L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître (Jacotot – Rancière)

18/12/2011 | 44 commentaires

Chers amis,

Il y a long­temps que je veux vous par­ler d’un livre qui me bou­le­verse, d’a­bord dans mes convic­tions de pro­fes­seur, mais aus­si dans mes réflexions sur la démo­cra­tie (la vraie).

Il s’a­git du livre de Jacques Ran­cière qui nous fait décou­vrir l’ex­pé­rience for­mi­dable de Joseph Jaco­tot avec ses élèves, au début du 19e siècle.

Vous allez voir, c’est épatant.

(Au-delà des enfants, pen­sez aus­si aux élec­teurs, aux élec­teurs-enfants que nous sommes, main­te­nus dans leur enfance par leurs méchants élus-parents, élus qui (font sem­blant qu’ils) ne peuvent pas croire un ins­tant que ces enfants puissent un jour deve­nir — et a for­tio­ri SEULS — des citoyens-adultes.)

Lisez plu­tôt :

LE MAÎTRE IGNORANT
Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle
par Jacques Rancière

Cha­pitre pre­mier : une aven­ture intellectuelle

En l’an 1818, Joseph Jaco­tot, lec­teur de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain, connut une aven­ture intellectuelle.

Une car­rière longue et mou­ve­men­tée aurait pour­tant dû le mettre à l’a­bri des sur­prises : il avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il ensei­gnait alors la rhé­to­rique à Dijon et se pré­pa­rait au métier d’a­vo­cat. En 1792 il avait ser­vi comme artilleur dans les armées de la Répu­blique. Puis la Conven­tion l’a­vait vu suc­ces­si­ve­ment ins­truc­teur au Bureau des poudres, secré­taire du ministre de la Guerre et sub­sti­tut du direc­teur de l’É­cole poly­tech­nique. Reve­nu à Dijon, il y avait ensei­gné l’a­na­lyse, l’i­déo­lo­gie et les langues anciennes, les mathé­ma­tiques pures et trans­cen­dantes et le droit. En mars 1815 l’es­time de ses com­pa­triotes en avait fait mal­gré lui un dépu­té. Le retour des Bour­bons l’a­vait contraint à l’exil et il avait obte­nu de la libé­ra­li­té du roi des Pays-Bas ce poste de pro­fes­seur à demi-solde. Joseph Jaco­tot connais­sait les lois de l’hos­pi­ta­li­té et comp­tait pas­ser à Lou­vain des jours calmes.

Le hasard en déci­da autre­ment. Les leçons du modeste lec­teur furent en effet vite goû­tées des étu­diants. Par­mi ceux qui vou­lurent en pro­fi­ter, un bon nombre igno­rait le fran­çais. Joseph Jaco­tot, de son côté, igno­rait tota­le­ment le hol­lan­dais. Il n’exis­tait donc point de langue dans laquelle il pût les ins­truire de ce qu’ils lui deman­daient. Il vou­lut pour­tant répondre à leur vœu. Pour cela, il fal­lait éta­blir, entre eux et lui, le lien mini­mal d’une chose com­mune. Or il se publiait en ce temps-là à Bruxelles une édi­tion bilingue de Télé­maque. La chose com­mune était trou­vée et Télé­maque entra ain­si dans la vie de Joseph Jaco­tot. Il fit remettre le livre aux étu­diants par un inter­prète et leur deman­da d’ap­prendre le texte fran­çais en s’ai­dant de la tra­duc­tion. Quand ils eurent atteint la moi­tié du pre­mier livre, il leur fit dire de répé­ter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de se conten­ter de lire le reste pour être à même de le racon­ter. C’é­tait là une solu­tion de for­tune, mais aus­si, à petite échelle, une expé­rience phi­lo­so­phique dans le goût de celles qu’on affec­tion­nait au siècle des Lumières. Et Joseph Jaco­tot, en 1818, res­tait un homme du siècle passé.

L’ex­pé­rience pour­tant dépas­sa son attente.

Il deman­da aux étu­diants ain­si pré­pa­rés d’é­crire en fran­çais ce qu’ils pen­saient de tout ce qu’ils avaient lu. « Il s’at­ten­dait à d’af­freux bar­ba­rismes, à une impuis­sance abso­lue peut-être.

Com­ment en effet tous ces jeunes gens pri­vés d’ex­pli­ca­tions auraient-ils pu com­prendre et résoudre les dif­fi­cul­tés d’une langue nou­velle pour eux ? N’im­porte ! il fal­lait voir où les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels étaient les résul­tats de cet empi­risme déses­pé­ré. Com­bien ne fut-il pas sur­pris de décou­vrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’é­taient tirés de ce pas dif­fi­cile aus­si bien que l’au­raient fait beau­coup de Fran­çais ? Ne fal­lait-il donc plus que vou­loir pour pou­voir ? Tous les hommes étaient-ils donc vir­tuel­le­ment capables de com­prendre ce que d’autres avaient fait et compris ? »

Telle fut la révo­lu­tion que cette expé­rience de hasard pro­vo­qua dans son esprit. Jusque-là il avait cru ce que croient tous les pro­fes­seurs conscien­cieux : que la grande affaire du maître est de trans­mettre ses connais­sances à ses élèves pour les éle­ver par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu’il ne s’a­git point de gaver les élèves de connais­sances et de les faire répé­ter comme des per­ro­quets, mais aus­si qu’il faut leur évi­ter ces che­mins de hasard où se perdent des esprits encore inca­pables de dis­tin­guer l’es­sen­tiel de l’ac­ces­soire et le prin­cipe de la consé­quence. Bref, l’acte essen­tiel du maître était d’ex­pli­quer, de déga­ger les élé­ments simples des connais­sances et d’ac­cor­der leur sim­pli­ci­té de prin­cipe avec la sim­pli­ci­té de fait qui carac­té­rise les esprits jeunes et igno­rants. Ensei­gner, c’é­tait, d’un même mou­ve­ment, trans­mettre des connais­sances et for­mer des esprits, en les menant, selon une pro­gres­sion ordon­née, du plus simple au plus com­plexe. Ain­si l’é­lève s’é­le­vait-il, dans l’ap­pro­pria­tion rai­son­née du savoir et la for­ma­tion du juge­ment et du goût, aus­si haut que sa des­ti­na­tion sociale le requé­rait et était-il pré­pa­ré à en faire l’u­sage conve­nant à cette des­ti­na­tion : ensei­gner, plai­der ou gou­ver­ner pour les élites let­trées ; conce­voir, des­si­ner ou fabri­quer ins­tru­ments et machines pour les avant-gardes nou­velles que l’on cher­chait main­te­nant à tirer de l’é­lite du peuple ; faire, dans la car­rière des sciences, des décou­vertes nou­velles pour les esprits doués de ce génie par­ti­cu­lier. Sans doute les démarches de ces hommes de science diver­geaient-elles sen­si­ble­ment de l’ordre rai­son­né des péda­gogues. Mais il n’y avait aucun argu­ment à en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d’a­bord avoir acquis une solide et métho­dique for­ma­tion pour don­ner l’es­sor aux sin­gu­la­ri­tés du génie. Post hoc, ergo prop­ter hoc.

Ain­si rai­sonnent tous les pro­fes­seurs conscien­cieux. Ain­si avait rai­son­né et agi Joseph Jaco­tot, en trente ans de métier. Or voi­là que le grain de sable venait par hasard de s’in­tro­duire dans la machine. Il n’a­vait don­né à ses « élèves » aucune expli­ca­tion sur les pre­miers élé­ments de la langue. Il ne leur avait pas expli­qué l’or­tho­graphe et les conju­gai­sons. Ils avaient cher­ché seuls les mots fran­çais cor­res­pon­dant aux mots qu’ils connais­saient et les rai­sons de leurs dési­nences. Ils avaient appris seuls à les com­bi­ner pour faire à leur tour des phrases fran­çaises : des phrases dont l’or­tho­graphe et la gram­maire deve­naient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avan­çaient dans le livre ; mais sur­tout des phrases d’é­cri­vains et non point d’é­co­liers. Les expli­ca­tions du maître étaient-elles donc super­flues ? Ou, si elles ne l’é­taient pas, à qui et à quoi étaient-elles donc utiles ?

L’ordre expli­ca­teur

Une illu­mi­na­tion sou­daine éclai­ra donc bru­ta­le­ment, dans l’es­prit de Joseph Jaco­tot, cette évi­dence aveugle de tout sys­tème d’en­sei­gne­ment : la néces­si­té des expli­ca­tions. Quoi de mieux assu­ré pour­tant que cette évi­dence ? Nul ne connaît vrai­ment que ce qu’il a com­pris. Et, pour qu’il com­prenne, il faut qu’on lui ait don­né une expli­ca­tion, que la parole du maître ait bri­sé le mutisme de la matière enseignée.

Cette logique pour­tant ne laisse pas de com­por­ter quelque obs­cu­ri­té. Voi­ci par exemple un livre entre les mains de l’é­lève. Ce livre est com­po­sé d’un ensemble de rai­son­ne­ments des­ti­nés à faire com­prendre une matière à l’é­lève. Mais voi­ci main­te­nant le maître qui prend la parole pour expli­quer le livre. Il fait un ensemble de rai­son­ne­ments pour expli­quer l’en­semble de rai­son­ne­ments que consti­tue le livre. Mais pour­quoi celui-ci a‑t-il besoin d’un tel secours ? Au lieu de payer un expli­ca­teur, le père de famille ne pour­rait-il pas sim­ple­ment don­ner le livre à son fils et l’en­fant com­prendre direc­te­ment les rai­son­ne­ments du livre ? Et s’il ne les com­prend pas, pour­quoi com­pren­drait-il davan­tage les rai­son­ne­ments qui lui expli­que­ront ce qu’il n’a pas com­pris ? Ceux-ci sont-ils d’une autre nature ? Et ne fau­dra-t-il pas dans ce cas expli­quer encore la façon de les comprendre ?

La logique de l’ex­pli­ca­tion com­porte ain­si le prin­cipe d’une régres­sion à l’in­fi­ni : le redou­ble­ment des rai­sons n’a pas de rai­son de s’ar­rê­ter jamais. Ce qui arrête la régres­sion et donne au sys­tème son assise, c’est sim­ple­ment que l’ex­pli­ca­teur est seul juge du point où l’ex­pli­ca­tion est elle-même expli­quée. Il est seul juge de cette ques­tion par elle-même ver­ti­gi­neuse : l’é­lève a‑t-il com­pris les rai­son­ne­ments qui lui enseignent à com­prendre les rai­son­ne­ments ? C’est là que le maître tient le père de famille : com­ment celui-ci sera-t-il assu­ré que l’en­fant a com­pris les rai­son­ne­ments du livre ? Ce qui manque au père de famille, ce qui man­que­ra tou­jours au trio qu’il forme avec l’en­fant et le livre, c’est cet art sin­gu­lier de l’ex­pli­ca­teur : l’art de la dis­tance. Le secret du maître est de savoir recon­naître la dis­tance entre la matière ensei­gnée et le sujet à ins­truire, la dis­tance aus­si entre apprendre et com­prendre. L’ex­pli­ca­teur est celui qui pose et abo­lit la dis­tance, qui la déploie et la résorbe au sein de sa parole.

Ce sta­tut pri­vi­lé­gié de la parole ne sup­prime la régres­sion à l’in­fi­ni que pour ins­ti­tuer une hié­rar­chie para­doxale. Dans l’ordre expli­ca­teur, en effet, il faut géné­ra­le­ment une expli­ca­tion orale pour expli­quer l’ex­pli­ca­tion écrite. Cela sup­pose que les rai­son­ne­ments sont plus clairs, s’im­priment mieux dans l’es­prit de l’é­lève quand ils sont véhi­cu­lés par la parole du maître, qui se dis­sipe dans l’ins­tant, que dans le livre où ils sont pour jamais ins­crits en carac­tères inef­fa­çables. Com­ment entendre ce para­doxal pri­vi­lège de la parole sur l’é­crit, de l’ouïe sur la vue ? Quel rap­port y a‑t-il donc entre le pou­voir de la parole et celui du maître ?

Ce para­doxe en ren­contre aus­si­tôt un autre : les paroles que l’en­fant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu’il s’ap­pro­prie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu’il apprend sans maître expli­ca­teur, avant tout maître expli­ca­teur. Dans l’i­né­gal ren­de­ment des appren­tis­sages intel­lec­tuels divers, ce que tous les enfants d’hommes apprennent le mieux, c’est ce que nul maître ne peut leur expli­quer, la langue mater­nelle. On leur parle et l’on parle autour d’eux. Ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se cor­rigent, réus­sissent par chance et recom­mencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que les expli­ca­teurs puissent entre­prendre leur ins­truc­tion, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condi­tion sociale et la cou­leur de leur peau — capables de com­prendre et de par­ler la langue de leurs parents.

Or voi­ci que cet enfant qui a appris à par­ler par sa propre intel­li­gence et par des maîtres qui ne lui expli­quaient pas la langue com­mence son ins­truc­tion pro­pre­ment dite. Tout se passe main­te­nant comme s’il ne pou­vait plus apprendre à l’aide de la même intel­li­gence qui lui a ser­vi jus­qu’a­lors, comme si le rap­port auto­nome de l’ap­pren­tis­sage à la véri­fi­ca­tion lui était désor­mais étran­ger. Entre l’un et l’autre, une opa­ci­té s’est main­te­nant éta­blie. Il s’a­git de com­prendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : com­prendre est ce que l’en­fant ne peut faire sans les expli­ca­tions d’un maître, plus tard d’au­tant de maîtres qu’il y aura de matières à com­prendre, don­nées dans un cer­tain ordre pro­gres­sif. S’y ajoute la cir­cons­tance étrange que ces expli­ca­tions, depuis qu’a com­men­cé l’ère du pro­grès, ne cessent de se per­fec­tion­ner pour mieux expli­quer, mieux faire com­prendre, mieux apprendre à apprendre, sans qu’on puisse jamais mesu­rer un per­fec­tion­ne­ment cor­res­pon­dant dans ladite com­pré­hen­sion. Bien plu­tôt com­mence à s’é­le­ver la rumeur déso­lée qui ne ces­se­ra de s’am­pli­fier, celle d’une baisse conti­nue de l’ef­fi­ca­ci­té du sys­tème expli­ca­tif, laquelle néces­site bien sûr un nou­veau per­fec­tion­ne­ment pour rendre les expli­ca­tions plus faciles à com­prendre par ceux qui ne les com­prennent pas…

La révé­la­tion qui sai­sit Joseph Jaco­tot se ramène à ceci : il faut ren­ver­ser la logique du sys­tème expli­ca­teur. L’ex­pli­ca­tion n’est pas néces­saire pour remé­dier à une inca­pa­ci­té à com­prendre. C’est au contraire cette inca­pa­ci­té qui est la fic­tion struc­tu­rante de la concep­tion expli­ca­trice du monde. C’est l’ex­pli­ca­teur qui a besoin de l’in­ca­pable et non l’in­verse, c’est lui qui consti­tue l’in­ca­pable comme tel. 

Expli­quer quelque chose à quel­qu’un, c’est d’a­bord lui démon­trer qu’il ne peut pas le com­prendre par lui-même. Avant d’être l’acte du péda­gogue, l’ex­pli­ca­tion est le mythe de la péda­go­gie, la para­bole d’un monde divi­sé en esprits savants et esprits igno­rants, esprits mûrs et imma­tures, capables et inca­pables, intel­li­gents et bêtes. Le tour propre à l’ex­pli­ca­teur consiste en ce double geste inau­gu­ral. D’une part, il décrète le com­men­ce­ment abso­lu : c’est main­te­nant seule­ment que va com­men­cer l’acte d’ap­prendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’i­gno­rance qu’il se charge lui-même de lever. Jus­qu’à lui, le petit homme a tâton­né à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Il va apprendre main­te­nant. Il enten­dait des mots et les répé­tait. Il s’a­git de lire main­te­nant et il n’en­ten­dra pas les mots s’il n’en­tend les syl­labes, les syl­labes s’il n’en­tend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sau­raient lui faire entendre mais seule­ment la parole du maître. 

