il avait ché­rie. Deux allu­sions publiques et hor­ribles. Car c’est par lui, son fils,
que cette mémoire d’une incon­nue est une mémoire souillée.
C’est
lui, Vol­taire, qui fait entendre que le chan­son­nier Roche­brune est son père
autre­ment que dans l’art des vers ; c’est lui qui, s’es­claf­fant parce que
Duché, plai­san­tin, l’a com­pa­ré au Mes­sie, répon­dra tout haut :

Je n’ai de lui que sa
misère
Et suis bien éloi­gné, ma foi,
D’a­voir une vierge pour mère.

style=‘background:#FFFF99’>Est-ce que ce serait là son secret ? Est-ce
qu’il y aurait eu « trau­ma­tisme », en effet, bles­sure énorme ?
Mais pas dans le sens où on l’i­ma­gine. Une révé­la­tion qu’on lui a faite
(Cha­teau­neuf ?) engen­drant une com­mo­tion ? Fran­çois Arouet n’en
laisse rien voir. Ce qui se passe au tré­fonds de lui ne regarde per­sonne. style=‘background:#FFFF99’>Mais de là naî­trait le ricanement…

Hypo­thèse
que je pro­pose à mon tour, et il est bien pos­sible que je me trompe. Si j’a­vais
rai­son, cepen­dant, bien des choses devien­draient claires, et ce refus, par
exemple, que tous ceux qui ont appro­ché Vol­taire ont obser­vé chez lui, style=‘background:#FFFF99’>ce refus de se sou­ve­nir. Il vit à la pointe extrême
de l’ins­tant ; il est tou­jours au som­met de la vague ; il n’a jamais,
dirait-on, de regard en arrière. Il est l’homme du « diver­tis­se­ment »,
le doc­teur du diver­tis­se­ment. Dans cette Épître même à Mme
Denis contre Paris, contre Ver­sailles, dans ce texte de 1749 qui est son propre
Anti-Mon­dain, à la fin, ce gémis­se­ment : tout cela qui est faux,
tout ce hideux tumulte, com­ment s’en pas­ser ? « Où fuir loin de
moi-même ? »

Il
s’ins­talle — de force — à la cam­pagne, mais il lui faut une rumeur de foule et
des adu­la­tions, et la mai­son de ce soli­taire est un cara­van­sé­rail. Men­songes,
la Vierge et le Christ ! Men­songe, la Pucelle ! Men­songes, le Bien et
le Mal. Il n’y a rien. « La vie n’est que de l’en­nui ou de la crème
fouet­tée. »
Fouet­tons la crème et man­geons-la, en atten­dant le seul
bon­heur, celui du néant.

Notes :

style=‘font-size:8.0pt’>1. Hugo, L’Ar­chi­pel de la Manche, ch. x.

style=‘font-size:8.0pt’>2. Si Lamar­tine n’a pas main­te­nu dans l’im­pri­mé ces
para­graphes, c’est pour évi­ter le scan­dale, pour épar­gner aus­si à sa femme,
très pieuse, le cha­grin qu’elle en aurait eu.

style=‘font-size:8.0pt’>3. Dans le Jour­nal intime, inédit, de style=‘background:#FFFF99’>Claudel, on découvre, par­mi ses notes de
1908, celle-ci qui est pit­to­resque : « L’im­bé­cile
et dégoû­tant Vol­taire, pareil à un grand vieux singe pisseur. »

style=‘font-size:8.0pt’>4. Après Péguy.

style=‘font-size:8.0pt’>5. Je fais par­tie de
ces géné­ra­tions de lycéens qui ont été éle­vées dans le culte de
Bru­ne­tière-Faguet-Lemaitre
. Nous appre­nions ce que ces trois grands avaient
pro­non­cé ; leurs sen­tences étaient des dogmes dont on ne pou­vait
s’é­car­ter. J’ai mis du temps à m’a­per­ce­voir que ces
trois rois étaient aus­si trois bour­geois conser­va­teurs
et qui
s’ap­pli­quaient à nous indi­quer, par le biais lit­té­raire, ce que nous devions
pen­ser, petits Fran­çais, des mal­fai­teurs à la Jean-Jacques et des pri­maires à
la Hugo. Ain­si, dans les lycées d’une Répu­blique
com­plai­sante, la classe diri­geante, par le tru­che­ment de ses « cri­tiques »,
s’oc­cu­pait de nous dili­gem­ment. Et l’on nous ensei­gnait
, de même, dans
Sorel et dans Made­lin, la ver­sion requise de
l’His­toire, l’His­toire selon les possédants.

style=‘font-size:8.0pt’>6. En 1950 (Bul­le­tin du Biblio­phile, n° 4) M.
Ber­nard Gagne­bin, conser­va­teur des manus­crits à la Biblio­thèque de Genève, a
révé­lé une autre lettre, ultra-confi­den­tielle,
adres­sée, par Vol­taire, à son impri­meur et com­plice Gabriel Cra­mer ; « il
faut »
, lui dit-il, que les conseillers « engagent adroi­te­ment
les ministres
[les pas­teurs] à faire des repré­sen­ta­tions ; il faut
qu’ils animent la voix des meilleurs citoyens ; il faut qu’ils réduisent
la canaille au silence en fai­sant connaître les endroits
[du livre de
Jean-Jacques] blas­phé­ma­teurs et sédi­tieux et qu’en­suite ils punissent non
pas un livre, qu’on ne peut punir, mais un coquin digne des châ­ti­ments les plus
sévères »
.

style=‘font-size:8.0pt’>7. Vol­taire a consen­ti tout de même qu’un maître
d’é­cole vînt à Fer­ney, mais qu’il n’en­nuie per­sonne ! Pour amor­tir le zèle
éven­tuel de cet ins­ti­tu­teur, Vol­taire a fixé son trai­te­ment à 50 francs par
mois (180 NF à peu près), sur quoi lui sont rete­nus 120 NF par mois, pour son
loyer.

style=‘font-size:8.0pt’>8. Vol­taire est en retrait par rap­port à Gide, et moins
bon « huma­niste » que lui. L’im­mo­ra­lisme est sa méthode, mais non
point ouver­te­ment sa doc­trine, crainte des consé­quences qu’en pour­rait subir
son repos. Jez­rad, l’ange de Zadig, sait que la « doc­trine secrète »
est faite pour demeu­rer telle, car, « sur ce prin­cipe » (que le Bien
et le Mal sont de pures fic­tions) « ils » (les hommes) « s’a­ban­donnent
à des excès », ce qui ne vaut rien pour le « lien social » et sa
douce effi­ca­ci­té. Ce n’est pas Vol­taire, c’est La Met­trie qui aurait pu
conce­voir Laf­ca­dio. Vol­taire ne s’a­ven­tu­re­rait pas à pareille impru­dence. La
Met­trie, au contraire, pro­nonce : « Celui qui aura une plus grande
satis­fac­tion à faire le mal sera plus heu­reux que qui­conque aura moins de
plai­sir à faire le bien. » La Met­trie expulse remords et mau­vaise
conscience ; il y met bon ordre, comme l’au­teur du Jour­nal ;
ces choses-là, écrit-il, sont pour « les sots » ; et il
donne d’a­vance à la pen­sée de Gide sa forme entière : « Il ne faut
culti­ver son âme que pour pro­cu­rer plus de com­mo­di­tés à son corps. »

style=‘font-size:7.0pt’>
* * * * *

style=‘font-size:8.0pt’> href=« https://old.chouard.org/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf »>https://old.chouard.org/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf

* * * * *

• Je signale aus­si, à ceux qui l’au­raient raté, ce billet impor­tant où
Guille­min explique ROUSSEAU
(et où Vol­taire en prend pour son grade) :
http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​2​/​0​6​/​1​0​/​2​2​0​-​p​r​e​f​a​c​e​-​d​e​-​g​u​i​l​l​e​m​i​n​-​a​u​x​-​r​e​v​e​r​i​e​s​-​d​e​-​r​o​u​s​s​eau

Je sais que Marion a mille choses à nous dire, elle aus­si, sur Vol­taire.
J’ai hâte de voir ce qu’elle nous a préparé 🙂

Étienne.

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Étienne

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85 Commentaires

  1. Yvan

    Éclai­rant, et ça fait du bien, il est grand temps de remettre les choses dans le bon ordre pour y voir plus clair !

    Mer­ci Étienne 😉

    Je par­tage com­plè­te­ment cette admi­ra­tion pour H.Guillemin, ses récits son pas­sion­nants, il a ce don de conter l’His­toire mais tou­jours avec pré­ci­sion c’est vrai. A.Lacroiz-Riz dévoile aus­si, avec autant de pré­ci­sion je trouve, notre His­toire plus récente. Je l’ad­mire autant pour cela (mal­gré ce que cer­tains peuvent lui repro­cher) même si elle n’a pas ce talent de conteur qu’a­vait Guillemin.

    Par ailleurs, j’ai­me­rais bien savoir ce que pense M.Sigaut (qui sait être pré­cise elle aus­si) des tra­vaux de A. Lacroiz-Riz ou de H. Guille­min. Si cette ques­tion pou­vait être mise sur la table lors de votre pro­chaine ren­contre… Mer­ci d’avance 🙂

    Yvan P.

    Réponse
  2. Florence

    Vol­taire encore :

    « Le peuple res­semble à des bœufs à qui il faut un aiguillon, un joug et du foin… » » 

    « Il est à pro­pos que le peuple soit gui­dé et non pas ins­truit : il n’est pas digne de l’être. »

    Signé Vol­taire.

    Le bon, le grand Vol­taire qui réclame la jus­tice pour le pauvre Calas mais refuse l’ins­truc­tion à des mil­lions de pauvres.

    Arrê­tons-nous à ce décret. Vol­taire domine le « siècle des Lumières » ; lui aus­si fonde un ordre, l’ordre de l’in­tel­lec­tuel, non plus simple amu­seur mais ensei­gnant, maître à pen­ser ; à par­tir de lui, qui sait reçoit mis­sion, délivre leçon, ne se borne plus à com­prendre le monde mais à le trans­for­mer ; or, cette entre­prise uni­ver­sa­liste récuse d’emblée la jus­tice fon­da­men­tale, le droit à l’é­du­ca­tion des masses popu­laires, et en quels termes ! – l’ai­guillon, le joug, le foin – des bêtes. Illo­gisme fur­tif ? Non (…) » (p. 92)

    In Com­ment être Bre­ton, Essai sur la démo­cra­tie fran­çaise, 1970, Mor­van Lebesque, Seuil – Points.

    Réponse
  3. Pelx

    Non, pas pardon.
    J’aime bien aus­si les clins d’œil de la vie.

    Réponse
  4. J-Stéphane

    Bon­soir Mon­sieur Chouard

    (Je me suis cor­ri­gé, je com­mence à vous appe­ler par votre pré­nom… quelque part c’est bon signe 😉

    Vos confé­rences, vos ate­liers ou plu­tôt je dirais vos clubs pour vous aver­tir de ma cri­tique ave­nir, devraient dans une réelle démo­cra­tie, être à l’initiative de l’État. Cette lacune est révé­la­trice de la volon­té de rendre le citoyen ignare.

    Mais, là où je veux en venir, c’est plus sur le conte­nu de ces ras­sem­ble­ments citoyens. Il me semble qu’il manque quelque chose… On ne fait que dis­sé­quer notre pas­sé et notre pré­sent pour en dis­cer­ner les causes et consé­quences. Je ne dis pas qu’il ne faille pas res­sas­ser tel ou tel évé­ne­ment ou tel et tel acteur, c’est essen­tiel pour l’évolution. Cha­cun d’entre eux est une pierre à ajou­ter à l’édifice de notre civilisation.

    Mais il manque quelque chose… La démo­cra­tie est un édi­fice éter­nel­le­ment inache­vé, quan­ti­té de pierres ont été taillées et assem­blées pour faire évo­luer notre démo­cra­tie, mais il a man­qué cette chose à chaque fois pour que la nation soit souveraine.

    Je pense qu’à force de patience et de per­sé­vé­rance, un jour inat­ten­du, mais espé­ré, jailli­ra de vos clubs nomades et numé­riques une toute nou­velle pierre, une pierre révo­lu­tion­naire, une pierre qui n’aura encore jamais été exploi­tée, et, peut être que cette pierre sera enfin la clef de voute de notre démo­cra­tie, démo­cra­tie libre de droits bien sur. 😉

    Réponse
  5. roZman

    c’est dingue cette dédi­cace de Guille­min sur ce bouquin.

    Comme quoi dans la vie il n’y a pas de hasard.
    Tout est écrit.
    Et on trouve des signes, quand on sait ouvrir les yeux et , sur­tout, quand on est sur la bonne voie.
    C’est une sorte d’en­cou­ra­ge­ment de trou­ver cette dédi­cace, a ce moment là.
    En tout cas, je trouve ça aus­si émouvant.

    Réponse
  6. Michel

    « Un pays bien orga­ni­sé est celui où le petit nombre fait tra­vailler le grand nombre, est nour­ri par lui, et le gouverne. »

    D’a­près H. guille­min, cette sen­tence est cen­sée se trou­ver dans « Essai sur les mœurs et l’es­prit des nations » à pro­pos de la Chine.

    J’ai beau cher­cher, télé­char­ger tous azi­muts cet essai, je ne trouve pas cette phrase.

    l’a­vez-vous trou­vée, vous ?

    Réponse
  7. Morpheus

    @ J‑Stéphane

    Ce n’est pas tant la nation qui devrait être sou­ve­raine, que les citoyens – tous les citoyens – et pas seule­ment une toute petite élite auto­pro­cla­mée et plé­bis­ci­tée par l’é­lec­tion oligarchique.

    Lorsque le peuple dans sa tota­li­té n’est pas sou­ve­rain, alors la nation ne l’est pas non plus, quand bien même ceux qui la gou­verne le sont (et ils ne le sont plus guère de nos jours, ayant ven­dus la sou­ve­rai­ne­té natio­nale mor­ceau par mor­ceau à une Com­mis­sion Euro­péenne plou­to­crate et totalitaire).

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

    Réponse
  8. J-Stéphane

    @Morpheus,

    Il me semble que, Nation sou­ve­raine, exprime mieux la néces­si­té pour le peuple de s’impliquer en politique.

    La Nation n’est pas l’État, la Nation c’est le peuple poli­ti­cien dans son pays, et l’État est son administration.

    L’union Euro­péenne, ou pour­quoi pas un jour, l’union Mon­diale, peuvent se faire sans pour autant, auto­ma­ti­que­ment sup­pri­mer la sou­ve­rai­ne­té de chaque citoyen.

    Le citoyen conti­nue­ra à se sen­tir sou­ve­rain tant qu’il pour­ra poli­ti­que­ment res­ter maître de son environnement.

    Réponse
  9. Morpheus

    Je suis d’ac­cord, J‑Stéphane, mais je sou­ligne par ma remarque le piège séman­tique qu’il y a dans cer­tains termes. Vous avez rai­son de dire que le mot nation recouvre, selon son éty­mo­lo­gie, le concept de peuple (les gens), mais vous savez aus­si bien que moi qu’il s’a­git d’un de ces mots qui ont été récu­pé­rés par les voleurs de pou­voir (comme le mot démo­cra­tie), et qu’il est – à tort selon moi – consi­dé­ré comme syno­nyme de État.

    Il garde dans usage une conno­ta­tion d’en­ti­té sus­cep­tible d’être repré­sen­tée, et si je sou­li­gnais la dif­fé­rence qu’il y a entre sou­ve­rai­ne­té de la nation et sou­ve­rai­ne­té du peuple, c’est pour évi­ter ce piège. Une nation non démo­cra­tique peut être sou­ve­raine, à tra­vers le pou­voir sou­ve­rain de ses pré­ten­dus repré­sen­tants. Je pré­fère donc mettre clai­re­ment l’ac­cent sur la sou­ve­rai­ne­té du peuple.

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

    Réponse
  10. sitouaillain

    @ J‑Stephane

    Mor­pheus a rai­son d’o­pé­rer le dis­tin­guo, il s’ex­prime dès la révo­lu­tion de 1789 à tra­vers les mots de Sieyes (inven­teur du concept de sou­ve­rain­té natio­nale pour jus­ti­fier l’é­va­cua­tion du peuple):
    http://​www​.droit​-consti​tu​tion​nel​.net/​a​r​t​i​c​l​e​/​g​r​a​n​d​-​p​r​i​n​c​i​p​e​/​s​o​u​v​e​r​a​i​n​e​t​e​-​p​o​p​u​l​a​i​r​e​-​s​o​u​v​e​r​a​i​n​e​t​e​-​n​a​t​i​o​n​a​l​e​_​6​0​0​.​htm

    Réponse
  11. Étienne

    @ Michel

    « Quand nous par­lons de la sagesse qui a pré­si­dé quatre mille ans à la consti­tu­tion de la Chine, nous ne pré­ten­dons pas par­ler de la popu­lace ; elle est en tout pays uni­que­ment occu­pée du tra­vail des mains[4] : l’esprit d’une nation réside tou­jours dans le petit nombre, qui fait tra­vailler le grand, est nour­ri par lui, et le gou­verne. Cer­tai­ne­ment cet esprit de la nation chi­noise est le plus ancien monu­ment de la rai­son qui soit sur la terre. »

    http://fr.wikisource.org/wiki/Essai_sur_les_m%C5%93urs/Chapitre_155

    Remarque : Vol­taire dit aus­si ceci (appa­rem­ment plus huma­niste, tem­po­rai­re­ment moins cynique) dans sa note : « [4] C’est une suite natu­relle de l’inégalité que les mau­vaises lois mettent entre les for­tunes, et de cette quan­ti­té d’hommes que le culte reli­gieux, une juris­pru­dence com­pli­quée, un sys­tème fis­cal absurde et tyran­nique, l’agiotage, et la manie des grandes armées, obligent le peuple d’entretenir aux dépens de son tra­vail. Il n’y a de popu­lace ni à Genève, ni dans la prin­ci­pau­té de Neu­châ­tel. Il y en a beau­coup moins en Hol­lande et en Angle­terre qu’en France, moins dans les pays pro­tes­tants que dans les pays catho­liques. Dans tout pays qui aura de bonnes lois, le peuple même aura le temps de s’instruire, et d’acquérir le petit nombre d’idées dont il a besoin pour se conduire par la rai­son.  »

    Mais c’est le même qui dit ailleurs : 
    « Il me paraît essen­tiel qu’il y ait des gueux ignorants. » 
    ou « Quand la popu­lace se mêle de rai­son­ner, tout est perdu. »

    http://​fr​.wiki​quote​.org/​w​i​k​i​/​V​o​l​t​a​ire

    Je pense de plus en plus que Vol­taire, en plus d’être un esprit vif et intel­li­gent, était aus­si une fri­pouille, une cra­pule, un voleur, un men­teur, un fal­si­fi­ca­teur, un déla­teur-calom­nia­teur, un pleutre, un égoïste, un salaud ; four­nis­seur aux armées, la crème des canailles. 
    Un modèle bien adap­té —le bon emblème, en fait— pour nos richis­simes pré­ten­dues >« élites », à vrai dire ; et je m’é­tonne de moins en moins qu’ils s’en réclament à cor et à cri.

    Étienne.

    Réponse
  12. sitouaillain

    pour aller plus loin que l’op­po­si­tion clas­sique entre sou­ve­rai­ne­té popu­laire et sou­ve­rai­ne­té natio­nale, en somme pour qua­li­fier ce que peut être une démo­cra­tie, qui, en terme dif­fé­rent s’ap­pel­le­rait « anar­chie », comme dilu­tion totale du pou­voir et non seule­ment sa sépa­ra­tion ou l’a­gré­ga­tion arti­fi­cielle de volon­tés individuelles…que faire…multiples sont les voies.

    une revue de « là où l’on en est » dans les doutes et les ques­tion­ne­ment est pro­po­sée dans cet article : http://​refrac​tions​.plus​loin​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e74
    qui fait men­tion et cri­tique la pro­po­si­tion dede T. Foto­pou­los (T. Foto­pou­los, Toward an inclu­sive demo­cra­cy, Londres, 1997) dis­ciple de castoriadis :
    {{ins­pi­ré par les don­nées fon­da­men­tales de la démo­cra­tie athé­nienne et la pen­sée de Cas­to­ria­dis. Il s’agit, semble-t-il, de la ver­sion la plus sys­té­ma­tique d’un pro­jet ancien, dont on trouve les élé­ments chez les pen­seurs anar­chistes, chez Marx, et dans les expé­riences révo­lu­tion­naires du xixe et xxe siècles. Il se veut « la syn­thèse des tra­di­tions démo­cra­tique, socia­liste, liber­taire, verte radi­cale et fémi­niste radi­cale » et « la seule issue pos­sible » à la crise mul­ti­di­men­sion­nelle (« éco­no­mique, éco­lo­gique, sociale, cultu­relle et poli­tique ») du monde contem­po­rain (lar­ge­ment décrite dans la pre­mière par­tie de l’ouvrage).

    Le prin­cipe de la démo­cra­tie énonce, non pas seule­ment que le peuple est sou­ve­rain, mais plus spé­ci­fi­que­ment, que « nul n’est contraint à res­pec­ter des lois et des ins­ti­tu­tions qu’il ou elle ne contri­bue pas direc­te­ment à éla­bo­rer » – ce qui est une défi­ni­tion accep­table de la liber­té et implique l’égalité. 21

    Le pro­jet de démo­cra­tie géné­rale prend acte de ce que les dif­fé­rents champs où peut se déployer une acti­vi­té indi­vi­duelle ou col­lec­tive auto­nome sont insé­pa­rables : « la vie publique englobe tous les domaines de l’activité humaine où il est pos­sible de prendre les déci­sions col­lec­ti­ve­ment et démo­cra­ti­que­ment », et elle com­prend donc indis­so­cia­ble­ment le champ poli­tique d’exercice du pou­voir, le champ éco­no­mique, le champ social (tra­vail, ensei­gne­ment, culture) et le champ éco­lo­gique des rap­ports entre monde natu­rel et monde social (p. 190).

    Ce pro­jet implique donc d’abord une démo­cra­tie poli­tique directe, où le pou­voir est par­ta­gé à éga­li­té entre tous « les citoyens », c’est-à-dire « tous les rési­dents d’une aire géo­gra­phique dis­tincte et consti­tuant une uni­té démo­gra­phique viable, qui ont atteint l’âge de rai­son … sans dis­tinc­tion de sexe, d’ethnie ou de culture » ; ceux-ci consti­tuent le « corps civique », lequel peut délé­guer son auto­ri­té selon des man­dats spé­ci­fiés, pour l’accomplissement de tâches spé­ci­fiques, par tirage au sort sur base de rota­tion, et révo­cables à tout moment, ce qui per­met d’éviter la concen­tra­tion du pou­voir aux mains de pré­ten­dus experts. 22

    Le corps des citoyens « d’une zone géo­gra­phique don­née », répar­tis en assem­blées popu­laires des demoi ou cir­cons­crip­tions ter­ri­to­riales (ville et vil­lages envi­ron­nants, voire quar­tiers de grande ville, etc.) y élisent des délé­gués révo­cables munis de man­dats pré­cis, « dans le seul but de coor­don­ner et d’administrer les poli­tiques for­mu­lées par les assem­blées elles-mêmes. Leur fonc­tion est donc pure­ment admi­nis­tra­tive et pra­tique, ce n’est pas une fonc­tion de prise de déci­sion poli­tique » (p. 195).

    Le pro­blème posé par les dimen­sions des socié­tés modernes sera réso­lu par les moyens de la tech­nique, des « réseaux élec­tro­niques » connec­tant les « assem­blées démo­tiques » popu­laires au niveau régio­nal ou confé­dé­ral en « assem­blée des assem­blées ». Dans ces condi­tions, tous les indi­vi­dus par­ta­geant le pou­voir à éga­li­té et par­ti­ci­pant au pro­ces­sus de déci­sion, il ne peut y avoir « aucun conflit entre démo­cra­tie et liber­té de l’individu ». De même, la plu­part des droits de l’homme étant des droits « contre l’État », le pro­blème de ces droits ne se pose pas, la démo­cra­tie directe étant « non étatiste ».

