Demain, je pars retrouver Marion Sigaut à Roubaix, pour un libre examen, contradictoire, de ce qu’on appelle « Les Lumières ».
C’est le bon moment pour vous signaler ces deux perles de Guillemin que j’ai dans mes soutes à propos de Voltaire.
• Écoutez d’abord cette passionnante
conférence d’Henri Guillemin sur Voltaire :
• Voyez ensuite cette étude d’Henri Guillemin, spécialement consacrée à Voltaire,
publiée dans son livre « Éclaircissements » (paru en 1961 à la NRF),
et intitulée « François-Marie Arouet, dit Zozo, dit Voltaire ».

Ça aussi, c’est passionnant.
Après l’avoir scanné et OCRisé, j’ai relu et corrigé cet extrait, pour pouvoir vous le proposer ici, à la fois au format PDF, et ci-dessous, en clair, en attendant vos commentaires 🙂
Mais avant de le reproduire, je voudrais vous raconter une petite anecdote.
Vous savez comme j’aime cet homme, de plus en plus ; comme il me devient familier, comme il me semble si proche aujourd’hui, à force d’entendre et de réentendre sa voix, à force d’écouter attentivement chacune de ses conférences, stylo et bloc-notes à la main — parfois 5 ou six fois, sans me lasser le moins du monde !
Vous savez comme j’aime sa gentillesse, sa précision, sa modestie, sa politesse, son exigence sociale…
Vous savez aussi comme j’aime les livres en général, ces traces d’intelligence, d’efforts et de découvertes qui nous aident tant à progresser vite (avant de partir à notre tour) : j’en commande beaucoup, toute l’année ; ils m’alimentent, ils me donnent de la force, ils me servent à chercher, à m’orienter, à réfléchir.
Fin mai, je commande et reçois le livre « Éclaircissements », d’occasion : un beau vieux livre comme je les aime.
Je respire son odeur, je l’ouvre…
Et en première page, je tombe sur ça :

L’exemplaire du livre que j’avais commandé avait été, un jour, celui d’un ami d’Henri (un certain Jean Grossin ?) qui lui avait fait cette gentille dédicace ; et cette trace d’encre, dessinée par ce bonhomme que j’aime tant (sans l’avoir même connu de son vivant) devait aboutir un jour dans mon bureau… C’est idiot, je sais, mais je trouve ça émouvant.
Bon, voilà. Pardon.
Voici donc le chapitre de ce livre consacré à Voltaire :
Henri Guillemin
Éclaircissements
(1961)
Extrait :
François-Marie Arouet,
dit Zozo, dit Voltaire
style=‘font-size:9.0pt’>
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style=‘font-size:9.0pt’>
Parler de Voltaire avec
calme justice, est-ce que c’est possible ?
VICTOR style=‘font-size:7.0pt’> HUGO1.
style=‘page-break-before:always’>
J’ai voulu en
avoir le cœur net.
En
somme, Voltaire, je ne l’avais jamais encore abordé un peu sérieusement que
dans ses rapports avec Jean-Jacques ; il n’y était pas avenant. Le
regarder une bonne fois, l’observer longuement et sous tous les angles, cette
entreprise-là je ne l’ai jamais vraiment essayée.
C’est
Besterman qui m’a poussé à ce travail. Non qu’il m’y ait expressément incité,
mais par le seul fait de son exemple. Voilà quelqu’un, Besterman, qui a fait
plus que d’aimer Voltaire ; on peut dire, sans hyperbole, qu’il lui a voué
sa vie. Et je le connais, Théodore Besterman ; aussi noble qu’intelligent.
Fanatique ? Bien sûr. On ne réalise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable
au corps ». Il ne croit pas, en religion, ce que je crois ? Et après ?
Il ne s’agit pas ici d’option métaphysique. Il s’agit d’histoire et de
connaissance. Il s’agit de savoir qui était Voltaire. Et parce que je
suis catholique, ce n’est pas une raison suffisante pour considérer avec
horreur l’être humain François-Marie Arouet, dit Voltaire. J’ai même
l’impression que c’est exactement l’inverse qui est vrai.
Joseph
de Maistre appelait Voltaire « le dernier des hommes, après ceux qui
l’aiment » ; il disait qu’admirer Voltaire, se sentir du goût
pour lui, c’est « le signe infaillible d’une âme, corrompue ».
Mais Lamartine n’était pas une âme pourrie, et il aimait Voltaire, tellement
que, dans le manuscrit de son Histoire des Girondins 2, il
l’avait salué avec ivresse. Voyez plutôt : « Il y a une
incalculable puissance de conviction, et de dévouement à Vidée, dans cette
audace d’un seul contre tous […] Braver le respect humain sans autre
applaudissement que sa conscience, le respect humain, cette lâcheté de l’esprit
déguisée en respect de l’erreur, affronter les bûchers de la terre et les
anathèmes du ciel, c’est de l’héroïsme […] Voltaire livra
volontairement son nom à toutes les colères et à toutes les malédictions du
parti qu’il attaquait. Il le dévoua, et pendant sa vie et pendant des siècles,
aux ressentiments, aux calomnies, aux injures, aux outrages des chrétiens. Il
condamna sa propre cendre à n’avoir même pas de tombe pour que son nom fût le
signe, le drapeau déchiré et souillé de la guerre qu’il commençait au nom de la
Raison […] La Raison date de lui dans l’histoire, dans la philosophie,
dans la religion. » Et Michelet : « Voltaire est celui qui
souffre, celui qui a pris sur lui toutes les douleurs des hommes. » Victor
Hugo, après l’avoir maudit, à trente-cinq ans, comme un messager du démon, à la
fin de sa vie acclamait, avec les républicains de Paris, son « esprit »
et son « cœur ». Le Lamartine des Girondins, le Michelet de l’Histoire
de la Révolution française, le Hugo de 1878, ce qu’ils aiment chez
Voltaire, c’est une certaine image de lui qui n’est peut-être pas la bonne ;
mais les ennemis de Lamartine et de Hugo lorsqu’ils se ruent contre Voltaire,
je connais leurs arrière-pensées, je les vois venir, et ils me donnent envie de
le rejoindre. Le vieil Hugo qui célébrait Voltaire, c’est le même, à la fin de
son William Shakespeare qui, évoquant le « groupe sacré » des
Témoins où se rassemblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Platon, Tacite
et saint Paul, Jeanne d’Arc et Voltaire, termine sa phrase par l’exaltation,
au-dessus d’eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ».
Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake faisant parler
Voltaire : « J’ai blasphémé le fils de Dieu, et cela me sera
pardonné ; mais eux, ils ont blasphémé l’Esprit-Saint et cela ne leur sera
pas pardonné3. »
style=‘background:#FFFF99’>Un homme qui se bat pour ce qu’il croit la vérité,
comment faire, même s’il nous navre, pour lui refuser notre estime ? style=‘background:#FFFF99’> Voltaire avait devant lui un drôle de catholicisme.
Son propre parrain, le galant abbé de Chateauneuf, lui donne à lire, pour sa
formation, cette Moïsade où les croyants n’ont le choix, pour l’origine
de leur credo, qu’entre la fourberie et la sottise. Il a connu et pratiqué les
abbés du Temple, parmi lesquels ce Servien qui mourra, fâcheusement, entre les
bras d’un danseur. Ces prêtres qui se divertissent, avec les mondains, des
gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l’exercice de leur
métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les
successeurs des apôtres » ! Que l’élite, que les entretenus
s’esclaffent avec eux sur la Vierge ou l’Eucharistie, c’est sans conséquence ;
on est entre soi, entre mangeurs. Mais que de vilaines gens endoctrinent les
mangés au point de les induire à l’insoumission, halte-là ! L’augure
goguenard se mue en inquisiteur. J’ignore ce qu’était, dans sa vie privée,
l’abbé de Caveyrac ; c’est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle
(1758), qui indiquera la bonne méthode pour que les protestants traqués cessent
de se plaindre ; si le bras séculier s’occupe d’eux comme il faut, finies
les jérémiades ; les protestants auront disparu ; l’abbé de Caveyrac
glorifie la Saint-Barthélemy. D’où ceci, d’Arouet-Voltaire : « Croire
à l’Évangile est chose impossible quand on vit parmi ceux qui l’enseignent. »
C’est
toujours beau, une combustion. Et Voltaire flambe. Son ami Formont, il le
trouve agréable, bon garçon, pensant bien ; mais qu’il est mou !
Voltaire ne supporte pas les tièdes. Formont l’agace ; « il n’a
pas le cœur assez chaud » ; « le plus indifférent des
sages ». Dans cette page si curieuse, non signée, parue en 1734 et qui
tente un portrait de Voltaire, le voici défini : « Un ardent, qui
va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. »
Une
manière de brûlot. Et ce feu l’a pris de bonne heure. On répète encore
aujourd’hui que l’Angleterre l’a transfiguré. Pas du tout. Lorsque le pouvoir
l’embastille, en 1726 (et c’est à la suite de cet incident qu’il ira faire la
découverte de la « liberté » britannique), le lieutenant de police
reçoit des félicitations pour avoir enfin sévi contre un gaillard qui, « depuis
quinze ans », se déclarait publiquement « ennemi de Jésus-Christ »,
traitait les apôtres d’ « idiots » et les Pères de « charlatans » ;
1726 moins quinze, cela nous reporterait à 1711, au petit Arouet de dix-sept
ans qui, cette année-là, en août, sortait de chez les jésuites. Le chiffre est
excessif, nous en verrons la preuve. La lettre anonyme de 1726 au lieutenant de
police n’en établit pas moins que Voltaire, alors, de longue date déjà, pensait
ce que nous savons sur ces sujets qui l’auront obsédé toute sa vie. Je dis bien :
obsédé. En 1774 ? le 9 décembre 1774 (il a quatre-vingts ans), Mme
du Deffand lui murmurera, comme à un complice : « Vous ne sauriez
perdre le souvenir de l’événement qui s’est passé il y a mille sept cent
soixante-quatorze ans. Tout vous y ramène. »
style=‘background:#FFFF99’>Aimer quelqu’un qui, en des matières sérieuses,
pense contre moi, je sais très bien que je le peux. La
politique de Joseph de Maistre est aux antipodes de la mienne, et de Maistre me
plaît tout entier. Chez les écrivains d’aujourd’hui, Étiemble est mon ami, et
cependant une frénésie l’habite contre cette foi à laquelle j’appartiens. style=‘background:#FFFF99’>Je ne lui en voudrai jamais de ses coups de bélier
contre ma maison. Il suit sa loi. Quiconque a dans le cœur une certitude se
doit d’obéir à ses commandements. Moi non plus, je n’aime pas les
tièdes, les précautionneux, les amis-de-tout-le-monde. L’homme qui prend des risques parce qu’il a des choses à dire, tant
pis s’il me blesse ; je parlerai moi aussi, en sens contraire ; voilà
tout. Salubre, l’antagoniste qui se passionne pour ce qui en vaut la peine,
l’homme qui n’est pas de ces âmes mortes dont la pestilence vous asphyxie, ni
de cette race si bien nommée par J.-P. Sartre4, et si parfaitement
discernable : les « salauds ». Je ne me sens pas prêt,
devant Voltaire, à lui cracher au visage parce qu’il insulte ce que j’adore.
Voltaire croyait le christianisme un mensonge ? Il se devait de le
combattre. Les propos qu’il tient sur le Christ, avant de les lui
imputer à crime, il faut se mettre dans sa perspective. Voltaire n’outrage pas,
diaboliquement, un Dieu fait homme, un Rédempteur. Ces termes-là, pour lui,
sont vides. Il voit Jésus comme un prêcheur juif, né probablement d’un
adultère, et dont l’aventure finit mal ; un mortel, un triste mortel,
comme les autres, assujetti aux misères de notre condition et qui eut peur
devant la mort jusqu’à en « tomber de faiblesse ». Qu’il l’ait nommé « le
pendu », c’est qu’il le voit tel, en effet, et encombrant, et irritant
dans l’exploitation que des habiles ont tirée de son supplice. Qu’il signe « Christ-moque »,
c’est qu’il nargue, à bon escient, des crédulités imbéciles ; et s’il
écrit à Helvétius, le 2 janvier 1761, qu’il « faut hardiment chasser
aux bêtes puantes » — les « bêtes puantes », ce sont les
prêtres, du papiste ou du calviniste, « tous pétris de la même merde »
— c’est que ces gens dont les uns ont fait la Saint-Barthélemy et dont les
autres ont brûlé Servet, il les hait d’une haine « sainte ». Et s’il
manque délibérément d’élégance, s’il se frotte les mains, en 1765, parce que la
Religion « en a dans le cul », c’est que nous n’avons pas
affaire, avec lui, à Renan le douceâtre. Entre
l’onctueux et l’emporté, ma préférence n’hésite pas. Lorsque Voltaire dit « ces
drôles » en parlant des « christicoles », ou ces « gredins »
à propos de ceux qui « croient encore au Consubstantiel »,
j’ai beau me savoir au nombre des gredins et des drôles, je l’aime bien, ce
fulgurant. Il est injuste ? Il va trop fort ? On perd le droit, avec
Voltaire, quand on ne pense pas ce qu’il pense, d’être autre chose qu’une
canaille ou un minus ? Cela ne fait rien. Dans la bagarre, on ne mesure
plus ses coups. Les forcenés d’une doctrine, pourvu que je les sente
authentiques, pas moyen en moi d’étouffer à leur égard une fraternité
inavouable.
Donc,
je m’y suis mis. Pomeau me tracassait. René Pomeau c’est le spécialiste,
le Besterman II. Sa thèse sur la Religion de Voltaire est un de ces
ouvrages qui forcent le respect. Que de lectures et de recherches pour un
pareil édifice ! Pas le genre essai troussé, où l’auteur, fort de son
génie, se persuade que l’intuition suffit à tout et dédaigne l’application des
cuistres. Valéry a commis des bévues et je songe, douloureusement, à Claudel et
à son Drame de Brangues, sur Stendhal. Pomeau
est de cette humble secte, la mienne, où l’on passe des années à s’enquérir.
Pomeau, sur Voltaire, mérite qu’on l’écoute. Et son petit livre aussi,
dans la collection des Écrivains de toujours, est solide. Il a bien
fait, également, de publier (Voltaire l’Impétueux) les notes laissées
par André Delattre. Encore un bon travailleur, Delattre, trop tôt parti. Avec
le Desnoireterres qui reste irremplaçable, la matière, à présent, ne manque
plus — sans parler des Carnets révélés par Besterman et des Lettres à
Mme Denis, retrouvées par le même (complément des Lettres d’Alsace
fournies par G. Jean-Aubry) et de la Correspondance déjà
prodigieusement accrue.
style=‘background:#FFFF99’>Je me disais : au fond, si je ne l’aime pas, si
je n’éprouve pour lui qu’un intérêt hostile, ce doit être faute d’avoir vécu
avec lui. Quand on entre pour de bon dans la pensée, dans le destin, dans
la vie quotidienne d’un de ces grands morts, quand on se fait son compagnon,
quand on touche ces papiers sur lesquels se posèrent ses doigts et qui reçurent
son souffle, quand on l’entend respirer, quand on attrape, de temps à autre,
son regard même de vivant, invinciblement, n’est-ce pas ? on s’attache à
lui, on lui pardonne tout. J’ai connu cela avec Lamartine, avec
Jean-Jacques, avec Hugo. Il est vrai que d’autres entreprises similaires ne
m’ont pas conduit au même résultat. Vigny, plus je l’ai vu de près, plus la
glace m’est entrée dans les veines. Avec Constant, pire ! À cause d’Adolphe,
et de Mauriac, et du cher Dubos, je n’avais jamais compris Pauline de
Beaumont, « l’hirondelle », Pauline si peu mauvais cœur, et qui traite
Benjamin si mal. Je sais aujourd’hui pourquoi elle pouvait écrire à Joubert
(qui était bien de son avis) : Constant ? un individu « vraiment
haïssable ».
On
ne peut se contenter, sur Voltaire, de ces opinions courantes qui ne sont que
des défaites : qu’il « échappe », qu’on n’arrive pas à le
saisir, que « c’est un être bien singulier » (Mme du
Defïand), « sans unité » (Pomeau), « tout en dispersion »
(Delattre). « Non vultus, non color unus » (1734). style=‘background:#FFFF99’>Quelqu’un est toujours quelqu’un, avec son identité.
Voltaire est d’une capture difficile ? Il n’y a qu’à s’acharner mieux.
C’est lui qui se décrit « vif comme un lézard, flexible comme une
anguille ». Il fuit. Mais les lézards et les anguilles, on finit tout
de même par mettre la main dessus et il est certainement possible de « saisir »
Voltaire. À condition d’ouvrir l’œil, de se méfier, de ne jamais le prendre au
mot sur un seul mot, mais de contrôler ce qu’il raconte ici par ce qu’il
raconte là. Malin comme pas un. Prêter l’oreille surtout quand il croit qu’on
ne l’entend point.
Pomeau
a une bonne remarque, concernant Faguet. Ledit
Faguet, dans un de ses morceaux de bravoure, présente la philosophie de
Voltaire et, pour conclure, se tient les côtes. « Élaborée par Emile
Faguet », écrit excellemment Pomeau, la philosophie de Voltaire « ne
manquait pas d’être absurde » et M. Faguet, ensuite de s’étonner, avec
humour, « que Voltaire eût été si sot 5 ». Faguet
dénaturait le système idéologique de Voltaire afin de s’en gausser. Mais il
aurait pu s’épargner cette ruse. Je vois, dans le camp d’en face, J.-R.
Carré qui s’évertue à donner « consistance » à la philosophie
voltairienne. Il vous bâtit une belle construction, mais c’est du Carré, pas du
Voltaire, tout comme faisait Emile Faguet dans une intention opposée. style=‘background:#FFFF99’>Pomeau, la loyauté même, reconnaît que la pensée
métaphysique d’Arouet n’offre à l’esprit, quand on l’examine, qu’ « un
ensemble faiblement organisé, un peu flottant ». Euphémisme. J’ai fait le
travail. Ça n’existe pas, la pensée philosophique de Voltaire, du vent ;
et son Traité de métaphysique est la plus involontaire mais la meilleure
de ses bouffonneries. Rien de plus verbal et de plus frêle que ses
démonstrations inlassables d’un Dieu créateur et « horloger ».
Voltaire n’a pas la tête métaphysique, et pas la tête scientifique non plus. Il
a fait de valeureux efforts, à Cirey. En pure perte. L’ennui, c’est qu’il ne
s’en rend pas compte du tout, qu’il se figure vraiment avoir fait le tour des
connaissances humaines. Il effleure et croit avoir pénétré. Intelligent,
certes, mais pas assez pour prendre conscience de ses limites. Diderot a
d’autres dimensions. Je ne souscris pas au scientisme, mais c’est un système
cohérent. Voltaire n’est « scientiste » à aucun degré.
Voltaire n’attend rien de l’« avenir de la science ».
Au
terme de son enquête, si scrupuleusement conduite, sur la pensée religieuse de
Voltaire, à quoi aboutit Pomeau ? Pomeau estime que Lanson n’avait point à
balancer. Ce qu’il avait écrit un jour, Lanson (mais, au sein du même ouvrage, n’hésitant
pas à se contredire) : que Voltaire était déiste « gravement,
chaleureusement », c’est, dit Pomeau, la pure vérité. Tout son gros livre
est fait pour soutenir cette thèse, en démontrer l’exactitude. Or il ne m’a pas
convaincu ; absolument pas. Que Voltaire
ne puisse concevoir l’univers sans un géomètre préexistant, d’accord. Que la « raison »
de Voltaire — et même, en lui, quelque besoin compensatoire — exigent un
Artisan premier, un Maître universel, d’accord également. Mais Voltaire « chaleureusement »
déiste, la chaleur impliquant au moins un commencement d’amour, je le nie.
Pomeau prend au sérieux le Voltaire officiel, le Voltaire public qui s’adresse
au Grand Être :
Je ne suis pas chrétien,
mais c’est pour t’aimer mieux
et
qui récidive, à trente ans de distance :
O Dieu qu’on méconnaît, ô
Dieu que tout annonce,
 . . . . . . . . .Â
. . . . . . . . . . . . . . .Â
Si je me suis trompé, c’est en cherchant ta loi.
Mon cœur peut s’égarer mais il est plein de toi !
Attention.
Quand Voltaire se fait imprimer (j’entends : sous son nom), c’est là qu’il
est le plus inquiétant. Et peut-être, dans ces cris fameux, peut-être qu’il
s’émeut lui-même ; mais cette émotion est d’une nature particulière.
Voltaire verse de vraies larmes, ses sanglots sont incontestables, lorsqu’il
incarne en scène Lusignan (« Grand Dieu, j’ai combattu soixante ans pour
ta gloire ! » et la suite). Quantité d’acteurs, au théâtre pleurent
des larmes brûlantes, et c’est une habitude des gens de lettres,
lorsqu’ils lisent leurs œuvres tout haut, de s’étrangler malgré eux,
quelquefois même à la seule approche des passages émouvants. style=‘background:#FFFF99’>Trois témoignages attestent que le froid Constant
s’étouffait, bouleversé, en donnant lecture de son Adolphe, et Dieu sait
pourtant qu’il était payé, Benjamin (payé, on ne saurait mieux dire), pour
connaître les cartes truquées avec lesquelles il menait son jeu. Il pleurait
tout de même ; tant ont peu de rapports la littérature et la vie.
 « Dieu
est l’éternel Géomètre, mais les géomètres n’aiment point. » Ce
texte-là, des Notebooks, est instructif. Comment veut-on que le cœur
s’embrase pour cet Architecte impassible ? Lamartine qui, sur Voltaire,
perdait un peu la tête, n’en a pas moins marqué ceci, qui l’attristait : « Une
seule chose lui manqua » ; chez lui, « plutôt la haine contre
l’erreur que l’amour pour la vérité ». Dans ces alexandrins de parade que
nous venons de reproduire, les mots-clefs ne sont pas ceux que Voltaire pousse
en avant ; pas « t’aimer mieux » ; pas « plein de toi »,
mais les hémistiches antérieurs. Son homélie est la suivante : si vous
voulez — et vous le voulez, n’est-il pas vrai ? hommes de bonne volonté,
mes frères — si vous voulez rendre au Tout-Puissant un culte digne de sa
grandeur, cessez de le « méconnaître », cessez de l’amoindrir comme
font ces pauvres chrétiens. Offensive, l’idée.
Sous couleur d’hommage, une incrimination. Voltaire attaque. Et son
sketch de l’aurore, raconté par lord Brougham, ses transports sur la montagne
devant le petit Latour médusé, son agenouillement de vieillard sublime, son
apostrophe à l’Éternel dans la gloire du soleil levant : « Je crois !
Je crois en Toi ! », c’est le post-scriptum qui lui confère sa valeur
enseignante ; « tout à coup, se redressant, il remit son chapeau,
secoua la poussière de ses genoux, reprit sa figure plissée : — Quant à
Monsieur le Fils et à Madame sa mère, c’est une autre affaire. »
L’exercice sur la colline est de 1775. À cette
date, Voltaire se bat sur deux fronts ; entre lui et les holbachiens, la
cassure s’est faite. Le Voltaire des années ultimes a connu la même aventure
qui sera celle de Victor Hugo. Tous deux, à la fin, sont en butte, pour leur
déisme, aux sarcasmes d’anciens amis qui les trouvent maintenant attardés.
Zola, en 1881, traite de « gâteux » l’auteur de l’Âne ; Diderot,
après 1770, juge que Voltaire n’est qu’un « cagot » et la Correspondance
littéraire nous apprend que, dans le groupe du baron, Voltaire est tenu
pour un « capucin ». L’homme du Dictionnaire
philosophique parle à présent des « énergumènes athées » qu’il
jette au même fumier que les « énergumènes chrétiens ».
Étrange ;
car enfin, à bien recueillir ses confidences, on le voit mal sûr que son
Architecte soit autre chose qu’une abstraction. Il a passé son temps à le
réputer si lointain, tellement incommensurable à notre petitesse qu’on se
demande vraiment pourquoi les négateurs de ce fantôme le désobligent à ce
point. La Providence, depuis Zadig (Zadig, ou
La vertu est toujours punie), chacun sait le cas qu’il en fait. « Mes
chères puces, vous êtes l’ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été créé
pour vous. » Voltaire pouffe de rire au nez des prédicateurs. L’homme
centre de la création ? Il n’y a guère de jobarderie qui l’amuse
davantage. Tout au plus sommes-nous « les souris du bateau »
et le grand vaisseau du monde roule dans l’inconnu, sans plus se soucier des
hommes qui s’agitent, imperceptibles, à la surface de la terre (goutte de boue,
elle-même, infime) que les marchands dont le navire fait route vers les Indes
ne s’intéressent aux rongeurs trottinant dans les cales. Ils les ignorent,
comme l’univers nous ignore. Et si Voltaire, d’un bout à l’autre de sa vie,
s’est ingénié à contredire Pascal, à le faire taire, à montrer comme il est
facile de clouer ce rhéteur et de dénuder ses sophismes, l’image du « roseau
pensant », pour lui, penseur, est non avenue. La pensée de l’homme, quelle pitié ! Nous ne savons rien et nous
ne pouvons rien savoir. Nous balbutions dans l’incompréhensible. Des insectes,
les humains, de ridicules insectes, éphémères et malpropres, « petits
embryons nés entre de l’urine et des excréments », « invisibles
marionnettes » qui s’en vont, en une seconde, « de
Polichinelle au néant ».
Il
y a ce que Voltaire professe, et il y a sa « doctrine secrète ».
Pour écarter la Révélation, il déclare que la conscience est là, présence et
parole de Dieu en nous. « Dieu parle à tous les cœurs… La conscience
qu’il a donnée à tous les hommes est leur loi naturelle » ; « toute
la nature vous a démontré l’existence du Dieu suprême ; c’est à votre cœur
à sentir l’existence du Dieu juste ». Mais
Rousseau l’importune avec son « sentiment intérieur » et ces « premiers
principes » où reparaît cette « connaissance du cœur » d’où
Pascal tirait argument. Et Voltaire se transforme en sourd, raillant (Lettre
au Dr Pansophe) « cette voix divine qui parle si haut dans
le cœur des illuminés, et que personne n’entend ». La loi morale,
la « loi naturelle », constamment, paraît-il, dictée par Dieu à
l’homme, comment parviendrait-elle à ce ciron, à ce parasite burlesque et
minuscule ? Dieu ne s’occupe que des soleils. De minimis non curat
praetor. « Que Néron assassine sa mère, cela n’est pas plus important
pour l’Être éternel que des moutons mangés par des loups, ou par nous, et des
mouches dévorées par des araignées. Il n’y a point de mal pour le Grand Être » ;
son affaire est « le jeu de la grande machine » et non point nos
comportements que notre orgueil dérisoire se plaît à tenir pour sérieux et qui
sont, dans l’ordre des mondes, exactement comme s’ils n’étaient point,
indifférents, indiscernables. Devant Boswell qui l’interviewe et qui boit ses
paroles, Voltaire exécute, ravi, son numéro du Sage, et il veut bien, hochant
la tête, et le menton dans les narines, lâcher ce cruel aveu que, sur l’article
de notre âme, ses certitudes manquent d’assurance ; mais à Mme
du Deffand, qui l’entendra, il dédie, là-dessus, cette toux discrète et
dubitative qui, dans la bonne compagnie, tient lieu d’hilarité. « Là-haut »,
« là-bas », pour Voltaire, écrit René Pomeau, sagace, c’est « nulle
part ». Où allons-nous ? « À l’abîme du néant. » style=‘background:#FFFF99’>Et quand Voltaire ôte sa perruque et ses manchettes,
il se débonde : Dieu ? Un Dieu créateur de l’humanité ? Allons !
Pas d’offense à ce grand concept ! « Comment un Dieu aurait-il pu
former ce cloaque épouvantable de misères et de forfaits ? »
Si vigilant que se soit fait René Pomeau, il a trop oublié la différence qui
sépare le Voltaire déclamateur du Voltaire confidentiel. Deux plans. Deux
registres à ne pas confondre. S’imaginer
qu’on peut retenir comme valable ce que Voltaire débite lorsqu’il est sur ses
tréteaux, c’est aller au-devant de mécomptes. Voltaire prodigue la fausse
monnaie. Pour cesser de le dire « multiple », il n’est que de savoir
son code et d’affecter ses paroles du signe, chaque fois, qu’elles comportent :
le signe de la suspicion lorsqu’il s’agit de propos forains, discours en vers
et autres traités ; l’estampille de crédibilité, au contraire,
lorsque Voltaire parle à voix basse et s’adresse au « petit troupeau ».
C’est le Voltaire grimé qui fait vibrer sa voix dans le Traité de la
Tolérance, mais c’est Voltaire au naturel qui chuchote avec Damilaville ou
d’Alembert ; et dans ces lettres-là, l’Être infini du forum ne s’appelle
plus que « Brioché », et l’inscription haute et grave que le
châtelain de Ferney a fait graver sur sa chapelle : Deo Erexit Voltaire
s’accompagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux
grands noms ».
La
« chaleur » du déisme voltairien existe, mais en un certain sens seulement.
Non pas la brûlure d’un amour, mais réchauffement d’une colère. Toujours anti,
Voltaire-le-déiste ; anti-Pascal, d’abord ; anti-d’Holbach
ensuite et par surcroît. S’il lève des yeux noyés vers le ciel du Grand
Géomètre, ses mains s’affairent en même temps, et tandis que l’assistance
éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts industrieux tordent le cou,
plus bas, aux gêneurs, gêneurs chrétiens qui voudraient lui gâter ses plaisirs,
gêneurs athées qui mettent en péril ses jouissances. Pomeau se trompe quand il
assigne aux dernières années de Voltaire les raisons pratiques, les raisons de
propriétaire qu’on lui voit, pour la défense de l’idée de Dieu. style=‘background:#FFFF99’>Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La
Mettrie, qu’il dirigera en 1770 contre d’Holbach. « Il y a une grande
différence, avait-il écrit, entre combattre les superstitions des hommes et rompre
les liens de la société » et dans son Histoire de Jenni, voici
sa formule identique : si l’athéisme se répand, « tous les liens
de la société sont rompus » ; cette fois, une précision
supplémentaire : et « le bas peuple ne sera plus qu’une horde
de brigands ». C’est à ce moment (1770) que Voltaire fait
sa trouvaille illustre :
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer,
avec
ce commentaire qui ne laisse à sa pensée rien d’obscur :
style=‘font-size:9.0pt’>
. . . . . . . . . . . . . . . . et ton nouveau
fermier,
Pour
ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ?