Le mythe péda­go­gique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus pré­ci­sé­ment qu’il divise l’in­tel­li­gence en deux. Il y a, dit-il, une intel­li­gence infé­rieure et une intel­li­gence supé­rieure. La pre­mière enre­gistre au hasard des per­cep­tions, retient, inter­prète et répète empi­ri­que­ment, dans le cercle étroit des habi­tudes et des besoins. C’est l’in­tel­li­gence du petit enfant et de l’homme du peuple. La seconde connaît les choses par les rai­sons, elle pro­cède par méthode, du simple au com­plexe, de la par­tie au tout. C’est elle qui per­met au maître de trans­mettre ses connais­sances en les adap­tant aux capa­ci­tés intel­lec­tuelles de l’é­lève et de véri­fier que l’é­lève a bien com­pris ce qu’il a appris. Tel est le prin­cipe de l’ex­pli­ca­tion. Tel sera désor­mais pour Jaco­tot le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment.

Enten­dons-le bien, et, pour cela, chas­sons les images connues. L’a­bru­tis­seur n’est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connais­sances indi­gestes, ni l’être malé­fique pra­ti­quant la double véri­té pour assu­rer son pou­voir et l’ordre social. Au contraire, il est d’au­tant plus effi­cace qu’il est savant, éclai­ré et de bonne foi. Plus il est savant, plus évi­dente lui appa­raît la dis­tance de son savoir à l’i­gno­rance des igno­rants. Plus il est éclai­ré, plus lui semble évi­dente la dif­fé­rence qu’il y a entre tâton­ner à l’a­veu­glette et cher­cher avec méthode, plus il s’at­ta­che­ra à sub­sti­tuer l’es­prit à la lettre, la clar­té des expli­ca­tions à l’au­to­ri­té du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l’é­lève com­prenne, et pour cela qu’on lui explique tou­jours mieux. Tel est le sou­ci du péda­gogue éclai­ré : le petit com­prend-il ? il ne com­prend pas. Je trou­ve­rai des manières nou­velles de lui expli­quer, plus rigou­reuses dans leur prin­cipe, plus attrayantes dans leur forme ; et je véri­fie­rai qu’il a compris.

Noble sou­ci. Mal­heu­reu­se­ment, c’est jus­te­ment ce petit mot, ce mot d’ordre des éclai­rés – com­prendre – qui fait tout le mal. C’est lui qui arrête le mou­ve­ment de la rai­son, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en bri­sant en deux le monde de l’in­tel­li­gence, en ins­tau­rant la cou­pure de l’a­ni­mal tâton­nant au petit mon­sieur ins­truit, du sens com­mun à la science. Dès lors qu’est pro­non­cé ce mot d’ordre de la dua­li­té, tout per­fec­tion­ne­ment dans la manière de faire com­prendre, cette grande pré­oc­cu­pa­tion des métho­distes et des pro­gres­sistes, est un pro­grès dans l’a­bru­tis­se­ment. L’en­fant qui ânonne sous la menace des coups obéit à la férule, et voi­là tout : il appli­que­ra son intel­li­gence à autre chose. Mais le petit expli­qué, lui, inves­ti­ra son intel­li­gence dans ce tra­vail du deuil : com­prendre, c’est-à-dire com­prendre qu’il ne com­prend pas si on ne lui explique pas. Ce n’est plus à la férule qu’il se sou­met, c’est à la hié­rar­chie du monde des intel­li­gences. Pour le reste, il est tran­quille comme l’autre : si la solu­tion du pro­blème est trop dif­fi­cile à cher­cher, il aura bien l’in­tel­li­gence d’é­car­quiller les yeux. Le maître est vigi­lant et patient. Il ver­ra que le petit ne suit plus, il le remet­tra dans le che­min en lui réex­pli­quant. Ain­si le petit acquiert-il une intel­li­gence nou­velle, celle des expli­ca­tions du maître. Plus tard il pour­ra être expli­ca­teur à son tour. Il pos­sède l’é­qui­pe­ment. Mais il le per­fec­tion­ne­ra : il sera homme de progrès.

Le hasard et la volonté

Ain­si va le monde des expli­ca­teurs expli­qués. Ain­si aurait-il dû aller encore pour le pro­fes­seur Jaco­tot si le hasard ne l’a­vait mis en pré­sence d’un fait. Et Joseph Jaco­tot pen­sait que tout rai­son­ne­ment doit par­tir des faits et céder devant eux. N’en­ten­dons pas par là qu’il fût maté­ria­liste. Au contraire : comme Des­cartes qui prou­vait le mou­ve­ment en mar­chant, mais aus­si comme son contem­po­rain, le très roya­liste et très reli­gieux Maine de Biran, il tenait les faits de l’es­prit agis­sant et pre­nant conscience de son acti­vi­té pour plus cer­tains que toute chose maté­rielle. Et c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait : le fait était que ces étu­diants s’é­taient appris à par­ler et à écrire en fran­çais sans le secours de ses expli­ca­tions. Il ne leur avait rien trans­mis de sa science, rien expli­qué des radi­caux et des flexions de la langue fran­çaise. Il n’a­vait pas même pro­cé­dé à la façon de ces péda­gogues réfor­ma­teurs qui, comme le pré­cep­teur d’E­mile, égarent leurs élèves pour mieux les gui­der et balisent astu­cieu­se­ment un par­cours d’obs­tacles qu’il faut apprendre à fran­chir par soi-même. Il les avait lais­sés seuls avec le texte de Féne­lon, une tra­duc­tion – pas même inter­li­néaire à la manière des écoles ‑et leur volon­té d’ap­prendre le fran­çais. Il leur avait seule­ment don­né l’ordre de tra­ver­ser une forêt dont il igno­rait les issues. La néces­si­té l’a­vait contraint à lais­ser entiè­re­ment hors jeu son intel­li­gence, cette intel­li­gence média­trice du maître qui relie l’in­tel­li­gence impri­mée dans les mots écrits à celle de l’ap­pren­ti. Et, du même coup, il avait sup­pri­mé cette dis­tance ima­gi­naire qui est le prin­cipe de l’a­bru­tis­se­ment péda­go­gique. Tout s’é­tait joué par force entre l’in­tel­li­gence de Féne­lon qui avait vou­lu faire un cer­tain usage de la langue fran­çaise, celle du tra­duc­teur qui avait vou­lu en don­ner un équi­valent hol­lan­dais et leur intel­li­gence d’ap­pren­tis qui vou­laient apprendre la langue fran­çaise. Et il était appa­ru qu’au­cune autre intel­li­gence n’é­tait néces­saire. Sans y pen­ser, il leur avait fait décou­vrir ceci qu’il décou­vrait avec eux : toutes les phrases, et par consé­quent toutes les intel­li­gences qui les pro­duisent, sont de même nature. Com­prendre n’est jamais que tra­duire, c’est-à-dire don­ner l’é­qui­valent d’un texte mais non point sa rai­son. Il n’y a rien der­rière la page écrite, pas de double fond qui néces­site le tra­vail d’une intel­li­gence autre, celle de l’ex­pli­ca­teur ; pas de langue du maître, de langue de la langue dont les mots et les phrases aient pou­voir de dire la rai­son des mots et des phrases d’un texte. Les étu­diants fla­mands en avaient admi­nis­tré la preuve : ils n’a­vaient à leur dis­po­si­tion pour par­ler de Télé­maque que les mots de Télé­maque. Il suf­fit donc des phrases de Féne­lon pour com­prendre les phrases de Féne­lon et pour dire ce qu’on en a com­pris. Apprendre et com­prendre sont deux manières d’ex­pri­mer le même acte de tra­duc­tion. Il n’y a rien en deçà des textes sinon la volon­té de s’ex­pri­mer, c’est-à-dire de tra­duire. S’ils avaient com­pris la langue en appre­nant Féne­lon, ce n’é­tait pas sim­ple­ment par la gym­nas­tique qui com­pare une page de gauche à une page de droite. Ce n’est pas l’ap­ti­tude à chan­ger de colonne qui compte, mais la capa­ci­té de dire ce qu’on pense dans les mots des autres. S’ils avaient appris cela de Féne­lon, c’é­tait parce que l’acte de Féne­lon écri­vain était lui-même un acte de tra­duc­teur : pour tra­duire une leçon de poli­tique en récit légen­daire, Féne­lon avait mis en fran­çais de son siècle le grec d’Ho­mère, le latin de Vir­gile et la langue, savante ou naïve, de cent autres textes, du conte d’en­fants à l’his­toire éru­dite. Il avait appli­qué à cette double tra­duc­tion la même intel­li­gence qu’ils employaient à leur tour pour racon­ter avec les phrases de son livre ce qu’ils pen­saient de son livre.

Mais aus­si l’in­tel­li­gence qui leur avait fait apprendre le fran­çais dans Télé­maque était la même par laquelle ils avaient appris la langue mater­nelle : en obser­vant et en rete­nant, en répé­tant et en véri­fiant, en rap­por­tant ce qu’ils cher­chaient à connaître à ce qu’ils connais­saient déjà, en fai­sant et en réflé­chis­sant à ce qu’ils avaient fait. Ils étaient allés comme on ne doit pas aller, comme vont les enfants, à l’a­veu­glette, à la devi­nette. Et la ques­tion se posait alors : est-ce qu’il ne fal­lait pas ren­ver­ser l’ordre admis des valeurs intel­lec­tuelles ? Est-ce que cette méthode hon­nie de la devi­nette n’é­tait pas le vrai mou­ve­ment de l’in­tel­li­gence humaine qui prend pos­ses­sion de son propre pou­voir ? Est-ce que sa pros­crip­tion ne signait pas d’a­bord la volon­té de cou­per en deux le monde de l’in­tel­li­gence ? Les métho­distes opposent la mau­vaise méthode de hasard à la démarche par rai­son. Mais ils se donnent par avance ce qu’ils veulent prou­ver. Ils sup­posent un petit ani­mal qui explore en se cognant aux choses un monde qu’il n’est pas encore capable de voir et qu’ils lui appren­dront jus­te­ment à dis­cer­ner. Mais le petit d’homme est d’a­bord un être de parole. L’en­fant qui répète les mots enten­dus et l’é­tu­diant fla­mand « per­du » dans son Télé­maque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur explo­ra­tion est ten­due vers ceci : une parole d’homme leur a été adres­sée qu’ils veulent recon­naître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quel­qu’un qui vous parle et non à quel­qu’un qui vous exa­mine : sous le signe de l’égalité.

Le fait était là : ils avaient appris seuls et sans maître expli­ca­teur. Or ce qui a eu lieu une fois est tou­jours pos­sible. Cette décou­verte, au demeu­rant, pou­vait ren­ver­ser les prin­cipes du pro­fes­seur Jaco­tot. Mais l’homme Jaco­tot était plus à même de recon­naître la varié­té de ce qu’on peut attendre d’un homme. Son père avait été bou­cher, avant de tenir les comptes de son grand-père, le char­pen­tier qui avait envoyé son petit-fils au col­lège. Lui-même était pro­fes­seur de rhé­to­rique quand avait reten­ti l’ap­pel aux armes de 1792. Le vote de ses com­pa­gnons l’a­vait fait capi­taine d’ar­tille­rie et il s’é­tait mon­tré un remar­quable artilleur. En 1793, au Bureau des poudres, ce lati­niste s’é­tait fait ins­truc­teur de chi­mie pour la for­ma­tion accé­lé­rée de ces ouvriers qu’on envoyait appli­quer sur tous les points du ter­ri­toire les décou­vertes de Four­croy. Chez le même Four­croy il avait connu Vau­que­lin, ce fils de pay­san qui s’é­tait fait une for­ma­tion de chi­miste en cachette de son patron. A l’É­cole poly­tech­nique, il avait vu arri­ver ces jeunes gens que des com­mis­sions impro­vi­sées avaient sélec­tion­nés sur le double cri­tère de leur viva­ci­té d’es­prit et de leur patrio­tisme. Et il les avait vus deve­nir de fort bons mathé­ma­ti­ciens, moins par les mathé­ma­tiques que Monge ou Lagrange leur expli­quaient que par celles qu’ils fai­saient devant eux. Lui-même avait appa­rem­ment pro­fi­té de ses fonc­tions admi­nis­tra­tives pour se don­ner une com­pé­tence de mathé­ma­ti­cien qu’il avait plus tard exer­cée à l’u­ni­ver­si­té de Dijon. Tout comme il avait adjoint l’hé­breu aux langues anciennes qu’il ensei­gnait et com­po­sé un Essai sur la gram­maire hébraïque. Il pen­sait, Dieu sait pour­quoi, que cette langue avait de l’a­ve­nir. Enfin il s’é­tait fait, à son corps défen­dant mais avec la plus grande fer­me­té, une com­pé­tence de repré­sen­tant du peuple. Bref, il savait ce que la volon­té des indi­vi­dus et le péril de la patrie pou­vaient faire naître de capa­ci­tés inédites en des cir­cons­tances où l’ur­gence contrai­gnait à brû­ler les étapes de la pro­gres­sion expli­ca­trice. Il pen­sa que cet état d’ex­cep­tion, com­man­dé par le besoin de la nation, ne dif­fé­rait pas en son prin­cipe de cette urgence qui com­mande l’ex­plo­ra­tion du monde par l’en­fant ou de cette autre qui contraint la voie sin­gu­lière des savants et des inven­teurs. À tra­vers l’ex­pé­rience de l’en­fant, du savant et du révo­lu­tion­naire, la méthode de hasard pra­ti­quée avec suc­cès par les étu­diants fla­mands révé­lait son second secret. Cette méthode de l’é­ga­li­té était d’a­bord une méthode de la volon­té. On pou­vait apprendre seul et sans maître expli­ca­teur quand on le vou­lait, par la ten­sion de son propre désir ou la contrainte de la situation.

Le Maître émancipateur

Cette contrainte avait pris en la cir­cons­tance la forme de la consigne don­née par Jaco­tot. Et il en résul­tait une consé­quence capi­tale, non plus pour les élèves mais pour le maître. Les élèves avaient appris sans maître expli­ca­teur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas aupa­ra­vant, et main­te­nant ils savaient. Donc Jaco­tot leur avait ensei­gné quelque chose. Pour­tant il ne leur avait rien com­mu­ni­qué de sa science. Donc ce n’é­tait pas la science du maître que l’é­lève appre­nait. Il avait été maître par le com­man­de­ment qui avait enfer­mé ses élèves dans le cercle d’où ils pou­vaient seuls sor­tir, en reti­rant son intel­li­gence du jeu pour lais­ser leur intel­li­gence aux prises avec celle du livre. Ain­si s’é­taient dis­so­ciées les deux fonc­tions que relie la pra­tique du maître expli­ca­teur, celle du savant et celle du maître. Ain­si s’é­taient éga­le­ment sépa­rées, libé­rées l’une par rap­port à l’autre, les deux facul­tés en jeu dans l’acte d’ap­prendre : l’in­tel­li­gence et la volon­té. Entre le maître et l’é­lève s’é­tait éta­bli un pur rap­port de volon­té à volon­té : rap­port de domi­na­tion du maître qui avait eu pour consé­quence un rap­port entiè­re­ment libre de l’in­tel­li­gence de l’é­lève à celle du livre — cette intel­li­gence du livre qui était aus­si la chose com­mune, le lien intel­lec­tuel éga­li­taire entre le maître et l’é­lève. Ce dis­po­si­tif per­met­tait de dés­in­tri­quer les caté­go­ries mêlées de l’acte péda­go­gique et de défi­nir exac­te­ment l’a­bru­tis­se­ment expli­ca­teur. Il y a abru­tis­se­ment là où une intel­li­gence est subor­don­née à une autre intel­li­gence. L’homme — et l’en­fant en par­ti­cu­lier — peut avoir besoin d’un maître quand sa volon­té n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujé­tion est pure­ment de volon­té à volonté.

