NEXUS janvier 2012 : Votez pour le tirage au sort !

9/01/2012 | 7 commentaires

Dans la revue NEXUS de jan­vier-février,
un DOSSIER ori­gi­nal et tonique sur la VRAIE DÉMOCRATIE :

• « VOTEZ POUR LE TIRAGE AU SORT ! »

« Les Grecs ont inven­té la démo­cra­tie, la seule, la vraie, l’u­nique. Pour autant, ils n’é­li­saient pas leurs repré­sen­tants, ils les tiraient au sort… Voi­là le secret de leur démo­cra­tie, un secret si bien gar­dé que la plu­part d’entre nous en ignorent l’exis­tence. Pas de pan­tou­flage, ni d’o­li­gar­chie. Pas de cumul des man­dats, ni de pro­fes­sion­nels de la poli­tique. Pas de cor­rup­tion, ni d’im­pu­ni­té. Bref, la démo­cra­tie au sens rigou­reux du mot : le gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple, pour le peuple. Tout cela grâce à un méca­nisme très simple : le suf­frage par le sort. »

• « Le miracle de la démo­cra­tie grecque »

« Le tirage au sort poli­tique est né à Athènes au Ve siècle avant notre ère et a per­du­ré deux siècles. Cette forme de démo­cra­tie directe peut-elle consti­tuer un modèle pour notre époque ?»

• Étienne Chouard : « Le tirage au sort démonte le méca­nisme qui conduit à notre impuis­sance actuelle »

C’est une bonne syn­thèse de l’é­tat de mes recherches sur ce sujet.

• Edgar Morin : « Je plaide pour une poli­tique de civilisation »

—

En plus, il y a pas mal de choses inté­res­santes dans ce maga­zine (très éclec­tique) que je ne connais­sais pas.

http://​www​.nexus​.fr/​m​a​g​a​z​i​n​e​s​_​n​e​x​u​s​.​p​h​p​?​n​o​m​a​g​=​7​8​&​b​o​r​n​e​d​e​b​u​t​=​7​8​&​b​o​r​n​e​f​i​n​=​7​3​&​n​b​a​n​c​i​e​n​s​=78

C’est C’é­tait en kiosque.

Bonne lec­ture 🙂

Étienne.

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Étienne

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7 Commentaires

  1. Mehdi L

    Mon père pour­ra enfin vous lire… Cepen­dant, cela n’a­mé­lio­re­ra qu’as­sez peu votre répu­ta­tion auprès de « l’es­ta­blish­ment » tant la répu­ta­tion de ce maga­zine est « sul­fu­reuse ». Sur­tout pour ceux qui ne l’ont jamais lu ! ^^

    En vous sou­hai­tant une bonne journée

    Réponse
  2. RHC

    @Mehdi L

    Croyez vous que « LE TIRAGE AU SORT » va être publié dans une publi­ca­tion interne de L’ENA ?

    Ami­ca­le­ment 8)

    Réponse
  3. Mehdi L

    @RHC

    J’ai un ami qui a ten­té le sujet à science po… c’est mal barré ^^

    Réponse
  4. Étienne

    Le tirage au sort démonte le méca­nisme qui conduit à notre impuis­sance actuelle

    Entre­tien avec Étienne Chouard

    Cher­cheur indé­pen­dant, citoyen sans par­ti, sans éti­quette et sans ambi­tions poli­tiques per­son­nelles, Étienne Chouard s’est fait connaître du grand public en 2005 à l’occasion du réfé­ren­dum sur le trai­té éta­blis­sant une consti­tu­tion pour l’Europe en argu­men­tant pour le « non ». Deve­nu depuis un adepte du tirage au sort, il en est aus­si l’un des prin­ci­paux pro­pa­ga­teurs et théo­ri­ciens. Confé­ren­cier infa­ti­gable, il sillonne les routes pour en expli­quer la logique.

    Nexus : Qu’est-ce qu’il y a de révo­lu­tion­naire dans le tirage au sort ?

