Henri Guillemin : « Silence aux pauvres ! » (1989)

15/07/2012 | 19 commentaires

SILENCE AUX PAUVRES !

Bon­jour à tous.

J’ai enfin fini ce long et impor­tant labeur, pour sai­sir et mettre en forme ce pam­phlet impor­tant d’Hen­ri Guille­min, inti­tu­lé « Silence aux pauvres ! », paru d’a­bord en jan­vier 1989 dans quatre numé­ros suc­ces­sifs de l’heb­do­ma­daire romand L’Illus­tré (Lau­sanne), et publié ensuite chez Arléa, dans une belle édi­tion (comme d’ha­bi­tude chez Alréa qui publie tou­jours de beaux livres), mais aujourd’­hui épuisée.

Il me semble que ce texte est très impor­tant pour com­prendre l’im­pos­ture du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif qui se maquille en »démo­cra­tie« alors qu’il est sciem­ment une plou­to­cra­tie. En atten­dant qu’Ar­léa repu­blie ce livre (ce que j’es­père car l’ob­jet livre est irrem­pla­çable et son texte digi­ta­li­sé n’est qu’un pis-aller), je vous com­mu­nique le résul­tat des dizaines d’heures que j’ai pas­sées à main­te­nir en vie cette puis­sante et salu­taire ana­lyse de Guille­min. Vive­ment qu’Ar­léa réédite ce livre impor­tant, qu’on puisse l’a­che­ter et l’of­frir, l’of­frir et l’of­frir encore !

J’ai pré­pa­ré deux pdf (que vous pou­vez feuille­ter et télé­char­ger ci-des­sous) : un texte grais­sé, sur­li­gné, sou­li­gné, pour par­ta­ger mes enthou­siasmes, et le même texte en noir et blanc « brut de fon­de­rie » (avec les seules ita­liques de l’au­teur), pour ceux que mes coups de pin­ceau agacent, ce que je com­prends parfaitement 🙂

Bonne lec­ture.

Étienne.

📄 SILENCE AUX PAUVRES ! L’es­sen­tiel de la Révo­lu­tion fran­çaise de 1789, et le rôle de Robes­pierre, expli­qués par Hen­ri Guille­min (1989) (PDF)

SILENCE AUX PAUVRES !

Hen­ri GUILLEMIN
1989

L’his­toire sérieuse, l’his­toire his­to­rique comme disait, en sou­riant, Péguy, n’a pas encore mis en lumière la place qu’a tenue, dans la Révo­lu­tion fran­çaise, et dès le début, la crainte, chez les pos­sé­dants, d’une menace sur leurs biens.

Ce qu’il faut savoir, et capi­ta­le­ment, c’est que, dès la réunion des états géné­raux, une grande peur s’est décla­rée chez les hon­nêtes gens (les gens de bien, les gens qui ont du bien, des biens), face à ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde natio­nale, les non-pos­sé­dants, les gens de rien. Robes­pierre est un des rares – des très rares – révo­lu­tion­naires à sou­hai­ter chez les exploi­tés (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Et tout va se jouer sur ce même sujet, avec l’é­pou­vante (crois­sante pen­dant plus de cinq ans) de ceux qui ont en pré­sence de ceux qui n’ont pas, qui n’ont rien et qu’il s’a­git, à tout prix (et constam­ment), de sur­veiller et de conte­nir d’a­bord par le déploie­ment aver­tis­seur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage cré­pi­tant et per­sua­sif, le 17 juillet 91.

Cet oubli et quelques autres, ain­si qu’un pré­ten­du déra­page de la Révo­lu­tion, ont pro­vo­qué chez Hen­ri Guille­min un état violent d’in­sup­por­ta­tion qui, on le ver­ra dans ce livre, a don­né la fièvre à son stylo.

* * *

La Conven­tion a tenu sa pre­mière séance le 21 sep­tembre, et Dan­ton pro­nonce un dis­cours où figurent les mots-clés qu’exige le moment : « Peuple fran­çais, sois ras­su­ré ! Voi­ci la Répu­blique. Tu n’as que des bien­faits à attendre d’elle, et quant aux pro­prié­tés, quelles qu’elles soient, elles seront éter­nel­le­ment res­pec­tées, pro­té­gées ». Cet adverbe est inusuel dans la langue juri­dique. Mais, pour l’a­pai­se­ment des esprits au len­de­main d’une aven­ture pareille à celle du 10 août, rien ne sau­rait être exces­sif dans la solen­ni­té des pro­messes concer­nant la for­tune acquise, sa liber­té d’ac­crois­se­ment et sa pleine sécurité. »

H. G.


SILENCE AUX PAUVRES !

Hen­ri GUILLEMIN

Libelle


AVANT-PROPOS

J’a­vais pen­sé à Éloge des vain­cus. Mais il fal­lait avoir lu mon petit texte pour com­prendre ce titre-là : les vain­cus ? ceux que liqui­da le 9 Ther­mi­dor, avec, en qua­rante-huit heures, la plus belle fies­ta de la guillo­tine, plus de cent dix têtes cou­pées le 10 et le 11. Ceux qui avaient cru en la Révo­lu­tion, en une révo­lu­tion ou non pas seule­ment seraient chan­gées les struc­tures, mais d’a­bord et avant tout serait modi­fié le regard de l’homme sur la vie, et l’emploi de ses jours. Immé­dia­te­ment lim­pide, en revanche, ce titre : Silence aux pauvres !

Deux rai­sons m’ont comme pous­sé par les épaules pour me dic­ter ce… quoi ? dirai-je, à la cuistre, ce pré­cis des évé­ne­ments qui se dérou­lèrent chez nous de 1789 à 1799, ce résu­mé didac­tique de la Révo­lu­tion ? Pre­mier mobile : l’é­tat violent d’« insup­por­ta­tion » (ce néo­lo­gisme est de Flau­bert) que je dois à l’é­ta­lage tin­ta­mar­resque et péremp­toire d’une doc­trine où la Révo­lu­tion, d’une part, se dilue sur près d’un siècle, et d’autre part – c’est ça, la grande trou­vaille – dérape (tel est le mot-clé, le mot de passe, le label d’i­ni­tia­tion), dérape, oui, très vite ; dès la Légis­la­tive, le mal est fait ; autre­ment dit la sagesse eût été un gou­ver­ne­ment à la Louis-Phi­lippe. Et donc la Répu­blique relève d’un déra­page. Pas mal, non, pour le Bicen­te­naire ? Ori­gi­nal, en tout cas.

L’autre mobile qui s’est empa­ré de mon sty­lo pour lui don­ner la fièvre, c’est l’af­faire de la Pro­prié­té, dont je trouve qu’on l’ou­blie un peu trop dans les récits et com­men­taires usuels sur la Révo­lu­tion. Ce qu’il faut savoir, et capi­ta­le­ment, c’est que, dès la réunion des États géné­raux, une grande peur s’est décla­rée chez les hon­nêtes gens – for­mule, je crois bien, que nous devons à La Fayette ; hon­nêtes gens = gens de bien, gens qui ont du bien, des biens ; au vrai, les pos­sé­dants, face à ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde natio­nale, les non-pos­sé­dants, les gens de rien. Robes­pierre est un des rares - des très rares – révo­lu­tion­naires à sou­hai­ter chez les exploi­tés (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Il n’y par­vient pas. Trop tôt. Atten­dons l’ex­pan­sion indus­trielle du siècle sui­vant et les concen­tra­tions de pro­lé­taires. En revanche, chez les gens de bien, elle est là, dès 89, la conscience-de-classe, vivante, je vous l’as­sure, lucide, effa­rée, agres­sive ; il n’est, pour s’en rendre compte à ravir, que de regar­der et d’é­cou­ter madame de Staël, Sieyès, Bar­nave et cent mille autres. Et tout va se jouer sur ce sujet même, avec l’é­pou­vante (crois­sante pen­dant plus de cinq ans) de ceux qui ont en pré­sence de ceux qui n’ont pas, qui n’ont rien et qu’il s’a­git, à tout prix (et constam­ment), de sur­veiller et de conte­nir d’a­bord par le déploie­ment aver­tis­seur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage cré­pi­tant et per­sua­sif, le 17 juillet 91.

Les trois assem­blées qui vont gou­ver­ner jus­qu’au Direc­toire : l’As­sem­blée natio­nale, la Légis­la­tive, la Conven­tion, seront toutes les trois – la Conven­tion aus­si ‑com­po­sées de pro­prié­taires. La pre­mière, au len­de­main des émeutes rurales de juillet 1789, aura soin de doter la Pro­prié­té d’un attri­but inédit, ren­for­cé, solen­nel. Et nous admi­re­rons Dan­ton, le jour même où la Conven­tion tien­dra sa pre­mière séance, appor­tant au sou­tien de la for­tune acquise un adverbe inat­ten­du, et gran­diose. Odieux, into­lé­rable, ce Robes­pierre qui ose, en avril 1793, pro­po­ser une limite offi­cielle au droit de pro­prié­té. Il est fou ; un mal­fai­teur, un anar­chiste.

Enfin les hon­nêtes gens vont res­pi­rer, le 9 Ther­mi­dor. Quelle déli­vrance ! Ne s’est-on pas ris­qué, au Comi­té de Salut public (automne 93), à inter­ve­nir dans l’ordre éco­no­mique – éta­blis­se­ment d’un maxi­mum pour le prix des den­rées ‑alors que le dogme des Giron­dins com­por­tait une abs­ten­tion rigou­reuse, abso­lue, de l’É­tat en ce domaine. C’est la Conven­tion – eh oui ! elle-même -, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu’elle s’im­po­sait par effroi des robes­pier­ristes, qui va saluer d’ac­cla­ma­tions Bois­sy d’An­glas énon­çant, à la tri­bune, cette véri­té fon­da­men­tale : « Un pays gou­ver­né par les pro­prié­taires est dans l’ordre naturel. »

Impar­faite, insuf­fi­sante, la rec­ti­fi­ca­tion ther­mi­do­rienne. Le prin­cipe répu­bli­cain sub­siste, redou­table en soi quant à l’es­sen­tiel. Bru­maire fer­me­ra la paren­thèse sinistre ouverte par le 10 août 92 et le suf­frage uni­ver­sel. Plus d’é­lec­tions du tout, ni de Répu­blique, mais le bon­heur, la béa­ti­tude recon­quis par Necker et ses amis ban­quiers. A la niche, une bonne fois, les gens de rien.

H. G.

Nota : Ce texte est paru en jan­vier 1989 dans quatre numé­ros suc­ces­sifs de l’heb­do­ma­daire romand L’Illus­tré (Lau­sanne).

Il a été aus­si publié chez Arléa, dans une belle édi­tion (comme sou­vent), mais épui­sée :
http://​www​.ama​zon​.fr/​S​i​l​e​n​c​e​-​a​u​x​-​p​a​u​v​r​e​s​-​H​e​n​r​i​-​G​u​i​l​l​e​m​i​n​/​d​p​/​2​8​6​9​5​9​0​555.


I LA MONARCHIE BOUSCULÉE MAIS MAINTENUE SOUS LE CONTRÔLE DES NANTIS

Ce qu’il faut savoir, disait Miche­let, c’est « à quel point les idées d’in­té­rêt furent étran­gères au mou­ve­ment de 1789. Oui, la Révo­lu­tion fut dés­in­té­res­sée ; c’est là son côté sublime ». Miche­let tra­vaillait dans le genre épi­co-lyrique et s’a­ban­don­nait volon­tiers à des trans­ports – dont nous ver­rons d’autres exemples – atten­dris­sants. En fait, s’il se pro­duit en 1789 des évé­ne­ments consi­dé­rables dans la vie poli­tique fran­çaise, c’est d’a­bord parce que les finances du royaume connaissent un tel déla­bre­ment que ce qui s’an­nonce comme immi­nent, ce n’est pas autre chose que la ban­que­route : non seule­ment plus de solde pour les offi­ciers, plus de trai­te­ment pour les fonc­tion­naires, mais, ce qui est infi­ni­ment plus grave et plus inad­mis­sible encore, les créan­ciers de l’É­tat, et avant tout les grandes banques, voient venir une catas­trophe. À tout prix la conju­rer. Et c’est bien pour­quoi Riva­rol — un contre-révo­lu­tion­naire — écri­ra plus tard en rica­nant : « La Révo­lu­tion a été l’œuvre des rentiers. »

Soyons plus sérieux que Miche­let et que Riva­rol. Il y a des causes mul­tiples et conjointes qui expliquent, ou du moins éclairent, la très inté­res­sante et très remar­quable année 1789, en France. Face à la richesse immo­bi­lière, c’est-à-dire les châ­teaux et les vastes domaines, aux mains des nobles, s’est consti­tuée, au XVIIIe siècle, une richesse mobi­lière, de capi­taux liquides, que se par­tagent des affai­ristes nou­veaux venus dans la banque, les assu­rances, le com­merce inter­na­tio­nal, les indus­tries nais­santes. Là sont de grands bour­geois, déten­teurs de for­tunes crois­santes et qui ne tolèrent plus que l’a­ris­to­cra­tie soit seule à dis­po­ser, grâce à la faveur du roi, des leviers de com­mande au gou­ver­ne­ment. C’est ce qu’ex­po­se­ra en toutes lettres un jeune et brillant avo­cat, Bar­nave, qui est un des clients de la puis­sante mai­son Périer (d’où sor­ti­ront, au siècle sui­vant, et un Pre­mier ministre de Louis-Phi­lippe, et même un pré­sident de la Répu­blique) : « Une nou­velle dis­tri­bu­tion de la richesse com­porte (il veut dire : appelle, exige) une nou­velle dis­tri­bu­tion du pou­voir. » Autre­ment dit : la bour­geoi­sie d’af­faires, dont l’im­por­tance ne cesse de s’af­fir­mer, entend bien par­ti­ci­per, et très acti­ve­ment, à la ges­tion de l’É­tat et aux avan­tages qu’elle implique pour ses propres opérations.

Autre chose. Un pro­fond mécon­ten­te­ment règne dans la pay­san­ne­rie, et la France de 1789 est pay­sanne à quatre-vingt-cinq pour cent. Les agri­cul­teurs sup­portent de plus en plus mal la per­cep­tion, par les châ­te­lains, de ces droits féo­daux qui avaient pu avoir, jadis, leur jus­ti­fi­ca­tion (les sei­gneurs pro­té­geaient leurs manants contre les bri­gan­dages), mais qui avaient per­du leur rai­son d’être et se rédui­saient à un pur et simple pré­lè­ve­ment auto­ri­taire sur les res­sources des labou­reurs ; impôt local abu­sif ajou­té aux impôts d’É­tat et à cette dîme au sur­plus, récla­mée par l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique. Les cahiers de doléances pré­sen­tés aux États géné­raux mon­tre­ront assez — et encore mieux, certes, les incen­diaires de juillet — que la France rurale ne res­sem­blait guère à la gra­cieuse image que pré­ten­dra nous don­ner d’elle en 1929, l’ou­vrage de M. Gaxotte. « L’en­semble était cos­su », dira ce maur­ras­sien (à qui l’on doit cette autre trou­vaille : « La Ter­reur com­mu­niste de Robes­pierre »). Et, à Paris, la foule urbaine ? Paris compte alors quelque six cent mille habi­tants ; sur ce nombre, cent mille envi­ron vivent dans des condi­tions de sous-déve­lop­pe­ment infé­rieures même à l’in­di­gence clas­sique. L’ar­ti­san, quand il tra­vaille — et les jours obli­ga­toi­re­ment chô­més ne manquent pas ; ces jours-là, il lui faut man­ger néan­moins et nour­rir sa famille —, gagne en moyenne vingt sols par jour ; sa nour­ri­ture de base est le pain ; depuis 1750, le prix du pain s’est éle­vé len­te­ment, inexo­ra­ble­ment. En juillet 1789, la miche de quatre livres coûte qua­torze sols ; qua­torze sols sur les vingt du total. Et le loyer ? Et les vête­ments ? En consé­quence, en 89, dans Paris comme dans toutes les grandes villes, une armée d’é­meu­tiers tout natu­rel­le­ment disponibles.

N’ou­blions pas non plus l’ac­tion des socié­tés de pen­sée, sur quoi ont mis l’ac­cent, à grand bruit, les dis­ciples de Taine et les his­to­riens (ou com­pi­la­teurs) de bonne com­pa­gnie, achar­nés à dénon­cer la franc-maçon­ne­rie comme la source pre­mière et secrète de la Révo­lu­tion. Toutes les socié­tés de pen­sée au XVIIIe siècle ne se confondent pas avec les loges maçon­niques. Il n’y a là, bien sou­vent, que d’hon­nêtes grou­pe­ments d’es­prits culti­vés qui s’in­té­ressent à la phi­lo­so­phie et aux sciences et qui, par­fois, sou­haitent aus­si plus d’é­qui­té dans l’or­ga­ni­sa­tion sociale. Et même quand il s’a­git de francs-maçons, leurs appar­te­nances sont mul­tiples et tous ne sont pas ratio­na­listes, loin de là. Nous vivons encore trop sou­vent, pour une part et à notre insu, sous l’in­fluence du fameux refrain de Gavroche, dans Les Misé­rables : « C’est la faute à Vol­taire, c’est la faute à Rous­seau. » Il fau­drait tout de même — et cette dis­tinc­tion-là est encore très insuf­fi­sam­ment éta­blie — prendre conscience de l’op­po­si­tion radi­cale qu’offrent entre elles la pen­sée de Vol­taire et celle de Rous­seau. Le déplo­rable Gaxotte, qui par­lait sans savoir (et d’au­tant plus impé­rieu­se­ment), évo­quait les éga­li­taires (sic) de l’En­cy­clo­pé­die. On ne peut rêver plus par­fait contre­sens.

Vol­taire a pris soin de défi­nir en toute clar­té, dans son Essai sur les Mœurs, com­ment il se repré­sente un pays bien orga­ni­sé : c’est celui, écri­vait-il lit­té­ra­le­ment, où « le petit nombre fait tra­vailler le grand nombre, est nour­ri par lui, et le gou­verne ». Cette morale d’en­tre­te­nus est en tout point la sienne. Vol­taire tient qu’il importe à l’É­tat d’a­voir à sa dis­po­si­tion une masse docile de « gueux igno­rants », autre­ment dit de pro­lé­taires anal­pha­bètes « n’ayant que leurs bras pour vivre et consti­tuant cette vile mul­ti­tude » dont M. Thiers, vol­tai­rien, par­le­ra en 1850 à son tour, pré­vue par la nature pour assu­rer l’ai­sance de l’é­lite. Auteur de l’ar­ticle Repré­sen­tants, dans l’Ency­clo­pé­die, Dide­rot pré­ci­se­ra sans ambages que les pos­sé­dants seuls sont qua­li­fiés pour un rôle national.

Le par­ti des humbles et des exploi­tés, c’est le choix – contre Vol­taire – de Rous­seau ; et Robes­pierre dira vrai, en 1792 quand, sou­hai­tant voir dis­pa­raître du club des Jaco­bins le buste d’Hel­vé­tius le maté­ria­liste, il aver­ti­ra ses amis poli­tiques : « Soyez sûrs que si Hel­vé­tius et les pen­seurs de son espèce avaient vécu de nos jours, ils eussent été nos adver­saires » —comme venait effec­ti­ve­ment d’en don­ner la preuve cet abbé Ray­nal, très vieux mais tou­jours vivant, tant célé­bré par Vol­taire pour son His­toire phi­lo­so­phique des deux Indes et dont une lettre publique, saluée d’ap­plau­dis­se­ments par le côté droit de l’As­sem­blée, avait cou­vert la Révo­lu­tion de mal­veillances et de sarcasmes.