Elle devient abru­tis­sante quand elle lie une intel­li­gence à une autre intel­li­gence. Dans l’acte d’en­sei­gner et d’ap­prendre il y a deux volon­tés et deux intel­li­gences. On appel­le­ra abru­tis­se­ment leur coïn­ci­dence. Dans la situa­tion expé­ri­men­tale créée par Jaco­tot, l’é­lève était lié à une volon­té, celle de Jaco­tot, et à une intel­li­gence, celle du livre, entiè­re­ment dis­tinctes. On appel­le­ra éman­ci­pa­tion la dif­fé­rence connue et main­te­nue des deux rap­ports, l’acte d’une intel­li­gence qui n’o­béit qu’à elle-même, lors même que la volon­té obéit à une autre volonté.

Cette expé­rience péda­go­gique ouvrait ain­si sur une rup­ture avec la logique de toutes les péda­go­gies. La pra­tique des péda­gogues s’ap­puie sur l’op­po­si­tion de la science et de l’i­gno­rance. Ils se dis­tinguent par les moyens choi­sis pour rendre savant l’i­gno­rant : méthodes dures ou douces, tra­di­tion­nelles ou modernes, pas­sives ou actives, dont on peut com­pa­rer le ren­de­ment. De ce point de vue, on pour­rait, en pre­mière approche, com­pa­rer la rapi­di­té des élèves de Jaco­tot avec la len­teur des méthodes tra­di­tion­nelles. Mais, en réa­li­té, il n’y avait rien à com­pa­rer. La confron­ta­tion des méthodes sup­pose l’ac­cord mini­mal sur les fins de l’acte péda­go­gique : trans­mettre les connais­sances du maître à l’é­lève. Or Jaco­tot n’a­vait rien trans­mis. Il n’a­vait fait usage d’au­cune méthode. La méthode était pure­ment celle de l’élève.

Et apprendre plus ou moins vite le fran­çais est en soi-même une chose de peu de consé­quence. La com­pa­rai­son ne s’é­ta­blis­sait plus entre des méthodes mais entre deux usages de l’in­tel­li­gence et deux concep­tions de l’ordre intel­lec­tuel. La voie rapide n’é­tait pas celle d’une meilleure péda­go­gie. Elle était une autre voie, celle de la liber­té, cette voie que Jaco­tot avait expé­ri­men­tée dans les armées de l’an II, la fabri­ca­tion des poudres ou l’ins­tal­la­tion de l’É­cole poly­tech­nique : la voie de la liber­té répon­dant à l’ur­gence de son péril, mais aus­si bien celle de la confiance en la capa­ci­té intel­lec­tuelle de tout être humain. Sous le rap­port péda­go­gique de l’i­gno­rance à la science, il fal­lait recon­naître le rap­port phi­lo­so­phique plus fon­da­men­tal de l’a­bru­tis­se­ment à l’é­man­ci­pa­tion. Il y avait ain­si non pas deux mais quatre termes en jeu. L’acte d’ap­prendre pou­vait être pro­duit selon quatre déter­mi­na­tions diver­se­ment com­bi­nées : par un maître éman­ci­pa­teur ou par un maître abru­tis­sant ; par un maître savant ou par un maître ignorant.

La der­nière pro­po­si­tion était la plus rude à sup­por­ter. Passe encore d’en­tendre qu’un savant doive se dis­pen­ser d’ex­pli­quer sa science. Mais com­ment admettre qu’un igno­rant puisse être pour un autre igno­rant cause de science ? L’ex­pé­rience même de Jaco­tot était ambi­guë de par sa qua­li­té de pro­fes­seur de fran­çais. Mais puis­qu’elle avait au moins mon­tré que ce n’é­tait pas le savoir du maître qui ins­trui­sait l’é­lève, rien n’empêchait le maître d’en­sei­gner autre chose que son savoir, d’en­sei­gner ce qu’il igno­rait. Joseph Jaco­tot s’ap­pli­qua donc à varier les expé­riences, à répé­ter à des­sein ce que le hasard avait une fois pro­duit. Il se mit ain­si à ensei­gner deux matières où son incom­pé­tence était avé­rée, la pein­ture et le pia­no. Les étu­diants en droit auraient vou­lu qu’on lui don­nât une chaire vacante dans leur facul­té. Mais l’u­ni­ver­si­té de Lou­vain déjà s’in­quié­tait de ce lec­teur extra­va­gant pour qui l’on déser­tait les cours magis­traux, en venant s’en­tas­ser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bou­gies, pour s’en­tendre dire : « Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre. » L’au­to­ri­té consul­tée répon­dit donc qu’elle ne lui voyait point de titre à cet ensei­gne­ment. Pré­ci­sé­ment il s’oc­cu­pait alors d’ex­pé­ri­men­ter l’é­cart entre le titre et l’acte. Plu­tôt donc que de faire en fran­çais un cours de droit, il apprit à des étu­diants à plai­der en hol­lan­dais. Ils plai­dèrent fort bien, mais lui igno­rait tou­jours le hollandais.

Le cercle de la puissance

L’ex­pé­rience lui sem­bla suf­fi­sante pour l’é­clai­rer : on peut ensei­gner ce qu’on ignore si l’on éman­cipe l’é­lève, c’est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intel­li­gence. Maître est celui qui enferme une intel­li­gence dans le cercle arbi­traire d’où elle ne sor­ti­ra qu’à se rendre à elle-même néces­saire. Pour éman­ci­per un igno­rant, il faut et il suf­fit d’être soi-même éman­ci­pé, c’est-à-dire conscient du véri­table pou­voir de l’es­prit humain. L’i­gno­rant appren­dra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu’il le peut et l’o­blige à actua­li­ser sa capa­ci­té : cercle de la puis­sance homo­logue à ce cercle de l’im­puis­sance qui lie l’é­lève à l’ex­pli­ca­teur de la vieille méthode (nous l’ap­pel­le­rons désor­mais sim­ple­ment la Vieille).

Mais le rap­port des forces est bien par­ti­cu­lier. Le cercle de l’im­puis­sance est tou­jours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dis­si­mule dans l’é­vi­dente dif­fé­rence de l’i­gno­rance et de la science. Le cercle de la puis­sance, lui, ne peut prendre effet que de sa publi­ci­té. Mais il ne peut appa­raître que comme une tau­to­lo­gie ou une absur­di­té. Com­ment le maître savant enten­dra-t-il jamais qu’il peut ensei­gner ce qu’il ignore aus­si bien que ce qu’il sait ? Il ne rece­vra cette aug­men­ta­tion de puis­sance intel­lec­tuelle que comme une déva­lua­tion de sa science. Et l’i­gno­rant, de son côté, ne se croit pas capable d’ap­prendre par lui-même, encore moins d’ins­truire un autre igno­rant. Les exclus du monde de l’in­tel­li­gence sous­crivent eux-mêmes au ver­dict de leur exclu­sion. Bref, le cercle de l’é­man­ci­pa­tion doit être com­men­cé.

Là est le para­doxe. Car, à y réflé­chir un peu, la « méthode » qu’il pro­pose est la plus vieille de toutes et elle ne cesse d’être véri­fiée tous les jours, dans toutes les cir­cons­tances où un indi­vi­du a besoin de s’ap­pro­prier une connais­sance qu’il n’a pas le moyen de se faire expli­quer. Il n’y a pas d’homme sur la terre qui n’ait appris quelque chose par lui-même et sans maître expli­ca­teur. Appe­lons cette manière d’ap­prendre « ensei­gne­ment uni­ver­sel » et nous pour­rons l’af­fir­mer : « L’En­sei­gne­ment uni­ver­sel existe réel­le­ment depuis le com­men­ce­ment du monde à côté de toutes les méthodes expli­ca­trices. Cet ensei­gne­ment, par soi-même, a réel­le­ment for­mé tous les grands hommes. » Mais voi­là l’é­trange : « Tout homme a fait cette expé­rience mille fois dans sa vie, et cepen­dant jamais il n’é­tait venu dans l’i­dée de per­sonne de dire à un autre : J’ai appris beau­coup de choses sans expli­ca­tions, je crois que vous le pou­vez comme moi (…) ni moi ni qui que ce soit au monde ne s’é­tait avi­sé de l’employer pour ins­truire les autres. » À l’in­tel­li­gence qui som­nole en cha­cun, il suf­fi­rait de dire : Age quod agis, conti­nue à faire ce que tu fais, « apprends le fait, imite-le, connais-toi toi-même, c’est la marche de la nature ». Répète métho­di­que­ment la méthode de hasard qui t’a don­né la mesure de ton pou­voir. La même intel­li­gence est à l’œuvre dans tous les actes de l’es­prit humain.

Mais c’est là le saut le plus dif­fi­cile. Tout le monde pra­tique cette méthode au besoin mais nul ne veut la recon­naître, nul ne veut se mesu­rer à la révo­lu­tion intel­lec­tuelle qu’elle signi­fie. Le cercle social, l’ordre des choses, lui inter­dit d’être recon­nue pour ce qu’elle est : la vraie méthode par laquelle cha­cun apprend et par laquelle cha­cun peut prendre la mesure de sa capa­ci­té. Il faut oser la recon­naître et pour­suivre la véri­fi­ca­tion ouverte de son pou­voir. Sans quoi la méthode de l’im­puis­sance, la Vieille, dure­ra autant que l’ordre des choses.

Qui vou­drait com­men­cer ? Il y avait bien en ce temps-là toutes sortes d’hommes de bonne volon­té qui se pré­oc­cu­paient de l’ins­truc­tion du peuple : des hommes d’ordre vou­laient éle­ver le peuple au-des­sus de ses appé­tits bru­taux, des hommes de révo­lu­tion vou­laient l’a­me­ner à la conscience de ses droits ; des hommes de pro­grès sou­hai­taient, par l’ins­truc­tion, atté­nuer le fos­sé entre les classes ; des hommes d’in­dus­trie rêvaient de don­ner par elle aux meilleures intel­li­gences popu­laires les moyens d’une pro­mo­tion sociale. Toutes ces bonnes inten­tions ren­con­traient un obs­tacle : les hommes du peuple ont peu de temps et encore moins d’argent à consa­crer à cette acqui­si­tion. Aus­si cher­chait-on le moyen éco­no­mique de dif­fu­ser le mini­mum d’ins­truc­tion jugé, selon les cas, néces­saire et suf­fi­sant pour l’a­mé­lio­ra­tion des popu­la­tions labo­rieuses. Par­mi les pro­gres­sifs et les indus­triels une méthode était alors en hon­neur, l’en­sei­gne­ment mutuel. Il per­met­tait de réunir dans un vaste local un grand nombre d’é­lèves divi­sés en escouades, diri­gées par les plus avan­cés d’entre eux, pro­mus au rang de moni­teurs. Ain­si le com­man­de­ment et la leçon du maître rayon­naient-ils, par le relais de ces moni­teurs, sur toute la popu­la­tion à ins­truire. Le coup d’œil plai­sait aux amis du pro­grès : c’est ain­si que la science se répand des som­mets jus­qu’aux plus modestes intel­li­gences. Le bon­heur et la liber­té des­cendent à sa suite.

Cette sorte de pro­grès, pour Jaco­tot, sen­tait la bride. Manège per­fec­tion­né, disait-il. Il rêvait autre chose à l’en­seigne de l’ins­truc­tion mutuelle : que chaque igno­rant pût se faire pour un autre igno­rant le maître qui lui révé­le­rait son pou­voir intel­lec­tuel. Plus exac­te­ment, son pro­blème n’é­tait pas l’ins­truc­tion du peuple : on ins­truit les recrues que l’on enrôle sous sa ban­nière, les subal­ternes qui doivent pou­voir com­prendre les ordres, le peuple que l’on veut gou­ver­ner — à la manière pro­gres­sive, s’en­tend, sans droit divin et selon la seule hié­rar­chie des capa­ci­tés. Son pro­blème à lui était l’é­man­ci­pa­tion : que tout homme du peuple puisse conce­voir sa digni­té d’homme, prendre la mesure de sa capa­ci­té intel­lec­tuelle et déci­der de son usage.

Les amis de l’Ins­truc­tion assu­raient que celle-ci était la condi­tion d’une vraie liber­té. Après quoi ils recon­nais­saient qu’ils devaient l’ins­truc­tion au peuple, quitte à se dis­pu­ter sur celle qu’ils lui don­ne­raient. Jaco­tot ne voyait pas quelle liber­té pou­vait résul­ter pour le peuple des devoirs de ses ins­truc­teurs. Il sen­tait au contraire dans l’af­faire une nou­velle forme d’a­bru­tis­se­ment. Qui enseigne sans éman­ci­per abru­tit. Et qui éman­cipe n’a pas à se pré­oc­cu­per de ce que l’é­man­ci­pé doit apprendre. Il appren­dra ce qu’il vou­dra, rien peut-être. Il sau­ra qu’il peut apprendre parce que la même intel­li­gence est à l’œuvre dans toutes les pro­duc­tions de l’art humain, qu’un homme peut tou­jours com­prendre la parole d’un autre homme. L’im­pri­meur de Jaco­tot avait un fils débile. On déses­pé­rait d’en rien faire. Jaco­tot lui ensei­gna l’hé­breu. Après quoi l’en­fant devint un excellent litho­graphe. L’hé­breu, cela va de soi, ne lui ser­vit jamais à rien — sinon à savoir ce qu’i­gno­re­raient tou­jours les intel­li­gences mieux douées et plus ins­truites : ce n’é­tait pas de l’hé­breu.

Les choses étaient donc claires : ce n’é­tait pas une méthode pour ins­truire le peuple, c’é­tait un bien­fait à annon­cer aux pauvres : ils pou­vaient tout ce que peut un homme. Il suf­fi­sait de l’an­non­cer. Jaco­tot déci­da de s’y dévouer. Il pro­cla­ma que l’on peut ensei­gner ce qu’on ignore et qu’un père de famille, pauvre et igno­rant, peut, s’il est éman­ci­pé, faire l’é­du­ca­tion de ses enfants, sans le secours d’au­cun maître expli­ca­teur. Et il indi­qua le moyen de cet ensei­gne­ment uni­ver­sel : apprendre quelque chose et y rap­por­ter tout le reste d’a­près ce prin­cipe : tous les hommes ont une égale intel­li­gence.

On s’é­mut à Lou­vain, à Bruxelles et à La Haye ; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon ; on vint d’An­gle­terre et de Prusse entendre la nou­velle ; on alla la por­ter à Saint-Péters­bourg et à la Nou­velle-Orléans. Le bruit en cou­rut jus­qu’à Rio de Janei­ro. Pen­dant quelques années la polé­mique se déchaî­na et la Répu­blique du savoir trem­bla sur ses bases.

Tout cela parce qu’un homme d’es­prit, un savant renom­mé et un père de famille ver­tueux était deve­nu fou, faute d’a­voir su le hollandais.