    Cepen­dant, « pour être tolé­rable, la démo­cra­tie exige une cer­taine homo­gé­néi­té cultu­relle », de façon à évi­ter l’intolérance pos­sible de la majo­ri­té envers les droits des mino­ri­tés cultu­relles ou eth­niques : lorsque celles-ci ne pour­ront être « ter­ri­to­ria­le­ment sépa­rées », elles devraient pou­voir dis­po­ser d’assemblées dis­tinctes au sein de la confé­dé­ra­tion. Pour sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés qui sur­gi­raient encore, l’intériorisation des valeurs démo­cra­tiques ferait le reste…

    Le pro­jet démo­cra­tique dans le champ éco­no­mique est éga­le­ment inté­res­sant. Par­tant de la cri­tique du sys­tème éco­no­mique actuel­le­ment domi­nant (argent, mar­chés, pro­fits, crois­sance) et dans le pro­lon­ge­ment de la théo­rie des conseils ouvriers, il est pro­po­sé que « toutes les déci­sions macro-éco­no­miques » soient prises là encore par « le corps des citoyens », et les déci­sions micro-éco­no­miques par « les uni­tés de pro­duc­tion ou de consom­ma­tion ». 23

    Cette « auto­ri­té du peuple dans le champ éco­no­mique » consti­tue « le fon­de­ment de la démo­cra­tie géné­rale », en par­ti­cu­lier poli­tique. Elle assure la pro­prié­té du peuple et rend impos­sible toute accu­mu­la­tion indi­vi­duelle de capi­tal. Ren­voyant clas­si­que­ment « à de futures assem­blées de citoyens de conce­voir la forme concrète d’une éco­no­mie géné­rale » (comme le fai­saient au xixe siècle les anar­chistes et Marx lui-même), le pro­jet entre suf­fi­sam­ment dans le détail pour lais­ser entre­voir « une éco­no­mie sans État, sans argent et sans mar­ché » (p. 209), et « l’indépendance éco­no­mique locale » per­met­tant le contrôle direct de l’économie et de la socié­té ; elle per­met­trait d’inverser « le pro­ces­sus de sur­pro­duc­tion et de sur­con­som­ma­tion qui est l’effet prin­ci­pal de l’économie de crois­sance » (p. 212) ; elle assu­re­rait en outre une « décen­tra­li­sa­tion indé­pen­dante » fon­dée sur « l’interdépendance hori­zon­tale des demoi », les « besoins essen­tiels » étant autant que pos­sible cou­verts loca­le­ment, assu­rés par les échanges entre demoi et contrô­lés par ceux-ci, au sein d’une confé­dé­ra­tion, et non d’un mar­ché. Les demoi, uni­tés poli­ti­co-éco­no­miques de base, doivent être d’une taille auto­ri­sant la démo­cra­tie directe, c’est-à-dire « la pos­si­bi­li­té concrète de prendre les déci­sions en assem­blées géné­rales ». Ce qui rend pro­bable le mor­cel­le­ment ins­ti­tu­tion­nel, sinon phy­sique, des grandes villes modernes en plu­sieurs uni­tés de base…

    Les indi­vi­dus par­ti­ci­pant en tant que citoyens aux assem­blées de demos sur les options macro-éco­no­miques, par­ti­cipent aus­si, en tant que tra­vailleurs, à des assem­blées des lieux de tra­vail, celles-ci super­vi­sées par un conseil de sur­veillance : on retrouve un pro­jet proche de celui des conseils ouvriers envi­sa­gé sous diverses formes dans l’Allemagne révo­lu­tion­naire des années 20. 24 La même ins­pi­ra­tion se retrouve dans le sys­tème envi­sa­gé de rétri­bu­tion par « bons de tra­vail », dif­fé­ren­ciés selon qu’il s’agit de rétri­buer des heures d’un tra­vail « essen­tiel » ser­vant à satis­faire des besoins « essen­tiels » défi­nis au niveau confé­dé­ral, ou d’un tra­vail « non essen­tiel » et volon­taire. Un « mar­ché arti­fi­ciel » où les « prix », au lieu de reflé­ter la valeur-tra­vail, équi­librent seule­ment l’offre et la demande, expri­mant ain­si la « dési­ra­bi­li­té » des biens et « gui­dant l’allocation des ressources ».}}

    Réponse
  13. manuella

    la dédi­cace, ô vei­nard!, un signe du destin.

    Je m endors le soir en écou­tant une play­list de Mon­sieur Guille­min et me réveille avec lui 😉
    Ah ! les gens de biens… tant de choses à en dire.
    Bien­ve­nue au club, Étienne !!!

    Réponse
  14. manuella

    L’Homme aux Petits Papiers.…

    Je vous écoute avec le même plai­sir. Les qua­li­fi­ca­tifs que vous lui attri­buez, je vous les ren­voie tout autant, sincèrement.

    Réponse
  15. Vincent

    Que faire du démas­quage de Vol­taire ? Un pont pour la récon­ci­lia­tion. Je m’explique.

    J’ai écou­té la deuxième par­tie de l’é­mis­sion de Mer­met (suite de mon com­men­taire 18 du 28/11/2012). Je suis un peu déçu. Avec ces types de la ligue du midi, on en revient à la bonne vieille peur de la « mon­tée de l’ex­trême droite ». C’est dom­mage, parce qu’on sent bien qu’il y a des conver­gences extrême-gauche et extrême-droite et que la clef est là. Il y aura tou­jours des petits groupes de fana­tiques (iden­ti­taires ou anti­fas) mais le gros des troupes, les 55% du NON de 2005, ça n’a rien à voir avec le fana­tisme, on le sent bien et c’est à cet ensemble hété­ro­clite qu’il faut don­ner un nom. C’est là que Vol­taire peut nous aider. Ces 55%, ne serait-ce pas le rejet d’un sys­tème poli­tique dans lequel on sait de moins en moins qui décide pour nous et selon quels cri­tères ? Ne serait-ce pas – pour reprendre la for­mule de Lor­don – « un symp­tôme poli­tique de la dépos­ses­sion » ? Ou, pour le dire autre­ment, l’ex­pres­sion gran­dis­sante d’une révolte contre l’a­ris­to­cra­tie que l’on retrouve ailleurs et sous bien des formes (tra­vail à faire). Aris­to­cra­tie, ou gou­ver­ne­ment des meilleurs, héri­tée des Lumières et fon­dée sur une sépa­ra­tion radi­cale entre le peuple et son élite dont le « type » est le Philosophe.

    « Les autres hommes sont empor­tés par leurs pas­sions, sans que les actions qu’ils font soient pré­cé­dées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténebres ; au lieu que le phi­lo­sophe dans ses pas­sions mêmes, n’a­git qu’a­près la réflexion. » (Article « Phi­lo­sophe » de l’En­cy­clo­pé­die, http://​art​flx​.uchi​ca​go​.edu/​c​g​i​-​b​i​n​/​p​h​i​l​o​l​o​g​i​c​/​g​e​t​o​b​j​e​c​t​.​p​l​?​c​.​1​1​:​1​2​5​1​.​e​n​c​y​c​l​o​p​e​d​i​e​0​311 )

    Ce qui donne la fameuse concep­tion poli­tique de Vol­taire citée plus haut : le petit nombre gou­verne le grand nombre (http://books.google.fr/books?id=NRNvjjYauOsC&lpg=PA86&dq=nourri%20par%20lui&hl=fr&pg=PA86#v=onepage&q&f=false)

    Nous le sen­tons bien, notre ave­nir poli­tique est à la repos­ses­sion. Qu’on le veuille ou non la ligne vol­tai­rienne a triom­phé avec la Révo­lu­tion de 1789 et la ques­tion ne se pose plus vrai­ment depuis. À l’é­chi­quier poli­tique actuel qui en est la marque, il faut sub­sti­tuer une nou­velle ligne de par­tage entre ceux qui pensent que la poli­tique est l’af­faire de tous et ceux qui pensent que la poli­tique est l’af­faire de quelques-uns (pro­fes­sion­nels de la poli­tique et experts bien en cour). Et l’on voit bien qu’à l’aune de ce nou­veau cli­vage, de nom­breux points de pas­sage émergent à la sur­face entre des for­ma­tions poli­tiques, aujourd’­hui encore, tota­le­ment étanches.

    Mais atten­tion à ne pas être trop prompt à oppo­ser un régime domi­né par une petite élite éclai­rée à une indif­fé­ren­cia­tion com­plète des com­pé­tences dis­sé­mi­nées dans la popu­la­tion. D’où mon com­men­taire 1 du 25/11/2012 sur l’al­liance natu­relle de l’é­lite disons tech­no­cra­tique à un fonc­tion­ne­ment véri­ta­ble­ment démo­cra­tique. Il ne s’a­git pas, en effet, de remettre en ques­tion le rôle de l’é­lite dans l’é­la­bo­ra­tion poli­tique mais sa pré­ten­tion à conduire le pays, c’est-à-dire à déci­der pour le peuple en son nom. Le dan­ger, pal­pable, consiste à se foca­li­ser sur le scan­dale et jeter le bébé (l’é­lite intel­lec­tuelle et la méri­to­cra­tie) avec l’eau du bain (l’o­li­gar­chie aristocratique).

    Atten­tion aus­si à un second écueil : vou­loir faire du peuple un peuple de phi­lo­sophe (si l’on reprend la ter­mi­no­lo­gie des Lumières). La ten­ta­tion est grande et lar­ge­ment répan­due. C’est l’i­dée qu’en réfor­mant le sys­tème sco­laire on arrive à for­mer un peuple culti­vé et supé­rieur, capable de s’é­cou­ter, de réagir ration­nel­le­ment et de gou­ver­ner, enfin, en son nom. C’est une idée tota­li­taire. Il y aura tou­jours une élite intel­lec­tuelle et c’est tant mieux. Le pro­blème n’est pas là. Le pro­blème réside dans la repro­duc­tion sociale de cette élite (d’où les idées de Mar­tin Hirsh, par exemple, visant à la diver­si­fier) et dans le sta­tut poli­tique de chaque citoyen.

    Encore une fois, pas besoin d’un peuple de phi­lo­sophes pour mettre en place la démo­cra­tie. La déci­sion poli­tique n’est pas une affaire de savoir mais d’o­pi­nion. Sur une ques­tion pré­cise, le peuple consulte l’a­vis de ceux qui, en son sein, sont com­pé­tents mais c’est le peuple, lui seul, grâce au tirage au sort, qui décide. Pour le coup, c’est vrai­ment du « yes we can ». « Nous », c’est-à-dire tout le monde : les intel­lec­tuels, les arti­sans, les chô­meurs, les patrons, les artistes, les ouvriers, etc, etc.

    Réponse
  16. Florence

    A – Après écoute de l’en­re­gis­tre­ment sonore : une défi­ni­tion de la phi­lo­so­phie sociale de Vol­taire, par Robes­pierre, pour le trans­fert des cendres de Rous­seau au Pan­théon (et contre celles de Vol­taire dans le même temple de la recon­nais­sance laïque) :

    « une espèce de phi­lo­so­phie pra­tique rédui­sant l’é­goïsme en sys­tème, qui consi­dère la socié­té comme une guerre de ruses, le suc­cès comme la règle du juste et de l’in­juste, le monde comme le patri­moine des fri­pons les plus adroits ».

    Vol­taire défi­nit quant à lui la vie, le plai­sir comme « l’ob­jet, le devoir et le but de tout être rai­son­nable », tan­dis que le bas-cler­gé a sa rai­son d’être de lais­ser les gueux rési­gnés au pire sort.

    Incise iro­ni­co-sérieuse : Et nous, peuple (?), indi­vi­dus (inter-dépen­dants et si peu auto­nomes maté­riel­le­ment ?), sommes-nous :

    - entre­te­nus par je ne sais quel cler­gé ou obé­dience, rési­gnés au malheur ?

    - ou encore esclaves du plai­sir et sur­tout celui que délivre incon­tes­ta­ble­ment la consom­ma­tion (l’a­chat, l’ac­qui­si­tion de « biens », du moins tant que l’on a de l’argent, même des miettes, à dépenser) ?

    Plai­sir et peur : 2 mamelles inta­ris­sables des pouvoirs ?

    - Une autre pro­po­si­tion à notre actuelle situation ?

    B – Et une fois de plus, Hen­ri Guille­min, avec son hypo­thèse sur l’homme Vol­taire (un dévoi­le­ment sur l’a­mour chez sa mère – selon un équi­voque sire du cler­gé de sa propre famille), nous mets face l’é­ten­due du par­cours bio­gra­phique rap­por­té à la poli­tique… Grande His­toire / his­toire et trau­ma per­son­nels : même combat.

    Au moins cette vision peut-elle per­mettre de rela­ti­vi­ser la haine que nour­rit Vol­taire à l’en­droit du chris­tia­nisme (et éven­tuel­le­ment, de mesu­rer l’onde de choc de cer­taines infor­ma­tions sur un jeune être, sen­sible et intel­li­gent – et éle­vé selon les canons de la bienséance).

    Nota : Chez Mor­van Lebesque, et à pro­pos de Napo­léon cette fois (comme autre per­son­nage détes­table), on pour­ra trou­ver une ana­lyse com­plé­men­taire à celle de Guille­min, dans la rela­tion dou­lou­reuse sinon san­glante Etat fran­çais / « petit » pro­vin­cial (colo­ni­sé), ou com­ment échap­per à la souf­france et sur­vivre (actes, verbe – ou de la dis­pro­por­tion rationnalisable).

    Réponse
  17. Morpheus

    @ Vincent

    La déci­sion poli­tique n’est pas une affaire de savoir mais d’opinion.

    C’est pré­ci­sé­ment là que le bas blesse !

    La poli­tique ne devrait avoir pour objec­tif que de résoudre les pro­blèmes. Or, résoudre les pro­blèmes ne peut se faire sur base d’o­pi­nions. Comme disait l’autre « les opi­nions, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a ». Et aus­si gros­sière cet adage peut-il paraître il n’en demeure pas moins une pro­fonde et véri­fiable vérité.

    Or, une opi­nion n’est jamais objec­tive : elle dépend pour l’es­sen­tiel de nos condi­tion­ne­ments socio­cul­tu­rels qui n’ont rien de vrais, mais tout de l’ar­bi­traire cultu­rel et tra­di­tion­nel (1). Une idée fausse (voir stu­pide), sans cesse répé­tée, sera consi­dé­rée à la longue comme vraie par une majo­ri­té, et devien­dra par consé­quent une opi­nion majo­ri­tai­re­ment répandue.

    Mais alors, si la poli­tique ne peut se fon­der sur nos opi­nions pour résoudre les pro­blèmes, sur quoi devrait-elle repo­ser ? Dans un siècle entiè­re­ment domi­né par les arté­facts tech­no­lo­giques issus des sciences, la réponse devrait nous appa­raître évi­dente : par la méthode scien­ti­fique.

    Mais en quoi la méthode scien­ti­fique peut-elle consti­tuer le fon­de­ment de la poli­tique ? Com­men­çons par défi­nir ce qu’est la méthode scien­ti­fique.

    Le concept de méthode tire son ori­gine du vocable grec metho­dos (« che­min » ou « voie ») et désigne le moyen employé pour par­ve­nir à des fins. La méthode scien­ti­fique désigne donc l’ensemble des démarches néces­saires pour obte­nir des connais­sances valides (scien­ti­fiques) par le biais d’instruments fiables. Cette méthode a pour but de pro­té­ger le cher­cheur de la subjectivité.

    Aris­tote fut le pre­mier à en défi­nir le contour : « Nous esti­mons pos­sé­der la science (= connais­sance) d’une chose d’une manière abso­lue quand nous croyons que nous connais­sons la cause par laquelle la chose est, que nous savons que cette cause est celle de la chose, et qu’en outre il n’est pas pos­sible que la chose soit autre qu’elle n’est » dit-il.

    Ain­si, le fon­de­ment de la méthode scien­ti­fique repose sur la recherche des causes – et si pos­sible, de la cause la plus déter­mi­nante – du ou des pro­blèmes que l’on cher­che­ra à résoudre.

    Ce n’est évi­dem­ment pas tout. La méthode scien­ti­fique – et tous ceux qui uti­lisent celle-ci dans leur dis­ci­pline res­pec­tive (du cher­cheur en labo­ra­toire, jus­qu’à l’in­gé­nieur des ponts et chaus­sées) – fondent leurs déci­sions, non sur des opi­nions, mais sur un ensemble de don­nées véri­fiables. La méthode scien­ti­fique consiste donc éga­le­ment dans la récolte de don­nées fiables aus­si com­plètes que précises.

    Ain­si, lorsque l’in­gé­nieur des ponts et chaus­sées décide des maté­riaux à uti­li­ser pour la construc­tion d’un ouvrage d’art, il fonde sa déci­sion sur des cal­culs qui peuvent être cor­ro­bo­rés par n’im­porte quel ingé­nieur, peu importe leurs opi­nions res­pec­tive : le consen­sus est obte­nu selon le résul­tat des cal­culs, et véri­fiable par tous en fonc­tion des don­nées recueillies.

    On m’ob­jec­te­ra que cela ne suf­fit pas, que même avec ces don­nées, les choix poli­tiques peuvent encore varier (cou­leur du pont, forme des arcades, etc.), mais nous voyons bien que nous retom­bons inva­ria­ble­ment sur une ques­tion d’o­pi­nions sub­jec­tives qui n’ont que peu à voir avec l’es­sen­tiel des pro­blèmes à résoudre.

    La véri­té sous-jacente à cette approche de la ques­tion poli­tique par le biais de la méthode scien­ti­fique, est que de nos jours, dans le contexte de nos ins­ti­tu­tions actuelles, la poli­tique est affaire de rap­ports de forces entre inté­rêts par­ti­cu­liers n’ayant, dans la grande majo­ri­té des cas, aucun rap­port avec l’in­té­rêt géné­ral, c’est-à-dire la pré­oc­cu­pa­tion fon­da­men­tale qui devrait gui­der toutes les déci­sions qui concerne le peuple. Et les opi­nions sont pra­ti­que­ment toutes des idées arbi­traires, fon­dées sur des rai­son­ne­ments réfu­tables repo­sant pour la plu­part sur des cli­vages par­ti­sans et des idées toutes faites, quand ce n’est pas sur un ensemble de théo­ries idéo­lo­giques qui per­mettent aux voleurs de pou­voir de tou­jours divi­ser pour mieux régner.

    Je ter­mi­ne­rai en rap­pe­lant que de tous les lan­gages, seul celui des sciences est à la fois uni­ver­sel et non sou­mis à inter­pré­ta­tion : de Paris à Rio de Janei­ro, de Mos­cou à Los Angeles, les plans de construc­tion d’un avion sont com­pré­hen­sibles par tous. Si l’on parle de consen­sus, il me semble utile de son­ger sérieu­se­ment au type de lan­gage que l’on veut mettre en avant pour l’obtenir.

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

    (1) selon Pas­cal : « La cou­tume : qui la ramène à son prin­cipe, l’a­néan­tit. Rien de tel pour bou­le­ver­ser l’État que d’é­bran­ler les cou­tumes éta­blies en son­dant leur source où appa­rait à plein leur défaut d’au­to­ri­té et de jus­tice. L’a­veu­gle­ment des sujets est la condi­tion de base de ce que l’on appelle le bon ordre. Il ne faut sur­tout pas que le peuple sente la véri­té de l’u­sur­pa­tion. Il faut la faire regar­der comme rai­son­nable et éter­nelle et en cacher le com­men­ce­ment si on ne veut pas qu’elle prenne fin bientôt. »

    Réponse
  18. Florence

    De quelle véri­té la poli­tique doit-elle trai­ter et sur laquelle s’appuyer ?

    Cor­res­pondre à des don­nées plus ou moins vali­dées scien­ti­fi­que­ment, ou cor­res­pondre à une popu­la­tion, riches d’o­pi­nion aus­si sub­jec­tives seront-elles tou­jours, mais actrice de son destin ?

    La réflexion d’un méde­cin sur la pro­blé­ma­tique de la science, des croyances ?

    http://​pla​nete​-homeo​.org/​s​c​h​o​o​l​/​f​o​r​u​m​/​d​e​-​l​a​-​c​r​o​y​a​n​c​e​-​a​-​l​a​-​f​o​i​-​e​n​-​p​a​s​s​a​n​t​-​p​a​r​-​l​a​-​s​c​i​e​n​c​e​-​t​2​8​2​.​h​t​m​l​#​p​3​314

    L’exemple de l’in­gé­nieur me paraît insuf­fi­sant. En toute humi­li­té, hélas. Mon opi­nion est aus­si un ramas­sis de connais­sances et de croyances, et par­fois les véri­fi­ca­tions me paraissent impos­sibles à mener, même si je pense défendre le doute, et avoir un goût pour la rigueur et la vali­da­tion par l’expérience.

    Par­don­nez-moi de ne pas être une intel­lec­tuelle. Et pire encore de ne pou­voir phi­lo­so­pher en pro­fon­deur, de ne pou­voir sans doute aller plus loin, ou d’être confuse. J’es­saie de tra­duire un vrai dilemme que je vis sur la pen­sée de la démo­cra­tie, et qui ne me semble pas assez explo­ré. Votre mes­sage l’a réveillé, dans son débat avec celui de Vincent.

    Est-ce le but d’une démo­cra­tie que de véri­fier que je suis dans le vrai ? Que ce que je pense est faux ?

    Si démo­cra­tie il y a, je ne peux l’i­ma­gi­ner qu’a­vec ce que je suis, et ce que sont les autres… Nous sommes dans la véri­té, parce que nous sommes. Cela peut me suf­fire. Quand à savoir ce que nous devons faire, il est des ques­tions pra­tiques, et des ques­tions idéo­lo­giques (phi­lo­so­phiques). La science ne peut pas répondre de tout, si la science appli­quée donne quelques bons résul­tats dans les domaine qui sont les siens. L’homme, l’être humain est aus­si esprit (l’es­prit n’é­tant pas la rai­son, je veux dire ici).

    Intui­ti­ve­ment, je rap­proche cela de la mise en balance de la démo­cra­tie avec l’a­ris­to­cra­tie. Et je rejette abso­lu­ment l’a­ris­to­cra­tie (pour ne pas y « croire » du tout comme solu­tion populaire).

    Que l’on parle pour soi. Quant à par­ler pour les autres, aus­si doué soit-on : l’a­bîme s’ouvre, à mes yeux.

    La mise en actes de la démo­cra­tie est évi­dem­ment com­pli­quée. Des coor­di­na­teurs sont-ils néces­saires ? L’ou­til scien­ti­fique doit-il s’é­tendre à tout ? Une archi­tec­ture tota­li­sante lui est-elle un objec­tif cohé­rent ? Ques­tion de nombre d’ac­teurs sûre­ment, tan­dis que notre socié­té regorge de moyens et qui sont à même de la détruire (bombe ato­mique pour commencer).

    Réponse
  19. Morpheus

    Qu’il suf­fise de dire que résoudre des pro­blèmes réclame seule­ment du bon sens (donc un sens pra­tique) et non des opi­nions, quelles qu’elles soient. Cela me parait tel­le­ment tom­ber sous le sens que je n’ar­rive pas à com­prendre que l’on puisse encore débattre de cela. Faut-il que le monde marche sur la tête pour que nous en venions à consi­dé­rer que résoudre des pro­blèmes consiste en un débat d’o­pi­nions. Nous avons vrai­ment per­du tout sens com­mun. C’est réel­le­ment tra­gique. Ils sont fous, ces humains.

    Mor­pheus

    Réponse
  20. Morpheus

    Et remet­tez-vous en question !

    Vous confon­dez « la méthode scien­ti­fique » avec « la science » (cf. la réac­tion imbé­cile de sitouaillain avec sa com­pa­rai­son avec le scientisme).

    Ce n’est pas de cela qu’il s’a­git : la méthode scien­ti­fique déter­mine une démarche visant à l’ob­jec­ti­vi­té par la mise en lumière de faits et de don­nées véri­fiables. Cela vise à cla­ri­fier les pro­blèmes, non à les rendre plus confus par l’é­mis­sion d’o­pi­nions qui n’ont rien à appor­ter à la réso­lu­tion des problèmes.

    Ne com­pre­nez-vous pas que cela fait plus de 200 ans que l’on nous leurre en nous fai­sant croire que notre opi­nion compte plus que tout, que l’on prend en compte cette opi­nion, et qu’elle est supé­rieure en tout ? Quelle blague ! On nous tient par notre péché d’or­gueil : la vani­té (revoir l’ex­cellent film « L’a­vo­cat du Diable »).

    Je le redis : les opi­nions ne sont pas per­ti­nentes ; une ana­lyse peut être per­ti­nente, un cal­cul peut être juste, un rai­son­ne­ment peut être fon­dé ; mais une opi­nion n’a en soi aucune valeur objec­tive. On ne résout pas les pro­blèmes à coup d’o­pi­nions.

    Une opi­nion, c’est une manière de juger, et juger n’aide pas à résoudre les pro­blèmes, d’au­tant que la plu­part de nos opi­nions sont fon­dées sur nos préjugés.

    Opi­nion (éty­mo­lo­gie) : XIIe s. : lat. opi­nio, ‑onis « croyance ». Les croyances, comme la reli­gion, c’est une affaire pri­vée, pas une affaire publique, cela ne concerne pas la ges­tion (des pro­blèmes) de la cité.

    Pour le dire plus clai­re­ment (quitte à cho­quer) : en ce qui concerne la réso­lu­tion des pro­blèmes de la cité, je me moque de vos opi­nions de la même façon que mes opi­nions per­son­nelles n’ont rien à y faire non plus !

    « SORTEZ-VOUS LES DOIGTS DU CUUUUUUUL ! »
    (Arthur, dans la série Kamelott)

    Mor­pheus

    Réponse
  21. Florence

    Votre réac­tion va jus­qu’au bout, Mor­pheus. Nous tou­chons donc là quelque chose !?
    Je le pense sincèrement.

    Mais mes moyens ne sont pas bien cos­tauds pour vous répondre autre­ment… Je pra­tique aus­si des rac­cour­cis pour tâcher d’al­ler à l’es­sen­tiel (le mien), rela­tif sûre­ment. Pas le temps non plus de tex­tua­li­ser en profondeur.

    Je prends votre réponse, en tous cas.

    Cas­to­ria­dis semble à l’aise lui avec « l’o­pi­nion ». Elle peut s’é­la­bo­rer un peu, beau­coup, elle res­te­ra peut-être une opi­nion (?). Je vous ai lais­sé volon­tai­re­ment un texte en lien. Il me fait cogi­ter, lui aussi.

    La « cité » que vous reven­di­quez comme cadre évident est aus­si une forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale, une construc­tion qui pré­sup­pose des valeurs, des choix. Voir Mum­ford éventuellement.
    Voi­là, c’est maigre… Kenavo.

    Réponse
  22. Florence

    J’ai retrou­vé à notre inten­tion, un extrait qui expli­cite autre­ment les termes du pré­sent conflit sur l’O­PI­NION. Je reviens d’au­tant que je constate qu’E­tienne a valo­ri­sé l’un de vos pro­pos, Mor­pheus, et que je sais qu’une « dérive des conti­nents » me sai­sit sur cer­taines de ses idées. J’ai évo­qué l’a­ris­to­cra­tie, qui prend par­fois une pro­pen­sion alter­na­tive sur le blog du Plan C. C’est encore confus pour moi, et pour­tant une inter­ro­ga­tion très pro­fonde, radi­cale m’embarrasse.