Vol­taire veut en finir avec le chris­tia­nisme. Il ne s’en cache pas. « Là où douze faquins ont réus­si (les apôtres, ces marins-pêcheurs, ces mépri­sables, ces gens de la tourbe) pour­quoi six hommes de mérite (unis­sant leurs efforts) ne réus­si­raient-ils pas ? » La bande à Jésus a su lan­cer le chris­tia­nisme ; d’A­lem­bert, Dide­rot, d’Hol­bach, Grimm, Hel­vé­tius et lui-même, Vol­taire, s’ils savent s’y prendre, sont tout à fait capables de détruire cette fable. Mais Rous­seau, le mau­dit, s’est jeté à la tra­verse, et Condor­cet, dans son éloge de Vol­taire, n’a pas omis d’op­po­ser au bon tra­vail libé­ra­teur du par­ti des Lumières la triste besogne de Jean-Jacques au pro­fit de ce monu­ment de ténèbres qu’est la super­sti­tion. Réelle, très cer­tai­ne­ment l’in­fluence des Lumières sur la Révo­lu­tion ; mais l’ir­ré­li­gion affir­mée, offen­sive, mili­tante, à la fin du XVIIIe siècle, est le fait, presque exclu­si­ve­ment, des hautes classes, grands bour­geois, avec les Cam­bon, ou aris­to­crates éclai­rés comme Mira­beau, Condor­cet, Sade. Com­plexes, comme on voit, par­fois même contra­dic­toires, les ori­gines du mou­ve­ment de 1789. Mais d’où vient-elle, cette ban­que­route effec­ti­ve­ment mena­çante ? Impos­sible de ne pas évo­quer les dépenses démen­tielles qu’en­traî­nait cette cour de Ver­sailles dont Féne­lon dénon­çait déjà, sous Louis XIV, l’é­pui­sante suc­cion qu’elle infli­geait à la sub­stance fran­çaise. Et si Marie-Antoi­nette est « una­ni­me­ment détes­tée dans Paris » (ces mots ter­ribles figurent dans une dépêche du ministre de Prusse, en 1787) c’est moins pour l’in­con­duite qu’on lui impute – avec bien des exa­gé­ra­tions, sans doute – que pour la fré­né­sie trop voyante avec laquelle (selon Gérard Wal­ter qui use là d’un mot juste dans son ouvrage de 1947 sur la reine cou­pable et infor­tu­née) Marie-Antoi­nette gas­pille l’argent du Tré­sor. Tout cela, certes, a comp­té dans la ruine des finances ; mais la cause prin­ci­pale est ailleurs.

Elle réside dans le recours sys­té­ma­tique à l’emprunt pour four­nir à l’É­tat l’argent frais dont il a besoin, mais au prix d’un alour­dis­se­ment per­pé­tuel et fata­le­ment, à court terme, insou­te­nable, de sa dette. Telle est la poli­tique, sim­pliste, élé­men­taire, de ce Necker une pre­mière fois char­gé du Tré­sor, congé­dié, puis rap­pe­lé auprès de lui par le roi. Necker avait accom­pli ce (facile) miracle de per­mettre à la France, en Amé­rique, sa revanche mili­taire contre les Anglais – une guerre est tou­jours coû­teuse – sans aug­men­ter d’un cen­time les impôts. Un bien­fai­teur, un ami du peuple, cet homme de génie, ce Gene­vois d’as­cen­dance prus­sienne, d’a­bord tenan­cier d’une pen­sion pour étu­diants, puis atti­ré par les mani­pu­la­tions ban­caires et qui s’est bâti, en peu de temps, une for­tune énorme. C’est un prince de la suf­fi­sance et de l’au­to­sa­tis­fac­tion empe­sée. Appe­lé à la direc­tion du Tré­sor, il s’est offert l’é­lé­gance de refu­ser tout trai­te­ment. La ser­via­bi­li­té géné­reuse est sa pas­sion et Mme Necker, qui tient salon, va sou­li­gnant l’abs­ten­tion rigou­reuse que son mari s’im­po­sa dans ses hautes fonc­tions : il ne vou­lut plus rien savoir de ce qui se pas­sait dans la banque Thé­lus­son-Necker, deve­nue d’ailleurs Thé­lus­son-Ger­ma­ny (Ger­ma­ny est un nom fic­tif, dési­gnant le propre frère du ministre). Sa méthode est sans variantes : emprunt, emprunt, et encore emprunt. Sait-on – mais j’ai consta­té la sur­prise de qui­conque en est aujourd’­hui avi­sé ‑qu’en plein drame finan­cier, face à la ban­que­route, Necker, une fois de plus (encore et tou­jours), a pro­po­sé un emprunt ? Quelle manne, chaque fois, pour les banques, ces mesures quê­teuses, cette men­di­ci­té de l’É­tat ! Necker l’i­gnore moins que per­sonne. Il est la pro­vi­dence des banquiers.

Désem­pa­ré, presque éper­du, Louis XVI a recu­lé, pas à pas, depuis le 5 mai. Les États géné­raux sont deve­nus Assem­blée natio­nale, puis Assem­blée consti­tuante : fin de l’ab­so­lu­tisme royal, et Louis XVI, per­sua­dé du droit divin des rois, a le sen­ti­ment qu’on veut l’o­bli­ger à un sacri­lège. Sa femme, qui a tou­jours désap­prou­vé la réunion des états géné­raux, le pousse à user de la force : qu’il réunisse autour de Ver­sailles et de Paris des régi­ments, sûrs, qu’il les déploie sou­dain en ordre de bataille, et nul ne pour­ra s’op­po­ser à ce qu’il congé­die et dis­solve l’As­sem­blée révo­lu­tion­naire. Le 12 juillet, Louis XVI congé­die Necker, le rem­place par Bre­teuil, ferme par­ti­san de la réac­tion, et confirme ses ins­truc­tions à Bro­glie, chef des armées.

Résul­tat ? Le 14 juillet. Mais voyons un peu les détails. Comique, amè­re­ment comique, mais indé­niable, la popu­la­ri­té de Necker, homme d’argent avant tout, et, au sur­plus, en Pays de Vaud, où est son châ­teau de Cop­pet, grand pro­prié­taire ter­rien farou­che­ment atta­ché à ses droits féo­daux. Au Palais-Royal, Necker ren­voyé, Camille Des­mou­lins voci­fère, ges­ti­cule, appelle à une résis­tance vio­lente contre l’a­gres­sion royale. Et déjà s’est consti­tué, à l’Hô­tel de Ville, un comi­té de grands notables aus­si fer­me­ment réso­lu à faire plier le roi qu’à sur­veiller ces vilaines gens tou­jours capables, dans Paris, de vou­loir pro­fi­ter d’une crise poli­tique pour assou­vir leurs convoitises.

Contre les régi­ments de ligne (d’ailleurs, à ce qu’il semble, peu bel­li­queux ; Bro­glie et Besen­val en sont conscients et l’a­vouent au roi), le comi­té muni­ci­pal impro­vi­sé a conçu l’or­ga­ni­sa­tion d’une milice bour­geoise à deux fins : ces civils armés se dres­se­ront contre les sol­dats pour les inti­mi­der, ou, mieux, peut-être, les convaincre d’une col­la­bo­ra­tion fra­ter­nelle, mais, en même temps (et, là, peut-être le nom de garde natio­nale serait-il pré­fé­rable à milice bour­geoise) les res­pon­sables, immé­dia­te­ment choi­sis, de ces bataillons popu­laires auront mis­sion de les contrô­ler, de les main­te­nir dans le droit che­min. Le peuple en armes qui doit for­cer le roi à rap­pe­ler Necker et à lais­ser la Consti­tuante faire son tra­vail, ce peuple-là ne sau­rait avoir dans ses rangs les sages de l’Hô­tel de Ville. Ces mes­sieurs sont les géné­raux de l’ar­mée civique ; et les géné­raux ne se mêlent point aux com­bat­tants. Le peuple, ce sont les bonnes gens, les petites gens, les ouvriers ou arti­sans qui crient si bien : « Vive la liber­té ! » et qui ne demandent, gen­tils héros, qu’à payer de leur per­sonne. Leur dis­tri­buer des armes, leur indi­quer où les prendre, c’est un risque à cou­rir, indis­pen­sable pour l’heure, mais sur lequel il faut gar­der les yeux ouverts pour le limi­ter d’a­bord, l’an­nu­ler ensuite et au plus tôt.

On a lan­cé ces plé­béiens sur la cita­delle de la Bas­tille, par­fait sym­bole de l’au­to­cra­tie à ren­ver­ser. Ils y ont fait mer­veille, per­dant, sous les balles, une petite cen­taine d’entre eux. Mais le pre­mier soin de la nou­velle muni­ci­pa­li­té tri­co­lore sera d’ô­ter leurs fusils à ces plé­béiens qui n’ont pas voca­tion à dis­po­ser de pareils outils.

L’his­toire, l’his­toire sérieuse, l’his­toire his­to­rique, comme disait, en sou­riant, Péguy, n’a pas encore, je crois, assez mis en lumière la place qu’a tenue, dans la Révo­lu­tion fran­çaise, et dès le début, la crainte, chez les pos­sé­dants, d’une menace sur leurs biens. Écou­tez, sim­ple­ment, Mme de Staël dans ses Consi­dé­ra­tions de 1816, son der­nier écrit ; elle avoue le fris­son d’ef­froi qui l’a secouée, elle et tous les nan­tis, dès 1789. « Les gens de la classe ouvrière, écrit-elle, encore émue à ce sou­ve­nir, s’i­ma­gi­nèrent que le joug de la dis­pa­ri­té des for­tunes allait ces­ser de peser sur eux. » Et Cha­teau­briand confirme dans son style à lui : « Les sabots frap­paient à la porte des gens à sou­liers. » Ger­maine Necker se féli­ci­te­ra de n’a­voir eu qu’une seule fois devant elle Robes­pierre, ce monstre : « Ses traits étaient ignobles, ses veines d’une cou­leur ver­dâtre. » Suit aus­si­tôt l’ex­pli­ca­tion de ce por­trait sur­pre­nant : « Sur l’i­né­ga­li­té des for­tunes et des rangs, Robes­pierre pro­fes­sait les idées les plus absurdes. » Il est vrai qu’en effet, dans sa pro­fes­sion de foi du prin­temps 1789 pour les élec­tions aux États géné­raux, Robes­pierre s’é­tait expri­mé avec une luci­di­té bru­tale : « La plus grande par­tie de nos conci­toyens, disait-il, est aujourd’­hui réduite par l’in­di­gence au seul sou­ci de sur­vivre ; asser­vie à ce point, elle est inca­pable de réflé­chir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a don­nés. » En lan­gage contem­po­rain (et ana­chro­nique), nous par­le­rions de dyna­mite dans un texte pareil, et l’on com­prend que Mme de Staël, en alerte extrême quant à la sécu­ri­té de ses mil­lions, avait quelques rai­sons de tenir Robes­pierre pour un homme très par­ti­cu­liè­re­ment fâcheux et funeste.

Des armes entre les mains des pauvres, rien de plus contre-indi­qué. Pas plus tard que le 15 juillet, la muni­ci­pa­li­té pro­gres­siste fait savoir qu’elle remet­tra qua­rante sols (soit l’é­qui­valent de deux jour­nées de tra­vail) à qui­conque aura l’o­bli­geance, et le bon esprit, de lui remettre ce fusil dont on l’a aidé à se munir pour don­ner l’as­saut à la Bas­tille. Et les fusils rentrent en foule. On res­pire. Mais les avi­sés savent ce qu’ils ont à faire, et quelles pré­cau­tions doivent être prises, pour que l’ordre social demeure intact et immuable. Et les alarmes dis­crètes deviennent quelque chose comme une grande peur, dans la haute classe, lors­qu’en divers points du ter­ri­toire, après la prise de la Bas­tille, la plèbe rurale entre­prend d’i­mi­ter la plèbe urbaine en se jetant sur les Bas­tilles locales. Ce n’est point que l’on veuille cam­brio­ler le châ­te­lain ; on sou­haite sur­tout faire dis­pa­raître, anéan­tir, brû­ler, les vieux par­che­mins garants des droits féo­daux ; mais l’in­ci­né­ra­tion, par­fois, va jus­qu’à l’in­cen­die du châ­teau. D’où cette nuit du 4 août qui ins­pire à Miche­let un délire : mille ans d’op­pres­sion effa­cés en quelques minutes ; « plus de classes ; rien que des Fran­çais. Vive la France ! » (sic). Alors qu’il s’a­git, pour ces sei­gneurs pris à la gorge, de désar­mer les assaillants, de les apai­ser, de leur don­ner les gages d’une bonne volon­té ami­cale, de leur faire croire qu’ils ont gagné, tout de suite gagné, et tota­le­ment. On s’ar­range pour que la pay­san­ne­rie croie tout de bon à l’an­nu­la­tion des droits féo­daux, alors qu’il n’est ques­tion que de les rendre rache­tables ; mais, l’heure fran­chie du plus grand péril, on expli­que­ra aux ruraux que, pour être quittes, à jamais, de ces ver­se­ments, il leur faut payer d’un coup trente annui­tés de ces rede­vances. Impra­ti­cable ! L’a­bo­li­tion réelle et radi­cale des droits féo­daux n’au­ra lieu que quatre ans plus tard, en juillet 1793, grâce aux robes­pier­ristes du Comi­té de Salut public, Saint-Just et Cou­thon avant tout.

Puis va venir l’o­pé­ra­tion majeure, l’acte solen­nel, la Décla­ra­tion des droits de l’Homme, 26 août 1789. C’est l’hon­neur de la Consti­tuante, cette décla­ra­tion gran­diose. Aujourd’­hui encore, l’his­toire s’y réfère comme à la haute signi­fi­ca­tion humaine de 1789 – oubliant un peu ce que le docu­ment doit à la décla­ra­tion amé­ri­caine qui le pré­cé­da de treize ans. Demeure à tout jamais étin­ce­lant, rayon­nant, l’ar­ticle 1 de ce mani­feste dans sa calme et pathé­tique for­mu­la­tion : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Saluons. Mais l’his­toire his­to­rique ne sau­rait se taire sur l’é­trange appli­ca­tion immé­dia­te­ment réser­vée à ce prin­cipe, ou à ce dogme, par la Consti­tuante elle-même. Je crains éga­le­ment que l’on n’ap­pelle guère l’at­ten­tion sur un détail, qui a son prix, dans ces nou­velles Tables de la loi. C’est à la fin, et cela concerne la Pro­prié­té. Sur­git là un adjec­tif inédit dans cette accep­tion : la pro­prié­té, dit le texte, est invio­lable - mais oui, mais bien sûr, enten­du ! – et sacrée. Une épi­thète jus­qu’a­lors réser­vée aux choses de la reli­gion. Les consti­tuants (nous y revien­drons) sont, en grande majo­ri­té, des vol­tai­riens ; autre­ment dit le contraire de ces niais qui ne savent pas dis­tin­guer le concret de l’abs­trait. Et quoi de plus concret que l’argent ? C’est donc à l’argent, à la for­tune acquise, à la Pro­prié­té qu’il convient d’at­tri­buer une qua­li­fi­ca­tion suprême bien plu­tôt qu’aux rêve­ries et sot­tises de la superstition.

Mais voi­ci les trois man­que­ments, les trois trans­gres­sions, les trois tra­hi­sons com­mises – et tout de suite – par les auteurs mêmes de la Décla­ra­tion des droits de l’Homme. Libres, tous les hommes ? Rec­ti­fi­ca­tion : les hommes à la peau blanche. Car les Noirs des Antilles fran­çaises demeu­re­ront dans la ser­vi­tude. Le lob­by colo­nial est puis­sant à l’As­sem­blée (La Fayette en fait par­tie) ; il veille au main­tien de l’es­cla­vage, si ren­table. Il fau­dra attendre février 1794 et l’i­ni­tia­tive de Robes­pierre au Comi­té de Salut public pour que la Conven­tion, depuis seize mois pour­tant, alors, au pou­voir, s’y résigne. Mais Bona­parte remet­tra vite en ordre, sur ce point-là comme sur bien d’autres, les choses impor­tantes. Les deux autres vio­la­tions du dogme – pour rire – énon­cé le 26 août 1789 relèvent de cette grande affaire dont on ne dira jamais assez la place capi­tale qui fut la sienne dans l’a­ven­ture poli­tique fran­çaise, de 1789 à 1799 : la pro­tec­tion des pro­prié­taires, la crainte (et l’hor­reur) des dému­nis, des misé­rables. Un prêtre défro­qué, Sieyès, et un mar­quis éclai­ré, Condor­cet, ont, dès juillet 89, esti­mé à voix haute que si tous les Fran­çais devaient ces­ser d’être des sujets pour deve­nir des citoyens, cer­tains citoyens devaient être tou­te­fois plus citoyens que d’autres, les­quels, en fait, ne le seraient plus. (Des citoyens non citoyens, dira très bien Miche­let.) Selon ces augures, le droit de vote, la par­ti­ci­pa­tion aux affaires natio­nales ne peuvent être consen­tis à qui­conque n’est point, de par son état même, un action­naire de la Mai­son France. La pos­ses­sion de quelques biens est néces­saire pour être actif. Silence aux pauvres.

Cette ségré­ga­tion s’ef­fec­tue­ra selon un cens élec­to­ral, fixant les sommes néces­saires pour être élec­teur et pour être éli­gible. N’est élec­teur que le citoyen ins­crit aux rôles d’im­po­si­tion pour une somme équi­va­lente, au moins, à trois jour­nées de tra­vail. Pour être éli­gible, le prix sera de cin­quante jour­nées de tra­vail. Seuls sont admis comme élec­teurs les Fran­çais au moins un peu aisés ; seuls peuvent deve­nir repré­sen­tants du peuple les citoyens riches. Mesure de simple pru­dence pour la sau­ve­garde de la Propriété.

Au total, ain­si, sur quelque six mil­lions d’é­lec­teurs poten­tiels, deux mil­lions (soit un tiers) sont pros­crits. Telle est l’é­ga­li­té dans l’in­ter­pré­ta­tion offi­cielle qui lui est désor­mais don­née. Et d’autre part, l’au­to­ri­sa­tion d’a­voir entre ses mains des armes de guerre civile ne peut aller – c’est l’é­vi­dence – qu’aux citoyens qui ont per­son­nel­le­ment de l’argent à défendre. Dans la milice bour­geoise (trop bien nom­mée, mais mal­adroi­te­ment), dite main­te­nant garde natio­nale, sont entrés avec élan, pour contraindre le roi à ces­ser son oppo­si­tion, quan­ti­té de patriotes (patriotes, à l’é­poque, sont les amis de la liber­té) mal­heu­reu­se­ment indé­si­rables, c’est-à-dire citoyens pas­sifs. Si le droit de vote leur est inter­dit, ce n’est pas, on le pense bien, pour qu’ils aient, en com­pen­sa­tion, des fusils. Il s’a­git donc de don­ner à la garde natio­nale, sans brus­que­rie mais effi­ca­ce­ment, son uni­té, sa cohé­sion, afin qu’elle puisse deve­nir ce qu’il faut qu’elle soit : une authen­tique armée de l’ordre, exclu­si­ve­ment com­po­sée d’ac­tifs.