    Étienne Chouard : Tout. Le tirage au sort démonte le méca­nisme qui conduit à notre impuis­sance actuelle. Il y a quan­ti­té de causes à notre impuis­sance, qui s’imbriquent les unes les autres. Ma méthode, emprun­tée à Hip­po­crate, consiste à cher­cher la cause des causes, à remon­ter à la racine du pro­blème. Quand j’étudie les rai­sons de notre fai­blesse par rap­port aux abus de pou­voir, de proche en proche, j’aboutis à tous les coups à la même chose : la Consti­tu­tion. La Consti­tu­tion est en effet l’outil génial que les hommes ont inven­té pour affai­blir les pou­voirs. Or, qui écritaujourd’­hui la Consti­tu­tion ? Des par­le­men­taires, des pro­fes­sion­nels de la poli­tique, des ministres, des juges… Autre­ment dit, ceux-là mêmes qui vont exer­cer le pou­voir et qui devraient craindre les lois ins­ti­tu­tion­nelles. Et il ne s’agit pas là d’un acci­dent iso­lé, mais d’une règle géné­rale : dans tous les pays du monde et à toutes les époques, ce sont les hommes au pou­voir qui dictent les règles du pou­voir — même si ces règles sont désor­mais sou­vent votées par les peuples, ce qui montre au pas­sage qu’il est assez facile de convaincre le peuple d’ac­cep­ter lui-même sa propre impuis­sance. C’est le grand para­doxe des consti­tu­tions : ori­gi­nel­le­ment pen­sées comme le moyen de pro­té­ger les citoyens contre les abus de pou­voir, elles donnent aujourd’­hui une légi­ti­mi­té aux abus de pou­voir ! Voi­là la cause des causes de nos pro­blèmes. Mal­heu­reu­se­ment, les humains, qui res­tent à ce stade des enfants, ne mesurent pas l’importance du pro­ces­sus consti­tuant. S’il est aus­si stra­té­gique qu’un tel pro­ces­sus soit dés­in­té­res­sé, c’est pour évi­ter très prio­ri­tai­re­ment les conflits d’intérêts. Pour cela, il faut radi­ca­le­ment sépa­rer le pou­voir consti­tuant des pou­voirs consti­tués. C’est là que le tirage sort s’impose comme solu­tion : en rai­son­nant a contra­rio, on peut dire que, méca­ni­que­ment, n’importe qui fera mieux pour l’in­té­rêt géné­ral qu’une per­sonne qui a un inté­rêt per­son­nel à défendre contre l’in­té­rêt général.

    Seule manière de récu­pé­rer la démo­cra­tie à ceux qui l’ont confisquée ?

    Ils ne l’ont pas tant confis­quée qu’empêchée d’advenir. La non-démo­cra­tie est écrite par des per­sonnes qui ont un inté­rêt per­son­nel à ce qu’il n’y ait pas de démo­cra­tie. Nos régimes sont déli­bé­ré­ment et sciem­ment pen­sés et vou­lus comme des non-démo­cra­ties. La plu­part des pères fon­da­teurs de nos régimes par­le­men­taires étaient des notables pleins de méfiance à l’encontre du peuple. Ils ont ins­ti­tué des gou­ver­ne­ments repré­sen­ta­tifs qu’ils ont, plus tard, fal­la­cieu­se­ment éti­que­té du nom de « démo­cra­tie ». Mais c’est une escro­que­rie qui ne fonc­tionne qu’auprès des naïfs. C’est pour­quoi je fais la grève du mot « démo­cra­tie ». Ce n’est d’ailleurs pas parce qu’on s’est fait ber­ner pen­dant deux cents ans que cela va durer éter­nel­le­ment. J’ai bon espoir que nous nous pas­sions le mot entre nous et que nous trans­for­mions en virus démo­cra­tique le prin­cipe du tirage au sort, seul anti­dote durable contre la confis­ca­tion du pou­voir par une oligarchie.

