https://youtu.be/f‑IgniXTxvc
Chers amis,
Je viens de recevoir de plusieurs d’entre vous ce texte extra-ordinaire (qui court déjà sur le net, bien sûr). Je les en remercie vivement.
Je vous parle souvent de Castoriadis lors de nos rencontres, et c’est donc encore de lui que je vais vous parler aujourd’hui, avec ce texte REMARQUABLE publié par Médiapart, au format PDF.
Vous allez voir la quantité impressionnante de connexions qu’il y a entre cette pensée et la mienne ; il faut dire que je m’en nourris, littéralement, ceci expliquant cela 🙂 Cornelius est un des philosophes dont je me sens le plus proche. Un grand homme. Une pensée utile au bien commun.
Allez, je me tais, et je vous laisse lire (et relire) cette merveille.
Chris Marker – Cornelius Castoriadis : une leçon de démocratie
C’était en 1989. La Sept (qui deviendra Arte-France) diffuse L’héritage de la chouette, douze films de quelque 25 minutes chacun signés Chris Marker (vous pouvez vous le procurer ici). Marker évoque « l’interminable répétition d’une pièce qui n’a jamais été jouée ». Une pièce dont Castoriadis, sous le regard de Marker, nous dit comment il faudrait, peut-être, un jour, la rejouer.
(La transcription intégrale de cet entretien se trouve dans les pages suivantes et peut être téléchargée ici, en fichier PDF)
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L’invention grecque de la démocratie directe
L’héritage de la chouette
Retranscription de l’entretien vidéo entre Chris Marker et Cornélius Castoriadis
Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Kratos. Kratos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe. Comment il l’exerce à Athènes par exemple ?
Il l’exerce parce qu’il pose lui-même les lois. Toute loi est votée par l’assemblée, l’ecclésia, l’église, l’assemblée. Chez les Chrétiens, c’est les fidèles, là, c’est l’assemblée du peuple, et ces lois sont votées avec la clause fantastique : « Il a semblé bon au démos et la Boulé », c’est-à-dire au peuple et au Conseil. On ne dit pas que c’est la vérité absolue, que c’est Dieu qui a donné les tables de la loi, on dit : en ce moment-ci, les Athéniens ont cru bon de voter cette loi. Ce qui veut dire que, cinq ou dix ou vingt ans plus tard, on peut la changer.
Et puis, la démocratie est exercée par le fait que les tribunaux ne sont pas composés par des juges professionnels. Les juges sont tirés au sort. Il y a un système extrêmement compliqué qu’Aristote décrit dans La Constitution des Athéniens : pour qu’il n’y ait pas de tricherie possible et pour que tout le monde ait des chances égales de participer à ces tribunaux. Donc ce sont les tribunaux populaires qui jugent toujours, selon les lois bien sûr, et puis il y a bien entendu des magistrats.
Ces magistrats, on peut les classer en deux catégories : il y a des magistrats qui représentent en un sens la cité, la polis, et ces magistrats-là sont tirés au sort parmi tous les citoyens, puisque tout citoyen est supposé être également capable que tout autre de représenter la polis et d’exercer la fonction de magistrat. Et puis, il y a certains offices, certains postes, dont les Athéniens considèrent qu’ils impliquent, pour leur exercice, un savoir spécifique, c’est-à-dire une techné, c’est l’un des sens du mot techné, et là, il n’est pas question de tirer au sort, on élit ; parce que l’élection, comme le pensent les Athéniens, ils le disent, comme le dira aussi Aristote : l’élection est évidemmen t un principe aristocratique. Aristos, c’est le meilleur. Quand on élit, on élit les meilleurs. Il n’y a pas de députés qui se présentent aux gens en disant : élisez-moi, je suis le pire. Je suis le meilleur. Et ça vaut pour des domaines où il y a un savoir spécifique. Par exemple, si on veut construire des bateaux, on élit un magistrat responsable pour cette construction de bateau ou pour la construction d’une muraille et on élit 10 stratèges. C’est-à-dire dix chefs de guerre parmi les gens qui sont supposés s’y connaître le mieux dans ces affaires-là. Ces postes-là sont électifs, mais ceux qui sont élus peuvent toujours être révoqués d’une certaine façon. C’est-à-dire qu’un citoyen peut engager une procédure en disant : Périclès a violé la loi en faisant telle ou telle chose et le tribunal décide.
Or ça, c’est la conception de la démocratie qui a été créée là et qui va de pair avec ce qu’il faut bien appeler la création de la politique, au sens profond du terme. La politique, dans la conception grecque, n’est pas uniquement, pas du tout même, les intrigues sur un pouvoir qui existe. Ça a existé toujours chez les Chinois, les Indiens, chez les Aztèques. Il y a un roi ou il y a des prêtres, il y a des intrigues, et puis il y a la question : comment gérer le pouvoir ? La politique chez les Grecs, c’est comment faut-il instituer la société ? C’est-à-dire quelle est la bonne société, la juste société et par quelles institutions cette bonne, juste société peut s’incarner ? Et la réponse démocratique, c’est que ce n’est que le peuple qui doit vivre sous ces lois qui peut décider de quelles sont les meilleures lois.
Donc ça, c’est la liaison avec la politique qui conduit tout de suite à la liaison avec la philosophie. On en parlera peut-être tout à l’heure. Mais qui aussi conduit, par opposition aux Modernes, et alors là c’est un problème énorme, à l’opposition entre la démocratie directe et ce que les Modernes ont inventé comme démocratie représentative.
Chez les Grecs, il n’y a pas l’idée de la représentation. Encore une fois, personne ne dit que tout le monde peut décider à tout moment de toute chose. Ou bien il y a des spécialistes, ou bien il y a des magistrats. Mais il y a des magistrats qui ne sont pas des représentants au sens que le peuple a dit : on leur délègue tout pouvoir pendant une certaine période comme nous faisons. C’est simplement des émanations de la cité qui l’incarnent à certains égards et pour certaines fonctions.
Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une autoexpropriation du pouvoir, c’est-à-dire la population dit : « Pendant cinq ans, je n’ai rien à faire sur le plan politique, j’ai choisi 548 personnes qui vont s’occuper de mes affaires, dans le cadre de la Constitution, avec certaines garanties, etc. » Le résultat, c’est que pendant ces cinq ans, les citoyens ne sont pas actifs, ils sont passifs. Et même le jour des élections, mais ça c’est une autre discussion, de quoi peuvent-ils décider ? On leur présente deux personnages ou deux partis, et toutes les options qui vont apparaître pendant ces élections-là sont déjà prédéterminées, bien entendu, par la situation créée pendant les cinq années précédentes. Il y a là une énorme différence. Et il y a une autre différence qui est dans la conception des Athéniens, des cités démocratiques en Grèce, c’est qu’il n’y a pas d’État, à vrai dire. Et là, il faut peut-être faire, si on a le temps, une petite parenthèse. Les Modernes ne comprennent pas ça.
Aristote était un grand philosophe, mais qui a vécu après la grande période démocratique. Mais c’était un philosophe terriblement travailleur, précis, il avait créé une école et il a réuni à peu près 160 politeiai, c’est-à-dire constitutions des cités grecques et même de cités étrangères. Elles ont toutes été perdues, mais, vers 1880, on a trouvé sur un papyrus : la Constitution des Athéniens, Athenaiôn politeia. Or tous les philologues ont traduit le titre de ce livre — et dans la collection Budé, ça apparaît encore — par : La Constitution d’Athènes. Pour les Grecs, pour Aristote, pour Thucydide quand il écrit la guerre du Péloponnèse, quand ils parlent de l’entité politique que nous appellerions Athènes, ils ne parlent jamais d’Athènes. Athènes est une expression géographique. À tel moment, Alcibiade est parti d’Athènes ; mais les Athéniens, cet hiver-là, ont décidé, les Lacédémoniens ont décidé… C’est-à-dire, c’est le peuple lui-même qui est ce que nous appelons État, qui est le pouvoir politique. Alors que dans l’imaginaire politique moderne, nous ne sommes jamais sortis finalement de la conception qui a été créée par la monarchie absolue. C’est-à-dire qu’il y a le pouvoir quelque part, un monstre, le Léviathan, comme l’a dit Hobbes ; ce monstre, de temps en temps sort de sa grotte et demande dix mille jeunes gens et quarante mille jeunes filles pour les manger et cent mille personnes pour les tuer, il demande de l’argent et tout le reste. Nous ne pouvons rien à l’égard de ce monstre ; ce que nous pouvons faire, c’est placer autour de sa grotte des barricades en papier qui s’appellent les Constitutions, qui limitent les prérogatives de l’État. Et on peut le voir sur un point qui est très amusant, le problème de la délation.
Nous avons une conception de la délation : dénoncer quelqu’un, c’est quelque chose qui ne se fait pas. Déjà, ça commence à l’école : « Tu es un donneur. », etc. Actuellement, je ne sais pas quelle est la mentalité. Je pense que même un meurtrier, on ne le dénonce pas. Il y a un passage de Platon… Platon, lui aussi étant de la décadence, il vient après la démocratie, il hait la démocratie, il écrit de façon tout à fait calomniatrice, mais ce n’est pas le problème. Il discute dans un livre qui s’appelle Les lois et il veut régler la question de la délation en se demandant ce qu’est un délateur, qu’est ce qu’il peut ou doit faire. Il veut réglementer d’une certaine façon la délation et les philologues et philosophes modernes sont ahuris devant ce phénomène et les plus indulgents parmi eux disent : évidemment, comme à Athènes il n’y avait pas de tribunaux professionnels, il n’y avait pas de procureur, que les policiers étaient des esclaves, les policiers de la ville étaient des esclaves sous les ordres d’un magistrat qui, lui, était un citoyen, évidemment les Athéniens étaient obligés de recourir au fait que chaque citoyen pouvait dénoncer quelqu’un d’autre. Mais si on réfléchit, on peut voir toute la différence de la conception : ou bien les lois sont mes lois. Je les ai votées, même si j’étais minoritaire contre cette loi, mais j’accepte la règle démocratique. C’est-à-dire une loi qui a été votée, c&rsqu o;est notre loi. À la limite, si je n’en veux pas, je peux quitter la ville, sans demander l’autorisation de personne. Si les lois sont mes lois et si quelqu’un d’autre les transgresse, ça appartient aussi à moi, et pas à un corps professionnel spécialisé, de faire observer la loi. D’où le fait que tout citoyen athénien peut accuser n’importe qui d’autre d’avoir commis tel ou tel délit. Ceci qu’il s’agisse du droit criminel habituel, ou qu’il s’agisse, ce qui est le plus important d’ailleurs, de la sphère politique.
Chez nous, qu’est-ce qui se passe ? Nous avons encore la conception que la loi, ce n’est pas nous. Que la loi, c’est la loi du roi. En Angleterre, le procureur s’appelle toujours « l’avocat de la couronne ». Donc, c’est leur loi. Nous sommes toujours les serfs qui essayons de nous tirer de la réglementation imposée par le seigneur, par le roi, donc nous ne nous dénonçons pas entre nous, parce que, de toute façon, la loi, c’est la loi des autres. Moi, je ne plaide pas pour ou contre la délation, mais je veux montrer par là la différence entre deux conceptions de notre rapport à la loi, à l’application de la loi, à la transgression.
Depuis qu’il y a eu des grandes sociétés nationales aux XVIIe, XVIIIe… Peut-être une remarque préalable serait nécessaire. Moi, je ne dis évidemment pas que la cité des Athéniens, leur Constitution/institution de la cité est un modèle. Ce serait de la folie, non seulement à cause de la dimension physique, mais à cause d’une foule d’autres choses. Je dis simplement que c’est un germe. Nous pouvons nous inspirer de cela pour essayer de penser autrement notre relation à la loi, notre relation à la collectivité, notre relation au pouvoir.
Or, dans le domaine que nous discutons ce germe signifie quoi ? Combiné d’ailleurs avec l’expérience des temps modernes. C’est qu’à partir du moment où j’ai une représentation fixe et stable des représentants du peuple – ça Rousseau le savait déjà, il le dit : « les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent leurs députés une fois tous les cinq ans. Ils sont libres un jour sur cinq ans », et même là, comme on le disait tout à l’heure, c’était trop concéder parce que ce jour-là, les jeux sont déjà joués. Nous ne pouvons évidemment pas penser qu’il peut y avoir une ecclésia, une église, de 55 millions de Français, ou des 35 millions, qui sont la majorité politique électorale, mais nous pouvons nous inspirer de l’idée de la démocratie directe et nous pouvons essayer de trouver des formes par lesquelles, d’abord au niveau local, au niveau de l’entreprise, au niveau des autres institutions, les gens s’autogouvernent et que toute délégation qui est faite vers des organes centraux reste sous le contrôle des populations.
De cela les temps modernes ont donné des exemples. Le mouvement ouvrier, les conseils ouvriers, les soviets avant qu’ils soient tout à fait dominés par le parti bolchevik, c’était cela. C’est-à-dire qu’il y avait une délégation échelonnée, si je peux dire, mais, où chaque échelon qui déléguait à l’échelon supérieur pouvait toujours révoquer ce qu’il avait délégué. Mais à mon avis, la difficulté principale avec les sociétés modernes n’est pas de trouver les formes qui garderaient et qui rénoveraient l’esprit de la démocratie directe. D’abord, nous ne pouvons pas les trouver ici, maintenant. Je veux dire créer des formes de démocratie qui ne soient pas aliénantes, où les gens participent dans la société moderne, ça ne peut être que l’œuvre du peuple entier et non pas d’un théoricien ou d’une artiste disant : voilà la recette, vous n’avez qu’à l’appliquer.
Mais par rapport à ce problème de la représentation, l’essentiel c’est quoi ? C’est que les citoyens anciens considéraient effectivement que la communauté, la polis était leur affaire. Ils se passionnaient pour ça. Les individus modernes, c’est là que le bât blesse, ne se passionnent pas. D’où d’ailleurs ce phénomène tout à fait caractéristique du monde moderne : nous avons de longues périodes de plus ou moins grande apathie politique pendant lesquelles les affaires communes sont gérées par les politiciens professionnels, et puis nous avons, de façon paroxystique, comme des crises, des révolutions. Parce qu’évidemment, les professionnels gérant le domaine politique ont été trop loin, ou ce qu’ils font ne correspond plus à ce que la société veut, la société ne peut pas trouver des canaux normaux pour exprimer sa volonté, on est donc obligé d’avoir une révolution. L’activité politique dans la société moderne ne peut se réaliser que sous cette forme paroxystique de crises qui surviennent tous les dix, vingt, quarante ans, etc. Alors que dans l’histoire de la cité des Athéniens, nous avons trois siècles, – je laisse de côté le IVe qui est pour moi, en effet, le siècle où la démocratie s’atrophie, disparaît, dégénère après la défaite de 404 et la guerre du Péloponnèse –, nous avons trois siècles où il y a des changements de régime, mais où, en tout cas, ces trois siècles sont caractérisés par la participation constante, permanente, des citoyens dans le corps politique. Ça ne veut pas dire du 100 %, mais les plus récentes études, celle de Finley par exemple, montrent que quand une affaire importante était discutée dans l’assemblée du peuple à Athènes, il y avait 15.000, 20.000 personnes sur 30.000 citoyens.
Il faut savoir ce que cela veut dire. Ça veut dire qu’il y avait des gens qui partaient à deux heures du matin du cap Sounion, de Laurion ou de Marathon pour être sur la Pnyx au moment du lever du soleil. Les Prytanes annonçaient que la délibération était ouverte. Et ils faisaient ça pour rien. Le salaire ecclésiastique a été introduit beaucoup plus tard. Ils perdaient une journée de travail, leur sommeil pour aller participer. Et ça, il faut l’opposer à une phrase, très bien dite, de Benjamin Constant, vers 1820, quand il oppose la démocratie chez les Modernes à la démocratie chez les Anciens, où il dit à peu près cela… Constant était un libéral, il était pour la démocratie représentative, pour le suffrage censitaire, il pensait que les ouvriers, étant donné leur occupation, ne pouvaient pas vraiment s’occuper de politique, donc il faut que les classes cultivées s’en occupent. Il dit que de toute façon pour nous autres, ce qui nous intéresse, nous autres, Modernes, n’est pas de participer aux affaires publiques. Tout ce que nous demandons à l’État c’est la garantie de nos jouissances. Cette phrase a été écrite pendant les premières années de la Restauration, il y a 160 ans, et elle dépeint tout à fait typiquement l’attitude moderne. Il demande à l’État la garantie de ses jouissances, c’est tout.
Contre la science politique des prétendus professionnels
Permettez-moi de reprendre un mot que vous avez dit : ce n’est pas démos omniscient et sage. Et là, je vais faire une longue parenthèse. On est encore dans la mentalité des germes. Il y avait à Athènes une disposition que moi je trouve tout à fait extraordinaire, qui s’appelait graphé paranomôn (accusation d’illégalité). Le démos ne se considérait pas omniscient. Le démos pouvait voter une loi et ensuite un citoyen pouvait traîner devant les tribunaux la personne qui avait proposé cette loi en disant qu’il avait proposé une loi illégitime ou contraire à des lois plus fondamentales de la cité ou à l’ensemble de l’esprit de la Constitution. Le démos ne se considérait pas comme omniscient, il n’y avait pas ce que les Modernes appellent les divisions des pouvoirs. Il y avait le fait qu’avec cette procédure, en un sens le peuple pouvait faire appel de ses propres décisions devant une autre section de lui-même. Il faut imaginer qu’un jour, il y a l’ecclésia, le peuple et un habile orateur qui entraînent les gens dans un moment passionnel à voter quelque chose et ça devient une loi. C’est un des risques de la démocratie. Il n’est pas moindre d’ailleurs avec le Congrès ou le Parlement ou un Président de la République. Mais il y a le contrôle. La possibilité du contrôle. Le lendemain ou dix jours plus tard, un citoyen va devant un tribunal qui est tiré au sort et composé de 1.501 citoyens, qui, lui, délibère dans le calme et qui dit : « Chris Marker, Castoriadis a entraîné le peuple à voter une loi qui est illégitime, il faut le condamner. » On le condamne et la loi est annulée de ce fait.