Une heu­reuse et pre­mière épu­ra­tion s’ob­tien­dra au moyen du port obli­ga­toire de l’u­ni­forme, un très bel uni­forme bleu et rouge des­si­né par La Fayette, mais qui coûte quatre-vingts livres. Dépense incon­ce­vable pour l’ar­ti­san qui gagne (quand il peut tra­vailler) vingt sols dans sa jour­née et paie qua­torze sols la miche fami­liale. On s’o­riente vers l’in­ter­dic­tion légale des pas­sifs, qui n’a rien d’urgent puis­qu’elle s’est accom­plie d’elle-même sans que les légis­la­teurs inter­viennent. Robes­pierre a pro­tes­té en arti­cu­lant (c’é­tait sa manie) une de ces véri­tés qui sont faites pour être non dites : « Ain­si vous vou­lez divi­ser la nation en deux classes dont l’une ne sera armée que pour conte­nir l’autre. » La Fayette paraît bien être l’in­ven­teur d’un terme qui fera for­tune dans le voca­bu­laire poli­tique fort au-delà de 1789 et par­ti­cu­liè­re­ment au siècle sui­vant : les hon­nêtes gens, les­quels sont, pour lui, les gens de bien, c’est-à-dire ceux qui ont du bien. Et c’est Robes­pierre encore qui pré­ten­dra lour­de­ment : d’un côté, donc, les hon­nêtes gens, de l’autre côté la canaille, la popu­lace, les gens de rien.

Mais la Fédé­ra­tion ? La pre­mière com­mé­mo­ra­tion de la prise de la Bas­tille, la grande fête du Champ-de-Mars, 14 juillet 1790 ? Les manuels sco­laires rédi­gés par Lavisse (ou par tels de ses obéis­sants dis­ciples) ont ensei­gné à des géné­ra­tions de petits Fran­çais que la Fédé­ra­tion aurait été, pour les par­ti­ci­pants de cette jour­née sublime, la bou­le­ver­sante et radieuse révé­la­tion de l’u­ni­té natio­nale. Et voi­ci, de nou­veau, Miche­let en transe : « Par-des­sus les désordres, les craintes, les périls, j’en­tends s’é­le­ver, peu à peu, le mot puis­sant, magni­fique, doux à la fois et for­mi­dable, qui contien­dra tout et cal­me­ra tout : fra­ter­ni­té ! » L’illu­sion de Miche­let couvre l’im­pos­ture des opé­ra­teurs. Le cher Miche­let, comme s’il ajou­tait là un détail pit­to­resque, signale que le plus beau moment de la fête fut celui où « qua­rante mille hommes en armes évo­luèrent » au Champ-de-Mars. Sous la comé­die fra­ter­nelle, qui donne assez bien le change, le sens vrai de ladite fête est aujourd’­hui dénu­dé. Ce jour-là ont été ras­sem­blées à Paris, arri­vant de toutes les pro­vinces, d’in­nom­brables délé­ga­tions de cette garde natio­nale qui s’est orga­ni­sée de toutes parts, dans le même sou­ci qu’à Paris. Ils sont là qua­rante mille en effet, avec leurs fusils et leurs canons, qui donnent de manière tacite mais intel­li­gible, un aver­tis­se­ment aux pas­sifs, les­quels chantent et dansent (sous la pluie, du reste) avec leur entrain de bonnes dupes. Avis aux citoyens subal­ternes que repousse l’é­ga­li­té et qui n’ont d’autre liber­té que de se sou­mettre, pas­sifs, aux déci­sions des actifs : Voyez les choses comme elles sont ; les fusils, c’est nous qui les pos­sé­dons ; et nous avons même des canons pour ren­for­cer notre toute-puissance.

Et la démons­tra­tion fou­droyante sera faite, un an après, jour pour jour, ou presque, le 17 juillet 1791, au même endroit, au même Champ-de-Mars. Les pas­sifs se sont avi­sés de signer en masse une péti­tion récla­mant la déchéance du roi. Pro­vo­ca­tion de la part de ces réprou­vés ! Qu’ils la paient ! Sous le com­man­de­ment de La Fayette, la garde natio­nale ouvre le feu. Com­bien de morts ? Sans doute ne le sau­rons-nous jamais. Vrai­sem­bla­ble­ment une cen­taine au moins. Que les pas­sifs se le tiennent pour dit, de façon bien claire et défi­ni­tive : les affaires de l’É­tat ne les concernent pas.


II LA COUR ET L’OPPOSITION, POUR DES MOBILES CONTRADICTOIRES, CHOISISSENT L’ENTRÉE DANS LA GUERRE (20 AVRIL 1792)

« Ô guerre sublime ! Guerre paci­fique pour fon­der la paix uni­ver­selle ! Ô le grand cœur de la France ! Quelle ten­dresse pour le monde ! Quelle ardeur de sacri­fice ! Et comme tous les biens de la terre pesaient peu en ce moment ! » Vous avez déjà recon­nu Miche­let, en proie à l’une de ses plus remar­quables per­for­mances dans l’exal­ta­tion et le dithy­rambe. Il s’a­git de la guerre dont l’As­sem­blée légis­la­tive vota la déci­sion, le 20 avril 1792. Et je sais bien que quelques ora­teurs, Isnard par exemple, Bris­sot ou Ana­char­sis Cloots, le richis­sime baron alle­mand doté (disait Robes­pierre) d’une « effer­ves­cence phi­lan­thro­pique » sans limites, ont, dans l’af­faire, enton­né des hymnes aux­quels Miche­let fait écho. Mais sans doute convient-il de regar­der atten­ti­ve­ment com­ment les choses se sont pas­sées pour abou­tir à cette décla­ra­tion de guerre, inau­gu­ra­tion d’un conflit armé qui dévas­te­ra l’Eu­rope et dure­ra vingt-trois ans pour ne s’a­che­ver, en fait, qu’au prin­temps de 1815, à Waterloo.

Voyons un peu la réa­li­té de 1792 pour la France. La ban­que­route, conju­rée en 1789 par la main­mise de l’É­tat sur les biens du cler­gé, se pro­file de nou­veau. Ces biens ecclé­sias­tiques étaient éva­lués à quelque trois mil­liards. Le numé­raire se cachait. Les consti­tuants avaient donc lan­cé, en deux temps, une mon­naie de papier, dite assi­gnats, dont la valeur était gagée par les biens de l’É­glise deve­nus biens natio­naux. Lorsque la Légis­la­tive suc­cède à la Consti­tuante, le 1er octobre 1791, déjà sont en cir­cu­la­tion des assi­gnats pour deux mil­liards ; si la trop facile et trop ten­tante émis­sion de papier-mon­naie conti­nue à ce rythme, c’est bien­tôt l’en­tière dis­pa­ri­tion du gage qui se pro­dui­ra, et l’as­si­gnat, déjà dépré­cié au change exté­rieur, va tom­ber à zéro.

Le pro­blème est sérieux : où trou­ver, pour l’É­tat, de l’argent sans dou­leur et ces volu­mi­neux sub­sides qui ren­dront vigueur au Tré­sor ? Très vite la solu­tion s’im­pose à tous les esprits déliés. Si l’É­glise n’offre plus rien à prendre, res­tent ces riches voi­sins de Rhé­na­nie et de Bel­gique, sujets de l’Au­triche ou de la Prusse, et dont les ter­ri­toires doivent pou­voir faire l’ob­jet de ponc­tions fruc­tueuses. Et le 14 décembre 1791, à la tri­bune de la Légis­la­tive, Nar­bonne, ministre de la Guerre depuis le 7, décla­re­ra avec le plus tran­quille cynisme, que la guerre est indis­pen­sable aux finances fran­çaises : « Le sort des créan­ciers de l’É­tat en dépend », dit-il. On ne sau­rait être plus net dans l’aveu.

L’is­sue de ces dif­fi­cul­tés pécu­niaires trop vite repa­rues, c’est la guerre à l’Au­triche ; et le pré­texte est tout trouvé !

Depuis le 14 juillet, quan­ti­té d’a­ris­to­crates ont émi­gré ; et par­mi eux, bon nombre d’of­fi­ciers (sous Louis XVI, pour être offi­cier, il faut appar­te­nir à une vieille noblesse) qui se sont réunis à Coblence et y mènent tout le tapage qu’ils peuvent, bran­dis­sant leurs épées, pous­sant des cla­meurs, mais sachant bien qu’ils sont condam­nés à l’im­puis­sance sans l’ap­pui effec­tif des armées alle­mandes. Ils ont obte­nu, fin août, une décla­ra­tion conjointe, faite à Pill­nitz, en Saxe, par Léo­pold d’Au­triche et Fré­dé­ric-Guillaume de Prusse qui pro­mettent aux criards de Coblence, pour le réta­blis­se­ment, en France, de l’ab­so­lu­tisme royal, le sou­tien des armées aus­tro-prus­siennes, mais à la condi­tion, fer­me­ment expri­mée, que l’Eu­rope entière s’as­so­cie­rait à eux ; c’est-à-dire, bien évi­dem­ment, la Rus­sie, d’une part, l’An­gle­terre, d’autre part. Au vrai, et en toute connais­sance de cause, un coup d’é­pée dans l’eau, une dérobade.

Néan­moins, pour qui, en France, veut la guerre, la décla­ra­tion de Pill­nitz est uti­li­sable. Il suf­fit de tra­ves­tir en menace ce dont on connaît, sans erreur, l’in­sub­stance. Par ailleurs, ces dan­ge­reux émi­grés, où sont-ils ? Chez l’É­lec­teur de Trèves, lequel a Léo­pold pour suze­rain. Il y a donc moyen d’im­pli­quer l’Au­triche dans un com­plot mili­taire our­di contre la France. L’o­pi­nion, bien diri­gée, est favo­rable à une guerre dont on ne met pas en doute, chez Nar­bonne comme chez La Fayette, chez Mme de Staël comme chez Manon Roland, qu’elle sera vic­to­rieuse et for­ce­ra le roi à filer doux soit pour ce bica­mé­risme que pré­co­nisent les anglo­philes, soit pour la sup­pres­sion du veto, entrave à la liber­té. D’au­cuns fabulent, plus ou moins sin­cè­re­ment, sur l’hon­neur de la France insul­té par l’É­lec­teur de Trèves ou sur le devoir qui incombe à tous les amis du pro­grès, d’é­car­ter l’é­goïsme, de répandre par­tout les idées nou­velles qui font la gloire de la France. Der­rière ces logor­rhées, les réa­listes à la Nar­bonne savourent déjà les raz­zias qui rani­me­ront un Tré­sor exsangue. Quel­qu’un cepen­dant, à peu près seul de cet avis, Robes­pierre, s’op­pose, autant qu’il est en lui, et de tous ses efforts, à la guerre. Et il invoque le bon sens. Vous atten­dez la vic­toire ? Avec quoi ? La moi­tié au moins des offi­ciers n’est plus là ; ils ont déser­té, émi­gré ; une armée sans cadres n’est plus une armée. Gare à de cruels mécomptes !

Bris­sot, le 28 décembre, n’a pas caché qu’il tient la guerre pour pré­cieuse à la tran­quilli­té publique. Je le vois venir, dit Maxi­mi­lien. Il y a deux ques­tions fon­da­men­tales que la Consti­tuante n’a pas réglées : l’ac­cueil des pauvres au droit de vote, et leur par­ti­ci­pa­tion à la garde natio­nale. La guerre ser­vi­ra de diver­sion ; une diver­sion que Robes­pierre refuse. Il relève éga­le­ment les pro­pos incroyables aux­quels s’est livré Condor­cet s’a­ven­tu­rant à pré­tendre, avec une can­deur sus­pecte, que nos sol­dats, « en terre étran­gère, se condui­ront comme ils se conduisent sur le sol de la patrie ». Robes­pierre rap­pelle aux Jaco­bins cette véri­té très simple que « per­sonne n’aime les mis­sion­naires armés » et que « le pre­mier conseil que donnent aux enva­his la nature et la pru­dence est de repous­ser l’en­va­his­seur ». Il craint que les habi­tants du Pala­ti­nat n’aient pas per­du le sou­ve­nir de ce que leur infli­gea Louis XIV. Enfin, ajoute l’In­cor­rup­tible, « conce­vez-vous que la cour puisse adop­ter une mesure aus­si déci­sive que la guerre sans la rap­por­ter à son propre sys­tème », c’est-à-dire à ses intérêts ?

Je sais bien que Miche­let s’in­di­gne­ra, en 1867, lorsque Louis Blanc lui repro­che­ra (avec cour­toi­sie d’ailleurs et res­pect) de n’a­voir pas com­pris, dans cette si lourde affaire, le jeu du roi, et par­ti­cu­liè­re­ment de la reine. Miche­let éprouve une telle aver­sion pour Robes­pierre, à cause de sa poli­tique reli­gieuse, qu’il récuse l’é­vi­dence et ose écrire cette phrase absurde : « La guerre ? La cour en avait peur, une peur effroyable. » Drôle de peur que celle de Marie-Antoi­nette fai­sant dire à son frère Léo­pold : « Le plus grand ser­vice qu’il pour­rait nous rendre serait de nous tom­ber immé­dia­te­ment sur le corps », avec ses meilleures troupes ; et dans cette même lettre qu’elle adres­sait le 7 décembre, à Mer­cy-Argen­teau, l’an­cien ambas­sa­deur d’Au­triche à Paris, par­lant des bel­li­cistes de l’As­sem­blée, elle notait, jubi­lante : « Les imbé­ciles ! Ils ne voient pas qu’ils nous servent. » C’est qu’en effet, après l’é­chec de Varennes (alors qu’il ne s’a­gis­sait que d’al­ler cher­cher, à Mont­mé­dy, des régi­ments fran­çais capables d’in­ti­mi­der les Pari­siens), l’Au­tri­chienne Marie-Antoi­nette a per­sua­dé son mari que l’u­nique salut de la monar­chie dépend d’une inter­ven­tion armée des puis­sances. Et si Louis XVI est pour la guerre, c’est qu’il en devine aisé­ment la conclu­sion désastreuse.

Le jour même où Nar­bonne, le 14 décembre [1791], déve­loppe à la tri­bune les rai­sons, hautes ou moins hautes, pour les­quelles il sou­haite et veut la guerre, ce même 14 décembre, Louis XVI écrit à Bre­teuil (émi­gré): « L’é­tat phy­sique et moral de l’ar­mée fran­çaise est tel qu’elle est inca­pable de sou­te­nir même une demi-cam­pagne. » À cette époque, en prin­cipe du moins, pas de cam­pagne en hiver ; on se bat seule­ment six mois, et Louis XVI, très exac­te­ment ren­sei­gné, sait que la France n’est pas en mesure de mener sans s’y détruire trois mois seule­ment de com­bats. C’est pour­quoi la guerre lui plaît tant : les révo­lu­tion­naires s’y per­dront, le droit divin triom­phe­ra. Il est ravi de voir la Légis­la­tive lan­cer un ulti­ma­tum à l’É­lec­teur de Trèves avec délai d’un mois. Louis XVI conseille aus­si­tôt secrè­te­ment à l’in­té­res­sé de ne pas céder aux exi­gences fran­çaises et, au début du mois, le 3 décembre, le roi a récla­mé le secours de la Prusse pour qu’elle l’aide à bri­ser les fac­tieux dont la ter­rible mal­fai­sance, qu’il subit, risque de « gagner les autres États ». Et dès que le Conseil des ministres arrête, dans ses grandes lignes, le plan d’ac­tion des armées fran­çaises, Marie-Antoi­nette s’empresse de com­mu­ni­quer à Vienne toutes indi­ca­tions à ce sujet.

Insup­por­tables, ces Aus­tro-Prus­siens qui, en dépit des sol­li­ci­ta­tions, gémis­se­ments, sup­pli­ca­tions dont Marie-Antoi­nette les accable, ne se décident tou­jours pas à tirer l’é­pée. C’est qu’à Vienne comme à Pots­dam, on est obsé­dé, d’a­bord, par les convoi­tises russes sur la Pologne. Un nou­veau par­tage de cette mal­heu­reuse nation est en vue. Léo­pold et Fré­dé­ric-Guillaume redoutent la vora­ci­té de Cathe­rine II. Plu­tôt que de guer­royer en France — on ver­ra plus tard —, ils entendent gar­der intactes leurs forces mili­taires pour rete­nir Cathe­rine dans l’ex­cès de ses des­seins. Mais voi­ci que des évé­ne­ments se pro­duisent, concer­nant l’ordre social et qui aug­mentent la hâte bour­geoise d’un état de guerre libé­ra­teur. Des désordres (minimes) ont lieu dans Paris, sur­tout en rai­son de la hausse très forte du prix du sucre et du savon, consé­quence des tumultes raciaux de Saint-Domingue. Le 3 mars [1792], à Étampes, les jour­na­liers qui réclament en vain une inter­ven­tion muni­ci­pale per­met­tant d’a­jus­ter leurs faibles salaires immuables au prix crois­sant du pain, se fâchent et tuent le maire, Simon­neau. Pro­fonde émo­tion chez les gens de bien, et, le 15 mars, Mal­let du Pan, ce Gene­vois homme d’ordre qui se met­tra bien­tôt au ser­vice des Princes émi­grés et de la cour de Vienne, publie, dans le Mer­cure de France un article-cri d’a­larme : « Le jour est arri­vé ou les pro­prié­taires de toutes classes doivent sen­tir enfin qu’ils vont tom­ber sous la faux de l’a­nar­chie » ; « Les indi­gents, pré­cise-t-il, pré­parent un sac universel. »

Alors Louis XVI saute le pas ; il prend un minis­tère jaco­bin, avec Roland à l’In­té­rieur, Cla­vière aux Finances, Dumou­riez aux Affaires étran­gères, et, bien­tôt, Ser­van à la Guerre. Roland (de La Pla­tière) est un vieil homme riche ; il a cin­quante-huit ans — ce qui, pour l’é­poque, est un âge avan­cé (le roi en a trente-huit, la reine trente-sept, Robes­pierre trente-quatre, Dan­ton trente-trois) ; Cla­vière, fils d’un Gene­vois richis­sime, a gagné une for­tune à Paris dans les assu­rances ; il dis­pose, à Sur­esnes, d’une pro­prié­té somp­tueuse. Ces révo­lu­tion­naires au pou­voir ne sont là, on s’en doute bien, dans la pen­sée du roi, que pour por­ter per­son­nel­le­ment (je veux dire : eux et leur groupe de pro­gres­sistes) la res­pon­sa­bi­li­té de la guerre. Ils ne demandent pas mieux. Et, sous pré­texte que l’empereur d’Au­triche — ce n’est plus Léo­pold, c’est son fils Fran­çois II — a envoyé à l’É­lec­teur de Trèves, sur sa demande, quelques sol­dats sup­plé­men­taires pour se défendre contre une éven­tuelle et trop pro­bable agres­sion fran­çaise, l’As­sem­blée décide, le 20 avril 1792, avec la pleine (et joyeuse) appro­ba­tion du roi, qu’elle répond par une décla­ra­tion de guerre à la pro­vo­ca­tion autrichienne.