    Vous trou­ve­rez à confir­mer votre « opi­nion » de l’ex­trait sui­vant ? En tous cas, je ne déve­loppe à la suite qu’une par­tie de ce que j’ai ten­té d’ex­pli­ci­ter pré­cé­dem­ment, et accep­tez, à tra­vers cette der­nière réponse, qu’il res­te­ra tou­jours dif­fi­cile à cha­cun d’en­trer dans la pen­sée d’au­trui, en dépit de ses meilleures inten­tions (ayez au moins cette indul­gence) (d’au­cun s’en réjoui­ra, d’autre le refusera !).

    http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​2​/​0​8​/​0​9​/​2​4​2​-​c​h​r​i​s​-​m​a​r​k​e​r​-​c​o​r​n​e​l​i​u​s​-​c​a​s​t​o​r​i​a​d​i​s​-​u​n​e​-​l​e​c​o​n​-​d​e​-​d​e​m​o​c​r​a​tie

    Cita­tion de Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis : « Ce n’est pas un démos omni­scient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir abso­lu dans la poli­tique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Pla­ton aus­si : il y a des gens qui ont une épis­té­mè poli­tique, une science poli­tique et qui peuvent déci­der. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je pré­tends qu’ils avaient rai­son. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science poli­tique, sauf au sens uni­ver­si­taire pour décrire la Consti­tu­tion du Cos­ta Rica, mais ce n’est pas ça qui nous inté­resse. Dans la poli­tique nous avons uni­que­ment de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opi­nions meilleures et des opi­nions moins bonnes, des opi­nions qui peuvent être argu­men­tées et des opi­nions qui ne peuvent pas être argumentées.
    Mais le débat poli­tique c’est un débat entre opi­nions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui pos­sèdent une science poli­tique, nous avons aus­si l’idée qu’il y a une tech­ni­ci­té des affaires poli­tique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gou­ver­ner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la poli­tique, encore une fois, est une ques­tion d’opinions et de juge­ments, et ces opi­nions et juge­ments sur les affaires poli­tiques bien enten­du, il est évident que tout le monde ne les pos­sède pas au même degré ou qu’il ne les pos­sé­de­ra jamais au même degré. Le pro­blème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent déci­der en connais­sance de cause, la plu­part du temps entre des opi­nions dif­fé­rentes, avec des argu­men­ta­tions dif­fé­rentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient édu­qués de façon cor­res­pon­dante, d’où l’énorme impor­tance que les Grecs accor­daient à ce qu’ils appe­laient la pai­deia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout sim­ple­ment une édu­ca­tion tech­nique ou une édu­ca­tion sco­laire, qui était au plus pro­fond sens du terme, l’éducation civile. »

    L’é­du­ca­tion, la méthode scien­ti­fique, encore et tou­jours comme mode de faire ensemble, de faire bien, et donc sans doute d’être soi, quel­qu’un (?). De réus­sir… C’est très exac­te­ment cela que j’es­saie de mettre en doute, ou de cir­cons­crire et limi­ter. J’ap­pelle cela la solu­tion évi­dente, trop évi­dente, et fina­le­ment facile en notre Occi­dent chao­tant, quitte à prendre quelque dis­tance avec Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis, ici, même si lui, reste sobre sur la manière d’é­du­quer (l’im­por­tance de concer­ner et de mettre en situa­tion me semble prio­ri­taire chez lui, avec celle de don­ner les moyens à cha­cun de prendre sa place, tel qu’il est). Je le suis avant tout lors­qu’il pose avec Jacques Ran­cière, ou plus polé­miste, du côté de René Rie­sel et l’En­cy­clo­pé­die des nui­sances (édi­tions), la per­sonne humaine comme irré­duc­tible à un quel­conque modèle ou idéal ratio­na­li­sable, et sur­tout capable, et éton­nante : vivante (et ayant oublié ceci pré­cé­dem­ment : de corps et d’es­prit faite, mon cre­do indé­crot­table, en lec­trice d’An­nie Le Brun, en particulier).

    C’est un pari, c’est aus­si celui de l’é­ga­li­té dans la dif­fé­rence, le seul pari qui me paraît recou­vrir l’i­dée même de démo­cra­tie. L’i­dée d’a­mé­lio­ra­tion, de meilleur peut y trou­ver enne­mi, tout sim­ple­ment, si celle d’E­VO­LU­TION, elle, y garde tout son charme et sa puis­sance. Au BIEN, au meilleur, je pré­fère CE QUI VA CONVENIR ICI ET MAINTENANT (le plus rela­tif que j’imagine).

    Le reste, avec la prise de par­ti abso­lu en la science comme hori­zon me laisse l’im­pres­sion que nous sommes voués à conti­nuer le même ave­nir que celui qui nous est impo­sé aujourd’­hui, auquel nous adhé­rons de gré ou de force, quel que soit le degré de cor­rup­tion et / ou de frag­men­ta­tion où se trouve la science et sa logique). On pren­drait le temps de for­mer et d’é­du­quer le maxi­mum de per­sonnes à cet art de la science (avec for­cé­ment des « ratés » ?), pour faire admettre un seul modèle de déve­lop­pe­ment et de suc­cès social, si jamais ce « déve­lop­pe­ment » est d’ailleurs à réflé­chir et tou­jours pen­ser, ou pos­tu­ler comme pro­blé­ma­tique cen­trale et exis­ten­tielle. Elle me paraît si indi­gente pour finir, à force de volon­ta­risme – vers l’homme nou­veau ?, si notre envi­ron­ne­ment tech­nique hyper­tro­phié peut nous lais­ser croire que c’est l’u­nique des­tin humain, dans une ver­sion binaire, de plus : pro­blème / solu­tion, un / deux, un / deux, etc…

    Et quoi, là-des­sus ?! Mon opi­nion serait flat­tée, ici, réduite à un état de consom­ma­teur petit-votant mer­veilleu­se­ment ins­tru­men­ta­li­sé, depuis 200 ans ? Et depuis cer­tai­ne­ment davan­tage, sûre­ment ! Peu m’im­porte son nom et tout le gal­vau­dé, elle porte et dit pour moi ce que je suis – quand il s’a­git de ver­ba­li­ser, ce n’est donc qu’une part de moi-même, mais c’est le jeu de tout cadre social : une forme de réduc­tion de ma per­sonne… sur­tout si le cadre est large, et les opi­nions nom­breuses (sur­nu­mé­raires ? / de la taille des sociétés).

    Ceci est une convic­tion pro­fonde chez moi, qui écoute les autres voix, mais ne peut se résoudre au tota­li­ta­risme de la science, alors que je pra­tique ses méthodes pro­fes­sion­nel­le­ment (archi­tec­ture) et ailleurs, vise une cer­taine véri­té, là où ni les unes ni l’autre ne suf­fisent, et ne sau­raient suf­fire, pour que créa­tion existe, pour que j’existe plei­ne­ment, ni personne.

    Pour tâcher de faire mieux entendre « mon opi­nion », à laquelle je prête donc des ver­tus, je prends le temps de copier un texte décou­vert et lu hier soir. Par­fois, l’on se com­prend, et d’autres for­mulent ce que nous pou­vons pen­ser, sans pré­tendre par­ler en notre nom… Oui ! (en petite pré­ci­sion à ce que j’ai très vite écrit antérieurement).

    De la Tour de Babel, réécrite dans une magni­fique para­bole pour moi par Mor­van Lebesque, dans Com­ment peut-on être Bre­ton ? Essai sur la démo­cra­tie fran­çaise (1969 ou 1970), Seuil, coll. Points :

    Avec en avant-propos :

    « Seule une pen­sée admet­tant le plu­ra­lisme et même la contra­dic­tion – seule une pen­sée pour qui sur­mon­ter les contra­dic­tions au lieu de les COHERER est une héré­sie – accède à ce contexte qui est sim­ple­ment la vie. » (p. 208)

    « Il ne savait pas ce que ce siècle nous a appris par ses mil­lions d’as­sas­si­nés : que la confu­sion ne vient pas de la diver­si­té des vocables mais de leur réduc­tion en for­mules. » (p. 230)

    « L’é­crou­le­ment de la Tour ne fut pas affaire de voca­bu­laire, mais de séman­tique. Les gens qui l’ha­bi­taient se vou­lurent pas­sion­né­ment pareils : dans un immense feu de joie, ils brû­lèrent les mots de leur patrie, les mots de la vigne et du hou­blon, de la mon­tagne et de la lande – les mots qui les rat­ta­chaient à la terre. Et en effet, ils for­mèrent une nation qui ne devait rien qu’à la Tour, une race d’une seule culture, tech­ni­cienne et mathé­ma­ti­cienne, qui d’âge en âge, accrois­sait ses pou­voirs. Ils com­man­dèrent à la nature, firent à volon­té les sai­sons, s’en­tou­rèrent d’ob­jets pro­di­gieux, rani­mèrent le coeur des morts ; ils scru­tèrent l’in­vi­sible et tutoyèrent les astres… Jus­qu’au jour où ils s’a­per­çurent avec effroi qu’ils ne se com­pre­naient plus. Ils enten­daient bien la même langue ; à chaque étage, les mots disaient des choses dif­fé­rentes et ce qu’on res­sen­tait au plus pro­fond, ce qu’on vou­lait expri­mer, se diluait dans l’in­si­gni­fiance du verbe. Apha­sie, expliquent les spé­cia­listes, degré zéro de l’é­cri­ture, abo­li­tion du lan­gage ; une épi­dé­mie sévis­sait, qu’on appe­lait l’in­com­mu­ni­cable : les mots ser­vaient main­te­nant à com­po­ser d’é­normes volumes pour expli­quer les mots, les théâtres pro­dui­saient d’in­ter­mi­nables pièces afin d’ex­pli­quer qu’on parle pour ne rien dire. L’être et la parole s’é­taient dis­so­ciés. Cepen­dant, une loi que per­sonne ne son­geait plus à connaître asse­nait des mots d’une ter­rible inno­cence qui peu­plait les bagnes ; les mots jugeaient, retran­chaient, assas­si­naient – les mêmes mots, mais pas les mêmes condam­nés. À l’heure, enfin, où ils ne res­taient plus guère que deux peuples dans la Tour, les intel­lec­tuels et les poli­ciers, les habi­tants de Babel s’in­ter­ro­gèrent : Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Et d’un seul cri : Que bâtis­sons-nous ? Une Répu­blique démo­cra­tique, répon­dit la Tour. Répu­blique démo­cra­tique, ces mots réson­nèrent lon­gue­ment, réper­cu­tés par tous les micros, et un cra­que­ment se fit entendre, du haut en bas de la zig­gou­rat… » (pp. 231–232).

    « Se vivre est une mer » ?¨Pas tou­jours rassurant !

    Et le livre de Lewis Mum­ford est : La cité à tra­vers les âges, Agone. La cité grecque y trouve de belles pages. Les ziggourat(s) y sont aus­si, Et nous, et nous !

    Nota : John DEWEY, éga­le­ment pré­sent sur le site d’E­tienne, a four­ni un gros tra­vail sur l’o­pi­nion. Il fau­drait rechercher…

    Réponse
  23. cb

    Une opi­nion, c’est tout ce qui n’est pas mis en expé­rience par nous-mêmes, dans notre expé­rience propre, mais qu’on répète comme des per­ro­quets, en se croyant très libre et très malin sou­vent, igno­rant qu’on se fait par­ler par elle et non par notre souffle propre, celui qui passe en nous.

    C’est un « on » qui écrase, que celui de l’o­pi­nion. Un « on » broyeur de dif­fé­rences qui spo­lie les espaces propres pour n’en construire qu’un seul, le sien, celui de l’o­pi­nion qui sait, qui s’ap­puie sur la science sou­vent ou des trucs qui impres­sionnent les cha­lands, qui ceci et qui cela mais qui au final, et c’est le final qui compte, écrase tout sur son pas­sage, mieux que la tor­nade blanche d’A­jax, la poudre à récurer !

    Notez que j’ai uti­li­sé le « on » moult fois, sourire !

    Les mots, mots qui rient et mots qui pleurent !

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  24. J.C

    @cb

    + 1

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  25. gilles

    Mer­ci Flo­rence pour ce texte de Cas­to­ria­dis et pour la phrase de Mor­van Lebesque sur le plu­ra­lisme. Juste un bémol en ce qui concerne Cas­to­ria­dis, il me semble Flo­rence que tu effec­tues un contre-sens de l’in­ter­pré­ta­tion du texte de Cas­to­ria­dis en ce qui concerne l’é­du­ca­tion à la poli­tique, qui n’est pas d’es­sence scien­ti­fique selon lui.

    Extrait de ton extrait :
    « Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui pos­sèdent une science poli­tique, nous avons aus­si l’idée qu’il y a une tech­ni­ci­té des affaires poli­tique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gou­ver­ner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses … »

    En fait, nous les Modernes, main­te­nant nous sommes tel­le­ment for­ma­tés que dès nous enten­dons édu­ca­tion, nous pen­sons science, alors que c’é­tait loin d’être le cas auparavant.

    Un bon­jour à Cathe­rine du Grand Nord 🙂

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  26. Morpheus

    Alors, Flo­rence, d’a­bord mer­ci de por­ter le débat sur ce point (même si nous ne sommes pas obli­ga­toi­re­ment au diapason).

    Je vais faire assez simple. Si je pré­co­nise la méthode scien­ti­fique comme approche ad hoc de la réso­lu­tion de nos pro­blème (je vais uti­li­ser ce vocable pour dési­gner ce que l’on désigne géné­ra­le­ment sous le terme « poli­tique » ou « faire de la poli­tique », his­toire de bien dési­gner ce que j’en­tends par « poli­tique ») c’est pré­ci­sé­ment parce qu’elle est ouverte – par nature et par défi­ni­tion – à la contra­dic­tion ; on peut donc dire que la méthode scien­ti­fique est natu­rel­le­ment démo­cra­tique. Pre­mier point.

    Deuxième point, l’as­pect rédhi­bi­toire de l’é­li­tisme qu’emporte avec lui la notion de méthode scien­ti­fique, du fait qu’il est mis en lien indé­fec­tible avec « la science » (nous devrions dire « les sciences », sinon ce serait du scien­tisme) et donc avec les scien­ti­fiques, c’est-à-dire des per­sonnes aux connais­sances poin­tues et spé­cia­li­sées, que ne pos­sèdent qu’une petite frange de la population.

    D’a­bord, s’il est vrai que peu s’y entendent, de nos jours, en sciences, c’est une don­née conjonc­tu­relle : il est pos­sible d’en­vi­sa­ger un socié­té où la popu­la­tion est net­te­ment plus infor­mée et édu­quée, et où les bases de connais­sances en sciences sont maî­tri­sées par une plus grande por­tion de la population.

    D’autre part, s’il est exact que les scien­ti­fiques pos­sèdent des connais­sances poin­tues et spé­cia­li­sées, ce n’est pas néces­sai­re­ment un avan­tage indi­vi­duel. Du fait de leur spé­cia­li­sa­tion, il n’ont géné­ra­le­ment qu’une vue étroite des sujets, et il devient néces­saire que, si des choix doivent être opé­rés, ils doivent l’être non pas sur les cri­tères d’un scien­ti­fique ou d’un petit groupe de scien­ti­fiques, mais plu­tôt sur base d’é­tudes et de réflexions contra­dic­toires qui impliquent un nombre plus grand de per­sonnes, et notam­ment des non spé­cia­listes.

    Cette démarche peut être por­tée par des prin­cipes à la fois démo­cra­tiques (tirage au sort) et scien­ti­fiques (appli­ca­tion de la méthode scien­ti­fique, ou de cer­taines méthodes de déli­bé­ra­tion visant au consen­sus appli­quées en science, comme la méthode Del­phy, par exemple).

    Concer­nant la cita­tion de Cas­to­ria­dis, je suis glo­ba­le­ment en phase avec ce qu’il écrit, sauf concer­nant l’o­pi­nion. Mais quoi ? Nous ne sommes pas obli­gé de prendre tout ce que dit un auteur, nous avons aus­si un droit d’in­ven­taire, non ? De plus, rien ne dit que Cas­to­ria­dis n’au­rait pas été inter­pe­lé par cette idée contra­dic­toire concer­nant l’ab­sence de per­ti­nence de l’o­pi­nion sur le plan de la poli­tique. Rien ne dit éga­le­ment qu’il ne parle pas de l’o­pi­nion en poli­tique pour décrire ce qui est, et non ce qui devrait être.

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

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  27. Florence

    Mer­ci de vos mes­sages. J’y constate cer­taines évolutions.

    Je crois qu’il nous faut creu­ser notre diver­gence, qui est car­di­nale, et ne doit pas se noyer dans l’i­dée d’une més­in­ter­pré­ta­tion séman­tique éven­tuel­le­ment super­fi­cielle de la notion d’ « opinion ».

    Sur l’é­du­ca­tion, je vais d’une échelle à l’autre volon­tiers (défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle assu­ré­ment), mais je ne pense pas faire de contre­sens. Je parle de manière en effet très géné­rale d’a­bord, pour me foca­li­ser sur la poli­tique et son édu­ca­tion (ce qui n’existe pas du tout en France si l’é­cole nous prend tant d’an­nées de notre vie !). Aus­si parce que poli­tique et science sont ame­nées l’une à l’autre dans le débat.

    Cas­to­ria­dis me semble quant à lui très ouvert, le plus ferme et le plus ouvert des pen­seurs – théo­ri­ciens que j’ai trou­vé sur le choix démo­cra­tique, tout en appor­tant une défi­ni­tion claire et modeste (réa­liste ? fra­ter­nelle ?) fon­dée sur l’o­pi­nion, la fameuse.

    Mais je n’é­cris pas que cela. Il s’a­git bien d’un modèle scien­ti­fique qui me paraît insuf­fi­sant, sans par­ler de celle des ingé­nieurs (que je connais – hélas ? – un peu, par leur rigueur assez décon­cer­tante par­fois !), si je lui accorde bien des ver­tus, notam­ment comme outil social. C’est aus­si l’ou­til de l’Oc­ci­dent et l’ob­jec­tif affir­més ! Les nôtres donc ! Quid de notre capa­ci­té d’au­to-cri­tique évidemment ?

    Insuf­fi­sant pou­vant aller jus­qu’à juger qu’il pour­rait être rem­pla­cer par d’autres pra­tiques… Ceci étant au coeur de ma réflexion bien à moi, et si l’é­tat de notre monde risque de nous impo­ser cette voie (éga­le­ment très des­truc­trice, et sans s’at­tar­der sur tous ses dévoie­ments, qua­si-inhé­rents) jus­qu’au bout.

    Si per­sonne ne se met à lire les auteurs que je sou­tiens depuis un cer­tain temps ici, le texte du doc­teur Brous­sa­lian mis en lien avance vers l’obs­cu­ri­té la plus épaisse, beau­coup de lumière de pair, et sans s’en inquié­ter. Cette obs­cu­ri­té n’est pas for­cé­ment dra­ma­tique… Mer ?

    J’ai don­né mon jus. Je reprends souffle ! Car, je vous l’as­sure, confu­sion de la pen­sée ver­bale guet­tant à chaque détour, je ne suis pas une intel­lo, – intel­lo des formes concrètes tout au moins, mani­pu­la­trice et ordon­na­trice de l’es­pace, avec toutes les limites que ce magni­fique métier connaît jus­qu’au bout du crayon -, et ne vou­lant pas l’être, intel­lo : c’est une néces­si­té, et une souf­france en ce monde sou­vent, sachez-le, enten­dez-le, vrai­ment ! Kenavo !

    (Auteurs : Annie Le Brun, Gun­ther Anders, Alice Mil­ler, Mau­rice Mer­leau-Pon­ty… et désor­mais Mor­van Lebesque ! qui connaît lui cette langue bre­tonne que per­sonne ne m’a don­né envie d’ap­prendre, langue qui vit – de vivre – le monde tout autrement)

    La connais­sance, en alter­na­tive ? Con-naître est de mes sen­tiers, et je trouve chez Lebesque : Clau­del, avec « co-naître ». D’autres Arthur… Con-naître et déci­der… NE PAS DÉCIDER aussi.

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  28. J.C

    Une des ver­tus de la démo­cra­tie (la vraie), c’est qu’on ne nous dicte plus ce qui est vrai ou faux.
    L’au­to­ri­té qui détien­drait le pou­voir n’é­tant plus exté­rieur, l’on a davan­tage le loi­sir de l’é­prou­ver soi-même.
    Ce qui en cela, nous incite à nous enga­ger nous-même dans une démarche scientifique.
    Le fruit en est l’émancipation.

    Bien ami­ca­le­ment

    J.C

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  29. Florence

    Une autre lec­ture salutaire ?

    Je crains d’être un peu iso­lée dans mes convic­tions. pour­tant bien des pen­seurs ont su défri­cher le ter­rain depuis lurette.

    Ivan ILLICH, Une Socié­té sans école (1970, 1971).

    Tout com­mence par ces mots :

    « Bien des étu­diants, en par­ti­cu­lier ceux issus de familles modestes, savent intui­ti­ve­ment ce que leur apporte l’ins­ti­tu­tion sco­laire. Elle leur enseigne à confondre les méthodes d’ac­qui­si­tion du savoir et la matière de l’en­sei­gne­ment et, une fois que la dis­jonc­tion s’ef­face, les voi­là prêts à admettre la logique de l’é­cole (…). » (p. 11 – Essai Points Seuil)

    D’autres à consulter ? 
    Pour aller beau­coup plus loin, si l’on est prêt !
    Ken­neth White, Michel Caze­nave, Carl Jung…

    Réponse
  30. terre et ciel

    Bref, le fond et la forme et la forme est essen­tiel­le­ment essen­tielle car sans elle le fond n’a pas de fond et s’en­vole per­du dans les airs !

    Réponse
  31. catharsis

    Encore une chose, 

    méthode, ça vient du grec et ça veut dire méta-ondos= che­min qui va au loin,
    comme quoi la méthode, le com­ment, c’est fich­tre­ment essen­tiel, ça emmène le cou­rant, le flux qui conflue en conflit par­fois, si peu qu’on veuille bien s’y frot­ter aux conflits. 

    Seuls les con-flits= les ren­contres de flux dif­fé­rents mènent à une pos­sible réso­lu­tion- homo­gé­néi­sa­tion, vou­loir les évi­ter comme le vou­drait notre socié­té si bien arran­gée, si propre sur elle en appa­rence, c’est perdre son arroi et donc être en plein dés-arroi comme nous le sommes aujourd’hui !

    Réponse
  32. Morpheus

    @ Flo­rence

    Autre­fois, on par­lais de « l’ins­truc­tion publique ». Aujourd’­hui, on nous parle de « l’é­du­ca­tion natio­nale ». Quant à l’é­du­ca­tion popu­laire « … ils n’en ont pas vou­lu, Mon­sieur ! ».

    Y aurait-il quelque chose à apprendre de ce chan­ge­ment sémantique ?

    …

    Mor­pheus

    Réponse
  33. Jeansebach

    J’ai ren­con­tré ici M.Guillemin dans ce qu’il a de plus pro­phé­tique : il nous pro­pose une vision d’un per­son­nage ou d’un fait, et tout le bâti­ment se construit sur ces bases.

    Presque la tota­li­té des phrases à charge sur Vol­taire sont des mots qu’ils pro­noncent pour flat­ter ou pour trom­per des gens qu’ils n’es­ti­maient guère.

    Vol­taire ment, Vol­taire triche, Vol­taire s’enrichit.

    Oui… Vol­taire nour­rit lui-même, éduque, ins­truit, fait gros­sir les pay­sans de Fer­ney. Il les invite. Il inves­tit de grandes sommes. Il donne de l’argent à ses amis.
    Fer­ney s’en retrou­va pros­père, plus peuplé.

    À la mort de Vol­taire, son héri­tage est bien mince ; il a presque tout dépen­sé, et sur­tout pour les autres, lui-même vivant de peu.

    Vol­taire a douze cents écrits qui prouvent qu’il méprise le peuple, mais qu’il veut son bien. Aujourd’­hui, tout le monde méprise le peuple, parce que per­sonne ne sou­haite en faire par­tie. À son époque, Vol­taire a lut beau­coup, notam­ment les coutumiers.

    « Les hommes, avec des lois sages, ont des cou­tumes insen­sés. » Il a vu des bien­fai­teurs assas­si­nés par la masse ; il déteste ces meurtriers.

    Que Vol­taire laboure lui-même, jar­dine, élève, cultive, bâtit, Guille­min n’en parle point. Pour­tant, Vol­taire fit comme le peuple, et culti­va son jar­din. Notre his­to­rien prend tout ce que dit le patriarche de Fer­ney pour des grosses véri­tés quand cela lui arrange.

    Vol­taire sanc­ti­fie le plai­sir ? Pas le plai­sir comme l’en­tendent les catholiques !

    Il le dit lui même : La table, les arts, et la conversation !

    Il n’est pas liber­tin ; le Mon­dain était iro­nique. Il n’a pas eut dix femmes, peut-être pas même 5. On lui en compte 4 ou 5, et ils n’é­taient pas bien fats. Sa san­té ne lui per­met­tait pas. Plai­san­tin, sans nul doute.

    Le mal frappe ? Vol­taire pessimiste ?

    Le tra­vail éloigne de nous trois grands maux : l’en­nui, le vice et le besoin.

    Il sait que le peuple subit ; il les console en les sachant éloi­gné des délires méta­phy­siques. Guille­min nous en fait un Diable ; peut-être y croyait-il lui-même aus­si, car il acquiesce trop bien à Rousseau.

    Vol­taire s’en­ri­chit sur les armées ! Diable !

    Vol­taire a finan­cé uni­que­ment des guerres de défense, jamais d’of­fen­sive ! Com­ment donc lui en vouloir ?

    Vol­taire, inhumain ?

    Vol­taire n’ac­cueille-t-il pas tous les pauvres, les affli­gés, qui viennent de France et de Suisse pour lui deman­der l’asile ?
    N’aide-t-il pas la petite Corneille ?
    Ne lui coûte-t-il pas beau­coup dans l’af­faire Sirven ?
    Vol­taire qui cesse sa dis­cus­sion ani­mée avec Rous­seau sur la pro­vi­dence, arguant qu’il doit soi­gner sa nièce effec­ti­ve­ment très malade ?
    Vol­taire qui par­donne aux prêtres, qui les aide même. Il sauve l’ab­bé Des­fon­taines, qui lui en voudra.

    Quand Guille­min nous explique que Vol­taire désire la mort de Rous­seau, c’est tout-à-fait ridi­cule. Il confond un vrai pro­jet avec une dis­pute de voi­si­nage. Je ne connais aucun homme qui n’ait vou­lu la mort de quel­qu’un pour un temps, en fai­sant par­ler sa colère.
    Vol­taire est l’homme qu’il critique.

    Vol­taire peureux ?

    Quand il demande un duel contre le che­va­lier de Rohan ; que ce soit le che­va­lier qui se défile, alors que Vol­taire le pour­suit en quit­tant l’An­gle­terre, Vol­taire est encore froussard ?