Sa
correspondance est d’une limpidité totale : « La croyance des peines et des récompenses après la mort est
un frein dont le peuple a besoin » ; « il est fort bon de faire
accroire aux hommes qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu
vengeur qui punira mes paysans s’ils me volent mon blé et mon vin ». style=‘background:#FFFF99’> Et ceci encore, qui est dans l’A. B. C. : « Je
veux que mon procureur, mon tailleur, ma femme même croient en Dieu, et je
m’imagine que j’en serai moins volé et moins cocu. »
L’effroi qu’inspire l’athéisme au seigneur de Ferney le guide à des prévenances
inattendues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l’athéisme restait
le fait d’amis distingués, Voltaire daubait sans retenue, dans son Pot
Pourri, sur le Christ. Après le Système de la Nature, il se prend
soudain pour le Nazaréen d’une benoîte estime, et, dans cet étonnant article Religion
II des Questions sur l’Encyclopédie, dans ces pages que Pomeau
appelle « son Mystère de Jésus », l’auteur du Sermon des
Cinquante s’abandonne au lyrisme ; une « vision » l’entraîne
dans les bocages élyséens ; il y rencontre tous les sages, Pythagore, Thaïes,
Zoroastre, Socrate, puis, « au-dessus » d’eux tous, pour
finir, « un homme d’une figure douce et simple, âgé d’environ
trente-cinq ans » ; son cœur se serre, car les pieds de cet homme
sont « enflés et sanglants ; les mains de même » ;
il a « le flanc percé, les côtes écorchées de coups de fouet ».
« J’ai vécu dans la pauvreté », dit ce Juste qui a souffert,
et qu’enseigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre prochain comme
vous-même. » À ces mots, Voltaire s’écrie : « Je vous
prends pour mon seul maître ! » Et voici la péroraison : « Alors
il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut et
la bonne conscience me resta. » Voltaire
n’a jamais souhaité voir les curés disparaître ; il le désire moins que
jamais depuis que d’Holbach s’est permis d’écrire : « La
religion est l’art d’enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux
dont les accablent ceux qui gouvernent. À l’aide des puissances invisibles dont
on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu’ils doivent
aux puissances visibles. » Joli travail, cette prédication !
Celle des curés est là, par bonheur, pour maintenir dans l’obéissance les
analphabètes. Loin d’envisager un pays sans prêtres, Voltaire voudrait en
France un vaste clergé fonctionnaire, mais ignare, paysan, dûment bridé et mené
par le pouvoir civil. Dès le 22 février 1763, Voltaire donne en exemple
sa principauté de Ferney où « le peuple ne se mêle de rien que de
brailler [à l’église] un latin qu’il n’entend pas » mais qui
lui apprend la résignation. Et quand, au bout
de Zadig, un ange, inexplicable mais opportun, vient conclure tout à
trac : « adore », créature humaine, adore et « soumets-toi » ;
quand, avec une gravité de pontife, Voltaire répète à son tour la leçon du
messager divin : « Prier, c’est se soumettre »,
comprenons bien à qui s’adressent l’ange et son porte-voix. Pauvres,
soumettez-vous ! Rien ne doit être changé à l’ordre « providentiel »
tel que Voltaire l’a résumé lui-même : « Le petit nombre fait
travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. » (Œuvres,
xii, 433.)
Naigeon,
qui est du vilain clan, s’impatiente d’autant plus contre le Voltaire « cagot »
qu’il est renseigné sur sa « doctrine secrète » : Voltaire
hausse les épaules devant la Providence ; Voltaire n’arrive pas à voir où
pourrait se loger l’« âme immortelle » des pucerons humains ;
Voltaire plisse dangereusement les yeux lorsqu’il s’exprime sur « Brioché ».
Toute la Somme de René Pomeau n’a fait que me convaincre de l’athéisme
voltairien. Voltaire athée en fait, c’était aussi le sentiment, contre
Lanson, de Daniel Mornet. Et c’est l’avis de Besterman, peu négligeable
caution.
Malheureux dont le cœur ne
sait pas comme on aime
Et qui n’ont pas connu la douceur de pleurer…
Ces
alexandrins en loukoum, qu’on croirait du pur Musset, sont bien de Voltaire.
Ils lèvent le voile, comme chacun sait, sur la tendresse qui se blottit,
secrète, derrière le « hideux sourire » (tiens ! de Musset,
justement, cette méchanceté devenue banale au point qu’elle reparaît dès qu’on
dit Voltaire, ou Ferney, ou Fréron, comme sous l’effet d’un déclic
infaillible). Voltaire gentil, Voltaire affectueux, Voltaire aimant, galéjades ?
C’est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont peu conformes à sa légende.
Et je ne parle pas du Voltaire de vingt ans, que je tiens en réserve. Je parle
du monsieur de cinquante ans, de soixante ans et au-delà, qu’on aurait tort de
se représenter griffu sans cesse et sardonique. « Je vous aimerai
tendrement toute ma vie. Je croirai ce que vous voudrez. J’approuverai ce que
vous ferez. Votre âme est la moitié de la mienne… » Quand il écrit
ces choses à Marie-Louise Denis, ce n’est plus un gamin ; il a
cinquante-cinq ans. Et j’entends bien qu’il a
envie d’elle et que le désir est imbattable pour contrefaire le dévouement ;
mais Voltaire, avec Marie-Louise, a fait ses preuves ; avant de la
désirer, il l’aimait ; il l’aimera encore lorsqu’il ne la désirera plus.
C’est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu’il disait, en 1722 : « Mon
cœur a toujours été tourné vers elle. » Il est capable de patiente
bonté, avec Thiriot par exemple. Il dit : « Si on a des amis,
c’est pour se battre pour eux. » Il se dépensera pour « Belle et
Bonne » ; et Marie Corneille, il l’a vraiment aidée. Secourir Marie
Corneille, c’était payant ; soit ; bienfait spectaculaire ; et
je sais aussi que plus une plaisanterie est révoltante, moins il a le bon goût
de se l’interdire, et qu’en conséquence, recommandant Marie à J. R. Tronchin
pour le passage de la jeune fille à Lyon, il conseille à son correspondant une
vérification de pucelage, et même un peu plus si le cœur lui en dit ;
c’est une corvée qu’il réclame au banquier Tronchin en faveur de sa protégée et
un banquier n’est pas homme à donner son temps gratis ; qu’il se paye donc
en nature. Les facéties de Voltaire sont lourdes, mais il est rafraîchissant de
l’entendre lui-même blaguer ses bonnes actions. « J’ai fait un peu de bien ;
c’est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là, chez lui, m’exaspère.
Quand, se conduisant bien, rendant service effectivement à quelqu’un, plutôt
que de s’admirer dans la componction, il fait le pitre, à sa manière, bravo !
Marie Corneille ne saura rien de cette abominable indécence et Voltaire parle à
Tronchin un langage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.
Ce
que nous relate le prince de Ligne n’est pas désagréable non plus sur Voltaire
qui, le dimanche, à Ferney, mettait « un habit mordoré uni », veste à
grandes basques galonnées d’or et des manchettes de dentelle allant « jusqu’au
bout des doigts » : avec cela, disait-il, « on a l’air noble. »
C’est très bien. L’habit fait le moine ;
il se déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l’origine
des princes et des rois, il sait ce qu’elle vaut : « brigands
heureux », bandits arrivés. Sur « la vie de Paris
et de Versailles », d’excellentes choses aussi dans son Épître à
Mme Denis (1749) ; ce jacassement de volailles, la laideur, la
stupidité de cette foire aux jalousies, avec cette réflexion d’honnête homme :
Comment aimer des gens qui n’aiment rien ?
style=‘background:#FFFF99’>Et de même, cela fait plaisir de le voir
s’irriter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais qu’on n’y
peut rien, que c’est comme ça, qu’ainsi va le monde : « — Eh bien,
il faut s’en occuper ! » Et ceci, dans ses Notebooks,
assez, comment dirais-je, claudélien : sur la cécité des humains qui
s’ébahissent, les niais, devant un funambule, un orateur, un marquis, et qui
n’ont pas l’air de s’apercevoir qu’au-dessus de leur tête, et perpétuellement à
leur disposition, il y a un spectacle un peu plus propre à leur couper le
souffle : ces mondes qui volent, ce miracle ininterrompu des
constellations. Est-ce bien sûr que Voltaire se couvre, lorsque, style=‘background:#FFFF99’>dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il
écrit sur les religieuses ce paragraphe si peu « voltairien » :
une jeune fille, librement, qui voue sa vie à la prière ou au service des
malades et des pauvres, « peut-être n’y a‑t-il rien de plus grand sur
la terre ». La phrase est bien là, sous nos yeux, signée du monstre.
Calcul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et ce qui suit n’est
pas moins déconcertant : « Les peuples séparés de la communion
romaine n’ont imité qu’imparfaitement une charité si généreuse. »
J’ai cru pouvoir, il n’y a pas longtemps, opposer Voltaire à Hugo, pour
accabler Voltaire, sur ce point même : leurs réflexes comparés devant ces
oblations ; je ne connaissais pas encore (j’aurais dû) cette page du Siècle
de Louis XIV ; et sa lettre à Mme d’Egmont sur le Carmel,
il faut également lui rendre cette justice qu’elle ne contient pas l’ombre d’une
goguenardise. J’ignorais aussi cette allusion pensive, ailleurs, à une parente
qu’il a chez les sœurs grises, et dont il rapporte — sans que je distingue le son
réel de sa voix — une parole qui lui est restée : « elle
m’écrivit un jour qu’elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie ».
L’actif,
dans ce bilan que j’essaie, n’est pas nul. Mais le passif ! Terrible, le
passif.
style=‘background:#FFFF99’>Sur le chapitre de l’argent, Voltaire n’est pas beau
à voir. « Une morale de coulissier ; le mépris du petit
gain journalier ; le respect du gros négoce et de la spéculation. »
Ces duretés sur son compte ne viennent pas du R. P. Condamin ;
constatations, affligées, de Lanson. Pour
s’enrichir, il est prêt à tout. Il grappille
les pensions à droite et à gauche ; il a tenté de se glisser dans
les services secrets de Dubois, car l’espionnage rapporte et plaît à sa nature ;
il trafique dans les loteries et tripote dans
l’agiotage ; toujours « à cheval sur le Parnasse et la rue
Quincampoix », dit d’Argenson. Il
revend (200 000 NF) sa charge de gentilhomme du roi, tout en obtenant le
maintien des privilèges attachés à ce titre. Pour aller chez Frédéric
II, il exige un contrat en règle : pension, 70 000 NF ; frais de
voyage, 35 000 NF, — plus le cordon de l’ordre du roi, plus la clef de
chambellan ; et il spéculera en outre, frauduleusement, sur les billets de
la Banque de Saxe (ces billets, dépréciés, la Banque a été contrainte de les
rembourser, au pair, aux sujets de Frédéric II, mais à eux seuls ;
Voltaire s’arrange pour en faire une rafle en Hollande) ; style=‘background:#FFFF99’>ce sont les fournitures militaires qui sont la
source permanente de ses plus gros profits ; l’improbité y est de règle ;
c’est un pillage organisé du Trésor.
Entretenu par la collectivité à partir de 1734, Voltaire ne dédaignait pas de
l’être, précédemment, par autrui ; quand trépasse Mme de
Fontaines, en janvier 1733, il en est marri : « J’ai perdu une bonne
maison dont j’étais le maître et 40 000 livres de rente qu’on dépensait pour me
divertir. »
Le
4 mai 1767, il indique à son banquier lyonnais : « Le capital qui est
entre vos mains se monte à 524 000 livres (disons 1 300 000 NF) indépendamment
des intérêts de 445 000 livres (disons 1 500 000 NF). » En 1778, il
aura, en chiffres ronds, 500 000 NF de rente. Parti de rien, je suis « parvenu », dit-il en propres
termes, « à vivre comme un fermier général » ; et « par
quel art ? » Réponse : parce qu’ « il faut être, en
France, enclume ou marteau » et qu’il a su choisir le bon côté, celui
qui écrase.
Bâtonné,
à trente et un ans, par les soins d’un aristocrate, est-il en révolte ? style=‘background:#FFFF99’>Tout se passe, au contraire, comme si ce massage
n’avait fait que lui assouplir mieux l’échine. Il en est repoussant. Rien ne
lui coûte lorsqu’il s’agit de flagorner qui peut lui être utile. Il
veut entrer à l’Académie et les Jésuites y sont puissants ? Voltaire écrit
à l’un des « bons pères » une lettre ostensible et dévote. Jeanne
Poisson devenue Pompadour est maintenant la maîtresse du roi ; Voltaire la
comble d’hommages ; il la félicite, en « bon citoyen »,
du gracieux travail qu’elle assume et qui doit « faire le charme de
tous les honnêtes gens » ; s’il pouvait l’avoir pour alliée !
aussi ne néglige-t-il pas d’ajouter, concertant son vocabulaire, que seuls lui
seront ennemis les « frondeurs jansénistes ». Voltaire est l’amant
de Mme du Châtelet, mais Frédéric II est d’une autre importance qu’Émilie
pour son avancement ; Frédéric II n’aime pas les femmes ; aussi
Voltaire l’assure-t-il (31 décembre 1740) qu’il n’a point à être jaloux :
Un ridicule amour n’embrase pas mon âme
Et je n’ai pas quitté votre adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux d’une femme.
style=‘background:#FFFF99’>« Héroïsme », disait Lamartine ; « audace
d’un seul contre tous » ; Voltaire qui « brave le respect humain » ;
Voltaire qui « affronte les bûchers »… Le dithyrambe de Lamartine
est un monument de candeur. Voltaire n’est pas « seul contre tous ».
Quand il entame, vers 1716, sa bataille contre la superstition, il sait qu’il
va plaire à quantité de gens qui serviront son arrivisme. Avec le Régent au
pouvoir, le bon ton est d’être esprit fort et Voltaire se met en flèche, car il
souhaite qu’on le regarde, qu’on applaudisse, qu’on se récrie : quel homme !
Quels dons ! il est inouï ! Il aime « effrayer les badauds »
(Épître à Horace). Mais quand il croit le moment venu de se hisser aux
honneurs, on note dans sa trajectoire un palier de sagesse. Il y a eu le départ
à grand fracas, pour se faire connaître, et il y aura, plus tard, un certain
travail enragé ; entre les deux, une
période surveillée, le temps de la sourdine, l’époque où Voltaire « réalise »
et convertit sa notoriété en places et en titres : 1er avril
1745, historiographe du roi ; 25 avril 1746, l’Académie ; 22 décembre
1746, « gentilhomme ordinaire ». S’il pouvait s’incruster à
Versailles ! Mais c’est en vain que, prosterné et l’œil caressant, il
demande à Louis XV si « Trajan » est content de lui ; Trajan se
détourne de ces reptations. Aucun « bûcher »
ne le menace mais il craint ce donjon de Vincennes où Diderot a fait un stage.
Voltaire est extrêmement prudent. Jean-Jacques signe ce qu’il publie, comme
Hugo signera, le 2 décembre, cette affiche au bas de laquelle il met sa
tête. Voltaire ne signe rien de ce qui pourrait lui valoir des ennuis. « Frappez
et cachez votre main » ; telle est sa devise. Il s’est tapi à
Ferney dans un terrier à double issue. Préservée dans un tel abri, et sous tant
de millions, sa sécurité est entière ; mais s’il s’applique à « écraser
l’Infâme » par des agressions anonymes, que cela surtout n’aille point
jusqu’à endommager sa paix. Son Sermon des Cinquante est une
jolie fougasse dont il est satisfait. Mais écoutons-le, qui ne badine pas,
s’expliquer à sa nièce Fontaine sur ce mauvais livre (11 juin 1761) : « Je
ne sais ce que c’est que le Sermon des Cinquante dont vous me parlez. Si
c’était quelque sottise antichrétienne et que quelque fripon osât me l’imputer,
je demanderais justice au Pape, tout net. Je n’entends point raillerie sur cet
article. » La sincérité frémit dans sa voix au point qu’il en est
pathétique.
Les
égards que voue Arouet à la protection de son repos n’ont pas de bornes. En
1768 et 1769, non qu’un danger se dessine, mais seulement parce qu’il
souhaiterait que l’on fût moins froid pour lui à Versailles, style=‘background:#FFFF99’>Voltaire fait ses Pâques. Ses « amis »
parisiens en sont interloqués et demandent des explications. Voltaire se
justifie comme il peut, c’est-à-dire ignominieusement. Il dit que cette
singerie était nécessaire, que, fidèle à la Cause, bien sûr — les « frères »
le connaissent ! ce n’est pas lui qui désertera ! — et plus que
jamais nasardant, incognito, les christicoles, il s’est vu, toutefois,
contraint à des ménagements ; « il y a des temps où il convient
d’imiter leurs contorsions ». Et il ajoute, pour être drôle, à propos de
ce pain azyme qu’il lui a fallu se laisser mettre sur la langue : certains
« craignent de manier les araignées », mais d’autres,
intrépides, « les avalent » ; pareille performance
doit arracher les ovations. (Au demeurant, si ce n’est que du pain, l’hostie,
pourquoi parler d’ « araignée » ? Un texte comme celui-là
donnerait des idées à l’Inquisition. Montaigne communie sans émoi, en toute
quiétude, en tout sommeil ; mais cette horreur physiologique, c’est à
croire qu’elle est démoniaque. Détendons-nous. Voltaire, en absorbant l’hostie
n’a pas eu de spasme dans la gorge ; il n’a pas non plus, après son
exploit, éclaté d’un rire infernal ; il n’écrit « araignée »
qu’à l’intention des camarades et pour leur prouver vigoureusement, qu’ils
peuvent toujours lui faire confiance.) Il
est peureux. Tous ses familiers le savent. Dauber sur les Pompignan, le poète et l’évêque, c’est un délice
gratuit ; mais qu’un troisième Pompignan, insoupçonné, sorte de l’ombre et
déclare — il est dans les carabiniers — son intention de venir couper les
oreilles à Voltaire, celui-ci, terrifié, appelle au secours Choiseul contre ce
spadassin. Frédéric était convaincu que « Christmoque »
s’effondrerait devant la mort. On se souvient
de Lamartine : Voltaire qui « condamne », en héros, « sa
propre cendre à n’avoir même pas de tombe ». Arouet, au contraire,
attache le plus grand prix à être enseveli chrétiennement. Qu’est-ce
que cela peut bien lui faire ? Il a communié, jadis, pour plaire au roi,
mais c’est pour plaire à qui, cet enterrement catholique qu’il veut avoir, à
toutes forces ? Une dernière victoire sur l’Église ? Contraindre à
l’honorer, mort, ces gens qu’il a souffletés, vivant ? Ou peut-être, cette
proscription de sa dépouille, s’il meurt irréconcilié, un opprobre que sa
famille ne doit pas subir ? Les mondains eux-mêmes les plus « affranchis »
tiennent aux funérailles rituelles. Cela se fait. Va pour les baladins, la
sépulture honteuse. M. de Voltaire ne saurait tolérer que l’on traitât mal son
cadavre. L’enterrement civil, au xviiie
siècle, n’a pas encore son droit de cité. Je demeure perplexe. N’y eut-il pas
eu réprobation sociale, Voltaire aurait-il agi autrement ? style=‘background:#FFFF99’>Toujours est-il qu’il s’est platement rétracté,
renié, et qu’il a signé ceci, le 2 mars 1778 : « Je meurs dans la
religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine quelle
daignera pardonner toutes mes fautes, et si j’avais jamais scandalisé l’Église,
j’en demande pardon à Dieu et à elle. » Dans l’histoire,
malpropre, de sa communion pascale, l’évêque Biort lui avait rappelé, le 5 mai
1769, que « manquer à la bonne foi » est toujours chose
déshonorante, mais jamais autant que « dans une circonstance » qui
exclut, « essentiellement » la « dissimulation »
et l’« artifice ». Les mêmes mots, syllabe par syllabe, sont
valables pour Voltaire en présence des derniers sacrements.
style=‘background:#FFFF99’>La « bonne foi » est sans doute la vertu
qui lui manque le plus. Delattre et Pomeau conviennent tristement que « le
mensonge lui est naturel » ; « il ment à ses amis ; il ment
quand il fait une affaire ; il ment quand il a un procès ». Il
attaque, puis, si l’on riposte, pousse des cris assourdissants ; « vos
prêtres, dit-il à Tronchin, à propos des pasteurs de Genève, vos prêtres qui
m’ont insulté d’une manière si lâche et si odieuse… » Il redoute si fort
de voir la géologie de Buffon confirmer la Bible qu’il se jette, sur les
fossiles, dans un enfantillage dont il mesure parfaitement l’ineptie, mais qui prendra
peut-être, chez les simples. Et dans l’affaire Saurin, telles pièces
renversant ses dires, il lacère les documents et mutile les registres pour
avoir raison contre la vérité. Et son apostolat en faveur de la « tolérance » !
Et sa fièvre, annuelle, de la Saint-Barthélemy ! (Cette date le tue ;
chaque 24 août, il a des sueurs, des vertiges, son cœur s’arrête, il faut qu’il
s’alite.) Et cette participation visionnaire, insoutenable et qui le brise, aux
tortures de Jean Calas ! Curieux comme d’autres tortures le laissent
désinvolte. Calas sur la roue le rend malade, mais Jeanne d’Arc le met en joie ;
pour cette Pucelle qui joignait les mains, la dérision ne suffit pas ; il
faut la couvrir d’immondices ; il importe de la montrer obscène, à la
façon d’une rustaude que les bêtes, bien armées, séduisent ; et Voltaire
de décrire Jeanne offrant, dans l’attitude adéquate, son corps à un âne :
De son cul brun les voûtes se levèrent
(Etc.)
Littérature,
dirons-nous ; un peu gênante tout au plus. Malheureusement Voltaire ne
s’en tient pas à ces exercices de style. Il aime à recourir au bras séculier.
Le libraire Grasset l’a compromis, à propos de la Pucelle précisément
(Grasset, sans permission, a imprimé le livre à Genève, sachant qu’il aurait un
succès de vente, car les manuscrits de l’ouvrage qui circulent dans les salons
de la ville haute engendrent, dit Du Pan, genevois doré, « de beaux
éclats de rire chez nos dames »). Grasset va payer cher sa tentative.
Voltaire est déchaîné. « Je l’ai dénoncé au Conseil ; il a été mis en
prison et chassé de la ville… En quelque lieu que soit Grasset, j’informerai
partout les magistrats » ; et il a essayé de le faire lyncher, aux
Délices, par ses domestiques. Le curé de Moëns, Ancian, qui s’est mis dans un
mauvais cas, Voltaire fait de son mieux auprès de la police pour qu’il aille
aux galères. Mais c’est l’incident des Lettres
écrites de la Montagne qui nous en apprend sur lui le plus long. Il vaut
mieux n’en pas trop parler. On me l’a fait comprendre, autrefois, lorsque j’ai
appelé, là-dessus, l’attention. Raison de plus pour que je recommence.
Jean-Jacques a osé, dans ses Lettres, nommer le Sermon des Cinquante sans
mettre en doute que ce pamphlet soit de Voltaire. La vengeance de Voltaire
est affreuse. Il sait que Jean-Jacques est redouté des grands bourgeois de
Genève, car il a la plèbe avec lui ; son livre, du reste, expose comment
la « République » est devenue la proie des nantis. Aussitôt Voltaire
s’ingénie à faire peur aux riches encore davantage, pour qu’ils agissent, sans
perdre une minute, et que Rousseau soit arrêté, et qu’on le tue. « Cachant
sa main », Voltaire travaille à faire exécuter Jean-Jacques. D’une
pierre deux coups : on le débarrassera d’un très déplaisant adversaire (« Quel
temps a‑t-il pris pour rendre la Philosophie odieuse ? Le temps où elle
allait triompher ! » 12−1−65) et il pourra, si son plan réussit,
tomber ensuite sur les pasteurs, coupables de ne vouloir point être « sociniens »
et qui brûlent les penseurs libres. Voici le texte qu’il fait répandre ;
non signé, bien entendu, de telle manière qu’il puisse jurer en ignorer tout,
et qui eut passer pour le cri d’alarme de quelque ami de ordre ; c’est un
appel au Conseil, un avertissement à mille exemplaires : « Le
Conseil aura trop de prudence et trop de fermeté pour s’amuser seulement à
faire brûler un livre auquel la brûlure ne fait aucun mal… Il punira, avec
toute la sévérité des lois, un blasphémateur séditieux » ; si le
Conseil ne bouge pas, s’il reste stupidement inerte, « il sera traîné
dans les boues par la populace » ; vite, vite, « un
jugement qui mette fin à l’audace d’un scélérat ! » Ce n’est pas
assez. Voltaire invente, en même temps, une intervention ecclésiastique et
lance ce Sentiment des Citoyens où il a pris le ton calviniste afin que
le libelle anonyme paraisse venir d’une plume « sacrée » ; la
conclusion est la même : « On punit capitalement un vil séditieux. »
Les jours passent et rien ne se produit. Voltaire n’y tient plus ; il lève
le masque, mais en grand secret, pour François Tronchin qui est sûr, qui
ne le découvrira pas ; et il lui hurle (billets des 12 et 22 janvier 1765) :
Mais allez‑y ! allez‑y donc ! Mais qu’est-ce que vous attendez 6 !
style=‘color:red’>Tel est, en actes et dans le concret, l’homme du Traité de
la tolérance, le sanglotant du procès Calas. Les « crimes » lui
mettent l’âme en feu, sauf s’ils s’accordent à ses desseins.
Catherine II a du sang sur les mains ? Peccadille, puisqu’elle protège les
philosophes. « Je sais bien qu’on lui reproche quelque bagatelle au
sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. »
Voltaire-le-tolérant déplore avec bonhomie la « rage » qu’ont les
gens à « forcer les autres à boire de leur vin », il tonne contre les
dragonnades, mais il compte sur les bataillons de Frédéric II pour un
prosélytisme selon son cœur : « Si j’avais 100 000 hommes, je sais
bien ce que je ferais… » L’abbé Galiani, son disciple, expliquera
sans ambages à Mme d’Épinay, le 22 juin 1771, ce que c’est que la
Tolérance : « Si l’on rencontre un prince sot, il faut lui prêcher la
tolérance afin qu’il donne dans le piège » et qu’ainsi, « par
la tolérance qu’on lui accorde », le parti des lumières puisse se mettre
en mesure d’ « écraser » le parti des ténèbres. Au moment où
Calas expire, victime de juges monstrueux, Voltaire ne s’émeut nullement. Ce
parpaillot ne l’intéresse pas ; il en veut à mort, à cette date, aux
pasteurs de Genève ; tant pis pour l’énergumène du Midi, lui aussi, après
tout, christicole. S’en prendre à des juges, qui sont, plus ou moins, aux
ordres du Pouvoir, Voltaire, en outre, a peu de penchant pour de semblables
témérités. Puis il s’aperçoit que l’heure est bonne : nos armées battues
par les hérétiques, le Pouvoir incline à flatter les vainqueurs ; le
ministère, nos caisses vides, cherche à placer des emprunts à Genève, et ne
vient-on pas, chose inouïe, d’accorder une ferme générale à un protestant (J.
R. Tronchin) ? Allons, l’entreprise est décidément sans périls et permet
contre « l’Infâme » la plus belle manœuvre. Encore faut-il que
Voltaire s’entoure, d’abord, de hautes protections. Le terrain prêt, il
s’avance avec son artillerie et ses larmes. Zola risquera gros, dans l’affaire
Dreyfus. Aucun désagrément à redouter, des profits seulement à recueillir, pour
Voltaire, dans l’affaire Calas. L’opération achevée, Calas ne sera plus, pour
Voltaire, que « le roué de Toulouse », comme l’Autre était « le
pendu » de Jérusalem, et la veuve du roué « une huguenote imbécile ».
Ce
que Voltaire ne peut souffrir, plus encore que la croix, c’est l’odeur des
pauvres. La « populace » l’incommode, et elle l’inquiète pour
l’avenir. Dès 1755, il a flairé, dans le deuxième Discours de Jean-Jacques (sur
« l’origine de l’inégalité »), « la philosophie d’un gueux »,
et si Jésus l’horripile, c’est aussi qu’il sort « de la lie du peuple ».
« Nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, écrit Voltaire,
cassant, à Damilaville, le 1er avril 1766 ; style=‘background:#FFFF99’>j’entends par peuple la populace qui n’a que ses
bras pour vivre […] Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux
ignorants. » Les gueux n’ont nul besoin de savoir lire7 ;
s’ils se mettaient à réfléchir, cela pourrait déranger tout. Des gens qui n’ont
pas voix au chapitre. Des méprisables. À Biort l’évêque, Voltaire
n’omet point de jeter au visage qu’il est le fils d’un maçon, au jésuite
Nonotte qu’il descend d’un fendeur de bois, à J.-B. Rousseau que son père était
cordonnier ; et il admire « l’insolence » de ces prêtres « qui
vous disent : je veux que vous pensiez comme votre tailleur et votre
blanchisseuse ». S’il est
énergiquement antisémite, ce n’est pas seulement parce que la Bible vient des
juifs, mais parce qu’ils peuplent, en Europe, la pouillerie des ghettos. « Les
juifs ne connaissent ni l’hospitalité, ni la liberté, ni la clémence » ;
ils ont « cet esprit de lucre inspirateur de toute lâcheté »
(une merveille, cette phrase, sous une telle plume) ; c’est une « nation
atroce » ; les juifs « sont les ennemis du genre humain ».
Saisissante,
la remarque d’André Delattre (p. 34) : « L’imposteur que voyait
Voltaire en tout fondateur de religion, il n’avait pas à aller loin pour en
trouver le modèle. » Exact. Littéralement exact. Voltaire, sur le trépied,
enseigne aux démunis le Dieu « rémunérateur et vengeur », alors qu’il
pouffe, entre intimes, sur ce croquemitaine. Voltaire prêcheur déiste n’est pas
le « cagot » qu’imaginaient les holbachiens ; un fourbe, tout
bonnement ; c’est Tartufe.
Ozanam
déclarait : Voltaire « n’a pas de
plus grand ennemi que l’Histoire ». On dirait bien que c’est vrai.