    Mais vous l’avez dit, il y a quelque chose d’imparable dans la méca­nique élec­to­rale, c’est le consen­te­ment : le peuple consent à sa propre domination…

    C’est le méca­nisme même de toute escro­que­rie. Les escrocs sont tou­jours des gens très sédui­sants, jamais des affreux qui font peur aux enfants. Ils nous piègent en nous flat­tant et en détour­nant la puis­sance libé­ra­trice de notre volon­té : « puisque vous votez, vous êtes le sou­ve­rain », nous disent-ils. Et c’est vrai qu’au niveau indi­vi­duel, l’exercice de notre volon­té nous per­met sou­vent d’a­mé­lio­rer notre sort, à la condi­tion qu’elle ne soit pas biai­sée par des escrocs (c’est le point essen­tiel). Notre erreur est de croire que notre volon­té, qui fonc­tionne bien au niveau indi­vi­duel, va pareille­ment fonc­tion­ner au niveau col­lec­tif, alors qu’à ce niveau, appa­raissent des rai­sons puis­santes de cir­con­ve­nir la volon­té géné­rale, des mobiles de crimes . De l’u­ti­li­té sou­vent confir­mée de notre volon­té indi­vi­duelle, nous dédui­sons fau­ti­ve­ment qu’il en sera de même au niveau col­lec­tif. C’est une erreur. Au niveau col­lec­tif appa­raissent des trom­peurs d’opinion et l’é­lec­tion donne une prise à ces voleurs de pou­voir.Le plus riche pour­ra finan­cer les cam­pagnes élec­to­rales et faire élire son can­di­dat qui, du coup, sera son débi­teur et mène­ra les poli­tiques qui lui sont favo­rables. Le tirage au sort écarte cette méca­nique cor­rup­trice de l’élection en ne don­nant aucune place à la volon­té. C’est la loi des grands nombres (incor­rup­tible par construc­tion) qui décide, et non plus une volon­té sus­cep­tible d’être trompée.

    Mais on vous rétor­que­ra que le sort est arbitraire ?

    Impar­tial, plu­tôt. Le pro­jet démo­cra­tique consiste à ne délé­guer que très peu de pou­voir aux repré­sen­tants. Ce que le tirage au sort per­met. Il ne cherche pas à rendre l’humanité par­faite, il veut au contraire s’adapter à son imper­fec­tion, en en tirant les consé­quences logiques : puisque nous sommes impar­faits, ne don­nons jamais la tota­li­té des pou­voirs à quelques-uns. Don­nons un tout petit peu de pou­voir, à un grand nombre de per­sonnes, pour très peu de temps, et jamais deux fois de suite. Le tirage au sort emporte avec lui la rota­tion des charges (des man­dats courts et non-renou­ve­lables) et le contrôle sys­té­ma­tique des repré­sen­tants. L’ex­pres­sion « démo­cra­tie indi­recte » est un oxy­more, une contra­dic­tion dans les termes. La démo­cra­tie est directe ou elle n’est pas. Certes, nous avons besoin de repré­sen­tants, mais pas pour voter les lois : seule­ment pour les exé­cu­ter, les inter­pré­ter et les pré­pa­rer. Ces repré­sen­tants doivent être tirés au sort pour qu’ils res­tent nos ser­vi­teurs et qu’ils ne deviennent jamais nos maîtres. Les dérives cor­po­ra­tistes qui viennent tou­jours avec la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des fonc­tions de repré­sen­ta­tion sont pro­fon­dé­ment anti-démo­cra­tiques. Les démo­crates dignes de ce nom tiennent prio­ri­tai­re­ment à l’amateurisme politique.

    Que répon­dez-vous aux deux objec­tions les plus cou­ram­ment for­mu­lées contre le tirage au sort, à savoir la dimen­sion tech­nique des pro­blèmes, beau­coup plus com­plexe aujourd’hui, et le chan­ge­ment d’échelle : les citoyens ne se chiffrent plus en dizaines de mil­liers comme à Athènes, mais en dizaines de mil­lions, sinon en centaines ?

