Se distraire à en mourir ; la prédiction d’Aldous Huxley

20/12/2011 | 22 commentaires

Un livre de plus, me direz-vous, sur un sujet bien connu (après « La démo­cra­tie en Amé­rique », « La psy­cho­lo­gie des foules », « Pro­pa­gan­da », « La Fabrique du consen­te­ment », et plus de cin­quante livres impor­tants que j’ai à la mai­son sur le sujet de notre fra­gi­li­té aux bobards et sur notre éter­nelle paresse confiante, avide seule­ment de pro­messes léni­fiantes, de son­dages bidon et de stats tru­quées), mais un livre, pour­tant, dont la cou­ver­ture m’a frap­pé, et dont l’in­tro­duc­tion est aus­si bien tran­chante, je trouve :

Elle claque, cette cou­ver­ture, non ?

Et voi­ci l’in­tro­duc­tion du livre (vous savez comme j’aime Orwell : ins­tru­men­ta­li­sé par des salauds, mais un grand Monsieur) :

INTRODUCTION :

« Nous atten­dions la venue de 1984.

Quand cette année arri­va sans que la pro­phé­tie ne se réa­lise, l’in­tel­li­gent­sia amé­ri­caine chan­ta dis­crè­te­ment vic­toire : les fon­de­ments de la démo­cra­tie libé­rale avaient tenu bon. Le règne de la ter­reur s’é­tait, peut-être, déve­lop­pé ailleurs mais l’A­mé­rique, du moins, n’a­vait pas som­bré dans les sinistres cau­che­mars orwelliens.

Obnu­bi­lés que nous étions par la sombre vision d’Or­well, nous avions oublié une autre pro­phé­tie, un peu moins bien connue mais tout aus­si inquié­tante : celle d’Al­dous Hux­ley dans Le Meilleur des mondes. Car, contrai­re­ment à une opi­nion répan­due même chez les gens culti­vés, les pro­phé­ties de Hux­ley et d’Or­well sont très dif­fé­rentes l’une de l’autre.

Orwell nous aver­tit du risque que nous cou­rons d’être écra­sés par une force oppres­sive externe. Hux­ley, dans sa vision, n’a nul besoin de faire inter­ve­nir un Big Bro­ther pour expli­quer que les gens seront dépos­sé­dés de leur auto­no­mie, de leur matu­ri­té, de leur his­toire. Il sait que les gens en vien­dront à aimer leur oppres­sion, à ado­rer les tech­no­lo­gies qui détruisent leur capa­ci­té de penser.

Orwell crai­gnait ceux qui inter­di­raient les livres. Hux­ley redou­tait qu’il n’y ait même plus besoin d’in­ter­dire les livres car plus per­sonne n’au­rait envie d’en lire.

Orwell crai­gnait ceux qui nous pri­ve­raient de l’in­for­ma­tion. Hux­ley redou­tait qu’on ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la pas­si­vi­té et à l’égoïsme.

Orwell crai­gnait qu’on ne nous cache la véri­té. Hux­ley redou­tait que la véri­té ne soit noyée dans un océan d’insignifiances.

Orwell crai­gnait que notre culture ne soit pri­son­nière. Hux­ley redou­tait que notre culture ne devienne tri­viale, seule­ment pré­oc­cu­pée de fadaises.

Car, comme le fai­sait remar­quer Hux­ley dans Brave New World Revi­si­ted, les défen­seurs des liber­tés et de la rai­son, qui sont tou­jours en alerte pour s’op­po­ser à la tyran­nie, « ne tiennent pas compte de cet appé­tit qua­si insa­tiable de l’homme pour les dis­trac­tions ».

Dans 1984, ajou­tait Hux­ley, le contrôle sur les gens s’exerce en leur infli­geant des puni­tions ; dans Le Meilleur des mondes, il s’exerce en leur infli­geant du plaisir.

En bref, Orwell crai­gnait que ce que nous haïs­sons ne nous détruise ; Hux­ley redou­tait que cette des­truc­tion ne nous vienne plu­tôt de ce que nous aimons.

Le thème de cet ouvrage repose sur l’i­dée que Hux­ley avait vu plus juste qu’Orwell. »

Neil Post­man, Se dis­traire à en mou­rir (1985).

Pour l’ins­tant, je rame un peu dans les pre­miers cha­pitres…
Je cherche des pépites, mais je suis encore bredouille.

Si j’en trouve, je vous préviens 🙂

Étienne.

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Étienne

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22 Commentaires

  1. Yann Noisette

    L’in­tro a le mérite de tou­cher dans le mille, c’est déjà ça.

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  2. stef

    hmmm…ça a l’air intéressant…je l’achète, je le lis et je l’offre ! 😉

    Réponse
  3. catherine

    Le pire qui puisse arri­ver en lisant ce livre, c’est de se dis-traire, c’est à dire de sor­tir de l’es­sen­tiel, défi­ni­tion même de dis­traire si je ne m’a­buse, se dis­traire en pré­sup­po­sant du contraire, ce serait quand même une sacrée vache­rie Etienne, vous ne trou­vez pas ?

    C’est bizarre comme j’ai l’es­prit bis­cor­nu, j’me demande bien d’où ça me vient ? serait-ce l’au­teur de la pré­face qui m’in­vi­te­rait à aller vers ce che­min, je ne sais ?

    Ceci dit je ne connais abso­lu­ment pas l’au­teur, il est peut-être très bien ce livre, je n’en sais rien, en tout cas, j’ai lu très atten­ti­ve­ment les deux livres dont il parle dans l’in­tro­duc­tion et qui sont tout à fait remar­quables et aux­quels il fau­drait joindre le Fah­ren­heit 751 de Brad­bu­ry qui est l’é­ter­nel oublié mais qui pour­tant vaut son pesant d’or je trouve.

    Dites nous donc ce que vous en pen­sez si vous le ter­mi­nez Etienne, comme ça on saura.

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  4. gabuzo

    Peut-être que ton engoue­ment pour l’or­ga­ni­sa­tion de la sphère publique est éga­le­ment une dis­trac­tion (au même titre que la télé­vi­sion pour nos contemporains)?

    Peut-être que ta recherche dans ce domaine t’é­loigne de l’essentiel ?

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  5. Mike

    L’o­ri­gi­nal est tou­jours mieux que le commentaire :

    « Il n’y a, bien sûr, aucune rai­son pour laquelle les nou­veaux tota­li­ta­rismes devraient res­sem­bler aux anciens. Le Gou­ver­ne­ment par le bâton et les esca­drons de la mort, par la famine arti­fi­cielle, l’emprisonnement de masse et la dépor­ta­tion mas­sive, n’est pas sim­ple­ment inhu­main (per­sonne ne se sou­cie beau­coup de cela de nos jours); c’est clai­re­ment inef­fi­cace et, dans un âge de tech­no­lo­gie de pointe, l’i­nef­fi­ca­ci­té est le péché contre le Saint-Esprit. Un état tota­li­taire vrai­ment effi­cace serait celui dans lequel l’exé­cu­tif tout-puis­sant des chefs poli­tiques et leur armée de mana­gers contrôle une popu­la­tion d’es­claves qui n’ont pas besoin d’être contraints, parce qu’ils aiment leur ser­vi­tude. Leur faire l’ai­mer est la tâche assi­gnée, dans des états tota­li­taires actuels, aux minis­tères de la pro­pa­gande, aux édi­teurs de presse et aux enseignants.

    … Ils accom­plissent leurs plus grands exploits, non en fai­sant quelque chose, mais en s’abs­te­nant de faire. Grande est la véri­té, mais encore plus grand, d’un point de vue pra­tique, est le silence sur la véri­té. En ne men­tion­nant sim­ple­ment pas cer­tains sujets … les pro­pa­gan­distes tota­li­taires ont influen­cé beau­coup plus effi­ca­ce­ment l’o­pi­nion qu’ils n’au­raient pu le faire par les dénon­cia­tions les plus élo­quentes, les plus irré­sis­tibles des réfu­ta­tions logiques. »

    A. Hux­ley 1946

    65 ans plus tard ça a encore progressé.