L’enquête sur son compte, quand on la mène loyalement, conduit à des
conclusions sinistres. « Il est trop facile de faire le portrait de Voltaire
en éliminant ce qui gêne » ;
cette mise en garde de R. Pomeau n’est pas superflue, car on en ramasse à la
pelle de ces « portraits » fumants et burlesques où, selon que le
peintre est d’un clan ou de l’autre, de chez Condamin ou de chez Bayet, du Pèlerin
ou de la Lanterne, Voltaire est l’un des dieux de l’Olympe laïc ou
une incarnation de Satan. Je suis parti dans
ma recherche avec la passion d’y voir clair, sans savoir où j’aboutirais,
espérant (à cause de Besterman) que j’allais trouver enfouies dans ce destin
des choses exaltantes. Voltaire rebute. Cette main, d’homme à homme, qu’on
souhaitait de lui tendre, elle retombe. Jean-Jacques disait de lui : une « âme
basse » (lettre à Vernet, 29 novembre 1760). Quand je le
regarde dans beaucoup de ses voies, quand je l’entends prescrire à d’Alembert
(6 janvier 1761) : « Marchez toujours en ricanant, mes frères,
dans le chemin de la vérité », quand il s’avance, ce jour qu’elle
n’oubliera plus, sur Mme du Châtelet, une dague à la main (et ce
n’est pas une scène de jalousie), malgré moi s’évoque, sous le nom de Voltaire,
ce personnage entrevu par Charles-Louis Philippe : un homme raclant un « violon
rouge » et qui, par-dessus l’instrument à la « voix grimaçante »,
vous fixe « avec des yeux aigus où passent des étincelles et du sang ».
style=‘background:#FFFF99’>Jean-Jacques écrit encore — cette fois, dans ses Confessions
— : « En feignant de croire en Dieu, Voltaire n’a jamais cru
qu’au diable », et c’est mal ; dit-il, de s’appliquer, comme il l’a
fait, à « désespérer » les gens. Où est-elle, en effet, la leçon de
Voltaire ? Son message, comme on dit, en quels termes le
résumerons-nous ? Rassemblant dans notre esprit son œuvre pour l’écouter,
nous aurons, avec Delattre, cette observation préalable, que, chez lui, « la
proportion du déchet » est exceptionnellement « élevée », et
que « ses œuvres manquées sont constamment celles sur lesquelles il
comptait » pour perpétuer sa gloire à travers les siècles. La Henriade est
illisible, ses tragédies sont « flasques » et ses comédies « pitoyables ».
Scolaire, jusqu’à la fin, dans les genres nobles où il croit régner, où il se
regarde comme égal à Virgile, comme plus grand que Racine. Le bon élève ;
le fort en thème (il sait le latin, mais pas le grec). Toutes les fleurs en
papier, tous les faux ornements, toutes les ficelles de la rhétorique. La
poésie, qu’il a pourtant, semble-t-il, discernée chez Shakespeare, il est
incapable d’en recréer l’ombre. Et s’il esquisse, en décasyllabes, quelques
sautillements çà et là, son inspiration se limite (Pomeau) à « d’aigres
musiques pour danse macabre ».
Passons
sur son Charles XII et sur son Siècle de Louis XIV, écrits
valables, à leur date ; mais est-ce bien par ces livres-là qu’il survit ?
Ce que l’on continue à lire, de Voltaire, ce
sont ses contes, quelques-uns de ses pamphlets, et Candide. Ses
pamphlets font pâle figure à côté des Provinciales et si ses contes
séduisent, ils le doivent surtout à ce mélange qui les constitue « d’anticléricalisme
et de polissonnerie » (Delattre) — deux sûrs articles de consommation. Reste
Candide, chef-d’œuvre, réussite parfaite. Alors, sa « parole » ?
Cette chose qu’il avait à nous dire ? L’annonce qu’il avait à nous faire ?
L’avis qu’il entendait nous laisser ? Sa « vue-du-monde », son
testament, sa raison d’être ? René Pomeau le place « entre
Montaigne et Gide » ; il a, dit-il, « vécu et défendu la leçon
humaniste ». Et Spenlé, de même, le range parmi « les grands
maîtres de l’humanisme européen ». C’est usuel,
mais je demande pourquoi. J’ai beau chercher, je ne vois pas dans le « message »
de Voltaire ce contenu qui le classerait « humaniste », —
ou peut-être ne suis-je pas doué pour pénétrer le sens de ce vocable.
Humaniste, Voltaire qui, loin de célébrer la dignité de l’homme ou les pouvoirs
de sa pensée, ne se lasse pas de nous redire que nous sommes infimes et bornés,
nocturnes et répugnants, plus négligeables que des « souris », plus
mauvais que des « puces » ? Si l’humanisme est un hédonisme,
dans ce cas, oui. Voltaire est l’humaniste-type, car sa doctrine est sans mystère :
« unum est necessarium » ; il le déclare à d’Alembert, en
ces termes même, le 31 janvier 1770 : la santé, pour le plaisir ;
c’est l’écho, à soixante-seize ans, de ce qu’il exposait « à Mme
de G. », dans cette épître qu’il lui dédiait, à vingt-deux ans :
Le plaisir est l’objet, le devoir et le but
De tous les êtres raisonnables.
Entre
les deux, ceci, des Notebooks : « Le bonheur est un mot
abstrait composé de quelques idées de plaisir8. »
Sur
la « morale » de Candide, André Delattre s’interroge : ne
serait-ce pas, « peut-être », un « retour au catéchisme » ?
Si Voltaire, en prenant congé, nous recommande de « cultiver notre jardin »,
c’est que l’homme, selon le Livre, « a été mis sur la terre pour qu’il la
travaillât ; ut operaretur… » (Delattre, op. cit., p.
85). Béni soit ce « peut-être », à la dernière seconde, qui sauve
l’exégète ! Si Delattre n’avait pas eu cette hésitation bienheureuse,
j’entends d’ici, dans les nuées, la crécelle du rire voltairien ; elle
n’en finirait plus ; elle en serait inextinguible. Candide issu du
catéchisme ! Quel triomphe ! La
morale de Candide, mais c’est Voltaire lui-même qui nous la commente,
explicite à souhait : « Ce monde est un grand naufrage. Sauve qui
peut ! » (XXXIX,
210.) « La destinée se moque de nous… Vivons tant que nous pourrons,
et comme nous pourrons » (2 juillet 1754). Que chacun s’arrange.
Place aux adroits, à ceux que n’empêtre pas la naïveté des scrupules.
L’important est de savoir nager, pour aborder à un bon coin et s’y creuser un
trou confortable, une « bonne loge » (XXXIX, 203) d’où
l’on assiste, « très à son aise », à la noyade générale. Le
voilà, le jardin de Candide, qui s’appelle domaine de Ferney, avec 20
000 livres à dépenser par mois — fruit de rapines et de brigandages — pour
la cour qu’on y entretient, et ce « petit carrosse à l’italienne, à trois
glaces et doublé de soie », que Voltaire trouvait ravissant. « Je
mets en pratique ce que j’ai dit dans le Mondain : Oh, le bon temps que
ce siècle de fer ! Toutes les commodités de la vie en ameublement, en
équipages, en bonne chère… Il y a là de quoi faire crever de douleur plus
d’un de mes chers confrères. » Ainsi parle, celui que Michelet, délirant,
saluait comme un immolé. L’ « homme qui souffre », l’homme « qui
a pris sur lui toute la douleur du monde », écoutons-le encore ; 14
octobre 1758 : « Que la guerre continue, que les hommes s’égorgent
ou se trompent, vivamus et bibamus ! » La politique de
Voltaire, les réformes qu’il aurait proposées, son effort pour quelque progrès ?
Zéro. Voltaire a trop bien su tirer parti du désordre établi en son
temps pour vouloir qu’on y touche. Son régime idéal est le « despotisme
éclairé », autrement dit, pesant sur la masse qui travaille pour nourrir
ceux qui ne travaillent pas, un pouvoir dispensateur de prébendes, avec une
armée forte et une puissante police, et la gendarmerie « complémentaire »
d’un clergé pour les imbéciles, étant entendu que ces prêtres n’importuneront
point l’élite et ne la dérangeront pas dans ses jeux. Nul n’a mieux défini
la pensée politique et sociale de Voltaire que Robespierre, à la
Convention, dans son rapport du 18 floréal : « Cette espèce de
philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société
comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, le
monde comme le patrimoine des fripons adroits. »
Humanisme ?
moi je veux bien. Et si Paul Souday, célébrant Voltaire l’anti-Pascal,
s’envolait dans un geyser : « Il a vraiment ôté le poids de nos
épaules. Il nous a tirés du cachot et nous a ramenés à la lumière. Joie !
Rires de joie ! Grâce à Voltaire, on respire, on vit ! », si M.
Maurras, à ce que nous confie Bainville, relisait Candide une fois par
année, afin de se bien nettoyer l’âme, et se plaisait à répéter : « Maintenant,
la voie est libre ! », je m’en voudrais de les en blâmer. Trahit
sua… Mais je comprends mieux Flaubert, que Candide attirait aussi,
pour d’autres raisons ; parce que
Voltaire est sans espoir, parce qu’il nous montre la créature hagarde, errant
sous un ciel « de fer », parce que Candide est un livre noir,
un livre amer, « bête comme la vie ». Mais Candide est pour
les lettrés. Pour la foule, ce qui subsiste de Voltaire, c’est ceci :
Les prêtres ne sont
pas ce qu’un vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur science.
Rien
d’autre. Cela n’est pas peu, direz-vous. Question qui n’est pas la mienne. Je
n’avais qu’un propos : savoir quel homme était cet homme et ce qu’il nous
avait apporté.
Est-ce
que je le sais, à présent, qui c’était ? Mal. À peine. Il y a ce cri, cet
élan, dans une lettre de Mme de Grafigny : « Je l’aime,
oui, je l’aime, et il a tant de bonnes qualités que c’est une pitié de lui voir
des faiblesses si misérables. » Il y a le témoignage de Mme
de Genlis, qui s’est rendue à Ferney sans amitié aucune pour Voltaire, sûre
d’avance que cette expérience l’ancrera dans son aversion. Stupeur. Un charme
est sorti de lui. Mme de Genlis n’est pas convertie, mais elle est
ébranlée. Qu’il est différent, ce vieux magicien, de ce qu’elle attendait !
Dans ses yeux, « quelque chose de velouté, et d’une douceur
inexprimable. » S’il est un mot, n’est-ce pas, qui ne lui va guère :
chaleur humaine, si ce don du contact, du rayonnement, du cœur à cœur, Voltaire
en paraît privé plus que quiconque, voici pourtant, en toutes lettres, ce que
lui écrivait Moultou : « vos conversations », qu’elles me font
du bien ! Mon âme s’y ranime à « cette chaleur d’humanité qui fait
la vie de la vôtre » (sic).
style=‘background:#FFFF99’>Ces choses-là ne peuvent être omises.
Étudions bien, aussi, les visages de Voltaire. Ils ne sont pas tous « ricanants ».
Le pastel de Nicolas Cochin, que Besterman a reproduit (l’original est en
Amérique), on n’a jamais fini de le scruter. Un Voltaire qui doit avoir la
cinquantaine ; son dos se voûte ; il serait presque gras ; un
essai de sourire ; mais l’œil, bleu, ne rit pas ; il guette, de côté,
attentif, sans bonheur. Et le regard qu’a vu Mme de Genlis, je le
reconnais dans un des dessins de Huber. Voltaire, très vieux, qui n’a pas cet
air corrosif qu’on lui voit si souvent ; il lève la tête ; il regarde
quelque chose ; il écoute quelqu’un, peut-être, qui lui parle, debout,
tandis que lui-même est assis. Et là, comme pour « chaleur humaine »,
un mot, encore, s’impose à nous, imprévisible, presque incroyable :
enfance. Sur ce visage sérieux, aux grands yeux clairs, oui, je ne sais quelle
enfance.
style=‘background:#FFFF99’>Pomeau, Delattre se heurtent à une énigme : la
raison, la raison déterminante de cette grande haine qu’a portée Voltaire au
christianisme, où se cache-t-elle ? Le motif demeure « obscur » ;
ils le disent, l’un et l’autre. Et il est bien vrai que nous manque, là, un
élément d’intellection capital. Qu’est-ce qui a bien pu, dans la vie secrète de
Voltaire, allumer un tel brasier ? Il ne s’agit pas seulement, chez lui,
de rébellion de l’intelligence, d’indignation du sens commun ; il s’agit
d’un règlement de comptes. Même révoltée, même indignée, la raison n’a pas de
ces flamboiements. Un feu sauvage. Il dit qu’il « éclaire », mais ce
qu’il veut, surtout, c’est ravager et anéantir. Sa besogne ressemble moins à
l’accomplissement d’une mission qu’à l’assouvissement d’une vengeance.
Pomeau et Delattre cherchent tous deux ce qu’ils appellent, chez Voltaire, un « traumatisme »
originel. Ils sont persuadés qu’il est arrivé quelque chose à François-Marie
Arouet, qu’il a reçu, enfant, une profonde blessure, et ils reprennent
l’hypothèse du « jansénisme », à la maison, oppresseur, le frère
Armand sombre dévot, le père sans tendresse, la « fixation » de
l’enfant sur sa mère. Conjectures faiblement étayées ; car enfin, ce père,
ce n’est pas chez les oratoriens jansénistes qu’il a mis en pension François
après Armand, c’est chez les jésuites, autrement faciles et « mondains » ;
et François n’y sera pas malheureux ; il n’en veut pas à ses anciens
maîtres ; il aimait le P. Porée, il admirait le P. Tournemine. Quant au « jansénisme »
tel qu’il l’a connu, ce jansénisme du xviiie
siècle, cette mystique tournée en opposition bourgeoise et gallicane, un
rationalisme déjà le pénètre qui l’écarté immensément, chez les laïcs, chez ces
gens de robe parmi lesquels Voltaire a grandi, de ce qu’évoquent pour nous les
noms de Nicole et d’Arnauld. Quand Voltaire dit « jansénisme », c’est
« christianisme » qu’il entend, deux mots, pour lui,
interchangeables, mais il préfère le premier, polémique, et qui porte tort.
Je
crois, moi aussi, qu’un événement intérieur, lourd de conséquences, a eu lieu
chez l’enfant Arouet, l’adolescent Arouet. Il ne s’en ouvrira à personne et
tous ses biographes ont noté à quel point il est silencieux sur ses années
premières. Ce qui n’est pas une conjecture, mais un fait, c’est le renversement
qui s’est produit en lui entre sa dix-neuvième et sa vingt-deuxième année.
François Arouet a quitté le collège en août 1711 (dix-sept ans) ; il
n’écrit plus sous la dictée ; ce qu’il compose en 1713, il l’écrit parce
qu’il le veut bien ; il est libre. Or son Épître sur les Malheurs de ce
Temps condamne le monde des mondains, dénonce les exactions et le vice.
Admettons que le jeune Arouet vise à plaire au vieux roi et qu’il tienne en
1713 ce langage pour la même raison qu’il tiendra le langage inverse lorsque la
cour ne sera plus celle de Mme de Maintenon mais du Régent. style=‘background:#FFFF99’>Reste son amour pour Olympe Dunoyer. Là nous ne
sommes plus dans la littérature, mais dans la vie. Et François Arouet se jette
dans cet amour à cœur perdu. Lui qu’on verra, si vite, n’avoir plus qu’une
pensée : se pousser, s’enrichir, lui qui veillera avec un tel soin aux
intérêts de son avancement, il fait, alors, « cent folies »,
c’est-à-dire qu’il compte pour rien les chances qui sont les siennes dans la
carrière diplomatique, qu’il néglige tout, qu’il ignore tout, pourvu que « Pimpette »
soit sa femme. Il l’aime. Il est le contraire d’un libertin avec elle ; il
ne songe pas à la prendre, jouir de son corps, et passer à une autre ; il
l’aime ; il lui écrit : « Notre amour est fondé sur la vertu ;
il durera autant que notre vie. » C’est un enfant ? Précisément,
je ne dis pas autre chose. Je dis qu’il y a eu, à dix-neuf ans, un Voltaire qui
ne s’appelait pas Voltaire, qui n’avait encore ni changé de nom ni perdu ses
prénoms, un être en qui ne s’annonçait point celui qui le supplantera. Entre
les deux, une béance. Un François Arouet au cœur pur, avant le Voltaire,
bientôt, qui rira, cynique, de son « cœur très immonde ».
style=‘background:#FFFF99’>La métamorphose, d’où vient-elle ? D’une mue
toute simple ? Quelqu’un qui a fait ses classes, qui a ouvert les yeux sur
la réalité, les réalités, et qui a mesuré sa méprise ? Cette fureur
qui va l’emplir, est-ce d’avoir été une dupe, d’avoir cru à la pureté, à la
droiture, à des puérilités absurdes, et à la sincérité de ces prêtres dont il
découvre de toutes parts, dans cette terrible levée des masques dont
s’accompagna la mort du « grand roi », l’incroyance et l’infamie ?
L’explication est encore trop courte. Ceux qui parlent, chez Arouet,
d’un « complexe » au creux duquel serait sa mère — cette femme dont
nous savons si peu de chose, cette mère qui est morte quand il avait sept
ans, cette maman qui appelait « Zozo » son petit François (François-Marie ;
elle l’avait mis, à sa naissance, sous la double protection de saint
François d’Assise et de la sainte Vierge) — j’ai bien l’impression qu’ils
brûlent, qu’ils sont sur une piste. Mais ils ne prennent pas garde assez au
contenu précis des deux seules allusions que je connaisse — en ai-je laissé
échapper d’autres ? — de Voltaire à celle qui l’avait porté dans son
ventre, puis dans ses bras, et qu’il avait chérie. Deux allusions publiques et horribles. Car c’est par lui, son fils,
que cette mémoire d’une inconnue est une mémoire souillée. C’est
lui, Voltaire, qui fait entendre que le chansonnier Rochebrune est son père
autrement que dans l’art des vers ; c’est lui qui, s’esclaffant parce que
Duché, plaisantin, l’a comparé au Messie, répondra tout haut :
Je n’ai de lui que sa
misère
Et suis bien éloigné, ma foi,
D’avoir une vierge pour mère.
style=‘background:#FFFF99’>Est-ce que ce serait là son secret ? Est-ce
qu’il y aurait eu « traumatisme », en effet, blessure énorme ?
Mais pas dans le sens où on l’imagine. Une révélation qu’on lui a faite
(Chateauneuf ?) engendrant une commotion ? François Arouet n’en
laisse rien voir. Ce qui se passe au tréfonds de lui ne regarde personne. style=‘background:#FFFF99’>Mais de là naîtrait le ricanement…
Hypothèse
que je propose à mon tour, et il est bien possible que je me trompe. Si j’avais
raison, cependant, bien des choses deviendraient claires, et ce refus, par
exemple, que tous ceux qui ont approché Voltaire ont observé chez lui, style=‘background:#FFFF99’>ce refus de se souvenir. Il vit à la pointe extrême
de l’instant ; il est toujours au sommet de la vague ; il n’a jamais,
dirait-on, de regard en arrière. Il est l’homme du « divertissement »,
le docteur du divertissement. Dans cette Épître même à Mme
Denis contre Paris, contre Versailles, dans ce texte de 1749 qui est son propre
Anti-Mondain, à la fin, ce gémissement : tout cela qui est faux,
tout ce hideux tumulte, comment s’en passer ? « Où fuir loin de
moi-même ? »
Il
s’installe — de force — à la campagne, mais il lui faut une rumeur de foule et
des adulations, et la maison de ce solitaire est un caravansérail. Mensonges,
la Vierge et le Christ ! Mensonge, la Pucelle ! Mensonges, le Bien et
le Mal. Il n’y a rien. « La vie n’est que de l’ennui ou de la crème
fouettée. » Fouettons la crème et mangeons-la, en attendant le seul
bonheur, celui du néant.
Notes :
style=‘font-size:8.0pt’>1. Hugo, L’Archipel de la Manche, ch. x.
style=‘font-size:8.0pt’>2. Si Lamartine n’a pas maintenu dans l’imprimé ces
paragraphes, c’est pour éviter le scandale, pour épargner aussi à sa femme,
très pieuse, le chagrin qu’elle en aurait eu.
style=‘font-size:8.0pt’>3. Dans le Journal intime, inédit, de style=‘background:#FFFF99’>Claudel, on découvre, parmi ses notes de
1908, celle-ci qui est pittoresque : « L’imbécile
et dégoûtant Voltaire, pareil à un grand vieux singe pisseur. »
style=‘font-size:8.0pt’>4. Après Péguy.
style=‘font-size:8.0pt’>5. Je fais partie de
ces générations de lycéens qui ont été élevées dans le culte de
Brunetière-Faguet-Lemaitre. Nous apprenions ce que ces trois grands avaient
prononcé ; leurs sentences étaient des dogmes dont on ne pouvait
s’écarter. J’ai mis du temps à m’apercevoir que ces
trois rois étaient aussi trois bourgeois conservateurs et qui
s’appliquaient à nous indiquer, par le biais littéraire, ce que nous devions
penser, petits Français, des malfaiteurs à la Jean-Jacques et des primaires à
la Hugo. Ainsi, dans les lycées d’une République
complaisante, la classe dirigeante, par le truchement de ses « critiques »,
s’occupait de nous diligemment. Et l’on nous enseignait, de même, dans
Sorel et dans Madelin, la version requise de
l’Histoire, l’Histoire selon les possédants.
style=‘font-size:8.0pt’>6. En 1950 (Bulletin du Bibliophile, n° 4) M.
Bernard Gagnebin, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque de Genève, a
révélé une autre lettre, ultra-confidentielle,
adressée, par Voltaire, à son imprimeur et complice Gabriel Cramer ; « il
faut », lui dit-il, que les conseillers « engagent adroitement
les ministres [les pasteurs] à faire des représentations ; il faut
qu’ils animent la voix des meilleurs citoyens ; il faut qu’ils réduisent
la canaille au silence en faisant connaître les endroits [du livre de
Jean-Jacques] blasphémateurs et séditieux et qu’ensuite ils punissent non
pas un livre, qu’on ne peut punir, mais un coquin digne des châtiments les plus
sévères ».
style=‘font-size:8.0pt’>7. Voltaire a consenti tout de même qu’un maître
d’école vînt à Ferney, mais qu’il n’ennuie personne ! Pour amortir le zèle
éventuel de cet instituteur, Voltaire a fixé son traitement à 50 francs par
mois (180 NF à peu près), sur quoi lui sont retenus 120 NF par mois, pour son
loyer.
style=‘font-size:8.0pt’>8. Voltaire est en retrait par rapport à Gide, et moins
bon « humaniste » que lui. L’immoralisme est sa méthode, mais non
point ouvertement sa doctrine, crainte des conséquences qu’en pourrait subir
son repos. Jezrad, l’ange de Zadig, sait que la « doctrine secrète »
est faite pour demeurer telle, car, « sur ce principe » (que le Bien
et le Mal sont de pures fictions) « ils » (les hommes) « s’abandonnent
à des excès », ce qui ne vaut rien pour le « lien social » et sa
douce efficacité. Ce n’est pas Voltaire, c’est La Mettrie qui aurait pu
concevoir Lafcadio. Voltaire ne s’aventurerait pas à pareille imprudence. La
Mettrie, au contraire, prononce : « Celui qui aura une plus grande
satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque aura moins de
plaisir à faire le bien. » La Mettrie expulse remords et mauvaise
conscience ; il y met bon ordre, comme l’auteur du Journal ;
ces choses-là, écrit-il, sont pour « les sots » ; et il
donne d’avance à la pensée de Gide sa forme entière : « Il ne faut
cultiver son âme que pour procurer plus de commodités à son corps. »
style=‘font-size:7.0pt’>
* * * * *
style=‘font-size:8.0pt’> href=« https://old.chouard.org/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf »>https://old.chouard.org/Europe/Henri_Guillemin_Eclaircissements_1961_François-Marie_Arouet_dit_Zozo_dit_Voltaire.pdf
* * * * *
• Je signale aussi, à ceux qui l’auraient raté, ce billet important où
Guillemin explique ROUSSEAU
(et où Voltaire en prend pour son grade) :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/10/220-preface-de-guillemin-aux-reveries-de-rousseau
Je sais que Marion a mille choses à nous dire, elle aussi, sur Voltaire.
J’ai hâte de voir ce qu’elle nous a préparé 🙂
Étienne.

Éclairant, et ça fait du bien, il est grand temps de remettre les choses dans le bon ordre pour y voir plus clair !
Merci Étienne 😉
Je partage complètement cette admiration pour H.Guillemin, ses récits son passionnants, il a ce don de conter l’Histoire mais toujours avec précision c’est vrai. A.Lacroiz-Riz dévoile aussi, avec autant de précision je trouve, notre Histoire plus récente. Je l’admire autant pour cela (malgré ce que certains peuvent lui reprocher) même si elle n’a pas ce talent de conteur qu’avait Guillemin.
Par ailleurs, j’aimerais bien savoir ce que pense M.Sigaut (qui sait être précise elle aussi) des travaux de A. Lacroiz-Riz ou de H. Guillemin. Si cette question pouvait être mise sur la table lors de votre prochaine rencontre… Merci d’avance 🙂
Yvan P.
Voltaire encore :
« Le peuple ressemble à des bœufs à qui il faut un aiguillon, un joug et du foin… » »
« Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas instruit : il n’est pas digne de l’être. »
Signé Voltaire.
Le bon, le grand Voltaire qui réclame la justice pour le pauvre Calas mais refuse l’instruction à des millions de pauvres.
Arrêtons-nous à ce décret. Voltaire domine le « siècle des Lumières » ; lui aussi fonde un ordre, l’ordre de l’intellectuel, non plus simple amuseur mais enseignant, maître à penser ; à partir de lui, qui sait reçoit mission, délivre leçon, ne se borne plus à comprendre le monde mais à le transformer ; or, cette entreprise universaliste récuse d’emblée la justice fondamentale, le droit à l’éducation des masses populaires, et en quels termes ! – l’aiguillon, le joug, le foin – des bêtes. Illogisme furtif ? Non (…) » (p. 92)
In Comment être Breton, Essai sur la démocratie française, 1970, Morvan Lebesque, Seuil – Points.
Non, pas pardon.
J’aime bien aussi les clins d’œil de la vie.
Bonsoir Monsieur Chouard
(Je me suis corrigé, je commence à vous appeler par votre prénom… quelque part c’est bon signe 😉
Vos conférences, vos ateliers ou plutôt je dirais vos clubs pour vous avertir de ma critique avenir, devraient dans une réelle démocratie, être à l’initiative de l’État. Cette lacune est révélatrice de la volonté de rendre le citoyen ignare.
Mais, là où je veux en venir, c’est plus sur le contenu de ces rassemblements citoyens. Il me semble qu’il manque quelque chose… On ne fait que disséquer notre passé et notre présent pour en discerner les causes et conséquences. Je ne dis pas qu’il ne faille pas ressasser tel ou tel événement ou tel et tel acteur, c’est essentiel pour l’évolution. Chacun d’entre eux est une pierre à ajouter à l’édifice de notre civilisation.
Mais il manque quelque chose… La démocratie est un édifice éternellement inachevé, quantité de pierres ont été taillées et assemblées pour faire évoluer notre démocratie, mais il a manqué cette chose à chaque fois pour que la nation soit souveraine.
Je pense qu’à force de patience et de persévérance, un jour inattendu, mais espéré, jaillira de vos clubs nomades et numériques une toute nouvelle pierre, une pierre révolutionnaire, une pierre qui n’aura encore jamais été exploitée, et, peut être que cette pierre sera enfin la clef de voute de notre démocratie, démocratie libre de droits bien sur. 😉
c’est dingue cette dédicace de Guillemin sur ce bouquin.
Comme quoi dans la vie il n’y a pas de hasard.
Tout est écrit.
Et on trouve des signes, quand on sait ouvrir les yeux et , surtout, quand on est sur la bonne voie.
C’est une sorte d’encouragement de trouver cette dédicace, a ce moment là.
En tout cas, je trouve ça aussi émouvant.
« Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. »
D’après H. guillemin, cette sentence est censée se trouver dans « Essai sur les mœurs et l’esprit des nations » à propos de la Chine.
J’ai beau chercher, télécharger tous azimuts cet essai, je ne trouve pas cette phrase.
l’avez-vous trouvée, vous ?
@ J‑Stéphane
Ce n’est pas tant la nation qui devrait être souveraine, que les citoyens – tous les citoyens – et pas seulement une toute petite élite autoproclamée et plébiscitée par l’élection oligarchique.
Lorsque le peuple dans sa totalité n’est pas souverain, alors la nation ne l’est pas non plus, quand bien même ceux qui la gouverne le sont (et ils ne le sont plus guère de nos jours, ayant vendus la souveraineté nationale morceau par morceau à une Commission Européenne ploutocrate et totalitaire).
Cordialement,
Morpheus
@Morpheus,
Il me semble que, Nation souveraine, exprime mieux la nécessité pour le peuple de s’impliquer en politique.
La Nation n’est pas l’État, la Nation c’est le peuple politicien dans son pays, et l’État est son administration.
L’union Européenne, ou pourquoi pas un jour, l’union Mondiale, peuvent se faire sans pour autant, automatiquement supprimer la souveraineté de chaque citoyen.
Le citoyen continuera à se sentir souverain tant qu’il pourra politiquement rester maître de son environnement.
Je suis d’accord, J‑Stéphane, mais je souligne par ma remarque le piège sémantique qu’il y a dans certains termes. Vous avez raison de dire que le mot nation recouvre, selon son étymologie, le concept de peuple (les gens), mais vous savez aussi bien que moi qu’il s’agit d’un de ces mots qui ont été récupérés par les voleurs de pouvoir (comme le mot démocratie), et qu’il est – à tort selon moi – considéré comme synonyme de État.
Il garde dans usage une connotation d’entité susceptible d’être représentée, et si je soulignais la différence qu’il y a entre souveraineté de la nation et souveraineté du peuple, c’est pour éviter ce piège. Une nation non démocratique peut être souveraine, à travers le pouvoir souverain de ses prétendus représentants. Je préfère donc mettre clairement l’accent sur la souveraineté du peuple.
