Chers amis,
Il y a longtemps que je veux vous parler d’un livre qui me bouleverse, d’abord dans mes convictions de professeur, mais aussi dans mes réflexions sur la démocratie (la vraie).
Il s’agit du livre de Jacques Rancière qui nous fait découvrir l’expérience formidable de Joseph Jacotot avec ses élèves, au début du 19e siècle.
Vous allez voir, c’est épatant.
(Au-delà des enfants, pensez aussi aux électeurs, aux électeurs-enfants que nous sommes, maintenus dans leur enfance par leurs méchants élus-parents, élus qui (font semblant qu’ils) ne peuvent pas croire un instant que ces enfants puissent un jour devenir — et a fortiori SEULS — des citoyens-adultes.)
Lisez plutôt :
LE MAÎTRE IGNORANT
Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle
par Jacques Rancière
Chapitre premier : une aventure intellectuelle
En l’an 1818, Joseph Jacotot, lecteur de littérature française à l’université de Louvain, connut une aventure intellectuelle.
Une carrière longue et mouvementée aurait pourtant dû le mettre à l’abri des surprises : il avait fêté ses dix-neuf ans en 1789. Il enseignait alors la rhétorique à Dijon et se préparait au métier d’avocat. En 1792 il avait servi comme artilleur dans les armées de la République. Puis la Convention l’avait vu successivement instructeur au Bureau des poudres, secrétaire du ministre de la Guerre et substitut du directeur de l’École polytechnique. Revenu à Dijon, il y avait enseigné l’analyse, l’idéologie et les langues anciennes, les mathématiques pures et transcendantes et le droit. En mars 1815 l’estime de ses compatriotes en avait fait malgré lui un député. Le retour des Bourbons l’avait contraint à l’exil et il avait obtenu de la libéralité du roi des Pays-Bas ce poste de professeur à demi-solde. Joseph Jacotot connaissait les lois de l’hospitalité et comptait passer à Louvain des jours calmes.
Le hasard en décida autrement. Les leçons du modeste lecteur furent en effet vite goûtées des étudiants. Parmi ceux qui voulurent en profiter, un bon nombre ignorait le français. Joseph Jacotot, de son côté, ignorait totalement le hollandais. Il n’existait donc point de langue dans laquelle il pût les instruire de ce qu’ils lui demandaient. Il voulut pourtant répondre à leur vœu. Pour cela, il fallait établir, entre eux et lui, le lien minimal d’une chose commune. Or il se publiait en ce temps-là à Bruxelles une édition bilingue de Télémaque. La chose commune était trouvée et Télémaque entra ainsi dans la vie de Joseph Jacotot. Il fit remettre le livre aux étudiants par un interprète et leur demanda d’apprendre le texte français en s’aidant de la traduction. Quand ils eurent atteint la moitié du premier livre, il leur fit dire de répéter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de se contenter de lire le reste pour être à même de le raconter. C’était là une solution de fortune, mais aussi, à petite échelle, une expérience philosophique dans le goût de celles qu’on affectionnait au siècle des Lumières. Et Joseph Jacotot, en 1818, restait un homme du siècle passé.
L’expérience pourtant dépassa son attente.
Il demanda aux étudiants ainsi préparés d’écrire en français ce qu’ils pensaient de tout ce qu’ils avaient lu. « Il s’attendait à d’affreux barbarismes, à une impuissance absolue peut-être.
