Préface de Guillemin aux Rêveries de Rousseau

10/06/2012 | 3 commentaires

Chers amis,

La décou­verte d’Hen­ri Guille­min me des­sille, m’ouvre les yeux sur 200 ans d’im­pos­tures poli­tiques des Vol­tai­riens, deve­nus Giron­dins, deve­nus Ver­saillais, deve­nus Libé­raux, deve­nus Ultra-libé­raux ou Néo-conser­va­teurs : TOUS DES RICHES, TOUJOURS TRÈS OCCUPÉS À VOLER LES PAUVRES EN LES FAISANT TRAVAILLER POUR EUX ET EN LEUR RACONTANT « DES HISTOIRES » À LA GLOIRE DES RICHES.

Hen­ri Guille­min me rend sen­sible l’im­por­tance d’un phi­lo­sophe par­ti­cu­lier, un phi­lo­sophe défen­dant les pauvres : ROUSSEAU, lit­té­ra­le­ment MARTYRISÉ PAR d’autres phi­lo­sophes, les Ency­clo­pé­distes des pré­ten­dues « Lumières », avec à leur tête, le chef des phi­lo­sophes des riches : VOLTAIRE.

Mes pro­fes­seurs à l’é­cole m’ont conduit à beau­coup sous-esti­mer Rous­seau, en le fai­sant pas­ser pour fou (para­noïaque) par exemple, ou en rédui­sant son œuvre à des textes fina­le­ment secon­daires. Ces mêmes pro­fes­seurs (de fran­çais sou­vent) vouaient à Vol­taire une véri­table admi­ra­tion, sans doute liée à la maî­trise de la langue et de l’hu­mour ain­si qu’à la beau­té de ses men­songes (car Vol­taire don­nait de lui une image trom­peuse mais belle). Au total, ce sont de vrais contre­sens poli­tiques aux­quels m’ont pro­ba­ble­ment conduit mes pro­fes­seurs (sans doute invo­lon­tai­re­ment) : admi­ra­tion de « l’es­prit » de Vol­taire et igno­rance (crasse) de l’ap­port ESSENTIEL de Rous­seau sur les pos­si­bi­li­tés d’é­man­ci­pa­tion des pauvres par les institutions.

Je ne sau­rais trop vous recom­man­der les deux petites vidéos (une heure en tout) d’Hen­ri Guille­min sur Rous­seau : c’est du miel.
Et c’est très important.

Guille­min raconte ROUSSEAU 1 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448914-rousseau‑1.html

Guille­min raconte ROUSSEAU 2 : http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448915-rousseau‑2.html

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Mais c’est pour vous par­ler d’un nou­veau docu­ment que je rédige ce billet : pen­dant mes pro­me­nades dans les rayons de librai­ries, j’ai croi­sé un livre de Rous­seau pré­fa­cé par… Guille­min ! J’a­vais déjà ce livre, « Les rêve­ries d’un pro­me­neur soli­taire », mais pré­fa­cé par Jean Gre­nier (un autre auteur que j’aime beau­coup) => ni une ni deux, j’ai aus­si­tôt ache­té ce nou­vel exem­plaire, évi­dem­ment 🙂 Et j’y ai trou­vé une pré­face passionnante.

Alors, je l’ai scan­née, OCRi­sée, cor­ri­gée et mise en forme pour vous. La voilà.

Fina­le­ment, moi qui pen­sais ne jamais lire comme il faut ce livre de Rous­seau (« Les rêve­ries d’un pro­me­neur soli­taire », que j’ai chez moi depuis mon ado­les­cence) et que je croyais sans impor­tance poli­tique, eh bien, grâce à Guille­min, je découvre sa grande impor­tance en fait, et je me suis mis à le lire. Et c’est très inté­res­sant : pauvre grand homme ; SALAUD DE VOLTAIRE !!! Ah ! Quel impos­teur ! Et comme tout ça est actuel, très actuel…

Bonne lec­ture.

Étienne.

Por­trait de Jean-Jacques Rous­seau par Mau­rice Quen­tin de la Tour (1753)

Pré­face d’Hen­ri Guille­min au livre de Jean-Jacques Rous­seau,
« Les rêve­ries du pro­me­neur soli­taire »
(1778, post­hume et inachevé) :

En février-mars 1776, Jean-Jacques Rous­seau, soixante-quatre ans, a connu les pires heures de sa vie. Il avait vou­lu dépo­ser le manus­crit de ses Dia­logues sur le maître-autel de Notre-Dame de Paris. (À Notre-Dame, aujourd’­hui, dans cette pénombre où se bous­culent les sou­ve­nirs, son­geons-nous encore au petit homme qui se glis­sa là, le 24 février 1776, au début de l’a­près-midi, à qui une grille bar­ra le pas­sage lors­qu’il essaya de péné­trer dans le chœur, et qui se sau­va, effa­ré ?) Il a cru que Dieu lui-même le reje­tait. Et il y a eu cette scène pathé­tique et bur­lesque de « M. Rous­seau », dans la rue, en plein Paris, dis­tri­buant aux pas­sants son Appel à tout Fran­çais aimant encore la Jus­tice et la Vérité. 

Ce demi-fou, ce came­lot hagard, c’est celui qui, la même année, à l’au­tomne, com­men­ce­ra ses Rêve­ries, où figurent, dès la seconde page, les mots que voi­ci : « Un plein calme est réta­bli dans mon cœur. » Ce qui l’a gué­ri, c’est un mal­heur de plus. Mme de Cré­qui, vieille amie fidèle, s’est détour­née de lui. « Me voi­ci donc seul sur la terre… ». Mais ce nou­veau coup du sort, au lieu de mettre le comble à sa fré­né­sie, l’a sau­vé. Jean-Jacques accepte. Il com­prend main­te­nant que c’é­tait cela même qu’at­ten­dait de lui ce Quel­qu’un vers lequel il marche.

Nous tâche­rons, tout à l’heure, de le suivre dans son aven­ture inté­rieure. Regar­dons-le, pour l’ins­tant, du dehors, et dans la condi­tion qu’on lui a faite.

« Trames » dont il se sent « enve­lop­pé » ; « aveugle fureur » contre lui de « toute une géné­ra­tion » ; « les traîtres m’en­la­çaient en silence » ; « ténèbres qu’on ren­for­çait sans relâche autour de moi » ; « traî­né dans la fange sans jamais savoir pour­quoi » ; « la ligue est uni­ver­selle », etc. Il délire, n’est-ce pas ? Le voi­ci, lamen­ta­ble­ment, devant nous, et en pleine crise, le per­sé­cu­té ima­gi­naire, en proie à sa « folie obsi­dio­nale ». Il est de bon ton, à ce sujet, de hocher la tête et de mur­mu­rer : « Quel dom­mage ! Un esprit à ce point dis­tin­gué, et dans lequel s’est ouverte cette faille ! Détour­nons nos regards de ce trop pénible spectacle… »

Par­mi ceux qui nous enseignent, en ce point, l’u­sage de la com­pas­sion déli­cate, celle qui pré­fère pas­ser bien vite et par­ler d’autre chose, il en est, j’en suis per­sua­dé, qui tiennent de bonne foi Jean-Jacques pour un malade men­tal. (Son infir­mi­té phy­sio­lo­gique, vous savez bien ? L’u­rée dans le sang. Les contre­coups, sur son psy­chisme, de ce déplo­rable état cor­po­rel.) D’autres, en revanche, sont mieux ren­sei­gnés. Et s’ils insistent sur l’ur­gence de quit­ter ce triste sujet, c’est qu’il ne leur convient point, pour des rai­sons de par­ti, que l’af­faire du « per­sé­cu­té » Rous­seau soit exa­mi­née de trop près, et que se trouvent mis au jour les agis­se­ments de cer­tains, véné­rés et intouchables.