Cordialement,
Morpheus
@ J‑Stephane
Morpheus a raison d’opérer le distinguo, il s’exprime dès la révolution de 1789 à travers les mots de Sieyes (inventeur du concept de souverainté nationale pour justifier l’évacuation du peuple):
http://www.droit-constitutionnel.net/article/grand-principe/souverainete-populaire-souverainete-nationale_600.htm
@ Michel
« Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains[4] : l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre. »
http://fr.wikisource.org/wiki/Essai_sur_les_m%C5%93urs/Chapitre_155
Remarque : Voltaire dit aussi ceci (apparemment plus humaniste, temporairement moins cynique) dans sa note : « [4] C’est une suite naturelle de l’inégalité que les mauvaises lois mettent entre les fortunes, et de cette quantité d’hommes que le culte religieux, une jurisprudence compliquée, un système fiscal absurde et tyrannique, l’agiotage, et la manie des grandes armées, obligent le peuple d’entretenir aux dépens de son travail. Il n’y a de populace ni à Genève, ni dans la principauté de Neuchâtel. Il y en a beaucoup moins en Hollande et en Angleterre qu’en France, moins dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Dans tout pays qui aura de bonnes lois, le peuple même aura le temps de s’instruire, et d’acquérir le petit nombre d’idées dont il a besoin pour se conduire par la raison. »
Mais c’est le même qui dit ailleurs :
« Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. »
ou « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
http://fr.wikiquote.org/wiki/Voltaire
Je pense de plus en plus que Voltaire, en plus d’être un esprit vif et intelligent, était aussi une fripouille, une crapule, un voleur, un menteur, un falsificateur, un délateur-calomniateur, un pleutre, un égoïste, un salaud ; fournisseur aux armées, la crème des canailles.
Un modèle bien adapté —le bon emblème, en fait— pour nos richissimes prétendues >« élites », à vrai dire ; et je m’étonne de moins en moins qu’ils s’en réclament à cor et à cri.
Étienne.
pour aller plus loin que l’opposition classique entre souveraineté populaire et souveraineté nationale, en somme pour qualifier ce que peut être une démocratie, qui, en terme différent s’appellerait « anarchie », comme dilution totale du pouvoir et non seulement sa séparation ou l’agrégation artificielle de volontés individuelles…que faire…multiples sont les voies.
une revue de « là où l’on en est » dans les doutes et les questionnement est proposée dans cet article : http://refractions.plusloin.org/spip.php?article74
qui fait mention et critique la proposition dede T. Fotopoulos (T. Fotopoulos, Toward an inclusive democracy, Londres, 1997) disciple de castoriadis :
{{inspiré par les données fondamentales de la démocratie athénienne et la pensée de Castoriadis. Il s’agit, semble-t-il, de la version la plus systématique d’un projet ancien, dont on trouve les éléments chez les penseurs anarchistes, chez Marx, et dans les expériences révolutionnaires du xixe et xxe siècles. Il se veut « la synthèse des traditions démocratique, socialiste, libertaire, verte radicale et féministe radicale » et « la seule issue possible » à la crise multidimensionnelle (« économique, écologique, sociale, culturelle et politique ») du monde contemporain (largement décrite dans la première partie de l’ouvrage).
Le principe de la démocratie énonce, non pas seulement que le peuple est souverain, mais plus spécifiquement, que « nul n’est contraint à respecter des lois et des institutions qu’il ou elle ne contribue pas directement à élaborer » – ce qui est une définition acceptable de la liberté et implique l’égalité. 21
Le projet de démocratie générale prend acte de ce que les différents champs où peut se déployer une activité individuelle ou collective autonome sont inséparables : « la vie publique englobe tous les domaines de l’activité humaine où il est possible de prendre les décisions collectivement et démocratiquement », et elle comprend donc indissociablement le champ politique d’exercice du pouvoir, le champ économique, le champ social (travail, enseignement, culture) et le champ écologique des rapports entre monde naturel et monde social (p. 190).
Ce projet implique donc d’abord une démocratie politique directe, où le pouvoir est partagé à égalité entre tous « les citoyens », c’est-à-dire « tous les résidents d’une aire géographique distincte et constituant une unité démographique viable, qui ont atteint l’âge de raison … sans distinction de sexe, d’ethnie ou de culture » ; ceux-ci constituent le « corps civique », lequel peut déléguer son autorité selon des mandats spécifiés, pour l’accomplissement de tâches spécifiques, par tirage au sort sur base de rotation, et révocables à tout moment, ce qui permet d’éviter la concentration du pouvoir aux mains de prétendus experts. 22
Le corps des citoyens « d’une zone géographique donnée », répartis en assemblées populaires des demoi ou circonscriptions territoriales (ville et villages environnants, voire quartiers de grande ville, etc.) y élisent des délégués révocables munis de mandats précis, « dans le seul but de coordonner et d’administrer les politiques formulées par les assemblées elles-mêmes. Leur fonction est donc purement administrative et pratique, ce n’est pas une fonction de prise de décision politique » (p. 195).
Le problème posé par les dimensions des sociétés modernes sera résolu par les moyens de la technique, des « réseaux électroniques » connectant les « assemblées démotiques » populaires au niveau régional ou confédéral en « assemblée des assemblées ». Dans ces conditions, tous les individus partageant le pouvoir à égalité et participant au processus de décision, il ne peut y avoir « aucun conflit entre démocratie et liberté de l’individu ». De même, la plupart des droits de l’homme étant des droits « contre l’État », le problème de ces droits ne se pose pas, la démocratie directe étant « non étatiste ».
Cependant, « pour être tolérable, la démocratie exige une certaine homogénéité culturelle », de façon à éviter l’intolérance possible de la majorité envers les droits des minorités culturelles ou ethniques : lorsque celles-ci ne pourront être « territorialement séparées », elles devraient pouvoir disposer d’assemblées distinctes au sein de la confédération. Pour surmonter les difficultés qui surgiraient encore, l’intériorisation des valeurs démocratiques ferait le reste…
Le projet démocratique dans le champ économique est également intéressant. Partant de la critique du système économique actuellement dominant (argent, marchés, profits, croissance) et dans le prolongement de la théorie des conseils ouvriers, il est proposé que « toutes les décisions macro-économiques » soient prises là encore par « le corps des citoyens », et les décisions micro-économiques par « les unités de production ou de consommation ». 23
Cette « autorité du peuple dans le champ économique » constitue « le fondement de la démocratie générale », en particulier politique. Elle assure la propriété du peuple et rend impossible toute accumulation individuelle de capital. Renvoyant classiquement « à de futures assemblées de citoyens de concevoir la forme concrète d’une économie générale » (comme le faisaient au xixe siècle les anarchistes et Marx lui-même), le projet entre suffisamment dans le détail pour laisser entrevoir « une économie sans État, sans argent et sans marché » (p. 209), et « l’indépendance économique locale » permettant le contrôle direct de l’économie et de la société ; elle permettrait d’inverser « le processus de surproduction et de surconsommation qui est l’effet principal de l’économie de croissance » (p. 212) ; elle assurerait en outre une « décentralisation indépendante » fondée sur « l’interdépendance horizontale des demoi », les « besoins essentiels » étant autant que possible couverts localement, assurés par les échanges entre demoi et contrôlés par ceux-ci, au sein d’une confédération, et non d’un marché. Les demoi, unités politico-économiques de base, doivent être d’une taille autorisant la démocratie directe, c’est-à-dire « la possibilité concrète de prendre les décisions en assemblées générales ». Ce qui rend probable le morcellement institutionnel, sinon physique, des grandes villes modernes en plusieurs unités de base…
Les individus participant en tant que citoyens aux assemblées de demos sur les options macro-économiques, participent aussi, en tant que travailleurs, à des assemblées des lieux de travail, celles-ci supervisées par un conseil de surveillance : on retrouve un projet proche de celui des conseils ouvriers envisagé sous diverses formes dans l’Allemagne révolutionnaire des années 20. 24 La même inspiration se retrouve dans le système envisagé de rétribution par « bons de travail », différenciés selon qu’il s’agit de rétribuer des heures d’un travail « essentiel » servant à satisfaire des besoins « essentiels » définis au niveau confédéral, ou d’un travail « non essentiel » et volontaire. Un « marché artificiel » où les « prix », au lieu de refléter la valeur-travail, équilibrent seulement l’offre et la demande, exprimant ainsi la « désirabilité » des biens et « guidant l’allocation des ressources ».}}
la dédicace, ô veinard!, un signe du destin.
Je m endors le soir en écoutant une playlist de Monsieur Guillemin et me réveille avec lui 😉
Ah ! les gens de biens… tant de choses à en dire.
Bienvenue au club, Étienne !!!
L’Homme aux Petits Papiers.…
Je vous écoute avec le même plaisir. Les qualificatifs que vous lui attribuez, je vous les renvoie tout autant, sincèrement.
Pour réconcilier les défenseurs du « suffrage universel » avec les défenseurs de la démocratie autour d’un projet commun :
Nous avons conquis le suffrage universel,
il nous reste à conquérir la souveraineté populaire.
Jean Jaurès
Si on suit nos >élus, et si on les attend, on en est loin.
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/En_Vrac.pdf
Que faire du démasquage de Voltaire ? Un pont pour la réconciliation. Je m’explique.
J’ai écouté la deuxième partie de l’émission de Mermet (suite de mon commentaire 18 du 28/11/2012). Je suis un peu déçu. Avec ces types de la ligue du midi, on en revient à la bonne vieille peur de la « montée de l’extrême droite ». C’est dommage, parce qu’on sent bien qu’il y a des convergences extrême-gauche et extrême-droite et que la clef est là. Il y aura toujours des petits groupes de fanatiques (identitaires ou antifas) mais le gros des troupes, les 55% du NON de 2005, ça n’a rien à voir avec le fanatisme, on le sent bien et c’est à cet ensemble hétéroclite qu’il faut donner un nom. C’est là que Voltaire peut nous aider. Ces 55%, ne serait-ce pas le rejet d’un système politique dans lequel on sait de moins en moins qui décide pour nous et selon quels critères ? Ne serait-ce pas – pour reprendre la formule de Lordon – « un symptôme politique de la dépossession » ? Ou, pour le dire autrement, l’expression grandissante d’une révolte contre l’aristocratie que l’on retrouve ailleurs et sous bien des formes (travail à faire). Aristocratie, ou gouvernement des meilleurs, héritée des Lumières et fondée sur une séparation radicale entre le peuple et son élite dont le « type » est le Philosophe.
« Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu’ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténebres ; au lieu que le philosophe dans ses passions mêmes, n’agit qu’après la réflexion. » (Article « Philosophe » de l’Encyclopédie, http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.11:1251.encyclopedie0311 )
Ce qui donne la fameuse conception politique de Voltaire citée plus haut : le petit nombre gouverne le grand nombre (http://books.google.fr/books?id=NRNvjjYauOsC&lpg=PA86&dq=nourri%20par%20lui&hl=fr&pg=PA86#v=onepage&q&f=false)
Nous le sentons bien, notre avenir politique est à la repossession. Qu’on le veuille ou non la ligne voltairienne a triomphé avec la Révolution de 1789 et la question ne se pose plus vraiment depuis. À l’échiquier politique actuel qui en est la marque, il faut substituer une nouvelle ligne de partage entre ceux qui pensent que la politique est l’affaire de tous et ceux qui pensent que la politique est l’affaire de quelques-uns (professionnels de la politique et experts bien en cour). Et l’on voit bien qu’à l’aune de ce nouveau clivage, de nombreux points de passage émergent à la surface entre des formations politiques, aujourd’hui encore, totalement étanches.
Mais attention à ne pas être trop prompt à opposer un régime dominé par une petite élite éclairée à une indifférenciation complète des compétences disséminées dans la population. D’où mon commentaire 1 du 25/11/2012 sur l’alliance naturelle de l’élite disons technocratique à un fonctionnement véritablement démocratique. Il ne s’agit pas, en effet, de remettre en question le rôle de l’élite dans l’élaboration politique mais sa prétention à conduire le pays, c’est-à-dire à décider pour le peuple en son nom. Le danger, palpable, consiste à se focaliser sur le scandale et jeter le bébé (l’élite intellectuelle et la méritocratie) avec l’eau du bain (l’oligarchie aristocratique).
Attention aussi à un second écueil : vouloir faire du peuple un peuple de philosophe (si l’on reprend la terminologie des Lumières). La tentation est grande et largement répandue. C’est l’idée qu’en réformant le système scolaire on arrive à former un peuple cultivé et supérieur, capable de s’écouter, de réagir rationnellement et de gouverner, enfin, en son nom. C’est une idée totalitaire. Il y aura toujours une élite intellectuelle et c’est tant mieux. Le problème n’est pas là. Le problème réside dans la reproduction sociale de cette élite (d’où les idées de Martin Hirsh, par exemple, visant à la diversifier) et dans le statut politique de chaque citoyen.
Encore une fois, pas besoin d’un peuple de philosophes pour mettre en place la démocratie. La décision politique n’est pas une affaire de savoir mais d’opinion. Sur une question précise, le peuple consulte l’avis de ceux qui, en son sein, sont compétents mais c’est le peuple, lui seul, grâce au tirage au sort, qui décide. Pour le coup, c’est vraiment du « yes we can ». « Nous », c’est-à-dire tout le monde : les intellectuels, les artisans, les chômeurs, les patrons, les artistes, les ouvriers, etc, etc.
A – Après écoute de l’enregistrement sonore : une définition de la philosophie sociale de Voltaire, par Robespierre, pour le transfert des cendres de Rousseau au Panthéon (et contre celles de Voltaire dans le même temple de la reconnaissance laïque) :
« une espèce de philosophie pratique réduisant l’égoïsme en système, qui considère la société comme une guerre de ruses, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, le monde comme le patrimoine des fripons les plus adroits ».
Voltaire définit quant à lui la vie, le plaisir comme « l’objet, le devoir et le but de tout être raisonnable », tandis que le bas-clergé a sa raison d’être de laisser les gueux résignés au pire sort.
Incise ironico-sérieuse : Et nous, peuple (?), individus (inter-dépendants et si peu autonomes matériellement ?), sommes-nous :
- entretenus par je ne sais quel clergé ou obédience, résignés au malheur ?
- ou encore esclaves du plaisir et surtout celui que délivre incontestablement la consommation (l’achat, l’acquisition de « biens », du moins tant que l’on a de l’argent, même des miettes, à dépenser) ?
Plaisir et peur : 2 mamelles intarissables des pouvoirs ?
- Une autre proposition à notre actuelle situation ?
B – Et une fois de plus, Henri Guillemin, avec son hypothèse sur l’homme Voltaire (un dévoilement sur l’amour chez sa mère – selon un équivoque sire du clergé de sa propre famille), nous mets face l’étendue du parcours biographique rapporté à la politique… Grande Histoire / histoire et trauma personnels : même combat.
Au moins cette vision peut-elle permettre de relativiser la haine que nourrit Voltaire à l’endroit du christianisme (et éventuellement, de mesurer l’onde de choc de certaines informations sur un jeune être, sensible et intelligent – et élevé selon les canons de la bienséance).
Nota : Chez Morvan Lebesque, et à propos de Napoléon cette fois (comme autre personnage détestable), on pourra trouver une analyse complémentaire à celle de Guillemin, dans la relation douloureuse sinon sanglante Etat français / « petit » provincial (colonisé), ou comment échapper à la souffrance et survivre (actes, verbe – ou de la disproportion rationnalisable).
@ Vincent
La décision politique n’est pas une affaire de savoir mais d’opinion.
C’est précisément là que le bas blesse !
La politique ne devrait avoir pour objectif que de résoudre les problèmes. Or, résoudre les problèmes ne peut se faire sur base d’opinions. Comme disait l’autre « les opinions, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a ». Et aussi grossière cet adage peut-il paraître il n’en demeure pas moins une profonde et vérifiable vérité.
Or, une opinion n’est jamais objective : elle dépend pour l’essentiel de nos conditionnements socioculturels qui n’ont rien de vrais, mais tout de l’arbitraire culturel et traditionnel (1). Une idée fausse (voir stupide), sans cesse répétée, sera considérée à la longue comme vraie par une majorité, et deviendra par conséquent une opinion majoritairement répandue.
Mais alors, si la politique ne peut se fonder sur nos opinions pour résoudre les problèmes, sur quoi devrait-elle reposer ? Dans un siècle entièrement dominé par les artéfacts technologiques issus des sciences, la réponse devrait nous apparaître évidente : par la méthode scientifique.
Mais en quoi la méthode scientifique peut-elle constituer le fondement de la politique ? Commençons par définir ce qu’est la méthode scientifique.
Le concept de méthode tire son origine du vocable grec methodos (« chemin » ou « voie ») et désigne le moyen employé pour parvenir à des fins. La méthode scientifique désigne donc l’ensemble des démarches nécessaires pour obtenir des connaissances valides (scientifiques) par le biais d’instruments fiables. Cette méthode a pour but de protéger le chercheur de la subjectivité.
Aristote fut le premier à en définir le contour : « Nous estimons posséder la science (= connaissance) d’une chose d’une manière absolue quand nous croyons que nous connaissons la cause par laquelle la chose est, que nous savons que cette cause est celle de la chose, et qu’en outre il n’est pas possible que la chose soit autre qu’elle n’est » dit-il.
Ainsi, le fondement de la méthode scientifique repose sur la recherche des causes – et si possible, de la cause la plus déterminante – du ou des problèmes que l’on cherchera à résoudre.
Ce n’est évidemment pas tout. La méthode scientifique – et tous ceux qui utilisent celle-ci dans leur discipline respective (du chercheur en laboratoire, jusqu’à l’ingénieur des ponts et chaussées) – fondent leurs décisions, non sur des opinions, mais sur un ensemble de données vérifiables. La méthode scientifique consiste donc également dans la récolte de données fiables aussi complètes que précises.
Ainsi, lorsque l’ingénieur des ponts et chaussées décide des matériaux à utiliser pour la construction d’un ouvrage d’art, il fonde sa décision sur des calculs qui peuvent être corroborés par n’importe quel ingénieur, peu importe leurs opinions respective : le consensus est obtenu selon le résultat des calculs, et vérifiable par tous en fonction des données recueillies.
On m’objectera que cela ne suffit pas, que même avec ces données, les choix politiques peuvent encore varier (couleur du pont, forme des arcades, etc.), mais nous voyons bien que nous retombons invariablement sur une question d’opinions subjectives qui n’ont que peu à voir avec l’essentiel des problèmes à résoudre.
La vérité sous-jacente à cette approche de la question politique par le biais de la méthode scientifique, est que de nos jours, dans le contexte de nos institutions actuelles, la politique est affaire de rapports de forces entre intérêts particuliers n’ayant, dans la grande majorité des cas, aucun rapport avec l’intérêt général, c’est-à-dire la préoccupation fondamentale qui devrait guider toutes les décisions qui concerne le peuple. Et les opinions sont pratiquement toutes des idées arbitraires, fondées sur des raisonnements réfutables reposant pour la plupart sur des clivages partisans et des idées toutes faites, quand ce n’est pas sur un ensemble de théories idéologiques qui permettent aux voleurs de pouvoir de toujours diviser pour mieux régner.
Je terminerai en rappelant que de tous les langages, seul celui des sciences est à la fois universel et non soumis à interprétation : de Paris à Rio de Janeiro, de Moscou à Los Angeles, les plans de construction d’un avion sont compréhensibles par tous. Si l’on parle de consensus, il me semble utile de songer sérieusement au type de langage que l’on veut mettre en avant pour l’obtenir.
Cordialement,
Morpheus
(1) selon Pascal : « La coutume : qui la ramène à son principe, l’anéantit. Rien de tel pour bouleverser l’État que d’ébranler les coutumes établies en sondant leur source où apparait à plein leur défaut d’autorité et de justice. L’aveuglement des sujets est la condition de base de ce que l’on appelle le bon ordre. Il ne faut surtout pas que le peuple sente la vérité de l’usurpation. Il faut la faire regarder comme raisonnable et éternelle et en cacher le commencement si on ne veut pas qu’elle prenne fin bientôt. »
@ Vincent,
un antidote à ce que tu viens de lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Scientisme
De quelle vérité la politique doit-elle traiter et sur laquelle s’appuyer ?
Correspondre à des données plus ou moins validées scientifiquement, ou correspondre à une population, riches d’opinion aussi subjectives seront-elles toujours, mais actrice de son destin ?
La réflexion d’un médecin sur la problématique de la science, des croyances ?
http://planete-homeo.org/school/forum/de-la-croyance-a-la-foi-en-passant-par-la-science-t282.html#p3314
L’exemple de l’ingénieur me paraît insuffisant. En toute humilité, hélas. Mon opinion est aussi un ramassis de connaissances et de croyances, et parfois les vérifications me paraissent impossibles à mener, même si je pense défendre le doute, et avoir un goût pour la rigueur et la validation par l’expérience.
Pardonnez-moi de ne pas être une intellectuelle. Et pire encore de ne pouvoir philosopher en profondeur, de ne pouvoir sans doute aller plus loin, ou d’être confuse. J’essaie de traduire un vrai dilemme que je vis sur la pensée de la démocratie, et qui ne me semble pas assez exploré. Votre message l’a réveillé, dans son débat avec celui de Vincent.
Est-ce le but d’une démocratie que de vérifier que je suis dans le vrai ? Que ce que je pense est faux ?
Si démocratie il y a, je ne peux l’imaginer qu’avec ce que je suis, et ce que sont les autres… Nous sommes dans la vérité, parce que nous sommes. Cela peut me suffire. Quand à savoir ce que nous devons faire, il est des questions pratiques, et des questions idéologiques (philosophiques). La science ne peut pas répondre de tout, si la science appliquée donne quelques bons résultats dans les domaine qui sont les siens. L’homme, l’être humain est aussi esprit (l’esprit n’étant pas la raison, je veux dire ici).
Intuitivement, je rapproche cela de la mise en balance de la démocratie avec l’aristocratie. Et je rejette absolument l’aristocratie (pour ne pas y « croire » du tout comme solution populaire).
Que l’on parle pour soi. Quant à parler pour les autres, aussi doué soit-on : l’abîme s’ouvre, à mes yeux.
La mise en actes de la démocratie est évidemment compliquée. Des coordinateurs sont-ils nécessaires ? L’outil scientifique doit-il s’étendre à tout ? Une architecture totalisante lui est-elle un objectif cohérent ? Question de nombre d’acteurs sûrement, tandis que notre société regorge de moyens et qui sont à même de la détruire (bombe atomique pour commencer).
Qu’il suffise de dire que résoudre des problèmes réclame seulement du bon sens (donc un sens pratique) et non des opinions, quelles qu’elles soient. Cela me parait tellement tomber sous le sens que je n’arrive pas à comprendre que l’on puisse encore débattre de cela. Faut-il que le monde marche sur la tête pour que nous en venions à considérer que résoudre des problèmes consiste en un débat d’opinions. Nous avons vraiment perdu tout sens commun. C’est réellement tragique. Ils sont fous, ces humains.
Morpheus
Et remettez-vous en question !
Vous confondez « la méthode scientifique » avec « la science » (cf. la réaction imbécile de sitouaillain avec sa comparaison avec le scientisme).
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit : la méthode scientifique détermine une démarche visant à l’objectivité par la mise en lumière de faits et de données vérifiables. Cela vise à clarifier les problèmes, non à les rendre plus confus par l’émission d’opinions qui n’ont rien à apporter à la résolution des problèmes.
Ne comprenez-vous pas que cela fait plus de 200 ans que l’on nous leurre en nous faisant croire que notre opinion compte plus que tout, que l’on prend en compte cette opinion, et qu’elle est supérieure en tout ? Quelle blague ! On nous tient par notre péché d’orgueil : la vanité (revoir l’excellent film « L’avocat du Diable »).
Je le redis : les opinions ne sont pas pertinentes ; une analyse peut être pertinente, un calcul peut être juste, un raisonnement peut être fondé ; mais une opinion n’a en soi aucune valeur objective. On ne résout pas les problèmes à coup d’opinions.
Une opinion, c’est une manière de juger, et juger n’aide pas à résoudre les problèmes, d’autant que la plupart de nos opinions sont fondées sur nos préjugés.
Opinion (étymologie) : XIIe s. : lat. opinio, ‑onis « croyance ». Les croyances, comme la religion, c’est une affaire privée, pas une affaire publique, cela ne concerne pas la gestion (des problèmes) de la cité.
Pour le dire plus clairement (quitte à choquer) : en ce qui concerne la résolution des problèmes de la cité, je me moque de vos opinions de la même façon que mes opinions personnelles n’ont rien à y faire non plus !
« SORTEZ-VOUS LES DOIGTS DU CUUUUUUUL ! »
(Arthur, dans la série Kamelott)
Morpheus
Votre réaction va jusqu’au bout, Morpheus. Nous touchons donc là quelque chose !?
Je le pense sincèrement.
Mais mes moyens ne sont pas bien costauds pour vous répondre autrement… Je pratique aussi des raccourcis pour tâcher d’aller à l’essentiel (le mien), relatif sûrement. Pas le temps non plus de textualiser en profondeur.
Je prends votre réponse, en tous cas.
Castoriadis semble à l’aise lui avec « l’opinion ». Elle peut s’élaborer un peu, beaucoup, elle restera peut-être une opinion (?). Je vous ai laissé volontairement un texte en lien. Il me fait cogiter, lui aussi.
La « cité » que vous revendiquez comme cadre évident est aussi une forme d’organisation sociale, une construction qui présuppose des valeurs, des choix. Voir Mumford éventuellement.
Voilà, c’est maigre… Kenavo.
J’ai retrouvé à notre intention, un extrait qui explicite autrement les termes du présent conflit sur l’OPINION. Je reviens d’autant que je constate qu’Etienne a valorisé l’un de vos propos, Morpheus, et que je sais qu’une « dérive des continents » me saisit sur certaines de ses idées. J’ai évoqué l’aristocratie, qui prend parfois une propension alternative sur le blog du Plan C. C’est encore confus pour moi, et pourtant une interrogation très profonde, radicale m’embarrasse.
Vous trouverez à confirmer votre « opinion » de l’extrait suivant ? En tous cas, je ne développe à la suite qu’une partie de ce que j’ai tenté d’expliciter précédemment, et acceptez, à travers cette dernière réponse, qu’il restera toujours difficile à chacun d’entrer dans la pensée d’autrui, en dépit de ses meilleures intentions (ayez au moins cette indulgence) (d’aucun s’en réjouira, d’autre le refusera !).
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/08/09/242-chris-marker-cornelius-castoriadis-une-lecon-de-democratie
Citation de Cornelius Castoriadis : « Ce n’est pas un démos omniscient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir absolu dans la politique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Platon aussi : il y a des gens qui ont une épistémè politique, une science politique et qui peuvent décider. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je prétends qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science politique, sauf au sens universitaire pour décrire la Constitution du Costa Rica, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Dans la politique nous avons uniquement de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opinions meilleures et des opinions moins bonnes, des opinions qui peuvent être argumentées et des opinions qui ne peuvent pas être argumentées.
Mais le débat politique c’est un débat entre opinions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la politique, encore une fois, est une question d’opinions et de jugements, et ces opinions et jugements sur les affaires politiques bien entendu, il est évident que tout le monde ne les possède pas au même degré ou qu’il ne les possédera jamais au même degré. Le problème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent décider en connaissance de cause, la plupart du temps entre des opinions différentes, avec des argumentations différentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient éduqués de façon correspondante, d’où l’énorme importance que les Grecs accordaient à ce qu’ils appelaient la paideia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout simplement une éducation technique ou une éducation scolaire, qui était au plus profond sens du terme, l’éducation civile. »
L’éducation, la méthode scientifique, encore et toujours comme mode de faire ensemble, de faire bien, et donc sans doute d’être soi, quelqu’un (?). De réussir… C’est très exactement cela que j’essaie de mettre en doute, ou de circonscrire et limiter. J’appelle cela la solution évidente, trop évidente, et finalement facile en notre Occident chaotant, quitte à prendre quelque distance avec Cornelius Castoriadis, ici, même si lui, reste sobre sur la manière d’éduquer (l’importance de concerner et de mettre en situation me semble prioritaire chez lui, avec celle de donner les moyens à chacun de prendre sa place, tel qu’il est). Je le suis avant tout lorsqu’il pose avec Jacques Rancière, ou plus polémiste, du côté de René Riesel et l’Encyclopédie des nuisances (éditions), la personne humaine comme irréductible à un quelconque modèle ou idéal rationalisable, et surtout capable, et étonnante : vivante (et ayant oublié ceci précédemment : de corps et d’esprit faite, mon credo indécrottable, en lectrice d’Annie Le Brun, en particulier).
C’est un pari, c’est aussi celui de l’égalité dans la différence, le seul pari qui me paraît recouvrir l’idée même de démocratie. L’idée d’amélioration, de meilleur peut y trouver ennemi, tout simplement, si celle d’EVOLUTION, elle, y garde tout son charme et sa puissance. Au BIEN, au meilleur, je préfère CE QUI VA CONVENIR ICI ET MAINTENANT (le plus relatif que j’imagine).
Le reste, avec la prise de parti absolu en la science comme horizon me laisse l’impression que nous sommes voués à continuer le même avenir que celui qui nous est imposé aujourd’hui, auquel nous adhérons de gré ou de force, quel que soit le degré de corruption et / ou de fragmentation où se trouve la science et sa logique). On prendrait le temps de former et d’éduquer le maximum de personnes à cet art de la science (avec forcément des « ratés » ?), pour faire admettre un seul modèle de développement et de succès social, si jamais ce « développement » est d’ailleurs à réfléchir et toujours penser, ou postuler comme problématique centrale et existentielle. Elle me paraît si indigente pour finir, à force de volontarisme – vers l’homme nouveau ?, si notre environnement technique hypertrophié peut nous laisser croire que c’est l’unique destin humain, dans une version binaire, de plus : problème / solution, un / deux, un / deux, etc…
Et quoi, là-dessus ?! Mon opinion serait flattée, ici, réduite à un état de consommateur petit-votant merveilleusement instrumentalisé, depuis 200 ans ? Et depuis certainement davantage, sûrement ! Peu m’importe son nom et tout le galvaudé, elle porte et dit pour moi ce que je suis – quand il s’agit de verbaliser, ce n’est donc qu’une part de moi-même, mais c’est le jeu de tout cadre social : une forme de réduction de ma personne… surtout si le cadre est large, et les opinions nombreuses (surnuméraires ? / de la taille des sociétés).
Ceci est une conviction profonde chez moi, qui écoute les autres voix, mais ne peut se résoudre au totalitarisme de la science, alors que je pratique ses méthodes professionnellement (architecture) et ailleurs, vise une certaine vérité, là où ni les unes ni l’autre ne suffisent, et ne sauraient suffire, pour que création existe, pour que j’existe pleinement, ni personne.
Pour tâcher de faire mieux entendre « mon opinion », à laquelle je prête donc des vertus, je prends le temps de copier un texte découvert et lu hier soir. Parfois, l’on se comprend, et d’autres formulent ce que nous pouvons penser, sans prétendre parler en notre nom… Oui ! (en petite précision à ce que j’ai très vite écrit antérieurement).