    La com­pé­tence d’un repré­sen­tant fraî­che­ment élu n’est pas innée. Il va devoir tran­cher sur une pro­fu­sion de sujets, juri­diques, tech­niques, scien­ti­fiques, etc. Il va acqué­rir sa com­pé­tence che­min fai­sant. Ce n’est pas un sur­homme omni­scient. C’est son tra­vail qui va le rendre com­pé­tent. Toutes les expé­riences d’assemblées citoyennes démontrent que des per­sonnes dis­tin­guées par le hasard se trans­forment, s’investissent, se res­pon­sa­bi­lisent et choi­sissent fina­le­ment les bonnes solu­tions, y com­pris sur des sujets com­plexes. Voyez com­ment les par­le­men­taires euro­péens, soi-disant si com­pé­tents, votent les lois : savez-vous qu’ils ont à leurs pieds une sorte de grande can­tine dans laquelle sont clas­sés tous les dos­siers du jour ? Ces dos­siers sont si nom­breux, si com­plexes, si ardus, qu’il est impos­sible de seule­ment les lire à temps. Chaque dos­sier com­porte donc un numé­ro et une consigne de vote four­nie par le par­ti. Le dépu­té moderne n’est donc alors qu’un auto­mate et l’ar­gu­ment de sa néces­saire com­pé­tence paraît bien surfait.

    Et l’objection de la taille ?

    Elle ne tient pas non plus. Rai­son­nons à par­tir de la cel­lule de base démo­cra­tique, qui n’est ni le conti­nent, ni le pays, ni la région, mais la com­mune, la démo­cra­tie ne s’imposant pas par le haut, mais par le bas. A cet égard, rien n’a chan­gé depuis les Grecs, la cel­lule de base pour nos démo­cra­ties reste la même. Au niveau com­mu­nal, les gens se côtoient et se connaissent. Ils peuvent se sur­veiller mutuel­le­ment. Au niveau plus large, la démo­cra­tie s’organise autour de com­munes libres gérées dans le cadre d’une fédé­ra­tion. Les exemples fédé­ra­tifs ne manquent pas (États-Unis, Suisse, Alle­magne, etc.). Il n’est pas exa­gé­ré de dire qu’ils fonc­tionnent très bien, à cette réserve près qu’ils uti­lisent tous, à la base, une pro­cé­dure aris­to­cra­tique : l’é­lec­tion. C’est cette pro­cé­dure qu’il faut chan­ger. Com­ment ? En la rem­pla­çant par la seule pro­cé­dure démo­cra­tique qui soit : le tirage au sort. Les citoyens de chaque com­mune déci­de­ront alors libre­ment des sujets qu’ils sont en mesure de trai­ter eux-mêmes, direc­te­ment, et ils délé­gue­ront les autres au niveau fédé­ral, selon le prin­cipe de la sub­si­dia­ri­té, qui veut que l’on ne doit pas faire à un éche­lon plus éle­vé ce qui peut l’être avec plus d’efficacité à un éche­lon plus petit.

    Que pen­sez-vous des (rares) expé­riences de tirage au sort ?

    Elles sont toutes enthou­sias­mantes, car elles montrent toutes que l’homme nor­mal n’est pas bête mais astu­cieux et avi­sé. Tant que ce sera des hommes de par­ti et des élus qui par­le­ront de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, les choses n’avanceront pas. Les pro­fes­sion­nels de la poli­tique n’accoucheront jamais de la vraie démo­cra­tie, non parce qu’ils sont mau­vais en eux-mêmes, mais parce qu’ils sont en conflits d’intérêts. Le conflit d’intérêts est la clé de com­pré­hen­sion de notre impuis­sance poli­tique. Les consti­tuants ne doivent plus être en conflits d’intérêts. Le jour où nous serons des mil­lions à dire qu’on ne veut plus d’hommes de pou­voir dans les assem­blées consti­tuantes, mais seule­ment des gens nor­maux et dés­in­té­res­sés, alors tout changera. 

    Pro­pos recueillis par Fran­çois Bousquet.

    À visi­ter :
    http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​pe/

    Source : revue Nexus, n°78 jan­vier-février 2012.