Ce n’est pas un démos omniscient, et nous, Modernes, nous avons encore, et ça se voit dans mille et un domaines, l’illusion d’un savoir absolu dans la politique. Ça vient de loin. De Hegel, de Marx, de Platon aussi : il y a des gens qui ont une épistémè politique, une science politique et qui peuvent décider. Or ça, c’est faux et les Grecs le savaient et moi je prétends qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que c’est bon pour nous aujourd’hui. Il n’y a pas de science politique, sauf au sens universitaire pour décrire la Constitution du Costa Rica, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse. Dans la politique nous avons uniquement de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion. Il y a bien sûr des opinions meilleures et des opinions moins bonnes, des opinions qui peuvent être argumentées et des opinions qui ne peuvent pas être argumentées.
Mais le débat politique c’est un débat entre opinions. Nous avons l’idée, nous Modernes, qu’il y a des gens qui possèdent une science politique, nous avons aussi l’idée qu’il y a une technicité des affaires politique et de l’État qui fait que le peuple ne peut pas gérer, ne peut pas gouverner, ne peut pas s’auto-gouverner. Or ces deux idées sont fausses parce que la politique, encore une fois, est une question d’opinions et de jugements, et ces opinions et jugements sur les affaires politiques bien entendu, il est évident que tout le monde ne les possède pas au même degré ou qu’il ne les possédera jamais au même degré. Le problème, c’est d’avoir des citoyens qui peuvent décider en connaissance de cause, la plupart du temps entre des opinions différentes, avec des argumentations différentes. Or, pour que les citoyens arrivent à ce point, il faut qu’ils soient éduqués de façon correspondante, d’où l’énorme importance que les Grecs accordaient à ce qu’ils appelaient la paideia, l’élevage, l’éducation de jeunes, qui n’était pas du tout simplement une éducation technique ou une éducation scolaire, qui était au plus profond sens du terme, l’éducation civile.
Tout le but de l’éducation, c’était d’amener cet enfant arrivé à l’âge de 18 ans à faire ses deux ans de ephèbeia, c’est-à-dire de service militaire aux frontières de l’Attique, où il apprenait le métier des armes, parce que tout citoyen était aussi soldat, et après de prêter le serment de la citoyenneté, il faudrait peut-être aussi qu’on y revienne, en étant éduqué pour devenir quelqu’un qui, comme le dit très bien Aristote dans sa définition de qui est citoyen, peut à la fois gouverner et être gouverné. Être gouverné, dans cette phrase d’Aristote et dans l’esprit grec, ce n’est pas être gouverné comme on gouverne un mulet, ni même, comme aurait dit Aristote, comme on gouverne un esclave que lui considère comme quelqu’un qui ne peut pas décider pour lui. Être gouverné, c’est être gouverné entre citoyens d’une cité libre. Être gouverné, c’est pouvoir dire : oui maintenant l’orateur a raison ou il a tort. Il faut voter cette loi ou il ne faut pas la voter.
Donc pour nous, Modernes, il y a toute une tournure de l’éducation sociale qui détourne les gens des affaires publiques et ce n’est pas ces misérables heures d’éducation civique qu’on donne au lycée qui peuvent compenser cela. L’activité politique, c’est comme la nage. On apprend à juger en se lançant dans l’eau, en jugeant et en apprenant et dans la mesure où on maintient les citoyens dans la passivité, bien sûr, on leur apprend à être des citoyens passifs.
Cette société moderne, comme je le disais tout à l’heure, elle a eu des révolutions, et pas seulement des révolutions, elle a eu aussi d’autres mouvements. C’est une société qui est quand même vivante. De tous ces grands mouvements des dix derniers siècles, il reste des choses et ça bouge. Toute la question est : est-ce qu’elle peut produire encore un mouvement, qui profitant de l’expérience de tout ce qui s’est passé, profitant de ce que j’appelle, moi, la faillite du système représentatif, profitant bien entendu de la faillite des idées de parti unique, de cette mascarade de socialisme qui est devenu un totalitarisme, pourra comprendre qu’il faut des organes collectifs d’autogouvernement et qu’il faut une orientation de la vie publique et de l’éducation des enfants et des jeunes qui les rend capables de participer de plus en plus aux affaires communes. Là, on ne peut pas donner de réponse, personne ne peut faire de prévision et moi, je crois que tout homme honnête doit travailler dans cette direction.
Le vrai problème que j’appelais autrefois le problème de la dégénérescence de la révolution, et si vous permettez l’analogie, c’est comment transformer un grand amour en vie conjugale ou en vie en commun avec quelqu’un pendant quarante ans, avec le petit-déjeuner, la vaisselle à faire, etc. Vivre avec quelqu’un n’est pas seulement des moments d’extase. Les révolutions ont été un peu des moments d’extase. Ce qui s’est passé dans l’histoire moderne, c’est, comme vous le rappeliez très justement, qu’il y a eu toujours au départ cette formation d’organes collectifs d’autogouvernement, même l’armée de Cromwell l’était. Les colonies de la nouvelle Angleterre, les town hall meetings, les réunions des citoyens. Pendant la Révolution française jusqu’à la dictature jacobine, les municipalités des sections parisiennes, puis évidemment les conseils ouvriers, là où ils ont été créés, encore récemment en Hongrie en 1956, ça a toujours été cela. Et puis à partir d’un certain moment, ça retombe. En fonction de quoi ? Moi, je crois que c’est une des questions les plus profondes qu’on peut se poser sur l’histoire des sociétés modernes : pourquoi, chaque fois, ça retombe, dans certains cas en laissant des résidus importants, parce qu’après tout, nous vivons dans des sociétés que moi je n’appelle pas démocratiques mais des oligarchies libérales. Mais elles sont libérales : nous pouvons ici maintenant faire cette émission et personne ne va nous arrêter. C’est un reste de ces grands mouvements. Mais je ne peux pas dire que la situation de la société actuelle, nationale et mondiale, est satisfaisante. Parce que le discours contemporain, conservateur, libéral et même de certaines personnes qui avaient été de gauche et qui maintenant mettent en avant Tocqueville, le libéralisme, etc., disent : « Voilà, l’histoire de l’humanité est terminée. L’histoire politique de l’humanité est terminée. »
Il y actuellement l’idéologie à peu près dominante, mais le plus étonnant est qu’elle a pris auprès des gens qui autrefois avaient appris un certain nombre de choses et qui semblent les avoir peut-être oubliées, qui consiste à dire à peu près que l’histoire politique de l’humanité est terminée. Nous avons trouvé la société parfaite. Bien sûr qu’elle n’est pas parfaite, mais c’est tout ce que l’humanité peut donner. Si on fait la liste de tout ce que l’humanité peut donner avec la situation actuelle, l’Angleterre de Thatcher avec les ventes d’armes à l’Iran, avec le Irangate, avec la mort par inanition d’une énorme partie du Tiers Monde, avec la rivalité entre les deux grands quels que soient les accords passés et qui peut à un moment ou un autre déboucher [sur] une catastrophe, avec les problèmes écologiques fantastiques qui existent. On s’aperçoit que cette position : « l’histoire politique de l’humanité est terminée, on a trouvé la forme parfaite » est absolument inacceptable. C’est qu’il nous faut autre chose. Et cette autre chose ne pourra être à la mesure des problèmes qui se posent que si effectivement il y a un changement des attitudes de la population et du peuple, des gens, de vous, de moi et des autres. C’est-à-dire qu’ils comprendront qu’il y a quelque chose qui s’appelle la chose publique que cette chose publique n’est pas ce monstre qui est dans un coin. C’est nos affaires, et que ça nous concerne et que si on ne s’en occupe pas ça nous retombera sur la tête, dans le cas extrême, sous forme de bombe atomique, dans d’autres cas sous d’autres formes.
L’informatique, la tradition et la liberté de penser
(Réponse à une question inaudible)
Ça c’est l’idée de Heidegger, la fin de la philosophie. Je suis en train d’écrire un livre dont l’idée est à peu près celle-ci : si on dit qu’il y a fin de la philosophie, il faut dire alors du même coup qu’il y a fin de la liberté, parce que la philosophie c’est cela. Et la philosophie telle que les Grecs l’ont créée, pas Platon, mais déjà les présocratiques, c’est précisément que je suis libre de penser et je suis libre de m’interroger. Je ne suis pas arrêté par le fait que, dans le Pentateuque, la vérité est déjà dite. Et ce que je peux faire au mieux, c’est un commentaire interminable des volumes du Talmud, les uns après les autres ; mais il y a toujours un cran d’arrêt : il faut que, quelque part, tu justifies que ce que tu dis est compatible avec ce que notre Père qui êtes au Cieux a dit et qui est consigné dans le livre canonique. Il n’y a pas cette vérité dernière, il n’y a pas cette vérité incarnée par le Parti ou par le secrétaire général, la question que se posent les Grecs, et c’est ça l’origine de la philosophie. L’origine de la philosophie n’est pas : « Qu’est ce qu’est l’Être ? » Question à laquelle les Bantous ont une réponse… Tout le monde : les Chinois, les Indiens… La question, c’est : « Qu’est-ce que je dois penser ? » Et ça commence par la critique des représentations de la tribu. Les gens croyaient que… Et puis, viennent les philosophes présocratiques ( qui) disent que tout ça, c’est des histoires qu’on raconte, c’est des fables. En fait, le monde, il est fait d’eau ou il est de l’apeiron, fait de l’infini comme dit Anaximandre, idée d’ailleurs indépassable, parce que le monde est fait d’infini. D’infini grand et d’infini petit, d’infini dans toute une série d’autres sens.
Philosopher, c’est se demander : « Qu’est-ce que je dois penser ? », et (se dire) « ce que je dois penser ne peut pas s’éteindre. » Une fois que la question a surgi, je suis toujours saisi par cette question : que dois-je penser de l’Être, mais que dois-je penser aussi de mon savoir, de ma pensée de l’Être. Commence le redoublement philosophique. Que dois-je penser de ce que je dois faire ? Que dois-je penser de la cité ? Que dois-je penser de la justice ? Et tout cela fait partie de ce projet de liberté que les Grecs ont commencé. Si les Grecs ont créé quelque chose, c’est la liberté. La liberté de penser et la liberté d’agir. Ça on le voit d’ailleurs aussi dans la libération fantastique de l’artiste créateur. Vous prenez une statuette égyptienne. Vous l’amenez à un égyptologue, il vous dira : c’est peut-être la 24e ou 23e dynastie, ce n’est pas sûr… Ce n’est pas que les documents manquent. C’est que même quand l’art cesse d’être folklorique, c’est un art qui est dominé par un style traditionnel qui bien entendu change, mais change très lentement.
Vous arrivez en Grèce. Il y a Homère, peu importe s’il a existé ou pas. Et puis immédiatement après, il y a Hésiode qui écrit aussi une poésie épique, pas épique dans le même sens, mais il a les mêmes mètres, l’hexamètre dactylique. Si on s’y connaît tant soit peu, il n’y a pas de confusion possible. Personne ne peut confondre un vers d’Hésiode avec Homère. L’individu créateur apparaît. Et immédiatement après, il y a Archilochos et Sapphô, qui écrivent tout à fait autre chose, avec une liberté absolument fantastique. Archilochos était un mercenaire. Soldat mercenaire et poète. Il reste un vers d’Archilochos où il dit ceci : « J’étais à la bataille l’autre jour, on al lait se battre, j’ai jeté mon bouclier pour m’échapper plus rapidement : la grande affaire. Je pourrais m’en acheter un autre chez le marchand du coin. »
Dire cela dans une société où ce qui était prisé par dessus tout était la valeur guerrière, avoir jeté son bouclier à la bataille, c’était l’infamie à vie, pouvoir le dire et être, de ce fait même, un poète prisé de toute la Grèce…, c’est ça la liberté. C’est la liberté dans la création artistique, on la voit dans la fantastique rapidité de la succession des styles artistiques, poétiques, des auteurs, des pensées, etc. et le changement des institutions. Et la philosophie, c’est cette liberté dans le domaine de la pensée. Je ne peux pas penser la fin de la philosophie à moins que je pense qu’une nouvelle nuit va descendre sur l’humanité, une nuit non plus peut-être religieuse, une nuit informatique, peut-être une nuit télévisuelle (il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis), mais une nuit médiatique, une nuit informatique, une nuit totalitaire, une nuit écologique. Mais autrement, aussi longtemps qu’il y a des être humains qui peuvent avoir accès à cette tradition, ils continueront la lutte pour la liberté, qui est lutte pour la liberté de penser et lutte pour la liberté d’être avec les autres dans une cité, aussi grandes que soient les dimensions de cette cité. Une tangente comme ça, il y a une possibilité comme ça. On le voit d’ailleurs : il y a des gens qui sont fantastiques pour taper sur une machine pour écrire du software, des programmes, etc., mais qui, en dehors de cela, ne s’intéressent à rien.
Pardonnez-moi de me citer, mais déjà, en 1956–57, quand j’écrivais mon utopie sur Le contenu du Socialisme, je disais que tous les problèmes économiques qu’on considérait comme un cauchemar, c’est-à-dire : comment une production autogérée peut fonctionner sans entraîner, de ce fait même, une bureaucratie qui voudra prendre le pouvoir, à ces problèmes-là les méthodes contemporaines, l’informatique, les ordinateurs nous donnent des possibilités de réponse. Parce qu’une énorme partie de la technicité qui entrait dans ces problèmes peut être confiée à des machines à condition que ce soit effectivement sous le contrôle des citoyens. Mais ça enlève le fondement, ou pseudo-fondement, la justification technoscientifique à l’existence d’une bureaucratie qui dirait : « Taisez-vous, vous ne savez pas, nous savons que si telle chose est faite, alors telle autre chose doit être faite. »
Je veux dire que l’informatique peut, aussi bien dans la diffusion du savoir que dans la gestion de l’économie par exemple, nettoyer le terrain de telle sorte que les questions qu’on pose aux gens soient des questions qui ont un sens pour eux. Parce qu’il n’y a aucun sens que je demande aux gens combien de charbon devraient produire l’année prochaine les mines du Nord. Dit comme ça, ça ne veut rien dire. Et personne ne peut répondre, moins que tous d’ailleurs les Charbonnages de France dont on a vu combien ils se mirent le doigt dans l’œil, à répétition, pendant les derniers vingt ans.
À propos des esclaves, il faut dire d’abord ceci. Ça fait partie des fausses images qu’ont les Modernes sur la Grèce. Il n’y a aucune justification de l’esclavage en Grèce. L’esclavage c’est une question de fait, qui en dernière analyse se ramène à la force. Et il ne pouvait pas y avoir de justification de l’esclavage. Les enfants grecs sont élevés en apprenant Homère. Ils l’apprennent par cœur. Or dans Homère, on le verra tout à l’heure j’espère, les personnages les plus émouvants et les plus humains ce ne sont pas les Grecs, ce sont les Troyens. C’est Hector, la vraie figure tragique et héroïque de l’Iliade n’est pas Achille, c’est Hector qui va être tué. Achille, je dérape, mais peu importe, ne bat pas Hector parce qu’il est le plus fort. Il le bat parce que la déesse Athéna est à ses côtés pendant la bataille, qu’elle triche, elle se présente à Hector sous la forme d’un de ses compagnons d’armes, Hector se dit : à deux on pourra venir à bout d’Achille et puis au moment critique Athéna disparaît et Hector se trouve face à Achille.
Il y a Andromaque qui est figure extraordinaire. Qu’est ce qu’elle dit Andromaque dans les fameux adieux à Hector qui sont dans le 5e chant, je crois (ils sont en fait au chant VI – ndlr) : Tu vas encore à la guerre, tu vas être tué et ta femme va être esclave et ce petit fils, Astyanax, le garçon qui a peur devant le cimier de son père. Cet enfant donc a peur devant le cimier de son père qui a une queue de cheval et il pleure, cet enfant aussi sera esclave. Les Grecs savent qu’un roi peut devenir esclave, donc il ne peut pas y avoir de justification de l’esclavage. Il y a des gens qui ont perdu à la guerre et qu’on a réduits à l’esclavage, ils n’ont pas des âmes inférieures.