Il y a plus de vingt ans main­te­nant que je me répète, sur Jean-Jacques et les ency­clo­pé­distes, et j’ai pu mesu­rer la puis­sance de l’obs­tacle. L’ir­ri­ta­tion étant mal­séante, et, au sur­plus, révé­la­trice, c’est au sou­rire que l’on recourt, avec ce dis­cret haus­se­ment d’é­paules par lequel l’homme bien éle­vé répond aux obses­sions de la manie. Car c’est manie, véri­ta­ble­ment, que de mettre en cause, encore et tou­jours, à pro­pos du « citoyen » dont le désordre céré­bral crève les yeux, d’aus­si grands hommes que Vol­taire, d’A­lem­bert et Dide­rot, occu­pés à d’autres besognes, et un peu plus sérieuses, on peut le croire, que celle d’im­por­tu­ner ce mal­heu­reux et de lui créer des ennuis. Je ne me las­se­rai pas.

Certes, les légendes ont la vie dure, sur­tout les légendes pro­tec­trices, tout exprès construites pour dis­si­mu­ler des véri­tés impor­tunes. Elles n’en finissent pas moins par tom­ber quand on y met le soin néces­saire. Car les textes sont là, et les faits.

Cette « fange » où Jean-Jacques pré­tend qu’on le traîne, mais nous y pié­ti­nons, mais elle cla­pote sous nos pieds, quand nous entrons dans la lec­ture du Sen­ti­ment des Citoyens, de Vol­taire, ou de la Cor­res­pon­dance lit­té­raire, de Grimm, ou des Tablettes de Dide­rot. Nous y lisons, en toutes lettres, que Rous­seau est le fils d’un assas­sin, qu’il a jeté ses enfants à la rue, qu’il a fait périr de dou­leur la mère de sa maî­tresse, qu’il est pour­ri de vérole, et que l’on pos­sède sur lui des détails qu’on rou­gi­rait de repro­duire. « En véri­té, cet homme est un monstre ! » s’é­crie Denis Dide­rot, la main sur la conscience.

« Aveugle fureur » ? Jean-Jacques lui-même ne croit pas si bien dire. Il ignore tout du tra­vail qu’a conduit Vol­taire, à Genève, pour qu’on « punisse capi­ta­le­ment », en sa per­sonne, un « vil sédi­tieux » ; et il n’a pas lu la lettre du même Vol­taire (13 avril 1763) évo­quant, devant d’Ar­gen­tal, cet écha­faud, en place de Grève, où l’au­teur de La Pucelle ver­rait avec délec­ta­tion mon­ter celui de L’É­mile. Des « traîtres l’en­lacent en silence » ? Lan­gage clas­sique de l’a­lié­né. Mais qui se change en constat lorsque l’en­quê­teur dénude, sous leur camou­flage, les com­por­te­ments de Dide­rot dans les drames de l’Er­mi­tage et ceux de d’A­lem­bert dans l’af­faire de l’Ex­po­sé suc­cinct.

Et quand à ces « ténèbres » que « ren­for­ce­raient » autour de lui des méchants sans visage (autre­ment dit, bien sûr, les fan­tômes de sa dérai­son), l’his­toire enre­gistre aujourd’­hui les pré­cau­tions prises par « les frères », comme disait Arouet, pour que leurs opé­ra­tions res­tassent pro­té­gées par des épais­seurs de nuit. Rous­seau n’ap­pren­dra jamais que le Sen­ti­ment des Citoyens est l’œuvre de Vol­taire ; il ne connaî­tra jamais l’exis­tence de la Cor­res­pon­dance lit­té­raire ; Dide­rot pro­teste qu’il le ché­rit tan­dis qu’il s’a­charne à le désho­no­rer et d’A­lem­bert affecte à son égard la sym­pa­thie au moment où il creuse une sape sous ses pas.
Vol­taire, d’ailleurs, quand il parle à voix basse, est expli­cite à sou­hait sur sa propre méthode, et il apprend à d’A­lem­bert la tac­tique (7 mai 1761) : « Frap­pez, et cachez votre main. » « Les phi­lo­sophes, dit-il encore (14 août 1767), doivent être comme les petits enfants ; quand ceux-ci ont fait quelque malice, ce n’est jamais eux, c’est le chat. » Le « chat » s’ap­pel­le­ra donc Vernes, pour le Sen­ti­ment des Citoyens, et Ximé­nès pour les Lettres sur la Nou­velle Héloïse. Écou­tons bien la leçon du maître. C’est Vol­taire, tou­jours, pas­sant à d’A­lem­bert les consignes : que l’en­ne­mi « sente les coups sans savoir de quel côté ils viennent » (25 février 1758) ; que « cent mains invi­sibles » le lapident et le déchirent, mais veillons à ce qu’il ne puisse, « en expi­rant, nom­mer celui qui l’as­somme » (26 décembre 1764).

Et main­te­nant Jean-Jacques, au Livre XII de ses Confes­sions : « Je sens les atteintes des coups /…/ mais je ne puis voir la main qui les dirige. »

Du tra­vail bien mené, comme on voit.

Mais enfin, pour­quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont donc, les ency­clo­pé­distes, contre Rous­seau ? Que leur a‑t-il fait ? Cette grande haine a bien une cause. Cause, c’est le mot. La « secte » — l’ex­pres­sion est de Robes­pierre — a une cause, en effet ; elle milite pour une cause. « Vous croyez vrai­ment, a deman­dé, en riant, à Vol­taire le pré­sident Hénault, vous vous ima­gi­nez tout de bon que vous allez « détruire le chris­tia­nisme » ? » Et Vol­taire a répon­du, d’un trait : « C’est ce que nous ver­rons » (20 juin 1760). Et il a ajou­té, un mois plus tard (24 juillet 1760): « Serait-il pos­sible que cinq ou six hommes de mérite, qui s’en­ten­dront, ne réus­sissent pas, après les expé­riences que nous avons eues de douze faquins [ce sont les apôtres] qui ont réussi ? »