    Réponse
  5. Étienne

    Ran­cière :
    « L’é­lec­tion, ce n’est pas la démocratie »

    http://​bibliobs​.nou​ve​lobs​.com/​t​r​a​n​c​h​e​s​-​d​e​-​c​a​m​p​a​g​n​e​/​2​0​1​2​0​4​1​8​.​O​B​S​6​5​0​4​/​j​a​c​q​u​e​s​-​r​a​n​c​i​e​r​e​-​l​-​e​l​e​c​t​i​o​n​-​c​e​-​n​-​e​s​t​-​p​a​s​-​l​a​-​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​.​h​tml

    LES ENTRETIENS DE L’OBS. A la veille de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, le phi­lo­sophe s’in­ter­roge sur les limites de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et s’in­surge contre la confis­ca­tion du pou­voir du peuple.

    Le Nou­vel Obser­va­teur L’é­lec­tion pré­si­den­tielle est géné­ra­le­ment pré­sen­tée comme le point culmi­nant de la vie démo­cra­tique fran­çaise. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

    Jacques Ran­cière Dans son prin­cipe, comme dans son ori­gine his­to­rique, la repré­sen­ta­tion est le contraire de la démo­cra­tie. La démo­cra­tie est fon­dée sur l’i­dée d’une com­pé­tence égale de tous. Et son mode nor­mal de dési­gna­tion est le tirage au sort, tel qu’il se pra­ti­quait à Athènes, afin d’empêcher l’ac­ca­pa­re­ment du pou­voir par ceux qui le désirent.

    La repré­sen­ta­tion, elle, est un prin­cipe oli­gar­chique : ceux qui sont ain­si asso­ciés au pou­voir repré­sentent non pas une popu­la­tion mais le sta­tut ou la com­pé­tence qui fondent leur auto­ri­té sur cette popu­la­tion : la nais­sance, la richesse, le savoir ou autres.

    Notre sys­tème élec­to­ral est un com­pro­mis his­to­rique entre pou­voir oli­gar­chique et pou­voir de tous : les repré­sen­tants des puis­sances éta­blies sont deve­nus les repré­sen­tants du peuple, mais, inver­se­ment, le peuple démo­cra­tique délègue son pou­voir à une classe poli­tique cré­di­tée d’une connais­sance par­ti­cu­lière des affaires com­munes et de l’exer­cice du pou­voir. Les types d’é­lec­tion et les cir­cons­tances font pen­cher plus ou moins la balance entre les deux.

    L’é­lec­tion d’un pré­sident comme incar­na­tion directe du peuple a été inven­tée en 1848 contre le peuple des bar­ri­cades et des clubs popu­laires et réin­ven­tée par de Gaulle pour don­ner un « guide » à un peuple trop tur­bu­lent. Loin d’être le cou­ron­ne­ment de la vie démo­cra­tique, elle est le point extrême de la dépos­ses­sion élec­to­rale du pou­voir popu­laire au pro­fit des repré­sen­tants d’une classe de poli­ti­ciens dont les frac­tions oppo­sées par­tagent tour à tour le pou­voir des « compétents ».

    Lorsque Fran­çois Hol­lande pro­met d’être un pré­sident « nor­mal », lorsque Nico­las Sar­ko­zy se pro­pose de « rendre la parole au peuple », ne prennent-ils pas acte des insuf­fi­sances du sys­tème représentatif ?

    Un pré­sident « nor­mal » dans la Ve Répu­blique, c’est un pré­sident qui concentre un nombre anor­mal de pou­voirs. Hol­lande sera peut-être un pré­sident modeste. Mais il sera l’in­car­na­tion suprême d’un pou­voir du peuple, légi­ti­mé pour appli­quer les pro­grammes défi­nis par des petits groupes d’ex­perts « com­pé­tents » et une Inter­na­tio­nale de ban­quiers et de chefs d’E­tat repré­sen­tant les inté­rêts et la vision du monde des puis­sances finan­cières dominantes.

    Quant à Nico­las Sar­ko­zy, sa décla­ra­tion est fran­che­ment comique : par prin­cipe, la fonc­tion pré­si­den­tielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n’a qu’à choi­sir silen­cieu­se­ment, une fois tous les cinq ans, celui qui va par­ler à sa place.

    Met­tez-vous la cam­pagne de Jean-Luc Mélen­chon dans le même sac ?