La guerre de rafles nour­ris­santes conçue par les Giron­dins et qui, comme on ne pou­vait que trop le pré­voir, débu­ta par de pénibles revers pour l’ar­mée fran­çaise, ne com­men­ce­ra à rap­por­ter qu’au prin­temps 1794. Le grand Car­not qui par­tage avec Cam­bon l’ad­mi­ra­tion véné­rante de Miche­let, adresse aux géné­raux qui, en Bel­gique comme en Rhé­na­nie, se couvrent désor­mais de gloire, les ins­truc­tions les plus élo­quentes : « Pre­nez tout. Il faut vider le pays. » Ou encore : « Mon­trez à vos sol­dats les richesses de l’Al­le­magne. » Et Car­not veille à ce que soient orga­ni­sées, en Rhé­na­nie, des « agences d’é­va­cua­tion », afin que le bri­gan­dage sys­té­ma­tique des occu­pants porte conve­na­ble­ment ses fruits. Si j’in­siste sur ces docu­ments trop peu connus, c’est qu’ils sont de deux ans anté­rieurs au fameux appel adres­sé, le 10 avril 1796, par le jeune Bona­parte, aux trente mille hommes de son armée d’I­ta­lie. Vous vous sou­ve­nez ? « Sol­dats, vous êtes mal chaus­sés, mal vêtus, mal nour­ris… » mais regar­dez un peu là-bas, à votre por­tée, ces riches plaines et ces grandes villes qui vont tom­ber, si vous savez vous battre, à votre entière dis­po­si­tion. Pas un mot dans cette allo­cu­tion célèbre, pas un mot sur la patrie et sur la défense natio­nale, un thème qui eût été, du reste, impra­ti­cable puisque la France était l’assaillante.

Je me rap­pelle que Péguy, lors­qu’il était encore socia­liste, et qu’il écri­vait sa pre­mière Jeanne d’Arc (1897), s’é­tait amu­sé à pla­cer, mot à mot, dans la bouche de Gilles de Rais, l’ap­pel de Bona­parte à sa légion de pillards. Et Jeanne, hor­ri­fiée, avait jeté à Gilles de Rais : « Qui parle ain­si est le der­nier des hommes. » (Reve­nu à la sagesse, le même Péguy, un peu plus tard, et qui sou­haite beau­coup désor­mais conqué­rir, en sa faveur, la bien­veillance de l’A­ca­dé­mie, por­te­ra aux nues l’empereur à qui la France doit son rayon­ne­ment incom­pa­rable.) La mise à sac de l’I­ta­lie du Nord per­mit à Bona­parte, moins d’un mois après son agres­sion, d’ex­pé­dier déjà au Direc­toire quelque dix mil­lions en numé­raire volé ; tan­tôt c’est par indem­ni­tés de guerre qu’il pro­cède, tan­tôt par le chan­tage : ou vous me ver­sez tant, ou je lâche sur vous mes bandes ; c’est ain­si qu’il extor­que­ra vingt mil­lions au pape. Là, dans cette mer­veilleuse cam­pagne d’I­ta­lie, prend nais­sance l’o­pu­lente for­tune de la tri­bu Bona­parte. Puis c’est la Suisse que le Direc­toire enva­hit, son prin­ci­pal objec­tif étant le tré­sor de Berne, confis­qué dès la ville prise, mais qui déçoit ; on le croyait plus ample (sans doute les Ber­nois avaient-ils eu le temps d’o­pé­rer d’op­por­tunes dis­si­mu­la­tions). Vient ensuite l’ex­pé­di­tion d’É­gypte dont Napo­léon, à Sainte-Hélène, avoue­ra à Ber­trand qu’il n’y trou­va pas son compte ; il avait cru pou­voir, dira-t-il, ramas­ser là des trois cents mil­lions. Le pro­fit sera moindre, mais cepen­dant non négligeable.

Avec Bona­parte pre­mier consul, puis consul à vie, puis chan­gé en Napo­léon, la France va se muer en une nation de proie, sans cesse en expan­sion, annexant à son ter­ri­toire Ham­bourg aus­si bien que Naples et Konig­sberg comme Madrid, pous­sant jus­qu’à Mos­cou ses conquêtes ; pré­fi­gu­ra­tion d’une autre tache noire que nous avons vu, en ce siècle même, par­tant d’Al­le­magne, s’é­tendre de Nar­vik à la Crète et d’Am­ster­dam à la Vol­ga. Il convient, je crois, de n’ou­blier point la calme asser­tion offi­cielle pro­fé­rée par Napo­léon en 1810 à l’a­dresse de ses sujets : « La guerre est la source de la richesse natio­nale. » Il veut dire que la guerre telle qu’il la conçoit, infailli­ble­ment vic­to­rieuse grâce à l’é­cra­sante supé­rio­ri­té qu’il assure à son artille­rie, abou­tit, chaque fois, à des trai­tés com­por­tant des clauses finan­cières sub­stan­tielles, dis­crè­te­ment accom­pa­gnées d’une clause spé­ciale concer­nant sa propre cas­sette.

Rien de cet heu­reux temps pour la France n’eût été pos­sible, ni même conce­vable, si les pré-Giron­dins bénis par Louis XVI n’a­vaient allu­mé la guerre en Europe le 20 avril 1792. Robes­pierre avait été l’ins­ti­ga­teur d’un décret que les his­to­riens de bonne com­pa­gnie, Gaxotte et Bain­ville, s’ac­cordent à tenir pour imbé­cile et anti-fran­çais : la nation s’é­tait enga­gée à ne jamais entre­prendre une guerre de conquête. Quelle sot­tise ! Quel piteux renon­ce­ment à la gloire et aux avan­tages de la force ! Heu­reu­se­ment que cette niai­se­rie, les Jaco­bins de 92, auto­ri­sés par le roi, l’ont esti­mée non ave­nue : déplai­sante incar­tade uto­pique d’un esprit bru­meux ; stu­pide enfantillage.


III L’EXPÉRIENCE DU DÉLIRE : LA RÉPUBLIQUE, LE SUFFRAGE UNIVERSEL ET DES FUSILS POUR LA CANAILLE

Les deux misé­rables ten­ta­tives mili­taires effec­tuées, fin avril puis fin mai 1792, sur la fron­tière belge par les troupes fran­çaises avaient été liqui­dées en qua­rante-huit heures, et, chaque fois, dans la panique et la déban­dade. La faute en était, pour une large part, semble-t-il, à des offi­ciers de cava­le­rie, ultra­nobles et qui n’a­vaient point émi­gré, s’es­ti­mant plus utiles aux inté­rêts de la cou­ronne en conser­vant leurs postes afin d’y assu­rer la vic­toire de l’ennemi-ami.

C’é­tait donc, en fait, la route de Paris ouverte aux forces aus­tro-prus­siennes et Marie-Antoi­nette s’ir­rite extrê­me­ment de l’in­digne iner­tie dont fait preuve son neveu Fran­çois, empe­reur main­te­nant d’Au­triche et qui, de toute évi­dence, devrait voler à son secours ; mais, fas­ci­né qu’il est par l’af­faire de Pologne, il se dés­in­té­resse de la France, c’est-à-dire de la condi­tion de plus en plus dra­ma­tique où se trouve la reine, sa tante. Elle a per­sua­dé, sans peine, son mari de congé­dier ces infré­quen­tables Jaco­bins aux­quels on n’a prê­té le pou­voir un ins­tant qu’a­fin qu’ils prennent la res­pon­sa­bi­li­té de la guerre. À pré­sent, qu’ils s’en aillent, et que l’on revienne, aux Tui­le­ries, à des ministres de bon ton. C’est à quoi Louis XVI s’emploie, le 13 juin. Fureur des écon­duits qui pré­parent aus­si­tôt, avec la col­la­bo­ra­tion d’auxi­liaires effi­caces, comme San­terre, une mani­fes­ta­tion plé­béienne qui devrait contraindre le roi à res­ti­tuer leurs por­te­feuilles au trio Roland-Cla­vière-Ser­van. Robes­pierre désap­prouve l’en­tre­prise ; et on le com­prend, car l’in­so­lence est belle de mobi­li­ser la canaille en faveur de par­ti­cu­liers tout à fait réso­lus, on le sait, à main­te­nir les pauvres dans leur état d’ex­clu­sion civique. Les ministres déchus ne tiennent aucun compte de son oppo­si­tion et, docile à leur pous­sée, la foule fau­bou­rienne enva­hit les Tui­le­ries, le 20 juin.

Sur­veillée et res­pec­tueuse du bien d’au­trui, elle ne vole­ra ni n’en­dom­ma­ge­ra rien, mais elle accu­le­ra le roi dans l’embrasure d’une fenêtre, l’o­bli­ge­ra à poser un bon­net rouge sur sa per­ruque (d’ac­cord, d’ac­cord !) et même à boire, à la san­té de la nation, un verre de gros rouge (mais oui ; mais pour­quoi pas !). Tout cela en sou­riant, mais avec la ferme déter­mi­na­tion de ne point obéir à l’in­jonc­tion popu­laire un peu rude. Louis XVI ne rap­pel­le­ra point à son Conseil les ministres « de gauche ». Marie-Antoi­nette, pour sa part, a subi de cruelles ava­nies. Si la foule s’est mon­trée, à l’é­gard du roi, exa­gé­ré­ment fami­lière, une cer­taine décence, tout de même, a pré­va­lu. Il n’en a pas été de même dans les appar­te­ments de la reine, laquelle, réfu­giée avec ses enfants der­rière une grande table, et le dos au mur, s’est enten­du inter­pel­ler de manière odieuse par quelques pau­vresses éhon­tées. Le len­de­main 21 juin, encore toute trem­blante, Marie-Antoi­nette écrit à Fer­sen qu’elle a « cru mou­rir », et qu’elle n’en peut plus. Au secours ! Au secours !

L’a­pa­thie, l’in­dif­fé­rence outra­geante, cri­mi­nelle, de sa propre famille, à Vienne, la bou­le­verse. Que l’on fasse quelque chose, tout de même ! À défaut, pour la sau­ver, d’un éclat de foudre, au moins un éclat de voix, pour faire peur à ces « atroces Fran­çais », pour effrayer, par quelque aver­tis­se­ment sévère, la racaille pari­sienne en atten­dant — mais, au nom du Ciel, qu’on agisse, qu’on ne tarde plus ! — l’in­dis­pen­sable inva­sion, la marche en avant, l’ou­ra­gan de mitraille sous lequel crou­le­ra la Révolution.

Ce que demande Marie-Antoi­nette, ce qu’elle réclame, fié­vreuse, angois­sée, et ce qu’elle va effec­ti­ve­ment obte­nir, ce n’est pas autre chose que la gaffe sui­ci­daire qui les empor­te­ra, elle et son mari, avec la monar­chie elle-même. Le 25 juillet 1792 est signé, à Coblentz, par le chef suprême des armées conjointes de l’empereur Fran­çois et du roi Fré­dé­ric-Guillaume, le mani­feste dit de Bruns­wick qui, non seule­ment laisse voir, mais révèle, mais sou­ligne, mais pro­clame la col­lu­sion de la cour et de l’en­va­his­seur. Guerre de poli­tique inté­rieure : l’en­ne­mi annonce que son but est de sou­te­nir la cause royale. Les Aus­tro-Prus­siens vien­dront détruire en France la liber­té et réta­blir l’ab­so­lu­tisme. La suite est bien connue. Marie-Antoi­nette comp­tait sur une épou­vante dont elle pro­fi­te­rait. Elle pro­voque une indi­gna­tion qui va la perdre.

Sai­sis­sons bien, d’a­bord, la réa­li­té telle quelle. Le 10 août [1792], une foule com­po­sée avant tout, comme le 20 juin, de pas­sifs, c’est-à-dire de ces sans-le-sou à qui les minis­tères suc­ces­sifs se sont tous enten­dus, depuis trois ans, pour inter­dire toute par­ti­ci­pa­tion à la ges­tion des affaires natio­nales, fait irrup­tion aux Tui­le­ries, chez le roi, et cette fois dans l’in­ten­tion décla­rée de le ren­ver­ser, de lui ôter défi­ni­ti­ve­ment son trône, son sceptre et sa cou­ronne. Sans doute le trio jaco­bin, qui veut récu­pé­rer ses por­te­feuilles minis­té­riels a‑t-il uti­li­sé des auxi­liaires pour sou­le­ver, comme en juin, la popu­lace. Mais d’autres agi­ta­teurs sont à l’œuvre, qui sont mal ras­su­rants ; car, quels que soient leurs des­seins per­son­nels, ils peuvent très bien flat­ter le désir, trop natu­rel, qu’é­prouvent les dému­nis, d’un réel chan­ge­ment social qui les arra­che­rait à leur misère. Que pen­ser d’un Dan­ton, par exemple, membre cepen­dant de la muni­ci­pa­li­té élue (il a été nom­mé, en décembre 91, sub­sti­tut du pro­cu­reur) et qui, dans sa sec­tion du Théâtre fran­çais, a pris sou­dain l’i­ni­tia­tive – très grave – d’ad­mettre n’im­porte qui, c’est-à-dire des pas­sifs eux-mêmes, dans la garde natio­nale ? Où va-t-on, avec des gens pareils ? Et voi­ci qu’ap­pa­raît une COMMUNE INSURRECTIONNELLE, où, dès l’a­près-midi du 10 août, vont entrer, aux côtés de Dan­ton, un Robes­pierre et un Marat, et qui sup­plante, annule, de fait, la muni­ci­pa­li­té régulière.

Louis XVI a été habi­le­ment accu­sé par les conspi­ra­teurs de pré­pa­rer, avec ses Suisses (ils sont neuf cents) et on ne sait com­bien de gen­tils­hommes venus de pro­vince pour lui offrir le concours de leur épée, une ter­rible sor­tie ful­gu­rante, en plein Paris, conju­guée avec le fran­chis­se­ment des fron­tières par les Aus­tro-Prus­siens. Le pauvre homme en est bien inca­pable. Il sait qu’il ne peut même plus comp­ter sur la bonne vieille garde natio­nale, assez scan­da­li­sée, dans l’en­semble, par sa com­pli­ci­té, désor­mais évi­dente, avec les puis­sances étran­gères. Il s’ef­fare. Il perd la tête. Et avant même qu’un seul coup de feu ait été tiré — gui­dé par ce Rœde­rer qui, plus tard, prê­te­ra la main à Bona­parte pour son coup d’É­tat de Bru­maire — le roi cherche refuge, pour lui-même et sa famille, au sein de l’As­sem­blée natio­nale. Cette Légis­la­tive, réunie depuis le 1er octobre 1791 et qui croyait avoir deux ans d’exis­tence assu­rée, découvre tout à coup, ce 10 août [1792], qu’elle est condam­née à se dis­soudre après moins de douze mois. Elle a devant elle, en face d’elle, un pou­voir nou­veau, tota­le­ment illé­gal, mais qui, sou­te­nu par la canaille, dis­pose de la force, la Commune.

Les membres de l’As­sem­blée ont été choi­sis par des élec­teurs triés selon leurs res­sources, et par­mi des citoyens aisés ; et ce sont ces notables, ces nan­tis, ces hon­nêtes gens, sur les­quels s’a­bat l’a­ven­ture ver­ti­gi­neuse : un roi démis­sion­naire, la pro­tec­tion du cens dis­pa­rue, le suf­frage uni­ver­sel à la place, et, le pire de tout, la garde natio­nale sub­mer­gée par la basse plèbe ; ce qui signi­fie des fusils entre les mains de qui ne sau­rait en déte­nir. En d’autres termes, un cata­clysme, le monde à l’en­vers, la civi­li­sa­tion en péril. Cepen­dant, n’en déplaise à nos doc­tri­naires d’au­jourd’­hui qui parlent — com­pé­tents et caté­go­riques — d’un fâcheux déra­page qu’au­rait connu, après la Consti­tuante, le mou­ve­ment de 89, la Révo­lu­tion fran­çaise n’en­tra dans sa pleine réa­li­té qu’a­vec le 10 août 1792, le suf­frage uni­ver­sel et la Répu­blique. Aupa­ra­vant, un simple et inno­cent réfor­misme, le tiers des élec­teurs vir­tuels éli­mi­né par défaut d’argent, et, à la tête de l’É­tat, un roi (sur­payé) qui sub­siste, muni du droit de s’op­po­ser, quatre ans de suite, à tel vœu de la pré­ten­due Repré­sen­ta­tion natio­nale, c’est-à-dire de l’As­sem­blée censitaire.

La Légis­la­tive s’est mon­trée pleine d’é­gards pour le mal­heu­reux sou­ve­rain éva­dé de chez lui. Ver­gniaud lui a pro­mis le palais du Luxem­bourg ; une liste civile de cinq cent mille francs lui sera allouée et on étu­die­ra le choix d’un pré­cep­teur pour son fils. Par­don ! Minute ! a fait savoir la Com­mune insur­rec­tion­nelle : non, le roi déchu ne sera pas logé, prin­ciè­re­ment, au Luxem­bourg, mais incar­cé­ré au Temple dans la par­tie de l’é­di­fice qui peut très bien ser­vir de pri­son, et où le Louis XVI d’hier ne sera plus qu’un Louis Capet dont la Répu­blique immi­nente fixe­ra le sort.

La Répu­blique ne sera recon­nue — non point pro­cla­mée mais recon­nue comme éta­blie — que le 21 sep­tembre, jour où se réuni­ra pour la pre­mière fois la nou­velle assem­blée choi­sie par le suf­frage uni­ver­sel. Aupa­ra­vant se seront dérou­lés des évé­ne­ments de pre­mière impor­tance, durant les quelques semaines où sur­vi­vra encore la Légis­la­tive ago­ni­sante, des évé­ne­ments qui appellent une extrême atten­tion. Un homme y joue un rôle majeur sur lequel il importe de ne pas se méprendre. C’est Dan­ton. Dan­ton est un per­son­nage sans scru­pules ni doc­trine, ambi­tieux avec avi­di­té et pour qui la Révo­lu­tion est, avant tout, cette eau trouble pro­messe d’une bonne pêche. Nous pos­sé­dons la lettre que Mira­beau adres­sa, le 10 mars 1791, à Lamarck, un des dis­pen­sa­teurs de la liste civile du sou­ve­rain ; la veille, 9 mars, sur les ins­truc­tions de Lamarck, Mira­beau a remis à Dan­ton la somme de trente mille livres (pour en mesu­rer l’am­pleur, signa­lons que les repré­sen­tants du peuple per­çoivent un peu moins de six mille livres par an).

Tou­te­fois Mira­beau aver­tit Lamarck qu’à son avis c’est là de l’argent gas­pillé, car Dan­ton, dans les négo­cia­tions préa­lables, avait pro­mis de don­ner les pre­miers gages à la cour en modé­rant l’a­gres­si­vi­té de Des­mou­lins, son homme lige, dans la feuille qu’il publie ; et l’on n’y voit aucun chan­ge­ment. Mira­beau a rai­son de craindre que Dan­ton ne se borne à encais­ser les cadeaux du roi sans rem­plir le contrat pour lequel on le paie ; et Mira­beau mour­ra, le 2 avril, avant d’a­voir pu consta­ter le rôle voci­fé­rant que se réser­ve­ra Dan­ton, le 16 avril, lors­qu’une cohue de for­ce­nés empê­che­ra Louis XVI de se rendre à Saint-Cloud où les vrais amis de la Liber­té — et Dan­ton à leur tête — le soup­çon­naient de vou­loir aller faire ses Pâques sous le conduit d’un prêtre réfrac­taire. Fruc­tueuse année 1791, pour Dan­ton, qui acquiert suc­ces­si­ve­ment, près d’Ar­cis-sur-Aube, son pays natal (son père y était huis­sier), pour qua­rante-huit mille livres le domaine de Nui­se­ment, avec ses soixante-treize hec­tares, pour huit mille cinq cents livres l’an­cien prieu­ré de Saint-Jean du Chesne, pour vingt-trois mille cinq cents livres l’a­gréable gen­til­hom­mière située à côté du pont.