Le premier qui donne une justification, c’est Aristote, il faut attendre la fin de IVe siècle. Il donne une justification très étrange, en disant que les esclaves sont ceux qui ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes. Quand on y réfléchit beaucoup, on se dit qu’après tout c’est vrai. Même si on en fait des citoyens libres s’ils ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes ils seront des esclaves des politiciens des démagogues, des chefs de partis, des capitalistes… Mais le même Aristote dit, cela prouve combien il était ambigu sur la question : nous avons des esclaves parce qu’il faut qu’ils fassent les travaux banausiques qui sont indignes d’un citoyen, des travaux bas. Mais si nous avions des machines à tisser, nous n’aurions pas besoin d’esclaves. C’est une phrase que Marx cite. Or avec l’informatique, comme d’ailleurs avec la technique moderne, et ça on le voit maintenant, de plus en plus le travail banausique devient superflu ou alors on le relègue aux esclaves des sociétés modernes que sont les immigrés. Ça, c’est encore une autre chose. Avec l’informatique, c’est la même chose, c’est-à-dire on peut confier toute une série de fonctions dites d’État ou d’administration simplement à des machines surveillées par des citoyens et supprimer ainsi une énorme partie du travail qui s’arroge des apparences politiques alors qu’il n’est pas politique mais simplement administratif et laisser aux citoyens le soin de décider des questions politiques.
Sur les poèmes homériques, je reviendrai par la suite. Je vais prendre deux exemples : Hérodote et la tragédie. Quand on lit les poèmes homériques, on est tout à fait frappé parce que les Troyens ne sont posés à aucun moment comme inférieurs aux Grecs. On pourrait même dire que les Grecs sont posés comme inférieurs aux Troyens, puisque finalement jamais ils n’arrivent à avoir vraiment le dessus et si on dépasse Homère et on prend tout le cycle mythique : finalement comment ils arrivent à bout des Troyens ? Uniquement par une ruse. C’est le cheval de Troie. Ils n’arrivent jamais à les battre. Priam est une figure d’une majesté fantastique quand dans l’avant dernier chant d’Iliade, il va demander le corps de son fils, comme Andromaque.
Il y a des philologues de mes amis qui ont fait un calcul en disant que les comparaisons que fait si souvent Homère quand il dit que les Achéens, c’est-à-dire les Grecs, se sont répandus sur la plaine comme un troupeau de taureaux ou de loups etc. et que parfois il y des comparaisons un peu désobligeantes pour les Troyens. Il y a un vers où les Troyens sont comparés à un troupeau de mouches. Mais c’est la seule trace qu’on peut en trouver.
Les tragiques. Les Perses, qu’on avait cités tout à l’heure. La tragédie Les Perses d’Eschyle est représentée à Athènes pendant que les hostilités avec les Perses ne sont pas encore terminées. Je ne me souviens pas de la date exacte de la représentation, mais c’était avant de ce qu’on appelait la paix de Cimon. Donc il y a des Athéniens et d’autres Grecs qui se battent en Asie mineure, ils libèrent Chypre, les colonies grecques de l’Asie Mineure etc. À aucun moment les Perses ne sont dénigrés dans la tragédie. On parle de leur bravoure, de comment ils se sont battus, etc. Et pourquoi il y eu la catastrophe pour les Perses ? À cause de l’hubris de Xerxès.
Hubris : mot grec irremplaçable, orgueil c’est trop faible. Hubris, question philosophique très profonde. C’est pour ça que je dis que la philosophie n’est pas terminée, parce qu’il y a 2 500 ans qu’on écrit sur les Grecs et quand on creuse il y a des choses élémentaires qui sautent aux yeux que les gens n’ont pas vues. Qu’est-ce que c’est que l’hubris ? Les Grecs sont libres, créent la liberté et savent en même temps qu’il y a des limites. Mais ces limites ne sont pas fixées. Il n’y a pas une table de lois. Bien sûr, il y a des règles de morale etc. Mais par ailleurs personne ne peut savoir d’avance s’il ne va pas trop loin et pourtant il doit le savoir. Et quand on va trop loin c’est l’hubris. C’est la démesure et cette hubris est punie par une sorte d’ordre impersonnel du monde qui ramène toujours tout ce qui veut dépasser l’ordre. Le ramène, et le ramène en prenant le contre pied, c’est-à-dire en l’abîmant, en le jetant dans l’abîme, en le détruisant. La catastrophe fait tout aussi partie du monde grec que la création.
Dans Les Perses, Xerxès est un hubriste. C’est quelqu’un qui est possédé par l’hubris et c’est lui qui a détruit la Perse. Les Perses ne sont pas méchants. Et l’historien Hérodote, les descriptions qu’il fait de Perse sont absolument incroyables. Il présente les Perses comme bien meilleurs que les Grecs ; ils enseignent à leurs enfants que trois choses : monter à cheval, tirer à l’arc et dire toujours la vérité. Il dit : c’est l’éducation idéale. Il y a une fantastique anecdote chez Hérodote qui montre combien ils avaient compris déjà la relativité des cultures où c’est le roi, le grand roi Darius qui veut faire une sorte d’expérience. Il a des Indiens d’une certaine tribu, il les amène et leur demande : qu’est que vous faites de vos morts ? Les Indiens répondent : évidemment nous les mangeons. Est-ce que vous ne voudriez pas les brûler ? leur dit Darius. Les Indiens lèvent les mains au ciel : grand roi, ne blasphème point, comment aurait-on fait cet acte immonde qui serait de brûler les morts ? Très bien dit Darius et il amène les Grecs et demande : Qu’est ce que vous faites de vos morts ? Les grecs disent : Évidemment on les brûle. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il serait mieux de les manger ? Les Grecs frissonnent à l’idée de les manger. Et Hérodote conclut : ce qui bon pour les Grecs est absurde pour les Indiens et vice et versa.
C’est la première tentative qu’on a de voir un ensemble de cultures du point de vue intérieur à chaque culture sans dire c’est des païens des antéchrists, des ennemis du peuple, des barbares des sauvages. Non, c’est leurs coutumes qui sont comme ça. Ce qui n’empêche pas Hérodote d’être Grec et de penser que : nos coutumes, c’est peut-être pour nous meilleur. Je ne sais si on peut aller plus. Moi j’irai plus loin, mais ça c’est une autre chose.
La nomenclature barbare n’est pas là chez Homère. Il y a cette opposition grec/barbare qui surgit au Ve et VIe qui continue d’être là. Mais tout l’effort du Ve siècle c’est d’ébranler cette distinction et Hérodote c’est cela. Les philosophes aussi du Ve, le grand Démocrite. Mais déjà avant, Xénophane, aussi au VIe, qui dit que, si les Éthiopiens avaient des dieux, ces dieux seraient noirs ; et si les chevaux avaient un dieu, ce dieu serait un cheval. Il essaie de montrer combien l’image du monde de chaque société est création de la société. Pensez que même les contemporains n’osent pas encore tout à fait voir ce que cela veut dire. Démocrite qui met en avant précisément le fait que les affaires humaines sont des affaires qui relèvent du nomos, c’est-à-dire institution/convention et qui dit même des choses beaucoup plus radicales sur le plan philosophique. Hérodote et les tragiques aussi.
Pour les Grecs, il y a deux peuples parmi les prétendus barbares, qu’ils admirent. Ils les admirent et ils en parlent tout le temps de façon obsédée ; et ce n’est pas étonnant. Ces deux peuples sont les Égyptiens d’un côté, les Perses de l’autre. Pourquoi les Égyptiens et pourquoi les Perses ? Les Égyptiens parce que c’est une civilisation très ancienne et il y un savoir, ce qui passionne les Grecs. Il ne faut pas oublier tous les voyages qu’on raconte, vrais ou faux, qu’on impute à Thalès, le fait qu’il a voyagé en Égypte etc. On sait que les Égyptiens étaient très avancés en géométrie pratique, si je peux dire. La démonstration des théorèmes, c’est les Grecs qui l’ont inventée. Mais les Égyptiens savaient que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux côtés du triangle, mais ils prenaient des ficelles pour le montrer. Les Grecs ont dit : soit un triangle etc. Les Égyptiens les fascinaient du point de vue de l’antiquité et du savoir, un savoir qui est là depuis des siècles et des millénaires. Les Perses les fascinaient du point de vue du pouvoir, parce qu’ils avaient créé l’empire. Quand les Grecs disent le roi, il n’y pas besoin d’adjectif qualificatif. Le roi c’est le grand roi, c’est le roi des Perses : Darius, Xerxès etc.
Par moment, ça revient encore chez Xénophon disant que les barbares etc., etc., mais certainement pour les Grecs, les Égyptiens et Perses sont absolument au même niveau qu’eux.
Comment l’hubris des hommes peut ruiner la démocratie
(Autre sujet)
C’est le sort de l’évolution de cette collectivité qu’on peut retracer au plan politique vers 700. Commencent déjà des mouvements dans le démos qui limitent le pouvoir de l’aristocratie et qui imposent certaines magistratures etc. et qui continuent à travers tout ce qu’on sait et qui s’épanouit à partir de 508–506, avec la révolution de Clisthène, qui est quelque chose de tout à fait extraordinaire. Clisthène redistribue politiquement la population de l’Attique pour qu’elle soit équilibrée. Il n’est pas un Pol Pot, il ne fait pas bouger des gens, il ne leur change pas des noms, mais il dit que la division politique de l’Attique c’est autre chose que la division professionnelle ou la division géographique.
Au Ve siècle, c’est l’apogée et puis il y a la guerre du Péloponnèse en 431. Le début de la guerre du Péloponnèse, c’est effectivement une tragédie. Thucydide le dit très bien : peu importe les prétextes que les Lacédémoniens ont utilisés pour déclarer la guerre, la vraie cause de la guerre dit Thucydide était le fait que les Lacédémoniens ne pouvaient pas supporter la puissance croissante des Athéniens et ils ont considéré, à un certain moment, qu’il fallait arrêter cela. Les Athéniens, ils étaient pris dans un jeu impérial, ça c’est sûr. Je ne veux pas dire impérialiste, parce que c’est mélanger les termes, mais dans un jeu de pouvoir. Ils avaient une confédération très puissante, ils ne voulaient pas la réduire pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il y avait d’ailleurs toute une série d’autres choses qui étaient liées avec cela. Pas tellement des intérêts économiques je pense, même pas du tout. Il y avait le fait que la puissance de la cité était liée à cet empire et Périclès qui était à l’époque le politicien le plus important savait de quoi il s’agissait. Ses discours dans Thucydide, peu importe s’ils ne sont pas littéralement exacts, disait que les autres vous en veulent non pas pour ce qu’ils disent mais parce que vous avez cette puissance. Donc on ne peut pas éviter la guerre. Mais en même temps, il avait toute une conception stratégique de cette guerre qui était : il ne faut jamais essayer d’affronter les Spartiates directement. C’était la guerre à l’Angleterre. Nous sommes une puissance maritime, une guerre d’attrition, de l’épuisement de l’adversaire, nous ne craignons rien. Aussi longtemps que cette politique de Périclès a été suivie, les Athéniens ont été gagnants. Et puis il y a l’hubris. A 415, ce jeune, Alcibiade qui persuade les Athéniens qu’ils peuvent se créer un autre empire en Sicile. L’expédition en Sicile c’est comme si la France aujourd’hui décidait tout d’un coup qu’elle va aller conquérir l’Indonésie. C’est à peu près ça, parce que l’Indonésie est très riche, elle a du pétrole etc.
Or ils entreprennent cette expédition, et là en fonction de ce fait, en fonction aussi de tout ce qui s’est passé pendant la guerre, Thucydide le décrit admirablement. Il décrit la corruption amenée par la guerre. Pas la corruption au sens où les gens touchaient de l’argent. Il y a un admirable chapitre chez Thucydide, très moderne, où il dit comment les mots ont perdu leur sens. Parce que la guerre entre les Athéniens et les Spartiates, la guerre du Péloponnèse était en même temps une guerre civile. Les démocrates dans toutes les cités démocratiques soutenaient les Athéniens, et les aristocrates soutenaient les Spartiates. C’était une guerre civile entre les démocrates et les aristocrates en Grèce représentés par ces deux puissances. Chaque fois que les Athéniens conquéraient une cité, ils installaient la démocratie, ils mettaient le démos au pouvoir, et chaque fois que les Spartiates revenaient ils réinstallaient les oligoi, les peu nombreux, les aristocrates. Thucydide dit que même la langue a été complètement corrompue. Parce que les mêmes mots étaient utilisés par les deux parties contraires pour dire en apparence la même chose et en vérité des choses tout à fait contraires. Ça vous rappelle rien ça ? Est-ce que M. Menghistou n’est pas un grand démocrate ? Tout le monde est pour la démocratie, tout le monde est pour le socialisme, tout le monde est pour le bien commun. Les mots ne veulent plus rien dire, nous vivons une guerre civile en Occident qui a commencé je ne sais pas quand et qui a fait qu’il y a cette énorme usure du langage.
Mais pour revenir aux Athéniens, à partir de ce moment-là, le démos des Athéniens n’est plus le démos de la grande époque. Il y a une révolution oligarchique, le démos se réinstaure, les Athéniens emportent encore une série de batailles, font des choses fantastiques et puis de plus en plus, on voit que le démos a cessé de savoir décider et finalement c’est la catastrophe de 404 qui est due à des erreurs des Athéniens, mais qui ne sont pas des erreurs au sens des calculs. Ce sont des erreurs politiques profondes qui sont commises pendant la dernière phase et qui sont toutes reliées à l’hubris, au fait de ne pas savoir se limiter, ne pas savoir dire que c’est jusque là qu’on peut aller.
Je disais tout à l’heure quelque chose sur l’importance philosophique de l’hubris. Je crois que cette notion est très importante pour nous tous, parce que ce qui importe dans notre vie pour notre conduite, ce n’est évidemment ni les cas où on peut décider par la logique ni les cas où il y a une règle claire, éthique ou légale et qui nous dit : il ne faut pas faire ça. Ou divine. Par exemple le christianisme a aboli la notion de l’hubris. Il y a le péché. Dieu a dit cela, tu as fait le contraire, tu es dans le péché. Mais pour les Grecs les dieux n’ont rien dit. Les dieux s’occupent de leurs affaires, de temps en temps ils interviennent dans les affaires humaines quand ils aiment quelqu’un ou détestent tel autre. Mais ils ont rien dit. Vous avez à vous décider vous-mêmes, vous savez qu’il ne faut pas aller trop loin, mais vous ne savez pas où est la limite. Quel est le point où vous atteignez la réalisation de votre être, pleine de toutes ses potentialités et quel est le point au-delà duquel vous basculez dans l’excès dans l’hubris et où là sans doute le précipice vous attend. Et ça les Athéniens n’ont pas su le faire après 404. C’était la fin de la démocratie, la période de la décadence qui s’ouvre, qui a produit encore des choses extraordinaires. Parmi les Grecs, il y a quelqu’un que moi je n’aime pas particulièrement, qui à partir du IIe siècle après J.C. c’est Plutarque. Nous avons un genre littéraire qui s’appelle la biographie. D’où ça vient ? C’est Plutarque.
(…)
C’est quelque chose d’immense, bien sûr parce qu’à partir et même avant la Renaissance, chaque siècle européen, je dis siècle conventionnellement, s’est forgé une image de la Grèce. Il s’est forgé une image selon son imaginaire propre. Il y a une part énorme de projection et de mauvaise interprétation là.
Philosophie. Question : « qui êtes-vous pour dire que vous-même vous n’interprétez pas ? » Bien sûr. Mais au moins il faut abattre les cartes et dire pourquoi. Il faut dire aussi autre chose. Il y a le travail fait par l’Occident sur la Grèce qui est fantastique. Sans ce travail nous ne saurions rien, ou presque. Parce qu’il y a encore sur le Mont Athos des manuscrits qui sont gardés par les moines. On ne sait pas ce qu’ils ont. Ils ont peut-être des textes que nous avons perdus. Ce n’est pas les Byzantins et après la conquête turque qui nous auraient appris quelque chose. Il y a cet énorme travail historique, philologique archéologique qui nous a appris des choses. Et en même temps, il y a un ensemble de misrepresentations, comme on dirait en anglais, de fausses représentations où on voit de façon flagrante l’ancrage des philologues les plus savants des interprètes les plus savants à l’imaginaire de l’Europe.
Une de ces mésinterprétations est celle qu’on a citée. Aristote écrit : La Constitution des Athéniens, les autres lisent : La Constitution d’Athènes. Pourquoi ? Parce que pour les Modernes une unité politique est une unité territoriale. Dans Shakespeare quand Antoine s’adresse à Cléopâtre il lui dit : Egypt. Quand un roi d’Angleterre s’adresse à un roi de France, il lui dit : France. Le roi, c’est le pays et le pays, c’est le roi. Les autres sont des serfs de ce roi. Les Athéniens sont des Athéniens et il n’y a pas de Constitution d’Athènes. Il y a Constitution des Athéniens. De même polis. Il y a là une chose énorme. En français, encore ça va : on dit la cité. Mais les Allemands qui ont été les grands maîtres de la philologie grecque pendant 150 ans. Comment ils ont traduit polis ? Der Staat : l’État. Or, je possède un numéro du journal théorique SS jugen daté de juillet ou septembre 1939. Parce que les nazis ont fait aussi ce commerce. Ils essayaient de se représenter comme les continuateurs de l’esprit grec. Énorme mystification. Et en effet dans le fameux discours de Périclès, l’Epitaphe, le discours sur les morts de la première année de la guerre, si chaque fois que Périclès dit Polis, vous remplacez le mot polis par le mot État, vous avez un discours fasciste. Chacun de ces jeunes, dit Périclès, est mort pensant qu’il est bon de mourir pour la polis. La polis c’est quoi ? C’est les Athéniens, c’est-à-dire de mourir pour ses concitoyens, concrets. Dans l’allemand, ça devient : chacun est mort pour l’État.