    L’o­pé­ra­tion Mélen­chon consiste à occu­per une posi­tion mar­gi­nale qui est liée à la logique du sys­tème : celle du par­ti qui est à la fois dedans et dehors. Cette posi­tion a été long­temps celle du Par­ti com­mu­niste. Le Front natio­nal s’en était empa­ré, et Mélen­chon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette posi­tion s’ap­puyait sur un sys­tème effec­tif de contre-pou­voirs lui per­met­tant d’a­voir un agen­da dis­tinct des ren­dez-vous électoraux.

    Chez Mélen­chon, comme chez Le Pen, il ne s’a­git que d’ex­ploi­ter cette posi­tion dans le cadre du jeu élec­to­ral de l’o­pi­nion. Hon­nê­te­ment, je ne pense pas qu’il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie cam­pagne de gauche serait une dénon­cia­tion de la fonc­tion pré­si­den­tielle elle-même. Et une gauche radi­cale, cela sup­pose la créa­tion d’un espace auto­nome, avec des ins­ti­tu­tions et des formes de dis­cus­sion et d’ac­tion non dépen­dantes des agen­das officiels.

    Les com­men­ta­teurs poli­tiques rap­prochent volon­tiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélen­chon en les accu­sant de popu­lisme. Le paral­lé­lisme est-il fondé ?

    La notion de popu­lisme est faite pour amal­ga­mer toutes les formes de poli­tique qui s’op­posent au pou­voir des com­pé­tences auto­pro­cla­mées et pour rame­ner ces résis­tances à une même image : celle du peuple arrié­ré et igno­rant, voire hai­neux et bru­tal. On invoque les pogroms, les grandes démons­tra­tions nazies et la psy­cho­lo­gie des foules à la Gus­tave Le Bon pour iden­ti­fier pou­voir du peuple et déchaî­ne­ment d’une meute raciste et xénophobe.

    Mais où voit-on aujourd’­hui des masses en colère détruire des com­merces magh­ré­bins ou pour­chas­ser des Noirs ? S’il existe une xéno­pho­bie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l’E­tat lors­qu’il s’a­charne à mettre les étran­gers en situa­tion de pré­ca­ri­té. Nous avons affaire à un racisme d’en haut.

    Il n’y a donc pas de dimen­sion démo­cra­tique dans les élec­tions géné­rales qui scandent la vie des socié­tés modernes ?

    Le suf­frage uni­ver­sel est un com­pro­mis entre les prin­cipes oli­gar­chique et démo­cra­tique. Nos régimes oli­gar­chiques ont mal­gré tout besoin d’une jus­ti­fi­ca­tion éga­li­taire. Fût-elle mini­male, cette recon­nais­sance du pou­voir de tous fait que, par­fois, le suf­frage abou­tit à des déci­sions qui vont à l’en­contre de la logique des compétents.

    En 2005, le Trai­té consti­tu­tion­nel euro­péen fut lu, com­men­té, ana­ly­sé ; une culture juri­dique par­ta­gée s’est déployée sur inter­net, les incom­pé­tents ont affir­mé une cer­taine com­pé­tence et le texte a été reje­té. Mais on sait ce qu’il advint ! Fina­le­ment, le trai­té a été rati­fié sans être sou­mis au peuple, au nom de l’ar­gu­ment : l’Eu­rope est une affaire pour les gens com­pé­tents dont on ne sau­rait confer la des­ti­née aux aléas du suf­frage universel.

    Où se situe alors l’es­pace pos­sible d’une « poli­tique » au sens où vous l’entendez ?

    L’acte poli­tique fon­da­men­tal, c’est la mani­fes­ta­tion du pou­voir de ceux qui n’ont aucun titre à exer­cer le pou­voir. Ces der­niers temps, le mou­ve­ment des « indi­gnés » et l’oc­cu­pa­tion de Wall Street en ont été, après le « prin­temps arabe », les exemples les plus intéressants.