L’En­cy­clo­pé­die a une inten­tion, qui est sa rai­son d’être. L’En­cy­clo­pé­die est une machine de guerre. L’En­cy­clo­pé­die a pour objet pre­mier — inavouable, à sa date, mais essen­tiel, mais déter­mi­nant — l’ex­tir­pa­tion du chris­tia­nisme. Les phi­lo­sophes consi­dèrent la reli­gion du « Pen­du » (c’est Jésus-Christ, dans l’i­diome de Vol­taire) non pas seule­ment comme une sot­tise mais comme un mal­heur pour l’hu­ma­ni­té. Le chris­tia­nisme, c’est l’as­som­bris­se­ment de la vie. La vie est faite pour jouir, et le chris­tia­nisme y gâche tout. D’où la ruée « phi­lo­so­phique ». « Nous sommes à la veille d’une grande révo­lu­tion de l’es­prit humain, écrit à Dide­rot un Vol­taire majes­tueux, et nous vous en aurons, Mon­sieur, la prin­ci­pale obli­ga­tion. » Pas de méprise, atten­tion ! sur le voca­bu­laire de Vol­taire. Pas de contre­sens. « Révo­lu­tion », pour lui, est un terme qui n’a rien à voir avec ce que sera quatre-vingt-neuf et, encore moins, quatre-vingt-treize. Vol­taire est du côté des nan­tis. Vol­taire appar­tient (comme d’Hol­bach, comme Hel­ve­tius) à la classe entre­te­nue, et qui entend bien res­ter telle. Que l’on ne touche pas, sur­tout, à l’ordre social ! Que la plèbe demeure à sa place, dans sa ser­vi­tude nour­ris­sante aux manieurs d’argent. Le peuple est fait pour tra­vailler au pro­fit des oisifs. Tout ce que Vol­taire demande à la « popu­lace », c’est le silence obéis­sant des esclaves. « Révo­lu­tion », dans son dic­tion­naire, c’est affran­chis­se­ment spi­ri­tuel. Non des pauvres, cela va sans dire ; il est bon, au contraire, il est indis­pen­sable, même, que les pro­lé­taires conti­nuent d’ab­sor­ber les bourdes clé­ri­cales sur le Para­dis et l’En­fer. Sur l’En­fer par­ti­cu­liè­re­ment, dont la crainte, chez les dému­nis, est salubre au repos des riches. La « déli­vrance » qu’ap­porte au monde la Phi­lo­so­phie des Lumières concerne le « monde » seul, le monde des mondains.

L’en­tre­prise pros­pé­rait. « Le monde se déniaise furieu­se­ment », obser­vait le patriarche, allègre. Et de fait, dans les meilleures mai­sons de Paris, quand un prêtre, requis pour une extrême-onc­tion obli­ga­toire, deman­dait un cru­ci­fix, on ne par­ve­nait à décou­vrir un de ces fétiches bar­bares qu’à l’é­tage des bonnes, sous les combles, ou chez un arti­san du voi­si­nage. Dide­rot, entre intimes, écla­tait de joie : « Il pleut des bombes dans la mai­son du Sei­gneur. »

Et voi­là qu’un gou­jat de Genève, ce Rous­seau à qui les « frères » , gen­ti­ment, ont fait d’a­bord la courte échelle, l’as­so­ciant à l’En­cy­clo­pé­die dans la cer­ti­tude qu’il était des leurs, tout à coup pro­fé­rait des choses comme celles-ci : « Il n’y a de livres néces­saires que ceux de la Reli­gion. » Il nom­mait l’É­van­gile « le plus sublime de tous les livres » ; il décla­rait, dans sa Pro­fes­sion de Foi du Vicaire savoyard : « Si la vie et la mort de Socrate furent d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. » Il y a dans sa voix cette vibra­tion qu’au­cun art n’i­mite, cette cha­leur non feinte qui com­mu­nique la sen­sa­tion, à tra­vers la page froide elle-même, d’une main sur la nôtre, d’un regard qui nous atteint droit. Quel­qu’un est là qui res­pire, qui parle parce qu’il ne peut pas ne pas par­ler, qui énonce des choses ardentes, et enga­geant tout. Autre­ment dit un indi­vi­du en qui « la secte », sur-le-champ, dis­cerne le plus redou­table des gens d’en face, parce qu’il y croit, à ce qu’il dit, sub­stan­tiel­le­ment, vis­cé­ra­le­ment, et que, dès ses pre­miers mots, la foule s’est mise à l’é­cou­ter. Autre­ment dit, encore, l’homme à abattre.

Et le per­son­nage ne se contente pas de se tenir debout, fai­sant bar­rage de son corps devant cette croix que la petite bande veut ren­ver­ser. Il ajoute à son témoi­gnage des pro­pos délé­tères et abo­mi­nables sur l’argent, sur les oppri­més, sur l’ac­ca­pa­re­ment du bien com­mun. C’est aux « gens de la popu­lace », dit Grimm (Cor­res­pon­dance lit­té­raire, 15 avril 1759), que Rous­seau emprunte ses sophismes. Son Dis­cours sur l’O­ri­gine de l’I­né­ga­li­té, Vol­taire le résume en deux lignes : basse rhap­so­die « d’un gueux qui vou­drait que les riches fussent volés par les pauvres ». Si ce for­ce­né se fai­sait suivre, « il remet­trait toutes choses dans le chaos », gémit Mme du Deffant.

La rumeur a com­men­cé très tôt. Elle a deux thèmes, inter­chan­geables ; le thème du dément et celui du Tar­tuffe ; avec cette adjonc­tion de Dide­rot : un « enne­mi du genre humain ». Rous­seau déteste ses sem­blables. La preuve ? Il a quit­té Paris pour aller vivre à la cam­pagne. « Il n’y a que le méchant qui soit seul. » Et Vol­taire com­mente : « Il se terre au fond d’un bois, comme un blai­reau. » Mme Geof­frin, bonne « phi­lo­sophe », dès 1754 daube dans son salon sur la « faus­se­té » et la « coqui­ne­rie » du citoyen de Genève ; et Bordes, qui pense comme il faut, signale à l’at­ten­tion du pou­voir, en 1761, ce dan­ge­reux métèque on ne sait pour­quoi tolé­ré en France.

Il n’y sera plus tolé­ré long­temps. Débute, en 1762, la chasse à l’homme, avec le décret du 9 juin. Et ce sera, pour Jean-Jacques, sa propre ville — où règne Vol­taire — qui le condamne ; l’ex­pul­sion d’Y­ver­don ; la lapi­da­tion de Métiers ; la réci­dive d’ex­pul­sion (il a cher­ché asile à l’île Saint-Pierre ? Dehors !) et le grand assaut de 1766, Hume aidant ; et les zig­zags ensuite du fuyard, de Fleu­ry-sous-Meu­don à Trye-le-Châ­teau, de Trye à Lyon, de Lyon à Gre­noble, à Bour­goin, à Mon­quin ; et quand Rous­seau, ren­tré à Paris, tente de faire connaître, par quelques lec­tures, ses Confes­sions, Dide­rot qui se pré­ci­pite chez le lieu­te­nant de police pour l’a­ler­ter, pour qu’on noue, au moins, un bâillon sur la bouche de l’in­dé­si­rable. « Depuis qu’il est éta­bli que je suis fou, note Jean-Jacques (5 juillet 1767), il est tout simple que les mal­heurs qui m’ar­rivent ne soient plus que des visions. » 

L’ob­jec­tif avait été d’a­bord de lui reti­rer toute audience. Mais l’af­faire a été conduite de si ferme manière que, faute de pou­voir obte­nir qu’on le tue (Vol­taire s’y est vai­ne­ment employé), l’é­quipe est par­ve­nue tout de même à un résul­tat qui passe ses pre­mières espé­rances. On criait der­rière lui Au fou ! pour que le public ne l’é­cou­tât point. Tout semble indi­quer qu’il devient fou réel­le­ment. Il chan­celle, rue Plâ­trière, ses bouts de papier à la main. Il va s’é­crou­ler. Non, hélas ! Rous­seau retrouve son équi­libre, avouant lui-même qu’il verse dans un excès de méfiance, qu’il a tort d’in­ter­pré­ter à mal, aus­si­tôt, la moindre approche à son égard ; « ma tête trou­blée » ; « mon ima­gi­na­tion » qui s’« effa­rouche »… Le rédac­teur du Jour­nal de Paris, dix ans après la mort de Jean-Jacques, ne par­lait pas à la légère dans son article du 7 sep­tembre 1788 ; il voyait juste. Si cet homme tra­qué, disait-il, a pu, sans doute, s’exa­gé­rer le nombre de ses enne­mis, il ne se trom­pait point, en tout cas, sur « la vio­lence de la haine qui les ani­mait » (1).