Comment en effet tous ces jeunes gens privés d’explications auraient-ils pu comprendre et résoudre les difficultés d’une langue nouvelle pour eux ? N’importe ! il fallait voir où les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels étaient les résultats de cet empirisme désespéré. Combien ne fut-il pas surpris de découvrir que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’étaient tirés de ce pas difficile aussi bien que l’auraient fait beaucoup de Français ? Ne fallait-il donc plus que vouloir pour pouvoir ? Tous les hommes étaient-ils donc virtuellement capables de comprendre ce que d’autres avaient fait et compris ? »
Telle fut la révolution que cette expérience de hasard provoqua dans son esprit. Jusque-là il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du maître est de transmettre ses connaissances à ses élèves pour les élever par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu’il ne s’agit point de gaver les élèves de connaissances et de les faire répéter comme des perroquets, mais aussi qu’il faut leur éviter ces chemins de hasard où se perdent des esprits encore incapables de distinguer l’essentiel de l’accessoire et le principe de la conséquence. Bref, l’acte essentiel du maître était d’expliquer, de dégager les éléments simples des connaissances et d’accorder leur simplicité de principe avec la simplicité de fait qui caractérise les esprits jeunes et ignorants. Enseigner, c’était, d’un même mouvement, transmettre des connaissances et former des esprits, en les menant, selon une progression ordonnée, du plus simple au plus complexe. Ainsi l’élève s’élevait-il, dans l’appropriation raisonnée du savoir et la formation du jugement et du goût, aussi haut que sa destination sociale le requérait et était-il préparé à en faire l’usage convenant à cette destination : enseigner, plaider ou gouverner pour les élites lettrées ; concevoir, dessiner ou fabriquer instruments et machines pour les avant-gardes nouvelles que l’on cherchait maintenant à tirer de l’élite du peuple ; faire, dans la carrière des sciences, des découvertes nouvelles pour les esprits doués de ce génie particulier. Sans doute les démarches de ces hommes de science divergeaient-elles sensiblement de l’ordre raisonné des pédagogues. Mais il n’y avait aucun argument à en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d’abord avoir acquis une solide et méthodique formation pour donner l’essor aux singularités du génie. Post hoc, ergo propter hoc.
Ainsi raisonnent tous les professeurs consciencieux. Ainsi avait raisonné et agi Joseph Jacotot, en trente ans de métier. Or voilà que le grain de sable venait par hasard de s’introduire dans la machine. Il n’avait donné à ses « élèves » aucune explication sur les premiers éléments de la langue. Il ne leur avait pas expliqué l’orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherché seuls les mots français correspondant aux mots qu’ils connaissaient et les raisons de leurs désinences. Ils avaient appris seuls à les combiner pour faire à leur tour des phrases françaises : des phrases dont l’orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes à mesure qu’ils avançaient dans le livre ; mais surtout des phrases d’écrivains et non point d’écoliers. Les explications du maître étaient-elles donc superflues ? Ou, si elles ne l’étaient pas, à qui et à quoi étaient-elles donc utiles ?
L’ordre explicateur
Une illumination soudaine éclaira donc brutalement, dans l’esprit de Joseph Jacotot, cette évidence aveugle de tout système d’enseignement : la nécessité des explications. Quoi de mieux assuré pourtant que cette évidence ? Nul ne connaît vraiment que ce qu’il a compris. Et, pour qu’il comprenne, il faut qu’on lui ait donné une explication, que la parole du maître ait brisé le mutisme de la matière enseignée.
Cette logique pourtant ne laisse pas de comporter quelque obscurité. Voici par exemple un livre entre les mains de l’élève. Ce livre est composé d’un ensemble de raisonnements destinés à faire comprendre une matière à l’élève. Mais voici maintenant le maître qui prend la parole pour expliquer le livre. Il fait un ensemble de raisonnements pour expliquer l’ensemble de raisonnements que constitue le livre. Mais pourquoi celui-ci a‑t-il besoin d’un tel secours ? Au lieu de payer un explicateur, le père de famille ne pourrait-il pas simplement donner le livre à son fils et l’enfant comprendre directement les raisonnements du livre ? Et s’il ne les comprend pas, pourquoi comprendrait-il davantage les raisonnements qui lui expliqueront ce qu’il n’a pas compris ? Ceux-ci sont-ils d’une autre nature ? Et ne faudra-t-il pas dans ce cas expliquer encore la façon de les comprendre ?
La logique de l’explication comporte ainsi le principe d’une régression à l’infini : le redoublement des raisons n’a pas de raison de s’arrêter jamais. Ce qui arrête la régression et donne au système son assise, c’est simplement que l’explicateur est seul juge du point où l’explication est elle-même expliquée. Il est seul juge de cette question par elle-même vertigineuse : l’élève a‑t-il compris les raisonnements qui lui enseignent à comprendre les raisonnements ? C’est là que le maître tient le père de famille : comment celui-ci sera-t-il assuré que l’enfant a compris les raisonnements du livre ? Ce qui manque au père de famille, ce qui manquera toujours au trio qu’il forme avec l’enfant et le livre, c’est cet art singulier de l’explicateur : l’art de la distance. Le secret du maître est de savoir reconnaître la distance entre la matière enseignée et le sujet à instruire, la distance aussi entre apprendre et comprendre. L’explicateur est celui qui pose et abolit la distance, qui la déploie et la résorbe au sein de sa parole.