    Quand il se rend chez Fré­dé­ric II, qu’il risque la mort quand il est congédié ?

    Vol­taire a fait un peu de bien, c’est là tout son ouvrage.

    Cette vision his­to­rique est bien de Guille­min ; très éclai­rante, mais très parcellaire.
    Il fait la même chose en oubliant des cents et des mils morts dans sa vision de Robespierre.

    Réponse
  34. Jeansebach

    Je m’ex­cuse des coquilles, j’ai rédi­gé très rapi­de­ment, vu l’heure tardive.

    Réponse
  35. Étienne

    Mer­ci Jean­se­bach, pour ce grain à moudre : notre cer­veau col­lec­tif conti­nue à cher­cher le vrai au milieu des légendes. 

    Et pour cela, il faut — évi­dem­ment — que par­ti­cipent aux échanges toutes les pen­sées dis­si­dentes, vrai­ment toutes.

    Je dois par­tir long­temps loin de chez moi => je n’ai pas du tout le temps ces temps-ci, mais nous en repar­le­rons, si vous vou­lez bien.

    Connais­sez-vous les lettres signa­lées dans le livre de Michel Cuny : « Vol­taire : l’or au prix du sang » ?

    Qu’en pen­sez-vous ?

    Étienne.

    PS : le Vol­taire géné­reux que vous décri­vez res­semble plus à la légende de Vol­taire, celle qu’on nous apprend à l’é­cole de la Répri­vée, qu’à l’homme Vol­taire qui se tra­hit dans ses propres lettres, à mon avis.

    Réponse
  36. Florence

    L’or au prix du sang. Brrr

    Par­don, Etienne, je coupe votre prise de ren­dez-vous ! Et quitte encore Hen­ri Guillemin.

    L’ins­truc­tion, l’é­du­ca­tion, la péda­go­gie, le peuple, etc… « Moi je dis » tout à redé­fi­nir, et sans doute, d’autres mots à la place, d’autres affects en branle… Peut-être « se désen­com­brer » comme le dit l’é­ru­dit et altier Ken­neth White (lus et recom­man­dés, si je ne for­mu­le­rai pas ici mes cri­tiques : La Figure du dehors, Affi­ni­tés extrêmes), ain­si que les vidéos qui cir­culent (dont celle la plus longue, confé­rence récente à Angers, de mémoire).

    Recherche du côté de la Cel­tie, des Celtes aus­si. « Intel­lec­tuels et guer­riers » nous disent beau­coup de savants. Hum hum… On prend les mots contraires pour évo­luer ? On opère quelque joyeux meli-melo ? On décolle enfin sans se renier ni vou­loir l’impossible ?

    Quant à Illich, en pleine lec­ture. Cha­cun sait à quel point il a été vam­pi­ri­sé (par les plus rusés) : convi­vial, ça vous dit ! Pas loin du « pro­jet » selon Lepage. Et tou­jours utile pour ne pas dire génial de reve­nir aux sources et de lire les auteurs dans le texte. J’ai déjà avoué : sta­tion pré­fé­rée années 60–70, celle qui n’est plus là, ni expor­tée à gogo (ou les rois de la méta­phore selon Bouveresse).

    Réponse
  37. Florence

    Parce que c’est un débat à mes yeux pas­sion­nant, mar­gi­na­li­sé en France, loin des médias et qui touche à tant de points d’a­chop­pe­ment viru­lents ou non concer­nant la rai­son, les sens, les sciences, la morale, la poli­tique, et même (ou évi­dem­ment) l’éducation…:

    http://www.citephilo.org/manif/la-raison-et-le‑r%C3%A9el

    Jacques Bou­ve­resse et Clau­dine Tier­ce­lin. Aller jus­qu’au bout ! L’é­lève a sa parole, le maître est arri­mé et ouvert.

    (Et par­don encore de para­si­ter le sujet Guille­min / Vol­taire. On est dans sand­wich, une couche de ceci, une couche de cela ! On doit pou­voir s’en remettre, sur­tout si on a faim.) Kenavo.

    Réponse
  38. Etienne

    « Je crois que nous ne nous enten­dons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit.

    J’entends par peuple la popu­lace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capa­ci­té de s’instruire ; ils mour­raient de faim avant de deve­nir philosophes.

    Il me paraît essen­tiel qu’il y ait des gueux igno­rants. Si vous fai­siez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des char­rues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut ins­truire, c’est le bon bour­geois, c’est l’habitant des villes ; […]

    Quand la popu­lace se mêle de rai­son­ner, tout est per­du. »

    Vol­taire, Lettre à M. Damil­la­ville (1er avril 1766), dans Œuvres de Vol­taire, éd. Lefèvre, 1828, t. 69, p. 131

    Réponse
  39. Coquecigrue

    M. Guille­min pré­ten­dait esti­mer M. Pomeau. Il recon­naît que ses recherches furent sérieuses. Mais il n’en pense pas moins que M. Pomeau s’est trom­pé dans sa thèse magis­trale. M. Guille­min peut s’être autant trom­pé que M. Pomeau, me semble-t-il, et ce, même en se croyant objec­tif… Se croire objec­tif, c’est une illu­sion, et elle conduit à trom­per (mal­gré soi) les autres : M. Guille­min, pour lut­ter contre un mythe vol­tai­rien d’un cer­tain genre (à savoir un mythe qui encen­sait tout sans nuance), a inven­té un autre mythe vol­tai­rien (qui noir­cit du tout au tout le tableau): mais c’est du Vol­taire revu et cor­ri­gé par Guille­min que M. Guille­min pro­pose (d’ailleurs, l’or­ga­ni­sa­tion de son pro­pos est argu­men­ta­tive, et non infor­ma­tive : il garde pour la fin ce qu’il estime pou­voir le mieux scan­da­li­ser son public, et le révol­ter contre Vol­taire : il mani­pule en cela son lec­teur, comme tout rhé­to­ri­cien, et ni plus ni moins que ne le fai­sait éga­le­ment Vol­taire dans cer­taines de ses œuvres!)… Pour com­prendre Vol­taire, ce n’est ni Pomeau ni Guille­min qu’il faut lire, en défi­ni­tive, mais Vol­taire lui-même. Mais, certes, entre les mil­liers et mil­liers de pages vol­tai­riennes et l’es­sai court de Guille­min, les gens pré­fè­re­ront sans doute croire M. Guille­min, sans effec­tuer eux-mêmes un tra­vail si conséquent. 

    C’est dom­mage…

    M. Guille­min reproche par exemple à Vol­taire d’être peu méta­phy­si­cien, de n’a­voir pas réus­si, comme Dide­rot, à éla­bo­rer un sys­tème ; mais c’est parce que M. Guille­min aime les sys­tèmes, au contraire de Vol­taire, qui s’en est méfié toute sa vie, et qui a choi­si déli­bé­ré­ment d’é­crire des œuvres de fic­tion, et non des essais phi­lo­so­phiques, car il ne pré­ten­dait déte­nir per­son­nel­le­ment aucune véri­té : le « Trai­té de méta­phy­sique » de Vol­taire fait rire M. Guille­min ; et pour cause, Vol­taire ne l’a jamais ache­vé ; il l’a­vait com­men­cé en vue de le publier (il n’y disait donc que ce qu’on pou­vait y dire à cette époque…), mais il ne l’a fina­le­ment pas édi­té ; d’ailleurs, si vous ouvrez ce trai­té, vous ver­rez qu’il com­mence comme un conte : Vol­taire ne se fai­sait pas pas­ser pour ce qu’il n’é­tait pas ; sans cesse il parle de méta­phy­sique comme des « romans de l’âme », autre­ment dit, pour lui, c’est de la lit­té­ra­ture, et non la véri­té ; les phi­lo­sophes consi­dèrent davan­tage Pla­ton que Socrate, car le fon­da­teur de l’A­ca­dé­mie a écrit des œuvres, inven­té des concepts, et bâti un sys­tème jus­te­ment : Socrate a pré­fé­ré ne rien écrire, lui qui recon­nais­sait ne pas savoir ce qu’il ne savait pas… Mais doit-on lui repro­cher de n’a­voir rien écrit ? Pas davan­tage qu’on ne peut « objec­ti­ve­ment » repro­cher à Vol­taire de n’a­voir pas vou­lu jouer les méta­phy­si­ciens sérieu­se­ment… M. Guille­min reproche à Vol­taire de n’a­voir pas su être ce grand méta­phy­si­cien, alors même que Vol­taire lisait les autres méta­phy­si­ciens avec atten­tion (S’il rit de l’op­ti­misme de Pan­gloss dans Can­dide, ce n’est pas parce qu’il n’a rien com­pris à Leib­niz, mais parce que le sys­tème de Leib­niz, s’il est par­fait en lui-même, ne change rien à la souf­france humaine : ce sont des mots, et cela ne fait pas, selon Vol­taire, avan­cer les choses); donc après exa­men, il n’é­tait pas convain­cu par ces sys­tèmes de méta­phy­sique, et ne sou­hai­tait pas à son tour se mettre à écrire pour faire croire qu’il aurait vu, lui, le bout des choses. Autre­ment dit, M. Guille­min reproche à Vol­taire de n’a­voir pas eu de certitudes…

    M. Guille­min, lui, semble en avoir dans son livre. Pour­quoi pas ? Mais cela ne veut pas dire que ces cer­ti­tudes étaient fon­dées. Il pré­sente une com­pi­la­tion de cita­tions qui, comme le disait une autre per­sonne en com­men­taire, sont « orien­tées » ; il emprunte cer­taines à des lettres, d’autres à des textes qui mêlent l’hu­mour à la fan­tai­sie, d’autres à des ouvrages des­ti­nés à la publi­ca­tion ; il remarque que Vol­taire se contre­dit : de fait, au XVIIIe s., on ne peut guère publier à visage décou­vert ce qu’on pense réel­le­ment (Dide­rot, lui, a davantge écrit dans ses oeuvres ce qu’il pen­sait ; mais il n’a pas fait publier ces oeuvres-là de son vivant, pour évi­ter la pri­son, après qu’il y avait été envoyé une pre­mière fois, ce qui était aus­si arri­vé à Voltaire…).

    En fait, Vol­taire ne se contre­dit pas tant que cela, mais semble se contre­dire à qui ne le lit pas de manière très atten­tive : il faut apprendre à com­prendre son iro­nie, et ses pro­cé­dés ; quand vous savez les recon­naître, vous per­ce­vez la pen­sée vol­tai­rienne der­rière les « appa­rences » faites pour les lec­teurs pres­sés… Une grande par­tie des œuvres de l’é­poque était publiée clan­des­ti­ne­ment ; ceux qui publiaient à visage décou­vert cou­vraient leurs mots… Et Vol­taire men­tait sans mentir !

    Par ailleurs, tous ceux qui, par­mi les lec­teurs de ce blog, liront tout Vol­taire (tout, vrai­ment), com­pren­dront sans mal que s’il y a contra­dic­tions chez cet homme, c’est parce que sa pen­sée est tou­jours en mou­ve­ment, parce qu’il se remet en ques­tion régu­liè­re­ment : qui d’entre nous pense tou­jours la même chose sur tous les sujets, au cours de sa vie ? N’est-ce pas plu­tôt une qua­li­té que de savoir ne pas res­ter tou­jours sur ses assises ? Mais Vol­taire a mal­gré tout des marottes : son mili­tan­tisme anti-fana­tisme, que M. Guille­min prend pour un anti-clé­ri­ca­lisme for­ce­né ; de fait, le jeune Vol­taire, éle­vé pour­tant chez les Jésuites, a per­du la foi ; mais le roman que M. Guille­min fait des causes qui l’ont mené à la perdre est une conjec­ture très hasar­deuse, appa­rem­ment… Il est des gens qui ont un jour la « grâce », et se mettent à croire en Dieu sans rai­son ; pour­quoi fau­drait-il à tout prix trou­ver de mau­vaises rai­sons à Vol­taire, qui l’au­raient ren­du mécréant ? Savons-nous sur tous les sujets pour­quoi nous croyons, et pour­quoi nous ne croyons pas ? Et faut-il des expli­ca­tions psy­cho­lo­giques à toutes nos croyances ?

    Sur cer­tains points, on a l’im­pres­sion que Vol­taire a oublié au contraire d’é­vo­luer, et qu’il s’est répé­té. Mais quel être humain pour­rait pen­ser sans conser­ver quelques idées plus ou moins fixes ? Lui en eut moins que la majo­ri­té d’entre nous, mais il en eut… Et alors ? Pour­quoi fau­drait-il soit ado­rer Vol­taire, soit le détes­ter ? Pour­quoi ne pas s’in­té­res­ser à ce que ces œuvres ont pu avoir de bon ? On peut n’être pas chré­tien et prendre le Christ pour un homme bien. On peut aus­si res­sen­tir un besoin per­son­nel soit d’ai­mer, soit d’a­do­rer, sans posi­tion inter­mé­diaire, comme M. Guille­min, qui aime à savoir, en avoir le cœur net, tran­cher, quand il s’in­ter­roge sur quel­qu’un. Mais pré­ci­sé­ment, Vol­taire n’est pas quel­qu’un de tran­ché… Il est non pas fuyant, mais com­plexe ; quand il pense une chose, il se dit aus­si sou­vent qu’il aurait pu pen­ser le contraire, sauf sur des points qui reviennent tout le temps dans ses œuvres : droit à la vie, tolé­rance, etc. (et ce n’est pas parce que c’est ce que dit l’é­cole que c’est faux. L’é­cole dit aus­si que 2 et 2 font 4, ou que 4 et 4 font 8 ; l’é­cole ne nous ment pas sur tout!).

    Bref, connaître Vol­taire exige des années de lec­ture ; et il est bien triste qu’on croie tout savoir sur lui en se fiant à des inter­mé­diaires (que ce soit Pomeau ou Guillemin).

    Quand vous lisez M. Guille­min écri­vant sur Vol­taire, n’ou­bliez jamais que c’est M. Guille­min que vous lisez, et non Voltaire…

    Quant au rap­port de Vol­taire à l’argent, et à son libé­ra­lisme d’a­vant l’heure, il faut là aus­si nuan­cer : quel­qu’un l’a fait sur ce blog, déjà, en expli­quant son œuvre à Fer­ney. Je n’y reviens pas… Et de toute façon, Vol­taire a vécu dans un autre contexte que le nôtre : inter­pré­ter ses textes comme s’il avait été un pro­phète capable de savoir ce qui se pas­se­rait au XXe s., c’est s’égarer !

    Vol­taire n’a­vait pas que des qua­li­tés : ambi­tion et vani­té étaient son lot, comme c’est le cas pour bien des gens ; il était mor­dant, voire méchant envers ses détrac­teurs, c’est vrai ; mais la période était aux pam­phlets. Et du reste, une fois encore, pour­quoi ne devrait-il avoir que des qua­li­tés ? Faut-il que les gens soient sans nuances, tout bons ou tout mauvais ?

    Une fois encore, pour moi, l’im­por­tant, n’est pas de savoir qui a rai­son, de tel spé­cia­liste ou de tel autre, mais d’é­vi­ter de pala­brer sur ce qu’on ne connaît pas, en se fiant tout entier à l’a­vis d’un autre… Bref, lisez Vol­taire, faites-vous une opi­nion per­son­nelle (et ne vous dites pas : M. Guille­min a rai­son sur tel point ; il a donc rai­son sur tous les points ; ni l’in­verse : M. Guille­min peut avoir tort par­fois, sans avoir tort tou­jours ; et Vol­taire a pu par­fois se mon­trer l’un des écri­vains les plus sen­sés, et par­fois oublier l’in­té­rêt géné­ral au pro­fit de son inté­rêt per­son­nel ; il n’en demeure pas moins que dans ses œuvres, il prêche en faveur de l’in­té­rêt géné­ral… Ce n’est pas parce par­fois, il a peut-être failli à ses prin­cipes que ces prin­cipes étaient tous mauvais…

    Lisez Vol­taire donc, ou bien ne déci­dez pas de croire ceci ou cela sur lui, sans véri­fier par vous-même… Et ne vous arrê­tez pas à deux ou trois contes célèbres, ni aux mor­ceaux « choi­sis » les plus cho­quants pour notre siècle, et pla­cés hors contexte, ce genre de mor­ceaux choi­sis qui fleu­rissent un peu par­tout sur inter­net (ceux où Vol­taire écrit sur les Juifs, sur les gens de cou­leur, sur le peuple nom­mé « la canaille » ; car, bien sûr, il y a de tels extraits dans les œuvres de Vol­taire, mais il y a presque tou­jours aus­si des textes qui viennent contre­ba­lan­cer ces extraits ; et sou­vent un extrait seul, cou­pé de l’en­semble de l’œuvre, voit son sens biai­sé, ce qui arrange bien ceux qui ont une thèse à défendre…)

    Ne jugeons jamais les causes que nous n’a­vons pas enten­dues ; ne condam­nons jamais un homme ou une œuvre sur la seule foi d’un autre homme à qui nous fai­sons confiance, et ce, bien qu’il puisse en réa­li­té tou­jours se trom­per : l’er­reur est humaine…

    Réponse
  40. Cocoquecigrue

    Réflé­chis­sant à nou­veau sur le texte de M. Guille­min, je me suis per­mis d’en com­men­ter le début. J’ai­me­rais trou­ver le temps de le faire inté­gra­le­ment… Mais ces quelques pre­mières réflexions per­met­tront peut-être déjà d’a­li­men­ter le débat. Bien cordialement.

    « J’ai vou­lu en avoir le cœur net.

    C’est un beau vœu que de vou­loir véri­fier quelque chose ; mais vou­loir « en avoir le cœur net », c’est d’emblée vou­loir tran­cher, vou­loir faire de Vol­taire un homme bon, ou un homme mau­vais, et cer­tai­ne­ment pas un homme dans toute sa complexité.

    En somme, Vol­taire, je ne l’a­vais jamais encore abor­dé un peu sérieu­se­ment que dans ses rap­ports avec Jean-Jacques ; il n’y était pas ave­nant. Le regar­der une bonne fois, l’ob­ser­ver lon­gue­ment et sous tous les angles, cette entre­prise-là je ne l’ai jamais vrai­ment essayée.

     »Vol­taire a donc été abor­dé par M. Guille­min avec un pré­ju­gé défa­vo­rable, pré­ju­gé for­gé quand il l’a décou­vert sous un angle par­ti­cu­lier : celui d’un adver­saire de Rous­seau, admi­ré par M. Guille­min (remarque hors sujet : pour ma part, j’aime Rous­seau, et j’aime aus­si Vol­taire ; je déplore leur que­relle : elle ne les gran­dit pas ; mais je m’intéresse davan­tage à l’essentiel de cha­cun d’eux : leurs œuvres res­pec­tives, à savoir ce à quoi ils ont consa­cré tant d’heures de leur vie).
    Au moins Mon­sieur Guille­min a‑t-il le mérite d’avoir vou­lu lire par lui-même pour « en avoir le cœur net » : si son but est dis­cu­table, il s’efforce de se don­ner les moyens de l’atteindre, et c’est à son honneur ! »

    C’est Bes­ter­man qui m’a pous­sé à ce tra­vail. Non qu’il m’y ait expres­sé­ment inci­té, mais par le seul fait de son exemple. Voi­là quel­qu’un, Bes­ter­man, qui a fait plus que d’ai­mer Vol­taire ; on peut dire, sans hyper­bole, qu’il lui a voué sa vie. Et je le connais, Théo­dore Bes­ter­man ; aus­si noble qu’in­tel­li­gent. Fana­tique ? Bien sûr. On ne réa­lise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable au corps ». Il ne croit pas, en reli­gion, ce que je crois ? Et après ? Il ne s’a­git pas ici d’op­tion méta­phy­sique. Il s’a­git d’his­toire et de connais­sance. Il s’a­git de savoir qui était Vol­taire. Et parce que je suis catho­lique, ce n’est pas une rai­son suf­fi­sante pour consi­dé­rer avec hor­reur l’être humain Fran­çois-Marie Arouet, dit Vol­taire. J’ai même l’im­pres­sion que c’est exac­te­ment l’in­verse qui est vrai.

    Les prin­cipes ont l’air par­faits : on dirait René Pomeau, qui, de même, au début de sa thèse, affirme qu’il s’est lan­cé dans l’aventure sans par­ti pris, et a tra­vaillé en toute objec­ti­vi­té. Or, la chose peut être pro­cla­mée par tout un cha­cun ; mais hélas ! c’est un idéal qu’aucun homme ne peut jamais atteindre. C’est d’ailleurs dommage…

    Joseph de Maistre appe­lait Vol­taire « le der­nier des hommes, après ceux qui l’aiment » ; il disait qu’ad­mi­rer Vol­taire, se sen­tir du goût pour lui, c’est « le signe infaillible d’une âme, corrompue ».

    M. Guille­min annonce la cou­leur : il com­mence d’emblée par un argu­ment d’autorité en faveur de la thèse qu’il va défendre, à savoir la vilé­nie de Vol­taire. Après, il cite­ra Lamar­tine, qui pen­sait autre­ment, et comme il aura fait par­ler un adver­saire, puis un admi­ra­teur (rela­tif), on aura l’impression qu’il est effec­ti­ve­ment objec­tif… La for­mule de J. de Maistre est en tout cas inci­sive : elle a bien plus d’effet sur le lec­teur de M. Guille­min que le patch­work de cita­tions de Lamar­tine qu’il pro­pose ensuite… En somme, il ne cherche pas à nous pro­po­ser un dos­sier pour que nous jugions par nous-même, mais il cherche à nous impo­ser son opi­nion personnelle…

    Mais Lamar­tine n’é­tait pas une âme pour­rie, et il aimait Vol­taire, tel­le­ment que, dans le manus­crit de son His­toire des Giron­dins 2, il l’a­vait salué avec ivresse.

    « Avec ivresse » n’est pas inno­cent : un homme ivre est rare­ment sage… Quel lec­teur croi­ra Lamar­tine, dès lors que ses pro­pos sont pré­sen­tés comme rele­vant d’une admi­ra­tion exagérée ?

    Voyez plu­tôt : « Il y a une incal­cu­lable puis­sance de convic­tion, et de dévoue­ment à l’idée, dans cette audace d’un seul contre tous … Bra­ver le res­pect humain sans autre applau­dis­se­ment que sa conscience, le res­pect humain, cette lâche­té de l’es­prit dégui­sée en res­pect de l’er­reur, affron­ter les bûchers de la terre et les ana­thèmes du ciel, c’est de l’hé­roïsme … Vol­taire livra volon­tai­re­ment son nom à toutes les colères et à toutes les malé­dic­tions du par­ti qu’il atta­quait. Il le dévoua, et pen­dant sa vie et pen­dant des siècles, aux res­sen­ti­ments, aux calom­nies, aux injures, aux outrages des chré­tiens. Il condam­na sa propre cendre à n’a­voir même pas de tombe pour que son nom fût le signe, le dra­peau déchi­ré et souillé de la guerre qu’il com­men­çait au nom de la Rai­son … La Rai­son date de lui dans l’his­toire, dans la phi­lo­so­phie, dans la religion. »

    Lamar­tine a l’air bien ivre en effet, et per­sonne ne le croi­ra ; aus­si est-ce le but de M. Guille­min : ne pas citer un juge­ment posi­tif ayant l’air sen­sé, ni un juge­ment nuan­cé, à pro­pos de Vol­taire, mais citer un point de vue tran­ché, pour pou­voir ensuite démon­ter. Et puis, doit-on par­ler de Vol­taire (ou d’un autre) tou­jours par rap­port à ce que d’autres en ont dit ? Pour­quoi ne pas lire Vol­taire, sans le filtre de Bes­ter­man, de Joseph de Maistre, de Lamar­tine, de Miche­let ou de Hugo ? M. Guille­min nous avait pré­ve­nus qu’il allait en avoir le cœur net en se plon­geant dans Vol­taire. Mais appa­rem­ment, il pré­fère com­men­cer par se plon­ger dans des « ombres » de Vol­taire, des juge­ments por­tés sur lui par d’autres. Est-ce le meilleur che­min pour se faire un avis sur quelqu’un, que de com­men­cer par deman­der à notre entou­rage ce que cha­cun en pense ?

    Et Miche­let : « Vol­taire est celui qui souffre, celui qui a pris sur lui toutes les dou­leurs des hommes. » Vic­tor Hugo, après l’a­voir mau­dit, à trente-cinq ans, comme un mes­sa­ger du démon, à la fin de sa vie accla­mait, avec les répu­bli­cains de Paris, son « esprit » et son « cœur ».

    De nou­velles cita­tions « mar­quantes », exal­tées, empor­tées… et cou­pées de leur contexte. Le but de M. Guille­min est-il d’en avoir le cœur net, ou de réduire la pen­sée de Vic­tor Hugo sur Vol­taire à deux atti­tudes contra­dic­toires de pan­tin, alors qu’il a été toute sa vie beau­coup plus nuancé ? »
    Com­prend-on un film entier quand on n’en regarde que deux pho­to­grammes isolés ?
    Le Lamar­tine des Giron­dins, le Miche­let de l’His­toire de la Révo­lu­tion fran­çaise, le Hugo de 1878, ce qu’ils aiment chez Vol­taire, c’est une cer­taine image de lui qui n’est peut-être pas la bonne ;
    Et si Lamar­tine et Hugo avaient vrai­ment lu Vol­taire, et ne s’étaient pas conten­tés d’une image for­gée par on ne sait qui ? Ils auraient pu com­mettre des contre­sens, comme M. Pomeau, M. Bes­ter­man, ou M. Guille­min. Pour­quoi d’emblée affir­mer qu’eux aus­si se conten­taient d’ombres de Vol­taire ? M. Guille­min affirme. Il ne démontre pas… »

    mais les enne­mis de Lamar­tine et de Hugo lors­qu’ils se ruent contre Vol­taire, je connais leurs arrière-pen­sées, je les vois venir, et ils me donnent envie de le rejoindre. Le vieil Hugo qui célé­brait Vol­taire, c’est le même, à la fin de son William Sha­kes­peare qui, évo­quant le « groupe sacré » des Témoins où se ras­semblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Pla­ton, Tacite et saint Paul, Jeanne d’Arc et Vol­taire, ter­mine sa phrase par l’exal­ta­tion, au-des­sus d’eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ». Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake fai­sant par­ler Vol­taire : « J’ai blas­phé­mé le fils de Dieu, et cela me sera par­don­né ; mais eux, ils ont blas­phé­mé l’Es­prit-Saint et cela ne leur sera pas pardonné3. »

    J’ai du mal à com­prendre les cita­tions hors-contexte. Je n’en dirai donc rien.