    Ces mou­ve­ments ont rap­pe­lé que la démo­cra­tie est vivante lors­qu’elle invente ses propres formes d’ex­pres­sion et qu’elle ras­semble maté­riel­le­ment un peuple qui n’est plus décou­pé en opi­nions, groupes sociaux ou cor­po­ra­tions, mais qui est le peuple de tout le monde et de n’im­porte qui. Là se trouve la dif­fé­rence entre la ges­tion – qui orga­nise des rap­ports sociaux où cha­cun est à sa place – et la poli­tique – qui recon­fi­gure la dis­tri­bu­tion des places.

    C’est pour­quoi l’acte poli­tique s’ac­com­pagne tou­jours de l’oc­cu­pa­tion d’un espace que l’on détourne de sa fonc­tion sociale pour en faire un lieu poli­tique : hier l’u­ni­ver­si­té ou l’u­sine, aujourd’­hui la rue, la place ou le par­vis. Bien sûr ces mou­ve­ments n’ont pas été jus­qu’à don­ner à cette auto­no­mie popu­laire des formes poli­tiques capables de durer : des formes de vie, d’or­ga­ni­sa­tion et de pen­sée en rup­ture avec l’ordre domi­nant. Retrou­ver la confiance en une telle capa­ci­té est une oeuvre de longue haleine.

    Irez-vous voter ?

    Je ne suis pas de ceux qui disent que l’é­lec­tion n’est qu’un simu­lacre et qu’il ne faut jamais voter. Il y a des cir­cons­tances où cela a un sens de réaf­fir­mer ce pou­voir « for­mel ». Mais l’é­lec­tion pré­si­den­tielle est la forme extrême de la confis­ca­tion du pou­voir du peuple en son propre nom. Et j’ap­par­tiens à une géné­ra­tion née à la poli­tique au temps de Guy Mol­let et pour qui l’his­toire de la gauche est celle d’une tra­hi­son per­pé­tuelle. Alors non, je ne crois pas que j’i­rai voter.

    Pro­pos recueillis par Eric Aeschimann

    http://​bibliobs​.nou​ve​lobs​.com/​t​r​a​n​c​h​e​s​-​d​e​-​c​a​m​p​a​g​n​e​/​2​0​1​2​0​4​1​8​.​O​B​S​6​5​0​4​/​j​a​c​q​u​e​s​-​r​a​n​c​i​e​r​e​-​l​-​e​l​e​c​t​i​o​n​-​c​e​-​n​-​e​s​t​-​p​a​s​-​l​a​-​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​.​h​tml

    Réponse
  6. Yvan

    Autant le pre­mier article est fort inté­res­sant (comme d’ha­bi­tude quand le Père Chouard parle de démo­cra­tie), autant le 2ème article nous rap­pelle com­bien le Nou­ve­lObs est enga­gé (à l’UMPS)!
    Uti­li­ser le thème qui sur­git (la remise en cause du mot « démo­cra­tie ») pour dis­cré­di­ter le mou­ve­ment du Front de Gauche, pire même, pour l’as­si­mi­ler au FN (tac­tique ridi­cu­li­sée tel­le­ment elle fut employée par tous les médias autour de Mélen­chon au début de la cam­pagne… popu­liste donc FN, tous­sa toussa ^^)

    Bref, très inté­res­sant quand même…
    C’est juste dom­mage de voir un tor­chon ali­gné comme le Nou­ve­lObs reprendre ce sujet pour en tirer parti !!!
    Mais rien d’é­ton­nant fina­le­ment, c’est le NouvelObs 🙂
    => http://​pier​re​carles​.org/
    (« DSK, Hol­lande, etc… », un docu­men­taire édi­fiant, à voir, à sou­te­nir, et à par­ta­ger absolument)

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  7. Pier

    Le « Nou­ve­lObs » n’a de nou­veau que son titre, et son conte­nue n’est sou­vent qu’une remé­dia­tion d’autre pro­pos plus ou moins habi­le­ment réorien­té à des fins partisanes.
    On peut aus­si aus­si lui contes­ter « Obser­va­teur » puisque les lunettes de la rédac­tion sons tein­tés ! A quant une presse d’in­ves­ti­ga­tion impar­tiale et des jour­na­listes DEBOUT !

    In fine VOTONS sur­tout pour le tirage au sort ou il en sera fait de notre sort !

    Réponse

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