Vol­taire n’a pas lu les Rêve­ries du Pro­me­neur soli­taire. Dom­mage. Le sort le pri­vait ain­si d’une féli­ci­té de sur­croît. Ces « enne­mis » dont Rous­seau — ce « chien » (Vol­taire à Flo­rian, 26 décembre 1766) — rece­vait « les coups », savez-vous l’i­den­ti­fi­ca­tion qu’il leur attri­buait ? Les « méde­cins », et les « ora­to­riens ». Bouf­fon­ne­rie joviale. Il est vrai qu’il « brûle », par ins­tants. Mais cette piste qu’il entre­voit, il s’en écarte tout de suite. Les « phi­lo­sophes » ? Assu­ré­ment, ces mes­sieurs ne l’aiment pas. Mais leur impu­ter des noir­ceurs, Jean-Jacques s’y refuse, tant il les connaît mal. Il n’a nulle idée du goût qu’ont « les frères » pour la dénon­cia­tion. Il n’a pas vu la lettre de Dide­rot (13 août 1749) à Ber­ryer, chef de la police, ni les billets de Vol­taire au conseiller Tron­chin. Il n’a pas com­pris que l’é­di­tion, lan­cée à son insu, de La Reine fan­tasque est une pré­ve­nance de la confré­rie à l’a­dresse des auto­ri­tés civiles pour leur dési­gner un mau­vais esprit. Il frôle l’ar­cane, cepen­dant, dans sa « Troi­sième Pro­me­nade », à pro­pos de ces « ardents mis­sion­naires d’a­théisme », de ces liber­tins dont le scep­ti­cisme est, au vrai, un « dog­ma­tisme » intran­si­geant, et que leurs appels à la liber­té n’empêchent point de se faire, pour leur part, incroya­ble­ment « impé­rieux » (2).

Jean-Jacques constate que « toute la géné­ra­tion pré­sente ne voit qu’er­reurs et pré­ju­gés » dans la foi qui demeure la sienne ; et quand il affirme ne « pou­voir com­prendre » les per­sé­cu­tions qui l’a­breuvent, quand il écrit (« Pre­mière Pro­me­nade ») : « Com­ment aurais-je pu pré­voir le des­tin qui m’at­ten­dait ? », il oublie cet éclair qui l’a­vait tra­ver­sé, lors­qu’en 1750, dans la pré­face de son Dis­cours, ces mots lui avaient été dic­tés par je ne sais quel aver­tis­se­ment : « Je pré­vois qu’on me par­don­ne­ra dif­fi­ci­le­ment le par­ti que j’ai osé prendre. » Au cha­pitre III de ses Dia­logues, Rous­seau a bien sen­ti que, « rebelle aux nou­veaux oracles », il s’ex­po­sait à leurs res­sen­ti­ments, et, dans ses Rêve­ries même, il devine là quelque chose ; « jamais je n’a­dop­tai leur doc­trine, et cette résis­tance à des hommes aus­si into­lé­rants /…/ ne fut pas une des moindres causes qui atti­sèrent les ani­mo­si­tés ». Des hommes, pré­cise-t-il, « qui d’ailleurs avaient leurs vues ». 

Et, plus loin, il a sur eux une phrase per­ti­nente. Car il est très exact, ain­si qu’il le dit, que si les phi­lo­sophes ont une morale de parade, huma­niste et huma­ni­taire, ils en ont une autre, « secrète », « doc­trine inté­rieure de tous leurs ini­tiés », à laquelle la pre­mière « ne sert que de masque, et qu’ils suivent seule dans leur conduite ». C’est celle qui sous-tend Can­dide : cha­cun Pour soi dans la jungle humaine, et que les malins gagnent.

« Le temps fera dis­tin­guer ce que nous avons pen­sé de ce que nous avons dit. » De qui ce joli cynisme ? De Vol­taire, à d’A­lem­bert, 21 juillet 1751.

Et Robes­pierre, devant le Conven­tion, défi­ni­ra de la façon la plus lucide ce qu’il nom­me­ra très bien la « phi­lo­so­phie pra­tique » de la « secte » : « rédui­sant l’é­goïsme en sys­tème », elle « regarde la socié­té comme une guerre de ruse, le suc­cès comme la règle du juste et de l’in­juste, la pro­bi­té comme une affaire de goût, le monde comme le patri­moine des fri­pons adroits ».

Le der­nier choc, déchi­rant, que Jean-Jacques a reçu en 1776 — le brusque éloi­gne­ment, la dure­té de Mme de Cré­qui — ne sera donc pas, comme on aurait pu s’y attendre, l’ul­time pous­sée qui fera som­brer sa rai­son. C’est l’ex­cès même de sa détresse qui l’aide à fran­chir un seuil invi­sible. Pas un geste à faire ; rien qu’un consen­te­ment à donner.

Lorsque à trente-sept ans, sur la route de Vin­cennes, Jean-Jacques avait connu cette « illu­mi­na­tion » qui, sou­dain, l’a trans­fi­gu­ré, lors­qu’il avait rejoint son enfance, don­né rai­son à son enfance, et, dans un trans­port mêlé de san­glots, juré à Dieu qu’il serait à lui, désor­mais, qu’il le pré­fé­rait, qu’il n’a­vait jamais ces­sé de l’ai­mer, qu’il l’ai­me­rait main­te­nant par-des­sus toutes choses, la pro­messe qu’il jetait là, plein de fièvre et de fer­veur, il ne mesu­rait pas tout ce qu’elle impli­quait. « Par-des­sus toutes choses » ? Une chose, au moins, res­tait pour lui pré­cieuse infi­ni­ment : l’es­time des hommes, le res­pect, la recon­nais­sance de ses contem­po­rains qu’il a vou­lu aider, ser­vir, en leur mon­trant, par ses écrits, la bonne route. C’est ce der­nier objet, par­mi les choses du monde, que Jean-Jacques par­vient à ne plus dési­rer. Sa situa­tion est la même ; ou plu­tôt, elle est pire. Depuis que Mme de Cré­qui lui a reti­ré sa dou­ceur, per­sonne, plus per­sonne, ici-bas, qui lui rende jus­tice. Le cercle de haines et de dégoûts dans lequel il se croit enfer­mé vient de se clore. Plus d’is­sue. Nul recours. Mais si ! Le recours à l’ab­sence. L’is­sue ver­ti­cale. Ceux qui le tenaient ne le tiennent plus, sim­ple­ment parce qu’il n’est plus là. Tout-puis­sants sur qui leur res­semble, ils sont sans pou­voir contre un homme qui ne compte plus pour rien l’o­pi­nion qu’on a de lui. Fini, l’at­ta­che­ment à cette vani­té. Tout est bien. J’ai fait ce que j’ai pu, et Dieu me juge­ra. Quelle impor­tance, en véri­té, l’as­sen­ti­ment public, la renom­mée, les éloges ? Goût de la gloire, pas autre chose. Encore un piège de l’a­mour-propre. L’a­mour-propre n’est pas cet amour de soi, légi­time, plus que légi­time, néces­saire, dont il est par­lé dans la loi des lois. « Tu aime­ras ton pro­chain comme toi-même. » Le moi est double, ou plu­tôt, il y a le faux moi et le vrai. Faux, haïs­sable, le moi acquis, le moi des convoi­tises, celui dont il est ques­tion dans l’autre Parole : Qui­conque est per­du qui veut se gar­der, avare, coûte que coûte se gar­der pour soi. Noble, au contraire, consti­tu­tif, irrem­pla­çable, le moi pro­fond, celui que Jean-Jacques, dans ses écrits, appe­lait sou­vent « la nature », la « nature humaine », la réa­li­té de notre être qui se défi­nit par son élan vers le Bien et qui n’existe, à chaque seconde, que par Celui qui est. L’ai­mer, ce moi pro­fond, c’est aimer son prin­cipe et sa source ; « cœur-du-cœur » où Dieu habite.