    Un homme qui se bat pour ce qu’il croit la véri­té, com­ment faire, même s’il nous navre, pour lui refu­ser notre estime ?

    Vol­taire navre M. Guille­min. Mani­pu­la­tion du lec­teur qui lit d’abord l’hostilité qu’il convient d’avoir envers Vol­taire, avant qu’on ne lui assure qu’il fau­drait quand même l’estimer… On croi­rait Vol­taire écri­vant, non sans mau­vaise foi, contre cer­tains de ses détrac­teurs, tel Fré­ron ! M. Guille­min fait son Vol­taire, mais le déteste.

    Vol­taire avait devant lui un drôle de catholicisme.

    Fut-ce la faute à Voltaire ?

    Son propre par­rain, le galant abbé de Cha­teau­neuf, lui donne à lire, pour sa for­ma­tion, cette Moï­sade où les croyants n’ont le choix, pour l’o­ri­gine de leur cre­do, qu’entre la four­be­rie et la sottise.

    Mais il fau­drait signa­ler que Vol­taire ne man­quait pas de contre-feu : son père était plu­tôt jan­sé­niste ; son frère le fut tout à fait… Et il était éle­vé chez les Jésuites : il esti­ma d’ailleurs cer­tains de ses maîtres. Atten­tion aux réduc­tions hasardeuses…

    Il a connu et pra­ti­qué les abbés du Temple, par­mi les­quels ce Ser­vien qui mour­ra, fâcheu­se­ment, entre les bras d’un danseur.

    Qu’entend M. Guille­min par « Il a connu et pra­ti­qué » ? S’il sous-entend quoi que ce soit en rap­port avec Sodome, sur quoi fonde-t-il cette hypo­thèse ? S’il n’y croit pas, pour­quoi employer une expres­sion très floue, sur­tout quand l’anecdote de la mort de Ser­vien entre les bras d’un dan­seur sou­ligne les « pra­tiques » homo­sexuelles de gens de ces milieux ? En tout cas, cela crée l’amalgame, une impres­sion de non-dit, de chose tue, et donc de l’existence d’amants de Vol­taire, sans que rien ne cor­ro­bore cela. Du reste, si Vol­taire avait eu quelque amant, il eût été un bien mau­vais bougre aux yeux de M. Guillemin…

    Ces prêtres qui se diver­tissent, avec les mon­dains, des gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l’exer­cice de leur métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les suc­ces­seurs des apôtres » ! Que l’é­lite, que les entre­te­nus s’es­claffent avec eux sur la Vierge ou l’Eu­cha­ris­tie, c’est sans consé­quence ; on est entre soi, entre man­geurs. Mais que de vilaines gens endoc­trinent les man­gés au point de les induire à l’in­sou­mis­sion, halte-là ! L’au­gure gogue­nard se mue en inqui­si­teur. J’i­gnore ce qu’é­tait, dans sa vie pri­vée, l’ab­bé de Cavey­rac ; c’est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle (1758), qui indi­que­ra la bonne méthode pour que les pro­tes­tants tra­qués cessent de se plaindre ; si le bras sécu­lier s’oc­cupe d’eux comme il faut, finies les jéré­miades ; les pro­tes­tants auront dis­pa­ru ; l’ab­bé de Cavey­rac glo­ri­fie la Saint-Bar­thé­le­my. D’où ceci, d’A­rouet-Vol­taire : « Croire à l’É­van­gile est chose impos­sible quand on vit par­mi ceux qui l’enseignent. »

    La cita­tion de Vol­taire est ame­née de telle sorte que Vol­taire semble avoir pen­sé cela pré­ci­sé­ment des prêtres fré­quen­tant le Temple. Mais qu’en est-il ? En 1758, il y avait long­temps qu’il ne côtoyait plus aucune de ces per­sonnes… N’est-ce pas que pour Vol­taire, un chré­tien fana­tique ne fait pas croire au chris­tia­nisme, reli­gion d’amour et de fra­ter­ni­té… Mais pla­cée dans ce contexte pré­cis, la cita­tion voit son sens orien­té… M. Guille­min ne fait plus de Vol­taire un homme cri­tique à l’égard du catho­li­cisme, mais un imbé­cile, qui a vu deux ou trois mau­vais exemples, et a cru à par­tir de là que tous les catho­liques étaient à blâ­mer… De toute façon, la cita­tion de Vol­taire n’est pas réfé­ren­cée : impos­sible d’en véri­fier le contexte ; c’est dom­mage, quand on veut la comprendre… »

    Réponse
  41. Étienne
  42. Coquecigrue

    Les « mon­tages » de cita­tions sont tou­jours conster­nants ; on fait tou­jours dire ce qu’on veut aux textes dès qu’on en extrait des cita­tions et qu’on les place hors contexte.
    Je n’ai hélas ! pas pour l’ins­tant, le temps de mener à pro­pos des confé­rences de Mme Sigaut le tra­vail qu’il fau­drait pour en faire sor­tir le carac­tère là aus­si très par­tial. Mais j’es­père trou­ver ce loi­sir un jour. Pour l’heure, je lis Vol­taire « dans le texte » (mais pas seule­ment Vol­taire, car j’aime aus­si nombre de ses proches et nombre de ses adver­saires) pour com­prendre tout cela bien mieux ; lire sa cor­res­pon­dance inté­gra­le­ment change consi­dé­ra­ble­ment la pers­pec­tive qu’on peut avoir sur lui ; mais Michel Cuny fait comme un pho­to­graphe qui, s’in­té­res­sant au visage d’une jeune fille, en pho­to­gra­phie­rait un bou­ton d’ac­né au lieu de viser l’en­semble : on en conclu­rait qu’elle est un monstre de lai­deur… Aurait-on rai­son ? Des détails sont hideux en cha­cun d’entre nous (et Vol­taire n’é­tait qu’un homme, lui aus­si!); mais ce n’est pas pour autant que nous sommes entiè­re­ment hideux.

    Lire Vol­taire, une fois encore, ce n’est pas lire ses com­men­ta­teurs, qu’ils soient admi­ra­tifs ou qu’ils le blâment au contraire ; ce n’est pas non plus le lire par bribes décro­chées les unes des autres… Mais qui pré­fère juger un homme en se fiant au résu­mé que quel­qu’un d’autre en a fait doit avoir ses rai­sons. Vou­loir cher­cher la véri­té, savoir inter­ro­ger ses cer­ti­tudes, ou les idées toutes faites véhi­cu­lées par l’é­cole ou l’o­pi­nion domi­nante, c’est un pré­ser­va­tif contre la bêtise ; mais atten­tion à ne pas céder non plus à l’im­pres­sion douce qu’on pour­rait « tout com­prendre » très vite ; il peut y avoir du plai­sir à pen­ser qu’on nous a trom­pés, que ce que disaient nos maîtres était orien­té, qu’ils étaient au fond tous des « salauds  » (pour reprendre un mot de Guille­min, après Sartre) au ser­vice d’un sys­tème : qui n’a jamais éprou­vé de joie à la pen­sée d’ap­par­te­nir sou­dain à une petite élite de gens éclai­rés, voyant mieux que les autres la véri­té ? C’é­tait le cas de Vol­taire ; et ses détrac­teurs font en fait la même chose…

    On aime bien sou­vent avoir un avis sur tout, même sans prendre (ou sans avoir) le temps au préa­lable d’exa­mi­ner la ques­tion. Hélas ! Mais ne croyons pas dès lors que nous avons rai­son de pen­ser ce que nous pen­sons, en lais­sant à autrui le soin d’a­voir fait le tra­vail pour nous… Marion Sigaut et Hen­ri Guille­min paraissent avoir fait et faire de leur mieux pour se battre pour des idées sin­cères ; mais qui croit bien faire peut se trom­per en che­min. Nous ne sommes tous que des hommes : eux comme Voltaire…

    Du reste, que Vol­taire sou­lève des pas­sions aujourd’­hui encore est plu­tôt à sa gloire… Il avait pour­tant des défauts ! mais il fut loin de n’a­voir que cela !

    Bien cor­dia­le­ment.

    Réponse
  43. EFFAB

    Vol­taire n’a­vait pas que des qua­li­tés : ambi­tion et vani­té étaient son lot, comme c’est le cas pour bien des gens ; il était mor­dant, voire méchant envers ses détrac­teurs, c’est vrai ; mais la période était aux pam­phlets. Et du reste, une fois encore, pour­quoi ne devrait-il avoir que des qua­li­tés ? Faut-il que les gens soient sans nuances, tout bons ou tout mauvais ?
    (@41,coquecigrue)

    Ambi­tion et vani­té me semblent déjà de trop qand on a à ce point la verve huma­niste et la pré­ten­tion phi­lo­so­phique… ce qui n’ôte en rien ses autres qali­tés, si tant est qu’il en eut_et je suis bien mal pla­cé pour en juger, j’a­voue, moi qui ne l’ai pas connu.

    Oui, les che­mins sont nom­breux et par­fois sinueux, incertains_comme il est une ver­tu en même temps qu’une néces­si­té de faire confiance à autri, à un moment, à celui-ci plus qu’à un autre, puisque syner­gies et intui­tion… bref, la gloire de Vol­taire, c’est jus­te­ment de cela dont il s’a­git, son nom et son buste iro­nique comme ce déni de la réa­li­té ou cette inver­sion des valeurs, et qui par­mi le grand public a jamais enten­du par­ler de Hen­ri GILLEMIN ?!

    Et Coque­ci­grue, qui est-il au juste ? qui me dit que tout ce qu’il raconte est à ce point digne d’at­ten­tion ? ou qu’il n’y a pas là quelque pré­ten­du objec­ti­visme ?…

    A bon enten­deur salut, si chien de garde il y a… sauf erreur de ma part, et jus­te­ment, l’er­reur est humaine, et là je suis bien d’ac­cord avec vous.

    Réponse
  44. Coquecigrue

    Je vous réponds sans tar­der : Vol­taire dans ses œuvres recon­naît lui-même sa vani­té ; plus d’une fois, par exemple, il met en avant l’a­veu­gle­ment qui fut le sien à avoir été quelques années cour­ti­san auprès de Louis XV, ou auprès de Fré­dé­ric II (voir ses Mémoires, où il se pré­sente avec iro­nie comme un homme ébloui par un châ­teau de belle prin­cesse, en fai­sant réfé­rence à un épi­sode du Roland furieux de l’A­rioste): loin de se pré­tendre cham­pion de la phi­lo­so­phie et de la rai­son, il avait, contrant sa vani­té, des éclairs d’auto-dérision et d’humilité…

    D’autre part, loin d’é­ta­blir un sys­tème phi­lo­so­phique (d’ailleurs inter­ro­gez des pro­fes­seurs de phi­lo­so­phie : la plu­part nient qu’il fût phi­lo­sophe!), et donc de pré­tendre avoir atteint une quel­conque véri­té, il passe au contraire son temps à dire qu’elle échappe sans cesse, à lui comme aux autres (voyez son Micro­mé­gas).

    C’est le 19e siècle qui a bâti un mythe autour de Vol­taire ; ce n’est pas Vol­taire qui l’a fait.

    Mais, pour autant, Vol­taire a eu des détrac­teurs dès le 18e s. (le célèbre Non­notte par exemple, qui a écrit Les erreurs de Vol­taire); et si des gens adu­laient Vol­taire au XIXe, tous étaient loin de le faire : lisez Faguet dans son cours sur le 18e s. Il est loin d’être élogieux !

    Plus inté­res­sante, car plus pré­cise, fut la lec­ture faite par les grands auteurs du 19 e s.: voyez la manière dont Flau­bert rit des vol­tai­riens à tra­vers M. Homais, dans Madame Bova­ry ; et com­pa­rez avec ce que Flau­bert dit de Vol­taire dans les notes qu’il a prises au sujet de son théâtre, ou dans sa Cor­res­pon­dance. Flau­bert était un lec­teur cri­tique, glo­ba­le­ment admi­ra­tif, mais il n’é­tait cer­tai­ne­ment pas un dis­ciple, au contraire ! Il savait d’ailleurs être mor­dant autant que Vol­taire et contre lui ! Mais ses pro­pos étaient loin d’a­voir l’a­ni­mo­si­té du pam­phlet de M. Guille­min, ou même des confé­rences de Mme Sigaut. C’est que Flau­bert n’é­tait guère chré­tien, et ne se sen­tait pas offen­sé par le « déisme » vol­tai­rien, déisme sans cesse prê­ché, que ce fût en y croyant ou non.

    Hugo, comme le dit d’ailleurs Hen­ri Guille­min, admi­ra lui aus­si Vol­taire… Mais Guille­min dit que Vic­tor Hugo n’a pu que se trom­per, comme Lamar­tine, etc., et qu’ils aimaient une cer­taine image de Vol­taire, et non Vol­taire ; mais n’est-ce pas une cer­taine image de Vol­taire que déteste à son tour Guille­min ? Car s’il affirme que ces grands-là admi­raient une image, il laisse entendre qu’ils n’ont pas cher­ché à le connaître au-delà d’ap­pa­rences, et leur fait un drôle de pro­cès d’in­ten­tion ; mais au contraire : eux ne voyaient pas encore Vol­taire avec le filtre du mythe… Eux le lisaient (si vous lisez le théâtre de Vic­tor Hugo et celui de Vol­taire, vous ver­rez com­bien le « roman­tique » est rede­vable à son devan­cier, par exemple!).

    Par­tant de cela, et alors s même que je déplore la vani­té vol­tai­rienne, j’a­voue que j’ai du mal à ne pas voir celle d’Hen­ri Guille­min, plus confiant en son juge­ment per­son­nel, et en sa lec­ture, qu’en celle des Lamar­tine, Hugo, ou Flaubert…

    Qui sommes-nous par rap­port à ces auteurs qui furent d’a­bord des lec­teurs infa­ti­gables ? Ils se gar­daient bien d’ad­mi­rer leur pré­dé­ces­seur sans nuance… Ils n’en pen­saient pas moins que Vol­taire avait glo­ba­le­ment fait recu­ler le fana­tisme et l’in­to­lé­rance, par exemple. Et ils n’é­taient pas de gen­tillets « bien-pen­sants » pour autant…

    A l’in­verse, aujourd’­hui, nous lisons par l’in­ter­mé­diaire des autres : nous ris­quons de créer ain­si un autre mythe au moins aus­si faux que celui qui s’est bâti avant nous… Ni Hugo, ni Flau­bert n’é­taient « vola­ti­riens » au sens de « sui­veurs » ou de dis­ciples ; ils étaient des lec­teurs ayant envie de pen­ser par eux-mêmes. Leur but n’é­tait pas d’être pour ou contre Vol­taire, mais d’être pour ou contre ses idées ou la manière dont il les pré­sen­tait : ils en pre­naient, et ils en jetaient. Qui a dit que vol­taire était à lire comme la Bible pour un chré­tien ? C’est M. Guille­min ou Mme Sigaut qui affirment d’a­bord que tout le monde croit Vol­taire par­fait, pour mieux démon­trer ensuite qu’il ne l’est pas. Mais enfin, il n’y a guère de gens ayant un peu tra­vaillé sérieu­se­ment qui osent ima­gi­ner que Vol­taire fût par­fait. Pomeau, dont M. Guille­min se moque un peu, quand il se demande com­ment un tel homme a pu se trom­per autant sur Vol­taire, n’é­tait pas un admi­ra­teur sans nuances… Un spé­cia­liste, oui ; pas tou­jours objec­tif, car per­sonne ne l’est, cer­tai­ne­ment aus­si ; mais pas davan­tage une idole buvant les pro­pos d’un maître.

    Vous savez, ce qu’est un homme nous échappe tou­jours, sur­tout quand il est mort voi­là plus de deux siècles ; mais il nous échappe davan­tage encore quand on cherche à le réduire à deux ou trois élé­ments « chocs » que quand on cherche à en sai­sir les nuances, en ten­tant de suivre pas à pas ce qu’il a lais­sé de lui : et dans le cas de Vol­taire, c’est une œuvre immense, sou­vent iro­nique, et dif­fi­cile à appré­hen­der… Alors, évi­tons toute simplification.

    Pour répondre à votre ques­tion me concer­nant : je ne suis pas grand-chose. Sim­ple­ment une lec­trice en quête de pen­ser par elle-même, et qui aime se nour­rir des opi­nions contra­dic­toires d’au­trui : j’ai pro­fi­té de la mise en ligne sur inter­net des émis­sions de M. Guille­min pour les décou­vrir toutes l’é­té der­nier ; quel conteur incroyable ! Il était fas­ci­nant par son élo­quence et ses empor­te­ments, par ses convic­tions aus­si, qui lui don­naient tant d’a­plomb ! Et il sem­blait d’une huma­ni­té tou­chante. Mais il ne m’en a pas moins lais­sée scep­tique sur plus d’un point : ses convic­tions sont si fortes en effet qu’il lit plus d’une fois, pour les confor­ter, ce qui avait un tout autre sens à l’o­ri­gine… C’est dommage.

    Pour ma part, je ne vous ai pro­po­sé aucun sys­tème concer­nant ce qu’il faut pen­ser de Vol­taire, car, n’é­tant pour l’heure pas davan­tage spé­cia­liste de Vol­taire que M. Guille­min ou Mme Sigaut, je me gar­de­rais bien d’af­fir­mer quoi que ce soit d’autre que ceci : on aurait une bien fausse image de la Bible, si l’on se conten­tait de ce qu’en a écrit Vol­taire (en en riant, puisque lui ado­rait la lire, mais ne la pre­nait pas pour Véri­té révé­lée…), ou de com­pi­la­tions de cita­tions les plus cho­quantes concer­nant meurtres, adul­tères, poly­ga­mie, etc., et don­nées au 1er degré, hors contexte ; eh bien, de la même manière, et quoique les pro­pos de Vol­taire ne soient pas paroles d’E­van­gile (encore une fois, il rap­pelle sans cesse qu’il n’a pas trou­vé le « bout des choses » ni vu « le des­sous des cartes »), on ne peut que se trom­per sur lui en lisant, au lieu de lui, une com­pi­la­tion de mor­ceaux choi­sis, qui réduisent en un petit volume sa Cor­res­pon­dance, soit 13 volumes de la Pléiade… Et lire Vol­taire à tra­vers le prisme d’un détrac­teur comme M. Guille­min est inté­res­sant, car cela apprend d’au­tant plus à n’être pas un admi­ra­teur béat, à se méfier, à ouvrir l’œil, mais c’est aus­si s’é­ga­rer si tant est qu’on ne lise pas aus­si l’au­teur qu’il dénonce… Tout prisme déforme…

    Bien cor­dia­le­ment à nouveau.

    Réponse
  45. EFFAB

    Mer­ci pour la peine que vous vous êtes don­née… et je suis bien d’ac­cord quant à tous ces prismes comme de la néces­si­té d’une lec­ture à la source, sans filtre aucun, bien que nous ayons tous besoin d’é­clai­rages exté­rieurs et d’autres regards que le nôtre_car la connais­sance et la pen­sée ne s’é­man­cipent et ne peuvent gran­dir que dans cette inter­ac­tion inces­sante au coeur de la psy­ché humaine et quan­tique, dans cette confiance et/ou cette intui­tion du juste res­sen­ti que nous pou­vons éprou­ver à l’é­coute et à la lec­ture d’autrui.

    Je suis moi-même très igno­rant de Vol­taire, en fait, juste ces asso­cia­tions, ces paral­lèles, ces oppo­si­tions fac­tuelles et idéo­lo­giques depuis que j’en­vi­sage l’His­toire et ses nom­breux rap­ports de force sous un jour nou­veau et, sans rien vos cacher, cette approche, cette culture, cette vision conspirationniste.

    Bref, pour faire court et vous don­ner un petit aper­çu de ces oppo­si­tions, voi­ci une petite énu­mé­ra­tion gla­née chez Michel ONFRAY : DIOGENE plu­tôt que Pla­ton, ROUSSEAU plu­tôt que Vol­taire, SCHOPENHAUER plu­tôt que Hegel,PROUDHON plu­tôt que Marx, CAMUS plu­tôt que Sartre… CHOUARD plu­tôt que… j’a­voue ici l’a­bîme de mes lacunes_ce qui ne m’empêche pas de pen­ser par-delà toute pré­ten­tion intel­lec­tuelle et cette ser­vi­tude sinon ces conflits d’intérêts.

    ROBESPIERRE plu­tôt que d’autres

    Réponse
  46. Coquecigrue

    Je vous remer­cie à mon tour pour vos éclair­cis­se­ments quant à vos posi­tions. Comme vous, je butine ici ou là, sans maître abso­lu. Mais si je par­tage le goût d’un Michel Onfray pour lire ceux qu’on ne lit pas très souvent(quoique je sois loin d’être aus­si savante que lui, hélas!), je n’au­rais pas d’o­pi­nion aus­si tran­chée que lui. J’aime Dio­gène le Cynique, mais je goû­te­rais peu la mas­tur­ba­tion sur la place publique, comme lui-même s’y adon­nait (Dio­gène, pas Onfray, du moins pas à ma connais­sance), à en croire Dio­gène Laërce. En revanche, le Dio­gène répon­dant à Alexandre me ravit, ain­si que celui cher­chant en vain un « Homme », avec sa lan­terne, en plein jour, et en pleine ville… Mais on n’a plus d’é­crits de Dio­gène. Alors com­ment savoir ce qu’il fut et pen­sa ? Pla­ton, je ne le com­prends pas tou­jours : par­fois, il me parait lumi­neux, brillant, et même caus­tique et humain. D’autres fois, je ne sai­sis que des bribes ; d’autres fois encore, je n’aime pas telle idée ; mais Pierre Hadot (« Qu’est-ce que la phi­lo­so­phie antique ? ») a plu­tôt bien rap­pe­lé, au siècle der­nier, que Pla­ton n’a­vait peut-être jamais rien écrit comme véri­té à prendre au pied de la lettre ; ses dia­logues ne seraient alors que des sortes de manuels pour apprendre soi-même à dia­lo­guer… Je ne sais ! En tout cas, Pla­ton n’a sans doute pas pen­sé ce que la tra­di­tion fait de lui (les fau­tifs sont les com­men­ta­teurs, pas Pla­ton…); j’ai lu plein d’au­teurs évo­quant les véri­tés de son « Timée », notam­ment, exemple de dia­logue dont une grande par­tie m’é­chappe ; or, ce qui est très clair dans cette œuvre, c’est pré­ci­sé­ment que Timée rap­pelle sans cesse que son dis­cours n’est pas la véri­té, car il l’i­gnore, mais qu’il déve­loppe ce qui lui paraît alors le moins invrai­sem­blable… Et quand on lit cela, tout change des opi­nions arrê­tées qu’on pou­vait avoir sur Pla­ton, quand on le lisait avec le ban­deau d’i­dées toutes faites…

    Je ne vais pas pas­ser en revue la liste entière que vous citez, mais, vous l’au­rez com­pris, pour ma part, et en l’é­tat actuel de mes connais­sances (mal­heu­reu­se­ment loin d’être ency­clo­pé­diques), je ne suis ni convain­cue tout à fait par Pla­ton, ni par Dio­gène, ni par Vol­taire, ni par Rous­seau ; si la pen­sée de Rous­seau est plus éga­li­taire que celle de Vol­taire du point de vue social, que dire du point de vue des femmes ? Je doute fort que Michel Onfray soit séduit par l’é­du­ca­tion pro­po­sée pour Sophie dans « l’E­mile »… Et vous me per­met­trez de ne pas consi­dé­rer Rous­seau en avance sur son temps de ce point de vue-là…

    Bref, la nuance s’im­pose presque tou­jours ! D’où la néces­si­té de ne jamais croire qu’on peut réduire des mil­liers de pages d’une vie aux seules erreurs com­mises durant elles (et encore cer­taines ne sont-elles des erreurs que pour qui exa­mine trop vite les faits); cela n’ex­cuse pas ces erreurs ; mais cela évite au moins de se mon­trer injuste envers les gens sur qui on lance incon­si­dé­ré­ment l’anathème.

    Enfin, c’est bête­ment ma façon de pen­ser aujourd’­hui. Et vous me direz que je n’ai pas inven­té le fil à cou­per le beurre ! Je l’a­voue bien volontiers.

    Une éclec­tique qui s’interroge…

    Réponse
  47. Ana Sailland

    cupide, pré­va­ri­ca­teur, tri­cheur, faus­saire-assas­sin, négrier, mais brillant.

    On peut être brillant et per­vers à la fois, car la lit­té­ra­ture est matière intrin­sèque et peut être de qua­li­té sans qua­li­té de l’âme, certes, mais phi­lo­sophe et per­vers, est ce possible ?

    Réponse
  48. Cocoquecigrue

    Voi­là une belle liste d’ad­jec­tifs ; mais des preuves ? C’est autre chose… Sur quels docu­ments tirés des Archives vous appuyez-vous ?

    On peut tou­jours accu­ser, sur­tout les morts, de tous les vices, voire de tous les crimes (car votre « faus­saire-assas­sin » est d’une ambi­guï­té assez signi­fi­ca­tive)… Quant à tout éplu­cher de la docu­men­ta­tion qui les concerne, si vaste dans le cas de Vol­taire, c’est autre chose…

    Je ne vais pas reve­nir sur Vol­taire phi­lo­sophe ou non ; vous savez bien que le phi­lo­sophe est cen­sé être celui qui cherche le savoir ou la sagesse ; ce n’est pas celui qui pré­tend les avoir trou­vés. Vol­taire, en ce sens antique, a été un phi­lo­sophe, qui a cher­ché. Mais inter­ro­gez une fois encore la doxa, l’o­pi­nion domi­nante à l’heure actuelle, on vous répon­dra que Vol­taire était homme de lettres, non phi­lo­sophe, au sens moderne. Pour­quoi vou­lez-vous donc enfon­cer des portes ouvertes à ce sujet ?