De la Tour de Babel, réécrite dans une magnifique parabole pour moi par Morvan Lebesque, dans Comment peut-on être Breton ? Essai sur la démocratie française (1969 ou 1970), Seuil, coll. Points :
Avec en avant-propos :
« Seule une pensée admettant le pluralisme et même la contradiction – seule une pensée pour qui surmonter les contradictions au lieu de les COHERER est une hérésie – accède à ce contexte qui est simplement la vie. » (p. 208)
« Il ne savait pas ce que ce siècle nous a appris par ses millions d’assassinés : que la confusion ne vient pas de la diversité des vocables mais de leur réduction en formules. » (p. 230)
« L’écroulement de la Tour ne fut pas affaire de vocabulaire, mais de sémantique. Les gens qui l’habitaient se voulurent passionnément pareils : dans un immense feu de joie, ils brûlèrent les mots de leur patrie, les mots de la vigne et du houblon, de la montagne et de la lande – les mots qui les rattachaient à la terre. Et en effet, ils formèrent une nation qui ne devait rien qu’à la Tour, une race d’une seule culture, technicienne et mathématicienne, qui d’âge en âge, accroissait ses pouvoirs. Ils commandèrent à la nature, firent à volonté les saisons, s’entourèrent d’objets prodigieux, ranimèrent le coeur des morts ; ils scrutèrent l’invisible et tutoyèrent les astres… Jusqu’au jour où ils s’aperçurent avec effroi qu’ils ne se comprenaient plus. Ils entendaient bien la même langue ; à chaque étage, les mots disaient des choses différentes et ce qu’on ressentait au plus profond, ce qu’on voulait exprimer, se diluait dans l’insignifiance du verbe. Aphasie, expliquent les spécialistes, degré zéro de l’écriture, abolition du langage ; une épidémie sévissait, qu’on appelait l’incommunicable : les mots servaient maintenant à composer d’énormes volumes pour expliquer les mots, les théâtres produisaient d’interminables pièces afin d’expliquer qu’on parle pour ne rien dire. L’être et la parole s’étaient dissociés. Cependant, une loi que personne ne songeait plus à connaître assenait des mots d’une terrible innocence qui peuplait les bagnes ; les mots jugeaient, retranchaient, assassinaient – les mêmes mots, mais pas les mêmes condamnés. À l’heure, enfin, où ils ne restaient plus guère que deux peuples dans la Tour, les intellectuels et les policiers, les habitants de Babel s’interrogèrent : Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Et d’un seul cri : Que bâtissons-nous ? Une République démocratique, répondit la Tour. République démocratique, ces mots résonnèrent longuement, répercutés par tous les micros, et un craquement se fit entendre, du haut en bas de la ziggourat… » (pp. 231–232).
« Se vivre est une mer » ?¨Pas toujours rassurant !
Et le livre de Lewis Mumford est : La cité à travers les âges, Agone. La cité grecque y trouve de belles pages. Les ziggourat(s) y sont aussi, Et nous, et nous !
Nota : John DEWEY, également présent sur le site d’Etienne, a fourni un gros travail sur l’opinion. Il faudrait rechercher…
Une opinion, c’est tout ce qui n’est pas mis en expérience par nous-mêmes, dans notre expérience propre, mais qu’on répète comme des perroquets, en se croyant très libre et très malin souvent, ignorant qu’on se fait parler par elle et non par notre souffle propre, celui qui passe en nous.
C’est un « on » qui écrase, que celui de l’opinion. Un « on » broyeur de différences qui spolie les espaces propres pour n’en construire qu’un seul, le sien, celui de l’opinion qui sait, qui s’appuie sur la science souvent ou des trucs qui impressionnent les chalands, qui ceci et qui cela mais qui au final, et c’est le final qui compte, écrase tout sur son passage, mieux que la tornade blanche d’Ajax, la poudre à récurer !
Notez que j’ai utilisé le « on » moult fois, sourire !
Les mots, mots qui rient et mots qui pleurent !
@cb
+ 1
Merci Florence pour ce texte de Castoriadis et pour la phrase de Morvan Lebesque sur le pluralisme. Juste un bémol en ce qui concerne Castoriadis, il me semble Florence que tu effectues un contre-sens de l’interprétation du texte de Castoriadis en ce qui concerne l’éducation à la politique, qui n’est pas d’essence scientifique selon lui.
Extrait de ton extrait :
« Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses … »
En fait, nous les Modernes, maintenant nous sommes tellement formatés que dès nous entendons éducation, nous pensons science, alors que c’était loin d’être le cas auparavant.
Un bonjour à Catherine du Grand Nord 🙂
Alors, Florence, d’abord merci de porter le débat sur ce point (même si nous ne sommes pas obligatoirement au diapason).
Je vais faire assez simple. Si je préconise la méthode scientifique comme approche ad hoc de la résolution de nos problème (je vais utiliser ce vocable pour désigner ce que l’on désigne généralement sous le terme « politique » ou « faire de la politique », histoire de bien désigner ce que j’entends par « politique ») c’est précisément parce qu’elle est ouverte – par nature et par définition – à la contradiction ; on peut donc dire que la méthode scientifique est naturellement démocratique. Premier point.
Deuxième point, l’aspect rédhibitoire de l’élitisme qu’emporte avec lui la notion de méthode scientifique, du fait qu’il est mis en lien indéfectible avec « la science » (nous devrions dire « les sciences », sinon ce serait du scientisme) et donc avec les scientifiques, c’est-à-dire des personnes aux connaissances pointues et spécialisées, que ne possèdent qu’une petite frange de la population.
D’abord, s’il est vrai que peu s’y entendent, de nos jours, en sciences, c’est une donnée conjoncturelle : il est possible d’envisager un société où la population est nettement plus informée et éduquée, et où les bases de connaissances en sciences sont maîtrisées par une plus grande portion de la population.
D’autre part, s’il est exact que les scientifiques possèdent des connaissances pointues et spécialisées, ce n’est pas nécessairement un avantage individuel. Du fait de leur spécialisation, il n’ont généralement qu’une vue étroite des sujets, et il devient nécessaire que, si des choix doivent être opérés, ils doivent l’être non pas sur les critères d’un scientifique ou d’un petit groupe de scientifiques, mais plutôt sur base d’études et de réflexions contradictoires qui impliquent un nombre plus grand de personnes, et notamment des non spécialistes.
Cette démarche peut être portée par des principes à la fois démocratiques (tirage au sort) et scientifiques (application de la méthode scientifique, ou de certaines méthodes de délibération visant au consensus appliquées en science, comme la méthode Delphy, par exemple).
Concernant la citation de Castoriadis, je suis globalement en phase avec ce qu’il écrit, sauf concernant l’opinion. Mais quoi ? Nous ne sommes pas obligé de prendre tout ce que dit un auteur, nous avons aussi un droit d’inventaire, non ? De plus, rien ne dit que Castoriadis n’aurait pas été interpelé par cette idée contradictoire concernant l’absence de pertinence de l’opinion sur le plan de la politique. Rien ne dit également qu’il ne parle pas de l’opinion en politique pour décrire ce qui est, et non ce qui devrait être.
Cordialement,
Morpheus
Merci de vos messages. J’y constate certaines évolutions.
Je crois qu’il nous faut creuser notre divergence, qui est cardinale, et ne doit pas se noyer dans l’idée d’une mésinterprétation sémantique éventuellement superficielle de la notion d’ « opinion ».
Sur l’éducation, je vais d’une échelle à l’autre volontiers (déformation professionnelle assurément), mais je ne pense pas faire de contresens. Je parle de manière en effet très générale d’abord, pour me focaliser sur la politique et son éducation (ce qui n’existe pas du tout en France si l’école nous prend tant d’années de notre vie !). Aussi parce que politique et science sont amenées l’une à l’autre dans le débat.
Castoriadis me semble quant à lui très ouvert, le plus ferme et le plus ouvert des penseurs – théoriciens que j’ai trouvé sur le choix démocratique, tout en apportant une définition claire et modeste (réaliste ? fraternelle ?) fondée sur l’opinion, la fameuse.
Mais je n’écris pas que cela. Il s’agit bien d’un modèle scientifique qui me paraît insuffisant, sans parler de celle des ingénieurs (que je connais – hélas ? – un peu, par leur rigueur assez déconcertante parfois !), si je lui accorde bien des vertus, notamment comme outil social. C’est aussi l’outil de l’Occident et l’objectif affirmés ! Les nôtres donc ! Quid de notre capacité d’auto-critique évidemment ?
Insuffisant pouvant aller jusqu’à juger qu’il pourrait être remplacer par d’autres pratiques… Ceci étant au coeur de ma réflexion bien à moi, et si l’état de notre monde risque de nous imposer cette voie (également très destructrice, et sans s’attarder sur tous ses dévoiements, quasi-inhérents) jusqu’au bout.
Si personne ne se met à lire les auteurs que je soutiens depuis un certain temps ici, le texte du docteur Broussalian mis en lien avance vers l’obscurité la plus épaisse, beaucoup de lumière de pair, et sans s’en inquiéter. Cette obscurité n’est pas forcément dramatique… Mer ?
J’ai donné mon jus. Je reprends souffle ! Car, je vous l’assure, confusion de la pensée verbale guettant à chaque détour, je ne suis pas une intello, – intello des formes concrètes tout au moins, manipulatrice et ordonnatrice de l’espace, avec toutes les limites que ce magnifique métier connaît jusqu’au bout du crayon -, et ne voulant pas l’être, intello : c’est une nécessité, et une souffrance en ce monde souvent, sachez-le, entendez-le, vraiment ! Kenavo !
(Auteurs : Annie Le Brun, Gunther Anders, Alice Miller, Maurice Merleau-Ponty… et désormais Morvan Lebesque ! qui connaît lui cette langue bretonne que personne ne m’a donné envie d’apprendre, langue qui vit – de vivre – le monde tout autrement)
La connaissance, en alternative ? Con-naître est de mes sentiers, et je trouve chez Lebesque : Claudel, avec « co-naître ». D’autres Arthur… Con-naître et décider… NE PAS DÉCIDER aussi.
Une des vertus de la démocratie (la vraie), c’est qu’on ne nous dicte plus ce qui est vrai ou faux.
L’autorité qui détiendrait le pouvoir n’étant plus extérieur, l’on a davantage le loisir de l’éprouver soi-même.
Ce qui en cela, nous incite à nous engager nous-même dans une démarche scientifique.
Le fruit en est l’émancipation.
Bien amicalement
J.C
Une autre lecture salutaire ?
Je crains d’être un peu isolée dans mes convictions. pourtant bien des penseurs ont su défricher le terrain depuis lurette.
Ivan ILLICH, Une Société sans école (1970, 1971).
Tout commence par ces mots :
« Bien des étudiants, en particulier ceux issus de familles modestes, savent intuitivement ce que leur apporte l’institution scolaire. Elle leur enseigne à confondre les méthodes d’acquisition du savoir et la matière de l’enseignement et, une fois que la disjonction s’efface, les voilà prêts à admettre la logique de l’école (…). » (p. 11 – Essai Points Seuil)
D’autres à consulter ?
Pour aller beaucoup plus loin, si l’on est prêt !
Kenneth White, Michel Cazenave, Carl Jung…
Bref, le fond et la forme et la forme est essentiellement essentielle car sans elle le fond n’a pas de fond et s’envole perdu dans les airs !
Encore une chose,
méthode, ça vient du grec et ça veut dire méta-ondos= chemin qui va au loin,
comme quoi la méthode, le comment, c’est fichtrement essentiel, ça emmène le courant, le flux qui conflue en conflit parfois, si peu qu’on veuille bien s’y frotter aux conflits.
Seuls les con-flits= les rencontres de flux différents mènent à une possible résolution- homogénéisation, vouloir les éviter comme le voudrait notre société si bien arrangée, si propre sur elle en apparence, c’est perdre son arroi et donc être en plein dés-arroi comme nous le sommes aujourd’hui !
@ Florence
Autrefois, on parlais de « l’instruction publique ». Aujourd’hui, on nous parle de « l’éducation nationale ». Quant à l’éducation populaire « … ils n’en ont pas voulu, Monsieur ! ».
Y aurait-il quelque chose à apprendre de ce changement sémantique ?
…
Morpheus
J’ai rencontré ici M.Guillemin dans ce qu’il a de plus prophétique : il nous propose une vision d’un personnage ou d’un fait, et tout le bâtiment se construit sur ces bases.
Presque la totalité des phrases à charge sur Voltaire sont des mots qu’ils prononcent pour flatter ou pour tromper des gens qu’ils n’estimaient guère.
Voltaire ment, Voltaire triche, Voltaire s’enrichit.
Oui… Voltaire nourrit lui-même, éduque, instruit, fait grossir les paysans de Ferney. Il les invite. Il investit de grandes sommes. Il donne de l’argent à ses amis.
Ferney s’en retrouva prospère, plus peuplé.
À la mort de Voltaire, son héritage est bien mince ; il a presque tout dépensé, et surtout pour les autres, lui-même vivant de peu.
Voltaire a douze cents écrits qui prouvent qu’il méprise le peuple, mais qu’il veut son bien. Aujourd’hui, tout le monde méprise le peuple, parce que personne ne souhaite en faire partie. À son époque, Voltaire a lut beaucoup, notamment les coutumiers.
« Les hommes, avec des lois sages, ont des coutumes insensés. » Il a vu des bienfaiteurs assassinés par la masse ; il déteste ces meurtriers.
Que Voltaire laboure lui-même, jardine, élève, cultive, bâtit, Guillemin n’en parle point. Pourtant, Voltaire fit comme le peuple, et cultiva son jardin. Notre historien prend tout ce que dit le patriarche de Ferney pour des grosses vérités quand cela lui arrange.
Voltaire sanctifie le plaisir ? Pas le plaisir comme l’entendent les catholiques !
Il le dit lui même : La table, les arts, et la conversation !
Il n’est pas libertin ; le Mondain était ironique. Il n’a pas eut dix femmes, peut-être pas même 5. On lui en compte 4 ou 5, et ils n’étaient pas bien fats. Sa santé ne lui permettait pas. Plaisantin, sans nul doute.
Le mal frappe ? Voltaire pessimiste ?
Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin.
Il sait que le peuple subit ; il les console en les sachant éloigné des délires métaphysiques. Guillemin nous en fait un Diable ; peut-être y croyait-il lui-même aussi, car il acquiesce trop bien à Rousseau.
Voltaire s’enrichit sur les armées ! Diable !
Voltaire a financé uniquement des guerres de défense, jamais d’offensive ! Comment donc lui en vouloir ?
Voltaire, inhumain ?
Voltaire n’accueille-t-il pas tous les pauvres, les affligés, qui viennent de France et de Suisse pour lui demander l’asile ?
N’aide-t-il pas la petite Corneille ?
Ne lui coûte-t-il pas beaucoup dans l’affaire Sirven ?
Voltaire qui cesse sa discussion animée avec Rousseau sur la providence, arguant qu’il doit soigner sa nièce effectivement très malade ?
Voltaire qui pardonne aux prêtres, qui les aide même. Il sauve l’abbé Desfontaines, qui lui en voudra.
Quand Guillemin nous explique que Voltaire désire la mort de Rousseau, c’est tout-à-fait ridicule. Il confond un vrai projet avec une dispute de voisinage. Je ne connais aucun homme qui n’ait voulu la mort de quelqu’un pour un temps, en faisant parler sa colère.
Voltaire est l’homme qu’il critique.
Voltaire peureux ?
Quand il demande un duel contre le chevalier de Rohan ; que ce soit le chevalier qui se défile, alors que Voltaire le poursuit en quittant l’Angleterre, Voltaire est encore froussard ?
Quand il se rend chez Frédéric II, qu’il risque la mort quand il est congédié ?
Voltaire a fait un peu de bien, c’est là tout son ouvrage.
Cette vision historique est bien de Guillemin ; très éclairante, mais très parcellaire.
Il fait la même chose en oubliant des cents et des mils morts dans sa vision de Robespierre.
Je m’excuse des coquilles, j’ai rédigé très rapidement, vu l’heure tardive.
Merci Jeansebach, pour ce grain à moudre : notre cerveau collectif continue à chercher le vrai au milieu des légendes.
Et pour cela, il faut — évidemment — que participent aux échanges toutes les pensées dissidentes, vraiment toutes.
Je dois partir longtemps loin de chez moi => je n’ai pas du tout le temps ces temps-ci, mais nous en reparlerons, si vous voulez bien.
Connaissez-vous les lettres signalées dans le livre de Michel Cuny : « Voltaire : l’or au prix du sang » ?
Qu’en pensez-vous ?
Étienne.
PS : le Voltaire généreux que vous décrivez ressemble plus à la légende de Voltaire, celle qu’on nous apprend à l’école de la Réprivée, qu’à l’homme Voltaire qui se trahit dans ses propres lettres, à mon avis.
L’or au prix du sang. Brrr
Pardon, Etienne, je coupe votre prise de rendez-vous ! Et quitte encore Henri Guillemin.
L’instruction, l’éducation, la pédagogie, le peuple, etc… « Moi je dis » tout à redéfinir, et sans doute, d’autres mots à la place, d’autres affects en branle… Peut-être « se désencombrer » comme le dit l’érudit et altier Kenneth White (lus et recommandés, si je ne formulerai pas ici mes critiques : La Figure du dehors, Affinités extrêmes), ainsi que les vidéos qui circulent (dont celle la plus longue, conférence récente à Angers, de mémoire).
Recherche du côté de la Celtie, des Celtes aussi. « Intellectuels et guerriers » nous disent beaucoup de savants. Hum hum… On prend les mots contraires pour évoluer ? On opère quelque joyeux meli-melo ? On décolle enfin sans se renier ni vouloir l’impossible ?
Quant à Illich, en pleine lecture. Chacun sait à quel point il a été vampirisé (par les plus rusés) : convivial, ça vous dit ! Pas loin du « projet » selon Lepage. Et toujours utile pour ne pas dire génial de revenir aux sources et de lire les auteurs dans le texte. J’ai déjà avoué : station préférée années 60–70, celle qui n’est plus là, ni exportée à gogo (ou les rois de la métaphore selon Bouveresse).
Parce que c’est un débat à mes yeux passionnant, marginalisé en France, loin des médias et qui touche à tant de points d’achoppement virulents ou non concernant la raison, les sens, les sciences, la morale, la politique, et même (ou évidemment) l’éducation…:
http://www.citephilo.org/manif/la-raison-et-le‑r%C3%A9el
Jacques Bouveresse et Claudine Tiercelin. Aller jusqu’au bout ! L’élève a sa parole, le maître est arrimé et ouvert.
(Et pardon encore de parasiter le sujet Guillemin / Voltaire. On est dans sandwich, une couche de ceci, une couche de cela ! On doit pouvoir s’en remettre, surtout si on a faim.) Kenavo.
« Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit.
J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes.
Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ; […]
Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
Voltaire, Lettre à M. Damillaville (1er avril 1766), dans Œuvres de Voltaire, éd. Lefèvre, 1828, t. 69, p. 131
M. Guillemin prétendait estimer M. Pomeau. Il reconnaît que ses recherches furent sérieuses. Mais il n’en pense pas moins que M. Pomeau s’est trompé dans sa thèse magistrale. M. Guillemin peut s’être autant trompé que M. Pomeau, me semble-t-il, et ce, même en se croyant objectif… Se croire objectif, c’est une illusion, et elle conduit à tromper (malgré soi) les autres : M. Guillemin, pour lutter contre un mythe voltairien d’un certain genre (à savoir un mythe qui encensait tout sans nuance), a inventé un autre mythe voltairien (qui noircit du tout au tout le tableau): mais c’est du Voltaire revu et corrigé par Guillemin que M. Guillemin propose (d’ailleurs, l’organisation de son propos est argumentative, et non informative : il garde pour la fin ce qu’il estime pouvoir le mieux scandaliser son public, et le révolter contre Voltaire : il manipule en cela son lecteur, comme tout rhétoricien, et ni plus ni moins que ne le faisait également Voltaire dans certaines de ses œuvres!)… Pour comprendre Voltaire, ce n’est ni Pomeau ni Guillemin qu’il faut lire, en définitive, mais Voltaire lui-même. Mais, certes, entre les milliers et milliers de pages voltairiennes et l’essai court de Guillemin, les gens préfèreront sans doute croire M. Guillemin, sans effectuer eux-mêmes un travail si conséquent.
C’est dommage…
M. Guillemin reproche par exemple à Voltaire d’être peu métaphysicien, de n’avoir pas réussi, comme Diderot, à élaborer un système ; mais c’est parce que M. Guillemin aime les systèmes, au contraire de Voltaire, qui s’en est méfié toute sa vie, et qui a choisi délibérément d’écrire des œuvres de fiction, et non des essais philosophiques, car il ne prétendait détenir personnellement aucune vérité : le « Traité de métaphysique » de Voltaire fait rire M. Guillemin ; et pour cause, Voltaire ne l’a jamais achevé ; il l’avait commencé en vue de le publier (il n’y disait donc que ce qu’on pouvait y dire à cette époque…), mais il ne l’a finalement pas édité ; d’ailleurs, si vous ouvrez ce traité, vous verrez qu’il commence comme un conte : Voltaire ne se faisait pas passer pour ce qu’il n’était pas ; sans cesse il parle de métaphysique comme des « romans de l’âme », autrement dit, pour lui, c’est de la littérature, et non la vérité ; les philosophes considèrent davantage Platon que Socrate, car le fondateur de l’Académie a écrit des œuvres, inventé des concepts, et bâti un système justement : Socrate a préféré ne rien écrire, lui qui reconnaissait ne pas savoir ce qu’il ne savait pas… Mais doit-on lui reprocher de n’avoir rien écrit ? Pas davantage qu’on ne peut « objectivement » reprocher à Voltaire de n’avoir pas voulu jouer les métaphysiciens sérieusement… M. Guillemin reproche à Voltaire de n’avoir pas su être ce grand métaphysicien, alors même que Voltaire lisait les autres métaphysiciens avec attention (S’il rit de l’optimisme de Pangloss dans Candide, ce n’est pas parce qu’il n’a rien compris à Leibniz, mais parce que le système de Leibniz, s’il est parfait en lui-même, ne change rien à la souffrance humaine : ce sont des mots, et cela ne fait pas, selon Voltaire, avancer les choses); donc après examen, il n’était pas convaincu par ces systèmes de métaphysique, et ne souhaitait pas à son tour se mettre à écrire pour faire croire qu’il aurait vu, lui, le bout des choses. Autrement dit, M. Guillemin reproche à Voltaire de n’avoir pas eu de certitudes…
M. Guillemin, lui, semble en avoir dans son livre. Pourquoi pas ? Mais cela ne veut pas dire que ces certitudes étaient fondées. Il présente une compilation de citations qui, comme le disait une autre personne en commentaire, sont « orientées » ; il emprunte certaines à des lettres, d’autres à des textes qui mêlent l’humour à la fantaisie, d’autres à des ouvrages destinés à la publication ; il remarque que Voltaire se contredit : de fait, au XVIIIe s., on ne peut guère publier à visage découvert ce qu’on pense réellement (Diderot, lui, a davantge écrit dans ses oeuvres ce qu’il pensait ; mais il n’a pas fait publier ces oeuvres-là de son vivant, pour éviter la prison, après qu’il y avait été envoyé une première fois, ce qui était aussi arrivé à Voltaire…).
En fait, Voltaire ne se contredit pas tant que cela, mais semble se contredire à qui ne le lit pas de manière très attentive : il faut apprendre à comprendre son ironie, et ses procédés ; quand vous savez les reconnaître, vous percevez la pensée voltairienne derrière les « apparences » faites pour les lecteurs pressés… Une grande partie des œuvres de l’époque était publiée clandestinement ; ceux qui publiaient à visage découvert couvraient leurs mots… Et Voltaire mentait sans mentir !
Par ailleurs, tous ceux qui, parmi les lecteurs de ce blog, liront tout Voltaire (tout, vraiment), comprendront sans mal que s’il y a contradictions chez cet homme, c’est parce que sa pensée est toujours en mouvement, parce qu’il se remet en question régulièrement : qui d’entre nous pense toujours la même chose sur tous les sujets, au cours de sa vie ? N’est-ce pas plutôt une qualité que de savoir ne pas rester toujours sur ses assises ? Mais Voltaire a malgré tout des marottes : son militantisme anti-fanatisme, que M. Guillemin prend pour un anti-cléricalisme forcené ; de fait, le jeune Voltaire, élevé pourtant chez les Jésuites, a perdu la foi ; mais le roman que M. Guillemin fait des causes qui l’ont mené à la perdre est une conjecture très hasardeuse, apparemment… Il est des gens qui ont un jour la « grâce », et se mettent à croire en Dieu sans raison ; pourquoi faudrait-il à tout prix trouver de mauvaises raisons à Voltaire, qui l’auraient rendu mécréant ? Savons-nous sur tous les sujets pourquoi nous croyons, et pourquoi nous ne croyons pas ? Et faut-il des explications psychologiques à toutes nos croyances ?
Sur certains points, on a l’impression que Voltaire a oublié au contraire d’évoluer, et qu’il s’est répété. Mais quel être humain pourrait penser sans conserver quelques idées plus ou moins fixes ? Lui en eut moins que la majorité d’entre nous, mais il en eut… Et alors ? Pourquoi faudrait-il soit adorer Voltaire, soit le détester ? Pourquoi ne pas s’intéresser à ce que ces œuvres ont pu avoir de bon ? On peut n’être pas chrétien et prendre le Christ pour un homme bien. On peut aussi ressentir un besoin personnel soit d’aimer, soit d’adorer, sans position intermédiaire, comme M. Guillemin, qui aime à savoir, en avoir le cœur net, trancher, quand il s’interroge sur quelqu’un. Mais précisément, Voltaire n’est pas quelqu’un de tranché… Il est non pas fuyant, mais complexe ; quand il pense une chose, il se dit aussi souvent qu’il aurait pu penser le contraire, sauf sur des points qui reviennent tout le temps dans ses œuvres : droit à la vie, tolérance, etc. (et ce n’est pas parce que c’est ce que dit l’école que c’est faux. L’école dit aussi que 2 et 2 font 4, ou que 4 et 4 font 8 ; l’école ne nous ment pas sur tout!).
Bref, connaître Voltaire exige des années de lecture ; et il est bien triste qu’on croie tout savoir sur lui en se fiant à des intermédiaires (que ce soit Pomeau ou Guillemin).
Quand vous lisez M. Guillemin écrivant sur Voltaire, n’oubliez jamais que c’est M. Guillemin que vous lisez, et non Voltaire…
Quant au rapport de Voltaire à l’argent, et à son libéralisme d’avant l’heure, il faut là aussi nuancer : quelqu’un l’a fait sur ce blog, déjà, en expliquant son œuvre à Ferney. Je n’y reviens pas… Et de toute façon, Voltaire a vécu dans un autre contexte que le nôtre : interpréter ses textes comme s’il avait été un prophète capable de savoir ce qui se passerait au XXe s., c’est s’égarer !
Voltaire n’avait pas que des qualités : ambition et vanité étaient son lot, comme c’est le cas pour bien des gens ; il était mordant, voire méchant envers ses détracteurs, c’est vrai ; mais la période était aux pamphlets. Et du reste, une fois encore, pourquoi ne devrait-il avoir que des qualités ? Faut-il que les gens soient sans nuances, tout bons ou tout mauvais ?
Une fois encore, pour moi, l’important, n’est pas de savoir qui a raison, de tel spécialiste ou de tel autre, mais d’éviter de palabrer sur ce qu’on ne connaît pas, en se fiant tout entier à l’avis d’un autre… Bref, lisez Voltaire, faites-vous une opinion personnelle (et ne vous dites pas : M. Guillemin a raison sur tel point ; il a donc raison sur tous les points ; ni l’inverse : M. Guillemin peut avoir tort parfois, sans avoir tort toujours ; et Voltaire a pu parfois se montrer l’un des écrivains les plus sensés, et parfois oublier l’intérêt général au profit de son intérêt personnel ; il n’en demeure pas moins que dans ses œuvres, il prêche en faveur de l’intérêt général… Ce n’est pas parce parfois, il a peut-être failli à ses principes que ces principes étaient tous mauvais…
Lisez Voltaire donc, ou bien ne décidez pas de croire ceci ou cela sur lui, sans vérifier par vous-même… Et ne vous arrêtez pas à deux ou trois contes célèbres, ni aux morceaux « choisis » les plus choquants pour notre siècle, et placés hors contexte, ce genre de morceaux choisis qui fleurissent un peu partout sur internet (ceux où Voltaire écrit sur les Juifs, sur les gens de couleur, sur le peuple nommé « la canaille » ; car, bien sûr, il y a de tels extraits dans les œuvres de Voltaire, mais il y a presque toujours aussi des textes qui viennent contrebalancer ces extraits ; et souvent un extrait seul, coupé de l’ensemble de l’œuvre, voit son sens biaisé, ce qui arrange bien ceux qui ont une thèse à défendre…)
Ne jugeons jamais les causes que nous n’avons pas entendues ; ne condamnons jamais un homme ou une œuvre sur la seule foi d’un autre homme à qui nous faisons confiance, et ce, bien qu’il puisse en réalité toujours se tromper : l’erreur est humaine…
Réfléchissant à nouveau sur le texte de M. Guillemin, je me suis permis d’en commenter le début. J’aimerais trouver le temps de le faire intégralement… Mais ces quelques premières réflexions permettront peut-être déjà d’alimenter le débat. Bien cordialement.
« J’ai voulu en avoir le cœur net.
C’est un beau vœu que de vouloir vérifier quelque chose ; mais vouloir « en avoir le cœur net », c’est d’emblée vouloir trancher, vouloir faire de Voltaire un homme bon, ou un homme mauvais, et certainement pas un homme dans toute sa complexité.
En somme, Voltaire, je ne l’avais jamais encore abordé un peu sérieusement que dans ses rapports avec Jean-Jacques ; il n’y était pas avenant. Le regarder une bonne fois, l’observer longuement et sous tous les angles, cette entreprise-là je ne l’ai jamais vraiment essayée.
»Voltaire a donc été abordé par M. Guillemin avec un préjugé défavorable, préjugé forgé quand il l’a découvert sous un angle particulier : celui d’un adversaire de Rousseau, admiré par M. Guillemin (remarque hors sujet : pour ma part, j’aime Rousseau, et j’aime aussi Voltaire ; je déplore leur querelle : elle ne les grandit pas ; mais je m’intéresse davantage à l’essentiel de chacun d’eux : leurs œuvres respectives, à savoir ce à quoi ils ont consacré tant d’heures de leur vie).