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  6. catherine

    Tu dis Gabuzo :

     » Peut-être que ton engoue­ment pour l’or­ga­ni­sa­tion de la sphère publique est éga­le­ment une dis­trac­tion (au même titre que la télé­vi­sion pour nos contemporains) ?

    Peut-être que ta recherche dans ce domaine t’é­loigne de l’essentiel ? »

    L’es­sen­tiel, c’est quoi ? C’est ça, la ques­tion, et à cha­cun d’y répondre indi­vi­duel­le­ment comme il peut, avec ce qu’il est, et ce qu’il a vécu, c’est ça le hic.

    Pour moi, et ici je ne parle que de moi car je ne m’ac­corde pas le droit de par­ler pour les autres, et bien pour moi, l’es­sen­tiel c’est CE qui sou­tient le tout d’un indi­vi­du ou d’une com­mu­nau­té, son édi­fice, son plan, ses connexions fondamentales.

    C’est-à-dire les liens qu’il fait à lui en lui et par lui et les liens aux autres et donc par glis­se­ment au monde, ceci se décli­nant de la même manière pour la communauté.

    L’es­sence, c’est la source, l’acte de nais­sance de ce qui est sous nos yeux, c’est l’or­ga­ni­sa­tion des élé­ments épars en une forme pré­cise, le génome social qui construit la réa­li­té actuelle, c’est la colonne ver­té­brale qui fait que cet axe per­met une ver­ti­ca­li­sa­tion ou pas, ça dépend du faire que l’on fait ou pas, que l’on construit ou pas au tra­vers des liens qui sont nature et struc­ture du vivant.

    Et avant de s’at­ta­quer à l’ac­ces­soire qui comme toute nature d’ac­ces­soire est acces­soire et bien je crois fort pour ma part qu’il faut aller y voir de la construc­tion de la char­pente, car une fenêtre c’est bien beau, mais une fenêtre sans tenant ça tient pas, ça n’a pas d’axe, voi­là gros­so modo et vite fait Gabuzzo

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  7. Mehdi L

    Je trouve que cette intro a été écrite par un homme qui n’a­vait lu d’Or­well que 1984 et la Ferme des Ani­maux. Si on se réfère aux lettres et essais d’Or­well (com­pi­lés dans quatre volumes mal­heu­reu­se­ment non réédi­tés, par l’En­cy­clo­pé­die des Nui­sances), on se rend compte que la pen­sée d’Or­well est bien plus com­plexe que la cari­ca­ture qu’on en donne. D’une part, la pen­sée cen­trale de 1984 n’est pas tant le sys­tème poli­cier répres­sif, que les réflexions sur l’His­toire, la conti­nui­té his­to­rique, la nov­langue et la pen­sée. Et en ça, Orwell a eu rai­son. Sur toute la ligne. Deman­dez aujourd’­hui à un « jeune » ce qu’est un « pro­lé­taire », vous allez rire (ou pleurer…).

    Après, il est vrai qu’­Hux­ley a aus­si eu rai­son. Et je trouve tou­jours dom­mage d’op­po­ser leurs deux visions, alors que je les trouve complémentaires.

    Tu nous diras, Étienne, ce qu’il en est de cet ouvrage. Et sur­tout, s’il apporte plus que « Le Fri­vole et le Sérieux » de Clouscard.

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  8. sitouaillain

    Je suis de ton avis Medhi,

    j’a­jou­te­rais à la liste :

    • L’ex­cellent « Glo­ba­lia » de J‑C Ruf­fin, où la mino­ri­té pri­vi­lé­giée de l’hu­ma­ni­té urbaine vit sous cloche dans sa fausse démo­cra­tie domi­née par les grandes com­pa­gnies et exclut le reste du monde qui vit dans un monde sau­vage et décivilisé.

    « Il était sin­cè­re­ment convain­cu de la chance qu’il avait de vivre dans une démo­cra­tie par­faite. Voi­là que peu à peu, il se met­tait à dou­ter et cela le ren­dait mal à l’aise. Il trou­vait à la foule un air ava­chi. Comme à l’or­di­naire et mal­gré la fête, des flots de badauds sor­taient des centres com­mer­ciaux, pous­sant des cha­riots rem­plis de choses inutiles et douces. À peine assou­vis, ces dési­rs arti­fi­ciels seraient tout aus­si tôt tra­his : (…) L’ob­so­les­cence pro­gram­mée des choses fai­sait par­tie de la vie. Il était acquis qu’elle entre­te­nait le bon fonc­tion­ne­ment de l’économie. »

    Glo­ba­lia, Jean-Chris­tophe Rufin, éd. Folio, 2005, Pujols, p. 250

    « L’en­ne­mi, c’est celui qui vous hait et veut vous détruire ; l’ad­ver­saire, c’est celui qui vous aime et veut vous transformer. 
    Les démo­cra­ties cultivent leurs enne­mis ; elles liquident leurs adversaires. »

    Glo­ba­lia, Jean-Chris­tophe Rufin, éd. Folio, 2005, Réunion des oli­garques, p. 470

    • Et la non moins excel­lente « lote­rie solaire » de Phi­lip K. Dick dans une ver­sion assez effrayante et tota­li­taire du tirage au sort, 

    et dont voi­ci le résu­mé wikipedia

    « Lote­rie solaire est un roman de Phi­lip K. Dick paru en 1955 sous le titre de Solar Lot­te­ry. Il est tra­duit en fran­çais et publié en 1968 aux Édi­tions OPTA. C’est le pre­mier roman publié de Dick, il traite de thèmes que l’on retrouve dans ses tra­vaux suivants.

    Dans sa trame prin­ci­pale, ce roman décrit un sys­tème poli­tique où les êtres humains naissent avec une carte de pou­voir pou­vant leur per­mettre de deve­nir « Meneur de Jeu », ou maître du sys­tème solaire. L’u­ni­vers est cen­sé être régi par un sys­tème aléa­toire basé sur l’al­go­rithme Mini­max éla­bo­ré par John von Neu­mann. À tout moment, le numé­ro d’un ticket peut être tiré au sort lors de ce que l’on appelle « La saute de la Bou­teille », déclen­ché par le mou­ve­ment de par­ti­cules sub­ato­miques et régie par le prin­cipe d’Incertitude.

    Le pos­ses­seur du ticket dont le numé­ro a été tiré au sort obtient alors le droit de gou­ver­ner le monde, aidé par des télé­pathes qui le pro­tègent… car dans ce monde, l’as­sas­si­nat du Maître du Monde est encouragé !

    La der­nière phrase du roman est magni­fique : « Ce n’est pas l’ins­tinct ani­mal qui nous rend fié­vreux et insa­tis­faits. Je vais vous dire ce que c’est : c’est le but le plus éle­vé de l’homme – le besoin de gran­dir, de pro­gres­ser… de décou­vrir de nou­velles choses… d’a­van­cer, de s’é­tendre, d’at­teindre de nou­veaux ter­ri­toires, de nou­velles expé­riences, de com­prendre et de vivre en évo­luant. De reje­ter la rou­tine, de rompre avec la mono­to­nie de l’ha­bi­tude, d’al­ler de l’a­vant. De ne jamais s’ar­rê­ter. »  »

    Réponse
  9. futur or no futur?

    Deux visions dif­fé­rentes mais com­plé­men­taires, ce que l’on véri­fie chaque jour davantage…

    « Orwell : ins­tru­men­ta­li­sé par des salauds » ?