    Bien étrange ani­mo­si­té à l’é­gard d’un si vieux mort… Serait-ce donc que sa pen­sée vous paraît encore si vivante ?

    Réponse
  49. Étienne

    Coque­ci­grue, je vous trouve bien inté­res­sante, nuan­cée et apai­sée ; c’est agréable. Merci.

    Je vais quand même sou­li­gner que Vol­taire avait tout pour être l’emblème idéal d’une socié­té indi­vi­dua­liste, maté­ria­liste, égoïste, cynique, comp­table, guer­rière, âpre au gain, jus­qu’à l’es­cla­va­gisme sous toutes sortes de formes.

    Pen­dant que Vol­taire se bat­tait POUR qu’elle advienne, Rous­seau, Marat et Robes­pierre ont lut­té de toutes leurs forces CONTRE cette socié­té de mar­chands, malins men­teurs qui font de juteuses affaires à par­tir de la souf­france du plus grand nombre. Ce que cette socié­té des mar­chands (la nôtre) a réser­vé comme pos­té­ri­té à Rous­seau, Marat et Robes­pierre, c’est la calom­nie la plus injuste. Alors que la pen­sée de l’ul­tra-riche et cynique Vol­taire est ensei­gnée comme un modèle pour toutes nos jeunes têtes blondes. Les « hon­nêtes gens » n’ont pas mis que LES MOTS impor­tants à l’en­vers pour empê­cher « la caria­tide » de prendre conscience de l’ar­naque, ils ont aus­si mis LES ICÔNES impor­tantes, les sym­boles, à l’envers.

    Ce sur quoi je vou­drais insis­ter un peu pour vous répondre, c’est ceci : même si per­sonne n’est par­fait (bien sûr, vous avez rai­son), JAMAIS Robes­pierre ou Rous­seau ou Marat n’au­raient même pen­sé (et encore moins écrit) le cen­tième des hor­reurs qu’a pro­fé­rées et mar­te­lées Vol­taire le faus­saire, jamais. 
    Faus­saire ? oui oui : Vol­taire, ce modèle uni­ver­sel de tolé­rance et de rai­son, en rece­vant un livre de Rous­seau, le reco­piait, en sup­pri­mant de bons pas­sages et en y ajou­tant des pas­sages hon­teux inven­tés par lui, et il refi­lait ce monstre, ce faux, à un édi­teur en le publiant au nom de… Rous­seau ! Génial, non ? Quel sens de l’i­ro­nie et de l’hu­mour, effec­ti­ve­ment. On nous l’a baillé belle avec Vol­taire, on nous a débi­té bien des coque­ci­grues à son sujet 🙂

    Un pes­si­miste dirait que, si on conti­nue à prendre Vol­taire comme icône des valeurs essen­tielles de notre socié­té, on fini­ra tous en camp de tra­vail, comme les esclaves dont cet « huma­niste » a fait com­merce sans remord.

    Ceci dit, Vol­taire a droit comme tout le monde à un avo­cat, et vous êtes bien agréable à lire dans ce rôle.

    Encore mer­ci pour votre gen­tillesse et votre bien­veillance palpable.

    Étienne.

    Réponse
  50. EFFAB

    Et grand mer­ci pour coque­ci­grues, un nou­veau mot à mon voca­bu­laire, cerise à ce par­tage et à ces éclairages.

    Réponse
  51. Coquecigrue

    Pour vous répondre, comme, de fait, vos pro­pos y invitent, je vais, si vous le vou­lez bien, suivre peu ou prou l’ordre de votre pen­sée, même si pour me sim­pli­fier le tra­vail, je sépa­re­rai des idées mêlées :

    1. Vous me dites pour com­men­cer que « Vol­taire avait tout pour être l’emblème idéal d’une socié­té indi­vi­dua­liste, maté­ria­liste, égoïste, cynique, comp­table, guer­rière, âpre au gain, jus­qu’à l’es­cla­va­gisme sous toutes sortes de formes ».
    Je ne suis pas bien sûre de la socié­té à laquelle vous pen­sez : est-ce la sienne ? Est-ce la nôtre ? Si c’est la nôtre, cela me sur­prend plus encore que si vous pen­sez à la sienne. Car si les gens invoquent volon­tiers les « idées des lumières », ou les « prin­cipes des droits de l’Homme », ou « le siècle de Vol­taire » pour cau­tion­ner cer­tains de leurs agis­se­ments peu bien­veillants à l’é­gard d’au­trui, ces gens-là ne lisent pro­ba­ble­ment pas Vol­taire… Les emblèmes sont à peu près tou­jours des erreurs : voyez la manière dont des termes comme « cynique » ou « maté­ria­liste » ou « épi­cu­rien » ont évo­lué à tra­vers les siècles : Dio­gène le cynique (et Anti­sthène, et Cra­tès, et Ménippe, etc.) étaient des empê­cheurs de tour­ner en rond, vivant dans le dénue­ment, et ne per­dant jamais une occa­sion d’in­ter­ro­ger les valeurs de ceux qui les entou­raient, à savoir richesses, pou­voir, etc. Parce qu’on déteste en géné­ral es empê­cheurs de tour­ner en rond, on a trans­for­mé ces gens en per­son­nages sans scru­pules, à l’hu­mour méchant, quand il était sur­tout cor­ro­sif et déran­geant… Un maté­ria­liste, vous le savez, c’est d’a­bord quel­qu’un qui pense que tout est matière, corps et âme, voire que nous n’a­vons pas d’âme. Par suite, on en a fait ce qui désigne les gens exclu­si­ve­ment inté­res­sés par l’argent, le pro­fit « maté­riel », parce qu’on en pro­fi­tait pour faire croire que les « mécréants » sont les gens sans scru­pules ni morale, qui, ne crai­gnant pas Dieu, veulent jouir des biens d’i­ci-bas, et donc être riches. Les épi­cu­riens deve­nus dans notre ima­gi­naire col­lec­tif des pro­fi­teurs et jouis­seurs sans frein ont vu tout autant leurs idées détour­nées par ceux qui, au fond, ne les lisent pas ; car un épi­cu­rien est d’une sobrié­té très proche de celle d’un stoï­cien, quand il applique les prin­cipes d’Épicure.

    Je sup­pose donc que vous enten­dez « maté­ria­liste » et « cynique » au mau­vais sens du terme, quand vous appli­quez ces mots à notre société…

    Mais tout d’a­bord, quand des gens se réclament de Vol­taire aujourd’­hui, ils ne se réclament pas de lui pour dire qu’il est bon d’être cynique, mani­pu­la­teur, pro­fi­teur, etc. Quand les gens agitent le nom de Vol­taire, c’est en bran­dis­sant de « bonnes inten­tions », tan­dis qu’ils font en douce tout le contraire : il est un masque der­rière lequel on se garde bien de se deman­der ce que Vol­taire pense, et de faire ce qu’il prônait…

    D’autre part, Vol­taire mérite-t-il cette salve, que vous m’ac­cor­de­rez sans nuance, de qua­li­fi­ca­tifs plus que négatifs ?
    Pour cha­cun d’entre eux, il y a à revoir, car le per­son­nage est loin d’être tranché.
    Escla­va­giste ? C’est de la pure calom­nie, pro­fé­rée au XIXe, avec fausse preuve à l’ap­pui : on a écrit une fausse lettre pour faire croire qu’il aurait eu des inté­rêts dans le com­merce tri­an­gu­laire. Or, les spé­cia­listes en écri­tures, en papier, etc., ont éta­bli depuis long­temps que c’é­tait un faux. Mais la calom­nie dure tou­jours… Vol­taire, loin d’a­voir été pris pour un « type bien » a été depuis le XVIIIe s. autant adu­lé que détes­té, sans, en géné­ral, être lu, ni par un camp, ni par l’autre, ni guère d’ailleurs par les modé­rés ; mais j’y revien­drai à pro­pos de ce qu’on enseigne de Vol­taire aujourd’hui…

    Sur l’es­cla­vage, Vol­taire était moins en avance sur son temps que d’autres, mais il n’é­tait pas en retard pour autant ; lisez les der­niers tomes de sa Cor­res­pon­dance (12 et 13, dans la Pléaide): il cherche à agir sur les membres influents de la cour pour faire libé­rer les serfs de la région du Jura ; car, de fait, il y avait là, en plein XVIIIe s, encore des serfs. Il se montre on ne peut plus insis­tant, passe par tous les gens qu’il croit en état de pou­voir dire quelque chose sur la ques­tion, etc. Vous me direz, ce n’est pas aux serfs proches de lui (puis­qu’il vivait alors à Fer­ney) que Vol­taire devait pen­ser en pre­mier, mais aux esclaves d’o­ri­gine afri­caine. Or, il ne cau­tionne jamais cet escla­vage non plus, et il n’y prend pas part ; nombre d’é­tudes ont déjà été menées sur les finances de Vol­taire, on a éplu­ché ses comptes autant qu’on le pou­vait : on n’a rien trou­vé venant cor­ro­bo­rer cette thèse… Vol­taire n’é­tait pas aus­si vif dans le com­bat contre l’a­bo­li­tion géné­rale de l’es­cla­vage que Condor­cet ou l’ab­bé Ray­nal par exemple, mais ça ne veut pas dire qu’il ne sou­tient pas leurs idées ; certes, il écrit aus­si que la res­pon­sa­bi­li­té du com­merce tri­an­gu­laire repose aus­si pour par­tie sur les Afri­cains qui font com­merce avec les Euro­péens. Mais s’il jus­ti­fie ain­si pour par­tie les Euro­péens, à tort pour l’es­sen­tiel, cela ne le rend pas pour autant par­ti­san de l’es­cla­vage, ni membre actif du com­merce qui lui est lié.

    Vol­taire aime l’argent : c’est ce que déplore votre pro­pos, non sans insis­ter par l’u­sage de plu­sieurs mots allant dans le même sens, comme maté­ria­liste, comp­table, âpre au gain, etc. Oui, Vol­taire était « libé­ral » avant l’heure. Bour­geois, et non noble, il était per­sua­dé qu’un homme peut s’é­le­ver finan­ciè­re­ment par l’argent, et par­ler ain­si d’é­gal à égal avec ceux dont la nais­sance suf­fi­sait, à savoir les nobles. Vol­taire a com­men­cé par se voir inter­dit d’argent par son père. Il n’a pas tou­jours été un richis­sime pro­prié­taire ; il ne devient pro­prié­taire qu’à plus de 60 ans… Avant, il vit chez autrui ; vous pour­riez dire qu’il vit aux cro­chets des grands ; c’est en par­tie vrai, et en par­tie faux ; chez Mme du Châ­te­let, sa maî­tresse, puis amie, c’est sur­tout lui qui paie les dépenses, et finance la res­tau­ra­tion du petit châ­teau : un argent dépen­sé en « pure perte », puisque à la mort de la dame, vous pen­sez bien que M. du Châ­te­let récu­père le tout, ce qui est normal.

    Bref, avant 60 ans, celui qu’on voit de nos jours comme le pire châ­te­lain pos­sible n’a pas de châ­teau… Et quand il en acquiert, il n’au­ra de cesse, à Fer­ney, de dépen­ser l’es­sen­tiel de son argent, à bâtir la ville… Là encore, sa cor­res­pon­dance le montre sans cesse à deman­der des comptes à son homme d’af­faires ; car il doit payer ses ouvriers, et attend que les Grands à qui il a prê­té de l’argent daignent le rem­bour­ser (par paren­thèse, il prête aux Grands, s’en­ri­chit sur eux ; mais il prête à tout pay­san vou­lant s’ins­tal­ler à Fer­ney à 0% d’in­té­rêt). Bref, loin de dépen­ser son argent en s’a­che­tant vingt châ­teaux et des pro­duits de luxe à ne plus savoir qu’en faire, il veut éle­ver une ville où mettre en pra­tique ses idées de « tolé­rance », accueillant des gens de reli­gions diverses, à com­men­cer par des pro­tes­tants fran­çais et des catho­liques suisses (Fer­ney est sur la fron­tière)… Est-ce de l’é­goïsme ? Sans doute, mais c’est un égoïsme bien plus sin­gu­lier, car Vol­taire se for­geait par là une image de lui-même plu­tôt sym­pa­thique, mais vous convien­drez qu’un égoïste habi­tuel ne cherche pas à bâtir de ville ni de manu­fac­tures pour y faire venir arti­sans, com­mer­çants, et paysans..
    .
    Guer­rier ? Parce qu’il ven­dait des four­ni­tures aux armées ? Oui, il en ven­dait… Et M. Guille­min a bien rai­son de sou­li­gner qu’il y a là para­doxe avec le fait que dans ses écrits, il dénonce la guerre. Mais la manière dont M. Guille­min l’in­ter­prète inter­roge : car on peut tout autant retour­ner l’ar­gu­ment : en effet, si Vol­taire était cet être sans scru­pules et uni­que­ment tour­né vers ses gains, quel inté­rêt aurait-il eu à pas­ser tant de jours de sa vie à dénon­cer les guerres ? Ne ris­quait-il pas de finir par convaincre quelques têtes influentes (lui qui cor­res­pon­dait avec les sou­ve­rains comme Fré­dé­ric de Prusse ou Cathe­rine de Rus­sie)? Son com­merce de four­ni­tures aurait eu alors peu de chances de fleu­rir. Et n’i­ma­gi­nez pas qu’il joue un double jeu avec Fré­dé­ric II : Vol­taire est décon­fit quand il découvre que Fré­dé­ric se lance dans des guerres de conquête, alors qu’il avait écrit nombre de fois des pro­pos de « prince phi­lo­sophe »… Et Vol­taire n’ap­prouve pas ces entre­prises guer­rières. Même dans les textes écrits durant les années pas­sées à la cour de France, on peut rele­ver des choses qui choquent le pou­voir ; par exemple, dans « Le Temple de la Gloire », opé­ra-bal­let célé­brant à la gloire de Louis XV, le modèle pro­po­sé est celui d’un Tra­jan, mais pas tant pour ses vic­toires mili­taires, que pour la manière dont il se montre humain dans la paix. Idem pour « Le siècle de Louis XIV », qui est tou­jours double : a prio­ri favo­rable au régime en place, et louant les vic­toires du roi, mais éta­lant tou­jours dénom­bre­ment des morts, etc. Louis XV ne goû­ta guère « Le temple de la Gloire ». Quand pour d’autres rai­sons, on pria Vol­taire de quit­ter la cour, on ne l’y vou­lut plus jamais voir… Croyez-vous donc qu’il était « cul et che­mise » avec ces gens-là ? C’é­tait un gêneur, quoi que vous en pensiez…
    Cynique donc, puis­qu’il déplo­rait la guerre, tout en en pro­fi­tant par ses ventes de four­ni­tures (qui du reste n’é­taient pas des ventes d’armes…)? Pes­si­miste, oui : il dou­tait fort qu’un jour les hommes soient capables d’ar­rê­ter de se battre ; et je vous conseille de lire le théâtre vol­tai­rien à pro­pos du cynisme : il adore mettre en scène le cynisme, pour apprendre à son public à le « déco­der » chez les gens de pou­voir. Par exemple, la der­nière scène de « La Mort de César », par exemple (la pièce se trouve aisé­ment en ligne): Antoine tient un dis­cours devant le peuple, puis, en apar­té, il révèle à un com­plice la manière dont il entend tirer pro­fit du peuple… Ce genre de scène est cou­rant dans le théâtre vol­tai­rien, théâtre qui était le prin­ci­pal média de l’é­poque, et qui n’é­tait pas fré­quen­té que par la cour. Certes, le par­terre ne comp­tait pas les plus pauvres en son sein, qui avaient bien autre chose à faire, mais c’é­taient des gens modestes mal­gré tout.

    Vous me direz, comme le croient M. Guille­min ou Mme Sigaut – si je ne me trompe – que Vol­taire avait beau jeu de vou­loir don­ner des leçons dans ses œuvres, et de faire l’in­verse dans sa vie. Mais enfin, sa vie, c’est d’a­bord lire et écrire : Vol­taire, c’est d’a­bord une œuvre, non pas parce qu’il ne fau­drait voir qu’à tra­vers elle, mais parce que chaque jour il tra­vaille des heures à cette œuvre ; ten­ter de refaire son por­trait comme celui d’un per­son­nage qui écri­rait entre deux ren­dez-vous d’af­faires et trois comptes d’a­po­thi­caire, voire le dénom­bre­ment de tas d’or qu’il aurait eus dans ses caves, c’est on ne peut plus étrange : quand vou­driez-vous alors qu’il ait dévo­ré sa biblio­thèque ? Quand aurait-il pu écrire la soixan­taine d’œuvres théâ­trales qu’il a lais­sée, tant d’œuvres his­to­riques, tant d’œuvres phi­lo­so­phiques, tant de contes, et ces mil­liers et mil­liers de lettres ? Vivre, c’est écrire pour lui, et lire pour se nour­rir intel­lec­tuel­le­ment. Cher­cher à sépa­rer l’homme de l’é­cri­vain, c’est absurde quand la vie d’homme est d’a­bord celle d’un lec­teur-écri­vant pour l’es­sen­tiel de son temps…

    2) L’i­mage qu’on a de lui aujourd’­hui : on n’en­seigne de Vol­taire que bien peu de choses : plus per­sonne ou presque ne lit son théâtre, alors que c’é­tait pour lui le plus impor­tant ; les his­to­riens ne s’in­té­ressent plus guère, sauf excep­tion, à ses ouvrages his­to­riques, etc. Bref, on lit ses Contes ; enfin, on lit « Can­dide », et par­fois « Micro­mé­gas », ou « Zadig »… A l’é­tran­ger, on lit sur­tout « Les lettres phi­lo­so­phiques », car le por­trait qui y est fait de l’An­gle­terre inté­resse le monde anglo-saxon… Bref, on enseigne peu de choses sur Vol­taire, et on en fait sur­tout le chantre de la tolé­rance : l’af­faire Calas est peut-être même ce dont on parle le plus à son sujet. Mais Vol­taire a bel et bien été ce chantre de la tolé­rance ; il n’é­tait pas le pre­mier, car Bayle, et d’autres, ont écrit dans le même sens avant lui. Il n’é­tait pas non plus par­fait : il en était encore à croire qu’il y avait plu­sieurs races d’hommes, tout en affir­mant que tous étaient éga­le­ment hommes ! Mais, accor­dons-lui qu’il était plus vieux, d’une géné­ra­tion, par rap­port à ceux qui par­ve­naient à com­prendre les écrits des pré­cur­seurs du dar­wi­nisme… Bref, c’é­tait sur ce point un homme de son temps, et même un peu plus en avance sur son temps, mais très en retard sur le nôtre, ce qu’on ne sau­rait lui repro­cher. Il est soup­çon­né d’an­ti­sé­mi­tisme, mais il y a long­temps qu’a été étu­diée cette ques­tion, qui refait d’ailleurs régu­liè­re­ment sur­face : Vol­taire rit de la Bible, Vol­taire revient en per­ma­nence sur le « petit peuple juif » (antique donc) qui en est à l’o­ri­gine et se pre­nait, à tort, pour le centre du monde (voi­là ce qu’il pro­fesse…, si je cari­ca­ture). Anti-judaïsme biblique serait donc plus appro­prié à son sujet. Ce qui ne l’empêche pas de déplo­rer la mise à mort des juifs par des catho­liques… Il fait la part des choses : les Juifs, pour lui, ont eu tort dans le pas­sé, d’é­crire la Bible (enfin, tort, c’est un grand mot : il sait qu’ils eurent leur rai­son ; et la Bible d’ailleurs est pour lui une source inépui­sable de réflexion et de rire…). Les juifs de son temps, en revanche, il les traite comme il traite les Catho­liques, les Pro­tes­tants, etc.: il ne com­prend pas leurs croyances ; il réclame qu’ils se sup­portent mutuel­le­ment ; il rêve d’un déisme qui les uni­fie­rait (M. Guille­min, homme de foi convain­cu, ne peut que juger cela de manière très néga­tive). Mais à Fer­ney, toute reli­gion est pos­sible… Il ne demande pas aux ouvriers hor­lo­gers qui y viennent de deve­nir déistes…

    Bref, Voltaire apôtre de la tolérance, ce n'est pas qu'un mythe...

    Mais peut-être vous a‑t-on pré­sen­té à l’é­cole un homme lut­tant pour les droits de l’Homme ? Je doute fort que vos pro­fes­seurs aient pu évo­quer un Vol­taire favo­rable à une éga­li­té sociale par­faite, etc. Je sup­pose qu’on vous l’a pré­sen­té sur­tout sous le jour d’un Vol­taire prê­chant pour les liber­tés (de culte, de pro­prié­té, etc.), non ? Ou alors, vos maîtres affir­maient sans étu­dier de textes à l’ap­pui ? Cela me paraît bizarre… Mais bon, je ne sais pas trop à quelle image pré­cise de Vol­taire vous pen­sez, alors je n’in­siste pas…

    3) vous me dites : « Pen­dant que Vol­taire se bat­tait POUR qu’elle advienne, Rous­seau, Marat et Robes­pierre ont lut­té de toutes leurs forces CONTRE cette socié­té de mar­chands, malins men­teurs qui font de juteuses affaires à par­tir de la souf­france du plus grand nombre ». Mais enfin, pour ce qu’il en est de Marat et Robes­pierre, c’eût été dif­fi­cile ; Vol­taire est mort en 1778. Il y avait belle lurette en 1789 qu’il n’é­tait plus là pour œuvrer à construire notre socié­té ultra­li­bé­rale moderne… Quel pro­cès d’in­ten­tion vous lui faites, par là !
    Pis encore, ce sont les révo­lu­tion­naires qui font entrer Vol­taire au Pan­théon, avant Rous­seau même… Ils ont tort, car Vol­taire ne par­ta­geait pas leurs idéaux éco­no­miques. Mais ils ont rai­son, car il fut l’un de leurs maîtres… On res­sort alors ses pièces de théâtre aux accents les plus répu­bli­cains (car il y en a plus d’une ; mais aucune n’est fran­che­ment répu­bli­caine, car Vol­taire n’a­vait pas un avis tran­ché : pour lui, peu impor­tait, au fond, qu’il y eût 1 ou 100 hommes à la tête de l’État ; ce qu’il aurait sou­hai­té, c’est qu’il y eût 1 ou 100 hommes fai­sant pas­ser l’in­té­rêt de la com­mu­nau­té non avant leur inté­rêt per­son­nel, car Vol­taire, pes­si­miste – ou lucide- de ce point de vue, croyait que bien peu sont capables de « sacri­fice » sans, avan­tage en retour, mais comme essen­tiel à leur inté­rêt per­son­nel : il veut des gens au pou­voir qui aient du coup un sens de l’hon­neur, dont l’a­mour-propre soit flat­té par le bien qu’ils auraient pu faire à autrui, etc. Bref, monar­chie ou répu­blique, pour lui, ça n’im­porte pas ; ou plu­tôt, si : il pré­sente la répu­blique comme plus juste en théo­rie ; mais il craint tou­jours, en même temps, qu’il soit plus dif­fi­cile de trou­ver 100 hommes ver­tueux pour conduire l’État, que d’en trou­ver un seul… Il aborde même par­fois la démo­cra­tie plus par­ti­ci­pa­tive, du type de celle d’A­thènes ; mais il a des doutes sur sa fai­sa­bi­li­té à grande échelle, dans un pays aus­si peu­plé que la France… qu’il ait tort ou rai­son par rap­port à notre époque n’est pas le pro­blème. Mais il n’en est pas moins appa­rent qu’il fut l’un des auteurs les plus lus par Robes­pierre et Marat, qui allèrent plus loin ensuite dans leur propres idées ; du reste, paci­fiste, et non moins fri­leux depuis son « embas­tille­ment » de jeunesse,il aurait pro­ba­ble­ment fui la Révo­lu­tion ; mais c’est encore là lui faire un pro­cès d’in­ten­tion). Pour ce qu’il en est de ses liens avec Rous­seau, c’est extrê­me­ment com­plexe : Rous­seau admi­ra ses œuvres, même si, plus jeune d’une géné­ra­tion, il alla plus loin d’un point de vue social ; mais la brouille entre les deux hommes a d’a­bord et sur­tout concer­né le théâtre ! C’est parce que Rous­seau sem­blait condam­ner la « culture » que Vol­taire a réagi la pre­mière fois contre Rous­seau… Et la bataille s’est enve­ni­mée des deux côtés très vite. Là encire, la ques­tion est étu­diée par des spé­cia­listes, sou­vent plus rous­seauistes que vol­tai­riens, et pour­tant, aucun ne tranche jamais pour n’ac­cu­ser, après étude des contexte, lettres, etc., que l’un ou que l’autre… Pour­tant, une fois encore, il s’a­git davan­tage de rous­seauistes que de vol­tai­riens. Mais je vous parle là de gens qui consacrent leur vie à étu­dier la ques­tion, et la creusent bien plus que ne le fit Guille­min (je pense par exemple à Ouri­da Mostefaï).