Au moins Monsieur Guillemin a‑t-il le mérite d’avoir voulu lire par lui-même pour « en avoir le cœur net » : si son but est discutable, il s’efforce de se donner les moyens de l’atteindre, et c’est à son honneur ! »
C’est Besterman qui m’a poussé à ce travail. Non qu’il m’y ait expressément incité, mais par le seul fait de son exemple. Voilà quelqu’un, Besterman, qui a fait plus que d’aimer Voltaire ; on peut dire, sans hyperbole, qu’il lui a voué sa vie. Et je le connais, Théodore Besterman ; aussi noble qu’intelligent. Fanatique ? Bien sûr. On ne réalise rien qui vaille, où que ce soit, sans « diable au corps ». Il ne croit pas, en religion, ce que je crois ? Et après ? Il ne s’agit pas ici d’option métaphysique. Il s’agit d’histoire et de connaissance. Il s’agit de savoir qui était Voltaire. Et parce que je suis catholique, ce n’est pas une raison suffisante pour considérer avec horreur l’être humain François-Marie Arouet, dit Voltaire. J’ai même l’impression que c’est exactement l’inverse qui est vrai.
Les principes ont l’air parfaits : on dirait René Pomeau, qui, de même, au début de sa thèse, affirme qu’il s’est lancé dans l’aventure sans parti pris, et a travaillé en toute objectivité. Or, la chose peut être proclamée par tout un chacun ; mais hélas ! c’est un idéal qu’aucun homme ne peut jamais atteindre. C’est d’ailleurs dommage…
Joseph de Maistre appelait Voltaire « le dernier des hommes, après ceux qui l’aiment » ; il disait qu’admirer Voltaire, se sentir du goût pour lui, c’est « le signe infaillible d’une âme, corrompue ».
M. Guillemin annonce la couleur : il commence d’emblée par un argument d’autorité en faveur de la thèse qu’il va défendre, à savoir la vilénie de Voltaire. Après, il citera Lamartine, qui pensait autrement, et comme il aura fait parler un adversaire, puis un admirateur (relatif), on aura l’impression qu’il est effectivement objectif… La formule de J. de Maistre est en tout cas incisive : elle a bien plus d’effet sur le lecteur de M. Guillemin que le patchwork de citations de Lamartine qu’il propose ensuite… En somme, il ne cherche pas à nous proposer un dossier pour que nous jugions par nous-même, mais il cherche à nous imposer son opinion personnelle…
Mais Lamartine n’était pas une âme pourrie, et il aimait Voltaire, tellement que, dans le manuscrit de son Histoire des Girondins 2, il l’avait salué avec ivresse.
« Avec ivresse » n’est pas innocent : un homme ivre est rarement sage… Quel lecteur croira Lamartine, dès lors que ses propos sont présentés comme relevant d’une admiration exagérée ?
Voyez plutôt : « Il y a une incalculable puissance de conviction, et de dévouement à l’idée, dans cette audace d’un seul contre tous … Braver le respect humain sans autre applaudissement que sa conscience, le respect humain, cette lâcheté de l’esprit déguisée en respect de l’erreur, affronter les bûchers de la terre et les anathèmes du ciel, c’est de l’héroïsme … Voltaire livra volontairement son nom à toutes les colères et à toutes les malédictions du parti qu’il attaquait. Il le dévoua, et pendant sa vie et pendant des siècles, aux ressentiments, aux calomnies, aux injures, aux outrages des chrétiens. Il condamna sa propre cendre à n’avoir même pas de tombe pour que son nom fût le signe, le drapeau déchiré et souillé de la guerre qu’il commençait au nom de la Raison … La Raison date de lui dans l’histoire, dans la philosophie, dans la religion. »
Lamartine a l’air bien ivre en effet, et personne ne le croira ; aussi est-ce le but de M. Guillemin : ne pas citer un jugement positif ayant l’air sensé, ni un jugement nuancé, à propos de Voltaire, mais citer un point de vue tranché, pour pouvoir ensuite démonter. Et puis, doit-on parler de Voltaire (ou d’un autre) toujours par rapport à ce que d’autres en ont dit ? Pourquoi ne pas lire Voltaire, sans le filtre de Besterman, de Joseph de Maistre, de Lamartine, de Michelet ou de Hugo ? M. Guillemin nous avait prévenus qu’il allait en avoir le cœur net en se plongeant dans Voltaire. Mais apparemment, il préfère commencer par se plonger dans des « ombres » de Voltaire, des jugements portés sur lui par d’autres. Est-ce le meilleur chemin pour se faire un avis sur quelqu’un, que de commencer par demander à notre entourage ce que chacun en pense ?
Et Michelet : « Voltaire est celui qui souffre, celui qui a pris sur lui toutes les douleurs des hommes. » Victor Hugo, après l’avoir maudit, à trente-cinq ans, comme un messager du démon, à la fin de sa vie acclamait, avec les républicains de Paris, son « esprit » et son « cœur ».
De nouvelles citations « marquantes », exaltées, emportées… et coupées de leur contexte. Le but de M. Guillemin est-il d’en avoir le cœur net, ou de réduire la pensée de Victor Hugo sur Voltaire à deux attitudes contradictoires de pantin, alors qu’il a été toute sa vie beaucoup plus nuancé ? »
Comprend-on un film entier quand on n’en regarde que deux photogrammes isolés ?
Le Lamartine des Girondins, le Michelet de l’Histoire de la Révolution française, le Hugo de 1878, ce qu’ils aiment chez Voltaire, c’est une certaine image de lui qui n’est peut-être pas la bonne ;
Et si Lamartine et Hugo avaient vraiment lu Voltaire, et ne s’étaient pas contentés d’une image forgée par on ne sait qui ? Ils auraient pu commettre des contresens, comme M. Pomeau, M. Besterman, ou M. Guillemin. Pourquoi d’emblée affirmer qu’eux aussi se contentaient d’ombres de Voltaire ? M. Guillemin affirme. Il ne démontre pas… »
mais les ennemis de Lamartine et de Hugo lorsqu’ils se ruent contre Voltaire, je connais leurs arrière-pensées, je les vois venir, et ils me donnent envie de le rejoindre. Le vieil Hugo qui célébrait Voltaire, c’est le même, à la fin de son William Shakespeare qui, évoquant le « groupe sacré » des Témoins où se rassemblent, à ses yeux, Isaïe et Socrate, Job et Platon, Tacite et saint Paul, Jeanne d’Arc et Voltaire, termine sa phrase par l’exaltation, au-dessus d’eux tous, de « cette immense aurore : Jésus-Christ ». Et je ne peux pas oublier non plus ces mots de William Blake faisant parler Voltaire : « J’ai blasphémé le fils de Dieu, et cela me sera pardonné ; mais eux, ils ont blasphémé l’Esprit-Saint et cela ne leur sera pas pardonné3. »
J’ai du mal à comprendre les citations hors-contexte. Je n’en dirai donc rien.
Un homme qui se bat pour ce qu’il croit la vérité, comment faire, même s’il nous navre, pour lui refuser notre estime ?
Voltaire navre M. Guillemin. Manipulation du lecteur qui lit d’abord l’hostilité qu’il convient d’avoir envers Voltaire, avant qu’on ne lui assure qu’il faudrait quand même l’estimer… On croirait Voltaire écrivant, non sans mauvaise foi, contre certains de ses détracteurs, tel Fréron ! M. Guillemin fait son Voltaire, mais le déteste.
Voltaire avait devant lui un drôle de catholicisme.
Fut-ce la faute à Voltaire ?
Son propre parrain, le galant abbé de Chateauneuf, lui donne à lire, pour sa formation, cette Moïsade où les croyants n’ont le choix, pour l’origine de leur credo, qu’entre la fourberie et la sottise.
Mais il faudrait signaler que Voltaire ne manquait pas de contre-feu : son père était plutôt janséniste ; son frère le fut tout à fait… Et il était élevé chez les Jésuites : il estima d’ailleurs certains de ses maîtres. Attention aux réductions hasardeuses…
Il a connu et pratiqué les abbés du Temple, parmi lesquels ce Servien qui mourra, fâcheusement, entre les bras d’un danseur.
Qu’entend M. Guillemin par « Il a connu et pratiqué » ? S’il sous-entend quoi que ce soit en rapport avec Sodome, sur quoi fonde-t-il cette hypothèse ? S’il n’y croit pas, pourquoi employer une expression très floue, surtout quand l’anecdote de la mort de Servien entre les bras d’un danseur souligne les « pratiques » homosexuelles de gens de ces milieux ? En tout cas, cela crée l’amalgame, une impression de non-dit, de chose tue, et donc de l’existence d’amants de Voltaire, sans que rien ne corrobore cela. Du reste, si Voltaire avait eu quelque amant, il eût été un bien mauvais bougre aux yeux de M. Guillemin…
Ces prêtres qui se divertissent, avec les mondains, des gris-gris dont ils vivent, comme ils changent de visage dans l’exercice de leur métier ! Avec quel aplomb ils se donnent, en chaire, pour « les successeurs des apôtres » ! Que l’élite, que les entretenus s’esclaffent avec eux sur la Vierge ou l’Eucharistie, c’est sans conséquence ; on est entre soi, entre mangeurs. Mais que de vilaines gens endoctrinent les mangés au point de les induire à l’insoumission, halte-là ! L’augure goguenard se mue en inquisiteur. J’ignore ce qu’était, dans sa vie privée, l’abbé de Caveyrac ; c’est lui, en tout cas, au beau milieu du siècle (1758), qui indiquera la bonne méthode pour que les protestants traqués cessent de se plaindre ; si le bras séculier s’occupe d’eux comme il faut, finies les jérémiades ; les protestants auront disparu ; l’abbé de Caveyrac glorifie la Saint-Barthélemy. D’où ceci, d’Arouet-Voltaire : « Croire à l’Évangile est chose impossible quand on vit parmi ceux qui l’enseignent. »
La citation de Voltaire est amenée de telle sorte que Voltaire semble avoir pensé cela précisément des prêtres fréquentant le Temple. Mais qu’en est-il ? En 1758, il y avait longtemps qu’il ne côtoyait plus aucune de ces personnes… N’est-ce pas que pour Voltaire, un chrétien fanatique ne fait pas croire au christianisme, religion d’amour et de fraternité… Mais placée dans ce contexte précis, la citation voit son sens orienté… M. Guillemin ne fait plus de Voltaire un homme critique à l’égard du catholicisme, mais un imbécile, qui a vu deux ou trois mauvais exemples, et a cru à partir de là que tous les catholiques étaient à blâmer… De toute façon, la citation de Voltaire n’est pas référencée : impossible d’en vérifier le contexte ; c’est dommage, quand on veut la comprendre… »
Marion Sigaut « Voltaire, le personnage et l… par erlorraine
Pour lire Voltaire lui-même, lisez le livre de Michel Cuny, « Voltaire, l’or au prix du sang » :
ce sont des citations, avec assez peu de commentaires en proportion, des extraits de la correspondance de Voltaire lui-même.
C’est édifiant, consternant.
http://www.cunypetitdemange.sitew.com/files/users/2/4/0/5/7/9/8/Presentation_de_Voltaire_1.pdf
http://petitdemangecuny.canalblog.com/archives/2008/04/12/15410107.html
Les « montages » de citations sont toujours consternants ; on fait toujours dire ce qu’on veut aux textes dès qu’on en extrait des citations et qu’on les place hors contexte.
Je n’ai hélas ! pas pour l’instant, le temps de mener à propos des conférences de Mme Sigaut le travail qu’il faudrait pour en faire sortir le caractère là aussi très partial. Mais j’espère trouver ce loisir un jour. Pour l’heure, je lis Voltaire « dans le texte » (mais pas seulement Voltaire, car j’aime aussi nombre de ses proches et nombre de ses adversaires) pour comprendre tout cela bien mieux ; lire sa correspondance intégralement change considérablement la perspective qu’on peut avoir sur lui ; mais Michel Cuny fait comme un photographe qui, s’intéressant au visage d’une jeune fille, en photographierait un bouton d’acné au lieu de viser l’ensemble : on en conclurait qu’elle est un monstre de laideur… Aurait-on raison ? Des détails sont hideux en chacun d’entre nous (et Voltaire n’était qu’un homme, lui aussi!); mais ce n’est pas pour autant que nous sommes entièrement hideux.
Lire Voltaire, une fois encore, ce n’est pas lire ses commentateurs, qu’ils soient admiratifs ou qu’ils le blâment au contraire ; ce n’est pas non plus le lire par bribes décrochées les unes des autres… Mais qui préfère juger un homme en se fiant au résumé que quelqu’un d’autre en a fait doit avoir ses raisons. Vouloir chercher la vérité, savoir interroger ses certitudes, ou les idées toutes faites véhiculées par l’école ou l’opinion dominante, c’est un préservatif contre la bêtise ; mais attention à ne pas céder non plus à l’impression douce qu’on pourrait « tout comprendre » très vite ; il peut y avoir du plaisir à penser qu’on nous a trompés, que ce que disaient nos maîtres était orienté, qu’ils étaient au fond tous des « salauds » (pour reprendre un mot de Guillemin, après Sartre) au service d’un système : qui n’a jamais éprouvé de joie à la pensée d’appartenir soudain à une petite élite de gens éclairés, voyant mieux que les autres la vérité ? C’était le cas de Voltaire ; et ses détracteurs font en fait la même chose…
On aime bien souvent avoir un avis sur tout, même sans prendre (ou sans avoir) le temps au préalable d’examiner la question. Hélas ! Mais ne croyons pas dès lors que nous avons raison de penser ce que nous pensons, en laissant à autrui le soin d’avoir fait le travail pour nous… Marion Sigaut et Henri Guillemin paraissent avoir fait et faire de leur mieux pour se battre pour des idées sincères ; mais qui croit bien faire peut se tromper en chemin. Nous ne sommes tous que des hommes : eux comme Voltaire…
Du reste, que Voltaire soulève des passions aujourd’hui encore est plutôt à sa gloire… Il avait pourtant des défauts ! mais il fut loin de n’avoir que cela !
Bien cordialement.
Voltaire n’avait pas que des qualités : ambition et vanité étaient son lot, comme c’est le cas pour bien des gens ; il était mordant, voire méchant envers ses détracteurs, c’est vrai ; mais la période était aux pamphlets. Et du reste, une fois encore, pourquoi ne devrait-il avoir que des qualités ? Faut-il que les gens soient sans nuances, tout bons ou tout mauvais ?
(@41,coquecigrue)
Ambition et vanité me semblent déjà de trop qand on a à ce point la verve humaniste et la prétention philosophique… ce qui n’ôte en rien ses autres qalités, si tant est qu’il en eut_et je suis bien mal placé pour en juger, j’avoue, moi qui ne l’ai pas connu.
Oui, les chemins sont nombreux et parfois sinueux, incertains_comme il est une vertu en même temps qu’une nécessité de faire confiance à autri, à un moment, à celui-ci plus qu’à un autre, puisque synergies et intuition… bref, la gloire de Voltaire, c’est justement de cela dont il s’agit, son nom et son buste ironique comme ce déni de la réalité ou cette inversion des valeurs, et qui parmi le grand public a jamais entendu parler de Henri GILLEMIN ?!
Et Coquecigrue, qui est-il au juste ? qui me dit que tout ce qu’il raconte est à ce point digne d’attention ? ou qu’il n’y a pas là quelque prétendu objectivisme ?…
A bon entendeur salut, si chien de garde il y a… sauf erreur de ma part, et justement, l’erreur est humaine, et là je suis bien d’accord avec vous.
Je vous réponds sans tarder : Voltaire dans ses œuvres reconnaît lui-même sa vanité ; plus d’une fois, par exemple, il met en avant l’aveuglement qui fut le sien à avoir été quelques années courtisan auprès de Louis XV, ou auprès de Frédéric II (voir ses Mémoires, où il se présente avec ironie comme un homme ébloui par un château de belle princesse, en faisant référence à un épisode du Roland furieux de l’Arioste): loin de se prétendre champion de la philosophie et de la raison, il avait, contrant sa vanité, des éclairs d’auto-dérision et d’humilité…
D’autre part, loin d’établir un système philosophique (d’ailleurs interrogez des professeurs de philosophie : la plupart nient qu’il fût philosophe!), et donc de prétendre avoir atteint une quelconque vérité, il passe au contraire son temps à dire qu’elle échappe sans cesse, à lui comme aux autres (voyez son Micromégas).
C’est le 19e siècle qui a bâti un mythe autour de Voltaire ; ce n’est pas Voltaire qui l’a fait.
Mais, pour autant, Voltaire a eu des détracteurs dès le 18e s. (le célèbre Nonnotte par exemple, qui a écrit Les erreurs de Voltaire); et si des gens adulaient Voltaire au XIXe, tous étaient loin de le faire : lisez Faguet dans son cours sur le 18e s. Il est loin d’être élogieux !
Plus intéressante, car plus précise, fut la lecture faite par les grands auteurs du 19 e s.: voyez la manière dont Flaubert rit des voltairiens à travers M. Homais, dans Madame Bovary ; et comparez avec ce que Flaubert dit de Voltaire dans les notes qu’il a prises au sujet de son théâtre, ou dans sa Correspondance. Flaubert était un lecteur critique, globalement admiratif, mais il n’était certainement pas un disciple, au contraire ! Il savait d’ailleurs être mordant autant que Voltaire et contre lui ! Mais ses propos étaient loin d’avoir l’animosité du pamphlet de M. Guillemin, ou même des conférences de Mme Sigaut. C’est que Flaubert n’était guère chrétien, et ne se sentait pas offensé par le « déisme » voltairien, déisme sans cesse prêché, que ce fût en y croyant ou non.
Hugo, comme le dit d’ailleurs Henri Guillemin, admira lui aussi Voltaire… Mais Guillemin dit que Victor Hugo n’a pu que se tromper, comme Lamartine, etc., et qu’ils aimaient une certaine image de Voltaire, et non Voltaire ; mais n’est-ce pas une certaine image de Voltaire que déteste à son tour Guillemin ? Car s’il affirme que ces grands-là admiraient une image, il laisse entendre qu’ils n’ont pas cherché à le connaître au-delà d’apparences, et leur fait un drôle de procès d’intention ; mais au contraire : eux ne voyaient pas encore Voltaire avec le filtre du mythe… Eux le lisaient (si vous lisez le théâtre de Victor Hugo et celui de Voltaire, vous verrez combien le « romantique » est redevable à son devancier, par exemple!).
Partant de cela, et alors s même que je déplore la vanité voltairienne, j’avoue que j’ai du mal à ne pas voir celle d’Henri Guillemin, plus confiant en son jugement personnel, et en sa lecture, qu’en celle des Lamartine, Hugo, ou Flaubert…
Qui sommes-nous par rapport à ces auteurs qui furent d’abord des lecteurs infatigables ? Ils se gardaient bien d’admirer leur prédécesseur sans nuance… Ils n’en pensaient pas moins que Voltaire avait globalement fait reculer le fanatisme et l’intolérance, par exemple. Et ils n’étaient pas de gentillets « bien-pensants » pour autant…
A l’inverse, aujourd’hui, nous lisons par l’intermédiaire des autres : nous risquons de créer ainsi un autre mythe au moins aussi faux que celui qui s’est bâti avant nous… Ni Hugo, ni Flaubert n’étaient « volatiriens » au sens de « suiveurs » ou de disciples ; ils étaient des lecteurs ayant envie de penser par eux-mêmes. Leur but n’était pas d’être pour ou contre Voltaire, mais d’être pour ou contre ses idées ou la manière dont il les présentait : ils en prenaient, et ils en jetaient. Qui a dit que voltaire était à lire comme la Bible pour un chrétien ? C’est M. Guillemin ou Mme Sigaut qui affirment d’abord que tout le monde croit Voltaire parfait, pour mieux démontrer ensuite qu’il ne l’est pas. Mais enfin, il n’y a guère de gens ayant un peu travaillé sérieusement qui osent imaginer que Voltaire fût parfait. Pomeau, dont M. Guillemin se moque un peu, quand il se demande comment un tel homme a pu se tromper autant sur Voltaire, n’était pas un admirateur sans nuances… Un spécialiste, oui ; pas toujours objectif, car personne ne l’est, certainement aussi ; mais pas davantage une idole buvant les propos d’un maître.
Vous savez, ce qu’est un homme nous échappe toujours, surtout quand il est mort voilà plus de deux siècles ; mais il nous échappe davantage encore quand on cherche à le réduire à deux ou trois éléments « chocs » que quand on cherche à en saisir les nuances, en tentant de suivre pas à pas ce qu’il a laissé de lui : et dans le cas de Voltaire, c’est une œuvre immense, souvent ironique, et difficile à appréhender… Alors, évitons toute simplification.
Pour répondre à votre question me concernant : je ne suis pas grand-chose. Simplement une lectrice en quête de penser par elle-même, et qui aime se nourrir des opinions contradictoires d’autrui : j’ai profité de la mise en ligne sur internet des émissions de M. Guillemin pour les découvrir toutes l’été dernier ; quel conteur incroyable ! Il était fascinant par son éloquence et ses emportements, par ses convictions aussi, qui lui donnaient tant d’aplomb ! Et il semblait d’une humanité touchante. Mais il ne m’en a pas moins laissée sceptique sur plus d’un point : ses convictions sont si fortes en effet qu’il lit plus d’une fois, pour les conforter, ce qui avait un tout autre sens à l’origine… C’est dommage.
Pour ma part, je ne vous ai proposé aucun système concernant ce qu’il faut penser de Voltaire, car, n’étant pour l’heure pas davantage spécialiste de Voltaire que M. Guillemin ou Mme Sigaut, je me garderais bien d’affirmer quoi que ce soit d’autre que ceci : on aurait une bien fausse image de la Bible, si l’on se contentait de ce qu’en a écrit Voltaire (en en riant, puisque lui adorait la lire, mais ne la prenait pas pour Vérité révélée…), ou de compilations de citations les plus choquantes concernant meurtres, adultères, polygamie, etc., et données au 1er degré, hors contexte ; eh bien, de la même manière, et quoique les propos de Voltaire ne soient pas paroles d’Evangile (encore une fois, il rappelle sans cesse qu’il n’a pas trouvé le « bout des choses » ni vu « le dessous des cartes »), on ne peut que se tromper sur lui en lisant, au lieu de lui, une compilation de morceaux choisis, qui réduisent en un petit volume sa Correspondance, soit 13 volumes de la Pléiade… Et lire Voltaire à travers le prisme d’un détracteur comme M. Guillemin est intéressant, car cela apprend d’autant plus à n’être pas un admirateur béat, à se méfier, à ouvrir l’œil, mais c’est aussi s’égarer si tant est qu’on ne lise pas aussi l’auteur qu’il dénonce… Tout prisme déforme…
Bien cordialement à nouveau.
Merci pour la peine que vous vous êtes donnée… et je suis bien d’accord quant à tous ces prismes comme de la nécessité d’une lecture à la source, sans filtre aucun, bien que nous ayons tous besoin d’éclairages extérieurs et d’autres regards que le nôtre_car la connaissance et la pensée ne s’émancipent et ne peuvent grandir que dans cette interaction incessante au coeur de la psyché humaine et quantique, dans cette confiance et/ou cette intuition du juste ressenti que nous pouvons éprouver à l’écoute et à la lecture d’autrui.
Je suis moi-même très ignorant de Voltaire, en fait, juste ces associations, ces parallèles, ces oppositions factuelles et idéologiques depuis que j’envisage l’Histoire et ses nombreux rapports de force sous un jour nouveau et, sans rien vos cacher, cette approche, cette culture, cette vision conspirationniste.
Bref, pour faire court et vous donner un petit aperçu de ces oppositions, voici une petite énumération glanée chez Michel ONFRAY : DIOGENE plutôt que Platon, ROUSSEAU plutôt que Voltaire, SCHOPENHAUER plutôt que Hegel,PROUDHON plutôt que Marx, CAMUS plutôt que Sartre… CHOUARD plutôt que… j’avoue ici l’abîme de mes lacunes_ce qui ne m’empêche pas de penser par-delà toute prétention intellectuelle et cette servitude sinon ces conflits d’intérêts.
ROBESPIERRE plutôt que d’autres
Je vous remercie à mon tour pour vos éclaircissements quant à vos positions. Comme vous, je butine ici ou là, sans maître absolu. Mais si je partage le goût d’un Michel Onfray pour lire ceux qu’on ne lit pas très souvent(quoique je sois loin d’être aussi savante que lui, hélas!), je n’aurais pas d’opinion aussi tranchée que lui. J’aime Diogène le Cynique, mais je goûterais peu la masturbation sur la place publique, comme lui-même s’y adonnait (Diogène, pas Onfray, du moins pas à ma connaissance), à en croire Diogène Laërce. En revanche, le Diogène répondant à Alexandre me ravit, ainsi que celui cherchant en vain un « Homme », avec sa lanterne, en plein jour, et en pleine ville… Mais on n’a plus d’écrits de Diogène. Alors comment savoir ce qu’il fut et pensa ? Platon, je ne le comprends pas toujours : parfois, il me parait lumineux, brillant, et même caustique et humain. D’autres fois, je ne saisis que des bribes ; d’autres fois encore, je n’aime pas telle idée ; mais Pierre Hadot (« Qu’est-ce que la philosophie antique ? ») a plutôt bien rappelé, au siècle dernier, que Platon n’avait peut-être jamais rien écrit comme vérité à prendre au pied de la lettre ; ses dialogues ne seraient alors que des sortes de manuels pour apprendre soi-même à dialoguer… Je ne sais ! En tout cas, Platon n’a sans doute pas pensé ce que la tradition fait de lui (les fautifs sont les commentateurs, pas Platon…); j’ai lu plein d’auteurs évoquant les vérités de son « Timée », notamment, exemple de dialogue dont une grande partie m’échappe ; or, ce qui est très clair dans cette œuvre, c’est précisément que Timée rappelle sans cesse que son discours n’est pas la vérité, car il l’ignore, mais qu’il développe ce qui lui paraît alors le moins invraisemblable… Et quand on lit cela, tout change des opinions arrêtées qu’on pouvait avoir sur Platon, quand on le lisait avec le bandeau d’idées toutes faites…
Je ne vais pas passer en revue la liste entière que vous citez, mais, vous l’aurez compris, pour ma part, et en l’état actuel de mes connaissances (malheureusement loin d’être encyclopédiques), je ne suis ni convaincue tout à fait par Platon, ni par Diogène, ni par Voltaire, ni par Rousseau ; si la pensée de Rousseau est plus égalitaire que celle de Voltaire du point de vue social, que dire du point de vue des femmes ? Je doute fort que Michel Onfray soit séduit par l’éducation proposée pour Sophie dans « l’Emile »… Et vous me permettrez de ne pas considérer Rousseau en avance sur son temps de ce point de vue-là…
Bref, la nuance s’impose presque toujours ! D’où la nécessité de ne jamais croire qu’on peut réduire des milliers de pages d’une vie aux seules erreurs commises durant elles (et encore certaines ne sont-elles des erreurs que pour qui examine trop vite les faits); cela n’excuse pas ces erreurs ; mais cela évite au moins de se montrer injuste envers les gens sur qui on lance inconsidérément l’anathème.
Enfin, c’est bêtement ma façon de penser aujourd’hui. Et vous me direz que je n’ai pas inventé le fil à couper le beurre ! Je l’avoue bien volontiers.
Une éclectique qui s’interroge…
cupide, prévaricateur, tricheur, faussaire-assassin, négrier, mais brillant.
On peut être brillant et pervers à la fois, car la littérature est matière intrinsèque et peut être de qualité sans qualité de l’âme, certes, mais philosophe et pervers, est ce possible ?
Voilà une belle liste d’adjectifs ; mais des preuves ? C’est autre chose… Sur quels documents tirés des Archives vous appuyez-vous ?
On peut toujours accuser, surtout les morts, de tous les vices, voire de tous les crimes (car votre « faussaire-assassin » est d’une ambiguïté assez significative)… Quant à tout éplucher de la documentation qui les concerne, si vaste dans le cas de Voltaire, c’est autre chose…
Je ne vais pas revenir sur Voltaire philosophe ou non ; vous savez bien que le philosophe est censé être celui qui cherche le savoir ou la sagesse ; ce n’est pas celui qui prétend les avoir trouvés. Voltaire, en ce sens antique, a été un philosophe, qui a cherché. Mais interrogez une fois encore la doxa, l’opinion dominante à l’heure actuelle, on vous répondra que Voltaire était homme de lettres, non philosophe, au sens moderne. Pourquoi voulez-vous donc enfoncer des portes ouvertes à ce sujet ?
Bien étrange animosité à l’égard d’un si vieux mort… Serait-ce donc que sa pensée vous paraît encore si vivante ?
Coquecigrue, je vous trouve bien intéressante, nuancée et apaisée ; c’est agréable. Merci.
Je vais quand même souligner que Voltaire avait tout pour être l’emblème idéal d’une société individualiste, matérialiste, égoïste, cynique, comptable, guerrière, âpre au gain, jusqu’à l’esclavagisme sous toutes sortes de formes.
Pendant que Voltaire se battait POUR qu’elle advienne, Rousseau, Marat et Robespierre ont lutté de toutes leurs forces CONTRE cette société de marchands, malins menteurs qui font de juteuses affaires à partir de la souffrance du plus grand nombre. Ce que cette société des marchands (la nôtre) a réservé comme postérité à Rousseau, Marat et Robespierre, c’est la calomnie la plus injuste. Alors que la pensée de l’ultra-riche et cynique Voltaire est enseignée comme un modèle pour toutes nos jeunes têtes blondes. Les « honnêtes gens » n’ont pas mis que LES MOTS importants à l’envers pour empêcher « la cariatide » de prendre conscience de l’arnaque, ils ont aussi mis LES ICÔNES importantes, les symboles, à l’envers.
Ce sur quoi je voudrais insister un peu pour vous répondre, c’est ceci : même si personne n’est parfait (bien sûr, vous avez raison), JAMAIS Robespierre ou Rousseau ou Marat n’auraient même pensé (et encore moins écrit) le centième des horreurs qu’a proférées et martelées Voltaire le faussaire, jamais.