Dan­ton n’i­gnore rien, le 10 août 92 au soir, de l’ef­froi qui règne à la Légis­la­tive ; une espèce de ter­reur étrangle presque tous les dépu­tés, en rai­son de ce qui se passe à l’Hô­tel de Ville avec cette hor­ri­fiante Com­mune insur­rec­tion­nelle, non pas tom­bée du ciel mais jaillie de l’en­fer, pur agré­gat d’a­nar­chistes, leurs faux levées sur tous les pos­sé­dants. Et dans la nuit même du 10 au 11 août, un peu après une heure du matin, quand sur les sept cent cin­quante dépu­tés, il n’en reste plus en séance que moins de trois cents, à l’im­pro­viste et par deux cent vingt-trois voix sur deux cent quatre-vingt-quatre votants, Dan­ton se fait nom­mer ministre de la Jus­tice. Ses fonc­tions dans la muni­ci­pa­li­té légale lui valaient un trai­te­ment de six mille livres. Un ministre en per­çoit cent mille. Sérieux avan­ce­ment. Mais quelle est sa manœuvre ? Dan­ton va se consti­tuer le trait d’u­nion, la pas­se­relle, le lien vivant et cor­dial assu­rant une heu­reuse entente entre le minis­tère Roland-Cla­vière, repa­ru avec la pleine appro­ba­tion de l’As­sem­blée, et la Com­mune. Son but prin­ci­pal est d’é­par­gner à la classe poli­tique une scis­sion qui serait par­ti­cu­liè­re­ment inop­por­tune ; et Dan­ton se conduit avec une remar­quable habileté.

Pour cana­li­ser les ven­geances popu­laires contre les aris­to­crates (que l’on arrête par four­nées), Dan­ton, ministre de la Jus­tice, crée, dès le 12 août, un Tri­bu­nal d’ex­cep­tion char­gé de punir les cri­mi­nels sup­po­sés cou­pables d’a­voir pré­pa­ré, aux Tui­le­ries, une héca­tombe de patriotes. Dan­ton estime très suf­fi­sants les égor­ge­ments com­mis par des irres­pon­sables, le soir du 10 et dans la nuit du 10 au 11, aux alen­tours des Tui­le­ries, contre des Suisses ou des gen­tils­hommes qui ont sur­vé­cu à la bataille. Le Tri­bu­nal spé­cial inven­té par Dan­ton se mon­tre­ra peu san­gui­naire et dis­pa­raî­tra sans bruit avant la fin de l’an­née. Mais voi­ci que se pro­duit — tout de même, et trop tard pour le roi et la reine — le contre­coup exté­rieur du 10 août : les lamen­tables Aus­tro-Prus­siens que Marie-Antoi­nette, des mois durant, a sup­pliés, en vain, de fon­cer sur Paris, ils s’é­branlent, aux der­niers jours d’août.

Plus exac­te­ment, ce sont les Prus­siens qui se mettent en marche, sous le com­man­de­ment de Bruns­wick. Et leur offen­sive est faci­le­ment triom­phale, réduite qu’elle est, au vrai, à une pro­me­nade applau­die par les hon­nêtes gens du Nord-Est. Longwy s’est livré sans com­bat, ouvrant avec joie ses portes aux sol­dats de l’ordre, et, à Ver­dun, tout un essaim blanc de jeunes vierges (sup­po­sées) s’est por­té avec des fleurs au-devant des bataillons prus­siens tan­dis que les salons de la ville, où par­tout s’ouvrent des bals, se dis­putent la pré­sence des offi­ciers de Fré­dé­ric-Guillaume et de — qu’on me par­donne ce jeu de mots (sou­rire dans un affreux contexte) — son armée du salut. Tombent, coup sur coup, sur les Pari­siens ces nou­velles dra­ma­tiques : l’in­va­sion a com­men­cé ; ce qu’an­non­çait, avec une ter­rible clar­té, le Mani­feste signé le 25 juillet à Coblentz, voi­ci l’heure de son appli­ca­tion : la mise à sac de Paris, les exé­cu­tions en masse, la Révo­lu­tion écra­sée. Les aris­to­crates ramas­sés par cen­taines et jetés en pri­son dès le 10 au soir, et les jours sui­vants, apprennent, comme tout le monde, les capi­tu­la­tions de Longwy, de Ver­dun, et leur joie éclate sans pru­dence. Un pri­son­nier qui a de l’argent peut se faire appor­ter — c’est l’u­sage — les plats cui­si­nés qu’il désire et les bou­teilles com­plé­men­taires. Les 1er et 2 sep­tembre 1792, c’est la liesse, une liesse bruyante, dans les pri­sons de la capi­tale. Toutes les mai­sons d’ar­rêt reten­tissent de joyeux cou­plets roya­listes et d’o­va­tions aux libé­ra­teurs immi­nents. Résul­tat : les trop fameux mas­sacres de sep­tembre, les­quels n’ont rien à voir avec la légende accré­di­tée par Miche­let : « trois ou quatre cents ivrognes » for­çant les portes des pri­sons, dans un désordre immonde et une ivresse de sang. Nous savons au contraire aujourd’­hui que tout se pas­sa avec une appa­rente rigueur ; des com­mis­sions impro­vi­sées (il semble bien que Marat en ait eu l’i­ni­tia­tive) vont, cal­me­ment, de pri­sons en pri­sons, se font com­mu­ni­quer les listes d’é­crou, exa­minent très som­mai­re­ment, mais cas par cas, les rai­sons pour les­quelles les déte­nus sont là et pro­noncent des sen­tences tout aus­si­tôt sui­vies d’ef­fet. Aucun aris­to­crate — ou presque —n’é­chappe à la mort ; mais des droits com­muns eux aus­si, sans doute consi­dé­rés comme irré­cu­pé­rables, sont exé­cu­tés sur-le-champ. (Les abo­mi­na­tions per­pé­trées sur le cadavre de la Lam­balle n’au­ront pas eu d’i­mi­ta­teurs.) Com­men­cée dans l’a­près-midi du 2 sep­tembre, cette hor­rible sai­gnée (envi­ron, semble-t-il, mille tués au total) dure­ra trois jours.

Mais la Jus­tice ? Mais Dan­ton, qui pré­ci­sé­ment dirige la Jus­tice de l’É­tat ? Dan­ton se tait. Dan­ton ignore. Dan­ton ne veut pas savoir. Déli­bé­ré­ment il laisse se déployer le mas­sacre. Mme Roland pré­ten­dra qu’in­ter­ro­gé, sol­li­ci­té d’in­ter­ve­nir, Dan­ton aurait répon­du : « Je me fous des pri­son­niers. » Pos­sible. J’in­cli­ne­rais à dire : pro­bable même ; mais Dan­ton, dans toute affaire épi­neuse, n’é­crit rien, jamais rien ; c’est chez lui un sys­tème sans faille ; il assure tou­jours avec soin ses arrières. Pour­quoi, chez lui, en sep­tembre 1792, cette tolé­rance indé­niable, cette scan­da­leuse com­plai­sance ? Deux rai­sons, je pense. Dan­ton sait très bien la res­pon­sa­bi­li­té que porte Marat dans cette tra­gé­die, et il ne veut pas d’his­toires avec Marat et la Com­mune — dont il est membre lui-même. Mais il ne com­prend aus­si que trop bien l’o­ri­gine, men­tale et vis­cé­rale à la fois, de cette opé­ra­tion san­glante : ceux pour qui le Mani­feste du 25 juillet a décrit ce qui les atten­dra lorsque l’en­va­his­seur sera là, reçoivent comme une gifle en plein visage les allé­gresses reten­tis­santes des par­ti­sans de l’en­ne­mi. Si nous devons être exter­mi­nés par les Aus­tro-Prus­siens, que leurs com­plices y passent d’abord !

Pour Dan­ton, pour Roland, comme pour la Légis­la­tive dans son ensemble, une bonne chose, après tout, ces mas­sacres dans les pri­sons. Un moindre mal, en tout cas. La ques­tion cen­trale, posée depuis l’é­té 1789 est constam­ment obsé­dante : Gare à l’a­nar­chie ! Veillons à la sécu­ri­té des for­tunes, elle est deve­nue sou­dain, le 10 août, d’une actua­li­té viru­lente. Pour­vu, pour­vu, que les monstres à qui sou­rit la Com­mune et qui pour­rissent et décom­posent la chère et si pré­cieuse garde natio­nale bour­geoise, exclu­si­ve­ment jus­qu’a­lors consti­tuée d’hommes d’ordre (et qui s’est si bien conduite, au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91), pour­vu que ces loque­teux ne pro­fitent pas des cir­cons­tances pour pro­cé­der à des récu­pé­ra­tions indi­vi­duelles ! Exu­toire, pro­vi­den­tiel exu­toire, l’é­pu­ra­tion des pri­sons. Des assas­si­nats sont infi­ni­ment moins graves que ne le seraient des atten­tats à la Pro­prié­té. Tant que la canaille s’oc­cupe des aris­to­crates en pri­son, elle ne songe pas au pillage des hôtels par­ti­cu­liers. L’es­sen­tiel reste sauf. N’en dou­tons pas, telle est la secrète pen­sée, récon­for­tante, que par­tagent taci­te­ment tous les gens rai­son­nables. Les Giron­dins, comme les autres, pas­se­ront l’é­ponge sur la flaque de sang du 2 au 5 sep­tembre 1792. Un triste épi­sode, certes, mais qui ren­dit tout de même un inap­pré­ciable ser­vice à la classe possédante.

Le drame des pri­sons est direc­te­ment lié à celui, trop réel, de la Patrie en dan­ger ; et c’est là, dit la tra­di­tion, que Dan­ton conquit, d’un coup, son meilleur titre de gloire. Brû­lé d’une véri­table incan­des­cence patrio­tique, c’est lui, Dan­ton, qui incar­na la résis­tance à l’in­va­sion : « De l’au­dace ! Encore de l’au­dace ! Tou­jours de l’au­dace ! Et la Patrie sera sau­vée ! » Hon­neur au grand citoyen qui sut ins­pi­rer à la jeune France révo­lu­tion­naire un magni­fique élan natio­nal. Sur toutes les places de Paris et dans tous les plus impor­tants car­re­fours, Dan­ton a don­né l’ordre que soient ins­tal­lées, en hâte, des baraques sur­mon­tées, entou­rées de dra­peaux exal­tants – des baraques conte­nant une table, deux chaises et des piles de papier blanc. Et ce qu’il va deman­der à la foule, le 2 sep­tembre [1792], avec ces effets ora­toires, cet empor­te­ment sonore, et ces rugis­se­ments qui font sa spé­cia­li­té, ce sont des volon­taires, des volon­taires tout de suite et par cen­taines : jeunes Pari­siens en âge de com­battre, aux armes ! Enga­gez-vous ! Signez ! Signez à l’heure même ! Que vos poi­trines deviennent le rem­part héroïque contre lequel s’ef­fon­dre­ront les hordes étran­gères ! Et on l’é­coute, et un fris­son de patrio­tisme authen­tique et de dévoue­ment sans réserve tra­verse quan­ti­té de jeunes pro­lé­taires qui découvrent, dans leur enga­ge­ment mili­taire, en même temps que la preuve ardente qu’ils don­ne­ront de leur bonne volon­té natio­nale et répu­bli­caine, une issue à leurs pénibles dif­fi­cul­tés quo­ti­diennes. Béné­dic­tion sur eux ! Avec quelle ten­dresse, et quel sou­la­ge­ment, Roland consi­dère leur pathé­tique tumulte devant les baraques géniales inven­tées par Danton !

Il est trop bavard, Roland-le-vieux, et n’a pas les vigi­lantes pré­cau­tions de Dan­ton. Il va mettre par écrit, noir sur blanc, ce qu’il devrait savoir ne confier qu’o­ra­le­ment, et dans un mur­mure, à des intimes. Et nous pour­rons lire aujourd’­hui de sa main ces lignes inouïes tant elles en disent long : les volon­taires de sep­tembre, ah ! qu’on les envoie au plus vite « aus­si loin que leurs jambes pour­ront les por­ter ; sans cela, ils revien­dront ici pour nous cou­per la gorge ». Miche­let glisse, sur Dan­ton et le 2 sep­tembre, un mot (un seul) que l’hon­nê­te­té le force à écrire, mais qu’il s’abs­tien­dra de déve­lop­per, ce qu’il nous faut faire à sa place. Miche­let recon­naît que ces départs, en masse, de mili­tants révo­lu­tion­naires allé­geaient d’au­tant la capitale.

Allé­ger est un peu faible ; débar­ras­ser, dégor­ger, déli­vrer convien­draient mieux. Chaque volon­taire qu’on expé­die vers quelque camp d’en­traî­ne­ment du côté de la fron­tière, c’est un homme de moins dans cette foule indi­gente, si redou­table aux gens de bien, sur­chauf­fée depuis le 10 août et que l’on consi­dère, en haut lieu, comme, hélas ! capable de tout. Les enga­ge­ments mas­sifs obte­nus par Dan­ton, grâce à son magni­fique numé­ro tri­co­lore, s’at­taquent droit pour l’é­mous­ser, l’é­poin­ter, le bri­ser, à ce fer de lance d’une trop pos­sible révo­lu­tion sociale que consti­tue la jeu­nesse plé­béienne de Paris. Ain­si en sont reti­rés les élé­ments les plus dan­ge­reux. Une bonne chose de faite. Bra­vo, Danton !

N’empêche que reste le pro­blème de la guerre elle-même, qui paraît bien tour­ner très mal. Dan­ton sait par­fai­te­ment qu’ac­cep­ter un choc, sur le ter­rain, entre des bataillons fran­çais débiles, à peine enca­drés et la for­mi­dable infan­te­rie prus­sienne célèbre dans toute l’Eu­rope depuis ce qu’en a fait Fré­dé­ric II, c’est aller au-devant de cette catas­trophe escomp­tée par Louis XVI et dans laquelle la cour met­tait tous ses espoirs. À tout prix évi­ter cela. De l’au­dace ? Phrase de théâtre. Toute audace serait folie. Mais l’a­dresse, l’as­tuce, l’es­quive peuvent — qui sait ? — encore tout sau­ver. D’une part, la France dis­pose d’un avan­tage secret et d’une grande por­tée. Elle pos­sède, d’autre part, sur le plan diplo­ma­tique, un argu­ment si peu négli­geable qu’il pour­rait deve­nir déci­sif. L’a­van­tage, la chance insigne, c’est le chef de guerre enne­mi, le duc de Bruns­wick lui-même, signa­taire — par ordre — du Mani­feste de Coblentz. Aujourd’­hui encore, pour l’His­toire, Bruns­wick demeure un per­son­nage énig­ma­tique. Les émi­grés cra­che­ront sur lui, l’ac­cu­sant d’in­fa­mie, de tra­hi­son, de véna­li­tés. Calom­nies, je le crois.

Deux choses au moins, à son sujet, sont hors de doute : Bruns­wick jouis­sait à Paris, en 1792, chez les pro­gres­sistes, d’un pré­ju­gé plus que favo­rable. C’est Car­ra (si je ne me trompe), le Giron­din Car­ra qui, peu avant le 25 juillet, avait sou­hai­té à la France, à la place de Louis XVI hon­ni, un sou­ve­rain à la Bruns­wick. Bruns­wick est répu­té ami des Lumières ; on répète volon­tiers que, s’il se ren­dait à Paris, sa pre­mière visite serait pour les Jaco­bins et qu’il se coif­fe­rait sans hési­ta­tion du bon­net rouge. Nous n’en avons pas la cer­ti­tude, mais il est, du moins, vrai­sem­blable que Bruns­wick appar­tient à l’une des branches, mul­tiples, de la franc-maçon­ne­rie. Un fait, en revanche, éta­bli : le ministre des Affaires étran­gères Lebrun (un homme que Dan­ton domine) peut écrire, dans une dépêche, sachant qu’il dit vrai, que Bruns­wick conduit à regret sa guerre à la France. Sur ce point, une preuve, abso­lue : dès l’oc­cu­pa­tion de Ver­dun, Bruns­wick a conseillé à son maître, le roi de Prusse, de s’en tenir là et de faire prendre à l’ar­mée ses quar­tiers d’hiver.

Quant à l’ar­gu­ment que Dan­ton, par l’en­tre­mise de Lebrun et d’a­gents spé­ciaux, pré­sente à Fré­dé­ric-Guillaume pour le convaincre de sus­pendre son inva­sion et même d’y renon­cer, le voi­ci : Atten­tion ! Atten­tion ! Pre­nez garde ! Dans l’é­tat de nerfs où sont les exci­tés pari­siens, nom­breux et incon­trô­lables, si vos troupes avancent sur Paris, si vos uhlans appa­raissent aux abords de la capi­tale, le gou­ver­ne­ment fran­çais, en dépit de ses propres vœux, sera tota­le­ment impuis­sant à empê­cher, du côté du Temple, où sont cap­tifs le roi et sa famille, une ruée popu­laire irré­sis­tible comme le fut celle qui ensan­glan­ta, au début du mois, les pri­sons nor­males. C’est donc entre vos mains que se trouvent la vie de Louis XVI, de Marie-Antoi­nette et de leurs enfants. Songez‑y ! En pour­sui­vant votre marche, vous por­te­rez, devant l’His­toire, la res­pon­sa­bi­li­té de leur mort – une mort atroce et sauvage.

Quelle qu’ait pu être la part res­pec­tive des rai­sons diverses qui l’emportèrent dans la déci­sion du roi de Prusse, tou­jours est-il que Dan­ton réus­sit son coup. Le com­bat que Dan­ton cher­chait avec angoisse le moyen d’es­qui­ver, ô mer­veille il n’au­ra pas lieu et sera rem­pla­cé, c’est enten­du, par un simu­lacre. L’in­fan­te­rie prus­sienne n’at­ta­que­ra pas, atten­dant de pied ferme un assaut fran­çais qui ne se pro­dui­ra pas davan­tage. Et c’est ain­si que s’é­ti­re­ra la jour­née dite de Val­my, 20 sep­tembre 1792 : l’ar­mée fran­çaise et l’ar­mée prus­sienne sont res­tées du matin au soir face à face, sans que ni l’une ni l’autre ne s’a­vance pour un corps à corps. Pas de corps à corps ; la mêlée rem­pla­cée par un bel échange de coups de canon. Une canon­nade assour­dis­sante, engen­drant, de part et d’autre, à quelque huit cents mètres de dis­tance, un nombre cor­rect et indis­pen­sable de vic­times. Cinq cents envi­ron, dans l’en­semble. Puis, vers dix-huit heures, sur ces bataillons immo­biles, une grosse averse se mit à tom­ber et, des deux côtés, les canons se turent.

Se répan­dit ensuite, par les soins d’une pro­pa­gande bien menée, la légende, assez bouf­fonne, de l’in­fan­te­rie prus­sienne prête au com­bat, sur le point d’at­ta­quer, mais sou­dain pétri­fiée par l’im­mense cla­meur des sol­dats fran­çais ; Kel­ler­mann a bran­di son cha­peau au bout de son épée ; ses sol­dats ont sui­vi son exemple avec leurs baïon­nettes, et ce « Vive la Nation ! » col­lec­tif a été sai­sis­sant, effrayant. Goethe lui-même se lais­se­ra prendre à ce conte mar­tial où il ver­ra un tour­nant de l’His­toire, et Jau­rès croi­ra pou­voir loya­le­ment célé­brer la grande vic­toire psy­cho­lo­gique de la Répu­blique. La Répu­blique date­ra, en fait, du len­de­main. Dumou­riez, qui sait ce que Dan­ton attend de lui pour l’o­pi­nion, envoie à Paris les dépêches sou­hai­tées, men­son­gères avec impu­dence : que l’en­ne­mi a dû ces­ser le com­bat, qu’il recule, qu’on le har­cèle, que nos géné­raux sont déter­mi­nés à une exter­mi­na­tion de l’ar­mée prus­sienne avant qu’elle n’at­teigne la frontière.