Autre chose. Vous avez tout le temps des livres, c’est plus subtil mais ça couvre un problème énorme, publiés par des savantissimes professeurs intitulés : La tragédie grecque. Or la tragédie grecque, c’est un objet inexistant. Il n’y a pas quelque chose qui soit la tragédie grecque. Il n’y a de la tragédie qu’à Athènes et il y a de la tragédie à Athènes parce que Athènes est une cité démocratique et la tragédie est une institution qui fonctionne, jouant un rôle tout à fait fondamental dans la démocratie parce que la tragédie rappelle constamment l’hubris. C’est ça la leçon essentielle de la tragédie. Or, parler de la tragédie grecque c’est ne rien comprendre. Parce que du théâtre il y a eu partout. Il y a un merveilleux théâtre japonais, un merveilleux théâtre chinois, le théâtre indien est fantastique. A Bali, il y a des représentations extraordinaires. Ce n’est pas les Grecs qui ont inventé le théâtre. Mais les Grecs ont créé la tragédie qui est tout à fait autre chose.
Vous avez l’incapacité de saisir la spécificité de ce monde. Et ça apparaît aussi dans un autre discours qui est là depuis la fin du XVIIIe avec les philosophes écossais Fergusson qui est repris par Benjamin Constant puis par Fustel de Coulanges sur le rapport de l’individu et de la collectivité. Quand ils disent que les Grecs anciens ne connaissaient pas l’individualité et que l’individu était totalement résorbé par la collectivité, c’est une image entièrement fausse. Parce qu’ils ne peuvent pas concevoir que l’individu, ce qui est la vérité d’ailleurs, un véritable individu ne peut exister que dans un certain type de collectivité. Bien sûr n’importe qui est un individu sur le plan descriptif. Le pauvre paysan chinois, sujet d’un empereur Song, bien sûr c’est un individu, il a un nom, il est lui, il a des empreintes digitales, on ne peut pas le confondre avec quelqu’un d’autre. Mais il n’est pas un individu au sens qu’il ferra exactement la même chose que les autres et ce que les autres lui ont appris. Pour qu’il y ait vraiment des individus, il faut que la collectivité bouge. Et pour que la collectivité bouge, il faut que les individus déjà commencent à devenir différents. Déjà, les deux choses vont ensemble. C’est ça qui ce passe. Et ça, on ne le voit pas et on continue à parler du fait que : « c’était gentil la démocratie athénienne, le Parthénon c’est pas mal, il reste quelques colonnes, mais en fait tout ça était payé au prix de l’absorption de l’individu par la collectivité », CE QUI EST ABSURDE. Moi, je voudrais bien voir des individualités dans le monde contemporain comme Sophocle, comme Aristophane comme Socrate, des individualités aussi fortes, qui marquaient.
Les mésinterpétations ont pris toute une série de tournants. Bien attendu il y a d’abord l’énorme accrétion chrétienne. Ça commence déjà avec les pères de l’église. On a essayé de montrer que la philosophie grecque préparait déjà la venue du message du Christ, ce qui donne le résultat suivant très étrange : une énorme partie, presque tous les fragments des philosophes qu’on a précédant Platon, c’est des fragments. On n’a pas les textes. C’est une perte énorme. Comment on les a ces fragments ? La plupart du temps, parce qu’un père de l’église, pour démontrer que quelque chose de ce qu’on appellera par la suite la lumière naturelle, elle était déjà là chez les Grecs et que la Providence dans la philosophie grecque avait préparé le terrain pour l’acceptation du message du Christ, cite telle phrase d’Héraclite. Je ne veux offenser personne, mais c’est comme si après une invasion de la Terre par les martiens qui ne connaissent pas la musique et ne l’aiment pas, ces martiens ont utilisé des masses des disques 33 tours comme objets décoratifs et puis nous revenons après et nous trouvons là-dedans un morceau qui donne une petite partie de la Cinquième symphonie une autre partie d’autre chose. Des choses qui ont été sauvées pour des finalités qui étaient tout a fait autres. Et après quand ça recommence avec St Thomas d’Aquin toute la tentative, c’est de montrer qu’Aristote peut s’accorder avec la vue théologique. Avec la Renaissance, ça commence déjà à changer. Et la grande secousse critique de la Renaissance, c’est incontestablement le retour en force de l’étude des Grecs et aussi, il ne faut pas l’oublier, le retour du droit romain, qui est très très important. Le travail fait sur le droit romain par l’école de Bologne etc.
Mais après on voit chaque fois, on voit les rois et les reines de Racine, Andromaque de Racine, très belle pièce mais qui est une interprétation. Les rois et les reines de la Grèce étaient comme la cour de Versailles. Au XIXe, il y a des choses qui tirent vers la version libérale humaniste mielleuse. On vit encore sous cette image atroce de la Grèce pays de la mesure, de la lumière, des l’harmonie des formes etc. Tout ça c’est une ânerie absolument sans fond. La Grèce, c’est le pays du meurtre, c’est le pays de l’inceste, c’est le pays où Œdipe pour découvrir la vérité doit crever ses yeux. Si les gens ne comprennent pas des symboles aussi parlants que peut-on faire ? Le moment où Œdipe découvre la vérité c’est le moment où il se crève les yeux. Et c’est quoi la vérité ? C’est qu’il a tué son père et couché avec sa mère. Et c’est ça, la vraie conception. En Grèce l’ordre, la mesure est gagnée contre la réalité. Elle n’est pas la donnée initiale d’où l’obsession des Grecs avec des proverbes qui peuvent paraître banals : « rien de trop », n’exagérons pas. Je ne vois pas des Suisses ou des Hollandais ayant des proverbes contre les choses de trop parce que les gens ne sont pas portés vers l’exagération. Le peuple grec est obsédé par le fait qu’on peut faire trop parce que c’est ça sa tendance naturelle et c’est ce qu’il fait toujours.
(Autre question.)
Cette connaissance des Grecs, que l’être humain est hubris va de pair avec une autre saisie du monde, de l’univers où les Modernes aussi ont déraillé complètement dans leur interprétation des Grecs. Ils pensent que les Grecs ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’ils ont pensé à une belle et harmonieuse nature qui est toute ordonnée. Ce n’est pas ça que les Grecs pensent. Au départ, il y le monde de la Théogonie d’Hésiode : au départ il y a le chaos. Le chaos c’est le vide, en son sens originel. Et puis c’est aussi le chaos au sens où nous le disons, c’est à dire le fantastique mélange de tout, ce qu’on retrouvera d’ailleurs dans les philosophes présocratiques chez Empédocle etc. L’image des Grecs, c’est qu’il y a un fond indicible du monde chaotique sur lequel règne une seule loi, celle qu’ils appellent l’anankè, la nécessité. Il y a une nécessité et cette nécessité, c’est peut-être Anaximandre qui l’a le mieux exprimée dans un fragment qu’on connaît encore par un père de l’église, où il dit que c’est de là que vient la genèse des êtres, vers là aussi va leur destruction parce qu’ils doivent apparaître et disparaître les uns après les autres pour payer la rançon de leur injustice. C’est une idée profondément pessimiste. C’est une vue, suivant laquelle exister c’est déjà être injuste. C’est ce qui fait dire à Sophocle à la fin d’une de ses tragédies, dans un chœur, je crois que c’est l’Œdipe à Colonne : une chose est la meilleure de toutes : ne pas être né, et la seconde en ordre, second best, en anglais, une fois qu’on est né mourir le plutôt possible. C’est ça la vue grecque, c’est un monde chaotique sur lequel règne cette nécessité et où il y a aussi comme monde que nous vivons un cosmos, c’est à dire un ordre. Mais cet ordre repose sur un désordre fondamental. C’est une vue qui est aussi très moderne. Le mieux de la physique et de la biologie contemporaines ne peut qu’aller dans cette direction. Et c’est parce qu’ils ont cette vue du monde, et cette vue de l’être humain, qu’ils peuvent créer la philosophie.
La philosophie présuppose que le monde n’est pas néant, n’est pas chaos total, autrement on a tout au plus le bouddhisme, mais qu’il y a un certain ordre, mais que cet ordre n’épuise pas tout. C’est pour ça que nous pouvons penser dessus, corriger notre pensée etc. De même que les affaires humaines peuvent être ordonnées, mais elles doivent être toujours ordonnées contre la tendance des être humains vers l’hubris. Donc il faut une loi et cette loi, c’est un autre aspect, c’est la création de la collectivité. Ce n’est pas la création de quelqu’un. Les Grecs n’ont pas de prophète. Il n’y a pas de livre sacré un Grèce. Je ne connais pas un philologue qui a tiré la conclusion de ce fait. Il n’y a pas de livre sacré. Il n’y a pas de prophètes, il y a des poètes, des philosophes, des législateurs. Il n’y a pas de prophètes, pas de livre sacré. Et cela repose précisément sur cette vue du monde dans laquelle les dieux ont une place tout à fait déterminée.
Les dieux, en un sens, vont et viennent. Il y a des générations. Ouranos et Gaia sont éliminés, ils ne sont pas tués parce qu’ils sont immortels. Ils sont détrônés par Kronos, Kronos lui-même est détrôné par son fils et Prométhée menace Zeus, le fils de Kronos, dans la tragédie d’Eschyle : « Toi aussi tu sera détrôné », et Zeus envoie Hermès pour connaître de Prométhée qui va le détrôner. Prométhée refuse de répondre. Donc, les dieux sont immortels mais ils ne sont éternels : ils sont nés à un certain moment et leur pouvoir est passager et la très belle histoire dans Homère qui nous ramène à la démocratie athénienne, au tirage au sort des magistrats, c’est quand Poséidon, Neptune le dieux de la mer, rappelle comment était fait le partage initial de l’empire entre les trois grands dieux : Zeus, Jupiter, Poséidon et Hadès le dieu des enfers. Et il a dit : on a tiré au sort. Tu as eu le ciel et le pouvoir suprême parce qu’on a tiré au sort, on a jeté des dés. L’idée des philologues, c’est que les Grecs parlent de polis, ils parlent de basileion, de royauté quand il s’agit des Perses, précisément. Il n’y a pas de mot pour ce que nous appelons État.
Les Grecs modernes, après la guerre d’indépendance contre les Turcs ont constitué un État selon la norme occidentale, ils ont dû emprunter aux Grecs anciens un terme qui est Kratos, qui en grec ancien ne veut pas du tout dire État, ce n’est pas une notion politique. Kratos veut dire le fait d’être le plus fort. C’est la forme brute. Cela montre encore une fois l’absence de la chose. Il n’y a pas de mot pour dire ça. Il y a la communauté politique, il y a la polis, mais on ne peut pas dire État au sens où nous le disons, c’est-à-dire d’une instance d’autorité qui est séparée du corps des citoyens.
(À propos de la chouette.)
Moi je suis fasciné par la chouette. Je suis fasciné par son cri, fasciné par son regard. J’ai une chouette sur mon bureau. Ce sont là mes rapports avec elle.
Cornelius Castoriadis
Source : http://www.mediapart.fr/files/CastoriadisChrisMarker.pdf
Ça ne vous fait pas vibrer, la pensée de Cornelius (formidable Corneille) ?
Moi jusqu’à la moelle… 🙂
Étienne.

(PS : je vais ajouter le nom de Corneille à cette catégorie de blog des « penseurs-vraiment-amis-du-peuple ».)
——————–
PPS : Kevin Robin a déniché une série de vidéos. Merci à lui 🙂
https://www.dailymotion.com/video/xnnr77_grece-12-mots-ou-l-heritage-de-la-chouette-03-democratie-ou-la-cite-des-songes_shortfilms
Et « M’siou Rigolitch » (merci à lui aussi) a trouvé
la vidéo intégrale de Castoriadis :

Fantastique!!!!!
Cela apparaît comme une telle évidence.….…
Mais d’où cela vient-il ?.…. probablement du collège. L’étude de la Grèce et des textes d’Omère, L’iliade ? Je ne me souviens plus trop sauf de l’enseignante : une vieille femme proche de la retraite absolument passionnée.……
merci pour ce partage de lecture antique, mais je ne retiens dans cette lecture qu’une seule phrase :
« parce qu’ils doivent apparaître et disparaître les uns après les autres pour payer la rançon de leur injustice. C’est une idée profondément pessimiste »
MAIS JE LA TROUVE JUSTE
merci pour ce voyage dans un passé qui nous rapproche du présent, avec cette analyse de Cornelius.
Houria
En tout cas, on voit que ça plait à Étienne : Tout le texte est surligné en jaune ! 🙂
La clé de la démocratie c’est la participation : le pouvoir c’est toi, moi qui l’exerçons.
Le fait de la participation où tous s’expriment se fonde sur l’humilité du non savoir : le savoir se construisant par la confrontation des idées et opinions de tous.
À partir de là, tous les domaines de la vie politique, toutes les règles , lois structures, organisations , l’éducation surtout etc doivent se fonder sur ce principe de participation de tous.
Nous sommes tous rois d’un royaume qui ne se constitue que lorsque nous nous réunissons tous pour le faire vivre.
Je rappelle ici que je suis actuellement interdit de participation. Je n’ai plus le droit de participer aux politiques locales d’aménagement et développement du territoire où je vis.
Mon crime a été de promouvoir la participation des citoyens aux politiques locales du pays en leur faisant découvrir la possibilité et l’intérêt d’une structure légale existante de participation citoyenne : les conseils locaux de développement.
Sous l’impulsion d’un député cumulard, je suis exclu de ce conseil et donc dans les faits interdit de participation aux politiques locales. Je suis « banni du pays « (je ne suis plus informé, je ne peux plus participer aux réunions de travail, je n’ai aucune possibilité de donner mon avis, etc.
Voilà des mois que j’attends la décision du tribunal administratif que j’ai saisi ; sans trop d’illusion dans la mesure où je suis seul : les militants des partis ou associations locales NE MILITENT PAS POUR LA PARTICIPATION et de ce fait ne me soutiennent pas activement.
Les élus locaux se tiennent par la main dans un corporatisme défendant leur position de pouvoir, les militants restent en contre pouvoir, les lambda (la majorité) s’en foutent.
Ce qui est pour moi le plus dur, c’est d’avoir vécu le fait que les militants partageant les mêmes idées et valeurs que moi sont tout disposés à aller manifester contre le gaz de schiste, mais se désintéressent du fait de participer aux politiques publiques locales en matière d’énergie.
merci pour cette transcription. Source de reflexion personnelle avec l’apport de la mise en perspective historique des idées.
reste une remarque technique : je préfère lire un texte non surligné par d’autres. Lire tout, puis en émerger le principal pour soi, est me semble-t-il une meilleure lecture pour s’approprier un texte, des idées, une personnalité.
bonne suite pour tout cela !
Chère Noémie, je vous comprends tout à fait.
C’est précisément pour les gens comme vous que je publie toujours une version sans mise en forme 🙂
Ici, c’est le fichier PDF publié chez Médiapart qui joue ce rôle.
Comme ça, il y en a pour tout le monde. Je surligne pour aider les gens pressés à lire vite sans rien rater d’important (j’aime bien quand les autres le font, alors je le fais moi-même). Mais Merome a raison de sourire : ce texte-là est si riche que tout y est signalé comme important… C’est malin…
Bien à vous.
Étienne.
Grèce, 12 mots ou l’Héritage de la chouette 03… par DavoLoSchiavo
Les autres vidéos sont également passionnantes :
Grèce, 12 mots ou l’Héritage de la chouette 01… par DavoLoSchiavo
Un homme libre est un homme dangereux, le maintenir sous pression de la société c’est conserver la politique des hauts pouvoirs…L’illusion du choix : le vote.…/L’homme dans la société, la liberté, la manipulation,l’illusion…tout n’est qu’illusion
Ne serait-il pas temps de mettre en acte toutes les paroles que nous déroulons, chacun notre tour, ici, et de venir en aide concrètement et en masse, à Georges Di Girolamo, pour ce délit de légalité dont il est l’objet
Question à laquelle j’espère il y aura des réponses
ll faut demander des comptes du mécompte qui lui est fait et c’est en masse qu’il faut le faire, en questionnant ce déni de libre citoyenneté qui vient contredire ce qui nous est dit et donc interroger par cet événement le concept de démocratie sur lequel s’appuie cette soi-disant légalité !
Donc ainsi c’est interroger le coeur du système, la cause des causes pour reprendre le thème si cher à Etienne car c’est mettre en contradiction ce qui est dit et ce qui est fait, c’est donc probant si on y arrive, c’est pas du bla-bla, ce sont des faits qui parlent et c’est à nous de les faire parler en demandant des comptes !
Du concret quoi !
Je ne sais pas où ranger ce que je vais dire, ça devrait être dans la recherche des causes des causes mais je ne trouve pas cet encart dans la colonne de droite, alors je mets ici, sachant que vous pouvez bouger ailleurs Etienne pour que ce soit plus juste.
La cause des causes à mon sens, c’est l’INTER-prétation ;
L’INTER, c’est l’ENTRE, c’est l’espace entre nous et toute chose et c’est donc irréductible à jamais, car c’est lui cet espace, et grâce à lui, qu’un autrui, un objet, un sujet, se perçoit et donc que la conscience se pose, sinon rien n’existe.
Mais la conscience ce n’est pas la connaissance. La connaissance c’est l’étage du dessus. La connaissance, c’est quand on a épuré les fatras de cette conscience qui est confuse avant d’être possiblement claire, embarrassée qu’elle est d’abord, notre conscience, de tous les encombrants qu’on ne cesse de nous mettre dans la caboche.