(Source : pre­mier cha­pitre du livre de Jacques Ran­cière, « Le maître ignorant »)

La suite est du même ton­neau : un livre à ne pas rater, à dégus­ter, à tra­vailler, à infu­ser…
Mon­sieur Ran­cière : merci.

Cha­cun aura vu le lien (puis­sant) avec notre réflexion sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té d’une vraie démocratie.

J’ai hâte de lire les autres extraits qui vous auront sti­mu­lés, ain­si que les réflexions com­plé­men­taires qu’ils vous auront ins­pi­rés, sans oublier les trou­vailles connexes que vous aurez débusquées. 🙂

Étienne.

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« Ce qui abru­tit le peuple, ce n’est pas le défaut d’ins­truc­tion, mais la croyance en l’in­fé­rio­ri­té de son intel­li­gence.
L’âme humaine est capable de s’ins­truire seule et sans maître. »
Joseph Jaco­tot, mili­tant pour l’é­man­ci­pa­tion intel­lec­tuelle, 1818

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Étienne

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44 Commentaires

  1. Étienne
  2. Étienne

    Infla­tion légis­la­tive et démocratie.

    Je note, dans la vidéo n°2 ci-des­sus (minutes 15 à 16) :

    Toutes les règles de Sum­me­rhill étaient consi­gnées dans un registre. 
    Mais à force, il y avait trop de règles et per­sonne ne pou­vait les connaître toutes. 
    On a donc pro­po­sé à l’As­sem­blée géné­rale de sup­pri­mer toutes les règles avant de recom­men­cer à en pro­duire de nouvelles… 
    Et c’est ce qui a été décidé…

    Incroyable, non ?

    Et puis, devant la situa­tion épou­van­table née de l’ab­sence de règles (la jungle), les enfants ont récla­mé ardem­ment et réta­bli les règles…

    Simple aller retour inutile ? À mon avis, pas du tout : des règles ain­si VOULUES sont de bien meilleures sources de concorde et de paix que des lois incom­prises et méprisées. 
    Il faut lais­ser aux humains le temps d’ex­pé­ri­men­ter, le temps de se trom­per, des façons de s’ap­pro­prier les règles sociales. 

    Il y a quand même un par­fum par­ti­cu­lier dans une vraie démo­cra­tie, un par­fum qu’on ne retrouve rigou­reu­se­ment JAMAIS dans le gou­ver­ne­ment représentatif.

    Étienne.

    Réponse
  3. Maurice

    La lec­ture de l’ar­ticle ci-des­sus me rap­pelle Céles­tin FREINET et son livre « Nais­sance d’une péda­go­gie populaire » .

    En effet on n’ap­prend jamais rien à per­sonne d’une façon « fron­tale » on met l’en­fant (ou l’a­dulte d’ailleurs) eu POSITION d’ap­prendre ce qui est tout à fait différent. 
    Frei­net a lon­gue­ment par­lé du tâton­ne­ment expé­ri­men­tal, condi­tion abso­lu­ment néces­saire avant d’en­vi­sa­ger tout appren­tis­sage… il y aurait beau­coup à dire…

    Réponse
  4. sitouaillain

    on devrait punir pour com­pli­ci­té de crime contre l’hu­ma­ni­té tout parent qui sèche­ment répond « parce que c’est comme ça » au « pour­quoi ? » d’un enfant.

    Réponse
  5. Étienne

    Pas­sion­nante expli­ca­tion de l’im­por­tance des pen­sées divergentes :

    Réponse
  6. minusetcortex

    Étienne je te cite :

    Et puis, devant la situa­tion épou­van­table née de l’ab­sence de règles (la jungle), les enfants ont récla­mé ardem­ment et réta­bli les règles…

    Simple aller retour inutile ? À mon avis, pas du tout : des règles ain­si VOULUES sont de bien meilleures sources de concorde et de paix que des lois incom­prises et méprisées.
    Il faut lais­ser aux humains le temps d’ex­pé­ri­men­ter, le temps de se trom­per, des façons de s’ap­pro­prier les règles sociales.

    Par­ti­san de l’or­do ab chaos ?

    On peut com­prendre l’intérêt a petite échelle, mais au-delà ce serait dans la poudre et dans le sang. A l’échelle du monde, l’homme est loin d’être prêt et suf­fi­sam­ment sage, à ça ou à l’a­nar­chie paci­fique telle quelle devrait exis­ter ; enfin cet avis n’en­gage que moi^^

    Réponse
  7. Étienne

    @ minu­set­cor­tex,

    Pour­riez-vous déve­lop­per un peu ce que vous met­tez der­rière votre expres­sion « l’or­do ab chaos », svp ?

    Je suis allé cher­cher des éclair­cis­se­ments sur le net, et à mon avis, vous me prê­tez (à tort) des vues com­plexes et retorses… 🙂

    Pour vous répondre un peu quand même :

    1) Je n’i­ma­gine pas de démo­cra­tie autre qu’à petite échelle. Au moins pour la cel­lule poli­tique de base.

    2) Par ailleurs, vous agi­tez le chif­fon rouge du « risque de la poudre et du sang »… comme si les régimes actuels nous pro­té­geaient de la poudre et du sang… C’est sans doute une blague.

    Plus le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif se dégrade en se géné­ra­li­sant (plus les pou­voirs s’au­to­no­misent des élec­teurs et passent sous contrôle pri­vé), plus les guerres sont effroyables et mons­trueuses. Vous allez avoir du mal à me faire croire qu’une vraie démo­cra­tie ferait pire que ça.

    🙂

    Étienne.

    Réponse
  8. Mike

    L’im­por­tant dans cette anec­dote c’est ce que ces enfants ont tiré de cette expé­rience, et ce qui leur en reste aujourd’­hui, bien des lustres plus tard.

    Sum­me­rhill était une école de la vie, pas une maquette d’utopie.

    Réponse
  9. Pr Stéphane Feye

    Indé­pen­dam­ment de toute consi­dé­ra­tion poli­tique, cet article me rap­pelle une expé­rience que je fis jadis comme pro­fes­seur de pia­no : accu­lé à un pro­blème d’ho­raire impos­sible (6 élèves pour 30 minutes !), je lais­sai tom­ber les bras en disant aux élèves de se débrouiller… Au bout de l’an­née, 5 de ces 6 étaient meilleurs que les autres qui avaient reçu cha­cun 30 minutes par semaine. Ce fut le début d’une fameuse remise en ques­tion de ma péda­go­gie. J« ai, par la suite, fon­dé SCHOLA NOVA, une école indé­pen­dante qui existe depuis 16 ans, où les élèves parlent latin avec pas­sion. C’est tout dire…

    http://​www​.scho​la​no​va​.be

    Réponse
  10. Ana Sailland

    Mon métier c’é­tait d’en­sei­gner les maths.

    Au début, bien sûr, je repro­dui­sais ce que j’a­vais subi, et ça se pas­sait assez mal, avec tou­te­fois l’a­van­tage du pou­voir qui per­met au domi­nant d’être idiot sans trop de casse .…

    Et puis petit à petit, on pige. On se découvre obli­gée de déso­béir au sché­ma clas­sique, et sur­tout aux faci­li­tés, au confort :

    Ain­si par exemple, durant mes der­nières années, je répon­dais sys­té­ma­ti­que­ment et avec soin à toute ques­tion, même si elle m’é­tait posée dix fois dans l’heure. Pour une rai­son toute simple : l’in­di­vi­du n’est capable d’en­tendre la réponse que quand la ques­tion s’im­pose à lui. Et cet ins­tant de l’ur­gence ne se pro­gramme pas : il ne vient que qu’à l’heure juste.
    Faire ce choix de la réponse sys­té­ma­tique ralen­tit au début, en appa­rence, mais au bout de deux ou trois mois, les élèves sont tous à flot, et ont per­du leurs inhi­bi­tions face à l’é­chec ou au mys­tère de la panne. Et à par­tir de ce moment, ça « booste ».

    J’es­sayais par ailleurs, en usant d’heures pas­sées à bri­co­ler en équipe dans un cer­tain désordre, d’ap­prendre à mes élèves la liber­té en recherche. Qui me semble être une concep­tion essen­tielle de l’ac­cès à la culture et à la connais­sance. Ce que l’on découvre soi-même nous appar­tient à vie, et nous induit à recher­cher ailleurs le détail qui nous manque, et non pas le pack com­plet et mono­lithe en géné­ral offert par les « experts ».

    J’ai eu énor­mé­ment de chance, car j’é­tais « sous une admi­nis­tra­tion » très peu coercitive.

    Je vou­drais par ailleurs poin­ter une mal­hon­nê­te­té par­ti­cu­lière à cette branche :
    On expose à l’é­tu­diant une démons­tra­tion, comme si cette démons­tra­tion allait de soi, en omet­tant les cen­taines d’an­nées d’hé­si­ta­tions, par­fois plus, qui ont pré­cé­dé cette per­fec­tion dans une faci­li­té qui n’est qu’apparence.
    Alors que l’hé­si­ta­tion est au moins aus­si impor­tante que le succès.
    Le pire, c’est qu’on demande aux enfants, par­fois très jeunes, de sin­ger cette per­fec­tion, alors qu’elle est « contre-nature ».

    Simple info, j’en­sei­gnais à l’ « école dite d’in­gé­nieurs » de Genève. Nous y rece­vions des enfants de 15 ans et nous les menions à un diplôme opé­ra­tion­nel au moins sur le bas­sin léma­nique ; Il y avait aus­si des élèves adultes. Cette école jouait un vrai rôle de pro­mo­tion sociale et repré­sen­tait un véri­table espoir pour cer­taines familles « simples », d’im­mi­grés sou­vent, mais pas que ; car on se trompe sou­vent sur la Suisse : c’est un peuple de modestes. Un cer­tain pou­voir « libé­ral » a choi­si des options qui ont pro­vo­qué la dis­pa­ri­tion de cet outil par­ti­cu­lier. Un drame (poli­tique) à mon sens.

    Réponse
  11. Étienne

    Les maîtres ignorants
    Centre d’au­to­for­ma­tion à la pra­tique démocratique

    http://​www​.les​mai​tre​si​gno​rants​.org/

    Nous for­mer pour inven­ter une réelle démocratie…

    Révo­lu­tions dans le monde arabe, mou­ve­ment d’occupation des places en Espagne, en Grèce et ailleurs, pro­ces­sus consti­tu­tion­nel en Islande… : l’exigence de démo­cra­tie est de plus en plus forte à tra­vers le monde. D’une démo­cra­tie réelle, où la déci­sion col­lec­tive ne soit pas confis­quée par une élite, et où cha­cun puisse effec­ti­ve­ment par­ti­ci­per à la construc­tion des solu­tions aux pro­blèmes de la société.

    Pour­tant, ceux qui ont par­ti­ci­pé à ces mou­ve­ments ont pu en faire l’expérience : pra­ti­quer la démo­cra­tie n’est pas chose facile. Garan­tir le carac­tère inclu­sif, hori­zon­tal et non violent d’une assem­blée, connaître et maî­tri­ser les outils de débat et de déci­sion sur Inter­net, per­mettre à l’intelligence col­lec­tive de s’exprimer dans le res­pect de l’autonomie de cha­cun, évi­ter les pièges qui mènent à des oppo­si­tions ou des una­ni­mi­tés éga­le­ment sté­riles plu­tôt qu’à l’élaboration de pro­jets com­muns… tout cela néces­site non seule­ment de la volon­té, mais aus­si de la métho­do­lo­gie, des tech­niques, des com­pé­tences qu’il nous faut acquérir.

    C’est pour cela que nous lan­çons le centre de for­ma­tion à la pra­tique démo­cra­tique « Les maîtres igno­rants » : un espace neutre, indé­pen­dant de tout mou­ve­ment poli­tique ou social et de tout finan­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel, mais ouvert à tous ceux qui sou­haitent déve­lop­per leurs connais­sances et leurs apti­tudes pour les mettre au ser­vice des assem­blées et d’un pro­ces­sus de déci­sion col­lec­tive démocratique.

    « Maîtres igno­rants » car, comme Joseph Jaco­tot, nous ensei­gne­rons une langue que nous ne connais­sons pas, une « dis­ci­pline » qui reste lar­ge­ment à inven­ter mais dont cha­cun d’entre nous pos­sède les fon­de­ments, et que nous avons la volon­té com­mune de faire progresser.

    Réponse
  12. Étienne

    Spi­no­za et Joseph Jacotot
    par Jean-Pierre Vandeuren

    http://vivrespinoza.wordpress.com/2012/09/19/spinoza-et-joseph-jacotot‑1/

    Spi­no­za et Joseph Jaco­tot (1)

    Publié le 19 sep­tembre 2012 par vivrespinoza

    « Tout se fait par les pas­sions, je le sais ; mais tout, même ces sot­tises, se ferait encore mieux par la rai­son. Voi­là le prin­cipe unique de l’enseignement universel »

    Joseph Jaco­tot

    « Toutes les actions aux­quelles nous sommes déter­mi­nés par un sen­ti­ment qui est une pas­sion, nous pou­vons être déter­mi­nés à les faire sans lui, par la Raison »

    Spi­no­za (E IV, 54)

    Intro­duc­tion

    Joseph Jaco­tot (1770 – 1840) est un per­son­nage hors du com­mun, hélas for­te­ment tom­bé dans l’oubli, ain­si que ses deux concepts prin­ci­paux, l’émancipation intel­lec­tuelle et l’enseignement universel. 

    En gros, mais nous y revien­drons, l’émancipation intel­lec­tuelle consiste à per­mettre aux appre­nants, que sommes tous, tout le temps, de recon­naître en eux le pou­voir de leur propre intel­li­gence, et l’enseignement uni­ver­sel, qui abou­tit à une méthode – la méthode « Jaco­tot » – affirme l’inutilité et même le dan­ger de l’explication dans tout appren­tis­sage, ce qui abou­tit aux consé­quences que l’on peut ensei­gner même ce qu’on ignore et d’autant mieux qu’on l’ignore plus et qu’un indi­vi­du peut tout ce qu’il veut.

    Jaco­tot, pour éla­bo­rer ces deux concepts, est par­ti d’une expé­rience vécue en 1818, que nous détaille­rons plus loin, et en a induit des prin­cipes, qu’il recon­naît lui-même comme étant des opi­nions, qui sont à la base de ses éla­bo­ra­tions. Ces prin­cipes sont eux-mêmes ados­sés à une vision géné­rale de l’homme : l’homme est une volon­té ser­vie par une intel­li­gence. Les prin­cipes fon­da­men­taux de Jaco­tot sont : l’égalité de toutes les intel­li­gences ; Tout est dans tout.