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  10. Charlemagne
  11. Mehdi L

    @ sitouaillain

    J’ai lu Lote­rie Solaire, par contre je prend note de Glo­ba­lia, mer­ci beaucoup.

    Si je peux me per­mettre, puisque nous sommes dans la SF, je vous recom­mande « L’oi­seau d’A­mé­rique » de Wal­ter Tevis, dys­to­pie sou­vent négli­gée, sans doute à cause de son aspect anti-tech­nique, anti-machi­nisme (et donc consi­dé­ré comme réac­tion­naire ? Allez savoir…), qui met en scène une huma­ni­té réduit à l’é­tat de larve par la dis­trac­tion et la drogue, après avoir lais­sé toute la pro­duc­tion aux mains des machines.

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  12. catherine

    Voi­ci la pré­face de « La ferme des ani­maux ». Je vous recom­mande la lire et puis de la mettre en lien avec ce que dit Antho­ny Sut­ton et du coup ça vient offrir de la com­pré­hen­sion sur le pourquoi ?

    Cha­cun sait que se sont les liens qui parlent et eux seuls, sinon ça ne veut pas dire grand chose.

    Pré­face inédite à Ani­mal Farm

    L’idée de ce livre, ou plu­tôt de son thème cen­tral, m’est venue pour la pre­mière fois en 1937, mais c’est seule­ment vers la fin de l’année 1943 que j’ai entre­pris de l’écrire. Lorsqu’il fut ter­mi­né, il était évident que sa publi­ca­tion n’irait pas sans dif­fi­cul­tés (mal­gré l’actuelle pénu­rie de livres, qui fait « vendre » à peu près tout ce qui en pré­sente l’apparence) et, de fait, il fut refu­sé par quatre édi­teurs. Seul l’un d’entre eux avait à cela des motifs idéo­lo­giques. Deux autres publiaient depuis des années des ouvrages hos­tiles à la Rus­sie, et le qua­trième n’avait aucune orien­ta­tion poli­tique par­ti­cu­lière. L’un de ces édi­teurs avait d’ailleurs com­men­cé par accep­ter le livre, mais il pré­fé­ra, avant de s’engager for­mel­le­ment, consul­ter le minis­tère de l’Information ; lequel s’avère l’avoir mis en garde contre une telle publi­ca­tion ou, du moins, la lui avoir for­te­ment décon­seillée. Voi­ci un extrait de la lettre de cet éditeur :

    J’ai men­tion­né la réac­tion dont m’a fait part un fonc­tion­naire haut pla­cé du minis­tère de l’Information quant à la publi­ca­tion d’Animal Farm. Je dois avouer que cet avis m’a fait sérieu­se­ment réflé­chir. … Je m’aperçois que la publi­ca­tion de ce livre serait à l’heure actuelle sus­cep­tible d’être tenue pour par­ti­cu­liè­re­ment mal avi­sée. Si cette fable avait pour cible les dic­ta­teurs en géné­ral et les dic­ta­tures dans leur ensemble, sa publi­ca­tion ne pose­rait aucun pro­blème, mais, à ce que je vois, elle s’inspire si étroi­te­ment de l’histoire de la Rus­sie sovié­tique et de ses deux dic­ta­teurs qu’elle ne peut s’appliquer à aucune autre dic­ta­ture. Autre chose : la fable per­drait de son carac­tère offen­sant si la caste domi­nante n’était pas repré­sen­tée par les cochons. Je pense que ce choix des cochons pour incar­ner la caste diri­geante offen­se­ra inévi­ta­ble­ment beau­coup de gens et, en par­ti­cu­lier, ceux qui sont quelque peu sus­cep­tibles, comme le sont mani­fes­te­ment les Russes.

    Ce genre d’intervention consti­tue un symp­tôme inquié­tant. Il n’est certes pas sou­hai­table qu’un ser­vice gou­ver­ne­men­tal exerce une quel­conque cen­sure (sauf pour des motifs rele­vant de la sécu­ri­té natio­nale, comme tout le monde l’admet en temps de guerre) sur des livres dont la publi­ca­tion n’est pas finan­cée par l’État. Mais le prin­ci­pal dan­ger qui menace aujourd’hui la liber­té de pen­sée et d’expression n’est pas l’intervention directe du minis­tère de l’Information ou de tout autre orga­nisme officiel.

    Si les édi­teurs et les direc­teurs de jour­naux s’arrangent pour que cer­tains sujets ne soient pas abor­dés, ce n’est pas par crainte des pour­suites judi­ciaires, mais par crainte de l’opinion publique. La lâche­té intel­lec­tuelle est dans notre pays le pire enne­mi qu’ait à affron­ter un écri­vain ou un jour­na­liste, et ce fait ne semble pas avoir reçu toute l’attention qu’il mérite.

    Tout indi­vi­du de bonne foi, ayant une expé­rience du jour­na­lisme, sera d’accord pour recon­naître qu’au cours de cette guerre la cen­sure offi­cielle ne s’est pas mon­trée par­ti­cu­liè­re­ment tatillonne. On ne nous a pas impo­sé le genre de « coor­di­na­tion » tota­li­taire à laquelle nous pou­vions rai­son­na­ble­ment nous attendre. La presse a cer­tains griefs légi­times, mais dans l’ensemble le gou­ver­ne­ment a fait preuve d’une tolé­rance éton­nante envers les opi­nions mino­ri­taires. Ce qu’il y a de plus inquié­tant dans la cen­sure des écrits en Angle­terre, c’est qu’elle est pour une bonne part volon­taire. Les idées impo­pu­laires peuvent être étouf­fées et les faits gênants pas­sés sous silence, sans qu’il soit besoin pour cela d’une inter­dic­tion officielle.

    Qui­conque a vécu quelque temps dans un pays étran­ger a pu consta­ter com­ment cer­taines infor­ma­tions, qui nor­ma­le­ment auraient dû faire les gros titres, étaient igno­rées par la presse anglaise, non à la suite d’une inter­ven­tion du gou­ver­ne­ment, mais parce qu’il y avait eu un accord tacite pour consi­dé­rer qu’il « ne fal­lait pas » publier de tels faits. En ce qui concerne la presse quo­ti­dienne, cela n’a rien d’étonnant. La presse anglaise est très cen­tra­li­sée et appar­tient dans sa qua­si-tota­li­té à quelques hommes très for­tu­nés qui ont toutes les rai­sons de se mon­trer mal­hon­nêtes sur cer­tains sujets impor­tants. Mais le même genre de cen­sure voi­lée est éga­le­ment à l’œuvre quand il s’agit de livres et de pério­diques, ou encore de pièces de théâtre, de films ou d’émissions de radio. Il y a en per­ma­nence une ortho­doxie, un ensemble d’idées que les bien-pen­sants sont sup­poses par­ta­ger et ne jamais remettre en ques­tIon. Dire telle ou telle chose n’est pas stric­te­ment inter­dit, mais cela « ne se fait pas », exac­te­ment comme à l’époque vic­to­rienne cela « ne se fai­sait pas » de pro­non­cer le mot « pan­ta­lon » en pré­sence d’une dame. Qui­conque défie l’orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une sur­pre­nante effi­ca­ci­té. Une opi­nion qui va à l’encontre de la mode du moment aura le plus grand mal à se faire entendre, que ce soit dans la presse popu­laire ou dans les pério­diques des­ti­nés aux intellectuels.