Ce qu’on prête à cet espace
videavant d’êtrepleinCAR avant que je ne remplisse cet espace qui est le mien avec ce message, il était vide cet espace, c’est vous lecteur qui allez lui donner du sens à ce message. Le jeter, l’approuver, le conspuer, l’oublier, le trouver ridicule ou je ne sais quoi, mais vous allez lui porter une empreinte, votre empreinte à vous, votre lecture et c’est ça l’inter-prétation on y est condamné, tous autant que nous sommes. Vous lisez ce que j’écris et vous inter-prétez ce que je dis à travers votre filtre qui est lui-même constitué de tout un tas de bidules que vous avez engrammé. Comme dit l’ami Baruch, on se croit libre parce qu’on agit mais SI on ne sait pas CE qui nous fait agir, de quelle nature est cette liberté?? là, il s’agit de mon message, mais il en va de même de tous les messages que notre construction sociale renvoie, tous les messages passent par notre filtre et c’est nous qui avons le pouvoir de vie ou de mort sur eux, sur les messages sociétaux et c’est avec eux que le processus social s’élabore, c’est ça la cause des causes à mon avis.Bref, l’interprétation, nous y sommes condamnés et condamnés à perpétuité et sans remise de peine.
Puisque tout ce qui constitue la réalité passe à travers nous et que nous n’avons de la réalité qu’un petit bout de ce que nos 6 sens nous permettent de percevoir, nous percevons le tout à travers notre partie réduite, et le réduit ça n’est pas le complet.Mais nous ne pouvons pas faire autrement, c’est notre modus operandi.
Notre seule porte de sortie, c’est l’apprentissage de la liberté mais avant d’être possiblement libre il faut d’abord avoir conscience d’être asservi à des idées, des croyances, des fausses loyautés, des identifications qui nous font appartenir à tel corps, à tel ceci ou tel cela, bref des trucs qui réduisent ou lieu d’aggrandir. Et tant qu’on reste dans l’identification à des matrices, moi, je suis ceci ou cela, c’est perdu d’avance, on est déjà à côté de la plaque.
A côté de la plaque, on y sera toujours. La seule consolation c’est qu’elle est sur un curseur cette position d’être à côté de la plaque. Sur un curseur qui va du plus vers le moins, à nous de régler notre curseur par un travail de ré-flexion, de flexion et de questionnement.
Et d’interpréter encore et toujours mais la source ne tarit pas, nous pouvons cependant orienter sa boussole vers le pôle du curseur qui respecte le plus le je individuel sans annuler le nous communautaire, la source, c’est l’énergie.
Et tant que l’énergie sera là, qu’elle coulera à travers nous, dans notre corps, nous serons condamnés à interpréter tous les événements qui se présenteront à nous, et ce travail se fera à travers nous. La cause des causes est à mon avis dans cette interprétation qui est capable du pire et du meilleur aussi
Bonsoir misérables électeurs,
ça n’est pas tout à fait le sujet (quoi que Castoriadis en parle avec talent) mais l’objection de la compétence commence serieusement à me courir sur le haricot. Etienne y répond correctement en pointant la (longue) liste d’inepties qui doit être portée au crédit de nos gouvernements et de ceux de nos petits camarades (guerres, colonisation, utilisation malencontreuse de l’arme atomique…). Cette réponse est fondée mais ne me semble que partiellement adaptée.
A mon sens, l’argument principal est justement celui de la compétence, mais celle des élus. Il n’y rien dans la constitution qui oblige nos « représentants » à avoir une quelconque compétence pour accéder à un poste à responsabilité fut-il haut placé. C’est totalement ridicule. Il n’y a qu’à regarder la pauvreté intellectuelle de notre dernier executif en date (je laisse à l’actuel le temps de se ridiculiser avant de faire des commentaires désobligeants). L’élite de la nation : Nadine Morano, Claude Guéant, Brice Hortefeux, Roselyne Bachelot, MAM, Bernard Kouchner, Rachida Dati, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Christine Boutin, j’en passe et des meilleurs. Pour rester poli, je dirais que c’est consternant de crétinerie. Ces gens là nous considerent comme incompétents ? Ils ne manquent pas de souffle.
Je vous laisse, je vais prendre la bastille.
Amitiés démocratiques.
« Du concret quoi ! »
OK, mais comment, où ?
Houlaaaaaaaaa, c’est immense ce truc 🙂
Il faudrait des jours.
Ce vendredi, je me contente de répondre peu :
Est abordé le thème de la liberté de penser.
C’est marrant, mais la liberté de penser, je la vois en plusieurs chapitres :
1) La liberté de dire !
Quand on parle de la liberté de penser dans un contexte politique, il me semble qu’il s’agit plutôt de la liberté de dire ( et de la liberté de mettre mes actes en harmonie avec ma pensée ? ).
Cette liberté « politique » concerne les manifestations de la pensée plus que la pensée elle-même.
C’est une liberté de l’extériorisation.
La cohérence, c’est :
dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit,
dire ce qu’on pense et penser ce qu’on dit,
penser ce qu’on fait et faire ce qu’on pense
Les systèmes politique pervers interdisent la cohérence et vont jusqu’à l’interdire à l’intérieur de l’être en qui le penser et l’agir sont divorcés par la force (armes, lois, ambiance, le vital).
En tel cas, pour être libre, l’être devra faire preuve d’un rare courage, et de ténacité. Je vois là l’une des causes de l’endorbruissement des révolutions, sur lequel nous nous interrogeons.
2) La liberté des pensées :
Une introspection honnête démontre à chacun que ses pensées se suivent et s’enchaînent souvent ( pas toujours ) de manière un peu aléatoire, et pas seulement au cours de nos rêveries.
Voyez comme au §1 j’ai dévié du thème annoncé .……
Même si on décide de s’atteler à un thème on s’aperçoit souvent et très vite que l’on a dévié de l’objectif, vers un sujet subalterne, ou parfois carrément ailleurs.
C’est parfois agaçant, cette sensation que la tension de notre attention est prise en défaut et que nous ne sommes pas maîtres à bord, non ?
C’est comme si les pensées venaient en nous, d’on ne sait trop où, en nous qui ne serions que le creuset dans lequel elles peuvent naître, jouer, danser, se développer, monter en puissance, s’unir ou s’éteindre.
Et si je dis « j’ai eu une idée », c’est peut-être bien l’idée qui m’a eue, finalement.
Je voulais dans ce § insister sur cette liberté des pensées, que nous ne choisissons pas, que nous ne maîtrisons pas, liberté des pensées qui vivent en nous, grâce à nous, et, pas que rarement, sans notre consentement conscient et décidé.
Osons aller jusqu’à voir en elles des êtres vivants autonomes, qui procréent à foison, que nous hébergeons ->
Charge à nous, et c’est là que résidera, si difficile à instituer et à maintenir, la liberté du penseur, charge à nous, disais-je, de les trier, de les orienter, de les choisir, de les organiser.
3) La liberté du penseur, en Soi.
La liberté de dire est une liberté « hors Soi », une liberté d’agir sur le monde extérieur, contrairement à la liberté du penseur qui est une liberté « en Soi ».
Les instants de liberté du penseur sont rares !!! Désolée de le dire, se croire libre est un brin illusoire, je pourrais être plus rude.
Car entre : l’ambiance, le penser à la mode, l’émotionnel envahisseur, la propagande, la culture du penseur, son passé, ses obsessions et prédilections, il reste bien peu de place pour le libre-arbitre-intérieur.
À moins qu’il ne décide sciemment de « muscler » sa liberté.…… Vaste projet pour une vie bien trop courte …
Pour ce faire, il devra prendre l’habitude de mettre en doute toute habitude, toute routine, et de ne plus jamais prendre pour argent comptant ce que la société lui a « inculqué », … école parents, amis, lectures, médias, tout y passe …
Pour ce faire, il devra aussi développer sa capacité à maintenir la tension de son attention, entre autres pour ne pas être le jouet de la liberté des pensées, au sens du §2. Mais sans ubris, car l’ubris a une esprit rude hihi : trop de rigueur exclurait les pensées vagabondes, qui sont souvent le génie inventif.
Cette question de l’attention est un aspect, mais qui serait vain si on ne s’interrogeait comme ici dans le texte générateur sur le choix des pensées.
Alors là .…… ! Nous sommes au cœur du problème de la Liberté, avec un grand L, la vraie, qui est la liberté de choisir qui on est, à quoi on se donne, la liberté de choisir notre sens, de construire un « moi directionnel ». Mais toujours sans Hubris, car la plasticité des valeurs (valeurs au sens de l’achat d’une boussole) est essentielle, individuellement (ne serait-ce que pour éviter qu’un jeune khôn ne devienne un vieux khôn .…. ;)) autant que collectivement (une civilisation statique, c’est pas génial). Changer est essentiel mais maintenir une cohérence de l’être avec ses valeurs, l’est aussi, cruel dilemme 😉
La liberté du penseur passe ainsi disais-je par le choix de son mode et de son monde intérieurs (et par sa faculté de se façonner en fonction de ces choix). Il devra « choisir à quoi il se branche » .….….…
Aïe aïe aïe, c’est le point épineux, car vous l’aurez compris, nous abordons ici le bien et le mal, et un pas de plus, survient le manichéisme, voire l’intégrisme. Aïe aïe aïe
Nous sommes ici sur un blog à connotation politique, et il nous arrive de reconnaître que le souci du bien commun nous rassemble. Me trompai-je ?
Je vais partir de cette expression, « le bien commun » pour tenter d’ouvrir une piste de réflexion sur le susdit choix, mais svp, gardons en tension notre attention concentrée sur le fait que tout choix comporte une part d’arbitraire, et conduit au pire si au contraire de la souplesse on choisit la démesure intellectuelle (Hubris).
À partir du moment où l’on se focalise sur le bien commun, c’est que l’on a perçu l’existence d’une communauté, la nôtre, à laquelle en tant qu’individu on attache de l’importance, au point souvent de se mettre à son service, dit ou non dit, au moins partiellement.
Dans la fourmilière aussi, il y a des individus, tout au service de la communauté. Mais ils sont génétiquement programmés pour cela, n’ont pas besoin d’être syndiqués pour défendre leurs droits, car se tuer à la tâche n’est pas pour eux un drame. C’est la communauté qui prime sur l’individu, à 100%, ou presque. Chez les humains, il y a certainement un peu de ça, mais infiniment moins : l’individu est considéré comme l’un des deux termes de l’équation, par lui, et par ses congénères. Le résultat ? Des antagonismes comportementaux, qui font que tantôt je me donne et tantôt je prends. Je veux dire par là qu’il y a tout une échelle de possibilités entre l’individualisme forcené et le communautarisme radical.
Et l’un des aspects du choix organisationnel politique est de régler le curseur sur cette échelle. Mais le choix organisationnel politique est … communautaire (géré démocratiquement ou par autorité…), alors que le réglage du curseur s’opère aussi en chaque être, en chaque individu, et là réside l’un de ses conflits intérieurs, avec des choix à effectuer, chroniques ou de cas en cas. Je vois ici l’un des points générant la « morale individuelle », auquel pourra s’arrimer l’individu au moment de choisir son moi directionnel, sans le besoin de s’affilier à « un courant ». C’est évidemment très éloigné des règles morales dictées par telle ou telle obédience religieuse. ça colle plus à la réalité mécanique de la société constituée d’individus. Et surtout, c’est une affaire entre soi et soi … Ici la liberté de choisir mon « curseur », entre l’égoïsme et la fraternité, dite républicaine.
J’avoue : je suis toute acquise à cette vision. Sinon, je n’en parlerais pas hihi : mon bien et mon mal sont liés à ma perception de l’unité.
MAIS
Ici survient la question du diamètre de la communauté. Pour l’unité de quoi suis-je prête à donner grande part de ma force vitale ?
J’affirme, haut et fort, que nous mettre au service d’une communauté réduite et fermée est l’un des pires dangers pour la survie de l’espèce.
Certains se consacreront à leur famille, d’autres se consacreront à leur entreprise, à leurs amis, ou à leur village. Ce n’est pas trop grave si cette attention n’est pas exclusive et ne les conduit pas à l’esprit de compétition.
Pire encore, certains focaliseront sur leur culture, leur ethnie ou race, leur Nation. Là, nous voyons pointer les guerres et les massacres.
D’autres, noble pensée, rédigeront la déclaration universelle des droits de l’homme, en oubliant les droits du vivant. Les plus pointus brandiront des pancartes pour que nos enfants disposent comme nous de la Terre en héritage. Ceux là ont perçu l’unité d’une communauté de grand diamètre : l’espèce humaine. Et tant pis pour les antilopes : elles seront protégées, mais parmi les viennent ensuite.
Il y a aussi les végétariens_liens ou les djahinistes maximaux : le diamètre est encore accru. Mais est-ce assez ?
La fraternité républicaine devrait être étendue aux trois règnes : animal, végétal, minéral … , ça me semble même … urgent, ce peut être un critère de nos choix, (((c’était l’une des questions ))) ; critère presqu’ultime (?); et voir tous ces débats sur l’immigration me désespère car ils témoignent de la perception d’une unité d’un bien petit diamètre.
J’ai encore dévié ?
Ptetr ben. Pas sûre.
J’arrête 😉
;;;;;;;;;;;;;;;;;;;
@Hex : à propos de la compétence :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/04/13/207-conference-de-lyon-9-mars-2012-la-democratie-est-elle-un-leurre#c8918
message 20
@Catherine (message 10) Oui
Merci Catherine et Ana .
Cette cause est loin d’être évidente à défendre ; je vous tiendrai bien sûr au courant des évolutions : rencontres avec région , tribunal .…
Je suis obligé de composer avec le temps qui passe ; mes petits rappels en forme de coups d’humeur pour dire que c’est bien joli de bloguer et refaire le monde mais que dans la réalité concrète on est face au mur.
GÉNIAL GÉNIAL GÉNIAL !
Écoute de la vidéo de Castoriadis, et lecture du pdf en synchronisé. Merci, merci Étienne !
Et aussi note de l’absence dans le texte d’une phrase qui m’a beaucoup plue :
Les Athéniens : « C’est un peuple qui a l’hubris en lui-même et qui a compris que l’être humain ou bien est un agneau dans un troupeau, ou bien il a l’hubris ». (p. 21 de la version pdf)
Et le diable est le loup que l’on veut tirer comme un lapin ? José Bové en ce moment.
Comme, là-dessus, je recommence Les Châteaux de la subversion pour la 3e fois de ma vie et c’est toujours mieux… (Annie Le Brun)
Si après la fréquentation de ces deux-là, on patauge encore et on hésite encore, pour l’asservissement assuré ou la super-destruction assurée, eh bien !
(Soit, il reste la conception de la NUIT, voire de l’hubris, en compagnon infidèle, à trancher éventuellement, ou encore : de son rapport d’individu libre à la communauté !)
Je me tiens personnellement à distance de notre communauté, Di Girolamo (elle ne m’a pas adoubée, je ne l’adoube plus) : j’en trouve aussi de la plénitude, si je vois aussi l’étendue de notre misère qui pourrait tourner au désastre et au sang. Cela ne peut durer. Les engagements peuvent aussi varier, surtout s’ils vous ruinent la vie.
Beaucoup de choses passionnantes et qui visent juste dans ce texte, comme dans tout texte basé sur le principe – toujours populaire – du procès à charge de nos sociétés, par un martèlement argumentatif qui s’exonère de toute dialectique.
Je suis frappé par l’incroyable naïveté du passage sur l’informatique, supposée réduire la complexité du monde ! La complexité est, par essence, irréductible et les technologies de l’information ne font qu’accélérer l’entropie… et ce n’est pas sale.
Mais la complexité du monde est l’ennemi des tenants du « bon sens populaire », cette vertu magique du peuple qui s’épanouit dès que cesse l’aliénation, au choix, du pouvoir capitaliste, des puissants, des tyrans, des fâcheux, de tout ce qui ne serait pas « le peuple », c’est à dire une catégorie d’humains moins humaine que les autres qui ne serait pas mû par l’intérêt général, mais par celui de sa gueule à soi.
Des lois simples dans un monde complexe, on sait ce que cela donne, « c’est la faute aux juifs », « du pain et des jeux », « peine de mort ».
@christophe
Ta dernière phrase est presque juste, je vais y ajouter une légère modification : Des lois simples PROMULGUÉES PAR DES IDIOTS dans un monde complexe, on sait ce que cela donne, « c’est la faute aux juifs », « du pain et des jeux », « peine de mort ».
À mon sens, il n’y a pas de dichotomie à faire entre une analyse simple ou élaborée mais entre une analyse intelligente ou pas. En d’autres mots, je me tamponne qu’une analyse soit simple du moment qu’elle est fondée.
Je te rejoins à 100% sur le fait qu’une analyse simpliste est parfois préjudiciable, mais à l’inverse, il est tout aussi dommageable de brandir la complexité comme conclusion finale à un problème (en gros c’est compliqué, on ne peut rien faire, merci de rentrer chez vous et de regarder la téloche, en plus ya josephine ange gardien c’est hyper chouette et elle se téléporte).
Je ne sais plus où est le message de Georges Di GIROLAMO qui nous parle de ses déboires avec la représentativité démoncrassique de son fief, et où je réponds que ce serait concret de s’organiser pour mettre en oeuvre la puissance de ce que nous réclamons, la démocratie.
Car si on ne s’organise pas à balayer les immondices de cette démoncrassie,celle qu’il vit là, lui, présentement, l’autre, on va pouvoir l’appeler longtemps, si on ne fait rien que de l’invoquer, elle restera tapie dans l’ombre, et dormira d’un profond sommeil que nos mots aussi beaux soit-il n’arriveront pas à réveiller.