    La démarche de Jaco­tot est symp­to­ma­tique d’une façon géné­rale de pro­cé­der que nous avons sou­vent mise en évi­dence chez les psy­cho­logues et autres psy­cho­thé­ra­peutes : au départ d’un expé­rience sin­gu­lière, d’une convic­tion ou d’une idée par­ti­cu­lière, elle induit des prin­cipes cen­sés être géné­raux et des méthodes appli­cables à tous. Mais cette induc­tion relève d’une pro­jec­tion du sujet sur le monde. Jaco­tot était un pur pro­duit de la révo­lu­tion fran­çaise et il n’est pas éton­nant qu’il ait éten­du son prin­cipe d’égalité au niveau de celui des intel­li­gences. Il ne s’en cachait d’ailleurs pas et, en homme prag­ma­tique, cela ne le gênait nullement :

    « Si j’ai com­men­cé par don­ner à entendre que je sup­pose une intel­li­gence égale dans tous les hommes, mon pro­jet n’est pas de sou­te­nir cette thèse contre qui que ce soit. C’est mon opi­nion, il est vrai ; cette opi­nion m’a diri­gé dans la suc­ces­sion des exer­cices qui com­posent l’ensemble de la méthode et voi­là pour­quoi je crois utile de poser en prin­cipe : tous les hommes ont une intel­li­gence égale. Ce n’est pas là la maxime de tous nos savants, mais c’est celle de Des­cartes et de New­ton ; ce qui, pour­tant, ne prouve rien. Cepen­dant, dira un cri­tique : si votre méthode est basée sur ce fon­de­ment fra­gile, la base crou­lant, l’échafaudage, c’est-à-dire la méthode, doit s’écrouler aus­si. Je pour­rais répondre au cri­tique : si ma méthode conduit à un résul­tat satis­fai­sant, la véri­té de ce fait ne dépend pas plus de mon opi­nion que de la vôtre. Quand je ne démon­tre­rais pas clai­re­ment que la route doit conduire au but, il ne s’ensuivrait pas que je ne l’ai pas atteint. »

    Les faits ont effec­ti­ve­ment révé­lé l’efficacité de la méthode. Il faut donc en exa­mi­ner les prin­cipes : peut-on les jus­ti­fier au sein d’une vision plus glo­bale du monde ou non ? C’est ce que nous aime­rions faire dans cet article et les sui­vants : déduire la vision de l’homme de Jaco­tot et ses prin­cipes du sys­tème spinoziste.

    Bio­gra­phie (ins­pi­rée d’une pré­sen­ta­tion de Ber­nard Per­ez dans l’édition élec­tro­nique de l’Institut fran­çais de l’éducation)

    Joseph Jaco­tot, né à Dijon en 1770, fit ses études au col­lège de sa ville natale, et à dix-neuf ans il y fut nom­mé pro­fes­seur d’humanités. Il avait une apti­tude sin­gu­lière pour tous les genres d’études, et il n’était pas moins propre aux mathé­ma­tiques qu’aux lettres. Une fois pro­fes­seur, il sui­vit des cours de droit et se fit rece­voir avo­cat. Ayant embras­sé avec ardeur les prin­cipes de la Révo­lu­tion, il s’engagea en 1792 comme volon­taire dans un bataillon de la Côte d’Or, où ses talents le firent élire par ses cama­rades capi­taine d’artillerie. Il fit avec dis­tinc­tion les cam­pagnes de 1792 et 1793. L’année sui­vante il fut pla­cé dans l’administration de la guerre ; et lorsque fut créée l’Ecole poly­tech­nique, sous le nom d’Ecole cen­trale des tra­vaux publics, il y fut appe­lé aux fonc­tions de sub­sti­tut du direc­teur des études : il n’avait encore que vingt-quatre ans. En 1795, il devint pro­fes­seur de logique et d’analyse des sen­sa­tions et des idées à l’école cen­trale de Dijon ; l’année sui­vante, il échan­gea sa chaire pour celle des langues anciennes. Lorsque l’école cen­trale fut trans­for­mée en un lycée, il y devint pro­fes­seur de mathé­ma­tiques trans­cen­dantes (1803) ; en 1806, il fut nom­mé pro­fes­seur sup­pléant à l’école de droit de Dijon, et en 1809 pro­fes­seur de mathé­ma­tiques pures à la facul­té des sciences de cette ville. Pen­dant les Cent Jours, il fut élu dépu­té à la Chambre des repré­sen­tants, et y expri­ma des idées libé­rales ; aus­si lors de la seconde Res­tau­ra­tion fut-il obli­gé de quit­ter la France. Il se reti­ra à Bruxelles, et en 1818 obtint la chaire de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’université de Lou­vain. C’est là que les cir­cons­tances par­ti­cu­lières dans les­quelles il se trou­vait pla­cé l’amenèrent à la décou­verte de son fameux sys­tème d’enseignement. Nous emprun­te­rons ici le récit de M. Dezos de la Roquette dans la Bio­gra­phie Michaud : « Il ne savait pas le hol­lan­dais, et les trois quarts de son audi­toire ne savaient pas le fran­çais ; comme il réflé­chis­sait aux moyens de vaincre cette dif­fi­cul­té, le hasard mit sous ses yeux une tra­duc­tion hol­lan­daise du Télé­maque de Féne­lon. Il mit ce livre entre les mains de ses élèves, en leur fai­sant dire, par un de leurs cama­rades qui lui ser­vait d’interprète, d’apprendre par cœur le fran­çais de ce livre et de s’aider, pour le com­prendre, de la tra­duc­tion hol­lan­daise en regard. Il les invi­ta ensuite à répé­ter sans cesse ce qu’ils auraient appris pour ne pas l’oublier, à lire le reste pour le racon­ter, en ayant soin de le rap­por­ter au petit nombre de pages qu’ils savaient imper­tur­ba­ble­ment ; puis il les enga­gea à écrire ce qu’ils pen­saient de tout cela. Quelle ne fut pas sa sur­prise, raconte-t-il lui-même, quand il vit que, sans qu’il leur eût rien expli­qué, les élèves met­taient l’orthographe et sui­vaient les règles de la gram­maire à mesure que le livre leur deve­nait fami­lier par la répé­ti­tion, et enfin qu’en très peu de temps ces étran­gers écri­vaient pure­ment le fran­çais ! Jaco­tot en conclut que les maîtres expli­ca­teurs ne sont pas indis­pen­sables ; et quand il eut appli­qué la même méthode à l’écriture, au des­sin, à la pein­ture, aux mathé­ma­tiques, à l’hébreu, à l’arabe, etc., et que ses expé­riences eurent réus­si, il conclut de plus qu’on peut tout ensei­gner aux autres, même ce qu’on ne connaît pas soi-même. La méthode fut trou­vée, et Jaco­tot lui don­na, le 15 octobre 1818, le nom d’Enseignement universel. »

    La méthode que Jaco­tot employait à Lou­vain atti­ra bien­tôt l’attention du gou­ver­ne­ment des Pays-Bas. Sur un rap­port favo­rable fait par le com­mis­saire qui avait été char­gé de l’examiner, le prince Fré­dé­ric de Hol­lande confia à Jaco­tot, en 1827, la direc­tion d’une école nor­male mili­taire qui fut éta­blie à Lou­vain ; les résul­tats obte­nus paraissent avoir été remar­quables ; mais le nova­teur se vit en butte à des tra­cas­se­ries, et ses pro­tec­teurs se refroi­dirent. En 1830, Jaco­tot ren­tra en France, et se fixa à Valen­ciennes, où il se consa­cra à la pro­pa­ga­tion de sa méthode. En 1838, il vint s’établir à Paris, et mou­rut dans cette der­nière ville en 1840.

    Jean-Pierre Van­deu­ren

    Source : http://​vivres​pi​no​za​.word​press​.com/


    http://vivrespinoza.wordpress.com/2012/09/20/spinoza-et-joseph-jacotot‑2/

    Spi­no­za et Joseph Jaco­tot (2)

    Publié le 20 sep­tembre 2012 par vivrespinoza

    La méthode Jaco­tot en action (même source)

    Afin de rendre plus concrète la méthode Jaco­tot, et à titre docu­men­taire, nous la pré­sen­tons à l’œuvre.

    Télé­maque de Féne­lon était le livre avec lequel Jaco­tot appre­nait à son élève la langue fran­çaise. Le maître peut choi­sir le livre qu’il lui plai­ra. Les exer­cices mêmes qu’il fai­sait faire sur ce livre n’étaient pas don­nés par lui comme étant la méthode. Apprendre, com­pa­rer, dis­tin­guer, véri­fier, c’est-à-dire rap­por­ter les choses qu’on ne sait pas à celles que l’on sait, voi­là la méthode. Si Jaco­tot avait choi­si Télé­maque, c’est, d’abord, parce que la pre­mière expé­rience de la méthode avait été faite à Lou­vain avec ce livre ; c’est ensuite, et sur­tout, parce que ce livre simple dans sa marche et facile à suivre par des élèves, inté­res­sant par son sujet, riche en faits de toute sorte, propre à four­nir un nombre infi­ni de com­bi­nai­sons, se recom­mande encore par la pure­té par le style, qui, bien qu’un peu traî­nant, peut ser­vir de modèle. Avec ce livre, dont un mor­ceau était appris chaque jour, et dont les six pre­miers livres, une fois sus, étaient répé­tés deux fois par semaine, l’élève appre­nait à lire, à écrire, à mettre l’orthographe, à trou­ver des pen­sées et des expres­sions pour les rendre. Nous pren­drons ici seule­ment l’exemple de l’enseignement de la langue maternelle.

    Dans la pre­mière leçon, Jaco­tot ouvrait Télé­maque, et lisait l’un après l’autre, l’élève répé­tant de même, les mots de la pre­mière phrase : Calyp­so — Calyp­so ne — Calyp­so ne pou­vait — Calyp­so ne pou­vait se — Calyp­so ne pou­vait se conso­ler — Calyp­so ne pou­vait se conso­ler du — Calyp­so ne pou­vait se conso­ler du départ — Calyp­so ne pou­vait se conso­ler du départ d’Ulysse. Le maître fai­sait aus­si écrire cette phrase et il véri­fiait si l’élève dis­tin­guait tous les mots, toutes les syl­labes, toutes les lettres. « Pre­nez garde d’aller trop vite en com­men­çant, rete­nez l’élève sur la pre­mière leçon jusqu’à ce qu’il la sache imper­tur­ba­ble­ment. Il y a pour lui tant d’acquisitions à faire dans une seule phrase ; il faut être si atten­tif pour ne rien confondre, et répé­ter si sou­vent pour ne rien oublier ! »

    On le voit, la méthode employée par Jaco­tot pour la lec­ture est l’inverse de celle que l’on avait tou­jours sui­vie jusqu’à lui et de celle que l’on suit encore presque par­tout. Au lieu de s’attaquer au ba, be, bi, bo, bu tra­di­tion­nel, de pré­lu­der par la connais­sance des lettres à celle des syl­labes, et par celle des syl­labes à celle des mots, il com­men­çait par mon­trer à l’élève les mots eux-mêmes, il les pro­non­çait devant lui, les lui fai­sait répé­ter et apprendre par cœur. Méthode infi­ni­ment plus rai­son­nable et plus facile que l’autre : il est, en effet, « plus aisé de dis­tin­guer Calyp­so de pou­vait que d’apercevoir la dif­fé­rence qui existe entre ca et co, puisque dans ce der­nier cas la res­sem­blance paraît exacte pour l’enfant au pre­mier coup d’œil ». Il y a pour l’intelligence et pour l’œil comme une acui­té pro­gres­sive de la vision, qui sai­sit d’abord les ensembles, les masses, les com­po­sés, et puis les détails, les plus saillants d’abord, les plus minu­tieux ensuite. Il se gar­dait cepen­dant bien d’aller trop vite en com­men­çant ; il fai­sait répé­ter à l’élève tous les mots de la pre­mière phrase, en les lui mon­trant d’abord, et ensuite en les lui fai­sant mon­trer, jusqu’à ce qu’il pût indi­quer, à la pre­mière demande, où était le mot ne, le mot Ulysse, le mot conso­ler, le mot Calyp­so, etc.

    Par cette méthode, l’enfant devait apprendre à écrire en même temps qu’il appre­nait à lire. Jaco­tot fai­sait mar­cher de front ces deux exer­cices, mais il n’est pas exact de dire qu’il les ensei­gnait simul­ta­né­ment. Plus exac­te­ment, chaque leçon de lec­ture était sui­vie d’une leçon d’écriture sur le même objet.

    Dans la deuxième leçon, on fai­sait répé­ter la pre­mière phrase, et on y ajou­tait la seconde : l’élève répé­tait et écri­vait. La véri­fi­ca­tion se fai­sait comme pour la pre­mière leçon. Ain­si des autres phrases. Comme la répé­ti­tion et la véri­fi­ca­tion sont l’essence même de la méthode, dès que l’élève a oublié quelque chose, on le note pour le lui rede­man­der. La véri­fi­ca­tion ne se fait pas dans un ordre mono­tone et consé­cu­tif. À l’enfant qui connaît les mots, on montre les syl­labes Ca, pou, lyp, ait ; on l’invite à les mon­trer lui-même. Quand il sait par cœur plu­sieurs phrases, la dis­tinc­tion des syl­labes lui devient facile, puisqu’il n’a qu’à pro­non­cer len­te­ment cha­cun des mots qu’il connaît : Ca-lyp-so ne pou-vait se. À mesure qu’il avance, il recon­naît les mots et les syl­labes : pro­grès utile pour la gram­maire et l’orthographe. Comme le nombre des syl­labes est bor­né, l’élève les aura bien­tôt ren­con­trées toutes, et, au bout de quelques pages, pour­ra lire cou­ram­ment la plu­part des mots de la langue. Ce tra­vail d’anatomie sur les mots connus lui faci­li­te­ra des com­bi­nai­sons for­mant des mots nou­veaux. Par exemple, s’il a bien appris et dis­tin­gué les syl­labes, ca, lyp, so, ne, il n’aura pas de peine à recon­naître ca-ne, et à réunir ces deux sons pour en for­mer, en traî­nant moins, le mot cane. Ces pro­grès accom­plis, on peut lui faire voir, et lui dire de mon­trer, dans les syl­labes, des lettres dis­tinctes, un c, un i, etc. Nous le voyons ain­si pas­ser de l’ensemble au détail, du com­po­sé à l’élément, pour reve­nir ensuite du détail à l’ensemble, de l’élément au com­po­sé : c’est la marche même de l’esprit humain. Aus­si Jaco­tot disait-il qu’il n’enseignait pas une méthode, mais la méthode.

    On a déjà entre­vu qu’en appre­nant à lire et à écrire, l’élève a com­men­cé à se trom­per de moins en moins en écri­vant, même de mémoire, les mots et les syl­labes qu’il sait par cœur et revoit sans cesse. Il apprend tout machi­na­le­ment, ou, si l’on veut, tout natu­rel­le­ment l’orthographe, et tout à la fois par l’oreille et par les yeux, ce qui est une bonne manière de l’apprendre. On met le plus grand soin à véri­fier s’il la sait, s’il écrit par­fai­te­ment ce qu’il est capable de lire et de réci­ter. On peut lui faire aus­si réci­ter par cœur l’orthographe des mots : nous voi­ci donc reve­nus à l’épellation. Jaco­tot, comme il le dit lui-même, finit par où les autres com­mencent. Tou­te­fois la date indi­quée par Jaco­tot pour cet exer­cice peut paraître un peu hâtée, car il recom­mande d’y sou­mettre l’élève dès la cin­quième leçon, c’est-à-dire dès la cin­quième phrase du Télé­maque apprise. Le tra­vail ana­ly­tique de l’intelligence, à moins qu’il ne s’agisse d’adultes (et l’on ne doit pas oublier que les pre­mières expé­riences de la méthode étaient faites avec des adultes), se fait plus len­te­ment peut-être, même en sup­po­sant chez les com­men­çants des apti­tudes excep­tion­nelles, c’est-à-dire, pour par­ler comme Jaco­tot, une force de volon­té exceptionnelle.