Ce statut privilégié de la parole ne supprime la régression à l’infini que pour instituer une hiérarchie paradoxale. Dans l’ordre explicateur, en effet, il faut généralement une explication orale pour expliquer l’explication écrite. Cela suppose que les raisonnements sont plus clairs, s’impriment mieux dans l’esprit de l’élève quand ils sont véhiculés par la parole du maître, qui se dissipe dans l’instant, que dans le livre où ils sont pour jamais inscrits en caractères ineffaçables. Comment entendre ce paradoxal privilège de la parole sur l’écrit, de l’ouïe sur la vue ? Quel rapport y a‑t-il donc entre le pouvoir de la parole et celui du maître ?
Ce paradoxe en rencontre aussitôt un autre : les paroles que l’enfant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu’il s’approprie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu’il apprend sans maître explicateur, avant tout maître explicateur. Dans l’inégal rendement des apprentissages intellectuels divers, ce que tous les enfants d’hommes apprennent le mieux, c’est ce que nul maître ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l’on parle autour d’eux. Ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se corrigent, réussissent par chance et recommencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que les explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau — capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents.
Or voici que cet enfant qui a appris à parler par sa propre intelligence et par des maîtres qui ne lui expliquaient pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s’il ne pouvait plus apprendre à l’aide de la même intelligence qui lui a servi jusqu’alors, comme si le rapport autonome de l’apprentissage à la vérification lui était désormais étranger. Entre l’un et l’autre, une opacité s’est maintenant établie. Il s’agit de comprendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l’enfant ne peut faire sans les explications d’un maître, plus tard d’autant de maîtres qu’il y aura de matières à comprendre, données dans un certain ordre progressif. S’y ajoute la circonstance étrange que ces explications, depuis qu’a commencé l’ère du progrès, ne cessent de se perfectionner pour mieux expliquer, mieux faire comprendre, mieux apprendre à apprendre, sans qu’on puisse jamais mesurer un perfectionnement correspondant dans ladite compréhension. Bien plutôt commence à s’élever la rumeur désolée qui ne cessera de s’amplifier, celle d’une baisse continue de l’efficacité du système explicatif, laquelle nécessite bien sûr un nouveau perfectionnement pour rendre les explications plus faciles à comprendre par ceux qui ne les comprennent pas…
La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci : il faut renverser la logique du système explicateur. L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C’est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel.
Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. Le tour propre à l’explicateur consiste en ce double geste inaugural. D’une part, il décrète le commencement absolu : c’est maintenant seulement que va commencer l’acte d’apprendre. D’autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l’ignorance qu’il se charge lui-même de lever. Jusqu’à lui, le petit homme a tâtonné à l’aveuglette, à la devinette. Il va apprendre maintenant. Il entendait des mots et les répétait. Il s’agit de lire maintenant et il n’entendra pas les mots s’il n’entend les syllabes, les syllabes s’il n’entend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sauraient lui faire entendre mais seulement la parole du maître.
Le mythe pédagogique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus précisément qu’il divise l’intelligence en deux. Il y a, dit-il, une intelligence inférieure et une intelligence supérieure. La première enregistre au hasard des perceptions, retient, interprète et répète empiriquement, dans le cercle étroit des habitudes et des besoins. C’est l’intelligence du petit enfant et de l’homme du peuple. La seconde connaît les choses par les raisons, elle procède par méthode, du simple au complexe, de la partie au tout. C’est elle qui permet au maître de transmettre ses connaissances en les adaptant aux capacités intellectuelles de l’élève et de vérifier que l’élève a bien compris ce qu’il a appris. Tel est le principe de l’explication. Tel sera désormais pour Jacotot le principe de l’abrutissement.