    4) Vol­taire faus­saire ? Et com­bien ! Si vous saviez ! Il a même fait une fausse lettre du pape, en copiant celle que le sou­ve­rain pon­tife lui avait envoyée après la publi­ca­tion de son « Maho­met » : le pape n’a­vait pas par­lé de la pièce à des­sein ; Vol­taire a reco­pié sa lettre en y ajou­tant des com­pli­ments sur la pièce, pour essayer de la faire jouer. Il n’a­vait vrai­ment aucun scru­pule de ce côté-là. Et pour cause, l’é­poque était aux faux de toutes sortes. Les édi­tions fal­la­cieuses d’œuvres attri­buées à Vol­taire et écrites par ses adver­saires sont aus­si nom­breuses que les œuvres qu’il attri­bue lui-même à d’autres. Aujourd’­hui, cela nous fait écar­quiller les yeux… Mais si vous vous pen­chez là aus­si de près sur la ques­tion, vous ver­rez que le pro­cé­dé est on ne peut cou­rant. Là encore, ça ne l’ex­cuse pas. Mais ça per­met de rela­ti­vi­ser la gra­vi­té de la pra­tique. Pen­sez d’ailleurs qu’il n’y a pas de droits d’au­teurs en tant que tels à ce moment-là. Les « auteurs » n’existent pas au sens où on l’en­tend aujourd’­hui… On s’empare des œuvres un peu comme on veut. Peu de gens vivent de leur plume… Et pour un noble, publier ses œuvres, c’é­tait qua­si­ment déchoir, puisque cela reve­nait à faire du commerce…

    Je crois que je vais m’ar­rê­ter là, si vous le vou­lez bien, en étant déso­lée d’être si bavarde… Vous savez, je ne tiens pas à être l’a­vo­cat de Vol­taire, car il n’a pas besoin d’a­vo­cat (ses œuvres valent mieux que tout dis­cours); mais sur­tout, car je suis mal pla­cée pour le faire : d’a­bord, je n’aime pas toutes les idées de Vol­taire de la même manière, ni tous ses agis­se­ments sans faire de hié­rar­chie (il me « fatigue » quand il s’en prend à Fré­ron, etc., comme dans une ritour­nelle que je trouve pué­rile, mais qui était bien dans la manière du temps ; et sa bataille avec Rous­seau ne le gran­dit pas ; etc.); ensuite, il fau­drait que des gens plus savants que moi expliquent leur point de vue. Car si je lis beaucoup(Voltaire, certes, mais pas seule­ment!), je ne suis guère qu’une ama­trice sur la ques­tion. J’ai lu avec plai­sir une très grande par­tie de l’œuvre vol­tai­rienne, phi­lo­so­phique, épis­to­laire, fic­tion­nelle, his­to­rique, théâ­trale, mais ce n’est pas pour autant que je maî­trise tous les sujets, ni que je me sou­viens de tout. Bref, j’es­père ne pas avoir dit trop d’â­ne­ries, ni avoir enta­ché mon expo­sé de trop de coquilles, car, pour ce matin, je n’au­rai pas, hélas!, le temps de le relire… Mer­ci d’a­vance pour votre indulgence…

    Bien cor­dia­le­ment.

    Réponse
  52. Cocoquecigrue

    Pour EFFAB : C’est Rabe­lais qu’il faut remer­cier pour « coque­ci­grue » ! Quelle langue savou­reuse que la sienne ! Mer­ci à vous aus­si pour cette remarque sym­pa­thique au passage !

    Réponse
  53. EFFAB

    Pour ne pas vous frois­ser, c’est ETIENNE que je remer­ciais en par­ti­cu­lier pour cet apport nou­veau à mon voca­bu­laire (@52) mais il est vrai que sans vous rien ne serait advenu.

    Pour tout le reste, je ne sais encore trop quoi en pen­ser mais je me doute que notre hôte aura là matière à y revenir.

    Je n’en suis pas moins très sym­pa­thique, ce qui n’ôte en rien mon intui­tion et ma vigi­lence, car toutes Lumières de la Culture et du Savoir, nous n’en sommes pas moins dans ce rap­port de force et d’o­pi­nion, ce sys­tème pyra­mi­dal qui nous oblige et cette dés­in­for­ma­tion qui nous abrutie.

    Très très bonne journée

    Réponse
  54. Ana Sailland

    « Bien étrange ani­mo­si­té à l’é­gard d’un si vieux mort… Serait-ce donc que sa pen­sée vous paraît encore si vivante ? »

    Oui, la pen­sée des maîtres est encore bien vivante.
    Et cer­tains mêmes sont brillants.
    Et les cou­lisses de l’His­toire per­durent, où se joue sou­vent un théâtre dra­ma­tique que le par­terre des modestes ignore.

    Je ne retire rien de ma liste. Faus­saire-assas­sin en par­ti­cu­lier était pesé ; osé peut être car je n’ai pas far­fouillé dans les archives gene­voises ; par contre je conteste l’ac­cu­sa­tion d’a­ni­mo­si­té : Fâcheuse ten­dance et trop clas­sique, qu’ont cer­taines gens d’ar­gu­men­ter en glis­sant sur le ter­rain de la per­son­na­li­té adverse et du registre émo­tion­nel. Le sen­ti­ment des inter­ve­nants n’est pas le sujet et ten­ter de les y pié­ger n’est pas de bonne guerre.

    Ma maman fai­sait des recherches sur la marine à voile et les docu­ments qu’elle a eu en main n’é­taient pas des faux.

    Oui, la mort et les siècles impliquent la pres­crip­tion des faits, et per­sonne ne songe à accu­ser Atti­la 😉 mais ce n’est pas moi qui ai relan­cé le thème. L’a­vo­cat qui sort du bois serait il hon­nête qui se plain­drait de voir appa­raître des juges jus­qu’a­lors silencieux ?!?

    Le thème qui m’in­té­res­se­rait plus que le défunt action­naire du com­merce d’é­bène, c’est celui de la cohé­rence des VIP, de l’ap­pa­rence face aux actes, de la renom­mée, et de la gloire. Savoir pour­quoi cer­tains sont au Pan­théon et d’autres pas. Savoir com­ment se construit la mémoire col­lec­tive, et com­ment se des­sinent celles des images d’Épinal qui par­ti­cipent à la sou­mis­sion du grand nombre au petit nombre.
    Car enfin, si nous croi­sons le Verbe, c’est bien parce qu’en fili­grane c’est ce sou­ci là qui est majeur, et actuel.

    Je déteste le fait qu’on m’ait men­ti à l’é­cole. C’est ça le sujet sous-jacent, je pense.

    Réponse
  55. Coquecigrue

    Bon­jour à vous…

    Com­ment Vol­taire est-il entré au Pan­théon ? Il faut inter­ro­ger les révo­lu­tion­naires, qui, en géné­ral, l’a­vaient davan­tage lu que nous, et qui avaient vu ses pièces jouées.
    Com­ment fut-il « dépan­théo­ni­sé » ? Il faut inter­ro­ger la Restauration…
    Com­ment fut-il « repan­théo­ni­sé » ? La Répu­blique est repas­sée par là…

    Comme j’ai très peu de temps, hélas!, je ne revien­drai pas sur l’a­ni­mo­si­té, qui ne visait qu’une accu­mu­la­tion d’ac­cu­sa­tions sans argu­men­ta­tion propre à les appuyer. Pareil tir grou­pé me sur­pre­nait en effet, sur­tout sans com­men­taire. J’es­père ne vous avoir pas frois­sée. Si c’est le cas, ce n’é­tait pas cal­cu­lé, et j’en suis vrai­ment désolée.

    Mais pas­sons à l’é­cole : l’é­cole « ment » en ceci que l’é­cole ne « sait pas » vrai­ment. Nos maîtres nous disent ce qu’ils croient qui est vrai, mais encore fau­drait-il qu’il exis­tât une véri­té ; et com­ment vou­driez-vous que les pro­fes­seurs sachent tout ? Qui sait tout ? Cela existe-t-il ? Le savoir n’est-il pas plu­tôt en per­pé­tuel deve­nir ? L’é­cole sert plu­tôt à apprendre à pen­ser tout seul, une fois par­ve­nu à l’âge adulte, et à lire tout seul des livres, à trier tout seul par­mi l’o­céan d’in­for­ma­tions qui nous noient, à deve­nir un citoyen res­pon­sable, etc. La for­ma­tion intel­lec­tuelle d’un être humain, si elle s’ar­rête à l’é­cole, s’ar­rête à peu près avant d’a­voir com­men­cé vrai­ment. Nous avons à pas­ser notre vie entière à ten­ter de faire la part des choses entre le « plus vrai­sem­blable » et le « moins vrai­sem­blable » ; et, hélas!, en géné­ral, nous sommes seuls pour faire le tra­vail, étant seuls en nos cer­veaux… Mais les échanges avec nos pairs, avec des morts (par leurs livres), avec le monde, aident tout de même beau­coup… Si vous vou­lez, en sor­tant de l’é­cole, on est à peu près comme Can­dide ayant doci­le­ment écou­té Pan­gloss, et chas­sé bru­ta­le­ment du Châ­teau de West­pha­lie… tout reste à faire !

    Pré­ci­sé­ment, à l’é­cole, on m’a fait étu­dier « Can­dide » durant mon ado­les­cence. J’en ai gar­dé le sou­ve­nir d’une œuvre écrite « contre » l’Op­ti­misme. Mon pro­fes­seur n’é­tait pas spé­cia­liste de Vol­taire, ni de Leib­niz du reste ; elle était pour­tant sin­cère en ana­ly­sant le texte, c’est-à-dire qu’elle fai­sait au mieux ; elle m’a appris à ana­ly­ser assez pour que par­ve­nue à l’âge adulte, en reli­sant « Can­dide », j’aie eu les moyens de relire avec un œil neuf : il suf­fi­sait pour cela de me mettre à Leib­niz, et à d’autres textes vol­tai­riens « pré­pa­rant » « Can­dide », etc.; et j’eus l’im­pres­sion assez nette que « Can­dide » n’é­tait pas une attaque contre l’Op­ti­misme… Je décou­vris un Vol­taire atti­ré un temps par Leib­niz, ayant par­fai­te­ment com­pris la « Théo­di­cée », mais pen­sant fina­le­ment que la vie pra­tique, et ce dont on fait l’ex­pé­rience chaque jour, ont plus d’in­té­rêt que tout beau sys­tème de phi­lo­so­phie… Ni Pan­gloss, ni Mar­tin ne l’emportent ; Can­dide choi­sit de tra­vailler sans raisonner.

    Bref, mon pro­fes­seur ne m’a pas du tout pré­sen­té cela de cette manière à l’é­poque. Mais pour prendre un exemple autre­ment inté­res­sant : M. Guille­min est allé à l’é­cole, et même à l’E­cole Nor­male Supé­rieure. Les pro­pos de ses pro­fes­seurs ne l’ont pas empê­ché de les remettre en cause. En cela, l’é­cole réus­sit, quand elle nous aide à avoir un esprit cri­tique, qui peut à son tour s’in­ter­ro­ger sur cette école. Mais encore faut-il avoir envie de se poser des ques­tions sur ce qu’on nous pré­sente comme évident.

    La véri­té des œuvres de Vol­taire échappe tou­jours, sans doute parce qu’elle ne sert qu’à cela : apprendre qu’on ne sait pas grand-chose, et détec­ter quand il y a anguille sous roche ; regar­der le monde avec un regard « iro­nique » au sens antique du terme, c’est-à-dire un regard inter­ro­ga­teur… Vol­taire gagnait de l’argent, mais il n’a pas écrit d’es­sais d’é­co­no­mie libé­rale en tant que tels ; il avait des opi­nions poli­tiques très nuan­cées, et n’a jamais écrit de trai­té poli­tique, etc. Ce n’est pas un homme de « sys­tème », une fois encore. Et que la pos­té­ri­té ait sur­tout rete­nu ses contes n’est pas très éton­nant en défi­ni­tive : il trai­tait à peu près tous les ouvrages phi­lo­so­phiques « sérieux » de « romans », de « rêve­ries », de « songes », etc.

    Mais je serais curieuse de savoir ce que vos maîtres ont pu essayer de vous faire croire sur Vol­taire. Et per­sonne ne posait-il de ques­tions en cours ?

    Réponse
  56. Anonymous

    Chère coque­ci­grue, mer­ci pour cet autre point de vue sur Vol­taire. Je crois que je vais moi-même lire la tota­li­té de l’oeuvre de ce der­nier ain­si que sa cor­res­pon­dance. Car je vous crois aus­si hon­nête qu’­Hen­ri Guille­min, j’y vois sur­tout une sen­si­bi­li­té dif­fé­rente et un autre regard sur la vie et l’oeuvre de Vol­taire et je me demande ce que je ver­rai à la lec­ture de tout ça du coup.

    Je ne pense pas que Guille­min ait eu comme objec­tif de débou­lon­ner l’i­mage de Vol­taire, mais peut-être a‑t-il été plus sen­sible que vous aux phrases et actes contraire à l’in­té­rêt du petit peuple.

    Je vous repar­le­rai peut-être de tout ça après avoir lu le tout (vu la quan­ti­té de bou­quins en retard que j’ai, je devrais vous lais­ser tran­quille un bon moment)

    A nou­veau, mer­ci de ne pas nous lais­ser tom­ber dans de l’an­ti-Vol­tai­risme primaire.

    Réponse
  57. Coquecigrue

    Eh bien, voi­là qui me réjouit !

    Réponse
  58. nlescan

    Que Vol­taire n’ait pas été qu’un monstre qui bave c’est fort pos­sible. Son mes­sage en faveur d’une forme de tolé­rance est géné­ra­le­ment ce qui est mis en avant dès que l’on parle de ce mon­sieur. Le point de vue de Guille­min sur Vol­taire n’est quand même pas le plus dif­fu­sé. Il semble assez clair que la « morale » capi­ta­liste, bour­geoise et mépri­sante envers les peuples de ce monde est lar­ge­ment vol­tai­rienne. Même si je n’ai pas lu son œuvre je suis allé consul­ter et véri­fier tout les « cita­tions cou­pables » que cite Guille­min pour les lire dans leur contexte et il est très clair que même si ce der­nier prend quelques liber­tés dans leur for­mu­la­tion, il n’en altère abso­lu­ment pas le sens. Vol­taire, c’est très clair, avait un cer­tain mépris pour les peuples et était très élitiste.

    Réponse
  59. EFFAB

    Donc, exit Vol­taire et ne per­dons point trop de notre temps avec cet invé­té­ré aris­to­crate, car tout huma­niste et ency­clo­pé­diste qu’il fut, il fut sur­tout, je crois, à l’a­bri du besoin.

    En tout cas, bon cou­rage à ANONYMOUS pour se replon­ger au coeur de l’oeuvre de ce Mon­sieur afin de prendre la mesure et le bien-fon­dé ou la rela­ti­vi­té de cette pen­sée édi­fiante, lol.

    Au plai­sir

    Réponse
  60. Coquecigrue

    Je ne reviens pas sur les pre­mières lignes : nous sommes d’accord.

    Le point de vue de Guille­min sur Vol­taire n’est quand même pas le plus diffusé.

    Le point de vue d’u­ni­ver­si­taires spé­cia­listes de Vol­taire ne l’est pas tel­le­ment non plus… Qui connaît les publi­ca­tions de Mme Mer­vaud ? de M. Cronck ? de M. Dagen ? et il y en a tant et tant ! Qui lit l’ou­vrage récent sur Vol­taire et l’é­co­no­mie poli­tique de Patrick Neiertz ? Pas grand monde, je suppose.

    Il semble assez clair que la « morale » capi­ta­liste, bour­geoise et mépri­sante envers les peuples de ce monde est lar­ge­ment voltairienne.

    La morale capi­ta­liste, bour­geoise et mépri­sante envers les peuples s’ins­pire autant de Vol­taire que du Christ ou de Confu­cius : com­bien de grands bour­geois de notre époque lisent l’E­van­gile ou Vol­taire ? La mode n’est plus à jouer les « intel­lec­tuels » à la manière d’un Homais si génia­le­ment mis en scène par Flaubert.

    Si des bour­geois bran­dissent leur Vol­taire en guise de bonne conscience, ils le font comme quel­qu’un qui agi­te­rait un dra­peau fran­çais sans se deman­der ce qu’est la France, ni ce que les trois cou­leurs de ce dra­peau-là signi­fient. Pour eux, Vol­taire est un prête-nom, une marque de fabrique, sans qu’on cherche à en savoir plus.

    Mais pour­quoi repro­cher à Vol­taire ce que des vol­tai­riens assez cari­ca­tu­raux ont fait de lui ? Fau­drait-il repro­cher au Christ les guerres de reli­gion ? Atten­tion, je ne dis pas que Vol­taire soit com­pa­rable au Christ. D’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’il aurait tant aimé que cela faire « école » et avoir des dis­ciples convain­cus : il a si sou­vent cari­ca­tu­ré les héri­tiers de grands phi­lo­sophes (plus que les phi­lo­sophes eux-mêmes) qu’il il aurait peut-être su rire de Homais, s’il avait eu la chance de pou­voir lire Madame Bova­ry (sa vani­té l’au­rait peut-être d’a­bord mis en rogne ; mais après coup, en douce, il n’en aurait pas moins com­pris la luci­di­té du por­trait). Mais on ne sau­ra jamais, de même qu’on ne sau­ra jamais ce que Vol­taire aurait pen­sé de ce qu’est deve­nu aujourd’­hui le capitalisme. 

    Évi­tons donc de faire comme s’il avait tout pré­vu d’a­vance, tout com­bi­né : il n’é­tait point pro­phète en son pays ; et il n’a jamais pré­ten­du l’être. Il disait « J’é­cris pour agir », c’est-à-dire ici et main­te­nant ; et non « j’é­cris pour qu’on bâtisse un grand capi­ta­lisme mon­dia­li­sé et cynique dans deux siècles »…

    Même si je n’ai pas lu son œuvre je suis allé consul­ter et véri­fier tout les « cita­tions cou­pables » que cite Guille­min pour les lire dans leur contexte et il est très clair que même si ce der­nier prend quelques liber­tés dans leur for­mu­la­tion il n’en altère abso­lu­ment pas le sens.

    Loin de moi l’i­dée d’ac­cu­ser M. Guille­min d’a­voir inven­té des cita­tions, ni même de les défor­mer mal­hon­nê­te­ment (je crois au contraire M. Guille­min convain­cu par ce qu’il dit, et défen­dant la cause qu’il croit la plus juste, en cher­chant tout ce qui pour­rait prou­ver qu’il a rai­son de pen­ser ce qu’il pense sur Voltaire).

    Quand je parle de contexte, je ne parle pas seule­ment, d’autre part, de la page entière, ni de telle lettre entière ; cela compte ; mais compte aus­si le contexte his­to­rique glo­bal : la bour­geoi­sie est « mon­tante » au XVIIIe s.; elle n’a pas encore pris le pou­voir, et elle ne sait pas encore si elle le pren­dra, au bout du compte (en rêve-t-elle ? Y a‑t-il une conscience bour­geoise alors ? Appa­rem­ment pas); mais il est vrai qu’elle a pour objec­tif de faire recu­ler « le droit du sang » par rap­port au « droit du « mérite » »; le mérite est-il d’être assez habile pour amas­ser une grande for­tune ? Pour nous, non (enfin, pour les gens, qui par­mi nous, ne se sentent pas maté­ria­listes au sens d’in­té­res­sés par l’argent, voire qui com­battent autant qu’ils le peuvent cette ten­dance). Mais au XVIIIe s., la ques­tion ne se pose pas encore. Certes, Rous­seau est à l’a­vant-garde de ce point de vue ; quand il en parle, c’est encore un homme jeune ; Vol­taire est déjà un vieillard, ce qui ne l’ex­cuse pas ! Mais cela fait rela­ti­vi­ser la condam­na­tion sans appel que M. Guille­min fait de lui.

    Par contexte, sur­tout, j’en­tends l’en­semble de l’œuvre : à ne se concen­trer que sur les défauts d’un homme, on le prend aisé­ment pour un monstre. A croire, et lais­ser croire, que ces défauts-là étaient ce qui fon­dait la part la plus impor­tante de la vie de cet homme, c’est mettre des lunettes de myope en s’i­ma­gi­nant qu’on ver­ra mieux, alors qu’on ne l’est pas… Or, pour M. Guille­min, les bons côtés de Vol­taire (à com­men­cer par son com­bat pour la tolé­rance) ne sont que gri­mace, masque, etc., pour cacher l’im­mense ver­rue de son âme toute noire, et tota­le­ment dévo­lue au culte de l’Argent. Or, une fois encore, com­bien de grands bour­geois inté­res­sés avant tout à faire for­tune passent l’es­sen­tiel de leurs jours à écrire sur tout autre sujet ? La sépa­ra­tion que fait M. Guille­min entre grand auteur et vilain homme est assez aven­tu­reuse, sur­tout quand on voit bien que l’é­cri­ture, chez Vol­taire, prend le pas sur toute autre acti­vi­té. Pen­sons aus­si à la méthode poli­cière, qui consiste sou­vent à se deman­der à qui pro­fite le crime. Quel pro­fit Vol­taire comp­tait-il tirer des œuvres consa­crées à défendre liber­té de presse, liber­té d’o­pi­nion, liber­té de pen­sée, liber­té de culte, par exemple ? On pour­rait com­prendre qu’il escomp­tait gagner gros, si les droits d’au­teur avaient été sys­té­ma­ti­que­ment juteux ; mais il n’y a pas de droits à la manière de ceux d’au­jourd’­hui ; et, si, par exemple, la publi­ci­té qu’il fit autour de sa Hen­riade, lui per­mit d’en­gran­ger quelque argent, com­bien d’autres œuvres a‑t-il fait impri­mer et envoyer à ses frais ! Bref, ce n’est pas pour faire for­tune qu’il écrit (son père bour­geois le savait bien, qui vou­lait le contraindre à renon­cer à deve­nir « poète »!); or, c’est là son acti­vi­té prin­ci­pale (écrire implique lire autrui, et lire ne fait guère gagner d’argent non plus).

    Cher­chait-il à se faire pas­ser pour quel­qu’un de bien auprès du pou­voir en place afin d’a­mas­ser plus d’argent ? Pour­quoi, dans ce cas, écrire des ouvrages dénon­cés aus­si­tôt comme anti­chré­tiens, en ses temps où le pou­voir en place est une monar­chie abso­lue de droit divin ? Pour­quoi écrire contre les jan­sé­nistes, au temps où ceux-ci dominent les par­le­ments, comme le dit Mme Sigaut dans une de ses confé­rences mises en ligne, en oubliant éton­nam­ment, à ce sujet, de pré­ci­ser que Vol­taire se bat contre eux autant qu’il a pu atta­quer les jésuites ? (Elle laisse entendre à l’in­verse qu’il y a eu col­lu­sion des phi­lo­sophes et des jan­sé­nistes contre les seuls jésuites. C’est dom­mage, car c’est alors regar­dez sur un tableau peint en clair-obs­cur uni­que­ment ce qui est dans l’ombre, en pas­sant à côté de ce que la lumière met pour­tant en avant.)

    Faire de Vol­taire un saint, c’est une impos­ture. En faire un grippe-sous sans conscience, c’est tout aus­si cari­ca­tu­ral… C’est tout ce que je veux faire entendre : c’est un per­son­nage com­plexe, qu’on ne réduit pas à quelques confé­rences ou à un volume de com­men­taire avec cita­tions allant toutes dans le même sens, et en étant per­sua­dé qu’on va ain­si réta­blir la véri­té dans tout son éclat : c’est au contraire défi­gu­rer Vol­taire, même si on le fait en sens inverse de ce que l’o­pi­nion la plus répan­due croit…

    Vol­taire c’est très clair avait un cer­tain mépris pour les peuples et était très élitiste.

    Oui, c’est très clair. Vol­taire n’é­tait pas mar­xiste avant l’heure, ni même rous­seauiste, encore que pour ce qui concerne Rous­seau, c’est bien plus com­pli­qué que ça n’en a l’air. Tout en étant deve­nu pour tout le monde un enne­mi des théo­ries de Rous­seau, il a lu et relu son adver­saire, et sa pen­sée s’en est trou­vée pour par­tie modi­fiée. Beau­coup de ses œuvres révèlent des inflexions ; com­pa­rez Le Mon­dain de sa jeu­nesse, qui fait presque sans nuance l’a­po­lo­gie du luxe et du « pro­grès » appor­té par le com­merce, et sa tra­gé­die Les Scythes, où la vie du « bon sau­vage » semble autre­ment plus riche que celle des « civilisés »…

    Mme Sigaut dit dans une de ses confé­rences qu’elle ne peut par­don­ner à Vol­taire d’a­voir appe­ler le peuple « la canaille ». Je la com­prends d’au­tant mieux que je ne suis pas non plus née avec une cuiller d’argent dans la bouche, et que je n’en ai tou­jours pas, et m’en passe plu­tôt bien. Mais là encore, alors que j’é­tais cho­quée ini­tia­le­ment par ce genre de for­mules, lire l’es­sen­tiel de l’œuvre m’a conduite à rela­ti­vi­ser : les expres­sions de Vol­taire font volon­tiers dans la cari­ca­ture, dans l’hy­per­bole, etc. Et dire « la canaille » ne l’empêche pas de ten­ter d’ob­te­nir la libé­ra­tion de tel fils de pay­san pris en fla­grant délit de maraude dans les envi­rons de Fer­ney, et ris­quant une peine plu­tôt grave… Il y a le Vol­taire écri­vant à ses amis phi­lo­sophes « la canaille », et il y a le Vol­taire côtoyant les pay­sans de sa région ; je ne dis pas qu’il leur tape dans le dos ; mais quand il dit « la canaille », c’est à la même enti­té vague qu’il pense que quand Pla­ton par­lait du peuple dans ses dia­logues ; si vous reli­sez La Répu­blique, vous ver­rez que ce cri­tique de la démo­cra­tie athé­nienne disait à peu près la même chose que ce que quel­qu’un, pour­tant démo­crate, écri­vait plus haut, par­mi les com­men­taires de cette page, sur ce blog : c’é­tait « Vincent », com­men­taire 17, second écueil :  » Il ne s’a­git pas, en effet, de remettre en ques­tion le rôle de l’é­lite dans l’é­la­bo­ra­tion poli­tique mais sa pré­ten­tion à conduire le pays, c’est-à-dire à déci­der pour le peuple en son nom. Le dan­ger, pal­pable, consiste à se foca­li­ser sur le scan­dale et jeter le bébé (l’é­lite intel­lec­tuelle et la méri­to­cra­tie) avec l’eau du bain (l’o­li­gar­chie aristocratique).