La véri­té, toute dif­fé­rente, est que Dumou­riez, selon l’en­tente conclue entre le gou­ver­ne­ment fran­çais et la Prusse, pres­crit à ses lieu­te­nants de veiller à la pro­tec­tion des troupes prus­siennes (rava­gées d’ailleurs par la dys­en­te­rie) contre la mal­veillance éven­tuelle de par­ti­sans ruraux, afin qu’elles fran­chissent sans encombre les défi­lés de l’Ar­gonne. Le 1er octobre, plus aucun sol­dat prus­sien ne fou­lait le sol de France.

La Conven­tion a tenu sa pre­mière séance le 21 sep­tembre, et Dan­ton pro­nonce un dis­cours où figurent les mots-clés qu’exige le moment : Peuple fran­çais, sois ras­su­ré ! Voi­ci la Répu­blique. Tu n’as que des bien­faits à attendre d’elle, et quant aux pro­prié­tés, quelles qu’elles soient, elles seront éter­nel­le­ment res­pec­tées, pro­té­gées. Cet adverbe est inusuel dans la langue juri­dique. Mais, pour l’a­pai­se­ment des esprits au len­de­main d’une aven­ture pareille à celle du 10 août, rien ne sau­rait être exces­sif dans la solen­ni­té des pro­messes concer­nant la for­tune acquise, sa liber­té d’ac­crois­se­ment et sa pleine sécurité.


IV RETOUR AU BON SENS EN DEUX TEMPS 1) LE PRÉLUDE (9 THERMIDOR) – 2) LE SALUT (18 BRUMAIRE)

Puis­qu’il n’y a plus de roi, la Consti­tu­tion de 1791 doit être modi­fiée. A cet effet est convo­quée une nou­velle Consti­tuante, mais sous un autre nom. L’a­mé­ri­ca­nisme étant à la mode depuis le sou­tien aux insur­gents, on choi­sit un mot anglais : Conven­tion, qui ne signi­fie rien d’autre qu’as­sem­blée, réunion. Un mot, cepen­dant, qui, grâce à Miche­let sur­tout, va s’en­vi­ron­ner de pres­tige. Quand le Hugo des Misé­rables, en 1862, ima­gine de faire s’a­ge­nouiller son bon évêque, Mgr Myriel, devant un sur­vi­vant, qui va mou­rir, de la Conven­tion, il est évident qu’en rai­son, sans doute, des hommes de la Mon­tagne, le poète prend la Conven­tion pour quelque Sinaï sublime, aux flancs zébrés d’é­clairs. Ouvrons les yeux et pre­nons connais­sance de la Conven­tion telle quelle.

Donc, en sep­tembre 1792, c’est le pre­mier essai, en France, du suf­frage uni­ver­sel. L’abs­ten­tion sera colos­sale. A peine trente à qua­rante pour cent de votants. Plus de cens ; la nation est pro­lé­taire à quatre-vingt quinze pour cent, jour­na­liers ruraux et arti­sans ou ouvriers des villes. Sur les sept cent cin­quante repré­sen­tants à nom­mer, savez-vous com­bien seront, à la Conven­tion, les repré­sen­tants directs de cette mul­ti­tude infi­nie de tra­vailleurs faite, selon Vol­taire, pour nour­rir le petit nombre qui se réserve le droit de la gou­ver­ner ? Com­bien ? Deux ; Armon­ville, car­deur de laine près de Reims, et Noël Pointe, ouvrier à la manu­fac­ture d’armes de Saint-Étienne. Les anal­pha­bètes abondent dans les cam­pagnes, et les pay­sans qui ont voté, en petit nombre, l’ont fait sous la conduite des notables locaux, le notaire, le méde­cin, le nou­veau châ­te­lain, tous de grands bour­geois enri­chis, comme Dan­ton, grâce aux biens natio­naux. Ce sont les com­pé­tents, les mes­sieurs qui savent puis­qu’ils lisent.

Ain­si la Conven­tion, où repa­raissent par dizaines, et des membres de la Légis­la­tive et même d’an­ciens consti­tuants, comme Sieyès, est d’une com­po­si­tion sociale tout à fait iden­tique à celle des assem­blées pré­cé­dentes. Mise à part la dépu­ta­tion pari­sienne, qui est presque entiè­re­ment mon­ta­gnarde (avec Dan­ton, Marat, Robes­pierre), l’im­mense majo­ri­té, la qua­si-tota­li­té de la Conven­tion appar­tient, sans l’a­vouer tou­jours, à ce centre, dis­crè­te­ment mais extrê­me­ment dila­té, qu’on appelle, selon l’a­mi­tié ou l’hos­ti­li­té qu’on lui porte : la Plaine, ou le Ventre, ou le Marais. Ces gens-là vivent tous dans l’ef­froi ; ils ont les épaules res­ser­rées, le dos rond, la langue d’une grande pru­dence. Car s’ils se trouvent réunis, c’est la consé­quence du 10 août ; et qu’est-ce que le 10 août ? Un coup de force fau­bou­rien. La pègre règne à la Com­mune. Heu­reu­se­ment qu’il y a ce Dan­ton — et que l’or le comble, s’il le sou­haite ! — qui a fait fran­chir à la Socié­té des heures char­gées d’é­pou­vante. Et ce dont il nous faut prendre pro­fon­dé­ment conscience, c’est que la pro­vince, dans son ensemble, admet très mal cette injuste, cette absurde domi­na­tion de Paris qui impose à la France de subir, ser­vi­le­ment, les déci­sions prises par qui ? Non pas même par la capi­tale mais par une poi­gnée de ses habi­tants, la part la moins esti­mable, les dému­nis, les pas­sifs d’hier, autant dire la canaille.

Roland est res­té ministre de l’In­té­rieur et dirige un Bureau de for­ma­tion de l’es­prit public qui inonde la France, aux frais de l’É­tat, d’ar­ticles et de libelles dénon­çant la tyran­nie de ces per­ni­cieux, de ces anar­chistes (c’est le mot per­pé­tuel­le­ment repris) dont le plus bel exemple est le sinistre Robes­pierre. Jour par jour une cam­pagne se déchaîne contre lui, l’as­pi­rant dic­ta­teur, l’am­bi­tieux mas­qué qui vise, en fait, à la Toute-Puis­sance, avec l’ar­mée de gueux qui est à ses ordres. Un groupe, déjà vigou­reux à la Légis­la­tive, s’est tout de suite recons­ti­tué à la Conven­tion, le groupe des Giron­dins (encore que trois seule­ment d’entre eux, mais les meneurs, Ver­gniaud, Gua­det, Gen­son­né, soient des élus de la Gironde). Lamar­tine, dans son His­toire des Giron­dins où ne manquent, certes ni les légè­re­tés, ni les bavures, n’en dira pas moins la véri­té sur ce groupe : des gens, écri­ra-t-il en 1847, « par­fai­te­ment réso­lus à lais­ser sub­sis­ter, dans les pro­fon­deurs sociales, les pires ini­qui­tés » ; ce qu’ils veulent, c’est l’a­ris­to­cra­tie de la richesse, de telle sorte que la France, « à la place d’un seul tyran, en ait quelques mil­liers ». Et Jau­rès, plus bref et encore meilleur : les Giron­dins ? « Une oli­gar­chie de grands bour­geois beaux par­leurs et arro­gants. » Ils feront tout, en jan­vier 93, pour sau­ver la tête du roi, non par sou­ci d’hu­ma­ni­té, car il suf­fit de prê­ter l’o­reille à leurs dis­cours pour consta­ter qu’ils y font grand usage des mots guillo­tine, écha­faud, mais ils en réservent l’emploi à l’in­ten­tion des anar­chistes. L’exis­tence du roi a, pour eux, une valeur mythique ; il demeure, même détrô­né, le sym­bole de l’ordre éta­bli, de la struc­ture ances­trale, et qui doit demeu­rer immuable, de toute socié­té civi­li­sée. Les Giron­dins ne vote­ront la mort du roi que dans cette crainte des fau­bourgs qui ne cesse de les habiter.

Et qui fera créer ce tri­bu­nal révo­lu­tion­naire res­pon­sable de tant d’exé­cu­tions ? Ce n’est ni Saint-Just, ni Robes­pierre, mais bien Dan­ton, le 10 mars 93, parce qu’il lui faut, n’im­porte com­ment, se démar­quer, se défaus­ser de Dumou­riez avec lequel il s’est lour­de­ment com­pro­mis et qui est à la veille non seule­ment de déser­ter, comme l’a fait La Fayette, mais de pas­ser à l’en­ne­mi pour lui offrir son concours. Et Dan­ton, après avoir, le 1er avril, décla­ré une guerre sans mer­ci aux Giron­dins, ces lâches, les convie, quatre jours plus tard, à une asso­cia­tion fra­ter­nelle, et c’est avec leur accord qu’il entre, le 6 avril, dans le pre­mier Comi­té de Salut public.

En ce même mois d’avril 93, Robes­pierre hor­ri­fie les hon­nêtes gens en récla­mant, dans la nou­velle Décla­ra­tion des droits de l’Homme, l’in­ser­tion d’un article qui limi­te­rait le droit de pro­prié­té. L’ar­gu­men­ta­tion de Maxi­mi­lien est toute simple : vous n’a­vez pas abo­li l’es­cla­vage dans nos colo­nies, la traite des noirs sub­siste ; deman­dez à un négrier ce qu’est ce bateau (« je me trompe, disait Robes­pierre, ce cer­cueil flot­tant ») dans lequel sont entas­sés des hommes, des femmes et des enfants à la peau noire et dont beau­coup meurent en route, il vous répon­dra cal­me­ment : « Ceci est ma pro­prié­té. » Eh non ! Nul homme ne sau­rait être pro­prié­taire d’un autre homme. De même que la liber­té a pour limite la liber­té d’au­trui, de même il faut que la loi inter­dise tout usage du droit de pro­prié­té qui por­te­rait atteinte à la vie ou à la digni­té d’êtres humains. Robes­pierre a tou­ché à l’Arche, l’arche sainte, cette Pro­prié­té deve­nue sacrée depuis le 26 août 1789. Il a com­mis le crime que la Conven­tion ne peut tolé­rer ; elle déci­de­ra donc, contre lui, que l’ar­ticle concer­nant la pro­prié­té sera rédi­gé — voté — comme suit : « Le droit de pro­prié­té est celui de jouir et de dis­po­ser à son gré de ses biens. » A la bonne heure.

Les Giron­dins ont appe­lé le pays à se dres­ser contre Paris. « Hommes de la Gironde, levez-vous ! » s’est écrié Ver­gniaud. Et Cam­bon, pré­cé­dem­ment, s’est adres­sé du même ton aux « géné­reuses popu­la­tions du Midi » ; le Giron­din Isnard, hors de lui, le 25 mai 1793, a repris à son compte le Mani­feste de Coblentz pour annon­cer que, si les pro­prié­taires, à Paris, se voyaient mena­cés, la Pro­vince tout entière se jet­te­rait sur la ville pour l’a­néan­tir au point, disait cet ora­teur ins­pi­ré, que plus tard, « le visi­teur des rives de la Seine se deman­de­rait si jamais une cité avait exis­té là ». Et c’est, une fois de plus, les hideux fau­bourgs qui vont agir, contrai­gnant l’As­sem­blée, sous la menace des canons d’Hen­riot (cet ancien com­mis d’oc­troi deve­nu, à n’y pas croire, le com­man­dant en chef de la garde natio­nale), le 2 juin 1793, à exclure de son sein quelque trente membres. Inqua­li­fiable atten­tat, dira Miche­let, à la sou­ve­rai­ne­té natio­nale ; alors que Lamar­tine, peu sus­pect cepen­dant de ten­dances anar­chistes, venait d’é­crire dans son His­toire des Giron­dins : « Encore six mois d’un pareil gou­ver­ne­ment (celui du pre­mier Comi­té de Salut public, avec Dan­ton à la tête) et c’en était fait de la France, et comme Répu­blique, et comme nation. »

Pour les hommes rai­son­nables, comme sont les Giron­dins, le libé­ra­lisme est la loi des lois dans le domaine de la pro­duc­tion et du com­merce où doit s’é­pa­nouir en pleine auto­no­mie le sys­tème du mar­ché. Roland, ministre de l’In­té­rieur, a défi­ni le dogme : « Tout ce qu’un sage gou­ver­ne­ment peut et doit faire en matière éco­no­mique, c’est d’af­fir­mer qu’il n’in­ter­vien­dra jamais. » Et cepen­dant, en sep­tembre 1793, à la suite d’un nou­veau mou­ve­ment de la basse plèbe, le Comi­té de Salut public, celui du 27 juillet où Robes­pierre exerce son ascen­dant, fait enté­ri­ner par la Conven­tion cette cruelle atteinte à la Pro­prié­té qu’im­plique un contrôle éta­tique des prix : un chiffre MAXIMUM a été fixé pour la vente de trente den­rées ali­men­taires consi­dé­rées comme de pre­mière néces­si­té ; par rap­port aux prix de 1790, une aug­men­ta­tion du tiers est auto­ri­sée, mais les salaires, paral­lè­le­ment, devront être aug­men­tés de moi­tié. Quant au prix du pain, depuis des mois il est main­te­nu à trois sous la livre au moyen d’un impôt spé­cial sur les riches. De quoi, tout cela, indi­gner la très grande majo­ri­té des conven­tion­nels, mais qui ne peuvent que bais­ser la tête et ron­ger leur frein tant que Robes­pierre aura der­rière lui, pour légi­fé­rer, la vaste tourbe de cette canaille armée de fusils qui rem­place l’an­cienne, et si pré­cieuse, garde natio­nale for­mée d’hon­nêtes gens.

Dans l’é­té de 1793, la situa­tion inté­rieure, exté­rieure, de la Répu­blique fran­çaise est plus qu’a­lar­mante, frô­lant la ruine et l’en­glou­tis­se­ment. Les Giron­dins ban­nis de l’As­sem­blée ont réus­si à sou­le­ver contre Paris un bon nombre de dépar­te­ments. Avant même le 2 juin, le 29 mai, Lyon est entré en révolte, la bour­geoi­sie locale des­ti­tuant la muni­ci­pa­li­té mon­ta­gnarde (elle guillo­ti­ne­ra l’an­cien maire) et réunis­sant une armée sérieuse. Le 11 mars, à Mache­coul, s’est inau­gu­ré ce qui s’ap­pel­le­ra la guerre de Ven­dée. Ce jour-là, sou­dain, un car­nage de répu­bli­cains ; riposte à la levée de trois cent mille hommes qu’il a fal­lu pres­crire devant l’as­saut (enfin) lan­cé par les Aus­tro-Prus­siens, le 1er mars, et qui, en quelques jours, va chas­ser les troupes fran­çaises de Bel­gique et de Rhé­na­nie. Rien à voir, le car­nage de Mache­coul, avec une résis­tance catho­lique et roya­liste. Cet aspect-là ne s’a­vé­re­ra qu’un peu plus tard. Pour l’heure, un refus violent de se lais­ser mobi­li­ser par des fonc­tion­naires dont on ne com­prend même pas la langue et pour une patrie que l’on ne recon­naît pas. La guerre de Ven­dée a com­men­cé par un refus de ser­vice mili­taire. Les pre­miers Ven­déens furent des insou­mis, des conscrits réfrac­taires ; il est utile de le savoir. Utile aus­si de n’i­gno­rer point que la guerre de Ven­dée où s’en­tas­sèrent, des deux côtés, des hor­reurs et qui fit cer­tai­ne­ment plus de cent mille vic­times (cent cin­quante mille peut-être) n’a­vait rien d’un géno­cide comme disent quelques polé­mistes d’au­jourd’­hui ; rien de racial dans cette tra­gé­die ouverte par l’as­sas­si­nat de délé­gués répu­bli­cains, le 11 mars 1793, dans la petite ville de Mache­coul, en Loire-Atlantique.

Fin juin 1793, sur quatre-vingt-trois dépar­te­ments, soixante sont en séces­sion. Le corps expé­di­tion­naire du duc d’York cherche à inves­tir Dun­kerque ; Cobourg, l’Au­tri­chien, guette Mau­beuge et Stras­bourg. La situa­tion est si grave que, le 10 juillet, lors du renou­vel­le­ment men­suel des pou­voirs du Comi­té, Dan­ton s’est reti­ré, pre­nant pour pré­texte jovial son tout récent mariage, et tout ce qu’il avait à ensei­gner, disait-il, pour une heu­reuse vie conju­gale, à sa jeune épouse de seize ans. Qu’on veuille bien lui per­mettre, en consé­quence, de se consa­crer, pour un temps, aux joies du foyer. Robes­pierre donne alors sa mesure. Lui qui a vai­ne­ment ten­té d’é­car­ter la guerre, puisque la guerre est là qu’on la gagne ! Et il invente un com­por­te­ment jus­qu’a­lors inédit. Une défaite était tou­jours, avant lui, impu­table aux sol­dats. Mais les géné­raux ? Intou­chables ! Cet usage repren­dra après l’in­ter­mède Robes­pierre. Ne ver­rons-nous pas l’Ar­mée, après les désastres de 1870–1871 et la red­di­tion de Paris, faire pleu­voir sur elle-même un déluge de déco­ra­tions et de pro­mo­tions. (Je me sou­viens de ma stu­peur en tour­nant, au Jour­nal Offi­ciel, ces pages et ces pages encom­brées de récompenses.)

Rap­pel­le­rai-je que le pré­sident Paul Rey­naud, après la per­cée alle­mande de Sedan, en mai 1940, avait envi­sa­gé des sanc­tions – trop légi­times – contre les res­pon­sables, et en par­ti­cu­lier Hunt­zi­ger. À peine a‑t-il esquis­sé ce geste que lui par­vient une lettre com­mi­na­toire de son pre­mier et pres­ti­gieux col­la­bo­ra­teur, le maré­chal Pétain, lequel, en date du 26 mai, lui fait savoir qu’il démis­sion­ne­ra sur-le-champ et plan­te­ra là tout net le gou­ver­ne­ment s’il ose se per­mettre la scan­da­leuse incon­ve­nance dont lui est venue la ten­ta­tion (Hunt­zi­ger, Pétain au pou­voir en fera son ministre de la Guerre). Mais Robes­pierre s’est entê­té et il enver­ra à la guillo­tine tout une série de chefs de corps. Il ne me déplaît pas que Robes­pierre soit, avec Saint-Just, l’au­teur de cette cir­cu­laire de décembre 1793, ain­si conçue : « L’in­su­bor­di­na­tion des géné­raux est la pire dans une Répu­blique. Dans un État libre, c’est le pou­voir mili­taire qui doit être le plus astreint. » Les résul­tats confir­me­ront sa dure intran­si­geance. Aux défaites suc­cèdent des vic­toires : Hond­schoot va déga­ger Dun­kerque, Wat­ti­gnies, Mau­beuge et bien­tôt le dan­ger s’é­loi­gne­ra de Strasbourg.