    Au bout de quelque temps, les expres­sions les plus habi­tuelles de la langue avaient pas­sé sous les yeux de l’élève, et, les ayant écrites, de mémoire, un grand nombre de fois, il com­men­çait à savoir les écrire. Il avait aus­si eu l’occasion de recon­naître les res­sem­blances des syl­labes, des lettres tou­jours rame­nées dans les mêmes cas, ce qui lui per­met­tait d’appliquer, sans les for­mu­ler, de devi­ner, en quelque sorte, ce que nous appe­lons les règles d’orthographe. Par exemple il avait remar­qué que le mot pre­nait une s toutes les fois que l’on par­lait de plu­sieurs choses, c’est-à-dire lorsqu’il y avait un plu­riel. Il avait éga­le­ment remar­qué que les mots qui marquent un plu­riel quel­conque, c’est-à-dire les adjec­tifs, suivent toutes les trans­for­ma­tions ortho­gra­phiques du nom auquel ils se rapportent.

    Par toutes ces décou­vertes, l’élève fai­sait ce qu’ont fait les pre­miers gram­mai­riens, qui trou­vèrent les règles dans les habi­tudes de la langue. Mais, pour­rait on objec­ter à Jaco­tot, votre sys­tème d’interrogation, qui pro­voque chez vos élèves l’expression de leurs décou­vertes gram­ma­ti­cales, n’équivaut il pas, pour leurs cama­rades moins avan­cés ou plus lents d’esprit, au sys­tème des règles for­mu­lées par le livre ou par le maître ? Et que devient alors le tra­vail per­son­nel de ces der­niers ? Voi­ci quelle aurait été la réponse de Jaco­tot : Dans aucun cas, nous ne deman­dons à l’élève une for­mule autre que la sienne, c’est-à-dire que nous ne récla­mons de lui qu’une expli­ca­tion indi­quant qu’il sait bien ce qu’il dit. Et puis, l’élève qui ne sait pas encore, au lieu de prendre au plus avan­cé des for­mules toutes faites, dont il n’aurait que faire dans ses expli­ca­tions impro­vi­sées, est exci­té à pro­duire de son côté, pour com­prendre le fait dont il s’agit, l’effort qu’il voit faire à son cama­rade. En outre il sait que le maître ne lui deman­de­ra jamais que ce qu’il peut savoir ; et un maître qui véri­fie chaque jour les connais­sances de chaque élève se gar­de­ra bien de deman­der à aucun ce qu’il ignore, disons mieux, ce que, d’après les prin­cipes de la méthode, il est tenu d’ignorer, n’ayant pas encore eu l’occasion de le voir et d’y réflé­chir. D’ailleurs, Jaco­tot ne pros­crit pas abso­lu­ment le for­mu­laire abs­trait ; mais il veut qu’il vienne à son moment, quand l’élève a réflé­chi, comme nous venons de dire, sur ce qu’il connaît. Alors, qu’il prenne une gram­maire, n’importe laquelle, pour­vu qu’elle soit claire et courte, et qu’il la véri­fie sur son livre, c’est-à-dire, pour Jaco­tot, sur Télé­maque. Il pour­ra recon­naître chaque règle dans les appli­ca­tions que lui en pré­sente le livre qu’il sait. Ayant appris ain­si la gram­maire, il ne l’oubliera jamais : il lui sera, d’ailleurs, tou­jours très facile de trou­ver dans son livre, tant qu’il l’aura dans sa mémoire, avec son ortho­graphe, l’application des règles, et par consé­quent les règles elles-mêmes, dès qu’il vou­dra les recher­cher dans cette application.

    L’étude de la gram­maire ain­si com­prise est en même temps une étude des idées, et, même mieux, une gram­maire des idées. L’enfant, qui a sui­vi la méthode pour apprendre l’orthographe, a com­men­cé en même temps à sai­sir déjà le sens des mots, par la com­pa­rai­son des faits qu’il a vus dans son livre et les consé­quences qu’il en a déduites. L’interrogateur a diri­gé son atten­tion sur le sens des mots, soit signes de choses, comme grotte ; soit signes de per­sonnes, comme Calyp­so ; soit signes d’action ou de faits, comme elle se pro­me­nait. « On ne se trompe pas, dit Jaco­tot, sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une suc­ces­sion de faits, un ensemble de cir­cons­tances, un tableau : ce sont ceux-là, sur­tout, qu’il faut étu­dier et apprendre, pour les employer à pro­pos. Si vous vous rap­pe­lez toutes les cir­cons­tances où vous les avez vus, vous vous en ser­vi­rez dans les mêmes cir­cons­tances et pour des faits ana­logues ; mais si vous avez oublié plu­sieurs des faits dont ils sont des­ti­nés à vous retra­cer l’image, vous ne pou­vez les pro­non­cer qu’au hasard. On n’est pas tou­jours heu­reux à cette lote­rie ; on peut acqué­rir, par cette voie, de la faconde et une grande faci­li­té d’élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris en regar­dant par la pen­sée la chose dont il parle. »

    Il faut donc exer­cer l’enfant à voir et à se rap­pe­ler les cir­cons­tances des faits ou les séries de faits dont un mot exprime l’idée abré­gée. Qu’est-ce, la plu­part du temps, que cette expres­sion, sinon un terme abs­trait ? Jaco­tot pense, et avec rai­son, que l’enfant peut com­prendre des mots de cette espèce ; et il veut qu’on l’exerce à en com­prendre, c’est-à-dire à en for­mer le sens. Il faut l’y faire arri­ver, par lui-même, avec ses propres expli­ca­tions, en lui fai­sant décom­po­ser les idées conte­nues dans l’expression abs­traite. Jaco­tot ne trouve rien de plus aisé que de faire com­prendre à l’enfant des termes abs­traits : il suf­fit de regar­der et de se sou­ve­nir pour les com­prendre. Il veut aus­si qu’on exerce l’enfant à géné­ra­li­ser, sans s’expliquer suf­fi­sam­ment sur ce mode d’exercice. Mais nous trou­ve­rons quelque éclair­cis­se­ment, quelque appli­ca­tion de ce pré­cepte dans quelques uns des exer­cices d’intelligence et de langue que nous allons pas­ser en revue.

    Nous croyons utile de repro­duire le texte de deux ou trois de ces exer­cices des­ti­nés à faire réflé­chir l’enfant sur tous les faits conte­nus dans ce qu’il sait par cœur. Le lec­teur pour­ra ain­si se faire une exacte idée de ce sys­tème d’interrogation, et de véri­fi­ca­tion pré­co­ni­sé et pra­ti­qué par Jacotot :

    « Pre­mier exer­cice. — D. De quoi Calyp­so ne pou­vait-elle pas se conso­ler ? R. Du départ d’Ulysse. — D. Fai­sait-il froid dans l’île de Calyp­so ? R. Je ne sais pas. — D. Regar­dez. R. Non, il y régnait un prin­temps éter­nel. — D. Pour­quoi se pro­me­nait-elle seule ? R. Parce qu’elle était triste.

    « Deuxième exer­cice. — D. Qu’est-ce qu’une déesse ? R. C’est un être immor­tel ser­vi par des nymphes. — D. Est-ce que toutes les déesses sont ser­vies par des nymphes ? R. Je ne sais pas. — D. Pour­quoi l’avez-vous dit ? R. Pour répondre. — D. (silence) R. Il fal­lait dire : Calyp­so était ser­vie par des nymphes ; mais j’ignore si toutes les déesses avaient des nymphes pour les servir.

    « Troi­sième exer­cice. — D. Quel est l’état d’une per­sonne affli­gée ? R. Elle cherche la soli­tude. — D. Il est vrai que Calyp­so était triste, et qu’elle cher­chait la soli­tude ; mais qui vous a dit que toutes les per­sonnes affli­gées cherchent la soli­tude ? R. Tout le monde sait cela.

    « Qua­trième exer­cice. — D. Que veut dire tout le pre­mier para­graphe ? R. Calyp­so (1) ne pou­vait se conso­ler (2) du départ d’Ulysse (3). — D. Expli­quez-vous. R. Dans sa dou­leur elle se trou­vait mal­heu­reuse : c’est la répé­ti­tion de ne pou­vait se conso­ler. D’être immor­telle donne l’idée de Calyp­so. Les nymphes qui la ser­vaient, cela fait pen­ser à Calyp­so. N’osaient lui par­ler me rap­pelle qu’elle ne pou­vait se conso­ler. Sa grotte. Je vois Calyp­so. Ne réson­nait plus de son chant, elle était triste. Elle se pro­me­nait sou­vent seule (2) sur les gazons fleu­ris dont un prin­temps éter­nel bor­dait son île (1). Mais ces beaux lieux (1), loin de modé­rer sa dou­leur (2), ne fai­saient que lui rap­pe­ler le triste sou­ve­nir d’Ulysse, qu’elle y avait vu tant de fois auprès d’elle (2, 3), et elle était sans cesse tour­née (1) vers le côté où le vais­seau d’Ulysse, fen­dant les ondes, avait dis­pa­ru à ses yeux (3).

    Il faut ajou­ter, pour l’intelligence de ce der­nier exer­cice, que les chiffres pla­cés entre paren­thèses sont une abré­via­tion indi­quant le rap­port de cha­cune des dif­fé­rentes idées acces­soires avec les trois idées prin­ci­pales : Calyp­so (1) ne pou­vait se conso­ler (2) du départ d’Ulysse (3).

    Tels étaient les exer­cices des­ti­nés à faire réflé­chir l’enfant sur les mots et les idées connus. Le maître s’attachait à ne faire que des ques­tions dont la réponse était conte­nue, n’importe où, dans le livre que l’élève savait. C’était à l’élève à s’efforcer de ras­sem­bler les élé­ments de la solu­tion, quand ils s’y trou­vaient épars. Du reste, le nombre des ques­tions à poser de cette manière était infi­ni. Remar­quons aus­si qu’il pou­vait sou­vent arri­ver que la réponse ne fût pas conte­nue dans le livre, et que l’élève la pou­vait trou­ver, soit dans son expé­rience per­son­nelle, soit dans l’expérience de tout le monde, ou dans les véri­tés de sens com­mun. Nous l’avons vu dans cette réponse qui n’a l’air de rien, mais qui reve­nait sou­vent dans l’enseignement uni­ver­sel : Tout le monde sait cela. Quoi qu’on pense de ce genre d’exercices, on doit recon­naître qu’ils pou­vaient contri­buer à don­ner l’habitude d’examiner et de com­pa­rer les faits, les mots, les idées, et de leur don­ner toutes les formes, toutes les modi­fi­ca­tions pos­sibles. Jaco­tot et ses dis­ciples assu­raient, d’ailleurs, que l’élève, même enfant, arri­vait très promp­te­ment, par cette méthode, à faire des exer­cices de com­po­si­tion orale ou écrite.

    Jean-Pierre Van­deu­ren

    Source : http://​vivres​pi​no​za​.word​press​.com/

    Réponse
  13. J-Stéphane

    Bon­soir,

    Dans une démo­cra­tie, les pro­grammes sco­laires de l’éducation natio­nale, devraient-ils être livrés aux déci­sions et choix du peuple, ou bien doivent-ils res­ter sous l’au­to­ri­té des élites ?

    Et les for­ma­li­tés de choix et d’évolutions des pro­grammes doivent-elles être ins­crites dans la constitution ?

    Réponse
  14. Hugues

    Bon­jour,

    Un peu d’eau à ce mou­lin là, un tout petit peu hors-sujet, vous m’en excu­se­rez, en cela que le sujet débat­tu ici est de savoir si « l’âme humaine est capable de s’ins­truire seule et sans maître » et que le texte de Jean Oury que je vous apporte ici traite sous forme de syn­thèse de ce qui prit le nom de « La Grille », struc­ture d’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail non pyra­mi­dale au sein de la Cli­nique de la Borde, éta­blis­se­ment psy­chia­trique fon­dé par lui en 1953.

    Cepen­dant ce texte montre bien à mon sens d’a­bord les bien­faits pour l’é­pa­nouis­se­ment de ce que je nomme l’âme humaine d’une répar­ti­tion des tâches ingrates néces­saires à la vie d’une com­mu­nau­té, ensuite les bien­faits de la satis­fac­tion de ce besoin inhé­rent à notre nature, la capa­ci­té de nous émer­veiller à nou­veau en envi­sa­geant le chan­ge­ment, ce besoin d’ap­prendre, de décou­vrir, de s’in­té­res­ser à d’autres tra­vaux, d’autres savoirs.

    Car la limi­ta­tion de l’ac­cès aux connais­sances, l’i­gno­rance, le manque de sens cri­tique cau­sé par l’au­to­cen­sure et l’é­troi­tesse d’es­prit sont les fléaux de l’u­to­pie démo­cra­tique que nous recher­chons ici.

    Il me semble bien visible à la lec­ture de ce texte qu’une orga­ni­sa­tion non pyra­mi­dale des tâches néces­saires à la vie de l’Homme, abjectes à mon sens au regard de ce que nous nom­mons « tra­vail » dans nos socié­tés malades serait un remède effi­cace pour beau­coup d’ac­ti­vi­tés pro­fes­sion­nelles qui souffrent de struc­tures hié­rar­chiques inco­hé­rentes, pre­nant régu­liè­re­ment les plus mau­vaises des déci­sions car igno­rantes des réa­li­tés du ter­rain et fer­mées à la pers­pec­tive de tout chan­ge­ment orga­ni­sa­tion­nel visant à les dépos­sé­der des pou­voirs déci­sion­nels qu’elles détiennent.
    L’ad­dic­tion au pou­voir est auto-ali­men­tée par la crainte de devoir un jour se plier aux déci­sions d’au­trui, par la peur de devoir vivre selon les règles de quel­qu’un qui ne pen­se­rait pas comme nous, c’est mon analyse.

    Bonne lec­ture,

    http://​www​.revue​-chi​meres​.fr/​d​r​u​p​a​l​_​c​h​i​m​e​r​e​s​/​f​i​l​e​s​/​3​4​c​h​i​0​1​.​pdf

    Jean Oury se défend dans son texte d’a­voir vou­lu faire une expé­rience démo­cra­tique au sein de sa Cli­nique, je lui donne rai­son à pré­sent car je pense qu’il manque au moins une étape au pro­ces­sus pour que cet éta­blis­se­ment devienne un labo­ra­toire de démo­cra­tie, l’i­dée serait à mon sens d’ins­ti­tuer le tirage au sort pour pour­voir les postes des per­sonnes affec­tées à la réa­li­sa­tion de la dite « Grille », avec des rouages empê­chant la réélec­tion avant un cer­tain laps de temps, tout en conser­vant les autres ins­ti­tu­tions de contrôle et de débats créées autour de « La Grille ».

    Ceci de manière à éveiller le sens civique des êtres y tra­vaillant en leur ouvrant l’es­prit sur les droits et devoirs inhé­rents à la cohé­sion néces­saire à cette petite struc­ture qu’est leur cli­nique et au bon dérou­le­ment de la vie en communauté.

    Bien à vous,

    Hugues.

    Réponse
  15. Hugues

    Petite cor­rec­tion, l’ar­ticle que je viens de citer est de Félix Guat­ta­ri, qui a tra­vaillé avec Jean Oury à la Cli­nique de la Borde, et qui a beau­coup inter­agi avec Gilles Deleuze pour repen­ser la psy­cha­na­lyse. Par­don pour la confusion.

    Hugues.

    Réponse
  16. Hugues
  17. Hugues

    @Etienne,

    Je veux ten­ter ici de mettre en cor­ré­la­tion la volon­té d’ins­tau­rer un rou­le­ment dans l’ac­com­plis­se­ment des tâches ingrates au sein d’une com­mu­nau­té tra­vaillant avec une direc­tion com­mune via cette idée de « La Grille » et l’i­dée que tu as énon­cée le 31 jan­vier en com­pa­gnie des maîtres igno­rants, qui est éga­le­ment d’or­ga­ni­ser un rou­le­ment des métiers d’u­ti­li­té civique ne souf­frant pas l’é­li­tisme d’une trop grande spé­cia­li­sa­tion, tous ces métiers qui devraient à mon sens, suite à l’i­dée que tu as avan­cée, être contrô­lés par et dépendre des ins­ti­tu­tions publiques d’in­té­rêt géné­ral, des pro­fes­sions dans les corps de métier du main­tient de l’ordre, de la san­té, des trans­ports pour ne citer que celles-là, on pour­rait faire une longue liste.