C’était pour répondre à quelqu’un qui avait repris mon message en interrogeant le « concret…? » que j’appelais de mes voeux, enfin c’est pas moi qui l’appelle en l’occurrence, c’est la démocratie qui l’appelle, moi j’suis juste un relai pour tenter de la faire apparaître cette Belle des belles, c’est tout.
J’explique quand même un peu. Ce qui sous-tend ce message, c’est que je crois qu’une démocratie ne se construit pas à coup de canon, elle se construit sur du petit. Des petits actes qui sont repris sitôt qu’ils sont perçus comme déviants.
Napoléon n’a pas dit que des bêtises, la preuve : » Savez-vous ce que j’admire le plus dans le monde disait-il, et bien c’est l’impuissance de la force pour organiser quelque chose »
@ Catherine
J’ étais revenu sur « mes déboires » pour souligner le décalage entre par exemple ce blog et les verrous de terrain empêchant toute avancée réelle vers la démocratie qu’on peut ici souhaiter ; histoire de dire que, effectivement , on était ici avec le risque de vouloir construire un monde parfait , et d’en parler beaucoup sans tenir compte du réel qui lui bloque cette démocratie ; risque aussi de vouloir reporter le blocage sur quelque chose ou quelqu’un ou tel groupe ( les riches , les banquiers etc )…
En fait la réalité n’est pas brillante : nous sommes concrètement empêché de pratiquer cette démocratie : et localement dans nos communes et régions et nationalement dans notre pays : oui la représentation a confisqué la démocratie ; mais oui aussi nous sommes tous solidairement d’accord pour l’accepter ; ma petite aventure locale avec député , élus des communes et communautés de communes , conseillers régionaux et départementaux est significative et révélatrice de cet état de fait : les choses sont bloquées ;
Il me semble que pour l’instant il faut attendre la décision du TA de Lyon ; c’est l’élément clé qui permettra une action dans un sens ou l’autre ; en parallèle je dois rencontrer à la rentrée (suite à précédente rencontre) des conseillers régionaux FDG dont une présidente de commission en charge de réfléchir aux futures modalités d’organisation des territoires ;
Des actions plus larges sont pour moi pour l’instant prématurées ; mais elles seront peut être opportunes et fort utiles dans la suite ; comme déjà dit , je ferais passer de l’info quand il y en aura.
Il me faut m’accrocher à une pugnacité patiente, parce souvent tout envoyer balader est fort tentant !
…Faut savoir par exemple que je me suis fais jeter sans aucun égard ( au tel ) par un administratif de la cour des copmtes (chambre régionale) .…Ces gens sont tout puissants .
Tout d’abord, Di Girolamo : je sais d’expérience que tout peut être bouclé ! Ne vous détruisez pas en des combats épuisants et qui peuvent même vous détruire ! Un système social entier est contre vous, une personne, ne l’oubliez pas !
Puis :
Cornelius Castoriadis 1SUR2 par makhno-makhno
Cornelius Castoriadis 2SUR2 par makhno-makhno
Il s’agit d’un entretien en 2 parties de Cornelius CASTORIADIS avec Daniel Mermet en novembre 1996, lors de la sortie du livre sur L’insignifiance. Il y a plus de 15 ans !
Avec quelques extraits écrits de ce qui m’a permis de compléter un peu les merveilles précédentes. Le premier volet et le début du deuxième sont surtout copiés. L’ensemble dure un peu plus d’une demi-heure. Je me permets d’y insérer des remarques personnelles, car je suis complètement prise par le travail d’Étienne, qui est sans doute le SEUL qui me motive socialement et politiquement (le groupe, la communauté réhabilitables, dans le sombre merdier actuel courant aux catastrophes).
Je ne ne reprends pas la fin de l’entretien radiophonique, aussi passionnante : y est question du désir, et de notre capacité à nous auto-limiter, de la liberté – intrinsèquement liée à l’activité, de l’écologie !
« La politique c’est un métier bizarre. (…) Elle présuppose deux capacités qui n’ont aucun rapport intrinsèque. La première capacité c’est accéder au pouvoir (…), et cela implique un art. La deuxième, c’est une fois qu’on est au pouvoir, c’est d’en faire quelque chose : gouverner. Napoléon savait gouverner. Clémenceau savait gouverner. Churchill savait gouverner. (…) »
Nota 1 : écouter Henri Guillemin sur Napoléon et Clémenceau !
« Rien ne garantit que quelqu’un qui sait gouverner, sait accéder au pouvoir. »
Nota 2 : Étienne Chouard, Jacques Rancière (La Haine de la démocratie) : ceux qui veulent le pouvoir sont les pires ! Le pouvoir est convoité pour être leur chose, l’exercice de leur bon vouloir et de leurs détestations sinon pathologiques haines ! Le tirage au sort y contrevient radicalement, même Platon dans sa vision élitiste le reconnaît.
(…)
« Pseudo-démocratie actuelle : insignifiante.
Dite « représentative. Représente très peu. Eux-mêmes, des intérêts particuliers. Des lobbies etc…
La vraie démocratie. C’est une merveilleuse phrase d’Aristote : « Un citoyen est quelqu’un qui est capable de gouverner et qui est capable d’être gouverné ». Est-ce qu’il y a 40 millions de citoyens en France ? Mais pourquoi ils ne seraient pas capables de gouverner ? Mais parce que toute la vie politique vise précisément à leur désapprendre à gouverner, vise à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faudrait confier les affaires. Et donc, il y a une contre-éducation politique. Au lieu que les gens s’habituent à exercer diverses sortes d’initiatives, de responsabilités, de pouvoirs, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent, etc. »
Nota 3 : Je veux relever, encore un fois sur le blog d’Étienne (pardonnez-moi cher concitoyen-défricheur-éveilleur) l’utilisation du mot CAPABLE chez Castoriadis et non COMPÉTENT. Ou comment peu à peu le jargon des gouvernants et dominants à mes yeux (industriels-bureaucrates-propagandistes ou médiacrates) infiltre notre langage commun pour que les valeurs et les volontés qui sont les leurs soient digérées par la société et chacun. Le mot de compétence n’existait pas vraiment il y a plusieurs années, et pas de cette manière systématique (pour souligner l’admiration avant tout, je crois). Aujourd’hui, la compétence est une valeur partagée (or il y a « l’incompétent », ou le celui qui touche le RSA pour survivre par exemple, qui est avec la formule, potentiellement bon pour la poubelle. Je demande que l’on fasse très attention à la nature très sélective et excluante de ce mot-valeur, qui me fait désormais m’inquiéter d’ »un droit de vivre » tout simplement, comme pour qu’il devienne extrêmement conditionné et conditionnel de vivre. Ni la Nature, ni la tradition humaine (paysanne, je ne saurais élargir aux diverses civilisations passées) me semble-t-il, ne se montrent aussi tranchantes pour les acteurs sociaux (l’esclavage est assez bien repris par Castoriadis dans le pdf Médiapart, par exemple), tandis que notre pseudo-capacité raisonnante ouvre des perspectives vitales et sociales monstrueuses, en responsabilisant et avilissant de plus l’ « exclu social », entier). Moi qui suis « professionnelle » du bâtiment et de statut libéral (contre les vents ordinaux, pas de sarl ou autre société capitalisée pour me déresponsabiliser – merci au passage Étienne d’avoir signalé cette dérobade sociale propre à l’entreprise économique / je ne sais plus où cependant) -, je veux souligner la même gangrène avec le mot PROFESSIONNEL qui va sans doute supplanter la compétence, ou en faire, dans une répétition infinie et indigente, nos seules lumières ou valeurs (mot inévitable dans le médias, et dans les bouches maintenant). Professionnel, et TECHNIQUE et TECHNOLOGIQUE ! Car je me répète encore, mais de quelle AUTONOMIE INDIVIDUELLE peu outillée et vivrière disposons-nous par ailleurs : la belle vie humaine en vue, DÉPENDANTE des industriels et des bureaucrates, et même propagandistes pour penser, la division du travail achevant de parfaire cette forme de prolétarisation (cf Bernard Stiegler). J’ai demandé il y a assez longtemps à un photographe ce qu’il entendait par professionnel alors que le mot lui venait sans cesse aux lèvres : celui qui peut demander rémunération, sans doute, a‑t-il répondu finement ! Et comment vivre sans argent dans une société « post »-industrielle ? La boucle est comme bouclée : aux mains des banquiers-industriels-bureaucrates ?).
»« Cynisme, apathie » constatés chez les citoyens contemporains.
(…)
« Il faut attendre. Espérer. Travailler pour qu’il y ait une critique puissante du système. »
Nota 3 : Espérer est le pire selon Miguel Benasayag ! Mais puisque nous sommes croyants, en allusion à un autre propos de Castoriadis re-citant en le critiquant cette fois, Aristote, sur la croyance ! C’est un « sacré » moteur ! Et la « critique puissante » ne se construirait-elle pas, depuis son début, sur le blog du Plan C ?
À partir d’un dilemne d’Edgar Morin soulevé par D. Mermet (et Platon ! remarque Castoriadis) : Généraliste / Spécialiste. Le philosophe dit que les Athéniens ont inventé les élections et développe le reste (énorme !) :
« TOUT LE MONDE EST CAPABLE DE GOUVERNER. Donc on tire au sort. Parce que la politique, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et pourquoi ce n’est pas une affaire de spécialistes ? Parce qu’il n’y a pas de science de la politique. Il y a une OPINION, la doxa des Grecs. Il n’y a pas d’épistémé. Je vous fais d’ailleurs remarquer que l’idée qu’il n’y a pas de spécialistes de la politique, et que les opinions donc se valent, c’est la seule justification du principe majoritaire. Donc le peuple décide. Et les magistrats sont élus au sort, ou désignés par rotation. Il y a des activités spécialisées.(…) Il y des spécialistes, et ceux-là, on les élit.
(…)
Cette doxa, cette opinion, dont on peut postuler qu’elle est également partagée, c’est bien sûr un postulat tout à fait théorique. Pour qu’il devienne un tant soit peu, qu’il ait un peu de chair, il faut vraiment que cette doxa soit cultivée. Et comment peut être cultivée une doxa concernant le gouvernement ? EN GOUVERNANT ! La démocratie est aussi, c’est ça l’important, c’est une affaire éducationnelle des citoyens, et c’est ça qui n’existe pas du tout.
(…)
Les spécialistes au service des gens, c’est ça la question et les gens apprenant à gouverner en gouvernant. »
Christophe, pourriez-vous essayer de donner une définition de la COMPLEXITÉ ?
J’en ai donné une, en commentaire d’un autre billet d’Étienne… Comme le mot est en passe de devenir universel et quotidien (et justification à toutes les impuissances, notamment politiques, comme par hasard), je crois que sa définition mérite d’être tentée ! Essayez, essayons !
QU’EST CE QUE LA COMPLEXITÉ ?
Allez, je m’y essaye Florence, à vous de continuer si ça vous dit…
Complexe, c’est ce qui n’est pas simple, c’est à dire ce qui n’est pas d’un seul tenant, d’une seule forme, réductible à une seule définition, un seul mot, une seule tonalité, une seule voix.
C’est un entremêlement, des interelations, une inappropriation radicale de ce qui se présente à nous.
Bref, la complexité, c’est nous, homme, à jamais réductible à une seule définition, une seule description, impossible d’enfer-mer un homme dans un mot car c’est ça l’enfer justement,impossible de le réduire à un caractère, une qualité car ce serait faire de lui un objet, or, tout notre chemin d’homme est justement celui qui va vers le devenir sujet à jamais indéfinissable, in-enfermable sinon la vie ne servirait à rien, or, la vie sert à donner du sens, celui qui fait de nous des sujets en de-venir et non plus des objets.C’est re-co-naître en l’autre quelque chose que je ne pourrai jamais, jamais maîtriser.
Je crois que le chantre de la complexité dont j’ai oublié le nom dit que c’est ce qui n’est pas rationalisable en son entier mais qui passe pourtant par la raison
Vous dites Florence à l’intention de Georges :
« Ne vous détruisez pas en des combats épuisants »
Alors ça voudrait dire qu’il ne faut s’épuiser que pour des combats qui ne sont pas épuisants, bref des combats inutiles, ça servirait à quoi alors dites-moi de combattre à l’économie quand il est juste de demander des comptes des mécomptes qui sont faits ?
Toute épreuve est éprouvante et nous fait perdre de l’énergie mais parfois c’est rudement nécessaire d’en perdre un peu, vital même, dirais-je. Difficile c’est vrai de traverser aussi vaillamment que possible ces épreuves car il est vrai que c’est épuisant d’abord, mais si on sait pourquoi on le fait, si on a la foi chevillée au corps, alors tout prend sens, et là, c’est rudement sensé que de vouloir faire entendre la voix de la démocratie qui se dit telle dans les mots mais qui se contredit dans les actes.Laisser passer ça au prétexte que ce serait épuisant ce serait comme de consentir, d’acquiescer à cet état de fait, et alors il faudrait cesser de se plaindre car on n’aurait rien fait pour changer le cours de ce fleuve.
Il faut savoir dire NON quand les principes qui soutiennent ce à quoi l’on croit sont bafoués sinon autant aller se coucher tout de suite et dire amen à tout ce qui se passe.
Si c’était facile ça se saurait et nous ne serions pas dans le monde dans lequel nous sommes.
Il faut au contraire multiplier des actions comme les siennes car ce sont elles qui portent les germes de cette démocratie que nous appelons de nos voeux.
Sœur Anne, ma Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? si l’on s’en tient à ça, dans vingt ans nous l’appellerons encore la démocratie, mais nous n’aurons rien fait pour la mettre au monde, non ?
« Il faut au contraire multiplier des actions comme les siennes » à propos de Di Girolamo
Bonsoir, je suis nouveau sur ce site, où peut-on avoir une rétrospective de l’affaire ?
Par ici, nous envisageons une action du type de celle de Chambéry cf ce lien :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/08/11/244-micro-resistances-concretes-des-listes-municipales-vraie-democratie-autour-de-chambery
S’il y a des pièges à éviter, merci de votre aide…
😉
message 4 pour la rétrospective, bonne chance pour votre projet, tenez-nous au courant !
Bonjour, je reviens sur le site. Que de fatigue visible dans ma petite phrase d’intro et de soutien à Georges. Castoriadis et ses multiples écoutes m’avaient épuisée (momentanément !). Je « boucle », oui, et je tourne en rond (de détruire à détruire !). Cependant, je ne remets pas en question mon propos, à priori contextuel et limité à un aspect, puis à d’autres.
Je me permettais de vouloir soulager quelque peu Georges en imaginant sa solitude et en constatant son abattement. Ma réaction est nourrie de ma propre expérience, assurément : seul face au système, il risque d’y être broyé… Et il peut alors concevoir de se retirer, au nom de sa survie, ne serait-elle que morale. Ceci ne signifiant pas forcément abandon définitif !
Je crois avoir la hantise que des personnes soient sacrifiées, ou se sacrifient. Il me semble que les sociétés ont d’ailleurs trop tendance à accepter le SACRIFICE, de la personne seule, en passant par quelque minorité, ou encore des générations entières (« génération sacrifiée » est-il loisible d’entendre parfois), toute autre existence relevant d’un autre règne, plus allégrement encore.
Qu’une société moderne en soit encore à PRATIQUER ET VALIDER LE SACRIFICE me paraît aussi préoccupant que trop réel !
Ainsi, me permettrai-je de poursuivre dans mon idée, aussi déplacée pourrait-elle être, puisque je suis fort extérieure, le reste et tout jugement appartenant à qui est directement concerné.
Je souhaite aussi vous signaler, Georges, que j’ai pris un peu connaissance de votre approche possible des faits dans un billet d’Étienne consacré aux communes, lesquelles pourraient être attaquées comme maillon premier et proche des citoyens dans l’organisation sociale et territoriale… En écrivant l’autre jour, j’avais ceci en mémoire.
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2011/07/24/135-pas-de-democratie-sans-cellules-politiques-a-taille-humaine-vive-la-commune
Vision d’attaque que je soutiens aussi pour avoir observé un peu l’évolution juridique dans le domaine de l’urbanisme (vers un regroupement des échelons territoriaux – au nom d’un « urbanisme de projet », notion clé à mes yeux / j’y vois en arrière-plan critique et tu, la remise des pouvoirs à ceux « qui en ont les moyens » – argent et savoir étendus -, comme pour ne pas changer ! / pardon de passer trop vite sur ce qui est sûrement peu anodin). J’avais cependant inséré une petite vidéo témoignant de l’attitude possible du premier magistrat qu’est le maire, et qui me paraissait flagrante dans le document. La commune, oui, mais tout dépend tellement comment elle se fait ! « Élu » d’une majorité de la population avec un « mandat » solide (quelle légitimité ultime), le maire dispose du pouvoir de ne rien discuter, de ne rien négocier, si cela contrevient à son opinion (l’environnement politique peut aussi être déterminant pour l’évolution de dossiers / appuis ou non des autres collectivités ou administrations).
Si j’ai eu quelque cas de conscience à la suite, celle d’avoir « accusé » un homme facilement (grand intérêt à la suite pour la DÉLATION, telle que l’explique Cornelius Castoriadis – pdf Mediapart), ma propre expérience de quelques maires de petites communes en campagne ou en lisière d’agglomération importante ainsi que la liberté de juger de chacun sur le document mis en ligne m’ont laissée plutôt en accord avec ma première réaction (accusatrice ?, délatrice ? ou simple avis, opinion sur une pièce à mes yeux caricaturale et connue ?).