Il t’en aura fal­lu du temps, pauvre âme, pour épe­ler ta leçon de choses, pour inven­to­rier le conte­nu de ton option ! Une connais­sance nous est livrée, dans une espèce de révé­la­tion, et nous n’a­vons pas trop de notre vie entière, dor­mants que nous sommes, pour entendre et pour accueillir la tota­li­té du mes­sage. C’est fait, à pré­sent, pour Jean-Jacques. Il assume la soli­tude parce qu’il a com­pris, enfin, que notre cœur, une fois don­né, n’est plus jamais seul.

Un écrit comme il n’y en a pas beau­coup, ces Rêve­ries inache­vées. L’œuvre de quel­qu’un qui croit que nul ne lira ces lignes qu’il trace avec len­teur. Rous­seau a la convic­tion — réelle, abso­lue — que la « Ligue », autour de lui, est telle qu’elle par­vien­dra sans peine, lors­qu’il n’y sera plus, à mettre la main sur son manus­crit, à le cacher, à le détruire. Les teneurs de « jour­naux intimes », com­bien sont-ils à n’é­crire que pour eux ? Les preuves sont là, chez Ben­ja­min Constant, de l’ar­rière-pen­sée qui ne le quitte pas, dans ses notes les plus secrètes : d’autres yeux que les miens liront tout cela ; et il se sur­veille, et il plaide, et il se rend témoi­gnage, et il prend des poses. Quant à Gide, son célèbre Jour­nal était si bien à notre inten­tion que ce cham­pion de la sin­cé­ri­té fal­si­fiait à plai­sir et son texte et ses dates pour embel­lir le mémo­rial qu’il nous ven­dait de son vivant. L’homme des Rêve­ries ne tra­vaille pas pour nous. Il a repris la plume, parce qu’il a tou­jours pen­sé plus clai­re­ment en for­mant sur le papier des lettres et des mots qu’en lais­sant errer son esprit. Errer, jus­te­ment ; vaquer ; sau­ter d’un objet à l’autre ; pares­ser. Or c’est une tâche posi­tive qu’il a réso­lu de s’as­si­gner. La même que tou­jours, depuis cette « Réponse à l’A­ca­dé­mie de Dijon » qui déci­da de son des­tin. « Notre véri­table étude, disait-il au début de l’Emile, est celle de la condi­tion humaine. » Et ici (III) : Quelque chose en moi, « dans tous les temps », m’a « fait cher­cher la nature et la des­ti­na­tion de mon être ». Hier, il se défen­dait, dans les Confes­sions. L’é­pi­graphe de ce livre pour­rait être tirée de la lettre cris­pée, trem­blante, que Jean-Jacques adres­sait à Mylord Maré­chal, le 19 mars 1767 : « Cet homme que vous pre­nez pour moi n’est pas moi. » Le ton n’est plus le même, à pré­sent. Plus d’a­po­lo­gie. Rous­seau n’est plus tour­né vers ses per­sé­cu­teurs pour les sup­plier d’ou­vrir les yeux, de ces­ser de le mécon­naître, Rous­seau ne s’a­dresse plus à per­sonne. C’est lui-même qu’il inter­roge. Il a chan­gé. Cette paix reve­nue en lui, il faut qu’il sache l’employer. À quoi ? À s’exa­mi­ner tel qu’il est dans cette dis­po­si­tion nou­velle. Il est content ? Mais il se connaît, tou­jours si prompt à s’ap­plau­dir ! Ne plus se don­ner le change. Il a cer­tai­ne­ment du che­min à faire, encore, avant d’être en état de rendre à Dieu ses comptes, ce qui ne peut plus guère tar­der main­te­nant (3).

La loyau­té de son enquête l’a­mène à des décou­vertes : qu’un « inno­cent per­sé­cu­té », par exemple, prend volon­tiers « pour un pur amour de la jus­tice » ce qui n’est que « l’or­gueil de son petit indi­vi­du » ; et que ces bonnes excuses qu’il s’oc­troie pour les men­songes qu’il lui est arri­vé de faire (« mau­vaise honte », « embar­ras ») elles sont trop com­modes, elles ne valent rien. « Témé­ri­té », « arro­gance », la façon qu’il a eue d’ar­bo­rer cette devise : Vitam impe­dere Vero. Le bien, il ne l’a jamais pra­ti­qué que lors­qu’il y goû­tait une joie. Dès qu’il se sent contraint, les actes les meilleurs n’ont pour lui plus d’at­trait ; « voi­là qui modi­fie beau­coup l’o­pi­nion que j’eus long­temps de ma propre ver­tu ».

Rares sont les créa­tures qui, en vieillis­sant, s’a­mé­liorent. Le plus sou­vent, presque tou­jours, ce que l’âge apporte avec lui, c’est la pétri­fi­ca­tion, la sclé­rose, l’être qui se rata­tine. Jean-Jacques ne suit pas la règle. La vie se retire de lui, et il se sou­cie d’être meilleur, plus cou­ra­geux, moins égoïste. Quand la mort s’ap­proche, écrit-il, « on pense à tout, hor­mis à cela ». Il y pense, lui, à sa mort. Il sait que l’heure solen­nelle n’est pas loin, et il songe à s’y préparer.

Que de choses savantes nous ont été dites, et pleines de la psy­cho­lo­gie la plus déliée, sur Jean-Jacques et le savou­re­ment de son moi, Jean-Jacques et cet amour de Dieu qui lui serait si par­fai­te­ment étran­ger ! Il a dit et répé­té : « Je suis chré­tien. » Mais les connais­seurs vous expliquent que c’é­tait là clause de style et que, le chris­tia­nisme authen­tique, Rous­seau en était à cent lieues. Je lis, pour­tant, dans les Rêve­ries (III), ceci qui ne me paraît point d’un froid déisme abs­trait : « Ce que j’a­vais le plus à redou­ter au monde /…/, c’é­tait d’ex­po­ser le sort éter­nel de mon âme. » 