    Ce qu’exige à l’heure actuelle l’orthodoxie en place, c’est une admi­ra­tion sans réserve pour la Rus­sie. Tout le monde le sait, et presque tout le monde s’y plie. Il est pra­ti­que­ment impos­sible de faire impri­mer aucune cri­tique sérieuse du régime sovié­tique, ni aucune infor­ma­tion que le gou­ver­ne­ment sovié­tique pré­fé­re­rait occul­ter. Et cette conspi­ra­tion à l’échelle de tout le pays pour flat­ter l’allié russe se déroule dans le cli­mat géné­ral de réelle tolé­rance intel­lec­tuelle. Car si nous n’avons pas le droit de cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment sovié­tique, nous sommes du moins à peu près libres de cri­ti­quer le nôtre. Il n’y aura presque per­sonne pour publier un texte contre Sta­line, mais on peut s’en prendre à Chur­chill en toute sécu­ri­té, du moins dans un livre ou un pério­dique. Et tout au long de ces cinq années de guerre, dont deux ou trois où nous avons com­bat­tu pour la sur­vie de notre pays, d’innombrables livres, bro­chures et articles favo­rables à une paix de com­pro­mis ont été publiés sans que la cen­sure offi­cielle n’intervienne et sans même que cela sus­cite tel­le­ment d’hostilité.

    Tant que le pres­tige de l’U.R.S.S. n’est pas en cause, le prin­cipe de la liber­té d’expression reste à peu près res­pec­té. Il y a d’autres sujets tabous — j’en men­tion­ne­rai cer­tains plus loin —, mais l’attitude domi­nante envers l’U.R.S.S. est de loin le symp­tôme le plus inquié­tant. Elle est en effet spon­ta­née et étran­gère à l’action d’un quel­conque groupe de pression.

    La ser­vi­li­té avec laquelle la plu­part des intel­lec­tuels anglais ont gobé et répé­té la pro­pa­gande russe depuis 1941 serait pro­pre­ment ahu­ris­sante s’ils n’en avaient pas don­né aupa­ra­vant d’autres exemples, en diverses occa­sions. Sur tous les sujets épi­neux, les uns après les autres, la ver­sion des Russes a été accep­tée sans exa­men pour être ensuite pro­pa­gée avec un par­fait mépris pour la véri­té his­to­rique ou l’honnêteté intellectuelle.

    Pour ne don­ner qu’un seul exemple, la B.B.C. a célé­bré le 25e anni­ver­saire de l’Armée rouge sans même men­tion­ner le nom de Trots­ki. Cela reve­nait à peu près à célé­brer la bataille de Tra­fal­gar sans par­ler de Nel­son, mais aucun intel­lec­tuel anglais ne jugea bon de protester.

    Au cours des luttes intes­tines qui se sont dérou­lées dans divers pays occu­pés, la presse anglaise a presque chaque fois pris fait et cause pour la fac­tion sou­te­nue par les Russes et calom­nié la fac­tion rivale, n’hésitant pas à occul­ter cer­tains faits quand ille fal­lait. Cela fut par­ti­cu­liè­re­ment fla­grant dans le cas du colo­nel Miha­j­lo­vic, le chef des tchet­niks you­go­slaves. Les Russes, dont le pro­té­gé en You­go­sla­vie était le maré­chal Tito, accu­sèrent Miha­j­lo­vic de col­la­bo­ra­tion avec les Alle­mands. Cette accu­sa­tion fut aus­si­tôt reprise par la presse anglaise : on refu­sa aux par­ti­sans de Miha­j­lo­vic la pos­si­bi­li­té d’y répondre, et les faits qui la démen­taient furent tout sim­ple­ment pas­sés sous silence.

    En juillet 1943, les Alle­mands offrirent une récom­pense de cent mille cou­ronnes-or pour la cap­ture de Tito, et la même somme pour celle de Miha­j­lo­vic. La presse anglaise fit ses gros titres avec la nou­velle que la tête de Tito était ain­si mise à prix, mais il n’y eut qu’un seul jour­nal pour men­tion­ner, très dis­crè­te­ment, que celle de Miha­j­lo­vic l’était éga­le­ment ; et les accu­sa­tions de col­la­bo­ra­tion avec les Alle­mands conti­nuèrent comme avant.

    Lors de la guerre d’Espagne, il se pro­dui­sit des épi­sodes très sem­blables : les jour­naux de gauche anglais n’hésitèrent pas à calom­nier les orga­ni­sa­tions du camp répu­bli­cain que les Russes étaient déci­dés à écra­ser, et refu­sèrent de publier toute mise au point, même dans leur cour­rier des lec­teurs. Et aujourd’hui, non seule­ment les cri­tiques de l’U.R.S.S. les plus fon­dées sont tenues pour blâ­mables, mais leur exis­tence même est dans cer­tains cas occul­tée. Il en a été ain­si, par exemple, d’une bio­gra­phie de Sta­line que Trots­ki avait rédi­gée peu de temps avant sa mort. On peut sup­po­ser qu’il ne s’agissait pas là d’un ouvrage par­fai­te­ment objec­tif, mais du moins son suc­cès en librai­rie était-il assuré.

    Le livre, publié par un édi­teur amé­ri­cain, était déjà impri­mé — je crois que les exem­plaires de presse avaient même été envoyés — quand l’U.R.S.S. entra dans la guerre. La sor­tie du livre fut aus­si­tôt annu­lée. Et quoique l’existence d’un tel ouvrage et son retrait de la vente fussent à coup sûr des infor­ma­tions méri­tant qu’on leur consa­crât quelques lignes, l’affaire n’eut pas droit à la moindre men­tion dans la presse anglaise.

    Il importe de faire la dis­tinc­tion entre la cen­sure que les intel­lec­tuels anglais s’imposent volon­tai­re­ment à eux-mêmes et celle qui leur est par­fois impo­sée par des groupes de pres­sion. On sait que cer­tains sujets ne peuvent être abor­dés en rai­son des inté­rêts éco­no­miques en jeu — le cas le plus connu étant celui de l’évident racket phar­ma­ceu­tique. Par ailleurs, l’Église catho­lique exerce dans la presse une influence consi­dé­rable et par­vient dans une cer­taine mesure à faire taire la cri­tique. Un scan­dale auquel est mêlé un prêtre catho­lique n’est presque jamais livré à la publi­ci­té, mais si c’est un prêtre angli­can qui est en cause (par exemple le rec­teur de Stiff­key), la nou­velle fait la une des jour­naux. Il est fort rare qu’on voie sur scène ou dans un film quoi que ce soit qui s’en prenne au catho­li­cisme. N’importe quel acteur vous dira qu’une pièce ou un film qui attaque l’Église catho­lique ou la tourne en déri­sion se ver­ra boy­cot­té par la presse et sera très pro­ba­ble­ment un échec.

    Mais ce genre de choses est sans gra­vi­té, ou du moins com­pré­hen­sible. Toute orga­ni­sa­tion puis­sante veille­ra du mieux qu’elle peut à ses inté­rêts, et il n’y a rien à dire contre la pro­pa­gande, tant qu’elle se donne pour telle. On ne sau­rait pas plus attendre du Dai­ly Wor­ker qu’il publie des infor­ma­tions nui­sibles au pres­tige de l’U.R.S.S. qu’on ne sau­rait attendre du Catho­lic Herald qu’il s’en prenne au pape. Mais en tout cas aucun indi­vi­du conscient ne peut se méprendre sur ce que sont le Dai­ly Wor­ker et le Catho­lic Herald. Ce qui est beau­coup plus inquié­tant c’est que, dès qu’il s’agit de l’U.R.S.S. et de sa poli­tique, on ne sau­rait attendre des jour­na­listes et des écri­vains libé­raux — qui ne sont pour­tant l’objet d’aucune pres­sion directe pour les ame­ner à se taire — qu’ils expriment une cri­tique intel­li­gente. Ou même qu’ils fassent sim­ple­ment preuve d’une hon­nê­te­té élé­men­taire. Sta­line est intou­chable, et il est hors de ques­tion de dis­cu­ter sérieu­se­ment cer­tains aspects de sa poli­tique. Cette règle a été presque uni­ver­sel­le­ment res­pec­tée depuis 1941, mais elle était entrée en vigueur dix ans aupa­ra­vant, et avait été sui­vie beau­coup plus lar­ge­ment qu’on ne le croit par­fois. Tout au long de ces années, il était dif­fi­cile de se faire entendre quand on sou­met­tait le régime sovié­tique à une cri­tique de gauche. Il y avait bien une quan­ti­té consi­dé­rable d’écrits hos­tiles à la Rus­sie, mais presque tous, rédi­gés du point de vue conser­va­teur, étaient mani­fes­te­ment mal­hon­nêtes, péri­més et ins­pi­rés par les motifs les plus sordides.