Faussaire ? oui oui : Voltaire, ce modèle universel de tolérance et de raison, en recevant un livre de Rousseau, le recopiait, en supprimant de bons passages et en y ajoutant des passages honteux inventés par lui, et il refilait ce monstre, ce faux, à un éditeur en le publiant au nom de… Rousseau ! Génial, non ? Quel sens de l’ironie et de l’humour, effectivement. On nous l’a baillé belle avec Voltaire, on nous a débité bien des coquecigrues à son sujet 🙂
Un pessimiste dirait que, si on continue à prendre Voltaire comme icône des valeurs essentielles de notre société, on finira tous en camp de travail, comme les esclaves dont cet « humaniste » a fait commerce sans remord.
Ceci dit, Voltaire a droit comme tout le monde à un avocat, et vous êtes bien agréable à lire dans ce rôle.
Encore merci pour votre gentillesse et votre bienveillance palpable.
Étienne.
Et grand merci pour coquecigrues, un nouveau mot à mon vocabulaire, cerise à ce partage et à ces éclairages.
Pour vous répondre, comme, de fait, vos propos y invitent, je vais, si vous le voulez bien, suivre peu ou prou l’ordre de votre pensée, même si pour me simplifier le travail, je séparerai des idées mêlées :
1. Vous me dites pour commencer que « Voltaire avait tout pour être l’emblème idéal d’une société individualiste, matérialiste, égoïste, cynique, comptable, guerrière, âpre au gain, jusqu’à l’esclavagisme sous toutes sortes de formes ».
Je ne suis pas bien sûre de la société à laquelle vous pensez : est-ce la sienne ? Est-ce la nôtre ? Si c’est la nôtre, cela me surprend plus encore que si vous pensez à la sienne. Car si les gens invoquent volontiers les « idées des lumières », ou les « principes des droits de l’Homme », ou « le siècle de Voltaire » pour cautionner certains de leurs agissements peu bienveillants à l’égard d’autrui, ces gens-là ne lisent probablement pas Voltaire… Les emblèmes sont à peu près toujours des erreurs : voyez la manière dont des termes comme « cynique » ou « matérialiste » ou « épicurien » ont évolué à travers les siècles : Diogène le cynique (et Antisthène, et Cratès, et Ménippe, etc.) étaient des empêcheurs de tourner en rond, vivant dans le dénuement, et ne perdant jamais une occasion d’interroger les valeurs de ceux qui les entouraient, à savoir richesses, pouvoir, etc. Parce qu’on déteste en général es empêcheurs de tourner en rond, on a transformé ces gens en personnages sans scrupules, à l’humour méchant, quand il était surtout corrosif et dérangeant… Un matérialiste, vous le savez, c’est d’abord quelqu’un qui pense que tout est matière, corps et âme, voire que nous n’avons pas d’âme. Par suite, on en a fait ce qui désigne les gens exclusivement intéressés par l’argent, le profit « matériel », parce qu’on en profitait pour faire croire que les « mécréants » sont les gens sans scrupules ni morale, qui, ne craignant pas Dieu, veulent jouir des biens d’ici-bas, et donc être riches. Les épicuriens devenus dans notre imaginaire collectif des profiteurs et jouisseurs sans frein ont vu tout autant leurs idées détournées par ceux qui, au fond, ne les lisent pas ; car un épicurien est d’une sobriété très proche de celle d’un stoïcien, quand il applique les principes d’Épicure.
Je suppose donc que vous entendez « matérialiste » et « cynique » au mauvais sens du terme, quand vous appliquez ces mots à notre société…
Mais tout d’abord, quand des gens se réclament de Voltaire aujourd’hui, ils ne se réclament pas de lui pour dire qu’il est bon d’être cynique, manipulateur, profiteur, etc. Quand les gens agitent le nom de Voltaire, c’est en brandissant de « bonnes intentions », tandis qu’ils font en douce tout le contraire : il est un masque derrière lequel on se garde bien de se demander ce que Voltaire pense, et de faire ce qu’il prônait…
D’autre part, Voltaire mérite-t-il cette salve, que vous m’accorderez sans nuance, de qualificatifs plus que négatifs ?
Pour chacun d’entre eux, il y a à revoir, car le personnage est loin d’être tranché.
Esclavagiste ? C’est de la pure calomnie, proférée au XIXe, avec fausse preuve à l’appui : on a écrit une fausse lettre pour faire croire qu’il aurait eu des intérêts dans le commerce triangulaire. Or, les spécialistes en écritures, en papier, etc., ont établi depuis longtemps que c’était un faux. Mais la calomnie dure toujours… Voltaire, loin d’avoir été pris pour un « type bien » a été depuis le XVIIIe s. autant adulé que détesté, sans, en général, être lu, ni par un camp, ni par l’autre, ni guère d’ailleurs par les modérés ; mais j’y reviendrai à propos de ce qu’on enseigne de Voltaire aujourd’hui…
Sur l’esclavage, Voltaire était moins en avance sur son temps que d’autres, mais il n’était pas en retard pour autant ; lisez les derniers tomes de sa Correspondance (12 et 13, dans la Pléaide): il cherche à agir sur les membres influents de la cour pour faire libérer les serfs de la région du Jura ; car, de fait, il y avait là, en plein XVIIIe s, encore des serfs. Il se montre on ne peut plus insistant, passe par tous les gens qu’il croit en état de pouvoir dire quelque chose sur la question, etc. Vous me direz, ce n’est pas aux serfs proches de lui (puisqu’il vivait alors à Ferney) que Voltaire devait penser en premier, mais aux esclaves d’origine africaine. Or, il ne cautionne jamais cet esclavage non plus, et il n’y prend pas part ; nombre d’études ont déjà été menées sur les finances de Voltaire, on a épluché ses comptes autant qu’on le pouvait : on n’a rien trouvé venant corroborer cette thèse… Voltaire n’était pas aussi vif dans le combat contre l’abolition générale de l’esclavage que Condorcet ou l’abbé Raynal par exemple, mais ça ne veut pas dire qu’il ne soutient pas leurs idées ; certes, il écrit aussi que la responsabilité du commerce triangulaire repose aussi pour partie sur les Africains qui font commerce avec les Européens. Mais s’il justifie ainsi pour partie les Européens, à tort pour l’essentiel, cela ne le rend pas pour autant partisan de l’esclavage, ni membre actif du commerce qui lui est lié.
Voltaire aime l’argent : c’est ce que déplore votre propos, non sans insister par l’usage de plusieurs mots allant dans le même sens, comme matérialiste, comptable, âpre au gain, etc. Oui, Voltaire était « libéral » avant l’heure. Bourgeois, et non noble, il était persuadé qu’un homme peut s’élever financièrement par l’argent, et parler ainsi d’égal à égal avec ceux dont la naissance suffisait, à savoir les nobles. Voltaire a commencé par se voir interdit d’argent par son père. Il n’a pas toujours été un richissime propriétaire ; il ne devient propriétaire qu’à plus de 60 ans… Avant, il vit chez autrui ; vous pourriez dire qu’il vit aux crochets des grands ; c’est en partie vrai, et en partie faux ; chez Mme du Châtelet, sa maîtresse, puis amie, c’est surtout lui qui paie les dépenses, et finance la restauration du petit château : un argent dépensé en « pure perte », puisque à la mort de la dame, vous pensez bien que M. du Châtelet récupère le tout, ce qui est normal.
Bref, avant 60 ans, celui qu’on voit de nos jours comme le pire châtelain possible n’a pas de château… Et quand il en acquiert, il n’aura de cesse, à Ferney, de dépenser l’essentiel de son argent, à bâtir la ville… Là encore, sa correspondance le montre sans cesse à demander des comptes à son homme d’affaires ; car il doit payer ses ouvriers, et attend que les Grands à qui il a prêté de l’argent daignent le rembourser (par parenthèse, il prête aux Grands, s’enrichit sur eux ; mais il prête à tout paysan voulant s’installer à Ferney à 0% d’intérêt). Bref, loin de dépenser son argent en s’achetant vingt châteaux et des produits de luxe à ne plus savoir qu’en faire, il veut élever une ville où mettre en pratique ses idées de « tolérance », accueillant des gens de religions diverses, à commencer par des protestants français et des catholiques suisses (Ferney est sur la frontière)… Est-ce de l’égoïsme ? Sans doute, mais c’est un égoïsme bien plus singulier, car Voltaire se forgeait par là une image de lui-même plutôt sympathique, mais vous conviendrez qu’un égoïste habituel ne cherche pas à bâtir de ville ni de manufactures pour y faire venir artisans, commerçants, et paysans..
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Guerrier ? Parce qu’il vendait des fournitures aux armées ? Oui, il en vendait… Et M. Guillemin a bien raison de souligner qu’il y a là paradoxe avec le fait que dans ses écrits, il dénonce la guerre. Mais la manière dont M. Guillemin l’interprète interroge : car on peut tout autant retourner l’argument : en effet, si Voltaire était cet être sans scrupules et uniquement tourné vers ses gains, quel intérêt aurait-il eu à passer tant de jours de sa vie à dénoncer les guerres ? Ne risquait-il pas de finir par convaincre quelques têtes influentes (lui qui correspondait avec les souverains comme Frédéric de Prusse ou Catherine de Russie)? Son commerce de fournitures aurait eu alors peu de chances de fleurir. Et n’imaginez pas qu’il joue un double jeu avec Frédéric II : Voltaire est déconfit quand il découvre que Frédéric se lance dans des guerres de conquête, alors qu’il avait écrit nombre de fois des propos de « prince philosophe »… Et Voltaire n’approuve pas ces entreprises guerrières. Même dans les textes écrits durant les années passées à la cour de France, on peut relever des choses qui choquent le pouvoir ; par exemple, dans « Le Temple de la Gloire », opéra-ballet célébrant à la gloire de Louis XV, le modèle proposé est celui d’un Trajan, mais pas tant pour ses victoires militaires, que pour la manière dont il se montre humain dans la paix. Idem pour « Le siècle de Louis XIV », qui est toujours double : a priori favorable au régime en place, et louant les victoires du roi, mais étalant toujours dénombrement des morts, etc. Louis XV ne goûta guère « Le temple de la Gloire ». Quand pour d’autres raisons, on pria Voltaire de quitter la cour, on ne l’y voulut plus jamais voir… Croyez-vous donc qu’il était « cul et chemise » avec ces gens-là ? C’était un gêneur, quoi que vous en pensiez…
Cynique donc, puisqu’il déplorait la guerre, tout en en profitant par ses ventes de fournitures (qui du reste n’étaient pas des ventes d’armes…)? Pessimiste, oui : il doutait fort qu’un jour les hommes soient capables d’arrêter de se battre ; et je vous conseille de lire le théâtre voltairien à propos du cynisme : il adore mettre en scène le cynisme, pour apprendre à son public à le « décoder » chez les gens de pouvoir. Par exemple, la dernière scène de « La Mort de César », par exemple (la pièce se trouve aisément en ligne): Antoine tient un discours devant le peuple, puis, en aparté, il révèle à un complice la manière dont il entend tirer profit du peuple… Ce genre de scène est courant dans le théâtre voltairien, théâtre qui était le principal média de l’époque, et qui n’était pas fréquenté que par la cour. Certes, le parterre ne comptait pas les plus pauvres en son sein, qui avaient bien autre chose à faire, mais c’étaient des gens modestes malgré tout.
Vous me direz, comme le croient M. Guillemin ou Mme Sigaut – si je ne me trompe – que Voltaire avait beau jeu de vouloir donner des leçons dans ses œuvres, et de faire l’inverse dans sa vie. Mais enfin, sa vie, c’est d’abord lire et écrire : Voltaire, c’est d’abord une œuvre, non pas parce qu’il ne faudrait voir qu’à travers elle, mais parce que chaque jour il travaille des heures à cette œuvre ; tenter de refaire son portrait comme celui d’un personnage qui écrirait entre deux rendez-vous d’affaires et trois comptes d’apothicaire, voire le dénombrement de tas d’or qu’il aurait eus dans ses caves, c’est on ne peut plus étrange : quand voudriez-vous alors qu’il ait dévoré sa bibliothèque ? Quand aurait-il pu écrire la soixantaine d’œuvres théâtrales qu’il a laissée, tant d’œuvres historiques, tant d’œuvres philosophiques, tant de contes, et ces milliers et milliers de lettres ? Vivre, c’est écrire pour lui, et lire pour se nourrir intellectuellement. Chercher à séparer l’homme de l’écrivain, c’est absurde quand la vie d’homme est d’abord celle d’un lecteur-écrivant pour l’essentiel de son temps…
2) L’image qu’on a de lui aujourd’hui : on n’enseigne de Voltaire que bien peu de choses : plus personne ou presque ne lit son théâtre, alors que c’était pour lui le plus important ; les historiens ne s’intéressent plus guère, sauf exception, à ses ouvrages historiques, etc. Bref, on lit ses Contes ; enfin, on lit « Candide », et parfois « Micromégas », ou « Zadig »… A l’étranger, on lit surtout « Les lettres philosophiques », car le portrait qui y est fait de l’Angleterre intéresse le monde anglo-saxon… Bref, on enseigne peu de choses sur Voltaire, et on en fait surtout le chantre de la tolérance : l’affaire Calas est peut-être même ce dont on parle le plus à son sujet. Mais Voltaire a bel et bien été ce chantre de la tolérance ; il n’était pas le premier, car Bayle, et d’autres, ont écrit dans le même sens avant lui. Il n’était pas non plus parfait : il en était encore à croire qu’il y avait plusieurs races d’hommes, tout en affirmant que tous étaient également hommes ! Mais, accordons-lui qu’il était plus vieux, d’une génération, par rapport à ceux qui parvenaient à comprendre les écrits des précurseurs du darwinisme… Bref, c’était sur ce point un homme de son temps, et même un peu plus en avance sur son temps, mais très en retard sur le nôtre, ce qu’on ne saurait lui reprocher. Il est soupçonné d’antisémitisme, mais il y a longtemps qu’a été étudiée cette question, qui refait d’ailleurs régulièrement surface : Voltaire rit de la Bible, Voltaire revient en permanence sur le « petit peuple juif » (antique donc) qui en est à l’origine et se prenait, à tort, pour le centre du monde (voilà ce qu’il professe…, si je caricature). Anti-judaïsme biblique serait donc plus approprié à son sujet. Ce qui ne l’empêche pas de déplorer la mise à mort des juifs par des catholiques… Il fait la part des choses : les Juifs, pour lui, ont eu tort dans le passé, d’écrire la Bible (enfin, tort, c’est un grand mot : il sait qu’ils eurent leur raison ; et la Bible d’ailleurs est pour lui une source inépuisable de réflexion et de rire…). Les juifs de son temps, en revanche, il les traite comme il traite les Catholiques, les Protestants, etc.: il ne comprend pas leurs croyances ; il réclame qu’ils se supportent mutuellement ; il rêve d’un déisme qui les unifierait (M. Guillemin, homme de foi convaincu, ne peut que juger cela de manière très négative). Mais à Ferney, toute religion est possible… Il ne demande pas aux ouvriers horlogers qui y viennent de devenir déistes…
Mais peut-être vous a‑t-on présenté à l’école un homme luttant pour les droits de l’Homme ? Je doute fort que vos professeurs aient pu évoquer un Voltaire favorable à une égalité sociale parfaite, etc. Je suppose qu’on vous l’a présenté surtout sous le jour d’un Voltaire prêchant pour les libertés (de culte, de propriété, etc.), non ? Ou alors, vos maîtres affirmaient sans étudier de textes à l’appui ? Cela me paraît bizarre… Mais bon, je ne sais pas trop à quelle image précise de Voltaire vous pensez, alors je n’insiste pas…
3) vous me dites : « Pendant que Voltaire se battait POUR qu’elle advienne, Rousseau, Marat et Robespierre ont lutté de toutes leurs forces CONTRE cette société de marchands, malins menteurs qui font de juteuses affaires à partir de la souffrance du plus grand nombre ». Mais enfin, pour ce qu’il en est de Marat et Robespierre, c’eût été difficile ; Voltaire est mort en 1778. Il y avait belle lurette en 1789 qu’il n’était plus là pour œuvrer à construire notre société ultralibérale moderne… Quel procès d’intention vous lui faites, par là !
Pis encore, ce sont les révolutionnaires qui font entrer Voltaire au Panthéon, avant Rousseau même… Ils ont tort, car Voltaire ne partageait pas leurs idéaux économiques. Mais ils ont raison, car il fut l’un de leurs maîtres… On ressort alors ses pièces de théâtre aux accents les plus républicains (car il y en a plus d’une ; mais aucune n’est franchement républicaine, car Voltaire n’avait pas un avis tranché : pour lui, peu importait, au fond, qu’il y eût 1 ou 100 hommes à la tête de l’État ; ce qu’il aurait souhaité, c’est qu’il y eût 1 ou 100 hommes faisant passer l’intérêt de la communauté non avant leur intérêt personnel, car Voltaire, pessimiste – ou lucide- de ce point de vue, croyait que bien peu sont capables de « sacrifice » sans, avantage en retour, mais comme essentiel à leur intérêt personnel : il veut des gens au pouvoir qui aient du coup un sens de l’honneur, dont l’amour-propre soit flatté par le bien qu’ils auraient pu faire à autrui, etc. Bref, monarchie ou république, pour lui, ça n’importe pas ; ou plutôt, si : il présente la république comme plus juste en théorie ; mais il craint toujours, en même temps, qu’il soit plus difficile de trouver 100 hommes vertueux pour conduire l’État, que d’en trouver un seul… Il aborde même parfois la démocratie plus participative, du type de celle d’Athènes ; mais il a des doutes sur sa faisabilité à grande échelle, dans un pays aussi peuplé que la France… qu’il ait tort ou raison par rapport à notre époque n’est pas le problème. Mais il n’en est pas moins apparent qu’il fut l’un des auteurs les plus lus par Robespierre et Marat, qui allèrent plus loin ensuite dans leur propres idées ; du reste, pacifiste, et non moins frileux depuis son « embastillement » de jeunesse,il aurait probablement fui la Révolution ; mais c’est encore là lui faire un procès d’intention). Pour ce qu’il en est de ses liens avec Rousseau, c’est extrêmement complexe : Rousseau admira ses œuvres, même si, plus jeune d’une génération, il alla plus loin d’un point de vue social ; mais la brouille entre les deux hommes a d’abord et surtout concerné le théâtre ! C’est parce que Rousseau semblait condamner la « culture » que Voltaire a réagi la première fois contre Rousseau… Et la bataille s’est envenimée des deux côtés très vite. Là encire, la question est étudiée par des spécialistes, souvent plus rousseauistes que voltairiens, et pourtant, aucun ne tranche jamais pour n’accuser, après étude des contexte, lettres, etc., que l’un ou que l’autre… Pourtant, une fois encore, il s’agit davantage de rousseauistes que de voltairiens. Mais je vous parle là de gens qui consacrent leur vie à étudier la question, et la creusent bien plus que ne le fit Guillemin (je pense par exemple à Ourida Mostefaï).
4) Voltaire faussaire ? Et combien ! Si vous saviez ! Il a même fait une fausse lettre du pape, en copiant celle que le souverain pontife lui avait envoyée après la publication de son « Mahomet » : le pape n’avait pas parlé de la pièce à dessein ; Voltaire a recopié sa lettre en y ajoutant des compliments sur la pièce, pour essayer de la faire jouer. Il n’avait vraiment aucun scrupule de ce côté-là. Et pour cause, l’époque était aux faux de toutes sortes. Les éditions fallacieuses d’œuvres attribuées à Voltaire et écrites par ses adversaires sont aussi nombreuses que les œuvres qu’il attribue lui-même à d’autres. Aujourd’hui, cela nous fait écarquiller les yeux… Mais si vous vous penchez là aussi de près sur la question, vous verrez que le procédé est on ne peut courant. Là encore, ça ne l’excuse pas. Mais ça permet de relativiser la gravité de la pratique. Pensez d’ailleurs qu’il n’y a pas de droits d’auteurs en tant que tels à ce moment-là. Les « auteurs » n’existent pas au sens où on l’entend aujourd’hui… On s’empare des œuvres un peu comme on veut. Peu de gens vivent de leur plume… Et pour un noble, publier ses œuvres, c’était quasiment déchoir, puisque cela revenait à faire du commerce…
Je crois que je vais m’arrêter là, si vous le voulez bien, en étant désolée d’être si bavarde… Vous savez, je ne tiens pas à être l’avocat de Voltaire, car il n’a pas besoin d’avocat (ses œuvres valent mieux que tout discours); mais surtout, car je suis mal placée pour le faire : d’abord, je n’aime pas toutes les idées de Voltaire de la même manière, ni tous ses agissements sans faire de hiérarchie (il me « fatigue » quand il s’en prend à Fréron, etc., comme dans une ritournelle que je trouve puérile, mais qui était bien dans la manière du temps ; et sa bataille avec Rousseau ne le grandit pas ; etc.); ensuite, il faudrait que des gens plus savants que moi expliquent leur point de vue. Car si je lis beaucoup(Voltaire, certes, mais pas seulement!), je ne suis guère qu’une amatrice sur la question. J’ai lu avec plaisir une très grande partie de l’œuvre voltairienne, philosophique, épistolaire, fictionnelle, historique, théâtrale, mais ce n’est pas pour autant que je maîtrise tous les sujets, ni que je me souviens de tout. Bref, j’espère ne pas avoir dit trop d’âneries, ni avoir entaché mon exposé de trop de coquilles, car, pour ce matin, je n’aurai pas, hélas!, le temps de le relire… Merci d’avance pour votre indulgence…
Bien cordialement.
Pour EFFAB : C’est Rabelais qu’il faut remercier pour « coquecigrue » ! Quelle langue savoureuse que la sienne ! Merci à vous aussi pour cette remarque sympathique au passage !
Pour ne pas vous froisser, c’est ETIENNE que je remerciais en particulier pour cet apport nouveau à mon vocabulaire (@52) mais il est vrai que sans vous rien ne serait advenu.
Pour tout le reste, je ne sais encore trop quoi en penser mais je me doute que notre hôte aura là matière à y revenir.
Je n’en suis pas moins très sympathique, ce qui n’ôte en rien mon intuition et ma vigilence, car toutes Lumières de la Culture et du Savoir, nous n’en sommes pas moins dans ce rapport de force et d’opinion, ce système pyramidal qui nous oblige et cette désinformation qui nous abrutie.
Très très bonne journée
« Bien étrange animosité à l’égard d’un si vieux mort… Serait-ce donc que sa pensée vous paraît encore si vivante ? »
Oui, la pensée des maîtres est encore bien vivante.
Et certains mêmes sont brillants.
Et les coulisses de l’Histoire perdurent, où se joue souvent un théâtre dramatique que le parterre des modestes ignore.
Je ne retire rien de ma liste. Faussaire-assassin en particulier était pesé ; osé peut être car je n’ai pas farfouillé dans les archives genevoises ; par contre je conteste l’accusation d’animosité : Fâcheuse tendance et trop classique, qu’ont certaines gens d’argumenter en glissant sur le terrain de la personnalité adverse et du registre émotionnel. Le sentiment des intervenants n’est pas le sujet et tenter de les y piéger n’est pas de bonne guerre.
Ma maman faisait des recherches sur la marine à voile et les documents qu’elle a eu en main n’étaient pas des faux.
Oui, la mort et les siècles impliquent la prescription des faits, et personne ne songe à accuser Attila 😉 mais ce n’est pas moi qui ai relancé le thème. L’avocat qui sort du bois serait il honnête qui se plaindrait de voir apparaître des juges jusqu’alors silencieux ?!?
Le thème qui m’intéresserait plus que le défunt actionnaire du commerce d’ébène, c’est celui de la cohérence des VIP, de l’apparence face aux actes, de la renommée, et de la gloire. Savoir pourquoi certains sont au Panthéon et d’autres pas. Savoir comment se construit la mémoire collective, et comment se dessinent celles des images d’Épinal qui participent à la soumission du grand nombre au petit nombre.
Car enfin, si nous croisons le Verbe, c’est bien parce qu’en filigrane c’est ce souci là qui est majeur, et actuel.
Je déteste le fait qu’on m’ait menti à l’école. C’est ça le sujet sous-jacent, je pense.
Bonjour à vous…
Comment Voltaire est-il entré au Panthéon ? Il faut interroger les révolutionnaires, qui, en général, l’avaient davantage lu que nous, et qui avaient vu ses pièces jouées.
Comment fut-il « dépanthéonisé » ? Il faut interroger la Restauration…
Comment fut-il « repanthéonisé » ? La République est repassée par là…
Comme j’ai très peu de temps, hélas!, je ne reviendrai pas sur l’animosité, qui ne visait qu’une accumulation d’accusations sans argumentation propre à les appuyer. Pareil tir groupé me surprenait en effet, surtout sans commentaire. J’espère ne vous avoir pas froissée. Si c’est le cas, ce n’était pas calculé, et j’en suis vraiment désolée.
Mais passons à l’école : l’école « ment » en ceci que l’école ne « sait pas » vraiment. Nos maîtres nous disent ce qu’ils croient qui est vrai, mais encore faudrait-il qu’il existât une vérité ; et comment voudriez-vous que les professeurs sachent tout ? Qui sait tout ? Cela existe-t-il ? Le savoir n’est-il pas plutôt en perpétuel devenir ? L’école sert plutôt à apprendre à penser tout seul, une fois parvenu à l’âge adulte, et à lire tout seul des livres, à trier tout seul parmi l’océan d’informations qui nous noient, à devenir un citoyen responsable, etc. La formation intellectuelle d’un être humain, si elle s’arrête à l’école, s’arrête à peu près avant d’avoir commencé vraiment. Nous avons à passer notre vie entière à tenter de faire la part des choses entre le « plus vraisemblable » et le « moins vraisemblable » ; et, hélas!, en général, nous sommes seuls pour faire le travail, étant seuls en nos cerveaux… Mais les échanges avec nos pairs, avec des morts (par leurs livres), avec le monde, aident tout de même beaucoup… Si vous voulez, en sortant de l’école, on est à peu près comme Candide ayant docilement écouté Pangloss, et chassé brutalement du Château de Westphalie… tout reste à faire !
Précisément, à l’école, on m’a fait étudier « Candide » durant mon adolescence. J’en ai gardé le souvenir d’une œuvre écrite « contre » l’Optimisme. Mon professeur n’était pas spécialiste de Voltaire, ni de Leibniz du reste ; elle était pourtant sincère en analysant le texte, c’est-à-dire qu’elle faisait au mieux ; elle m’a appris à analyser assez pour que parvenue à l’âge adulte, en relisant « Candide », j’aie eu les moyens de relire avec un œil neuf : il suffisait pour cela de me mettre à Leibniz, et à d’autres textes voltairiens « préparant » « Candide », etc.; et j’eus l’impression assez nette que « Candide » n’était pas une attaque contre l’Optimisme… Je découvris un Voltaire attiré un temps par Leibniz, ayant parfaitement compris la « Théodicée », mais pensant finalement que la vie pratique, et ce dont on fait l’expérience chaque jour, ont plus d’intérêt que tout beau système de philosophie… Ni Pangloss, ni Martin ne l’emportent ; Candide choisit de travailler sans raisonner.
Bref, mon professeur ne m’a pas du tout présenté cela de cette manière à l’époque. Mais pour prendre un exemple autrement intéressant : M. Guillemin est allé à l’école, et même à l’Ecole Normale Supérieure. Les propos de ses professeurs ne l’ont pas empêché de les remettre en cause. En cela, l’école réussit, quand elle nous aide à avoir un esprit critique, qui peut à son tour s’interroger sur cette école. Mais encore faut-il avoir envie de se poser des questions sur ce qu’on nous présente comme évident.
La vérité des œuvres de Voltaire échappe toujours, sans doute parce qu’elle ne sert qu’à cela : apprendre qu’on ne sait pas grand-chose, et détecter quand il y a anguille sous roche ; regarder le monde avec un regard « ironique » au sens antique du terme, c’est-à-dire un regard interrogateur… Voltaire gagnait de l’argent, mais il n’a pas écrit d’essais d’économie libérale en tant que tels ; il avait des opinions politiques très nuancées, et n’a jamais écrit de traité politique, etc. Ce n’est pas un homme de « système », une fois encore. Et que la postérité ait surtout retenu ses contes n’est pas très étonnant en définitive : il traitait à peu près tous les ouvrages philosophiques « sérieux » de « romans », de « rêveries », de « songes », etc.
Mais je serais curieuse de savoir ce que vos maîtres ont pu essayer de vous faire croire sur Voltaire. Et personne ne posait-il de questions en cours ?
Chère coquecigrue, merci pour cet autre point de vue sur Voltaire. Je crois que je vais moi-même lire la totalité de l’oeuvre de ce dernier ainsi que sa correspondance. Car je vous crois aussi honnête qu’Henri Guillemin, j’y vois surtout une sensibilité différente et un autre regard sur la vie et l’oeuvre de Voltaire et je me demande ce que je verrai à la lecture de tout ça du coup.
Je ne pense pas que Guillemin ait eu comme objectif de déboulonner l’image de Voltaire, mais peut-être a‑t-il été plus sensible que vous aux phrases et actes contraire à l’intérêt du petit peuple.
Je vous reparlerai peut-être de tout ça après avoir lu le tout (vu la quantité de bouquins en retard que j’ai, je devrais vous laisser tranquille un bon moment)
A nouveau, merci de ne pas nous laisser tomber dans de l’anti-Voltairisme primaire.
Eh bien, voilà qui me réjouit !
Que Voltaire n’ait pas été qu’un monstre qui bave c’est fort possible. Son message en faveur d’une forme de tolérance est généralement ce qui est mis en avant dès que l’on parle de ce monsieur. Le point de vue de Guillemin sur Voltaire n’est quand même pas le plus diffusé. Il semble assez clair que la « morale » capitaliste, bourgeoise et méprisante envers les peuples de ce monde est largement voltairienne. Même si je n’ai pas lu son œuvre je suis allé consulter et vérifier tout les « citations coupables » que cite Guillemin pour les lire dans leur contexte et il est très clair que même si ce dernier prend quelques libertés dans leur formulation, il n’en altère absolument pas le sens. Voltaire, c’est très clair, avait un certain mépris pour les peuples et était très élitiste.
Donc, exit Voltaire et ne perdons point trop de notre temps avec cet invétéré aristocrate, car tout humaniste et encyclopédiste qu’il fut, il fut surtout, je crois, à l’abri du besoin.
En tout cas, bon courage à ANONYMOUS pour se replonger au coeur de l’oeuvre de ce Monsieur afin de prendre la mesure et le bien-fondé ou la relativité de cette pensée édifiante, lol.