    La démarche de vou­loir inté­res­ser par rou­le­ment les citoyens aux réa­li­tés des dif­fé­rents corps de métier en vivant ce qu’ils doivent gérer sur le ter­rain me semble tout à fait saine d’es­prit, et pour­rait bien contri­buer à l’é­veil de la citoyen­ne­té et à une bonne infor­ma­tion du peuple sur la néces­si­té du bon fonc­tion­ne­ment des ser­vices publics en appre­nant com­ment ils fonc­tionnent et pourquoi.
    Je sèche cepen­dant au sujet de la mise en place d’un tel pro­ces­sus, l’o­bli­ga­tion de par­ti­ci­per aux rou­le­ments me semble tota­li­taire, et la bonne volon­té des citoyens par­ti­ci­pants me sem­ble­rait insuf­fi­sante pour le moment au regard du peu de citoyens réveillés et prêts à mettre la main à la pâte.

    Le risque étant selon moi que le laxisme l’emporte dans une telle struc­ture tant qu’elle ne com­por­te­ra pas un gros pour­cen­tage de citoyens conscients de leurs droits et devoirs au sein de la population.

    Des idées ?
    Au plai­sir de vous lire,

    Hugues.

    Réponse
  18. cb

    Vous êtes cour­tois Hugues et je ne vou­drais aucu­ne­ment offen­ser votre pos­ture et vos croyances. 
    La psy aujourd’­hui est à mille lieues de ce que nous montre ce document. 

    Mais à bien y réflé­chir est-ce si loin que cela ?

    Il y a quelque chose de sur­fait dans Laborde, quelque chose d’un relent de 68 dont sont sin­gu­liè­re­ment absents les « patients » d’aujourd’hui. 

    Et pour­tant, et pour­tant la rudesse, l’â­pre­té d’au­jourd’­hui ne dit-elle pas mieux de la véri­té du fos­sé radi­cal entre la nor­ma­li­té et de ce que l’on dit être l’anormalité ? 
    Pour y être 5 jours sur 7, je peux vous confes­ser que les plus trou­blants, les plus tou­chants, les plus remuants, les plus authen­tiques rap­ports humains je les ai eu là, dans cet antre, si putride et pour cela même aus­si si léger ! c’est auprès d’eux que l’on apprend le plus, car ils sont au cœur du cœur de ce qui fait battre le cœur justement !

    Réponse
  19. Ana Sailland

    Je vais bien plus bas pro­fi­ter de cette occa­sion pour effleu­rer le thème de la « culture hors sol », ou de l’ho­mo dés­in­car­nus 😉 par­don­nez moi cette gri­mace lexicale.

    Je lis :

    « l’o­bli­ga­tion de par­ti­ci­per aux rou­le­ments me semble tota­li­taire, et la bonne volon­té des citoyens par­ti­ci­pants me sem­ble­rait insuf­fi­sante pour le moment »

    ->

    Dans le contexte par­ti­cu­lier, ce qui est sou­le­vé ici est me semble-t-il de même nature que l’al­ter­na­tive dont les termes sont la loi et l’anarchie.

    Ou autre­ment dit, il s’a­git du chro­nique malaise res­sen­ti vis a vis de la cohé­rence socié­tale qui ne peut être obte­nue que par la coer­ci­tion, conve­nue ou pas, moti­vée et ren­due néces­saire par le défi­cit en conscience col­lec­tive et individuelle.

    Mais je vois autre chose :

    Si cer­taines tâches sont peu pri­sées, c’est parce qu’elles sont dépré­ciées, à tort. Peut être par­fois pour cela qu’elles sont salis­santes, peut être par­fois aus­si pour cela qu’elles ne sont pas auréo­lées de la gloire de l’in­tel­lect ou de l’abs­trac­tion, ni pro­té­gées par un diplôme « honorifique ».

    Mais pour­tant bon sang, quoi de plus noble que la tâche du laveur de car­reaux, qui per­met à la lumière et à la splen­deur du soleil de ren­trer dans ces bureaux qu’oc­cupent des VIP payés 10 fois plus que lui qui est sus­pen­du au des­sus du vide, accro­ché à un filin, dans le vent.
    Je vous le dis : faire entrer la lumière est bel et bien un acte magique. Pour­tant, peu le per­çoivent comme tel 🙁
    Ce n’est qu’un exemple.
    Il y a dans notre « « civi­li­sa­tion » » une mala­die de l’es­time , une mala­die men­tale col­lec­tive, qui induit le mépris pour les per­sonnes char­gées des actes élé­men­taires vitaux, de ceux qui ancrent la vie dans sa réa­li­té maté­rielle , qui induit en contre­par­tie la gloire fal­la­cieuse de toute notre « culture hors sol », j’en­tends par là de toutes celles de nos acti­vi­tés qui ne sont pas direc­te­ment pro­duc­trices de vie, de nour­ri­ture, de confort, de pro­pre­té, etc, mais sont théo­riques, arti­fi­cielles , sou­vent inutiles (la banque et l’as­su­rance par exemple seraient inutiles dans une civi­li­sa­tion bien conçue).
    Il est clair que si à chaque tâche était attri­buée sa vraie valeur, le save­tier serait plus riche que le finan­cier, et le ramas­seur des ordures serait hono­ré de tous, loué par les poètes, et remer­cié pour ce ser­vice pénible, qui sou­lage notre peine quo­ti­dienne d’un sou­ci non négligeable.
    Car c’est celui qui est ser­vi qui devrait être humble devant celui qui le sert, et non le contraire!!!

    Le fait que soit struc­tu­rée l’a­bo­li­tion de cer­tains de nos sou­cis qui devraient pour­tant être de notre « hard­ware » quo­ti­dien, abo­li­tion orga­ni­sée sur le dos de tra­vailleurs mépri­sés, presque invi­sibles (Qui voit vrai­ment le balayeur des rues ? Qui le salue ? Qui le remer­cie ? ), ce fait là fait par­tie de tout une orga­ni­sa­tion qui trans­forme l’être humain en légume hors sol.

    Et je vou­drais pour finir atti­rer l’at­ten­tion sur cela que cette culture hors sol est l’un des outils de l’é­gré­gore domi­nance pour anes­thé­sier le trou­peau de ses res­sources humaines.
    En plus clair j’es­père : Tout ce qui décon­necte le citoyen de la réa­li­té ter­restre per­met de le mani­pu­ler.
    Exemple typique : le secret qui entoure l’o­ri­gine de l’a­li­ment qui arrive dans notre assiette per­met de vendre n’im­porte quoi, à n’im­porte quel prix, per­met aus­si de tuer dans l’œuf toute vel­léi­té de soli­da­ri­té avec celui qui a sué pour produire.
    Ce n’est qu’un exemple 😉

    Réponse
  20. J-Stéphane

    Bon­jour,

    L’âme humaine s’ins­truit seule, certes. Mais pour ne par être un éter­nel recom­men­ce­ment, elle par­tage son savoir (mémoire et explication).

    Sans par­tage pas d’évolution. Le maître ne par­tage pas, il filtre le savoir afin de domestiquer.

    La culture hors-sol des indi­vi­dus n’est hélas, pas que men­tale. De plus en plus d’êtres humains sont hors-sol, déracinés.

    Le droit du sol c’est juste pour les yeux, pas le droit d’y tou­cher, de l’embrasser.

    Il est inter­dit d’y ancrer ses racines pour gran­dir, se construire et s’épanouir.

    Ces êtres ne sont plus que des âmes dam­nées de leur vivant, ne sachant plus com­ment gérer cette enve­loppe char­nelle qui ne sert plus qu’à véhi­cu­ler par alter­nance souf­france et soulagement.

    Condam­nées à ser­vir leurs maîtres, après le tra­vail, ces âmes rangent elles-mêmes ce corps encom­brant dans une boite hors-sol et entendent de finir enfin enra­ci­né, enter­ré dans une plus petite boite.

    Le droit du sol n’est rien d’autre qu’une volon­té poli­tique de condi­tion­ner le peuple.

    Il nous faut ®évo­luer vers nos ori­gines, réin­té­grer ce que nous avons eu tort de délais­ser en che­min pour enfin reprendre sai­ne­ment la route de l’évolution.

    Œuvrons pour un droit ter­restre du vivant ; ani­mal et végétal.

    Réponse
  21. c(arte) b(leue)

    Elle s’in-struit seule l’âme humaine, le simple mot IN-STRUIRE nous dit le contraire, parce qu’a­vant que le dedans ex-iste il faut qu’il y ait un dehors, et ce dehors nous l’in­té­rio­ri­sons par les autruis qui nous socia­lisent, pen­sant qu’il s’a­git de nous quand nous pen­sons et fai­sons, comme si nous pou­vions pen­ser et faire tous seuls, pré­ten­tieux l’être humain, hein, mais non, ce sont les autres qui sont en nous.

    Tout le tra­vail, c’est de pas­ser sur l’autre rive et de re-prendre en notre nom, auto-nom–ie, les har­mo­niques qui nous sont propres, Jung appelle cela le phé­no­mène d’individuation

    L’ins­truc­tion, ça se pose sur une matrice, pas sur rien.

    Ensuite, le pro­blème comme dit l’autre, ce n’est pas tant la véri­té( inac­ces­sible) que la croyance.

    Ce à quoi l’on croit en ver­tu de nos iden­ti­fi­ca­tions, c’est ça le problème !

    Réponse
  22. Mike

    Je vous signale un livre qui explore d’une autre façon le même ter­ri­toire que Ran­cière et Jacotot : 
    « La puis­sance des pauvres », de Majid Rah­ne­ma et Jean Robert, chez Actes Sud.

    Là où « Le maître igno­rant » montre que l’i­gno­rance ne vient pas du manque d’in­tel­li­gence mais d’un manque de volon­té issu d’une forme de mépris de soi que les élites, même pro­gres­sistes (pro-édu­ca­tion), sur­tout pro­gres­sistes peut-être, encou­ragent dans le peuple,

    Rah­ne­ma montre que la misère (dont la géné­ra­li­té est conco­mi­tante à la moder­ni­té) n’a rien à voir avec la pau­vre­té (qui a tou­jours été et est encore la condi­tion humaine com­mune) mais avec une forme de mépris de soi et de sa poten­tia (au sens de Spi­no­za) que les élites, même pro­gres­sistes (pro-déve­lop­pe­ment), sur­tout pro­gres­sistes, encou­ragent chez les pauvres.

    Réponse
  23. aneducare

    Eh oui, si on vous met dans la tête très tôt que vous n’a­vez rien dans la tête, vous finis­sez, telle une pro­phé­tie auto-réa­li­sa­trice à réa­li­ser « en acte » ce que n’ont ces­sé de vous dire ceux qui pré­ten­du­ment savent et vous ne faites plus rien de votre tête, et même que vous êtes hon­teux et que vous vous deman­dez si vous avez le droit de vie ! C’est du vécu, je vous assure !

    Réponse
  24. psychédélique-inside!

    La Borde ou le droit à la folie, non, vrai­ment, c’est pas l’ac­tua­li­té du moment.

    En psy, c’est du grand, grand, grand n’im­porte quoi, et tout le monde d’a­va­ler les cou­leuvres, non, pas des cou­leuvres, des vipères, oui, des vipères.

    C’est bou­gre­ment révul­sant la façon dont on traite ces gens qui pour­tant savent mieux que ces soi-disant psy­cho­logues ou psy­chiatres, qui ne connaissent de la psy­ché que ce qu’on leur a mis dans la tête sans même en inter­ro­ger le conte­nu, oui, ces gens-là, s’ils pou­vaient par­ler et s’ils étaient enten­dus, ça révo­lu­tion­ne­rait ce monde car ce qu’ils ont à dire est bâillon­né sitôt pro­non­cé et pour­tant pulse toute la vie qui se crispe sur les hoquets du nor­mé à cette norme malade du mal à dire !

    Réponse
  25. EFFAB

    … et pour­tant pulse toute la vie qui se crispe sur les hoquets du nor­mé à cette norme malade du mal à dire !

    Pour le plai­sir de vous citer, ces mots cette langue si belle et si riches de sens, ce plai­sir à le dire autant que cette néces­si­té en soi, ce point d’é­qui­libre entre la beau­té des choses, cette jus­tesse inhé­rente et toute la per­ti­nence, toute la véri­té de tels propos.

    Oui, ANEDUCARE, ces petites gens qui n’i­ront jamais débattre sur la Consti­tu­tion car ils seraient déci­dé­ment trop hon­teux de par­ler de quelque chose dont ils n’en­tendent abso­lu­ment rien, trop hon­teux face à tout ce savoir accu­mu­lé ou pré­ten­du des élites et de tout intel­lec­tuel qui se res­pecte… cette Repré­sen­ta­tion com­mune évi­dente qui replace aisé­ment ou au besoin cha­cun à sa place tout en don­nant l’illu­sion démo­cra­tique d’ap­par­te­nance et de res­sem­blance com­mune : ces modes ves­ti­men­taires, ces jou­joux high-tech, ces séjours, ces vacances à l’é­tran­ger, etc., etc., mais per­sonne n’est dupe ou grand nombre s’en contente, les inéga­li­tés de castes et de blé sont bien là, ces indi­ca­teurs et ces sub­ti­li­tés qui informent autant qu’elles* obligent, pou­voir incons­cient et cultu­rel qui asser­vit autre­ment mieux les masses et les consciences que ne le font la force et la vio­lence, cette plus-value et cette adhé­sion en plus en tout cas.

    Oui, cette ques­tion essen­tiel du blé, au propre comme au figu­ré, ce blé de nos cam­pagnes à (re)localiser, cette den­rée ali­men­taire à rendre au bien public parce que cette néces­si­té au quo­ti­dien et cette abon­dance com­mune (voir les pro­pos de J.C (@95 ‑http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/in dex.php?2013/02/24/309-entretien-avec-les-colibris-juillet-2012-aux-amanins#c14110), ce blé vert à se réap­pro­prier de la façon la plus auto­nome et la plus éco­lo­gique qui soit, cette éman­ci­pa­tion cultu­relle, la Terre autant que l’Es­prit, cette richesse fon­da­men­tale sub­ti­li­sée et rem­pla­cée par cette valeur fidu­ciaire et ce gros men­songe construit dès le début à par­tir de cette confiance com­mune, cette inver­sion des concepts et de toute notion, de tout valeur si cher à ETIENNE et à moi-même.

    Ce petit hors-sujet dans ce topic que je n’ai pas repris à son début, qui plus est, mais toute cette infor­ma­tion que je serais bien inca­pable d’in­gur­gi­ter aus­si vite_comme ce besoin ou cette fraise de la rame­ner moi-même car le pré­sent est pré­cieux et s’é­la­bore autant dans tout ce qui le pré­cède que dans ces pro­jec­tions et ces idéaux com­muns, et les miens n’ont que faire de toute cette His­toire de la Déme­sure et de l’In­con­sé­quence, pour n’u­ser que d’eu­phé­mismes très généraux.

    • où le fémi­nin l’emporte sur le mas­cu­lin car cité en der­nier, ou cet art consom­mé et intui­tif d’u­ser des richesses et des sub­ti­li­tés d’une langue car l’u­sage, le res­sen­ti et le sens sont autant com­muns que per­so­nels et sub­jec­tilfs, l’A­ca­dé­mie ne fai­sant pas loi mais bien péda­go­gie et outil collectif.
    Réponse
  26. ???