Et cet homme dont on nous affirme qu’il se rou­lait, avec une volup­té insa­tiable, dans la com­plai­sance de sa per­sonne, drôle, tout de même, non ? qu’il emploie, à tant de reprises, ces mots d’« extase » et de « ravis­se­ments » qui, s’ils ont un sens, indiquent très exac­te­ment l’op­po­sé du replie­ment d’un être sur soi. « Je ne rêve jamais plus déli­cieu­se­ment que quand je m’ou­blie moi-même » (VII). Jean-Jacques sent son cœur « s’é­lan­cer vers l’au­teur des choses » (id.). Son vœu le plus cher serait de retrou­ver l’île Saint-Pierre où il a pas­sé des semaines de bon­heur ; s’il pou­vait y reve­nir, mon âme, dit-il, « conver­se­rait d’a­vance avec les intel­li­gences célestes dont elle espère aller aug­men­ter le nombre dans peu de temps ». Un « intro­ver­ti » pas­sion­né, mor­bi­de­ment occu­pé de soi seul ? Alors, com­ment se fait-il qu’on lise, dans la sep­tième « Pro­me­nade », à pro­pos de ses « rêves » et de ses « extases », les lignes que voi­ci : jadis, ses « ravis­se­ments » l’emportaient dans des songes de « féli­ci­té ter­restre », mais « tou­jours rela­tifs au tout » (« Je ne pou­vais être heu­reux que de la féli­ci­té publique ») ; et main­te­nant qu’il se voit repous­sé par les hommes et qu’il en est réduit à la socié­té des arbres et des plantes, c’est le « tout », encore, qui l’en­ivre : « Je m’i­den­ti­fie avec la nature entière » (VII); mon cœur « se perd avec une déli­cieuse ivresse dans l’im­men­si­té de ce beau sys­tème avec lequel il se sent iden­ti­fié » (id.); et s’il n’a plus de vrai bon­heur que dans les prés et les bois, s’il se fait « bota­niste », s’il éprouve comme une expan­sion et un accom­plis­se­ment lors­qu’il « étu­die la nature » dans une herbe ou dans une fleur, c’est qu’il y trouve « sans cesse de nou­velles rai­sons de l’ai­mer » (id.). L’en­thou­siasme pour la créa­tion en ce qu’elle révèle du « plan divin », est-ce aujourd’­hui, après Teil­hard, que nous nie­rons sa valeur religieuse ?

De la souf­france consen­tie sort un bien que nous étions loin d’at­tendre. Jean-Jacques ban­ni, réprou­vé, ne doute plus que ce qui lui arrive n’ait été « écrit dans les des­seins éter­nels » (II). « Dieu est juste. Il veut que je souffre et il sait que je suis inno­cent. Voi­là le motif de ma confiance. /…/ Tout doit à la fin ren­trer dans l’ordre et mon tour vien­dra tôt ou tard » (id.). Il faut s’y faire. Jean-Jacques avait pris au sérieux l’en­sei­gne­ment du chris­tia­nisme : que la des­ti­na­tion de l’homme est de « connaître Dieu, l’ai­mer et le ser­vir ». Je sais que ce n’est pas là l’i­mage usuelle d’un écri­vain dont la mémoire fut défi­gu­rée aus­si bien par les dévots (si l’on peut dire) que par les « phi­lo­sophes » et leurs dis­ciples. Ces der­niers, plus adroits que leurs maîtres, cou­vrant d’un voile les féro­ci­tés de la « secte » contre Jean-Jacques lors­qu’il était de ce monde, ont ten­té, insi­dieu­se­ment, d’an­nexer son nom à leur pro­pa­gande. Mais le vrai Jean-Jacques, peu à peu, se révèle, sous la retom­bée des mensonges.

Hen­ri Guillemin.

CHRONOLOGIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

1712
– 28 juin : Nais­sance de Jean-Jacques Rous­seau à Genève, d’une famille de loin­taine ori­gine fran­çaise. Un ancêtre, Didier Rous­seau, était venu de l’Île-de-France à Genève en 1549.
– 7 juillet : Mort de sa mère, à la suite des couches.

1713 Nais­sance de Diderot.

1715 Mort de Louis XIV. Avè­ne­ment de Louis XV.

1722 Isaac Rous­seau doit quit­ter Genève pour fuir les consé­quences d’une rixe. Avant de par­tir, il confie Jean-Jacques au pas­teur Lambercier.

1728 À son tour, Jean-Jacques quitte Genève et com­mence une exis­tence aven­tu­reuse. Il se conver­tit au catholicisme.

1731–1740 Séjour chez Mme de Warens.

1742 Rous­seau part pour Paris.

1744 Début de sa liai­son avec Thé­rèse Levasseur.

1750 Rous­seau obtient le prix de l’A­ca­dé­mie de Dijon avec son Dis­cours sur tes Sciences et les Arts.

1751 Pre­mier tome de l’En­cy­clo­pé­die.

1754 Retour de Rous­seau au protestantisme.

1755 Dis­cours sur l’I­né­ga­li­té par­mi les Hommes.

1756 À l’ermitage.

1758 Lettre à d’A­lem­bert sur les Spec­tacles, en réponse à l’ar­ticle « Genève » de l’En­cy­clo­pé­die.

1761 Publi­ca­tion de La Nou­velle Héloïse.

1763 L’E­mile. À peine paru, le livre est condam­né par le Par­le­ment de Paris et par les auto­ri­tés de Genève. Rous­seau se réfu­gie en Suisse, d’a­bord à Yver­don, puis à Métiers, puis à l’île Saint-Pierre.

1766 Rous­seau en Angle­terre, chez David Hume.

1768 Retour en France sous un faux nom (Renou).

1770 Rous­seau est auto­ri­sé à ren­trer à Paris.

1776 Rous­seau com­mence Les Rêve­ries du Pro­me­neur solitaire.

1778
– 30 mai : Mort de Vol­taire.
– 2 juillet : Mort de J.-J. Rousseau.

__________________

Notes :

()1 Au tome XXII des Annales J.-J. Rous­seau voir, p. 191, le curieux texte révé­lé par Jean Fabre. Il est tiré des notes manus­crites d’E­tienne Dumont, qui fut un des col­la­bo­ra­teurs de Mira­beau. Dumont a eu sous les yeux un « pré­ten­du récit », ano­nyme, de la vie de Rous­seau, récit « fort cir­cons­tan­cié, dans lequel il n’y avait sorte de vice cra­pu­leux, d’es­cro­que­rie, d’a­ven­tures hon­teuses qui ne lui fussent attri­bués, jus­qu’à ce qu’on arri­vât, par degrés, à l’empoisonnement de femmes séduites ». Jean-Jacques ne connut jamais qu’une faible par­tie de la for­mi­dable cam­pagne menée, pen­dant plus de vingt ans, contre lui.

(2) Dans une lettre du 22 juin 1771, Galia­ni expo­sait la marche à suivre : « Si l’on ren­contre sur son che­min un prince sot, il faut lui prê­cher la tolé­rance, afin qu’il donne dans le piège et que le par­ti [des Lumières] ait le temps de se rele­ver par la tolé­rance qu’on lui accorde, et d’é­cra­ser son adver­saire ». Galia­ni trou­vait Cathe­rine II admi­rable : « Une maî­tresse femme, car elle est into­lé­rante et conquérante. »

(3) Ce « compte, dit-il, que je ne tar­de­rai pas à rendre de moi » (I).

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3 Commentaires

  1. fileane

    un remer­cie­ment cha­leu­reux pour la dif­fu­sion de ce texte. Guille­min est un docte épris de divul­ga­tion de tout ce que nous ne devrions pas connaître, de ces his­toires secrètes qui ont fait l’his­toire offi­cielle et aca­dé­mique, celle des mythes qui cachent la lutte obs­ti­née des puis­sants dans la maî­trise de leurs sys­tèmes de pouvoir.