    Atten­tion aus­si à un second écueil : vou­loir faire du peuple un peuple de phi­lo­sophe (si l’on reprend la ter­mi­no­lo­gie des Lumières). La ten­ta­tion est grande et lar­ge­ment répan­due. C’est l’i­dée qu’en réfor­mant le sys­tème sco­laire on arrive à for­mer un peuple culti­vé et supé­rieur, capable de s’é­cou­ter, de réagir ration­nel­le­ment et de gou­ver­ner, enfin, en son nom. C’est une idée tota­li­taire. Il y aura tou­jours une élite intel­lec­tuelle et c’est tant mieux. Le pro­blème n’est pas là. Le pro­blème réside dans la repro­duc­tion sociale de cette élite (d’où les idées de Mar­tin Hirsh, par exemple, visant à la diver­si­fier) et dans le sta­tut poli­tique de chaque citoyen. »

    Vol­taire au XVIIIe s. pense encore comme Pla­ton, que le peuple non seule­ment n’a pas le temps de phi­lo­so­pher, mais que dans sa très grande majo­ri­té, cela ne l’in­té­resse pas (mais atten­tion, il lui arrive aus­si de mettre en avant des pay­sans qui pensent et s’ins­truisent (voyez L’Homme aux qua­rante écus)). Il n’est pas en retard sur son temps sur ce point. Mais il n’est pas en avance sur Fou­rier, ni sur Prou­dhon ! Du reste, Vol­taire n’i­ma­gine pas une seule seconde ce que pour­ra être le pro­lé­ta­riat du siècle sui­vant, ni même qu’il y aura une répu­blique aux mains de la bour­geoi­sie, un jour, en France…

    Bref, ne le lisons pas comme le théo­ri­cien poli­tique ou éco­no­mique qu’il ne fut jamais… Ses com­bats concer­naient d’autres sujets ; je ne nie pas qu’il ait été par­ti­san de la liber­té de com­merce (il sou­tient les phy­sio­crates, mais il n’est pas leur chef de file ; et contrai­re­ment à ce que dit Mme Sigaut, dans la confé­rence au sujet de ceux-ci, Vol­taire n’est guère éloi­gné de Dide­rot : alors qu’elle pré­tend que ce der­nier a eu au moins la pru­dence de chan­ger d’a­vis après lec­ture de l’ou­vrage de l’ab­bé Galia­ni sur le com­merce du blé, mais que Vol­taire, lui, vous pen­sez bien, jamais n’au­rait pu évo­luer, elle oublie de lire ce qu’il dit de l’ou­vrage de Galia­ni dans sa Cor­res­pon­dance : or, il en fait l’é­loge à plu­sieurs reprises!). Bref, il était libé­ral en un temps où le libé­ra­lisme en était à ses bal­bu­tie­ments. Mais gageons que Vol­taire né en 1894, et non en 1694, aurait pen­sé tout autre chose que ce qu’il fit en son temps et de l’é­co­no­mie, et du peuple, et même du chris­tia­nisme… Et nous ne sau­rons jamais ce qu’au­rait été ce  » tout autre chose ». Alors évi­tons de croire qu’il se serait néces­sai­re­ment por­té cau­tion des bour­geois de notre temps ; de même, évi­tons de croire qu’il eût été Mère Thérésa…

    C’é­tait un homme de la nuance, plus sou­vent rela­ti­viste ou scep­tique que tran­ché (sauf quand le droit à la vie ou à une cer­taine digni­té est atteint : c’est ce qui motive son com­bat pour la « tolé­rance »); et les idéo­logues (et les idéa­listes) détestent sou­vent cela, car c’est pris pour de la pen­sée « molle » ; je l’ai déjà dit, mais l’École, si sou­vent incri­mi­née dans cer­tains com­men­taires pos­tés ici au sujet de Vol­taire, recon­naît en Vol­taire un « phi­lo­sophe des Lumières » si peu phi­lo­sophe qu’on lui fait place dans les manuels de lit­té­ra­ture ; en revanche, Rous­seau est ensei­gné pour sa pen­sée sociale en cours de phi­lo­so­phie, et de ce point de vue-là, il le mérite bien.

    Très cor­dia­le­ment

    Réponse
  61. Coquecigrue

    Erra­tum : dans le der­nier para­graphe, il faut lire « dans les manuels de lit­té­ra­ture ; », et non  » de lit­té­ra­ture phi­lo­sophe phi­lo­sophe », car l’ad­jec­tif est res­té ins­crit par erreur… Déso­lée pour les coquilles ! Et pour les inexac­ti­tudes, au cas où il y en aurait. Il est bien dif­fi­cile de ne pas se trom­per, même quand on fait de son mieux, hélas !

    Réponse
  62. EFFAB

    Oui, certes, entre l’exit et la car­ré­ment tran­ché, il y a sans nul doute mille nuances et toute la com­plexi­té exis­ten­tielle qui va avec… bien des choses à vous.

    Un autre né sans-cuillère argenté

    Réponse
  63. Ana Sailland

    Bon­jour

    Mon inter­net de mon­tagne est tom­bé en panne assez long­temps pour m’o­bli­ger à prendre du recul.

    C’est assez sain.

    Si le pas­sé éclaire, que sa lumière ne nous rende pas aveugles au néces­saire ima­gi­naire utopique.

    Réponse
  64. nlescan

    Dans la serie « atten­tion a ne pas » il y a aussi :

    -cari­ca­tu­rer le pro­pos de Guille­min qui se contente d evo­quer Vol­taire avec un point de vue historique:Guillemin admet tout a fait l inter­et de la pen­see de Vol­taire sur le plan philosophique…

    Par exemple je trouve le cha­cal tout a fait inter­es­sant sur la plan zoo­lo­gique, c est un tres bel ani­mal. Il n empeche qu’il se nour­rit entre autres de charognes.

    - essayer de cher­cher des excuses pour jus­ti­fier des pro­pos par­fai­te­ment revol­tant et dont l influence est encore aujourd’­hui mani­feste par­mis les per­sonnes qui se per­mettent d usur­per notre sou­ve­rai­nete. L argu­ment de l epoque est pour moi par­fai­te­ment irre­ce­vable pour jus­ti­fier le mepris de Vol­taire pour les peuples.

    Réponse
  65. Coquecigrue

    Bon­jour, et en même temps au revoir, devrais-je dire, car je ne pour­rai sans doute plus guère venir pos­ter ici tel long (ou bref!) com­men­taire avant long­temps, devant retravailler.

    À Ana : vous avez bien rai­son de reven­di­quer le droit au rêve et à l’u­to­pie ! J’y ajou­te­rais, si vous me le per­met­tez encore, celui au rire, et à la poé­sie ; il ne s’a­git pas de ces­ser de s’in­di­gner contre ce qui le mérite, mais il est bon aus­si d’u­ser par­fois de nos cer­veaux pour son­ger à des choses « posi­tives ». Cela rend en tout cas nos maux plus sup­por­tables, en atten­dant (ou à défaut) de pou­voir les alléger.

    À EFFAB : je ne suis inter­ve­nue ici que pour plai­der en effet en faveur d’une juste appré­cia­tion des choses, et renon­cer à un avis tran­ché, quand, de fait, le sujet est si nuan­cé. Bien des choses à vous aussi !

    À nles­can : me voi­ci donc accu­sée de com­pli­ci­té avec Vol­taire, dès lors que je lui sers de (piètre) avo­cat. Je ne savais pas qu’il était plus juste de condam­ner un accu­sé après n’a­voir ouï que le dis­cours de son accu­sa­teur, sans cher­cher à prendre soi-même connais­sance du dos­sier d’in­cul­pa­tion, ni véri­fier tous les élé­ments pou­vant l’é­clai­rer (en l’oc­cur­rence contexte his­to­rique, œuvres et Cor­res­pon­dance inté­grale de Vol­taire), ni même accor­der quelque atten­tion à quel­qu’un qui vien­drait dire : atten­tion, s’il est cou­pable de cer­tains faits, tout est loin d’être à jeter chez lui… Je ne savais pas non plus que toute per­sonne défen­dant (et une fois encore piè­tre­ment) un accu­sé s’en retrou­vait sitôt taxée de mal­hon­nê­te­té. Mais, tant pis : je me suis conten­tée de dire ce que je croyais bon de signa­ler, non sans pré­ci­ser que d’autres seraient sans doute plus à même que moi de défendre (et non d’ex­cu­ser) Voltaire…

    Enfin, si vous croyez qu’on peut faire de l’his­toire sans prê­ter atten­tion au contexte his­to­rique, je ne sais quoi vous répondre. Que pen­ser alors des antiques Athé­niens, si ce n’est qu’ils furent tous des pour­ris et qu’il fau­drait les pendre à la lan­terne, eux qui pra­ti­quaient l’es­cla­vage, sans même avoir l’i­dée de le remettre en ques­tion ? Ils pra­ti­quaient aus­si la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive avec tirage au sort. Pour ma part, je pré­fère les louer d’a­voir su pra­ti­quer ce qui pour­rait rendre les hommes moins asser­vis que de les réduire à leur seul sta­tut d’es­cla­va­gistes (que je n’ou­blie cepen­dant pas). Si Spi­no­za n’a­vait pas vécu à une époque de troubles en son pays, s’il n’a­vait pas vu la haine publique s’a­char­ner contre un répu­bli­cain, il n’eût peut-être jamais écrit son trai­té déve­lop­pant l’i­dée d’un pacte, d’un contrat social, ni défen­du si vive­ment des idées répu­bli­caines. Rous­seau y aurait beau­coup per­du (et nous aus­si!). Et d’ailleurs, Rous­seau lui-même eût-il eu autant d’in­tel­li­gence poli­tique s’il était né fran­çais ? Naître gene­vois, alors, dans une répu­blique, c’est d’emblée savoir ce régime pos­sible. Naître sous une monar­chie abso­lue de droit divin, c’est attendre, comme Vol­taire l’a fait, de mieux connaître l’An­gle­terre, pour « décou­vrir » com­ment fonc­tion­nait un régime par­le­men­taire. Et attendre plus long­temps encore avant de s’in­té­res­ser à la Répu­blique… Tout évé­ne­ment dans la vie d’un homme l’in­fluence. En un temps où l’on trou­vait natu­rel que le roi de France ait le peuple pour « sujets », pré­ten­dant agir avec eux comme « un père envers ses enfants » (sous-enten­du mineurs…), que Vol­taire ait trai­té le peuple de « canaille », ou qu’il ait dit « la lie du peuple », est cho­quant, mais l’est infi­ni­ment moins que quand quel­qu’un dit – ou pense plu­tôt, car on est à l’ère du « poli­ti­que­ment cor­rect » – la même chose de nos jours… Et il y a bien des gens pour le pen­ser. Et ils ne sont guère vol­tai­riens, au sens où, je le répète, ils se moquent pas mal de savoir ce qu’a bien pu pen­ser Vol­taire et du peuple, et des finances, et des liber­tés qu’ils bran­dissent comme ban­de­roles pour s’y mieux cacher…

    Et puis, au pas­sage, au XVIIIe s., n’ou­blions pas que Vol­taire fai­sait par­tie du Tiers-État, mal­gré sa for­tune… Il était du « peuple », lui aus­si. Et il parle plus d’une fois à peu près aus­si radi­ca­le­ment des cour­ti­sans nobles ou des bour­geois inté­res­sés par leur seule for­tune qu’il ne parle de la masse du peuple. Et quand il s’a­git d’in­te­ra­gir vrai­ment avec telle per­sonne du peuple, alors là, Vol­taire change : il ne s’a­git plus d’une foule abs­traite et sans nom (ou avec des noms péjo­ra­tifs), mais de per­sonnes humaines qu’il res­pecte. Mais ne me faites pas dire ce que je ne dis, ni ne pense ; je sais bien qu’il n’é­tait pas pour autant un chantre de l’é­ga­li­té sociale ; il récla­mait l’é­ga­li­té de tous devant la jus­tice ou les lois par exemple (et non plus des passe-droits pour les bien nés ou les nan­tis), mais pas une jus­tice sociale ; pour lui, soit parce qu’il était né bour­geois, puis le devint plus encore en fai­sant for­tune, soit parce qu’il était pétri d’au­teurs qui pro­fes­saient pareille doc­trine, soit pour d’autres rai­sons encore, qu’il y ait tou­jours des riches et des pauvres était aus­si évident que l’es­cla­vage pour un Athé­nien démocrate…

    Nous n’en sommes plus là, et tant mieux !

    Je ne doute pas que vous vou­drez ou que d’autres vou­dront répondre à tout cela. Mais je n’au­rai peut-être plus le loi­sir de venir visi­ter ce blog avant mes congés de l’an pro­chain. Aus­si vais-je pro­fi­ter des der­nières minutes oisives que j’ai ce matin, pour remer­cier tous ceux qui ont eu la patience de me lire jus­qu’au bout, et les prier de bien vou­loir m’ex­cu­ser au cas où j’au­rais com­mis des bévues. Je vous sou­haite à tous, dans cet espace de libre-parole et de libre-pen­sée, des débats féconds, de riches idées, et des rêves aus­si ! Longue vie à l’es­prit critique !

    Réponse
  66. nlescan

    Non je ne t’ac­cuse de rien du tout, toi par contre tu as beau­coup de mises en gardes rai­son­nables à distribuer.

    Je constate que lorsque l’on uti­lise ta méthode en s’a­dres­sant à toi, tu le prends comme une accu­sa­tion, c’est amusant.

    Bon cou­rage pour ton tra­vail qui va t’empêcher de consul­ter inter­net pen­dant un an…

    Réponse
  67. EFFAB

    Mais je n’au­rai peut-être plus le loi­sir de venir visi­ter ce blog avant mes congés de l’an pro­chain… un tra­vail très pre­nant, assu­ré­ment, comme on pour­rait éga­le­ment par­ler d’un sacré contexte exis­ten­tiel ou d’un emploi du temps pour le moins des plus sélec­tif, ose­rais-je dire… consa­crer tant de temps, qui plus est, à des Vol­taire et com­pa­gnie, mais déci­dé­ment plus aucun loi­sir d’y reve­nir tout au long de l’année…

    … ou peut-être, allez savoir, ce pré­texte tout trou­vé pour se dévê­tir de la pano­plie de Coque­ci­grue, agent paten­té ou cette intel­li­gence qui a plus inté­rêt de jouer là la tac­tique de repli pour mieux se repo­si­tion­ner plus tard. Evi­dem­ment, ces sup­pu­ta­tions n’en­gagent que moi comme je ne suis pas très cer­tain là de mon intui­tion qui n’en est pa vrai­ment une ici mais plu­tôt une pos­si­bi­li­té scénaristique.

    Je vous ras­sure, je crois que vous avez très bien défen­du Vol­taire, qui plus est, avec ce res­pect et cette cour­toi­sie de débat et de par­tage, chose à laquelle nous sommes tous ici très sen­sibles je crois… non, il n’y a là aucune accu­sa­tion, pour reprendre les termes de NLESCAN, juste un constat, quelque doute ou cette vigi­lence de notre part, nous qui sommes par­ta­gés, enfin je parle là pour moi, entre cette bonne foi et cette belle ver­gogne (au sens chouar­dien) de votre part et cette pos­si­bi­li­té dés­in­for­ma­tio­nelle, si je puis dire, enfin, tout le monde ici aura com­pris ce que je sous-entends : le tirage au sort et ce socia­lisme liber­taire ne sont pas dans le cahier des charges des ins­ti­tu­tions merdiatico-institutionnelles.

    Bref, nous ne sommes en rien des chiens de garde mais bien cette Garde rap­pro­chée qui a suf­fi­sam­ment bouf­fé d’His­toire et de fumis­te­ries pour être au mini­mum un tant soit peu atten­tive et amu­sée.

    Bon cou­rage pour ton tra­vail qui va t’empercher de consul­ter inter­net pen­dant un an… (NLESCAN)… oui, assu­ré­ment, la saine ver­gogne com­mande ici quelques expli­ca­tions, la saine ver­gogne ou ce mini­mum de diplo­ma­tie, sinon pla­ne­ra tou­jours quelques doutes et quelques méfiances.

    Cha­leu­reu­se­ment

    Réponse
  68. Étienne

    Mer­ci, chère Coquecigrue. 
    Je vous trouve à la fois pas­sion­nante et attachante 🙂

    Au plai­sir de vous lire à nou­veau dans pas trop longtemps.

    Bien ami­ca­le­ment.

    Étienne.

    PS : déso­lé, mal­gré vos (utiles, patientes et diplo­ma­tiques) mises en garde, je reste hos­tile à la réa­li­té de Vol­taire (dont je découvre bru­ta­le­ment les aveux), même si je reste atta­ché au per­son­nage concep­tuel de « Vol­taire » (rai­son, tolé­rance, huma­nisme…), à qui il fau­drait trou­ver un autre per­son­nage his­to­rique réel pour l’in­car­ner, je pense.

    Réponse
  69. Patrick Flécheux

    @ Coque­ci­grue.

    MERCI.

    Réponse
  70. Ana Sailland

    Ce n’est peut être pas hors sujet ->

    Peu de temps après le ser­ment de Tucu­man, acte fon­da­teur de la répu­blique argen­tine, deux pré­si­dents donnent l’ordre « tuez les tous » (los indios)

    Il s’a­git d’un véri­table géno­cide, méthodique.

    L’un des deux per­son­nages s’ap­pelle Sarmiento.
    A Bue­nos Aires, nous avons ave­ni­da de Sar­mien­to, une des plus impor­tantes artères de la capitale.
    Cet homme était un homme d’es­prit, d’une grande culture. Un lit­té­raire. Il est encore admi­ré, et ensei­gné à l’université.
    Nul ne l’accuse.

    Réponse
  71. nlescan

    Nul ne l’ac­cuse ? Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas très com­pli­qué de trou­ver des cri­tiques très viru­lentes a son encontre ou il est accu­sé de traître a la patrie, de raciste, ou même de Hit­ler argentin.

    Réponse
  72. EFFAB

    Ce qui n’empêche pas, je pré­sume, que ce grand homme de culture argen­tin soit encore admi­ré et par­ti­cipe ain­si, post mor­tem, à la vie cultu­relle de l’Ar­gen­tine… cette iro­nie sous-jacente à ces para­doxes intrin­sèques aux us et cou­tumes de nos démo­cra­ties modernes… ou quelque chose comme ça, lol.

    Réponse
  73. nlescan

    En effet, mais ça n’a rien à voir avec une sorte de com­plot ou a un défaut intrin­sèque du sys­tème : il y a des gens qui adhèrent à ses idées. Les racistes existe, ils sont nom­breux, cer­tains sont très directs d’autres plus hypo­crites mais en géné­ral ils ont à peu près les mêmes références.

    Réponse
  74. EFFAB

    Le racisme est bien basé sur des a prio­ri généralement_ou c’est beau­coup plus com­plexe que ça ?… mais je me doute bien qu’on a dû déjà en débattre ici.

    Réponse
  75. Ana Sailland

    Chez Louis Per­gaud, il y a une scène épou­van­table : un lièvre sau­vage oublieux des règles en socié­té, cou­rant de ser­po­let en ser­po­let, s’a­ven­ture de quelques mètres sur le ter­ri­toire de la tri­bu voi­sine. Ni une ni deux (sans jeu de mot) on lui bouffe ses bijoux.

    Le racisme, nom en isme, donc prin­cipe choi­si, est peut être l’in­tel­lec­tua­li­sa­tion et la for­mu­la­tion de phé­no­mènes ou tro­pismes de socié­té natu­rels chez ceux des mam­mi­fères qui ne dis­posent pas du lan­gage arti­cu­lé pour écrire des règles qui sont pour­tant chez eux pérennes. Mais nous le genre humain, on a la conscience (!), bal­bu­tiante certes, mais poten­tiel­le­ment puis­sante, et on peut donc « se soi­gner ». Le propre de l’Homme est de pou­voir vou­loir s’ar­ra­cher à ses arché­types, et à ceux de ses pen­chants « natu­rels » qu’il aura jugés obso­lètes et/ou indignes de lui et de cet être per­fec­tion­né et tou­jours per­fec­tible qu’il sou­haite deve­nir. Les racistes sont ceux qui ne s’ar­rachent pas encore 😉
    Peut être ont ils besoin d’aide …

    Louis Per­gaud est mort au champ dit d’hon­neur, suite à des déci­sions poli­tiques impli­quées par les sus­dits usages carac­té­ris­tiques des mam­mi­fères pri­mi­tifs, que nous ne sou­hai­tons plus être …

    Réponse
  76. Ana Sailland

    Nom­breux sont les phi­lo­sophes d’Oc­ci­dent et d’A­sie qui nient le libre arbitre, et à juste titre. Mais ils se foca­lisent sur l’ins­tant d’une déci­sion unique, for­cé­ment induite par le cadre, et par le pas­sé de la per­sonne, ou de la socié­té, ou de l’es­pèce, voire de la vie elle-même. Sous cet angle de vue ils ont rai­son. Mais le libre arbitre n’est pas l’af­faire d’un ins­tant : il est le sens d’une vie. Il réside dans la volon­té affir­mée et méti­cu­leuse pour chaque indi­vi­du de pou­voir vou­loir être autre, en conscience, dans l’a­na­lyse tran­quille et dépas­sion­née de soi et du monde. Cer­tains se consacrent entiè­re­ment à cette tâche (la constance en la matière est l’un des chal­lenges les plus dif­fi­ciles à rele­ver), d’autres pas du tout. Le plus étrange et que des esprits brillants res­tent sou­mis à ce qu’ils sont en sor­tie d’u­sine et n’en­vi­sagent pas le ser­vice après vente de leur être dont ils se croient maîtres. Je pense ici à Vol­taire et Sar­mien­to bien enten­du ;), entre autres.

    Il est remar­quable que la brillance et la culture puissent être décon­nec­tées de la conscience. Molière aime nous pré­sen­ter ain­si des per­son­nages simples qui sont évo­lués et des VIP qui le sont moins. C’est l’un des mes­sages cachés de son oeuvre. Mais je m’égare 😉

    Réponse
  77. Ana Sailland

    Je vois un effet ping pong, ou boo­me­rang, entre cette volon­té indi­vi­duelle de pou­voir vou­loir être autre, et la volon­té géné­rale de recons­truire la socié­té. Ce qui est petit et ato­mique est comme ce qui est grand et macro­sco­pique, et il ne me semble pas rai­son­nable de ne vou­loir agir sur l’in­di­vi­du que par l’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive, comme il me sem­ble­rait trop opti­miste de ne vou­loir agir sur le col­lec­tif que par la réforme individuelle.

    Il est ain­si à craindre que les révo­lu­tion­naires ou les réfor­ma­teurs s’en­gagent au niveau de la recons­truc­tion du col­lec­tif sans s’en­ga­ger au niveau du remo­de­lage indi­vi­duel, de leur propre être en par­ti­cu­lier, et nous avons bien assis­té hélas dans l’His­toire aux effets per­vers de ce divorce entre la révo­lu­tion col­lec­tive et la révo­lu­tion indi­vi­duelle, qui a mis au pou­voir des rustres bien inten­tion­nés, et donc capables du pire, dans l’or­gueil et la cer­ti­tude du bien.

    Réponse
  78. EFFAB

    (@78)

    Mora­li­té de l’his­toire, si j’ai bien tout compris :

    Il n’est pas d’a­ni­mal de trop pour éclai­rer en nous toute l’a­ni­ma­li­té qu’ap­pa­rem­ment seule notre espèce hau­te­ment civi­li­sée est seule capable d’exer­cer et de glorifier…

    Quelle étrange intel­li­gence que celles des Hommes débor­dants d’ex­cès d’a­mour et de com­pas­sion (oui, je com­prends mieux aujourd’­hui pour­quoi je me gratte si sou­vent la tête_quand d’autres se grattent sans gêne aucune bien autre chose)…

    Et le pire, ce n’est pas tant cette scène épou­van­table que la conclu­sion de cette his­toire (les consé­quences à tout ça et l’ac­com­plis­se­ment final de cette exis­tence) mais cette iro­nie à tré­pas­ser soi-même de tout ce qu’on avait si jus­te­ment dépeint.

    Ce pri­vi­lège et cet hon­neur de vous lire, ANA

    Réponse
  79. J-Stéphane

    Un vieil indien explique à son petit fils que cha­cun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.

    Le pre­mier loup repré­sente la séré­ni­té, l’a­mour et la gentillesse.

    Le second loup repré­sente la peur l’a­vi­di­té et la haine.

     » Lequel des deux loups gagne ?  » Demande l’enfant.

     » Celui que l’on nour­rit. ? Répond le grand père.

    Sagesse Amé­rin­dienne.

    Réponse
  80. J.C

    @ Ana Sailland

    Pour appor­ter la contre par­tie, j’a­jou­te­rais, qu’il n’y a peut être à oppo­ser le sujet et son envi­ron­ne­ment, l’in­di­vi­duel et le collectif.
    Ne pour­rait-on pas envi­sa­ger les choses comme l’in­ter­dé­pen­dance de toutes choses ?

    quant à l’exemple des rustres bien inten­tion­nés au pou­voir, je doute que cela n’est jamais existé.
    On pour­rait sup­po­ser que les sys­tèmes de pou­voir hié­rar­chiques pour­raient être sain et ver­tueux et que des rustres mis au pou­voir par inad­ver­tance pour­raient le corrompre.
    Hors, il me semble plu­tôt que nos socié­tés actuelles sont conçu par des rustres pour des rustres. Les indi­vi­dus bien inten­tion­nés ne peuvent prendre le pou­voir sans être eux mêmes face à un sys­tème corrupteur.

    Bien ami­ca­le­ment

    J.C

    Réponse
  81. J.C

    erra­tum
    il n’y a peut être PAS à oppo­ser le sujet et son environnement.
    L’in­ter­dé­pen­dance du sujet et de l’ob­jet est complète.

    J’en pro­fite pour com­plé­ter mon mes­sage en disant qu’un sys­tème de pou­voir hié­rar­chique ne peut être sain et ver­tueux puis­qu’il vise à mettre sous contrôle ceux qui sont plus bas dans la hié­rar­chie. C’est à dire asser­vir plu­tôt que de per­mettre la liber­té d’é­man­ci­pa­tion de l’individu.

    L’é­ga­li­té qui va de pair avec la liber­té ne consti­tue en rien le fait d’ob­te­nir les mêmes biens qu’au­trui. Mais bien d’a­van­tage, le fait d’a­voir éga­le­ment la liber­té d’ac­cé­der à ce dont il a besoin.

    Bien ami­ca­le­ment

    J.C

    Réponse
  82. Didier

    Pas­sion­nant du début à la fin. En toute séré­ni­té et avec élégance.
    J’a­voue que Vol­taire est fas­ci­nant et que fina­le­ment, tout n’est pas si tranché.
    Mer­ci à vous.
    Didier de Martinique

    Réponse

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