Entendons-le bien, et, pour cela, chassons les images connues. L’abrutisseur n’est pas le vieux maître obtus qui bourre le crâne de ses élèves de connaissances indigestes, ni l’être maléfique pratiquant la double vérité pour assurer son pouvoir et l’ordre social. Au contraire, il est d’autant plus efficace qu’il est savant, éclairé et de bonne foi. Plus il est savant, plus évidente lui apparaît la distance de son savoir à l’ignorance des ignorants. Plus il est éclairé, plus lui semble évidente la différence qu’il y a entre tâtonner à l’aveuglette et chercher avec méthode, plus il s’attachera à substituer l’esprit à la lettre, la clarté des explications à l’autorité du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l’élève comprenne, et pour cela qu’on lui explique toujours mieux. Tel est le souci du pédagogue éclairé : le petit comprend-il ? il ne comprend pas. Je trouverai des manières nouvelles de lui expliquer, plus rigoureuses dans leur principe, plus attrayantes dans leur forme ; et je vérifierai qu’il a compris.
Noble souci. Malheureusement, c’est justement ce petit mot, ce mot d’ordre des éclairés – comprendre – qui fait tout le mal. C’est lui qui arrête le mouvement de la raison, détruit sa confiance en elle-même, la met hors de sa voie propre en brisant en deux le monde de l’intelligence, en instaurant la coupure de l’animal tâtonnant au petit monsieur instruit, du sens commun à la science. Dès lors qu’est prononcé ce mot d’ordre de la dualité, tout perfectionnement dans la manière de faire comprendre, cette grande préoccupation des méthodistes et des progressistes, est un progrès dans l’abrutissement. L’enfant qui ânonne sous la menace des coups obéit à la férule, et voilà tout : il appliquera son intelligence à autre chose. Mais le petit expliqué, lui, investira son intelligence dans ce travail du deuil : comprendre, c’est-à-dire comprendre qu’il ne comprend pas si on ne lui explique pas. Ce n’est plus à la férule qu’il se soumet, c’est à la hiérarchie du monde des intelligences. Pour le reste, il est tranquille comme l’autre : si la solution du problème est trop difficile à chercher, il aura bien l’intelligence d’écarquiller les yeux. Le maître est vigilant et patient. Il verra que le petit ne suit plus, il le remettra dans le chemin en lui réexpliquant. Ainsi le petit acquiert-il une intelligence nouvelle, celle des explications du maître. Plus tard il pourra être explicateur à son tour. Il possède l’équipement. Mais il le perfectionnera : il sera homme de progrès.
Le hasard et la volonté
Ainsi va le monde des explicateurs expliqués. Ainsi aurait-il dû aller encore pour le professeur Jacotot si le hasard ne l’avait mis en présence d’un fait. Et Joseph Jacotot pensait que tout raisonnement doit partir des faits et céder devant eux. N’entendons pas par là qu’il fût matérialiste. Au contraire : comme Descartes qui prouvait le mouvement en marchant, mais aussi comme son contemporain, le très royaliste et très religieux Maine de Biran, il tenait les faits de l’esprit agissant et prenant conscience de son activité pour plus certains que toute chose matérielle. Et c’était bien de cela qu’il s’agissait : le fait était que ces étudiants s’étaient appris à parler et à écrire en français sans le secours de ses explications. Il ne leur avait rien transmis de sa science, rien expliqué des radicaux et des flexions de la langue française. Il n’avait pas même procédé à la façon de ces pédagogues réformateurs qui, comme le précepteur d’Emile, égarent leurs élèves pour mieux les guider et balisent astucieusement un parcours d’obstacles qu’il faut apprendre à franchir par soi-même. Il les avait laissés seuls avec le texte de Fénelon, une traduction – pas même interlinéaire à la manière des écoles ‑et leur volonté d’apprendre le français. Il leur avait seulement donné l’ordre de traverser une forêt dont il ignorait les issues. La nécessité l’avait contraint à laisser entièrement hors jeu