    Nous avons aus­si écar­té depuis long­temps Rous­seau, pour des rai­sons dif­fé­rentes : il a, à notre avis, effec­ti­ve­ment vu le che­min vers la libé­ra­tion des êtres humains, à la fin de sa vie lors­qu’il s’est retrou­vé seul, atta­qué de toutes parts. Mais, pour nous, il n’a pas été vers le che­mi­ne­ment spi­ri­tuel et la démarche ini­tia­tique. Nous ne repro­chons pas au phi­lo­sophe et à l’é­cri­vain de ne pas être deve­nu poète. Il a vou­lu suivre Dieu et les évan­giles, nous aus­si les sui­vons encore aujourd’­hui mais selon nous avec dis­cer­ne­ment, en tant qu’une des 4 voies qui mènent à la démarche ini­tia­tique et spi­ri­tuelle : la voie mys­tique. Rous­seau n’a sui­vi cette voie que pour res­ter en quelque sorte pri­son­nier de la reli­gion ou tout au moins ne pas com­prendre la dis­tinc­tion entre démarche spi­ri­tuelle et ini­tia­tique avec la théo­cra­tie d’un sys­tème de pou­voir religieux.

    Dans le contexte du siècle des Lumières, Rous­seau a eu l’in­tui­tion que le ratio­na­lisme scien­ti­fique mène­rait l’hu­ma­ni­té à une impasse et il a eu la cer­ti­tude que l’es­prit des évan­giles allait contre la domi­na­tion des riches. Dans les ruines des abbayes et l’ombre des cathé­drales, le sou­ve­nir des réseaux monas­tiques et che­va­liers, l’exemple des tem­pliers, n’ont pas été per­çus chez Rous­seau, encore moins chez Vol­taire. Aujourd’­hui nos connais­sances sont bien plus com­plètes sur notre his­toire et nos manières de vivre. C’est pour­quoi nous ran­geons Rous­seau à la biblio­thèque. Ver­laine com­met­tra un peu les mêmes lacunes et éga­re­ments que Rous­seau alors que Rim­baud sera le voyant qui ira à la ren­contre des mys­tères de la vie et sui­vra réso­lu­ment sa démarche ini­tia­tique en uti­li­sant le lan­gage direct du poète : le lan­gage de l’âme pour l’âme.

    Il reste le sort de Vol­taire que nous cri­ti­quons bien davan­tage que Rous­seau, sur­tout depuis que nous connais­sons ses rela­tions, ses ren­contres man­quées ou dédai­gneuses vis à vis de Ben­ja­min Frank­lin, por­teur du mou­ve­ment de l’in­dé­pen­dance amé­ri­caine et por­teur aus­si de la connais­sance de la grande loi qui lie les nations iro­quoises, confé­dé­ra­tion de réseaux capables de faire vivre les valeurs de paix et d’a­mour à tra­vers plu­sieurs siècles. Selon nous, Vol­taire, en reje­tant Frank­lin, est un des prin­ci­paux res­pon­sables de l’é­chec de la révo­lu­tion fran­çaise de 1789. Ce constat, je l’ai posé depuis la ter­rasse de son châ­teau de Fer­nay. Je pré­fère de loin les char­bon­niers du Haut-Doubs qui fai­saient aus­si le lien entre Genève la pro­tes­tante et Besan­çon et par­mi eux, Klé­ber qui arri­ve­ra à convaincre Bona­parte de suivre l’i­ni­tia­tion à Gizeh. Ceci s’ap­pelle « sau­ver les meubles » et Bona­parte ne pour­ra pas sau­ver la révo­lu­tion du peuple de France.

    Alors oui, la mise à l’é­cart de Rous­seau au pro­fit de Vol­taire est bien une manœuvre détes­table pour condi­tion­ner les fran­çais à la sou­mis­sion aux ordres des diri­geants de nos sys­tèmes de pou­voir. Ce com­bat d’ar­rière-garde pour res­tau­rer l’i­mage de Rous­seau n’est pas inutile dans ce but : démon­trer com­ment nos esprits sont une fois de plus mani­pu­lés pour pro­té­ger l’in­té­rêt des diri­geants de nos sys­tèmes de pou­voir, enfin pas tous les esprits, celui de Guille­min certes et les nôtres cer­tai­ne­ment aussi.

    Réponse
  2. Florence

    Sans connaître Rous­seau, ni Vol­taire (un maigre sou­ve­nir de texte sco­laire – Can­dide, ou l’é­non­cé à conser­ver peut-être : « Il faut culti­ver notre jar­din »), et n’ayant, adulte, de curio­si­té sin­cère et affec­tive que pour le pre­mier, je me per­mets de pen­ser que Vol­taire a pour « mérite » aux yeux de beau­coup de nous (et des profs en par­ti­cu­lier, héri­tiers heu­reux et on ne peut plus directs de l’é­cole laïque de Fer­ry – écou­ter Hen­ri Guille­min est évi­dem­ment un tré­sor, le maré­chal Pétain en prime exi­geant une école « anti­chambre de la caserne » ; des fas­cistes et des autres, et de la limite par la bru­ta­li­té et la force, au pas­sage) d’a­voir com­bat­tu le cler­gé et la reli­gion « théiste »… : ceci comme un bond majeur dans l’é­man­ci­pa­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive, tan­dis que le mal­heu­reux Rous­seau, appa­rem­ment véri­table cher­cheur et trou­veur (au risque des impasses – j’ai écou­té la confé­rence d’Hen­ri Guille­min de la RTS, son che­min est exem­plaire à mes yeux par ces hési­ta­tions et ses avan­cées de pair, ses grands erre­ments) res­tait chré­tien (mal­heu­reux !).

    Éman­ci­pa­tion mar­gi­nale, ou contex­tuelle et fort par­tielle, est-on ten­té de pen­ser, lorsque les méthodes du pou­voir et d’ex­ploi­ta­tion du nombre par une mino­ri­té deviennent his­toire connue. Elle finit même par deve­nir simple, sim­plis­sime à force de répé­ti­tion, cette His­toire – et comme il serait jouis­sif qu’elle devienne enfin com­plexe (et pas for­cé­ment glo­bale, inter­na­tio­nale, en anglais – de la com­plexi­té fausse que l’on nous sert) !

    Là-des­sus, je pro­fite de la fenêtre « reli­gieuse » pour signi­fier mon ques­tion­ne­ment actuel et infi­ni sur la place du BIEN et du MAL dans notre contem­po­rain. J’ai com­pris que l’o­ri­gine des civi­li­sa­tions pour­rait repo­ser sur cette dicho­to­mie (elle aus­si sim­plis­sime), avec sans doute des conte­nus très bien défi­nis ALORS, dieux et déesses au ren­dez-vous, selon l’o­pé­ra­tion­na­li­té des sacri­fices et des prières effec­tués. Le bien et le mal sont uti­li­sés à tour de bras dans l’é­du­ca­tion enfan­tine, à la mai­son, comme à l’é­cole (notes, appré­cia­tions inces­santes), au tra­vail ensuite (com­pé­tence, salaire, mérite, uti­li­té), cepen­dant que les notions sont hau­te­ment rela­tives entre adultes pen­sants, à quelques cris­pa­tions et héri­tages cultu­rels près…

    Il me semble que le « mieux » ou le « propre » (sani­taire et image de soi, par­ti­cu­liè­re­ment) ont rem­pla­cé le bien, de nos jours, tan­dis que le mal défile à la télé, assez loin­tain et sans emprise. Il n’est jamais de notre res­sort, et pour­tant… Ache­ter chi­nois, ban­gla­de­shi, c’est s’as­su­rer de l’es­cla­vage d’au­cun, peut-être un enfant (une vie salo­pée), de richesses natu­relles sac­ca­gées. Affir­mer la puis­sance de la concur­rence, c’est paral­lè­le­ment vali­der la souf­france de ce qui est dépas­sé, hors jeu, per­sonnes com­prises. Et que de déchets, par chez nous…

    Ceci évite donc de s’in­ter­ro­ger sur le sens de ce que nous fai­sons chaque jour et au fil des décen­nies, des siècles.