Georges, vous aviez laissé un commentaire donc, plutôt bien optimiste pour moi. Les recours vous paraissaient nombreux et accessibles, et le succès des négociations ouvert…
J’ai réfléchi à l’époque et ne pouvais vous suivre. Le « bouclage », j’y reviens !, d’une situation, est tout aussi possible. L’art des politiques actuels me semble plus que jamais dans le contournement voire le rideau de fumée, avec un art de l’auto-déresponsabilisation fantastique, avec justement l’usage argumentaire abusif d’une « complexité du réel » qui ne permettrait plus rien ou presque (alors même que cette complexité est de leur fait, ou de leurs engagements successifs : « Europe », par exemple, « guerre économique », etc.). Que les agents politiques soient visibles ou masqués (élus, administrations, lois), une véritable tyrannie peut s’exercer (du totalitarisme…), rien n’est finalement possible que l’obtempération. Se retirer (là où l’évidence de l’impuissance est reconnaissable) peut éviter de se ruiner, de se sacrifier, et inutilement.
Quant à la COMPLEXITÉ et à sa définition, donc. Merci Catherine, de vous y être essayée ! Ayant de très mauvaises nouvelles personnelles (médical en jeu et des pouvoirs qui s’y tractent – encore un objet démocratique, s’il en est), je ne peux passer le temps que je devrais à ce qui est pourtant passionnant.
En première lecture de votre tentative, j’ai retenu l’entremêlement, et le lien, la référence que vous avez fait à la raison (avec un auteur dont le nom ne vous revient pas à ce moment de réponse). Je détaille et développe un peu, fort personnellement : la complexité frôlerait l’ordre du rationalisable, appréhendable, gérable éventuellement et en dernière instance, au prix d’un effort d’analyse et de synthèse, et tout en y échappant. Je vois une part de vous-même dans la réponse, quelque chose que vous défendez ardemment (l’échappée) !
Et vous en arrivez à l’homme, à l’être humain, complexe par excellence… Complexité, propre de l’être humain. Versée que je suis dans l’architecture et la permaculture, le vivant et même l’univers entier ne pourraient-ils être substitués à ce seul objet (autocentré) de la complexité ?
Et notez que quelques lignes comme les vôtres peuvent suffire à donner une définition satisfaisante, pour moi en tous cas, si le mot d’inter-dépendance me vient plutôt à l’esprit. La complexité n’est-elle pas finalement un caractère si totalisant qu’il ne veut plus rien dire de particulier, seul son attachement à la « raison », à une capacité de maîtrise intellectuelle, au qualitatif et au quantitatif et à leur organisation, le faisant ainsi se distinguer d’un autre mot voulant décrire le donné, le réel, ouvrant par là même au royaume des « professionnels » de l’intellect (mince, encore des compétents), capables d’y aller plus loin, eux ? Un mot pour les vrais pouvoirs occidentaux (non-démocratiques), qui usent et abusent de la raison, tout en la faisant essentiellement leur ?
En tous cas, ayant eu une formation dite « supérieure » dans le bâtiment (alliée présumée des pouvoirs ?), la notion de complexité fut permanente dans mon parcours. Je devais à l’issue de mes études pouvoir m’en débrouiller : « professionnelle de la complexité » du bâti ! Ce que j’ai retenu, et que je pratique, dans un domaine avant tout matériel, irrigué de technique, si la construction et la destination des bâtiments concernent principalement les êtres humains, (et parfois d’autres vivants !), et qui fait avec des « bouts » de territoire, c’est que la SIMPLIFICATION est toujours possible, et toujours nécessaire, sans être ni suffisante, ni sacrificielle. Que la hiérarchie est par ailleurs relative et (généralement) morale !
Nota : « urbanisme de projet » ! Ceux qui ont écouté Franck Lepage sauront reconnaître la novlangue. J’ajouterai à la liste ARTICULATION, en nouvelle vogue, sans que ces mots, à connotation technique tout en restant toujours très ouverts, ne gardent leur richesse sémantique, c’est mon opinion du moins. Qui les prononcent ? et pourquoi ? sont les questions que je me pose toujours avec…
Nota 2 : Ce n’est Edgar Morin justement qui a vulgarisé le mot de complexité (en France) ?
Bien à chacun, espérant avoir donné des éléments de réponse !
Merci Florence pour ce message qui m’atteint plus directement, plus facilement, plus sensiblement que vos messages précédents car y sent une flamme derrière. Quelqu’un qui vibre derrière les mots alors que plus souvent vos messages sont plus théoriques et donc plus impersonnels ce qui n’enlève rien de leur qualité bien sûr, mais alors ils m’atteignent moins, je ne parle que de moi.
Du coup le contenant de ce message-ci résonne davantage dans mes oreilles, alors que plus souvent je l’oublie car il est noyé dans d’autres messages du même type.Excusez-moi cette franchise et n’hésitez pas à m’asticoter si ça vous semble juste, j’aime bien être asticotée quand ça me permet de mieux faire passer le peu que j’ai à passer, mais à passer quand même sinon je ne passerai pas ici. Ce n’est pas nous l’important, c’est le message bien sûr et la qualité de son passage.
S’il ne passe pas, il est mort-né et c’est quand même dommage car souvent il y a des choses extrêmement intéressantes et pertinentes qui mêlées avec un peu de vécu donneraient un tonnerre de Dieu, bon, c’est mon point de vue, d’autres pensent autrement très certainement.
Si l’on veut qu’il passe un tant soit peu le dit message, je crois qu’il doit lui aussi tendre vers la rectitude médiane.Ni trop personnel ni trop impersonnel, un juste milieu. Trop impersonnel, on tombe dans ce que l’on peut lire dans les bouquins, les articles trop personnel ça risque très vite de déraper.Et pourtant et pourtant, ce personnel, ce vécu vient offrir un point de rencontre avec la théorie et c’est en cela qu’il ouvre une possibilité de compréhension plus grande, plus humaine, plus riche et donc plus entendable.C’est le liant le vécu, l’âme quoi!!!!y’en a qui vont se marrer en lisant ça et me ranger dans la catégorie des j’sais pas quoi , tant pis, j’y crois à ce que je dis, c’est l’âme pour moi le vécu intégré.
Ni trop, ni trop peu toujours ce savant dosage à construire en somme, c’est complexe quoi, sourire.
Vous avez infiniment raison de demander des comptes aux mots que nous employons car sans eux nous ne sommes rien et pourtant avec eux nous tombons souvent dans les pièges que beaucoup d’instances nous tendent à commencer par nous. Une grande attention à nourrir et toujours des questions dans sa besace il nous faut je crois.
Belle passeuse, je passe la main aux suivants. Bonne continuation à tous.
Ces transcriptions sont passionnantes ! Castoriadis est passionnant !
Je fais une petite digression, à propos de la chouette.
La chouette est associée à Athènes et par extension, à la civilisation grecque tout entière (sans doute une généralité malheureuse des modernes). Elle représente la déesse Athéna. Elle figure notamment sur des pièces de monnaie athéniennes.
Ce symbole, la chouette, est repris dans la culture ésotérique et, comme beaucoup de symboles, reprise par toute une série de mouvements divers, de sectes, etc.
À ce titre, on retrouve dans la littérature conspirationniste (notamment le conspirationnisme chrétien), l’idée que la chouette est l’un des symboles des illuminati, des maîtres du monde et des adorateurs de Satan (sic).
Ils citent notamment à cet effet le Bohemian Club, un club privé extrêmement fermé de néoconservateurs américains, créé en 1872 à San Francisco. En effet, la chouette est l’emblème de ce club.
Partant, beaucoup de conspirationnistes, manquant cruellement de discernement, et donnant un peu trop allègrement dans la généralité, voient dans toute représentation de la chouette une filiation avec les vilains maîtres du monde, et jettent ainsi l’anathème sur le symbole lui-même.
Ce n’est hélas qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de l’imbécilité de beaucoup de conspirationnistes (je pense notamment, pour ceux qui connaissent, au Libre Penseur, un cas exemplaire).
Le manque de culture, associé à un manque de discernement et une manière de généraliser et porter jugements à l’emporte-pièce et mettre des étiquettes, donne lieu à ces dérives qui torpillent bien plus qu’elles ne servent l’information du public.
Pourtant, la chouette est un animal au symbolisme fascinant. Oiseau nocturne et, par là, lié à la lune, ne supportant pas la lumière solaire, la chouette est en opposition à l’aigle, qui regarde le soleil les yeux grands ouverts. La chouette est donc nyctalope et peut voir dans l’obscurité.
Elle est ainsi perçue comme symbolisant la connaissance rationnelle (lumière solaire reflétée par la lune, contre connaissance intuitive : lumière directe du soleil, mais au caractère aveuglante et indicible). La chouette est également un attribut des devins. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’au moyen-âge, on clouait une chouette sur la porte des femmes considérées comme sorcières …
La chouette, oiseau d’Athéna, symbolise la réflexion qui domine les ténèbres (MAGE, 108).
Symbole en opposition à l’aigle, qui lui symbolise l’empire (songez à l’aigle germanique, l’aigle nazi ou … l’aigle américain), la chouette représente donc à la perfection l’esprit même de la vraie démocratie : la réflexion qui maîtrise l’instinct et domine les ténèbres. Le démocrate ne se laisse pas aveugler par la brillante lumière solaire, pas plus qu’il ne se perd par ignorance (les ténèbres).
Cordialement,
Morpheus
Castoriadis :
« LA CIVILISATION GRECQUE REND HOMMAGE A NOTRE HUMANITE ».
Résistance politique : bâtir le contre-pouvoir autogestionnaire…
Autogestion et hiérarchie
Cornélius Castoriadis (Extrait du livre : Le contenu du socialisme – 1979)
1ère partie : la HIÉRARCHIE.
http://resistance71.wordpress.com/2012/09/09/resistance-politique-batir-le-contre-pouvoir-autogestionnaire-1ere-partie/
———–
2ème partie
http://resistance71.wordpress.com/2012/09/14/resistance-politique-batir-le-contre-pouvoir-autogestionnaire-2eme-partie/
Parce que c’est aussi de Cornélius Castoriadis.
Un site de réflexion et militant dans le sillage de la pensée de Cornélius Castoriadis :
Lieux Communs
Collectif indépendant et ordinaire pour une auto-transformation radicale de la société
http://www.magmaweb.fr/spip/spip.php?article46
De la hiérarchie encore, par un analyste de notre monde, passé par l’Allemagne nazie, Günther ANDERS :
« L’un des principes du Fürher national-socialiste était de faire disparaître toute trace de conscience de classe. Ils y sont arrivés, avec un succès effrayant, parce qu’aux millions de malheureux, victimes du « système », prolétaires au chômage et petits-bourgeois prolétarisés, ils ont offert un groupe d’hommes par rapport auxquels ils – je veux dire les prolétaires – pouvaient, non, devaient se sentir supérieurs, un groupe que, pour se défouler de la haine accumulée, ils pouvaient, non : ils devaient détester, un groupe qu’à leur tour, ils pouvaient, non : ils devaient traiter comme des victimes. Dans la langue de la politique, « pouvoir » signifie toujours « devoir « ou « être obligé de ». Dans mon livre (…) La Catacombe de Molussie, le principe de la dictature s’énonce ainsi : « si tu veux un esclave fidèle, offre lui un sous-esclave ! » Plus encore : du fait que l’on accordait aux malheureux l’étiquette d’ « aryens » refusée aux Juifs, ils s’en trouvaient carrément anoblis. Comme leur prétendue appartenance à la « race des seigneurs » leur donnait l’air d’être des seigneurs, ils oubliaient qu’ils n’étaient toujours que des esclaves. Pour leur procurer le sentiment d’être nobles, on avait besoin d’un repoussoir, de sous-hommes, c’est-à-dire de nous. Si nous n’avions pas existé, Hitler nous aurait inventés. »
Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Allia, p. 8.
Conscience de classe : conscience d’être, aujourd’hui ?
Vraiment très intéressant, Florence, merci 🙂
Morpheus
Merci Morpheus. Lisez ANDERS, vraiment. Cela devient mon leitmotiv actuel. Je n’ai que ce petit livre d’entretien entre les mains, mais dès que j’en aurai la disponibilité, je vais tâcher de lire l’ensemble de ses textes traduits. Furieusement hâte, tant sa pensée trace à grands coups sur l’ensemble de notre réalité.
Écho de son regard, bilan octobre 2012 :
http://www.dedefensa.org/article-pourquoi_notre_hyper-titanic_va_couler_05_10_2012.html
Je reprends et veux corriger un peu ma dernière question, par ailleurs. Conscience d’être quelqu’un ou non, aujourd’hui ?
Et qu’en est-il de la conscience de classe en France en 2012 ?
Ah ben , Florence, dites-moi, c’est que vous en avez de bonnes lectures. Anders est un grand Monsieur( je sors la majuscule) tout à fait ok avec vous !
« si tu veux un esclave fidèle,
offre lui un sous-esclave ! »
Tout dominant est dominé (?)
La « chaîne » est circulaire (?)
Qui est le maillon faible ?
Qui est le maillon fort ?
De qui Hitler était il l’esclave ?
.…..
Réponse à Ana : toutes vos questions, qui nous disent que ce n’est pas si simple (ou ce que je pense de mon côté).
Pour autant, quant aux « maîtres » des « chefs »… Alice Miller, cette psy de génie (pour moi) qui a vu en papa Freud un défenseur de plus d’un ordre hiérarchique quasi-archaïque, a fouillé l’enfance de nombre de tyrans. L’enfance d’Hitler est aussi tordue que monstrueusement destructrice. Il n’était pas le seul à connaître le fouet, non plus, parmi ses compatriotes (« pédagogie noire »). La collectivité a pu sombrer dans la transe la plus noire.
Alice Miller nous rappelle aussi l’évidence que l’enfant est cet être dont la survie dépend des adultes environnants, généralement ses parents. Drôle de relation, si particulière, si forte, si inégalitaire de fait… Quels attachements peuvent sortir de cette asymétrie fondamentale ? Quels abus de pouvoir peuvent s’installer, quasi-offerts ? Quels succès aussi peuvent en jaillir (Summerhill par ex., en extrême – du retrait, quelques règles).
L’apprentissage de la hiérarchie, de la dette trouve chez l’enfant un foyer aussi réceptif que banalisé, les émotions intimement liées. Et j’élargis sans cesse depuis quelques années à toute notre « société » (qui n’en est pas une, guillemets inversés donc) le tableau de la pédagogie noire et de la relation enfant-parent ou adulte éducateur qu’a dressé cette femme déterminée et généreuse (trop peu connue, tandis que ses textes sont d’une accessibilité désarmante), tout en pesant chaque jour la difficulté de l’éducation (difficulté sans doute parce que j’ai reçu une éducation parentale calamiteuse). Chaîne, balancements, entrelacs dans l’aveuglement et la répétition de violences. Violence, violence, douleur (le cerveau sans conscience dont parle l’intro de Néo-santé ?).
Le sous-esclave, pour son compte ? Un leurre de plus à nos assouvissements contrariés (trop souvent socialement) ?
Mais Anders (quelle vie a connu cet homme !), et CASTORIADIS (et Le Brun, et Merleau-Ponty). Création humaine… Beauté humaine aussi. Imaginaire et imagination.
L’argent : tout autant (pure) CREATION humaine. Je n’en démords plus non plus. Quant à la calamité ! Que faisons-nous de nos merveilleuses capacités, conscientes ou non…
@ Florence,
ça méritait d’être dit deux fois !
c’est une question très profonde, celle de la violence comme manifestation de l’autorité (et de l’amour), et je m’intéresse de plus en plus à ces questions surtout depuis que j’ai vu cette soirée théma sur arté, sur la Suède « pays de la fessée interdite » (http://www.oveo.org/index.php?option=com_content&view=article&id=304:au-pays-de-le-fessee&catid=53:videos&Itemid=66)
et c’est vrai aussi, que la question de léducation à l’acceptation qu’être humain c’est aussi accepter un cadre et des limites est rendu de plus en plus difficile pour des parents dont l’environnement social devient de plus en plus violent dans un monde en perpétuel changement traversé par l’idéologie de l’accumulation illimité et de la toute-puissance de l’individu et qu’il est loin le temps où l’on pouvait dire qu’être libre c’est obéir à la loi quand le marché enjoint qu’être libre c’est consommer à volonté qu’exister, c’est s’affranchir de tout code éthique…plus d’un parent y perd son latin…
Contrepoids à la gravifique enfance :
Résilience
Rencontre d’éveilleurs
Mûrissement
Découverte de la liberté intérieure
Et de la volonté de se remodeler.
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Combien de victimes de l’éducation noire qui ne sombrent pas dans la reconduction ? Certainement plus qu’il n’y a de dictateurs sanglants.
Combien de petits garçons attouchés qui ne deviennent pas pédophiles ?
Combien de victimes qui choisissent le don de soi ?
Il y a un déterminisme du destin intérieur, mais aussi il y a une liberté intérieure, une réactivité, un potentiel d’évasion.