    On trou­vait en face une masse tout aus­si consi­dé­rable, et presque aus­si mal­hon­nête, de pro­pa­gande pro­russe, et qui­conque essayait d’aborder des ques­tions cru­ciales de façon adulte se retrou­vait vic­time d’un boy­cott de fait. Certes vous pou­viez tou­jours publier un livre anti­russe, mais c’était avec l’assurance de voir vos posi­tions igno­rées ou tra­ves­ties par la qua­si-tota­li­té des maga­zines intel­lec­tuels. On vous aver­tis­sait, tant publi­que­ment qu’en pri­vé, que cela « ne se fai­sait pas ». Ce que vous disiez était peut-être vrai, mais c’était « inop­por­tun » et cela « fai­sait le jeu » de tel ou tel inté­rêt réactionnaire.

    Pour défendre une telle atti­tude, on invo­quait en géné­ral la situa­tion inter­na­tio­nale et le besoin urgent d’une alliance anglo-russe ; mais il était mani­feste qu’il s’agissait là d’une jus­ti­fi­ca­tion pseu­do-ration­nelle. Pour les intel­lec­tuels anglais, ou pour nombre d’entre eux, l’U.R.S.S. était deve­nue l’objet d’une allé­geance de type natio­na­liste, et la moindre mise en doute de la sagesse de Sta­line les attei­gnait au plus pro­fond d’eux-mêmes comme un blas­phème. Ce qui se pas­sait en Rus­sie était jugé selon d’autres cri­tères que ce qui se pas­sait ailleurs. Des gens qui s’étaient bat­tus toute leur vie contre la peine de mort pou­vaient applau­dir la tue­rie sans fin des purges de 1936–1938, et ceux qui se fai­saient un devoir de par­ler de la famine en Inde s’en fai­saient éga­le­ment un de ne pas par­ler de celle d’Ukraine. Tout cela exis­tait déjà avant la guerre, et le cli­mat intel­lec­tuel n’est cer­tai­ne­ment pas meilleur à l’heure actuelle.

    Mais reve­nons-en main­te­nant au livre que j’ai écrit. La réac­tion qu’il pro­vo­que­ra chez la plu­part des intel­lec­tuels anglais sera fort simple : « Il n’aurait pas dû être publié. » Les cri­tiques lit­té­raires rom­pus à l’art de déni­grer ne l’attaqueront évi­dem­ment pas d’un point de vue poli­tique, mais lit­té­raire : ils diront que c’est un livre ennuyeux, stu­pide, pour lequel il est mal­heu­reux d’avoir gâché du papier. Cela est bien pos­sible, mais il ne s’agit mani­fes­te­ment pas là du fond de l’affaire. On ne dit pas d’un livre qu’il « n’aurait pas dû être publié » pour cette seule rai­son qu’il est mau­vais. Après tout, des tonnes d’immondices paraissent chaque jour sans que per­sonne ne s’en soucie.

    Les intel­lec­tuels anglais, ou la plu­part d’entre eux, seront hos­tiles à ce livre sous pré­texte qu’il dif­fame leur Chef et nuit, selon eux, à la cause du pro­grès. Dans le cas contraire, ils ne trou­ve­raient rien à y redire, même si ses défauts lit­té­raires étaient dix fois plus fla­grants qu’ils ne le sont. Comme le montre, par exemple, le suc­cès qu’a eu le Left Book Club pen­dant quatre ou cinq années, ils sont tout à fait prêts à faire bon accueil à des livres à la fois gros­siè­re­ment inju­rieux et lit­té­rai­re­ment bâclés, pour­vu que ces livres leur disent ce qu’ils ont envie d’entendre.

    Le pro­blème que cela sou­lève est des plus simple : toute opi­nion, aus­si impo­pu­laire et même aus­si insen­sée soit-elle, est-elle en droit de se faire entendre ? Si vous posez ain­si la ques­tion, il n’est guère d’intellectuel anglais qui ne se sente tenu de répondre : « Oui. » Mais si vous la posez de façon plus concrète et deman­dez : « Qu’en est-il d’une attaque contre Sta­line ? Est-elle éga­le­ment en droit de se faire entendre ? », la réponse sera le plus sou­vent : « Non. » Car dans ce cas l’orthodoxie en vigueur se trouve mise en cause, et le prin­cipe de la liber­té d’expression n’a plus cours.

    Évi­dem­ment, récla­mer la liber­té d’expression n’est pas récla­mer une liber­té abso­lue. Il fau­dra tou­jours, ou du moins il y aura tou­jours, tant qu’existeront des socié­tés orga­ni­sées, une cer­taine forme de cen­sure. Mais la liber­té, comme disait Rosa Luxem­burg, c’est « la liber­té pour celui qui pense dif­fé­rem­ment ». Vol­taire expri­mait le même prin­cipe avec sa fameuse for­mule : « Je déteste ce que vous dites ; je défen­drai jusqu’à la mort votre droit de le dire. » Si la liber­té de pen­sée, qui est sans aucun doute l’un des traits dis­tinc­tifs de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, a la moindre signi­fi­ca­tion, elle implique que cha­cun a le droit de dire et d’imprimer ce qu’il pense être la véri­té, à la seule condi­tion que cela ne nuise pas au reste de la com­mu­nau­té de quelque façon évi­dente. Aus­si bien la démo­cra­tie capi­ta­liste que les variantes occi­den­tales du socia­lisme ont jusqu’à récem­ment consi­dé­ré ce prin­cipe comme hors de dis­cus­sion. Notre gou­ver­ne­ment, comme je l’ai déjà signa­lé, affecte encore dans une cer­taine mesure de le res­pec­ter. Les gens ordi­naires — en par­tie, sans doute, parce qu’ils n’accordent pas assez d’importance aux idées pour se mon­trer into­lé­rants à leur sujet — sou­tiennent encore plus ou moins que « cha­cun est libre d’avoir ses idées ». C’est seule­ment, ou du moins c’est prin­ci­pa­le­ment, dans l’intelligentsia lit­té­raire et scien­ti­fique, c’est-à-dire par­mi les gens mêmes qui devraient être les gar­diens de la liber­té, que l’on com­mence à mépri­ser ce prin­cipe, en théo­rie aus­si bien qu’en pratique.

    L’un des phé­no­mènes propres à notre époque est le renie­ment des libé­raux. Au-delà et en dehors de l’affirmation mar­xiste bien connue selon laquelle la « liber­té bour­geoise » est une illu­sion, il existe un pen­chant très répan­du à pré­tendre que la démo­cra­tie ne peut être défen­due que par des moyens tota­li­taires. Si on aime la démo­cra­tie, ain­si rai­sonne-t-on, on doit être prêt à écra­ser ses enne­mis par n’importe quel moyen. Mais qui sont ses enne­mis ? On s’aperçoit régu­liè­re­ment que ce ne sont pas seule­ment ceux qui l’attaquent ouver­te­ment et consciem­ment, mais aus­si ceux qui la mettent « objec­ti­ve­ment » en dan­ger en dif­fu­sant des théo­ries erronées.