    Une re-défi­ni­ti­tion du bien, ou de bien com­mun et indi­vi­duel, maté­riel comme spi­ri­tuel et affec­tif, pour­rait être au centre d’une démo­cra­tie réelle, nous débar­ras­sant des ques­tions laté­rales de fait, sachant – en tout cas, ceci est essen­tiel pour moi et me paraît une clé de la démo­cra­tie ver­sus indi­vi­du -, que per­sonne ne peut mieux que lui-même savoir ce qui est bien pour lui (au diable, ceux qui savent et parlent pour autrui, et plus encore pour son « bien »). De quoi nous occu­per un bon moment, et d’ar­rê­ter de faire tour­ner tant d’u­sines, d’in­dus­tries, de machines, de lois, de régimes qui nous détruisent à petit feu comme à grands bouillons. Pas besoin de grand-chose de maté­riel pour dis­cu­ter… ni for­cé­ment de femmes au four­neau. Du besoin, de nos besoins…

    Et je rêve que notre éman­ci­pa­tion ration­nelle et indi­vi­duelle, par l’é­cole laïque, ou répu­bli­caine, sûre et cer­taine (puisque nous en sor­tons tous avec un bagage aujourd’­hui, tout de même), mais aus­si par la flat­te­rie éhon­tée de notre égo que le monde mar­chand entre­tient savam­ment, nous amène à ren­ver­ser les far­deaux, les hideux (les croyances et les faux-atta­che­ments) qui nous enchaînent. Je rêve.

    Réponse
  3. mic el

    Inté­res­sant de voir que les deux posts au-des­sus touchent la ques­tion qui me pré­oc­cupe, qui concerne ce qu’on appelle com­mu­né­ment jeter le bébé avec l’eau du bain !

    Pour Fileane : « Nous avons aus­si écar­té Rous­seau, … pour nous, il n’a pas été vers le che­mi­ne­ment spi­ri­tuel et la démarche ini­tia­tique. Il a vou­lu suivre Dieu et les évan­giles, nous aus­si les sui­vons encore aujourd’­hui mais selon nous avec discernement »

    –avec le dis­cer­ne­ment de trois siècles de matu­ra­tion sup­plé­men­taire, même si c’est très peu.

    « Rous­seau n’a … pas com­prendre la dis­tinc­tion entre démarche spi­ri­tuelle et ini­tia­tique avec la théo­cra­tie d’un sys­tème de pou­voir religieux. »

    Ici, Fileane, répond à la par­tie de la ques­tion que je ne pose pas plus bas, mais à laquelle mon intui­tion répond au contraire que Rous­seau mar­chait sur sa propre voix initiatique.

    Mais là il précise :

    « Dans les ruines des abbayes et l’ombre des cathé­drales, le sou­ve­nir des réseaux monas­tiques et che­va­liers, l’exemple des tem­pliers, n’ont pas été per­çus chez Rous­seau, encore moins chez Vol­taire ».

    -c’est l’es­sen­tiel de ma ques­tion ! Mais est-on vrai­ment sûr que leurs éru­di­tions, et intui­tions ne leurs aient per­mis ni à l’un, pro­ba­ble­ment moins à l’autre liber­tin, d’a­voir à réflé­chir et se posi­tion­ner sur ‘l’op­po­si­tion de la gnose et de l’église’ ?

    Flo­rence : « je me per­mets de pen­ser que Vol­taire a pour « mérite » … d’a­voir com­bat­tu le cler­gé et la reli­gion « théiste »… : ceci comme un bond majeur dans l’é­man­ci­pa­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive, tan­dis que le mal­heu­reux Rous­seau res­tait chrétien »

    et donc, ma ques­tion que je pose aux érudits :

    « L’En­cy­clo­pé­die a pour objet pre­mier — inavouable, à sa date, mais essen­tiel, mais déter­mi­nant — l’ex­tir­pa­tion du christianisme. »

    D’a­près vous, est-ce le chris­tia­nisme ou le catho­li­cisme et sa théo­cra­tie que cette bande de l’En­cy­clo­pé­die a l’in­ten­tion d’extirper ?
    Font-ils la part de l’es­sence de la foi et celle des pou­voirs clé­ri­caux dans cette attaque ou pensent-ils volon­tai­re­ment anéan­tir l’ensemble ?

    …/…

    Flo­rence : « per­sonne ne peut mieux que lui-même savoir ce qui est bien pour lui (au diable, ceux qui savent et parlent pour autrui, et plus encore pour son « bien ») »

    sur la ques­tion de la morale dont l’a­néan­tis­se­ment pro­vient du fait qu’elle a été pri­va­ti­sée, ce qui est pré­ci­sé­ment l’un des effets ‘secon­daires’ de l’ac­tion des ency­clo­pé­distes pas si lumi­neux finalement.

    Main­te­nant et le plus sou­vent, les argu­ments moraux de défense du bien com­mun sont reclas­sés par les mar­chands libé­raux comme volon­té par­ti­cu­lières et pri­vées, en face de leurs inté­rêts com­mer­ciaux pri­vés ayant conquis léga­le­ment la liber­té, notam­ment celle de pri­mer sur la morale, tout en se fai­sant pas­ser pour inté­rêt général…

    et je me per­mets d’apporter une réponse idéale à cette ques­tion de Flo­rence. Avec une ‘Idée’ qui n’a injus­te­ment pas encore fait sa publi­ci­té. Idée que je ne défends pas avec assez de force, puisque je ne pense pas encore avoir réus­si à te la faire entendre Étienne !

    L’intérêt géné­ral reste une ques­tion cultu­relle tota­le­ment ouverte et sub­jec­tive ; par nature sou­mise à la liber­té totale. La créa­tion cultu­relle est le seul champ, contrai­re­ment à l’é­co­no­mique ou légis­la­tif, qui ne relève que de la liberté.

    La créa­tion en géné­ral, cultu­relle, ou de valeurs morales, est donc uni­que­ment l’en­jeu de l’exer­cice de notre liberté.

    L’i­dée peut se for­mu­ler de la façon suivante :

    La res publi­ca est régie par trois prin­cipes. Liber­té. Éga­li­té. Fraternité.

    Cha­cun de ces prin­cipe régit une sphère de la société.

    La Liber­té est la règle dans toutes les créa­tions, choix d’o­rien­ta­tion cultu­relle, sociales, morales ou spi­ri­tuelles, artis­tiques et d’expression.

    L’Égalité est la loi de la justice.

    La Fra­ter­ni­té est le prin­cipe de fonc­tion­ne­ment de l’économie.

    Quand ces prin­cipes s’exercent hors de leur champ propre — fra­ter­ni­té ou liber­té dans le champ judi­ciaire ; liber­té ou éga­li­té en éco­no­mie ; fra­ter­ni­té ou éga­li­té dans l’exer­cice de la créa­tion —, la socié­té se détruit au lieu de s’émanciper…

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