    Oui, c’est de vécu dont je par­lais et de mon propre vécu de surcroît.Cette humi­lia­tion ter­rible que l’on peut res­sen­tir, sen­tir dans tous les espaces de son corps, quand l’autre qui vous fait face, vous ren­voie l’i­mage d’un non-être. D’un non, d’un j’sais pas quoi, mais une néga­tion de vous-même. 

    Du coup, vous en venez à vous nier vous-même et à pen­ser que vous êtes de trop sur cette terre, comme un immon­dice, un détri­tus, dont il serait salu­taire pour le Bien de tous que vous fas­siez l’humble et salu­taire débar­ras, comme on se débar­rasse d’un encom­brant, c’est à dire ne plus exis­ter, faire de la place, de l’es­pace pour ce qui vaut le coup. 

    Quand on sent ça en soi, c’est dur, parce que d’a­bord on y croit à ce qui nous est ren­voyé. On se dit, oui, c’est vrai, je ne vaux rien, je ne suis pas pas­sée par où les autres sont pas­sés, je n’ar­rive pas à inté­grer ce que les autres ont inté­gré, ce n’est pour­tant pas faute d’a­voir essayé, j’au­rais vou­lu être une bonne ceci, une bonne cela, mais l’en­nui dans ces ins­ti­tu­tions me plom­bait trop, il me dimi­nuait cet ennui, me rétré­cis­sait et ce n’é­tait pas trop ce dont j’a­vais envie. 
    J’a­vais envie de nature, de sens, de beau­tés, de nobles choses et je ne les trou­vais pas là où j’étais. 
    Je suis donc sor­tie de tout ça en bien mau­vais état car j’a­vais inté­grée, méta­bo­li­sée, fait mienne cette non-image de moi,une bien piètre image de moi qui fai­sait que je n’é­tais plus rien de rien, tabu­la rasa, comme une forme sans conte­nant, vide et diaphane. 

    Je me suis donc réfu­giée dans un endroit accueillant et bien­veillant et silen­cieux et pas don­neur de bons points, je me suis réfu­giée chez Dame Nature et elle m’a ouvert les bras et m’a fait com­prendre, prendre en moi, au sens réel du terme, le sens, le sens, l’ar­ti­cu­la­tion entre les éléments,le sens de ce qui se déployait dans ce que je voyais, sen­tais, goû­tais, tou­chais, entendais. 

    Une vraie école qui ne ment pas et qui caresse à notre rythme les che­mins des liens qui se construisent peu à peu. 

    Bon, j’ar­rête-là, mais tout cela pour dire que j’ai eu la chance de me tour­ner vers la nature qui m’a sau­vée mais ceux qui sont enfer-més dans leur cer­cueil de béton, je com­prends alors le désir qu’ils ont d’en finir avec tout ça. 

    Ce raz- de- marée qui vous enlève parole, acte jus­qu’à l’é­mo­tion der­nière qui vous fait re-non-cer au final, alors qu’il aurait fal­lu un pas grand chose, mais un quelque chose grand et petit à la fois, qui aurait fait repar­tir la machine …

    Réponse
  27. cb

    Je pense à Rilke en lisant ce que tu écris Ana et puis aus­si à Joyce qui parle vite de ce dont tu parles en un seul glis­se­ment de mot, « syphi­li­sa­tion » et pour Rilke, de mémoire, il dit » Der­rière les ogres, les démons, les tout ce qui fait peur(là, c’est moi qui y vais de ma verve!) il y a des prin­cesses qui attendent de nous voir cou­ra­geux et joyeux!!!

    C’est tout sim­ple­ment magni­fique ce qu’il dit Rilke, car il est vrai que ce n’est pas tant d’al­ler vers ce qui ras­sure qu’il faut aller, mais avoir l’au­dace de se confron­ter à nos peurs et der­rière elles, il y a sou­vent de bien belles prin­cesses qui nous attendent !

    Réponse
  28. Ana Sailland

    Lan­ce­lot et la Dame à qui il offre chas­te­ment son cœur étant bien enten­du les deux com­po­santes sym­bo­liques de l’être indi­vi­dué qui cherche son har­mo­nie à tra­vers ce mariage alchimique.
    Mais bon … 😉 c’est un peu hors sujet …

    Réponse
  29. cb

    Non, non, jus­te­ment, c’est loin d’être hors sujet, c’est le sujet, le coeur du sujet, mais déci­dé­ment, y’a de la res-istance ! dure réa­li­té, allez je vais redormir !

    Réponse
  30. EFFAB

    C’est quoi déjà le sujet de ce topic ?! lol
    Entiè­re­ment d’ac­cord avec vous, il y a rare­ment du hors-sujet quand tout ici-bas, au final, est lié, c’est en tout cas mon sen­ti­ment, toutes ces syn­chro­ni­ci­tés, tous ces signes, ces conni­vences, ces intui­tions, ces intel­li­gences… tout ce poten­tiel en nous et autour de nous, expo­nen­tiel à l’in­fi­ni de toutes ces inter­ac­tions en puis­sance entre nous… euh…

    Quoi qu’il en soit, LANCELOT et LA DAME DU LAC, ça me botte bien moi, cet ima­gi­naire autant que ce symbolique_gardiens de nos idéaux juvé­niles et dépo­si­taires de ces valeurs éter­nelles, ou quelque chose comme ça… ça me rap­pelle jus­te­ment un topic que j’ai créé l’an der­nier sur un autre forum et que j’a­vais inti­tu­lé La Com­mu­nau­té, quelque chose à mi-che­min entre le rêve d’AR­THUR et la Com­mu­nau­té de l’An­neau… Oui, c’est si sédui­sant cet esprit che­va­le­resque, cet audace autant que cette éthique, mais sans déver­ser la moindre haine, sans déver­ser la moindre vio­lence, ce pou­voirs des mots et cette inté­gri­té légi­time et trans­pa­rente… A cha­cun ses fan­tasmes et, jus­te­ment, car com­plexi­té et non démesure.

    Bonne soi­rée

    Réponse
  31. Ana Sailland

    Je viens de pas­ser un après midi enthou­sias­mant auprès de l’é­cole Mon­tes­so­ri de Pringy.

    Si « l’âme humaine est capable de s’ins­truire seule » ( le thème de cette page héhé ) il est pas­sion­nant de regar­der de près les ten­ta­tives qui visent entre autres à favo­ri­ser cette capa­ci­té d’au­to­no­mie dès l’en­fance ( au contraire de notre école publique qui forge sur­tout des obéissants ?) .

    Au delà de la dimen­sion péda­go­gique, il y a dans l’es­prit Mon­tes­so­ri cette déter­mi­na­tion fon­da­men­tale à res­pec­ter le rythme de cha­cun, à ne pas juger mais seule­ment offrir un cadre, à consi­dé­rer l’er­reur comme une richesse sur le che­min de la découverte.

    En un mot tout ce qui manque à notre civi­li­sa­tion de la com­pé­ti­tion au point d’en faire un espace de douleur …

    N’é­tant pas spé­cia­liste, je m’ar­rête là, mais ça donne envie d’approfondir.

    Réponse
  32. nlescan

    Super inté­res­sant.

    Je me sens très proche de tout ce que ce mon­sieur dit en tant que repré­sen­tant des toutes pre­mières four­nées de la « géné­ra­tion Y » a qui l’é­cole a essen­tiel­le­ment appris a glan­der en cachettes et men­tir pour avoir la paix.

    Réponse
  33. Ana Sailland

    Ce prin­temps, je me suis rap­pro­chée de l’é­cole Mon­tes­so­ri qui s’at­tache à res­pec­ter l’en­fant au maxi­mum, mais là, ça va encore plus loin, , jus­qu’à contes­ter l’in­gé­rence adulte, et sur­tout, le résul­tat que nous avons sous les yeux, ne per­met pas de contes­ter les ver­tus de la liber­té en évolution.

    J’é­tais prof et j’ai tou­jours eu ce sen­ti­ment d’être comme un élé­phant dans un maga­sin de cris­tal. Je ten­tais, sur­tout les der­nières années, dans la mesure du pos­sible struc­tu­rel, d’a­dap­ter mon style à cette per­cep­tion, mais hélas, ce n’est qu’a­près mon départ que les bonnes infor­ma­tions sont venues à moi.

    Nous qui sommes ici sur ce site en majo­ri­té démo­crates au sens vrai, je pense que nous devons atta­cher une grande impor­tance à cette ques­tion de la crois­sance flo­rale de l’es­prit, avec ou sans tuteur, car c’est là que se forge la démo­cra­tie de demain, ou, au contraire hélas, le trou­peau. Ce thème est au moins aus­si impor­tant que tous ceux qui nous enflamment et captent le gros de notre atten­tion, de la déli­bé­ra­tion au tirage au sort, en pas­sant par le RIP et la mon­naie populaire.

    Réponse
  34. J-Stéphane

    Bon­soir,

    Mer­ci Ana, qu’est-ce que ça fait du bien par où ça passe ! Moi qui n’ai jamais accep­té d’être rai­son­né par le fata­lisme, je me regonfle d’en­thou­siasme depuis qu’In­ter­net réveille, éveille et veille…

    S’il y a bien une chose que l’on n’a pas à apprendre à un enfant, c’est bien ça façon d’ap­prendre. il est muni natu­rel­le­ment dès la nais­sance de toutes les facul­tés pour s’a­dap­ter à son envi­ron­ne­ment. Nous avons juste à être son envi­ron­ne­ment, il en sera sa la fidèle réaction.

    Réponse
  35. nlescan

    Ma copine est ensei­gnante, je lui ai mon­tré la vidéo, elle a vrai­ment appré­cié, il faut dire qu’elle avait fait son mémoire sur l’apprentissage par le jeux…

    Sans vou­loir la van­ter elle semble avoir un impact très posi­tif sur ses élèves et a très peu de pro­blèmes dis­ci­pli­naires par rap­port à la moyenne de ses collègues…

    C’est quel­qu’un qui uti­lise beau­coup les jeux comme vec­teur d’enseignement. 

    Je pense qu’il y a un lien.

    Réponse
  36. Ana Sailland

    Mer­ci aus­si pour la seconde video du mes­sage 37 

    Une pre­mière par­tie parle du fait que l’é­cole est per­çue de nos jours comme en rap­port avec l’é­co­no­mie et avec l’ac­qui­si­tion d’une place/compétence dans la vie active.
    C’est à mon avis un recul par rap­port à ce qui nais­sait aupa­ra­vant, c’est à dire l’in­ten­tion de per­mettre à l’être d’ac­qué­rir une com­plé­tude, une poly­va­lence, en un mot une liber­té incar­née dans des capa­ci­tés non ciblées.
    Il me semble que cette vision moderne, qui par­court la socié­té au point que la plu­part des gens inter­ro­gés ne voient dans l’é­cole qu’un outil de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle (et vont jus­qu’à juger inutile et fas­ti­dieux tout ce qui n’est pas cela), il me semble que cette men­ta­li­té est étroi­te­ment cor­ré­lée au para­digme socié­tal actuel qui induit l’es­cla­vage moderne : l’é­cole est conçue en vue de pré­pa­rer des sala­riés et non pas des acteurs libres mus par la pul­sion contri­bu­tive et l’empathie, en vue de pré­pa­rer des indi­vi­dus à se sou­mettre à un rôle, à une fonc­tion, à une tâche, sans vraie liber­té de choix.

    Une seconde par­tie pointe le côté nor­ma­li­sant, sorte de dres­sage condui­sant l’in­di­vi­du à se mou­ler dans des normes com­por­te­men­tales (cer­tai­ne­ment induc­trices de normes de pensée).

    Ce qui dif­fé­ren­cie l’es­pèce humaine de l’es­pèce four­mi, c’est : l’in­di­vi­dua­tion au sein du col­lec­tif, sub­tile dua­li­té où se côtoient la liber­té indi­vi­duelle et la syner­gie col­lec­tive. Toute la dif­fi­cul­té de l’or­ga­ni­sa­tion sociale et poli­tique réside me semble-t-il dans l’har­mo­ni­sa­tion et l’é­qui­li­brage de ces deux pôles de notre espèce. Il me semble que nous vivons ces siècles-ci un excès de la nor­ma­li­sa­tion aux dépends de l’in­di­vi­dua­tion ((( il me semble qu’il y a un méca­nisme étrange et per­vers, à étu­dier, qui trans­forme l’é­goïsme en outil du conformisme,donc qui part de la pul­sion indi­vi­duelle et du désir pour engen­drer le trou­peau informe sans pro­tu­bé­rance, méca­nisme peut être orches­tré par les crapules … )))
    Cet excès de la nor­ma­li­sa­tion doit évi­dem­ment être com­bat­tu par ceux qui le perçoivent.

    Une der­nière pour la route : le vote et l’é­lec­tion vont avec l’es­prit de nor­ma­li­sa­tion-sou­mis­sion, alors qu’une orga­ni­sa­tion fon­dée sur la déli­bé­ra­tion uni­ver­selle irait dans le sens de l’in­di­vi­dua­tion, … qui n’est pas incom­pa­tible avec l’har­mo­nie de groupe.
    La construc­tion de l’être-indi­vi­du me semble indis­so­ciable de l’or­ga­ni­sa­tion poli­tique et si ceci induit cela, cela induit ceci.

    Réponse
  37. Anonymous

    Oui, et il serait bon je pense, de lui ouvrir son propre article sur ce blog…

    Réponse
  38. Marie

    Mer­ci Ana, c’est merveilleux:-)

    Réponse
  39. J-Stéphane

    « C’est inutile de pré­pa­rer un envi­ron­ne­ment pour l’en­fant. Toutes pré­pa­ra­tions … sont tou­jours des­ti­nées à ras­su­rer les parents, mais sont délé­tères pour l’enfant. »

    La crise de l’a­do­les­cence est une patho­lo­gie de parents. C’est la période où l’en­fant se rend compte que ses parents ont res­treint son environnement.

    Réponse
  40. Oscar

    Une requête Google « Ran­cière Lepri » m’a­mène ici. Bon, c’est bien beau toute cette uto­pie autour du bou­quin de Ran­cière sur Jaco­tot, ça rend bien opti­miste, ça fait du bien alors, natu­rel­le­ment, on vou­drait y croire.

    Ça ferait presque oublier l’ex­pé­rience en elle-même, dont les résul­tats n’ont pas été éva­lués de manière indé­pen­dante à ma connais­sance (et je peux me trom­per). Donc pas super objec­tif. On ne peut pas trop s’y fier.

    Il y a sinon l’ex­pé­rience du trou dans le mur en Inde (http://​www​.ted​.com/​t​a​l​k​s​/​s​u​g​a​t​a​_​m​i​t​r​a​_​s​h​o​w​s​_​h​o​w​_​k​i​d​s​_​t​e​a​c​h​_​t​h​e​m​s​e​l​v​e​s​.​h​tml) qui res­semble et dans cette mou­vance bien sûr Ivan Illich, un auteur qui ne va pas tar­der à reve­nir à la mode, « Des­choo­ling society ».

    Enfin rap­pe­lons-nous que ce n’est pas la sco­la­ri­sa­tion qui est obli­ga­toire (en France), mais l’instruction.

    Oui, quand on com­prend qu’il se pour­rait que l’é­cole soit le plus gros frein à l’ap­prendre, je com­prends que les ensei­gnants comme Étienne se posent des ques­tions :))) Comme pas mal de parents.

    Réponse

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