Au plaisir
Je ne reviens pas sur les premières lignes : nous sommes d’accord.
Le point de vue de Guillemin sur Voltaire n’est quand même pas le plus diffusé.
Le point de vue d’universitaires spécialistes de Voltaire ne l’est pas tellement non plus… Qui connaît les publications de Mme Mervaud ? de M. Cronck ? de M. Dagen ? et il y en a tant et tant ! Qui lit l’ouvrage récent sur Voltaire et l’économie politique de Patrick Neiertz ? Pas grand monde, je suppose.
Il semble assez clair que la « morale » capitaliste, bourgeoise et méprisante envers les peuples de ce monde est largement voltairienne.
La morale capitaliste, bourgeoise et méprisante envers les peuples s’inspire autant de Voltaire que du Christ ou de Confucius : combien de grands bourgeois de notre époque lisent l’Evangile ou Voltaire ? La mode n’est plus à jouer les « intellectuels » à la manière d’un Homais si génialement mis en scène par Flaubert.
Si des bourgeois brandissent leur Voltaire en guise de bonne conscience, ils le font comme quelqu’un qui agiterait un drapeau français sans se demander ce qu’est la France, ni ce que les trois couleurs de ce drapeau-là signifient. Pour eux, Voltaire est un prête-nom, une marque de fabrique, sans qu’on cherche à en savoir plus.
Mais pourquoi reprocher à Voltaire ce que des voltairiens assez caricaturaux ont fait de lui ? Faudrait-il reprocher au Christ les guerres de religion ? Attention, je ne dis pas que Voltaire soit comparable au Christ. D’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’il aurait tant aimé que cela faire « école » et avoir des disciples convaincus : il a si souvent caricaturé les héritiers de grands philosophes (plus que les philosophes eux-mêmes) qu’il il aurait peut-être su rire de Homais, s’il avait eu la chance de pouvoir lire Madame Bovary (sa vanité l’aurait peut-être d’abord mis en rogne ; mais après coup, en douce, il n’en aurait pas moins compris la lucidité du portrait). Mais on ne saura jamais, de même qu’on ne saura jamais ce que Voltaire aurait pensé de ce qu’est devenu aujourd’hui le capitalisme.
Évitons donc de faire comme s’il avait tout prévu d’avance, tout combiné : il n’était point prophète en son pays ; et il n’a jamais prétendu l’être. Il disait « J’écris pour agir », c’est-à-dire ici et maintenant ; et non « j’écris pour qu’on bâtisse un grand capitalisme mondialisé et cynique dans deux siècles »…
Même si je n’ai pas lu son œuvre je suis allé consulter et vérifier tout les « citations coupables » que cite Guillemin pour les lire dans leur contexte et il est très clair que même si ce dernier prend quelques libertés dans leur formulation il n’en altère absolument pas le sens.
Loin de moi l’idée d’accuser M. Guillemin d’avoir inventé des citations, ni même de les déformer malhonnêtement (je crois au contraire M. Guillemin convaincu par ce qu’il dit, et défendant la cause qu’il croit la plus juste, en cherchant tout ce qui pourrait prouver qu’il a raison de penser ce qu’il pense sur Voltaire).
Quand je parle de contexte, je ne parle pas seulement, d’autre part, de la page entière, ni de telle lettre entière ; cela compte ; mais compte aussi le contexte historique global : la bourgeoisie est « montante » au XVIIIe s.; elle n’a pas encore pris le pouvoir, et elle ne sait pas encore si elle le prendra, au bout du compte (en rêve-t-elle ? Y a‑t-il une conscience bourgeoise alors ? Apparemment pas); mais il est vrai qu’elle a pour objectif de faire reculer « le droit du sang » par rapport au « droit du « mérite » »; le mérite est-il d’être assez habile pour amasser une grande fortune ? Pour nous, non (enfin, pour les gens, qui parmi nous, ne se sentent pas matérialistes au sens d’intéressés par l’argent, voire qui combattent autant qu’ils le peuvent cette tendance). Mais au XVIIIe s., la question ne se pose pas encore. Certes, Rousseau est à l’avant-garde de ce point de vue ; quand il en parle, c’est encore un homme jeune ; Voltaire est déjà un vieillard, ce qui ne l’excuse pas ! Mais cela fait relativiser la condamnation sans appel que M. Guillemin fait de lui.
Par contexte, surtout, j’entends l’ensemble de l’œuvre : à ne se concentrer que sur les défauts d’un homme, on le prend aisément pour un monstre. A croire, et laisser croire, que ces défauts-là étaient ce qui fondait la part la plus importante de la vie de cet homme, c’est mettre des lunettes de myope en s’imaginant qu’on verra mieux, alors qu’on ne l’est pas… Or, pour M. Guillemin, les bons côtés de Voltaire (à commencer par son combat pour la tolérance) ne sont que grimace, masque, etc., pour cacher l’immense verrue de son âme toute noire, et totalement dévolue au culte de l’Argent. Or, une fois encore, combien de grands bourgeois intéressés avant tout à faire fortune passent l’essentiel de leurs jours à écrire sur tout autre sujet ? La séparation que fait M. Guillemin entre grand auteur et vilain homme est assez aventureuse, surtout quand on voit bien que l’écriture, chez Voltaire, prend le pas sur toute autre activité. Pensons aussi à la méthode policière, qui consiste souvent à se demander à qui profite le crime. Quel profit Voltaire comptait-il tirer des œuvres consacrées à défendre liberté de presse, liberté d’opinion, liberté de pensée, liberté de culte, par exemple ? On pourrait comprendre qu’il escomptait gagner gros, si les droits d’auteur avaient été systématiquement juteux ; mais il n’y a pas de droits à la manière de ceux d’aujourd’hui ; et, si, par exemple, la publicité qu’il fit autour de sa Henriade, lui permit d’engranger quelque argent, combien d’autres œuvres a‑t-il fait imprimer et envoyer à ses frais ! Bref, ce n’est pas pour faire fortune qu’il écrit (son père bourgeois le savait bien, qui voulait le contraindre à renoncer à devenir « poète »!); or, c’est là son activité principale (écrire implique lire autrui, et lire ne fait guère gagner d’argent non plus).
Cherchait-il à se faire passer pour quelqu’un de bien auprès du pouvoir en place afin d’amasser plus d’argent ? Pourquoi, dans ce cas, écrire des ouvrages dénoncés aussitôt comme antichrétiens, en ses temps où le pouvoir en place est une monarchie absolue de droit divin ? Pourquoi écrire contre les jansénistes, au temps où ceux-ci dominent les parlements, comme le dit Mme Sigaut dans une de ses conférences mises en ligne, en oubliant étonnamment, à ce sujet, de préciser que Voltaire se bat contre eux autant qu’il a pu attaquer les jésuites ? (Elle laisse entendre à l’inverse qu’il y a eu collusion des philosophes et des jansénistes contre les seuls jésuites. C’est dommage, car c’est alors regardez sur un tableau peint en clair-obscur uniquement ce qui est dans l’ombre, en passant à côté de ce que la lumière met pourtant en avant.)
Faire de Voltaire un saint, c’est une imposture. En faire un grippe-sous sans conscience, c’est tout aussi caricatural… C’est tout ce que je veux faire entendre : c’est un personnage complexe, qu’on ne réduit pas à quelques conférences ou à un volume de commentaire avec citations allant toutes dans le même sens, et en étant persuadé qu’on va ainsi rétablir la vérité dans tout son éclat : c’est au contraire défigurer Voltaire, même si on le fait en sens inverse de ce que l’opinion la plus répandue croit…
Voltaire c’est très clair avait un certain mépris pour les peuples et était très élitiste.
Oui, c’est très clair. Voltaire n’était pas marxiste avant l’heure, ni même rousseauiste, encore que pour ce qui concerne Rousseau, c’est bien plus compliqué que ça n’en a l’air. Tout en étant devenu pour tout le monde un ennemi des théories de Rousseau, il a lu et relu son adversaire, et sa pensée s’en est trouvée pour partie modifiée. Beaucoup de ses œuvres révèlent des inflexions ; comparez Le Mondain de sa jeunesse, qui fait presque sans nuance l’apologie du luxe et du « progrès » apporté par le commerce, et sa tragédie Les Scythes, où la vie du « bon sauvage » semble autrement plus riche que celle des « civilisés »…
Mme Sigaut dit dans une de ses conférences qu’elle ne peut pardonner à Voltaire d’avoir appeler le peuple « la canaille ». Je la comprends d’autant mieux que je ne suis pas non plus née avec une cuiller d’argent dans la bouche, et que je n’en ai toujours pas, et m’en passe plutôt bien. Mais là encore, alors que j’étais choquée initialement par ce genre de formules, lire l’essentiel de l’œuvre m’a conduite à relativiser : les expressions de Voltaire font volontiers dans la caricature, dans l’hyperbole, etc. Et dire « la canaille » ne l’empêche pas de tenter d’obtenir la libération de tel fils de paysan pris en flagrant délit de maraude dans les environs de Ferney, et risquant une peine plutôt grave… Il y a le Voltaire écrivant à ses amis philosophes « la canaille », et il y a le Voltaire côtoyant les paysans de sa région ; je ne dis pas qu’il leur tape dans le dos ; mais quand il dit « la canaille », c’est à la même entité vague qu’il pense que quand Platon parlait du peuple dans ses dialogues ; si vous relisez La République, vous verrez que ce critique de la démocratie athénienne disait à peu près la même chose que ce que quelqu’un, pourtant démocrate, écrivait plus haut, parmi les commentaires de cette page, sur ce blog : c’était « Vincent », commentaire 17, second écueil : » Il ne s’agit pas, en effet, de remettre en question le rôle de l’élite dans l’élaboration politique mais sa prétention à conduire le pays, c’est-à-dire à décider pour le peuple en son nom. Le danger, palpable, consiste à se focaliser sur le scandale et jeter le bébé (l’élite intellectuelle et la méritocratie) avec l’eau du bain (l’oligarchie aristocratique).
Attention aussi à un second écueil : vouloir faire du peuple un peuple de philosophe (si l’on reprend la terminologie des Lumières). La tentation est grande et largement répandue. C’est l’idée qu’en réformant le système scolaire on arrive à former un peuple cultivé et supérieur, capable de s’écouter, de réagir rationnellement et de gouverner, enfin, en son nom. C’est une idée totalitaire. Il y aura toujours une élite intellectuelle et c’est tant mieux. Le problème n’est pas là. Le problème réside dans la reproduction sociale de cette élite (d’où les idées de Martin Hirsh, par exemple, visant à la diversifier) et dans le statut politique de chaque citoyen. »
Voltaire au XVIIIe s. pense encore comme Platon, que le peuple non seulement n’a pas le temps de philosopher, mais que dans sa très grande majorité, cela ne l’intéresse pas (mais attention, il lui arrive aussi de mettre en avant des paysans qui pensent et s’instruisent (voyez L’Homme aux quarante écus)). Il n’est pas en retard sur son temps sur ce point. Mais il n’est pas en avance sur Fourier, ni sur Proudhon ! Du reste, Voltaire n’imagine pas une seule seconde ce que pourra être le prolétariat du siècle suivant, ni même qu’il y aura une république aux mains de la bourgeoisie, un jour, en France…
Bref, ne le lisons pas comme le théoricien politique ou économique qu’il ne fut jamais… Ses combats concernaient d’autres sujets ; je ne nie pas qu’il ait été partisan de la liberté de commerce (il soutient les physiocrates, mais il n’est pas leur chef de file ; et contrairement à ce que dit Mme Sigaut, dans la conférence au sujet de ceux-ci, Voltaire n’est guère éloigné de Diderot : alors qu’elle prétend que ce dernier a eu au moins la prudence de changer d’avis après lecture de l’ouvrage de l’abbé Galiani sur le commerce du blé, mais que Voltaire, lui, vous pensez bien, jamais n’aurait pu évoluer, elle oublie de lire ce qu’il dit de l’ouvrage de Galiani dans sa Correspondance : or, il en fait l’éloge à plusieurs reprises!). Bref, il était libéral en un temps où le libéralisme en était à ses balbutiements. Mais gageons que Voltaire né en 1894, et non en 1694, aurait pensé tout autre chose que ce qu’il fit en son temps et de l’économie, et du peuple, et même du christianisme… Et nous ne saurons jamais ce qu’aurait été ce » tout autre chose ». Alors évitons de croire qu’il se serait nécessairement porté caution des bourgeois de notre temps ; de même, évitons de croire qu’il eût été Mère Thérésa…
C’était un homme de la nuance, plus souvent relativiste ou sceptique que tranché (sauf quand le droit à la vie ou à une certaine dignité est atteint : c’est ce qui motive son combat pour la « tolérance »); et les idéologues (et les idéalistes) détestent souvent cela, car c’est pris pour de la pensée « molle » ; je l’ai déjà dit, mais l’École, si souvent incriminée dans certains commentaires postés ici au sujet de Voltaire, reconnaît en Voltaire un « philosophe des Lumières » si peu philosophe qu’on lui fait place dans les manuels de littérature ; en revanche, Rousseau est enseigné pour sa pensée sociale en cours de philosophie, et de ce point de vue-là, il le mérite bien.
Très cordialement
Erratum : dans le dernier paragraphe, il faut lire « dans les manuels de littérature ; », et non » de littérature philosophe philosophe », car l’adjectif est resté inscrit par erreur… Désolée pour les coquilles ! Et pour les inexactitudes, au cas où il y en aurait. Il est bien difficile de ne pas se tromper, même quand on fait de son mieux, hélas !
Oui, certes, entre l’exit et la carrément tranché, il y a sans nul doute mille nuances et toute la complexité existentielle qui va avec… bien des choses à vous.
Un autre né sans-cuillère argenté
Bonjour
Mon internet de montagne est tombé en panne assez longtemps pour m’obliger à prendre du recul.
C’est assez sain.
Si le passé éclaire, que sa lumière ne nous rende pas aveugles au nécessaire imaginaire utopique.
Dans la serie « attention a ne pas » il y a aussi :
-caricaturer le propos de Guillemin qui se contente d evoquer Voltaire avec un point de vue historique:Guillemin admet tout a fait l interet de la pensee de Voltaire sur le plan philosophique…
Par exemple je trouve le chacal tout a fait interessant sur la plan zoologique, c est un tres bel animal. Il n empeche qu’il se nourrit entre autres de charognes.
- essayer de chercher des excuses pour justifier des propos parfaitement revoltant et dont l influence est encore aujourd’hui manifeste parmis les personnes qui se permettent d usurper notre souverainete. L argument de l epoque est pour moi parfaitement irrecevable pour justifier le mepris de Voltaire pour les peuples.
Bonjour, et en même temps au revoir, devrais-je dire, car je ne pourrai sans doute plus guère venir poster ici tel long (ou bref!) commentaire avant longtemps, devant retravailler.
À Ana : vous avez bien raison de revendiquer le droit au rêve et à l’utopie ! J’y ajouterais, si vous me le permettez encore, celui au rire, et à la poésie ; il ne s’agit pas de cesser de s’indigner contre ce qui le mérite, mais il est bon aussi d’user parfois de nos cerveaux pour songer à des choses « positives ». Cela rend en tout cas nos maux plus supportables, en attendant (ou à défaut) de pouvoir les alléger.
À EFFAB : je ne suis intervenue ici que pour plaider en effet en faveur d’une juste appréciation des choses, et renoncer à un avis tranché, quand, de fait, le sujet est si nuancé. Bien des choses à vous aussi !
À nlescan : me voici donc accusée de complicité avec Voltaire, dès lors que je lui sers de (piètre) avocat. Je ne savais pas qu’il était plus juste de condamner un accusé après n’avoir ouï que le discours de son accusateur, sans chercher à prendre soi-même connaissance du dossier d’inculpation, ni vérifier tous les éléments pouvant l’éclairer (en l’occurrence contexte historique, œuvres et Correspondance intégrale de Voltaire), ni même accorder quelque attention à quelqu’un qui viendrait dire : attention, s’il est coupable de certains faits, tout est loin d’être à jeter chez lui… Je ne savais pas non plus que toute personne défendant (et une fois encore piètrement) un accusé s’en retrouvait sitôt taxée de malhonnêteté. Mais, tant pis : je me suis contentée de dire ce que je croyais bon de signaler, non sans préciser que d’autres seraient sans doute plus à même que moi de défendre (et non d’excuser) Voltaire…
Enfin, si vous croyez qu’on peut faire de l’histoire sans prêter attention au contexte historique, je ne sais quoi vous répondre. Que penser alors des antiques Athéniens, si ce n’est qu’ils furent tous des pourris et qu’il faudrait les pendre à la lanterne, eux qui pratiquaient l’esclavage, sans même avoir l’idée de le remettre en question ? Ils pratiquaient aussi la démocratie participative avec tirage au sort. Pour ma part, je préfère les louer d’avoir su pratiquer ce qui pourrait rendre les hommes moins asservis que de les réduire à leur seul statut d’esclavagistes (que je n’oublie cependant pas). Si Spinoza n’avait pas vécu à une époque de troubles en son pays, s’il n’avait pas vu la haine publique s’acharner contre un républicain, il n’eût peut-être jamais écrit son traité développant l’idée d’un pacte, d’un contrat social, ni défendu si vivement des idées républicaines. Rousseau y aurait beaucoup perdu (et nous aussi!). Et d’ailleurs, Rousseau lui-même eût-il eu autant d’intelligence politique s’il était né français ? Naître genevois, alors, dans une république, c’est d’emblée savoir ce régime possible. Naître sous une monarchie absolue de droit divin, c’est attendre, comme Voltaire l’a fait, de mieux connaître l’Angleterre, pour « découvrir » comment fonctionnait un régime parlementaire. Et attendre plus longtemps encore avant de s’intéresser à la République… Tout événement dans la vie d’un homme l’influence. En un temps où l’on trouvait naturel que le roi de France ait le peuple pour « sujets », prétendant agir avec eux comme « un père envers ses enfants » (sous-entendu mineurs…), que Voltaire ait traité le peuple de « canaille », ou qu’il ait dit « la lie du peuple », est choquant, mais l’est infiniment moins que quand quelqu’un dit – ou pense plutôt, car on est à l’ère du « politiquement correct » – la même chose de nos jours… Et il y a bien des gens pour le penser. Et ils ne sont guère voltairiens, au sens où, je le répète, ils se moquent pas mal de savoir ce qu’a bien pu penser Voltaire et du peuple, et des finances, et des libertés qu’ils brandissent comme banderoles pour s’y mieux cacher…
Et puis, au passage, au XVIIIe s., n’oublions pas que Voltaire faisait partie du Tiers-État, malgré sa fortune… Il était du « peuple », lui aussi. Et il parle plus d’une fois à peu près aussi radicalement des courtisans nobles ou des bourgeois intéressés par leur seule fortune qu’il ne parle de la masse du peuple. Et quand il s’agit d’interagir vraiment avec telle personne du peuple, alors là, Voltaire change : il ne s’agit plus d’une foule abstraite et sans nom (ou avec des noms péjoratifs), mais de personnes humaines qu’il respecte. Mais ne me faites pas dire ce que je ne dis, ni ne pense ; je sais bien qu’il n’était pas pour autant un chantre de l’égalité sociale ; il réclamait l’égalité de tous devant la justice ou les lois par exemple (et non plus des passe-droits pour les bien nés ou les nantis), mais pas une justice sociale ; pour lui, soit parce qu’il était né bourgeois, puis le devint plus encore en faisant fortune, soit parce qu’il était pétri d’auteurs qui professaient pareille doctrine, soit pour d’autres raisons encore, qu’il y ait toujours des riches et des pauvres était aussi évident que l’esclavage pour un Athénien démocrate…
Nous n’en sommes plus là, et tant mieux !
Je ne doute pas que vous voudrez ou que d’autres voudront répondre à tout cela. Mais je n’aurai peut-être plus le loisir de venir visiter ce blog avant mes congés de l’an prochain. Aussi vais-je profiter des dernières minutes oisives que j’ai ce matin, pour remercier tous ceux qui ont eu la patience de me lire jusqu’au bout, et les prier de bien vouloir m’excuser au cas où j’aurais commis des bévues. Je vous souhaite à tous, dans cet espace de libre-parole et de libre-pensée, des débats féconds, de riches idées, et des rêves aussi ! Longue vie à l’esprit critique !
Non je ne t’accuse de rien du tout, toi par contre tu as beaucoup de mises en gardes raisonnables à distribuer.
Je constate que lorsque l’on utilise ta méthode en s’adressant à toi, tu le prends comme une accusation, c’est amusant.
Bon courage pour ton travail qui va t’empêcher de consulter internet pendant un an…
Mais je n’aurai peut-être plus le loisir de venir visiter ce blog avant mes congés de l’an prochain… un travail très prenant, assurément, comme on pourrait également parler d’un sacré contexte existentiel ou d’un emploi du temps pour le moins des plus sélectif, oserais-je dire… consacrer tant de temps, qui plus est, à des Voltaire et compagnie, mais décidément plus aucun loisir d’y revenir tout au long de l’année…
… ou peut-être, allez savoir, ce prétexte tout trouvé pour se dévêtir de la panoplie de Coquecigrue, agent patenté ou cette intelligence qui a plus intérêt de jouer là la tactique de repli pour mieux se repositionner plus tard. Evidemment, ces supputations n’engagent que moi comme je ne suis pas très certain là de mon intuition qui n’en est pa vraiment une ici mais plutôt une possibilité scénaristique.
Je vous rassure, je crois que vous avez très bien défendu Voltaire, qui plus est, avec ce respect et cette courtoisie de débat et de partage, chose à laquelle nous sommes tous ici très sensibles je crois… non, il n’y a là aucune accusation, pour reprendre les termes de NLESCAN, juste un constat, quelque doute ou cette vigilence de notre part, nous qui sommes partagés, enfin je parle là pour moi, entre cette bonne foi et cette belle vergogne (au sens chouardien) de votre part et cette possibilité désinformationelle, si je puis dire, enfin, tout le monde ici aura compris ce que je sous-entends : le tirage au sort et ce socialisme libertaire ne sont pas dans le cahier des charges des institutions merdiatico-institutionnelles.
Bref, nous ne sommes en rien des chiens de garde mais bien cette Garde rapprochée qui a suffisamment bouffé d’Histoire et de fumisteries pour être au minimum un tant soit peu attentive et amusée.
Bon courage pour ton travail qui va t’empercher de consulter internet pendant un an… (NLESCAN)… oui, assurément, la saine vergogne commande ici quelques explications, la saine vergogne ou ce minimum de diplomatie, sinon planera toujours quelques doutes et quelques méfiances.
Chaleureusement
Merci, chère Coquecigrue.
Je vous trouve à la fois passionnante et attachante 🙂
Au plaisir de vous lire à nouveau dans pas trop longtemps.
Bien amicalement.
Étienne.
PS : désolé, malgré vos (utiles, patientes et diplomatiques) mises en garde, je reste hostile à la réalité de Voltaire (dont je découvre brutalement les aveux), même si je reste attaché au personnage conceptuel de « Voltaire » (raison, tolérance, humanisme…), à qui il faudrait trouver un autre personnage historique réel pour l’incarner, je pense.
@ Coquecigrue.
MERCI.
Ce n’est peut être pas hors sujet ->
Peu de temps après le serment de Tucuman, acte fondateur de la république argentine, deux présidents donnent l’ordre « tuez les tous » (los indios)
Il s’agit d’un véritable génocide, méthodique.
L’un des deux personnages s’appelle Sarmiento.
A Buenos Aires, nous avons avenida de Sarmiento, une des plus importantes artères de la capitale.
Cet homme était un homme d’esprit, d’une grande culture. Un littéraire. Il est encore admiré, et enseigné à l’université.
Nul ne l’accuse.
Nul ne l’accuse ? Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas très compliqué de trouver des critiques très virulentes a son encontre ou il est accusé de traître a la patrie, de raciste, ou même de Hitler argentin.
Ce qui n’empêche pas, je présume, que ce grand homme de culture argentin soit encore admiré et participe ainsi, post mortem, à la vie culturelle de l’Argentine… cette ironie sous-jacente à ces paradoxes intrinsèques aux us et coutumes de nos démocraties modernes… ou quelque chose comme ça, lol.
En effet, mais ça n’a rien à voir avec une sorte de complot ou a un défaut intrinsèque du système : il y a des gens qui adhèrent à ses idées. Les racistes existe, ils sont nombreux, certains sont très directs d’autres plus hypocrites mais en général ils ont à peu près les mêmes références.
Le racisme est bien basé sur des a priori généralement_ou c’est beaucoup plus complexe que ça ?… mais je me doute bien qu’on a dû déjà en débattre ici.
Chez Louis Pergaud, il y a une scène épouvantable : un lièvre sauvage oublieux des règles en société, courant de serpolet en serpolet, s’aventure de quelques mètres sur le territoire de la tribu voisine. Ni une ni deux (sans jeu de mot) on lui bouffe ses bijoux.
Le racisme, nom en isme, donc principe choisi, est peut être l’intellectualisation et la formulation de phénomènes ou tropismes de société naturels chez ceux des mammifères qui ne disposent pas du langage articulé pour écrire des règles qui sont pourtant chez eux pérennes. Mais nous le genre humain, on a la conscience (!), balbutiante certes, mais potentiellement puissante, et on peut donc « se soigner ». Le propre de l’Homme est de pouvoir vouloir s’arracher à ses archétypes, et à ceux de ses penchants « naturels » qu’il aura jugés obsolètes et/ou indignes de lui et de cet être perfectionné et toujours perfectible qu’il souhaite devenir. Les racistes sont ceux qui ne s’arrachent pas encore 😉
Peut être ont ils besoin d’aide …
Louis Pergaud est mort au champ dit d’honneur, suite à des décisions politiques impliquées par les susdits usages caractéristiques des mammifères primitifs, que nous ne souhaitons plus être …
Nombreux sont les philosophes d’Occident et d’Asie qui nient le libre arbitre, et à juste titre. Mais ils se focalisent sur l’instant d’une décision unique, forcément induite par le cadre, et par le passé de la personne, ou de la société, ou de l’espèce, voire de la vie elle-même. Sous cet angle de vue ils ont raison. Mais le libre arbitre n’est pas l’affaire d’un instant : il est le sens d’une vie. Il réside dans la volonté affirmée et méticuleuse pour chaque individu de pouvoir vouloir être autre, en conscience, dans l’analyse tranquille et dépassionnée de soi et du monde. Certains se consacrent entièrement à cette tâche (la constance en la matière est l’un des challenges les plus difficiles à relever), d’autres pas du tout. Le plus étrange et que des esprits brillants restent soumis à ce qu’ils sont en sortie d’usine et n’envisagent pas le service après vente de leur être dont ils se croient maîtres. Je pense ici à Voltaire et Sarmiento bien entendu ;), entre autres.
Il est remarquable que la brillance et la culture puissent être déconnectées de la conscience. Molière aime nous présenter ainsi des personnages simples qui sont évolués et des VIP qui le sont moins. C’est l’un des messages cachés de son oeuvre. Mais je m’égare 😉
Je vois un effet ping pong, ou boomerang, entre cette volonté individuelle de pouvoir vouloir être autre, et la volonté générale de reconstruire la société. Ce qui est petit et atomique est comme ce qui est grand et macroscopique, et il ne me semble pas raisonnable de ne vouloir agir sur l’individu que par l’organisation collective, comme il me semblerait trop optimiste de ne vouloir agir sur le collectif que par la réforme individuelle.
Il est ainsi à craindre que les révolutionnaires ou les réformateurs s’engagent au niveau de la reconstruction du collectif sans s’engager au niveau du remodelage individuel, de leur propre être en particulier, et nous avons bien assisté hélas dans l’Histoire aux effets pervers de ce divorce entre la révolution collective et la révolution individuelle, qui a mis au pouvoir des rustres bien intentionnés, et donc capables du pire, dans l’orgueil et la certitude du bien.
(@78)
Moralité de l’histoire, si j’ai bien tout compris :
Il n’est pas d’animal de trop pour éclairer en nous toute l’animalité qu’apparemment seule notre espèce hautement civilisée est seule capable d’exercer et de glorifier…
Quelle étrange intelligence que celles des Hommes débordants d’excès d’amour et de compassion (oui, je comprends mieux aujourd’hui pourquoi je me gratte si souvent la tête_quand d’autres se grattent sans gêne aucune bien autre chose)…
Et le pire, ce n’est pas tant cette scène épouvantable que la conclusion de cette histoire (les conséquences à tout ça et l’accomplissement final de cette existence) mais cette ironie à trépasser soi-même de tout ce qu’on avait si justement dépeint.
Ce privilège et cet honneur de vous lire, ANA
Un vieil indien explique à son petit fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.
Le premier loup représente la sérénité, l’amour et la gentillesse.
Le second loup représente la peur l’avidité et la haine.
» Lequel des deux loups gagne ? » Demande l’enfant.
» Celui que l’on nourrit. ? Répond le grand père.
Sagesse Amérindienne.
@ Ana Sailland
Pour apporter la contre partie, j’ajouterais, qu’il n’y a peut être à opposer le sujet et son environnement, l’individuel et le collectif.
Ne pourrait-on pas envisager les choses comme l’interdépendance de toutes choses ?
quant à l’exemple des rustres bien intentionnés au pouvoir, je doute que cela n’est jamais existé.
On pourrait supposer que les systèmes de pouvoir hiérarchiques pourraient être sain et vertueux et que des rustres mis au pouvoir par inadvertance pourraient le corrompre.
Hors, il me semble plutôt que nos sociétés actuelles sont conçu par des rustres pour des rustres. Les individus bien intentionnés ne peuvent prendre le pouvoir sans être eux mêmes face à un système corrupteur.
Bien amicalement
J.C
erratum
il n’y a peut être PAS à opposer le sujet et son environnement.
L’interdépendance du sujet et de l’objet est complète.
J’en profite pour compléter mon message en disant qu’un système de pouvoir hiérarchique ne peut être sain et vertueux puisqu’il vise à mettre sous contrôle ceux qui sont plus bas dans la hiérarchie. C’est à dire asservir plutôt que de permettre la liberté d’émancipation de l’individu.
L’égalité qui va de pair avec la liberté ne constitue en rien le fait d’obtenir les mêmes biens qu’autrui. Mais bien d’avantage, le fait d’avoir également la liberté d’accéder à ce dont il a besoin.
Bien amicalement
J.C
Passionnant du début à la fin. En toute sérénité et avec élégance.
J’avoue que Voltaire est fascinant et que finalement, tout n’est pas si tranché.
Merci à vous.
Didier de Martinique