Savoir pourquoi certains sombrent tendis que d’autres émergent est assez mystérieux. Peut être une question de dosage de l’horreur. Il est vrai qu’une victime de l’éducation noire, plus ou moins orphelin, qui échoue dans sa tentative d’échapper par l’art ou l’architecture, et qui en plus se retrouve quatre ans durant dans la boue d’argile mêlée de sang, pour ensuite voir son pays anéanti, écrasé, empêché de renouer avec le bonheur, il est vrai que celui là aurait de la peine à être un bon homme.
Mais analyser la responsabilité et le libre arbitre est une réflexion qui se focalise sur l’individu, tandis que tenter de comprendre les mécanismes globaux de l’horreur (le graphe des dépendances, dominances, soumissions) en serait une autre.
Un peu comme en physique on ne sait que peu traiter le microscopique et le macroscopique avec les mêmes outils, il me semble difficile de pondre une théorie unifiée de l’individu et de la société. Mais jsuis pas pro 😉
Dire que Yoda explique tout cela en très peu de mots :
« La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance. Et la souffrance renvoie à la peur … »
Quand à la théorie unifiée de l’individu et de la société, elle existe et est tout aussi simple : l’environnement (socioculturel) façonne l’individu par le truchement de la faculté innée d’adaptation. L’inné, c’est la faculté d’adaptation ; l’acquis, c’est l’ensemble des idées véhiculées dans l’environnement social.
Morpheus
La psychologie des foules pour les nuls 😉
@ Ana,
effectivement les choses sont très complexes et nous en sommes aux balbutiements
je voudrais déjà ajouter que, en volume, de nos jours, les problèmes émergent plus du laxisme que de l’excès d’autorité, c’est à dire que notre société ne réussit pas encore à sortir du modèle éducatif autoritaire et qui fut souvent violent d’une manière qui permette de poser des limites. autrement dit en plus des souffrances que vivent et reproduisent les enfants battus, il émerge de manière très problématique toute une génération d’enfants qui n’ont pas reçu une éducation aux limites et une génération de parent ne sachant plus comment poser des cadres et se faire obéïr, avec tous le problème de toute puissance et de rapport aux autres que ça génère.
mais sinon, effectivement on balbutie encore dans la compréhension des phénomènes du développement de l’enfant, de la socialisation etc., on sait que plongé dans un même environnement deux individus réagiront et apprendront, sublimeront très différemment on sait aussi que le patrimoine génétique n’explique presque rien puisque l’interaction avec l’environnement est le facteur premier de l’activateur de gènes (de très récents progrès de l’épigénétique ouvrent un vaste champ d’investigation),
et de plus en plus n’importe quelle recherche fondamentale a besoin d’être pluridisciplinaire pour apporter un plus, au croisement de la sociologie, de la psychologie, etc. et plus on en sait plus l’homme reste un mystère et c’est très bien comme ça !
mais rien qu’en sociologie et en psychologie sociale, on est obligé d’adopter des outils différent macro et micro et avec grande prudence, mais par exemple sur les études pour comprendre les phénomène de criminalité et de délinquance, les recherches mettent systématiquement en lumière des systèmes familiaux dysfonctionnants et une prégnance des situations de précarité, de pauvreté, de déracinements culturels ou sociaux (ces facteurs expliquant les perturbations du foyers) avec prime, sur les études sur la pauvreté, une tendance à la reproduction intergénérationnelle des défaillances éducatives…on est loin de l’égalité des chances…
ce qui m’interpelle, c’est que plus on avance sur la connaissance de l’homme, et plus on avance dans un système néolibéral dont les fondements théoriques reposent sur une conception totalement erronnée de l’être humain et de son interaction avec le monde social culturel, symbolique. On a à la commission européenne des cinglés essayant d’envoyer une fusée sur mars en pensant que la terre est plate…
La question de l’éducation, et donc de la relation, à soi aux autres et au monde pose comme prérequis l’intégration de lois et donc de limites aux prétentions à la toute puissance.
Sans poser de limite, l’ouverture relationnelle ne saurait advenir.
C’est par la loi, que l’humanité ouvre possiblement ses portes.
Je constate dans mon boulot, je suis sophrologue, que la conscience ne peut se poser sans l’intégration des limites corporelles, des frontières qui discernent notre espace de celui des autres et du monde. Sans cela, c’est mission impossible, nous sommes dans la confusion.
Le chemin de liberté et donc le chemin d’éducation dans la version qui devrait être la sienne à mon sens, passe donc par la conscience de notre limitation, de notre incomplétude, de notre finitude et bizarrement c’est parce qu’une béance est acceptée, intégrée que le germe du désir, en tant que manque, en tant que force qui est l’essence de l’homme, peut advenir.
C’est donc cette loi qui fonde l’humain, et c’est une vraie violence dans le sens de porter atteinte à l’humain que de tout accepter et de ne poser aucune limite. Rien de plus anxiogène que de n’avoir aucun cadre auquel se confronter car alors il faut monter la barre très haut pour être arrêté, stoppé et parfois c’est la mort elle-même qui est au rendez-vous faute de n’avoir pas trouvé d’obstacle avant cet ultime barrage.
L’enfant qui passe à l’acte est un enfant qui souffre très souvent et qui cherche à comprendre quelque chose d’indicible qui cherche à se dire avec les moyens qui sont à sa disposition, et tant qu’il n’aura pas compris, tant qu’il n’aura pas trouvé face à lui un adulte mûr( mur!!!) il recommencera.
Si le parent pose la limite, alors ce qui manquait à l’enfant jusqu’alors, pour pouvoir réguler son passage à l’acte, le remettra dès lors sur selle, dans le flux du dynamique, du symbolique aussi, il ne sera plus arrêté par ce « bouchon » et parole et souplesse refleuriront.
Lorsque l’enfant ou l’être humain reconnaît l’information donnée par le mur de la limite, s’ atténue alors la force des passages à l’acte pour arriver à mettre en acte plus facilement l’énergie du désir qui se recentre alors et ne se perd plus, ou moins, dans la périphérie de la répétition, enfin, je crois !
Mais tout cela, c’est de moins en moins facile à réaliser parce que c’est la confusion dans tous les champs, et puis parler ou écrire c’est facile mais réaliser ces belles paroles dans l’éducation pratique de nos propres enfants, les « limites » du passage de la théorie à la pratique se font très vite sentir!!!!!sourire !
tu as raison catherine,
confusion dans tous les champs, c’est certain, démission généralisée, délégation, judiciarisation, et des parents qui ont besoin de soutien qui se retrouvent au mieux dépossédés, au pire montrés du doigt.
On nous demande d’être performant partout, on ne soutient ni ne nous donne le temps d’être humain…d’abord humain.
C’est intéressant de parler d’éducation car c’est en lien direct avec la question démocratique qui ne cesse de se chercher sans jamais se trouver.
Là encore l’objectivation du chaos extérieur n’est que le reflet du chaos intérieur.
La démesure des lois auxquelles nous obéissons bêtement, au seul prétexte qu’on nous fait gober bien facilement, que le peuple se gouverne seul, en est l’expression la plus florissante et la plus réussie.
Ce sont des lois qui nient la loi suprême de l’unité des contraires et qui ne font de la place qu’en cédant la place à un seul tenant des pôles énergétiques, et c’est donc l’abolition d’un des termes de la relation et donc l’absence de toute relation authentique, libre car pour moi authenticité et liberté sont synonymes.
La démesure, la plus totale démesure et son cortège de dys-harmonies s’expriment alors tout en usant, dans la plus cruelle rouerie, d’une terminologie qui vient dire le contraire de ce qu’elle fait et tous d’y croire et d’obéir aux mensonges du dit bien que le faire de ce dit ne cesse de hoqueter et de se répéter dans l’en-corps du corps social qui souffre faute de n’avoir plus d’OR-eille, oui, les or-eilles sont d’OR .
Un de mes profs de philo disait qu’on enseigne pas ce qu’on dit mais ce qu’on est ; à partir de là on peut déduire et comprendre que plus une société est en déserrance plus l’éducation devient une prouesse puisque par exemple comment « éduquer à l’environnement (paroles) dans une société qui a une relation meurtrière avec cet environement (être) ?
Et concernant la connaissance des limites ‚comment enseigner les limites dans une société qui cherche à s’en affranchir ?
De plus les nouvelles technologies font que les enfants et ado se construisent un monde parralèle qui les extraient du réel : un jeune envoie et reçoit des centaines de textos par jour.
Conclusion : pour bien éduquer, éduquons-nous nous-mêmes : rentrons en politique.
J’ai écouté cette soirée sur la Suède « pays de la fessée interdite » (http://www.oveo.org/index.php?option=com_content&view=article&id=304:au-pays-de-le-fessee&catid=53:videos&Itemid=66)jusqu’à la 19 ième minutes Sitouillain, pas réussi à aller plus loin, tellement ça m’a dérangé !
Ce qui m’est venu d’emblée, c’est l’analogie avec le monde d’Orwell de 1984 où les enfants sont devenus les ennemis des parents.
C’est encore une fois, comme il est coutume dans nos sociétés hypocrites, noyer le poisson dans un discours qui dit les choses de façon à passer un message sans hérisser le poil de l’oreille endormie dans les flatulences du ronronnement normatif, mais qui dans les faits, fait complétement le contraire.
Ainsi de parler de violence. Comme si de renverser la vapeur et de faire des parents des enfants éducables par leur propre enfant n’était pas en soi une atteinte à la personne de l’en-fans (celui qui ne sait pas parler stricto sensu) pour lui faire parler une langue perverse qui renverse les rôles et marque déjà le pas à ce qui s’inscrit dans les structures sociales en place et à venir avec toujours davantage de force.
L’écoute de ces 19 minutes, me donne l’envie de relire le passage de 1984 sur les enfants et leurs parents et la haine sourde qui s’immisce pernicieusement entre les générations, pour qu’aucune confiance ne puisse se poser en aucun endroit, que tout être devienne potentiellement un ennemi pour l’autre, qui plus est, pour celui qui devrait être le plus proche !
C’est une pure violence de voir et d’entendre cela sur un ton badin et je suis étonnée du peu de retour sur le blog.
Serait-ce que de tels agissements soient déjà normalisés et intégrés ?
Peu de disponibilité… Mais j’ai pris le temps de regarder le documentaire que Sitouaillain a mis en ligne (et dont vous aviez déjà parlé cet été, co-commentateur, sans que j’ai réagi alors) et tandis que Catherine n’a pas supporté plus de vingt minutes le petit tour en Suède, vite présenté comme le pays « rose zonzon », par une journaliste enjouée (qui se pose comme franchouillarde bien de chez nous, Latins, chauds lapins ?).
J’ai craint de regarder ce film et la réalité montrée, devant tant de charges ! Commentaires ou réactions en disent tant sur le commentateur comme sur le film lui-même…
Or je le trouve pas mal du tout, ce documentaire, comme ce qui est y témoigné, une fois, le ton sirupeux et « impertinent » de la commentatrice passé outre (ça, c’est pour mes propres limites, mon casier pas vierge ?). (Dépassez vos premières réticences Catherine, la critique vient après qui pourra vous faire trouver votre compte, et une voie de paix.)
Et d’abord, sommes-nous loin d’être en pays froid, nous, Français, là où l’extrémité possible de la loi et de son application suédoise ressemble à bien des pratiques de notre cher pays – pas démocratique ? Se pose en tous cas la question, parmi tant d’autres, de « l’efficacité » de la loi, et des moyens que les lois se donnent pour parvenir à leurs fins.
LA VIOLENCE EST A PENSER. Et je trouve que ce documentaire, avec son ironie assez couillonne (pardon, mais à mes yeux : elle est déplacée), est plutôt réussi pour ce faire. Le blog de Fabrice Nicolino aborde autrement la violence à partir de Notre-Dame-des-Landes sous le coup de l’Etat français (illustration du propos précédent, dirait-on !) – A consulter commentaires compris, pour ceux que j’intéresse encore…
http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1402
Notre RAPPORT AUX ENFANTS est aussi à penser, et fondamentalement. J’ai parlé précédemment de l’asymétrie adultes / enfants. Dommage qu’Etienne ne l’ait pas souligné. J’ai négligé de le passer en gras, alors que ceci me paraît le fait central, ou la pierre d’angle, totalement effacés, si profitablement pour certains. Alors : que l’école (de la compétition) s’occupe de nos enfants ? Ne nous regardons point ! Cela risque de s’arranger, tiens !
Je n’arrive pas à suivre ceux qui insistent ici sur l’absence de limites posées à l’enfant aujourd’hui, et d’un laxisme, comme un phénomène généralisé. L’adhésion-soumission et son modèle patriarcal (ou parental), ou hiérarchique me paraissent bien plus courants, et encore issus de pratiques agressives avérées contre l’enfant, et encore majoritairement salués. L’importance des limites, que tout « professionnel de la complexité du bâtiment » que notre monde me dit être, saura entendre dans le sourire heureux, semble ouvrir à toutes les confusions, et certainement à toutes les manipulations, sans doute d’être d’une extraordinaire liberté formelle (et comme c’est du costaud, et de l’ontologique pour moi).
Auriez-vous connu ce type d’éducation, chers commentateurs ? Cet autre tour me paraît primordial, sans parler de l’autre : quelle éducation avez-vous donné ou donnez-vous à vos propres enfants ? J’ai vite parlé de mon cas calamiteux évolutif et de mes expériences actuelles en mère interrogative et volontaire. J’ai aussi connu des parents (pour l’un soixante-huitard actif) tiraillés de contradictions jamais surmontées, ni même conscientes. Au moins l’honnêteté, aussi dure fût-elle, participait du lot… Cette « insurmontabilité » de contradictions pourrait être davantage généralisable à notre situation à vau-l’eau, adultes dans le bateau, tandis que les plus avertis (et les sans doute les plus vicieux) sauraient en tirer plein profit.
Du peu que j’écoute dans les lieux publics quant à la violence faite aux enfants par chez nous, je suis trop souvent amenée à observer deux attitudes parentales courantes. Une gentillesse suave que je soupèse systématiquement, avec une dose de soupçon (mes « beaux » restes éducatifs, sans doute), et une brutalité comme anodine qui me laisse augurer de violences plus directes, en lieu privé (la première attitude n’excluant pas la violence entre les murs domestiques, assez perverse, donc – mais la perversité ! propre de l’enfant dirait l’autre à barbiche, polymorphe, encore. Plutôt humaine et même animale, et de tous les moyens de vivre et de survivre, non ?). Ecoutez, dans telle avenue de supermarché, de rue piétonnière de centre ville ou non (on reste dans le public, certes), et mesurez les rapports de force qui se jouent ! Ma foi, SI INEGAUX (or est-il besoin d’en rajouter ? car tel est mon point d’équilibre).
Alice Miller, Günther Anders, Cornelius Castoriadis. J’y reviens. La richesse et la profondeur de leur propos ne se ramènent pas à des politiques d’Etat ou contradictions termes à termes éventuellement illusoires, ni d’aucune bien-pensance, aussi libertaire soit-elle. Et l’EDUCATION qu’ils avancent pour finir n’exclut jamais les « grands », les adultes – tout bêtement, Alice Miller pouvant s’avérer de tous, la moins prescriptrice, assez paradoxalement pour une psy (elle saura s’expliquer). Encore faut-il la lire, narcissisme ET philosophie en alerte, toute interprétation ouverte ensuite.
Ovéo (que je connais un peu, ainsi que le travail important d’Olivier Maurel) a par ailleurs réfléchi sur ce que dit l’Europe sur la violence éducative. Ici, comme souvent, le survol fait par le documentaire est grossier, si je ne défends pas l’Europe, technocratique, normalisatrice, et assez sournoisement et radicalement autoritaire (totalitaire), ni même l’Europe fédérée (pour quelle guerre économique mondiale).
Florence tu as peut être raison, mais pour le coup, je ne parlais que des enfants qui « posent problème »…aide sociale à l’enfance ou Protection judiciaire de la jeunesse, toutes les études convergent, mais je comprend qu’on ne puisse pas suivre cela, justement parce que nous ne sommes pas éduqués à devenir parents, d’autant que les choses sont très complexes, justement parce que le modèle prégnant d’ »autorité » n’est pas du tout effacé, et retrouve même jeunesse et vigueur avec l’extrême droitisation de la société…avec la perversité d’une velléité violente à l’égard des enfants…des autres.
oui mais, modèle autoritaire-violent qui ne fonctionne pas du tout dans une société hédoniste-consumériste-individualiste et hériarchique,
et la valeur intrinsèque du patriarcat se trouve reléguée derrière la perception de l’enfant comme « devenir », et devenir « supérieur » à des millions de papa qui ne sont socialement que des « moins que rien »…crise d’ado entre les « peut être » et les « has been ». parents précaires, surexploités surmenés horaires décalés, enseignants flippés et dépassés, publicités, propagandes silencieuses, pluie de dollars, loi de la jungle, etc.
au passage mieux vaut relire le meilleur des mondes que 1984.
complètement d’accord avec ton analyse du reportage sur la suède,
je trouve que le moment le plus intéressant c’est lorsque les parents « modèle » se mettent à nu et avoue leur désarroi et leurs difficultés, ceci a raisonné en moi comme le signe du chemin qui reste à parcourir vers l’autonomie (au sens de castoriadis), l’éducation à l’autonomie, à la liberté consciente du citoyen, comment poser cadre et limite sans violence, comment faire respecter le cadre sansarbitraire, et comment laisser un espace de négociation sans considérer que l’enfant est une personne achevée, donc à_être, donc à guider, mais sans brider…et le lien avec le Politique est évident bien sûr !
et désolé de ne réagir qu’à une infime partie de ton post qui est très intéressant dans son entier.