    En d’autres termes, la défense de la démo­cra­tie passe par la des­truc­tion de toute liber­té de pen­sée. Cet argu­ment a par exemple ser­vi à jus­ti­fier les purges russes. Aus­si fana­tique fût-il, aucun rus­so­phile ne croyait vrai­ment que toutes les vic­times étaient réel­le­ment cou­pables de tout ce dont on les accu­sait ; mais en défen­dant des idées héré­tiques, elles avaient « objec­ti­ve­ment » nui au régime, et il était donc par­fai­te­ment légi­time non seule­ment de les mettre à mort, mais aus­si de les dis­cré­di­ter par des accu­sa­tions men­son­gères. Le même argu­ment a ser­vi, pen­dant la guerre d’Espagne, à jus­ti­fier les men­songes consciem­ment débi­tés par la presse de gauche sur les trots­kistes et d’autres groupes mino­ri­taires du camp répu­bli­cain. Et il a encore ser­vi de pré­texte à gla­pir contre l’habeas cor­pus quand Mos­ley fut relâ­ché en 1943.

    Ces gens ne com­prennent pas que ceux qui prônent des méthodes tota­li­taires s’exposent à les voir un jour uti­li­sées contre eux : si empri­son­ner des fas­cistes sans pro­cès devient une pra­tique cou­rante, il n’y a aucune rai­son pour que par la suite ce trai­te­ment leur reste réser­vé. Peu après que le Dai­ly Wor­ker eut été auto­ri­sé à repa­raître, je fai­sais une confé­rence dans un col­lège d’ouvriers du sud de Londres. Le public était com­po­sé de gens appar­te­nant à la classe ouvrière et à la classe moyenne la plus pauvre — des gens ayant une cer­taine for­ma­tion intel­lec­tuelle, comme ceux que l’on pou­vait ren­con­trer dans les réunions du Left Book Club. Ma confé­rence avait por­té sur la liber­té de la presse et, quand elle fut finie, à ma grande sur­prise, plu­sieurs audi­teurs se levèrent pour me deman­der si je ne pen­sais pas que c’était une grave erreur d’avoir per­mis la repa­ru­tion du Dai­ly Wor­ker. Quand je leur eus deman­dé en quoi, ils me répon­dirent que c’était un jour­nal à la loyau­té duquel on ne pou­vait se fier, et qui ne devait donc pas être tolé­ré en temps de guerre. Je me suis ain­si retrou­vé en train de défendre le Dai­ly Wor­ker, jour­nal qui s’est plus d’une fois employé à me calomnier.

    Mais com­ment ces gens avaient-ils acquis cette tour­nure d’esprit tota­li­taire ? C’étaient très cer­tai­ne­ment les com­mu­nistes eux-mêmes qui la leur avaient incul­quée ! La tolé­rance et l’honnêteté sont pro­fon­dé­ment enra­ci­nées en Angle­terre, mais elles ne sont pas pour autant indes­truc­tibles, et leur sur­vie demande entre autres qu’on y consacre un effort conscient. En prê­chant des doc­trines tota­li­taires, on affai­blit l’instinct grâce auquel les peuples libres savent ce qui est dan­ge­reux et ce qui ne l’est pas.

    Le cas de Mos­ley le montre bien. En 1940, il était par­fai­te­ment jus­ti­fié d’interner Mos­ley, qu’il ait ou non com­mis un crime quel­conque du point de vue stric­te­ment juri­dique. Nous lut­tions pour notre sur­vie et nous ne pou­vions nous per­mettre de lais­ser libre de ses mou­ve­ments un homme tout dis­po­sé à jouer les Quis­ling. En 1943, le gar­der sous les ver­rous sans pro­cès était un déni de jus­tice. L’aveuglement géné­ral à ce sujet fut un symp­tôme inquié­tant, même s’il est vrai que l’agitation contre la libé­ra­tion de Mos­ley fut en par­tie fac­tice et en par­tie l’expression, sous ce pré­texte, de mécon­ten­te­ments d’une autre nature. Mais l’actuelle géné­ra­li­sa­tion de modes de pen­sée fas­cistes ne doit-elle pas être attri­buée dans une cer­taine mesure à« l’antifascisme » de ces dix der­nières années et à l’absence de scru­pules qui l’a carac­té­ri­sé ? Il importe de bien com­prendre que la pré­sente rus­so­ma­nie n’est qu’un symp­tôme de l’affaiblissement géné­ral de la tra­di­tion libé­rale occi­den­tale. Si le minis­tère de l’Information était inter­ve­nu pour inter­dire effec­ti­ve­ment la paru­tion de ce livre, la plu­part des intel­lec­tuels anglais n’auraient rien vu là d’inquiétant. L’allégeance incon­di­tion­nelle envers l’U.R.S.S. étant l’orthodoxie en vigueur, dès lors que les inté­rêts sup­po­sés de l’U.R.S.S. sont en cause, ces intel­lec­tuels sont prêts à tolé­rer non seule­ment la cen­sure mais la fal­si­fi­ca­tion déli­bé­rée de l’histoire.

    En voi­ci un exemple. À la mort de John Reed, l’auteur de Ten Days that Shook the World — témoi­gnage de pre­mière main sur les tout débuts de la révo­lu­tion russe — le copy­right de son livre devint la pro­prié­té du par­ti com­mu­niste anglais, auquel, je sup­pose, il l’avait légué. Quelques années plus tard, après avoir détruit tous les exem­plaires de la pre­mière édi­tion sur les­quels ils avaient pu mettre la main, les com­mu­nistes anglais publièrent une ver­sion fal­si­fiée d’où avait dis­pa­ru toute men­tion de Trots­ki, ain­si d’ailleurs que l’introduction rédi­gée par Lénine.

    S’il avait encore exis­té en Angle­terre des intel­lec­tuels radi­caux, cette fal­si­fi­ca­tion aurait été expo­sée et dénon­cée dans tous les maga­zines lit­té­raires du pays. Les choses étant ce qu’elles sont, il n’y eut pas de pro­tes­ta­tions ou pra­ti­que­ment pas. Aux yeux de nom­breux intel­lec­tuels anglais, cette façon d’agir n’avait rien que de très nor­mal. Et cette accep­ta­tion de la pure et simple mal­hon­nê­te­té a une signi­fi­ca­tion bien plus pro­fonde que la véné­ra­tion de la Rus­sie qui se trouve être en ce moment à la mode. Il est fort pos­sible que cette mode-là ne dure guère. D’après tout ce que je sais, il se peut que, lorsque ce livre sera publié, mon juge­ment sur le régime sovié­tique soit deve­nu l’opinion géné­ra­le­ment admise. Mais à quoi cela ser­vi­ra-t-il ? Le rem­pla­ce­ment d’une ortho­doxie par une autre n’est pas néces­sai­re­ment un pro­grès. Le véri­table enne­mi, c’est l’esprit réduit à l’état de gra­mo­phone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un cer­tain moment.

    Je connais par cœur les divers argu­ments contre la liber­té de pen­sée et d’expression — ceux selon les­quels elle ne peut exis­ter, et ceux selon les­quels elle ne doit pas exis­ter. Je me conten­te­rai de dire que je ne les trouve pas convain­cants, et que c’est une concep­tion tout oppo­sée qui a ins­pi­ré notre civi­li­sa­tion pen­dant une période de quatre siècles. Depuis une bonne dizaine d’années, je suis convain­cu que le régime ins­tau­ré en Rus­sie est une chose essen­tiel­le­ment funeste, et je reven­dique le droit de le dire alors même que nous sommes alliés à l’U.R.S.S. dans une guerre que je sou­haite vic­to­rieuse. S’il me fal­lait me jus­ti­fier à l’aide d’une cita­tion, je choi­si­rais ce vers de Mil­ton : « By the known rules of ancient liber­ty2 ».