son intelligence, cette intelligence médiatrice du maître qui relie l’intelligence imprimée dans les mots écrits à celle de l’apprenti. Et, du même coup, il avait supprimé cette distance imaginaire qui est le principe de l’abrutissement pédagogique. Tout s’était joué par force entre l’intelligence de Fénelon qui avait voulu faire un certain usage de la langue française, celle du traducteur qui avait voulu en donner un équivalent hollandais et leur intelligence d’apprentis qui voulaient apprendre la langue française. Et il était apparu qu’aucune autre intelligence n’était nécessaire. Sans y penser, il leur avait fait découvrir ceci qu’il découvrait avec eux : toutes les phrases, et par conséquent toutes les intelligences qui les produisent, sont de même nature. Comprendre n’est jamais que traduire, c’est-à-dire donner l’équivalent d’un texte mais non point sa raison. Il n’y a rien derrière la page écrite, pas de double fond qui nécessite le travail d’une intelligence autre, celle de l’explicateur ; pas de langue du maître, de langue de la langue dont les mots et les phrases aient pouvoir de dire la raison des mots et des phrases d’un texte. Les étudiants flamands en avaient administré la preuve : ils n’avaient à leur disposition pour parler de Télémaque que les mots de Télémaque. Il suffit donc des phrases de Fénelon pour comprendre les phrases de Fénelon et pour dire ce qu’on en a compris. Apprendre et comprendre sont deux manières d’exprimer le même acte de traduction. Il n’y a rien en deçà des textes sinon la volonté de s’exprimer, c’est-à-dire de traduire. S’ils avaient compris la langue en apprenant Fénelon, ce n’était pas simplement par la gymnastique qui compare une page de gauche à une page de droite. Ce n’est pas l’aptitude à changer de colonne qui compte, mais la capacité de dire ce qu’on pense dans les mots des autres. S’ils avaient appris cela de Fénelon, c’était parce que l’acte de Fénelon écrivain était lui-même un acte de traducteur : pour traduire une leçon de politique en récit légendaire, Fénelon avait mis en français de son siècle le grec d’Homère, le latin de Virgile et la langue, savante ou naïve, de cent autres textes, du conte d’enfants à l’histoire érudite. Il avait appliqué à cette double traduction la même intelligence qu’ils employaient à leur tour pour raconter avec les phrases de son livre ce qu’ils pensaient de son livre.
Mais aussi l’intelligence qui leur avait fait apprendre le français dans Télémaque était la même par laquelle ils avaient appris la langue maternelle : en observant et en retenant, en répétant et en vérifiant, en rapportant ce qu’ils cherchaient à connaître à ce qu’ils connaissaient déjà, en faisant et en réfléchissant à ce qu’ils avaient fait. Ils étaient allés comme on ne doit pas aller, comme vont les enfants, à l’aveuglette, à la devinette. Et la question se posait alors : est-ce qu’il ne fallait pas renverser l’ordre admis des valeurs intellectuelles ? Est-ce que cette méthode honnie de la devinette n’était pas le vrai mouvement de l’intelligence humaine qui prend possession de son propre pouvoir ? Est-ce que sa proscription ne signait pas d’abord la volonté de couper en deux le monde de l’intelligence ? Les méthodistes opposent la mauvaise méthode de hasard à la démarche par raison. Mais ils se donnent par avance ce qu’ils veulent prouver. Ils supposent un petit animal qui explore en se cognant aux choses un monde qu’il n’est pas encore capable de voir et qu’ils lui apprendront justement à discerner. Mais le petit d’homme est d’abord un être de parole. L’enfant qui répète les mots entendus et l’étudiant flamand « perdu » dans son Télémaque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur exploration est tendue vers ceci : une parole d’homme leur a été adressée qu’ils veulent reconnaître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quelqu’un qui vous parle et non à quelqu’un qui vous examine : sous le signe de l’égalité.