Tout va bien, donc, pour la Répu­blique, quand sou­dain Robes­pierre se voit confron­té à un pro­blème inat­ten­du : un clan, exclu­si­ve­ment bour­geois (Soboul l’a éta­bli dans son admi­rable thèse de douze cents pages sur Les Sans-culottes pari­siens de l’an II), lance une cam­pagne furieuse de déchris­tia­ni­sa­tion. Elle com­mence avec l’af­faire du nou­veau calen­drier déclen­chée par Fabre d’É­glan­tine ; quand l’é­vêque (consti­tu­tion­nel) Gré­goire, répu­bli­cain déci­dé, demande pour­quoi ce chan­ge­ment, la réponse est claire : pour qu’il n’y ait plus de dimanches, et plus de messes. Et tant pis si l’ou­vrier ne se repose plus que tous les dix jours seule­ment. Ana­char­sis Clootz et Léo­nard Bour­don obtiennent — par on ne sait quel chan­tage — de l’é­vêque de Paris, Gobel, qu’il se déprê­trise publi­que­ment, le 7 novembre. Tels repré­sen­tants en mis­sion, comme Dumont dans les dépar­te­ments du Nord, ou Javogues en Saône-et-Loire et dans l’Ain, font la chasse aux ani­maux noirs (ce sont les curés). La Com­mune désaf­fecte Notre-Dame de Paris, qui devient Temple de la Rai­son et Cam­bon réclame la fer­me­ture immé­diate de toutes les églises dans la France entière.

Robes­pierre dit non ; nous sommes le 21 novembre 1793. Robes­pierre exige que soit main­te­nue la liber­té de conscience. Il ne veut pas d’un tota­li­ta­risme athée ; mais il se heurte à forte par­tie, car, de même qu’à la Consti­tuante la majo­ri­té était vol­tai­rienne (c’est la Consti­tuante qui a désaf­fec­té l’é­glise Sainte-Gene­viève pour en faire le Pan­théon où elle a conduit, en grande pompe, le 10 juillet 1791, les cendres du glo­rieux Impie), de même, la majo­ri­té de la Conven­tion ne demande pas mieux que de voir dis­pa­raître les prin­cipes, à tous égards déso­bli­geants, du chris­tia­nisme. Mira­beau se disait ouver­te­ment « athée avec délices » ; le mar­quis de Sade pré­ci­sait, quant à lui : « athée avec fana­tisme ». Les Giron­dins avaient vou­lu s’op­po­ser à toute allu­sion à Dieu dans la nou­velle Décla­ra­tion des droits de l’Homme et leur ténor Isnard trou­vait d’une len­teur fas­ti­dieuse « l’a­go­nie de la Super­sti­tion ».

Si Robes­pierre prend éner­gi­que­ment par­ti contre cette bru­tale into­lé­rance, c’est que, fervent dis­ciple de Rous­seau, il a, de longue date, quant au sens de la Révo­lu­tion, une arrière-pen­sée qui com­mande toute son action, et il n’a pas craint d’im­pri­mer, dans son pério­dique Le Défen­seur, en juin 1792, cette apos­trophe à l’Être suprême : « Ô Dieu, cette cause est la tienne », la cause qu’il défend, de l’é­qui­té. A ses yeux, la Révo­lu­tion – sinon, elle est condam­née à l’in­si­gni­fiance – doit com­por­ter un nou­veau regard de l’homme sur la vie, la mort, et l’emploi des jours. Cette ver­tu dont il par­le­ra (et dont se gaus­se­ra bas­se­ment Dan­ton) le 5 février 1794, dans son rap­port Sur les prin­cipes de morale poli­tique qui doivent gui­der la Conven­tion natio­nale dans l’ad­mi­nis­tra­tion inté­rieure de la Répu­blique, c’est, avant tout, l’es­prit civique, la soli­da­ri­té, la bonne volon­té cou­ra­geuse, la pré­fé­rence du Bien, l’es­prit de sacri­fice, la gran­deur d’âme, la magna­ni­mi­té. Nous vou­lons, se risque-t-il à dire, une Cité « où toutes les âmes s’a­gran­di­ront », la Répu­blique des cœurs purs… Cette espèce de naï­ve­té poi­gnante, ça aus­si, sachons-le, c’est le propre de Robes­pierre, de Robes­pierre som­bre­ment rési­gné, en même temps, à la Ter­reur et à la guillotine.

On ima­gine les haus­se­ments d’é­paules et l’a­ga­ce­ment irri­té chez ceux — et ils sont légion — qui sous­crivent à la for­mule de Vol­taire : « Le plai­sir est le but, le devoir (sic) et l’ob­jet de tous les êtres rai­son­nables. » Le 18 Flo­réal, Robes­pierre s’a­vise d’ex­pri­mer toute sa pen­sée sur « le rap­port des idées reli­gieuses avec les prin­cipes répu­bli­cains » ; et, cette fois, c’en est trop, car il dénude la doci­li­té de ce qu’il nomme la secte ency­clo­pé­diste à l’é­gard des des­potes, pour­vu qu’ils soient éclai­rés. Le jour où il célèbre la Fête de l’Être suprême — le 8 juin, dans l’an­cien calen­drier, date de la Pen­te­côte pour l’an­née 1794 – Robes­pierre signe son arrêt de mort. Depuis près de deux ans, les trois quarts (pour le moins) des Conven­tion­nels attendent qu’ap­pa­raisse le moyen de fer­mer, et si pos­sible à jamais, cette paren­thèse odieuse ouverte par le 10 août dans la vie poli­tique et sociale. Or, voi­ci que cette chance appa­raît. Des rangs mêmes de la Mon­tagne, le 8 juin, pen­dant la fête, ont fusé contre Robes­pierre des cris de haine, des inter­pel­la­tions insul­tantes. La semaine sui­vante, le 15, Vadier (membre du Comi­té de Sûre­té géné­rale) ravit l’as­sem­blée en contant l’his­toire de Cathe­rine Théot, cette vieille folle mys­tique de la Contre­scarpe qui pré­dit un nou­veau Mes­sie ; cha­cun a com­pris l’al­lu­sion : le nou­vel Élu du Sei­gneur aucun doute, pour la gro­tesque pro­phé­tesse, c’est Robes­pierre, ce « prêtre et qui ne sera jamais qu’un prêtre », comme avait si bien dit Condor­cet. Miche­let crie sa joie devant l’o­pé­ra­tion Vadier : « On se tor­dait, dit-il, sur les bancs de la Conven­tion. Rire immense. Rire sacré. Enfin Vol­taire res­sus­cite. Béni sois-tu, bon revenant ! »

Maxi­mi­lien était tom­bé malade, mi-février. Il avait été alors quo­ti­dien­ne­ment cha­pi­tré chez lui par Saint-Just qui l’a convain­cu de frap­per un coup double – disons deux coups suc­ces­sifs, mais très rap­pro­chés – contre deux fac­tions, aus­si néfastes l’une que l’autre, qui font tant de mal à la Répu­blique, les héber­tistes et les dan­to­nistes ; for­ce­nés, les pre­miers ; sour­nois et plus dan­ge­reux encore, les seconds. Robes­pierre a fini par ouvrir les yeux sur ce Dan­ton qui l’au­ra si long­temps abu­sé, qu’il défen­dait encore (ajou­tant, tout de même : « je puis me trom­per »), le 3 décembre 1793, et la ran­cœur lui fait mal quand il songe à la lettre, si fra­ter­nelle — et si ridi­cule, hélas ! — qu’il avait adres­sée à cet homme en février 93, lorsque la pre­mière femme de Dan­ton était morte. Un écœu­re­ment l’a pris lorsque, le 29 mars 94, avant-veille de son arres­ta­tion, Dan­ton a vou­lu s’en­tre­te­nir avec lui, et qu’il a vu le gros homme, pour se défendre, incri­mi­ner Des­mou­lins (sa marion­nette) lequel serait la proie d’un vice inavouable.

L’exé­cu­tion d’Hé­bert, de Dan­ton, de leur entou­rage inter­lope de para­sites et de for­bans, si elle n’a paru que trop tar­dive à un Billaud-Varenne, a four­ni à d’autres mon­ta­gnards leur pré­texte de rup­ture. Il y a aus­si, contre Robes­pierre, ces repré­sen­tants en mis­sion qu’il fait rap­pe­ler parce qu’ils don­naient de la Répu­blique une image atroce, ou inac­cep­table. Il y a Cam­bon et son petit clan dont Robes­pierre observe, avec stu­peur et dégoût, les méthodes sin­gu­lières : ils règlent en assi­gnats (dépré­ciés) les petites rentes d’É­tat, en numé­raire les grosses.

Et il y a Car­not qui ne déco­lère plus depuis que Robes­pierre parle de conclure la paix puis­qu’à la fin de juin 1794, le sol fran­çais a été déli­vré de toute pré­sence mili­taire enne­mie. Ces­ser la guerre quand, après tant de mois, elle répond enfin à sa rai­son d’être, et qu’elle devient fruc­tueuse ! Et sur­tout il y a, dans la Conven­tion, ce large consen­sus pour en finir avec la Super­sti­tion. Notons-le bien, c’est l’As­sem­blée tout entière, in cor­pore, qui de bon cœur et joyeu­se­ment, s’est trans­por­tée, le 10 novembre 93 au Temple de la Rai­son sub­sti­tué, la veille, à Notre-Dame.

Pour se débar­ras­ser de Robes­pierre, la marche à suivre est toute tra­cée : il n’est fort qu’à l’aide de son exé­crable, mais puis­sante, mais irré­sis­tible armée fau­bou­rienne. Toute la lie du peuple est pour lui. Ce à quoi il faut par­ve­nir, c’est à lui reti­rer ce révol­tant appui. Les deux comi­tés vont s’y appli­quer avec zèle. Depuis l’in­ci­dent Vadier, dont la signi­fi­ca­tion offen­sive était trop claire, Maxi­mi­lien a pra­ti­que­ment renon­cé à ses fonc­tions gou­ver­ne­men­tales. Afin de ne pas déso­rien­ter l’o­pi­nion, il fait, chaque matin, une appa­ri­tion de quelques minutes au Comi­té de Salut public, signant pour la forme, quelques décrets, mais il ne par­ti­cipe plus au pou­voir. Or, on a déci­dé, entre conju­rés, d’u­ti­li­ser à fond contre lui une modi­fi­ca­tion — exces­sive — de la pro­cé­dure judi­ciaire récla­mée par Cou­thon (et visant, lui-même le dira, cinq ou six indi­vi­dus, pas plus). Le plan d’ac­tion est de rendre la guillo­tine fré­né­tique, en répé­tant par­tout, sans cesse, et confi­den­tiel­le­ment, que Robes­pierre exige qu’il en soit ain­si. Le 29 juin, cin­quante-quatre cou­pables ont été exé­cu­tés le même jour (un record !), hommes et femmes, tous et toutes revê­tus de la che­mise rouge des par­ri­cides : ce sont les cri­mi­nels impli­qués de près ou de loin, dans les ten­ta­tives d’as­sas­si­nat impu­tées à Lad­mi­ral et à Cécile Renault contre Robes­pierre. Et Robes­pierre se venge, paraît-il.

Si le Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire, en quinze mois, a pro­non­cé quelque douze cents condam­na­tions à mort, en six semaines il en pro­non­ce­ra treize cents. Et qu’on le sache bien : c’est « Robes­pierre qui le veut ». Ces condam­na­tions, au sur­plus, portent désor­mais, assez sou­vent, sur de petites gens, de pauvres gens, accu­sés d’a­voir mal par­lé de la Répu­blique, regret­té le bon temps de la monarchie.

Qu’il a donc tris­te­ment chan­gé, l’In­cor­rup­tible auquel on aura fait trop long­temps confiance ! Sur l’af­freux cal­cul des com­plices, Lamar­tine, beau­coup mieux que Miche­let, a dit la véri­té en une phrase lapi­daire : ce Robes­pierre dont ils veulent la tête, « ils le cou­vrirent, pen­dant qua­rante jours, du sang qu’ils ver­saient » pour le perdre. Oppor­tune, excel­lente mesure sup­plé­men­taire : on éta­blit, le 5 Ther­mi­dor, un nou­veau maxi­mum, celui des salaires, cette fois, qui doivent être réduits, selon les cas, de vingt, trente ou qua­rante pour cent. Bien enten­du, la déci­sion est de Robes­pierre. Enfin, pour que tout soit par­fai­te­ment au point, le jour J, Sieyès et Fou­ché se par­tagent la besogne : ils vont trou­ver, chez eux, les prin­ci­paux membres du Marais pour les pré­ve­nir, ami­ca­le­ment : « Votre nom, je le sais, est sur la pro­chaine liste d’ar­res­ta­tions dres­sée par Robespierre. »

Le grand jeu se joue­ra, avec une vigueur et une una­ni­mi­té conso­lantes, le 27 juillet 1794 (9 Ther­mi­dor an II). Cette Conven­tion, jus­qu’a­lors rata­ti­née sur elle-même et disant oui, à l’u­na­ni­mi­té, aux pro­po­si­tions de Robes­pierre, elle est sou­dain trans­fi­gu­rée, et c’est à l’u­na­ni­mi­té (quelle volte-face !) quelle envoie Robes­pierre à la mort. Comme on pou­vait s’y attendre — on n’a­vait certes pas, en ce sens, ména­gé les efforts — les fau­bourgs ne bougent guère ; le soir du 9 Ther­mi­dor où Robes­pierre et sa petite équipe ont été mis hors la loi, sur qua­rante-huit sec­tions pari­siennes, plus de la moi­tié res­tent indif­fé­rentes, et c’est deux ou trois mille plé­béiens tout au plus, encore fidèles, qui s’at­troupent dans la nuit devant l’Hô­tel de Ville. Robes­pierre refuse de les encou­ra­ger. Il sait bien que tout est fini et que son grand des­sein a les deux ailes cassées.

C’est la Libé­ra­tion de Paris comme écri­ra, après la der­nière guerre, et dans une inten­tion lim­pide, un his­to­rien occa­sion­nel, ancien ami des Croix-de-feu : Ce qui signi­fie que la Conven­tion va pou­voir enfin res­pi­rer, dépo­ser le masque obli­gé, et révé­ler son vrai visage. Triomphe de la liber­té éco­no­mique. Sup­pres­sion du contrôle des prix, les­quels montent aus­si­tôt ver­ti­ca­le­ment. On meurt de faim — et ce n’est pas là figure de style — dans « les quar­tiers du tra­vail et de la misère ». Les sui­cides se mul­ti­plient. La mor­ta­li­té dans Paris atteint, pen­dant l’hi­ver 1794–1795, le double de ce qu’elle était nor­ma­le­ment. Insur­rec­tion d’af­fa­més, le 1er avril 1795, Piche­gru et ses sol­dats cernent le fau­bourg Saint-Antoine et y réta­blissent l’ordre par les moyens appro­priés. Puis la Conven­tion, ren­due à elle-même, bâtit une nou­velle Consti­tu­tion ins­pi­rée par l’ho­no­rable Bois­sy d’An­glas qui s’est fait accla­mer à la tri­bune en rap­pe­lant qu’« un pays gou­ver­né par les pro­prié­taires est dans l’ordre natu­rel ». Pour être membre de la Légis­la­tive, il avait fal­lu prou­ver que l’on ver­sait aux contri­bu­tions l’é­qui­valent de cin­quante jour­nées de tra­vail. Non, deux cents, dit la Conven­tion qui ne badine pas avec la sûre­té des pos­sé­dants.

La Répu­blique de 1792 mour­ra en deux temps ; le 9 Ther­mi­dor est une esquisse du18 Bru­maire, un pré­lude. Bona­parte sau­ra se faire char­ger, par un puis­sant groupe ban­caire, de l’o­pé­ra­tion finale. A par­tir du 10 novembre 1799, plus d’é­lec­tions. Les Fran­çais n’ont plus la parole. Les maires eux-mêmes sont nom­més par le Pre­mier Consul. Et dès lors voi­ci la France vam­pire. Sa méthode ita­lienne de 1796, Bona­parte l’ap­pli­que­ra, peu à peu, à l’Eu­rope entière. Un caïd, pour s’en­ri­chir, a besoin d’hommes de main, de tueurs à gages. Pour cet emploi, le gang­ster corse a réus­si le tour de force de se pro­cu­rer, tout bon­ne­ment, l’en­semble des conscrits fran­çais. Jacques Bain­ville dira du régime de Bona­parte qu’il fut un « trop bref âge d’or. » Jamais, avant de décou­vrir, grâce à Mathiez, l’ex­tra­or­di­naire épître de Roland — rap­pe­lez-vous ! sur les volon­taires à expé­dier le plus loin pos­sible, sous peine d’in­con­vé­nients majeurs pour les hon­nêtes gens — jamais je n’ai mieux com­pris l’im­mense bien­fait dont la bour­geoi­sie fran­çaise fut rede­vable à l’empe­reur. C’est lui qui, chaque année, grâce à cette conscrip­tion à laquelle échappent comme ils veulent les fils de familles (voyez Lamar­tine par exemple, qui eut ses 20 ans en 1810, et son cama­rade Virieu) enver­ra les jeunes plé­béiens, éven­tuel­le­ment dan­ge­reux, au loin, au diable, et jus­qu’à Mos­cou, pour le repos des gens de bien.

* * * * *

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Étienne

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19 Commentaires

  1. pagerome

    mer­ci mr Chouard pour ce texte…

    Réponse
  2. samsam

    ayant com­men­cé de lire, et à pro­fi­ter de ce texte, qui semble reprendre et com­plé­ter la confé­rence du cern,

    mer­ci Étienne pour le long tra­vail que cela vous a deman­dé, cela, plus la trans­crip­tion de la confé­rence par les for­mi­dables virus, plus tout le reste en fait

    le mou­ve­ment du Plan C élève l’esprit

    non de non, j’ai l’im­pres­sion à chaque fois d’en deve­nir plus intel­li­gent ! cela serait « inutile » si je ne ral­liais pas les amis à cette voie sti­mu­lante et nécessaire

    bref, un grand merci

    Réponse
  3. Yves

    C’est Noêl avant l’heure !
    On y retrouve la ligne direc­trice de sa confé­rence ( deja ecou­té et lu faci­le­ment 50 fois lol…) c’est un tra­vail d’a­char­né que tu nous as offert et un docu­ment à dif­fu­ser activement.…

    Ne bais­sons pas les bras et dif­fu­sons notre virus d’ou­ver­ture des consciences pour lut­ter contre le ramol­lis­se­ment du cer­veau humain domi­né par les médias et ses ‘secret story » !

    Ne bais­sons pas les bras !

    Mon­sieur Étienne, tes heures consa­crées à la mis­sion que tu t’es don­né pour nous aider à com­prendre, à lut­ter, à ensei­gner à notre tour por­te­ra ses fruits j’en suis convaincu …

    Encore mille Mercis !

    Réponse
  4. Florence

    (Nota : pour évi­ter l’en­ca­dré glou­ton et gom­meur de ses textes, Yves, il faut veiller à ne pas insé­rer 2 lignes blanches entre ses para­graphes. On ne peut vous lire en entier, dommage…)

    PAUVRETÉ ? J’es­père qu’il y a beau­coup de pauvres et de misé­rables, ou misé­reux – de France et d’ailleurs, à venir ici.