    Le mot « antique » met en évi­dence le fait que la liber­té de pen­sée est une tra­di­tion pro­fon­dé­ment enra­ci­née, sans doute indis­so­ciable de ce qui fait la spé­ci­fi­ci­té de la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Nombre de nos intel­lec­tuels sont en train de renier cette tra­di­tion. Ils ont adop­té la théo­rie selon laquelle ce n’est pas d’après ses mérites propres mais en fonc­tion de l’opportunité poli­tique qu’un livre doit être publié ou non, loué ou blâ­mé. Et d’autres, qui en réa­li­té ne par­tagent pas cette manière de voir, l’acceptent par simple lâche­té. C’est ain­si, par exemple, qu’on n’a guère enten­du les paci­fistes anglais, pour­tant nom­breux et bruyants, s’en prendre au culte actuel­le­ment voué au mili­ta­risme russe. Selon eux, toute vio­lence est condam­nable et, à chaque étape de la guerre, ils nous ont pres­sés de bais­ser les bras ou du moins de conclure une paix de com­pro­mis. Mais com­bien s’en est-il trou­vé pour émettre l’idée que la guerre est tout aus­si condam­nable quand c’est l’Armée rouge qui la fait ? Appa­rem­ment les Russes sont en droit de se défendre, mais nous com­met­tons un péché mor­tel quand nous en fai­sons autant.

    Une telle contra­dic­tion ne peut s’expliquer que par la crainte de cou­per les ponts avec la grande masse de l’intelligentsia anglaise, dont le patrio­tisme a pour objet l’U.R.S.S. plu­tôt que l’Angleterre. Je sais que les intel­lec­tuels anglais ont toutes sortes de motifs à leur lâche­té et à leur mal­hon­nê­te­té, et je n’ignore aucun des argu­ments à l’aide des­quels ils se jus­ti­fient. Mais qu’ils nous épargnent du moins leurs ineptes cou­plets sur la défense de la liber­té contre le fascisme.

    Par­ler de liber­té n’a de sens qu’à condi­tion que ce soit la liber­té de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. Les gens ordi­naires par­tagent encore vague­ment cette idée, et agissent en consé­quence. Dans notre pays — il n’en va pas de même par­tout : ce n’était pas le cas dans la France répu­bli­caine, et ce n’est pas le cas aujourd’hui aux États-Unis —, ce sont les libé­raux qui ont peur de la liber­té et les intel­lec­tuels qui sont prêts à toutes les vile­nies contre la pen­sée. C’est pour atti­rer l’attention sur ce fait que j’ai écrit cette préface.

    George Orwell

    Réponse
  13. Bob

    Le livre de Neil Post­man, que j’ai récem­ment lu, est l’un des plus éclai­rants pour com­prendre notre civi­li­sa­tion. Ni plus ni moins. La com­pa­rai­son entre l’âge typo­gra­phique et l’âge de la télé­vi­sion a été une illu­mi­na­tion pour moi, pour com­prendre le pétrin dans lequel nous sommes. Tout s’é­claire. Certes, le pro­pos est simple, mais néan­moins très pro­fond, il me semble. J’ai sou­li­gné tant de pas­sages que je ne pour­rai pas les citer ici… Per­sé­vé­rez Etienne, il m’é­ton­ne­rait que ce livre vous déçoive…

    PS : avez-vous vu que vous avez été élu Citoyen d’or 2011 ? http://www.agoravox.tv/actualites/citoyennete/article/etienne-chouard-citoyen-d-or-2011–33014

    Réponse
  14. Florence

    Euro­Ve­gas, future zone de non droit
    22 mars 2012

    Pour réa­li­ser en Espagne son pro­jet d’EuroVegas – un gigan­tesque com­plexe dédié au jeu – le mil­liar­daire amé­ri­cain Shel­don Adel­son a trans­mis aux auto­ri­tés espa­gnoles sa liste d’exigences : exemp­tion de la TVA, des impôts sur le jeu, des coti­sa­tions sociales, réforme du code du tra­vail, régime légal déro­ga­toire durant 30 ans, sub­ven­tions euro­péennes, don des ter­rains, auto­ri­sa­tion de jeu pour les mineurs, auto­ri­sa­tion de fumer dans les bâti­ments, etc… Le cynisme bru­tal du pro­mo­teur de cette zone de non droit – que se dis­putent aujourd’hui Madrid et Bar­ce­lone, donne la mesure de ce qu’ont aban­don­né les nations euro­péennes en se met­tant à la mer­ci des mar­chés et des for­tunes pri­vées : non seule­ment leur sou­ve­rai­ne­té, mais aus­si leur dignité.

    http://​contrein​fo​.info/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​h​p​3​?​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e​=​3​232

    Réponse
  15. Gaudefroy

    J’ai vai­ne­ment cher­ché la cou­ver­ture sur le net qui ne soit enta­ché du nom de michel rocard. Auteur incon­nu au bataillon…

    L’in­tro du livre a été mise en bd en anglais et en français

    http://​noso​lo​soft​ware​.com/​h​u​x​l​e​y​-​v​s​-​o​r​w​e​ll/

    Alex Carey, un  » deuxième Orwell « , gagne à être connu. Le docu­men­taire « La manu­fac­ture du consen­te­ment » de Chom­sky lui était dédicacé.

    Dans  » Orwell diver­sion  » (1994), il évoque l’ex­ploi­ta­tion des tra­vaux d’Or­well comme épou­van­tail tota­li­taire pou­vant venir de la gauche et comme écran de fumée pen­dant que la droite res­pec­table sou­met­tait la démo­cra­tie aux inté­rêts bru­taux du business.

     » Le 20ème siècle a été carac­té­ri­sé par le déve­lop­pe­ment de 3 évè­ne­ments d’im­por­tance poli­tique majeure :
    la crois­sance de la démo­cra­tie, la crois­sance du pou­voir cor­po­ra­tif et la crois­sance de la pro­pa­gande cor­po­ra­tive comme moyen de pro­té­ger le pou­voir cor­po­ra­tif de la démocratie. »


    Cette cita­tion d’A­lex Carey est en exergue de Prin­cipes de pou­voir 2 de Scott Noble.

    Une remarque : je pense que notre langue est par­fois plus orwel­li­sée que d’autres puisque nous n’a­vons plus d’ad­jec­tif pour nom­mer les grandes cor­po­ra­tions qu’on pré­fère sou­vent nom­mer de noms ineptes comme mul­ti­na­tio­nales ou grandes entre­prises.
    L’an­gli­cisme CORPORATION/CORPORATIF me paraît pour­tant indis­pen­sable pour nom­mer un enne­mi ultra­puis­sant où le fas­cisme et la mafia ne font qu’un.

    L’in­fa­ti­gable Scott Noble sort une nou­velle série de 5 films sur un monstre contem­po­rain, l’é­tat pro­fond étazunien :

    http://911blogger.com/news/2013–06-21/counter-intelligence-shining-light-black-operations-new-film-scott-nobel

    Avis aux traducteurs…

    Réponse
  16. Morpheus

    Cor­po­ra­tion.
    XVIe s.
    Mot anglais tiré du latin cor­po­ra­ri « se for­mer en corps ».

    1. Autre­fois, asso­cia­tion d’ar­ti­sans, grou­pé en vue de régle­men­ter leur pro­fes­sion et de défendre leurs intérêts.

    2. Ensemble de per­sonnes qui exercent le même métier, la même profession.

    Cor­po­ra­tisme.
    Doc­trine qui pré­co­nise les regrou­pe­ments pro­fes­sion­nels du type des corporations.

    La cor­po­ra­tion est une évo­lu­tion datant de la renais­sance, des guildes arti­sa­nales ou de métier qui se déve­lop­pèrent au moyen-âge.