    À quand les pauvres, leur parole « entre leurs mains » ? A quand l’ar­rêt du rapt de leur choix, tant il est vrai que les bien-pen­sants sont habi­tués à par­ler en leur nom, à déci­der de ce qui est bien pour eux (ici aus­si ? excu­sez-moi ! Par­tout, je le crains) ? Ne par­lons pas de la poli­tique « sociale », dont tout l’art pour­rait être de péren­ni­ser la pau­vre­té, de la contrô­ler, de pro­pa­ger ses valeurs morales et ses modèles de fonc­tion­ne­ment tout en affir­mant la combattre…

    Le tirage au sort des « déci­deurs » sûre­ment, et un gros bilan de notre situa­tion, sont nos meilleures réponses actuelles (Jean-Phi­lippe Des­bordes – Déco­nom­miques nous y aide fran­che­ment / voir aus­si Pièces et main d’œuvre). La ques­tion de la limite des pou­voirs est car­di­nale (consti­tu­tion et orga­ni­sa­tion poli­tique), tant il me paraît que l’es­sence de la vie est l’al­lant, et le plai­sir (et non seule­ment le com­bat, qui vien­drait même en second lieu !). Mer­ci, donc, mer­ci tant, Étienne Chouard…

    http://​www​.pie​ce​set​main​doeuvre​.com/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​p​a​g​e​=​p​lan

    Pour autant, à quand la pau­vre­té (maté­rielle) re-pen­sée et reva­lo­ri­sée ? Car ce peut être un choix – posi­tif. Si la mon­naie, le fric, le « blé », l’ « avoine »… (comme l’ar­got est par­lant et concret), ren­du public est un acte démo­cra­tique s’il en est, la mino­ra­tion de son uti­li­té vitale est à mes yeux une ambi­tion libé­ra­trice valable.

    Com­bien de per­sonnes peuvent vivre ou sur­vivre sans argent, ou sans pro­prié­té agri­cole, seule véri­table alter­na­tive – aujourd’­hui ? J’ai posé la ques­tion de la COMPLEXITÉ de nos socié­tés récem­ment ici, sans rece­voir encore de réponse. Je pense per­son­nel­le­ment immé­dia­te­ment à l’hy­per-dépen­dance de la grande majo­ri­té des indi­vi­dus (alors qu’on nous rebat les oreilles avec l’au­to­no­mie !), hyper-dépen­dance aux autres, au « sys­tème » (faute de mieux dans la briè­ve­té) et à l’argent, à laquelle j’a­jou­te­rai une archi­tec­ture sociale diluée et ten­ta­cu­laire, rami­fiée, donc peu visible, mais pas for­cé­ment très com­plexe, elle (domi­na­tion / sou­mis­sion, – cor­rup­tion – écou­ter Her­vé Kempf aux Décon­no­miques / hié­rar­chi­sa­tion des humains et du vivant).

    http://www.livestream.com/lateleduplateau/video?clipId=pla_aa28df28-5818–4398-ae05-2fe5f9dd57a5&utm_source=lslibrary&utm_medium=ui-thumb

    Vivre sans argent fut le cas de la grande part de nos ancêtres, et « nous » sommes là. Si notre regard est tota­le­ment néga­tif sur le pas­sé (dur, patriar­cal, féo­dal) – est-il entre­te­nu ? la part des choses est-elle faite ?, quel « mer­veilleux » levier coer­ci­tif pour les pou­voirs d’au­jourd’­hui que notre dépen­dance à l’argent pour vivre et sur­tout sur­vivre, en contre­par­tie, pou­voirs déten­teurs du droit de le créer et de le gérer, et même de jouer avec (les « salauds »)…

    http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​L​a​-​m​i​s​e​r​e​-​d​e​v​o​i​e​m​e​n​t​-​d​e​-​l​a​.​h​tml

    Comme je viens lire ceci :

    « Le lieu était sau­vage. Ces col­lines boi­sées, ces tapis de lichen, cela res­sem­blait à des pay­sages des temps pas­sés, tout en ne por­tant la marque d’au­cune époque pré­cise. Mais le cos­tume d’Anne était du plein Moyen-Age et alors, on avait l’im­pres­sion de cette période-là.

    Non pas le Moyen-Age sombre et cré­pus­cu­laire com­pris par Gus­tave Doré, mais le Moyen-Age au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éter­nelles fleurs des champs de la Gaule, qui s’é­pa­nouis­saient aus­si pour nos ancêtres. » Pierre Loti, Mon frère Yves, 1883.

    Une autre réfé­rence (côté uni­ver­si­taire, donc, par­don : par­tielle et un tan­ti­net sur­plom­bante, pré­sen­te­ment, parole d’ob­ser­vée indi­recte) – et récu­pé­rée tous azi­muts (de S. Royal au PC) : Guillaume Leblanc.

    http://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​o​e​u​v​r​e​-​q​u​e​-​f​a​i​r​e​-​d​e​-​n​o​t​r​e​-​v​u​l​n​e​r​a​b​i​l​i​t​e​-​d​e​-​g​u​i​l​l​a​u​m​e​-​l​e​-​b​l​anc

    Réponse
  5. Mehdi

    Bon­jour Étienne,

    Mer­ci beau­coup pour ce tra­vail qui a dû te prendre un temps fou. Sache cepen­dant que tu as subi une attaque en règle de la part d’un cer­tain Jean Robin sur son site. Ses argu­ments sont spé­cieux, il n’y a pas de quoi s’in­quié­ter. Je vais lire ce texte avec atten­tion, et te remer­cie encore une fois pour ce travail.

    Réponse
  6. Florence

    « Il est temps de faire reve­nir Cra­zy Horse au galop

    La résis­tance des Indiens contre l’expansion des Euro­péens vers l’ouest a pris deux formes. L’une, c’é­tait la vio­lence. L’autre, le com­pro­mis. Ni l’une ni l’autre n’ont fonc­tion­né. Ils leur ont volé leur terre, déci­mé leurs tri­bus, tué leurs femmes et leurs enfants à coups de fusil et dévas­té leur envi­ron­ne­ment. Ils n’ont eu droit à aucun recours juri­dique ; pas de jus­tice. Il n’y en a jamais pour les opprimés.

    Et alors que nous sommes confron­tés à des forces simi­laires d’un pou­voir des entre­prises pré­da­teur et effré­né, réso­lu à exer­cer une exploi­ta­tion sans mer­ci et qui nous dépouille de toute pro­tec­tion juri­dique et phy­sique, nous devons réflé­chir sérieu­se­ment à la façon dont nous allons riposter.

    Les idéo­logues du capi­ta­lisme vorace, comme les membres d’une secte pri­mi­tive, psal­mo­dient le faux man­tra que les res­sources natu­relles et l’expansion sont infi­nies. Ils rejettent les appels à une redis­tri­bu­tion des richesses équi­table, pré­ten­dant qu’elle est inutile. Ils disent que tout le monde par­ta­ge­ra bien­tôt les richesses « en expan­sion », alors qu’en fait, elles sont en dimi­nu­tion constante. Et pen­dant que se déve­loppe ce pro­jet dément, les classes domi­nantes filent comme des cafards vers leurs refuges. Pour finir, au bout du compte, par s’écrouler comme un châ­teau de cartes.

    Les civi­li­sa­tions au stade ter­mi­nal de la déca­dence sont diri­gées par des classes domi­nantes décon­nec­tées de la réa­li­té. Les socié­tés s’efforcent de plus en plus de conser­ver aux classes diri­geantes leur opu­lence déca­dente, peu importe si cela détruit les fon­de­ments de la pro­duc­ti­vi­té et des richesses. Karl Marx avait rai­son quand il qua­li­fiait le capi­ta­lisme non régle­men­té de « machine à démo­lir les limites ».

    De cette inca­pa­ci­té à impo­ser des limites résulte la vam­pi­ri­sa­tion des res­sources natu­relles et des com­mu­nau­tés humaines. Cette fois-ci, la dif­fé­rence c’est que quand nous dis­pa­raî­trons, toute la pla­nète dis­pa­raî­tra avec nous. »

    Ici la suite :

    http://blog.emceebeulogue.fr/post/2012/07/14/Ce-que-peut-nous-enseigner-la‑r%C3%A9sistance-des-Indiens-d-Am%C3%A9rique-contre-la-cupidit%C3%A9-des-colons

    Réponse
  7. Stephane

    Mer­ci Etienne que dire passionnant
    on en redemande.

    Aus­si pas­sion­nant à l’o­ral qu’a l’écrit ce bon Henri.

    L’his­toire his­to­rique comme dit Peguy .Je dirais meme le sens de l’his­toire sans le sens des inté­rêts de ceux qui l’écrivent.Trouve son écho dans les lec­teurs de la plèbe que nous sommes .

    Réponse
  8. sitouaillain

    Un grand mer­ci Etienne,

    et puisque Guille­min le signale, et comme la « mora­li­sa­tion de la vie publique » se fera par une com­mis­sion ad hoc sans doute « à l’ombre des majo­ri­tés silen­cieuses » (au pas­sage, excellent essai de Baudrillard),

    voi­ci le fameux dis­cours du saint homme, oui saint, j’ose le dénom­mer tel, même si bien sûr le mot est gal­vau­dé, tant d’i­gno­mi­nies ayant été com­mises par des hommes por­tant ce titre et par la secte d’as­sas­sins s’é­tant arro­gé le mono­pole de nomi­na­tion, mais voi­là bien le genre d’homme à la mémoire duquel toute Eglise (eccle­sia) se doit d’être fidèle, sans qu’il n’y ait d’autre culte à lui vouer que de tâcher de ne point trop le tra­hir et de prendre notre part de la besogne.

    http://​www​.legrand​soir​.info/​r​o​b​e​s​p​i​e​r​r​e​-​s​u​r​-​l​e​s​-​p​r​i​n​c​i​p​e​s​-​d​e​-​m​o​r​a​l​e​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​.​h​tml

    Maxi­mi­lien de Robespierre

    Dis­cours à la Convention_5 février 1794

    « Sur les prin­cipes de morale poli­tique qui doivent gui­der la Conven­tion natio­nale dans l’ad­mi­nis­tra­tion inté­rieure de la République »

    Qu’au­rait-dit Guille­min de ces savou­reux pro­pos de nos enne­mis, Madame Pari­sot (http://www.lepoint.fr/politique/election-presidentielle-2012/parisot-melenchon-l-heritier-de-la-terreur-01–04-2012–1447227_324.php) et Mon­sieur Copé qui lan­ça, tou­jours sur la même cible « Robes­pierre est son héros alors qu’il s’a­git d’un tyran san­gui­naire qui a désho­no­ré la Révo­lu­tion fran­çaise » ?

    Com­ment ne pas non plus saluer cet édi­to­rial de Franz Oli­vier Gies­bert au titre édi­fiant « au secours Robes­pierre revient ! » (http://www.lepoint.fr/editos-du-point/franz-olivier-giesbert/au-secours-robespierre-revient-19–04-2012–1453049_70.php), sans par­ler de son confrère de l’Ex­press, que je me sur­prends à rêver en deux mor­ceaux, Chris­tohpe Barbier ?

    Réponse
  9. Louis Matisse

    Bra­vo Etienne Chouard pour ce tra­vail de recherche et de redif­fu­sion ! Je cher­chais l’ou­vrage en livre et voi­là que je tombe en lien sur votre blog ; quel heu­reux hasard !

    Je vous remer­cie pour votre enga­ge­ment loyal et probe, et cet quête de la véri­té et de la jus­tice. Vous êtes, avec Fran­çois Asse­li­neau – et mal­gré vos désac­cords – les deux Lumières d’es­poir au sein de ce nou­vel âge obscurantiste.

    Je sou­haite de tout coeur que vos et ces idées rayonnent à nou­veau par­mi les Fran­çais. Ah ! quelles glo­rieuses pers­pec­tives pour ce peuple et pour le monde !

    Votre tra­vail est salu­taire ; toute Révo­lu­tion com­mence tou­jours et d’a­bord par celle des Esprits.

    Salu­ta­tions, LM.

    Réponse
  10. Jean-Yves L.

    Génial ! Grand mer­ci, je sur­veillais aus­si ce bou­quin sur Ama­zone atten­dant qu’il soit dis­po à un prix raisonnable.

    Est-ce que c’est l’in­té­gral ? Sur Ama­zone il est fait men­tion de 119 pages. Ou peut-être y a‑t-il un autre texte dans ce livre ?

    Réponse
  11. Florence

    Der­nière page : « On meurt de faim — et ce n’est pas là figure de style — dans « les quar­tiers du tra­vail et de la misère ». Les sui­cides se mul­ti­plient. La mor­ta­li­té dans Paris atteint, pen­dant l’hi­ver 1794–1795, le double de ce qu’elle était nor­ma­le­ment. Insur­rec­tion d’af­fa­més, le 1er avril 1795, Piche­gru et ses sol­dats cernent le fau­bourg Saint-Antoine et y réta­blissent l’ordre par les moyens appropriés. »

    Voi­ci ce que j’ai rete­nu de plus cin­glant dans ce texte par­ti­san et admi­rable d’Hen­ri Guille­min (on sent le lec­teur de romans noirs qu’il déclare ailleurs être, ce qui n’en­lève rien au style uti­li­sé – et je conseille­rais à E. Lau­ren­tin de France culture de relire ses « clas­siques », puisque j’en­ten­dis un jour qu’il avait aus­si la pas­sion des mau­vais genres écrits – en dou­blé avec Annie Le Brun ?, ses Châ­teaux de la sub­ver­sion ?, moins uni­ver­si­taire encore, moins estam­pillée, his­toire de se réou­vrir les pupilles – baste !)

    Peur ou / et haine comme moteurs, en voi­là de « sin­gu­liers » actes de pou­voir… Et arrê­tons de ne vou­loir consi­dé­rer que la rai­son (d’État).

    Réponse
  12. Étienne

    Cher Jean-Yves,

    C’est bien le texte inté­gral, et c’est ma mise en page (police, marges, taille A4 du papier) qui per­met de tenir en moins de pages.

    Ceci dit, je vous recom­mande la ver­sion-vrai-livre d’Ar­léa, qui offre un confort de lec­ture sans com­mune mesure : beau papier, épais, belle impres­sion, solide reliure, pages aérées, for­mat A5 tenant dans une (grande) poche : rien ne vaut un vrai bon livre. Dès qu’il sera réédi­té (j’es­père qu’il le sera), j’en achè­te­rai plu­sieurs exem­plaires : c’est un très beau cadeau, impor­tant, beau dehors, beau dedans 🙂

    Arléa fait tou­jours de beaux livres. J’aime beau­coup cet édi­teur. Allez donc faire un tour chez eux : http://​www​.arlea​.fr/.

    Étienne.

    Réponse
  13. Étienne

    Mer­ci, cher Sitouaillain 🙂

    À tous, je recom­mande — très cha­leu­reu­se­ment — ce livre enthousiasmant : 

    « Pour le bon­heur et pour la liberté »

    Dis­cours de Robespierre

    http://​www​.ama​zon​.fr/​P​o​u​r​-​b​o​n​h​e​u​r​-​l​i​b​e​r​t​e​-​R​o​b​e​s​p​i​e​r​r​e​-​B​o​s​c​/​d​p​/​2​9​1​3​3​7​2​082

    C’est une sélec­tion — intel­li­gem­ment et briè­ve­ment com­men­tée — pro­po­sée par Yan­nick Bosc, Flo­rence Gau­thier et Sophie Wah­nish, aux Édi­tions La Fabrique (2000).

    Étienne.

    Réponse
  14. Florence

    En écho un peu dépla­cé dans le temps (par rap­port à la Révo­lu­tion fran­çaise), et dans la lignée des défri­chages d’E­tienne, ceci trou­vé ce jour :

    http://​www​.la​-presse​-anar​chiste​.net/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​2​011

    L’Autonomie Indi­vi­duelle n°1 (mai 1887)

    À pro­pos du suf­frage universel
    ven­dre­di 13 février 2009, par Schæf­fer (Charles)

    « Je ne com­prends pas cette pro­pen­sion des hommes,
    à attendre des autres, ce qu’ils devraient faire eux-mêmes. »

    Hen­ri Mar­tin, (Hist. De France).

    « Les élec­tions du moment viennent de remettre le suf­frage uni­ver­sel à l’ordre du jour.

    C’est vrai­ment assom­mant de répé­ter encore aux élec­teurs, ce que nous leur disons depuis si long­temps. C’est déses­pé­rant, vous dis-je, d’être obli­gé de leur rabâ­cher tou­jours la même chose, tout comme aux enfants, quand on leur apprend l’alphabet. Car, au lieu de dis­cu­ter les ques­tions sérieuses, nous sommes encore obli­gés de démon­trer que tous les hommes peuvent et doivent faire leurs affaires eux-mêmes. Nous ne devrions plus avoir besoin de faire le pro­cès du suf­frage uni­ver­sel, condam­né et décla­ré nui­sible au pro­grès par ceux-là même qui l’ont créé. Je crois qu’il n’y a que les élec­teurs qui aient foi au suf­frage les can­di­dats ne sont pas si bêtes, ils s’en servent comme moyen per­son­nel d’émancipation et voi­la tout. C’est ce que nous tâche­rons de faire com­prendre à la grande masse des élec­teurs tou­jours jobar­di­sée par des dis­cours-pro­grammes, débi­tés avec aplomb par les Roublards-Candidats.

    (…)

    Ce qu’ils doivent rire, les can­di­dats, quand ils se trouvent élus, de la naï­ve­té des électeurs.

    (…)

    Avant 48, le peuple n’avait qu’un moyen pour pro­tes­ter contre l’exploitation dont ils à tou­jours été vic­time : la révolte. Quand la misère deve­nait trop pénible, les Jacques allu­maient leurs torches. Le gou­ver­ne­ment ne pou­vait pas les blâ­mer. La Bour­geoi­sie s’en aper­çut. Elle com­prit que si l’on n’atrophiait pas chez le peuple l’esprit de révolte, elle serait per­due. Elle cher­cha un moyen et le trou­va. Ce fut le suf­frage uni­ver­sel. Moyen pra­tique et paci­fique selon elle, pour l’émancipation humaine.

    (…)

    « Peuple, depuis long­temps tu souffres, misé­rable, dépouillé. Depuis long­temps tu n’as connu que la tyran­nie, et pour­tant tu mérites la liber­té. O peuple grand ! Peuple magna­nime, sublime ! O tra­vailleurs, nos frères, vous n’aurez plus besoin d’avoir recours à la force pour vous éman­ci­per. Car, voyez-vous, c’est trop hor­rible la Révo­lu­tion, le sang, le car­nage. Venez voter pour nous, c’est le seul moyen pour vous de deve­nir libres. » Voyez d’ici le cro­co­dile et sa victime.

    Le peuple pris par le sen­ti­ment se lais­sa trom­per. Il dépo­sa sa torche, son fusil, et prit le bul­le­tin de vote.

    La Bour­geoi­sie avait trou­vé son élixir de longue vie et les tra­vailleurs une pro­lon­ga­tion à leurs souf­frances. »

    Nota : Sur l’au­teur, sur lequel il me semble que s’est glis­sée une erreur de date :

    http://​mili​tants​-anar​chistes​.info/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​5​517|http://​mili​tants​-anar​chistes​.info/​s​p​i​p​.​php ?

    De l’AU­TO­NO­MIE à médi­ter aus­si ? Mot clé d’au­jourd’­hui (avec la « com­pé­tence », le « pro­fes­sion­nel »), au point que même les assai­nis­se­ments indi­vi­duels le sont (les fosses sep­tiques d’an­tan un peu plus éten­dues et compliquées).

    Réponse
  15. Soufyan

    Bon­jour,

    Saviez vous que « Silence aux pauvres ! » viens d’être tout récem­ment ré-édi­té, chez Uto­vie, le 3 Sep­tembre de cette année.

    Vous le trou­ve­rez, notam­ment, en com­mande chez le libraire Sau­ramps. Ce libraire pos­sède, aus­si, un cata­logue impor­tant de Guillemin.

    En espé­rant vous avoir été utile

    Réponse
  16. Romain Chopard Léonard

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