    A l’o­ri­gine, il s’a­git donc du regrou­pe­ment de tra­vailleurs d’un même sec­teur afin, d’une part, d’é­ta­blir des règles com­munes, d’autre part, de régle­men­ter la trans­mis­sion des savoirs, enfin, bien sûr, de se for­mer en corps pour se pro­té­ger mutuel­le­ment, notam­ment en éta­blis­sant des barèmes de salaire (et oui, les conven­tions col­lec­tives »modernes« n’ont rien inven­té, et ne sont qu’une forme appau­vrie de réta­blis­se­ment de règles qui exis­taient déjà au moyen-âge pour pro­té­ger les tra­vailleurs dans un sec­teur donné).

    Les guildes du moyen-âge et les cor­po­ra­tions arti­sa­nales de la renais­sance sont donc les ancêtres des syn­di­cats modernes, à une dif­fé­rence majeure prêt : ces ‘syn­di­cats’ avant la lettre étaient for­més et contrô­lés par les tra­vailleurs d’un sec­teur don­né, et les diri­geants de ces cor­po­ra­tions étaient élus par les membres par­mi les maîtres de leur pro­fes­sion dans leur ville. Aujourd’­hui, les syn­di­cats s’im­posent au niveau natio­nal et consti­tuent des struc­tures pyra­mi­dales où les déci­deurs sont des tech­no­crates très éloi­gnés de leur base, qui traitent avec les patrons et les gou­ver­ne­ments, mais qui sont, par là même, au ser­vice de l’es­ta­blish­ment bien plus qu’au ser­vice des tra­vailleurs (c’est encore plus vrai en France, sur­tout lors­qu’on découvre que FO, par exemple, est un syn­di­cat finan­cé après guerre par… les amé­ri­cains, pour lut­ter contre la ten­dance com­mu­niste au sein de la CGT). Les syn­di­cats modernes sont deve­nus (s’ils n’ont pas tou­jours été) des forces des­ti­nées à cana­li­ser et contrô­ler les mou­ve­ments ouvriers et de tra­vailleurs, un tam­pon pour per­mettre aux gou­ver­ne­ments oli­gar­chiques de reprendre la main par des « négo­cia­tions », c’est-à-dire des rap­ports de force obli­ga­toi­re­ment faus­sés (lire Adam Smith lui-même).

    Il est inté­res­sant de noter que les cor­po­ra­tions de métiers et les quelques guildes sur­vi­vantes furent abo­lies et inter­dites lors de la Révo­lu­tion fran­çaise, sous le pré­texte qu’au­cun corps inter­mé­diaire ne devait s’in­ter­po­ser entre le citoyen et la nation.

    En réa­li­té, la dis­so­lu­tion for­cée des guildes et cor­po­ra­tions fai­sait par­tie de la stra­té­gie des spé­cu­la­teurs et des puis­sances de la finance mobi­lière (les banques et la haute bour­geoi­sie qui, au XIXe s., allaient deve­nir les grands indus­triels ; ceux que l’on appelle « les ver­saillais » et « les giron­dins » lors de la période révo­lu­tion­naire, et qui s’op­po­saient aux « mon­ta­gnards »), car en inter­di­sant les cor­po­ra­tions, tout en contrô­lant l’As­sem­blée Natio­nale, ils allaient pou­voir édic­ter leurs règles pour mieux exploi­ter les tra­vailleurs et ser­vir leurs inté­rêts personnels.

    De fait, les cor­po­ra­tions de métier repré­sen­taient des forces poli­tiques avec les­quelles les spé­cu­la­teurs devaient comp­ter, et ces forces, natu­rel­le­ment, puis­qu’elles consti­tuaient de fait des sortes de syn­di­cats dont les membres, depuis l’apprenti jus­qu’au maître, en pas­sant par le com­pa­gnon, se pro­té­geaient mutuel­le­ment, repré­sen­taient des obs­tacles aux visées hégé­mo­niques des vau­tours finan­ciers et pré indus­triels, cela d’au­tant plus que les rois recon­nais­saient leur légitimité.

    C’est le monde anglo-saxon du XIXe siècle, prin­ci­pa­le­ment, qui va déve­lop­per le concept actuel de « cor­po­ra­tion » pour dési­gner des grands groupes indus­triels et finan­ciers inter­na­tio­naux, liés inévi­ta­ble­ment, et par construc­tion, à l’im­pé­ria­lisme et à la colo­ni­sa­tion, dont les objec­tifs ont tou­jours (et sont tou­jours) le pillage des res­sources dans le monde. Cette clique, on le sait, est, dès l’o­ri­gine, liée au capi­ta­lisme et au libé­ra­lisme, qui consti­tuent son génome idéologique.

    Je ne suis donc pas d’ac­cord avec l’i­dée que le terme « mul­ti­na­tio­nale » soit une inep­tie. Au contraire, le mot contient en lui-même, en fran­çais, la défi­ni­tion de ce dont il s’a­git : une asso­cia­tion pri­vée, dont les inté­rêts sont liés à sa voca­tion unique qui est le pro­fit de ses action­naires, qui n’est pas liée à une nation par­ti­cu­lière, mais s’im­pose à de mul­tiples nations, et tend donc, par construc­tion, en fonc­tion de sa puis­sance finan­cière et de sa puis­sance de lob­byisme, à impo­ser ses lois aux nations où elle est présente.

    De plus, reje­ter le terme « cor­po­ra­tion » en y per­ce­vant plus QUE la dési­gna­tion de ce que l’im­pé­ria­lisme et le capi­ta­lisme anglo-saxon en a fait (qui est un dévoie­ment com­plet de ce que furent les cor­po­ra­tions de métier avant la Révo­lu­tion), c’est oublier que les tra­vailleurs ont très tôt sût com­ment se pro­té­ger eux-mêmes, sans attendre d’un gou­ver­ne­ment qu’il édicte des lois pour les pro­té­ger. C’est oublier un pan impor­tant de l’his­toire que, pré­ci­sé­ment, les voleurs de pou­voir et de res­sources que furent les »pères fon­da­teurs« de nos oli­gar­chies ont vou­lu éra­di­quer des livres d’His­toire et de la mémoire collective.

    L’é­tude de ces phé­no­mènes sociaux his­to­riques montre une chose essen­tiel à com­prendre : les acquis sociaux, acquis de dure lutte durant tout le XXe s., ne sont pas des droits nou­veaux, que nos ancêtres n’a­vaient jamais connus, mais la résur­gence de droits anciens que les tra­vailleurs s’é­taient eux-mêmes octroyés dès le moyen-âge pour se pro­té­ger mutuel­le­ment contre l’exploitation.

    Lorsque les libé­raux et les »révi­sion­nistes« (lire faus­saires) de l’His­toire nous bas­sinent que c’est au capi­ta­lisme et au libé­ra­lisme que nous devons ces « avan­cées » sociales, c’est une trom­pe­rie, un men­songe, un bobard comme les poi­lus disaient dans les tran­chées lors­qu’ils lisaient la pro­pa­gande éhon­tée que les jour­na­leux écri­vaient déjà dans les gazettes.

    Cor­dia­le­ment,
    Morpheus

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  17. EFFAB

    « Comp­tine d’un autre été »…

    … au coeur d’un monde de brutes, cet océan de douceur

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  18. Gaudefroy

    A pro­pos de cette chaine de TV Rus­sia Today, j’ai moi-même tra­duit et sous-titré un épi­sode du show  » The truth­see­ker  » (Le cher­cheur de véri­té). Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est percutant :

    https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​F​7​A​S​H​v​W​E​X​b​c​&​l​i​s​t​=​U​U​e​V​6​e​w​G​l​A​y​n​s​M​J​d​y​n​k​k​N​jRQ

    Autre chose en lien avec le sujet de cette page, la ver­sion BD de l’in­tro du bou­quin et en fran­çais  » Hux­ley ver­sus Orwell » :

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  19. Étienne

    Mer­ci Gaudefroy.

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