Le fait était là : ils avaient appris seuls et sans maître explicateur. Or ce qui a eu lieu une fois est toujours possible. Cette découverte, au demeurant, pouvait renverser les principes du professeur Jacotot. Mais l’homme Jacotot était plus à même de reconnaître la variété de ce qu’on peut attendre d’un homme. Son père avait été boucher, avant de tenir les comptes de son grand-père, le charpentier qui avait envoyé son petit-fils au collège. Lui-même était professeur de rhétorique quand avait retenti l’appel aux armes de 1792. Le vote de ses compagnons l’avait fait capitaine d’artillerie et il s’était montré un remarquable artilleur. En 1793, au Bureau des poudres, ce latiniste s’était fait instructeur de chimie pour la formation accélérée de ces ouvriers qu’on envoyait appliquer sur tous les points du territoire les découvertes de Fourcroy. Chez le même Fourcroy il avait connu Vauquelin, ce fils de paysan qui s’était fait une formation de chimiste en cachette de son patron. A l’École polytechnique, il avait vu arriver ces jeunes gens que des commissions improvisées avaient sélectionnés sur le double critère de leur vivacité d’esprit et de leur patriotisme. Et il les avait vus devenir de fort bons mathématiciens, moins par les mathématiques que Monge ou Lagrange leur expliquaient que par celles qu’ils faisaient devant eux. Lui-même avait apparemment profité de ses fonctions administratives pour se donner une compétence de mathématicien qu’il avait plus tard exercée à l’université de Dijon. Tout comme il avait adjoint l’hébreu aux langues anciennes qu’il enseignait et composé un Essai sur la grammaire hébraïque. Il pensait, Dieu sait pourquoi, que cette langue avait de l’avenir. Enfin il s’était fait, à son corps défendant mais avec la plus grande fermeté, une compétence de représentant du peuple. Bref, il savait ce que la volonté des individus et le péril de la patrie pouvaient faire naître de capacités inédites en des circonstances où l’urgence contraignait à brûler les étapes de la progression explicatrice. Il pensa que cet état d’exception, commandé par le besoin de la nation, ne différait pas en son principe de cette urgence qui commande l’exploration du monde par l’enfant ou de cette autre qui contraint la voie singulière des savants et des inventeurs. À travers l’expérience de l’enfant, du savant et du révolutionnaire, la méthode de hasard pratiquée avec succès par les étudiants flamands révélait son second secret. Cette méthode de l’égalité était d’abord une méthode de la volonté. On pouvait apprendre seul et sans maître explicateur quand on le voulait, par la tension de son propre désir ou la contrainte de la situation.
Le Maître émancipateur
Cette contrainte avait pris en la circonstance la forme de la consigne donnée par Jacotot. Et il en résultait une conséquence capitale, non plus pour les élèves mais pour le maître. Les élèves avaient appris sans maître explicateur, mais non pas pour autant sans maître. Ils ne savaient pas auparavant, et maintenant ils savaient. Donc Jacotot leur avait enseigné quelque chose. Pourtant il ne leur avait rien communiqué de sa science. Donc ce n’était pas la science du maître que l’élève apprenait. Il avait été maître par le commandement qui avait enfermé ses élèves dans le cercle d’où ils pouvaient seuls sortir, en retirant son intelligence du jeu pour laisser leur intelligence aux prises avec celle du livre. Ainsi s’étaient dissociées les deux fonctions que relie la pratique du maître explicateur, celle du savant et celle du maître. Ainsi s’étaient également séparées, libérées l’une par rapport à l’autre, les deux facultés en jeu dans l’acte d’apprendre : l’intelligence et la volonté. Entre le maître et l’élève s’était établi un pur rapport de volonté à volonté : rapport de domination du maître qui avait eu pour conséquence un rapport entièrement libre de l’intelligence de l’élève à celle du livre — cette intelligence du livre qui était aussi la chose commune, le lien intellectuel égalitaire entre le maître et l’élève. Ce dispositif permettait de désintriquer les catégories mêlées de l’acte pédagogique et de définir exactement l’abrutissement explicateur. Il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L’homme — et l’enfant en particulier — peut avoir besoin d’un maître quand sa volonté n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté.
Elle devient abrutissante quand elle lie une intelligence à une autre intelligence. Dans l’acte d’enseigner et d’apprendre il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence. Dans la situation expérimentale créée par Jacotot, l’élève était lié à une volonté, celle de Jacotot, et à une intelligence, celle du livre, entièrement distinctes. On appellera émancipation la différence connue et maintenue des deux rapports, l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté.
Cette expérience pédagogique ouvrait ainsi sur une rupture avec la logique de toutes les pédagogies. La pratique des pédagogues s’appuie sur l’opposition de la science et de l’ignorance. Ils se distinguent par les moyens choisis pour rendre savant l’ignorant : méthodes dures ou douces, traditionnelles ou modernes, passives ou actives, dont on peut comparer le rendement. De ce point de vue, on pourrait, en première approche, comparer la rapidité des élèves de Jacotot avec la lenteur des méthodes traditionnelles. Mais, en réalité, il n’y avait rien à comparer. La confrontation des méthodes suppose l’accord minimal sur les fins de l’acte pédagogique : transmettre les connaissances du maître à l’élève. Or Jacotot n’avait rien transmis. Il n’avait fait usage d’aucune méthode. La méthode était purement celle de l’élève.
Et apprendre plus ou moins vite le français est en soi-même une chose de peu de conséquence. La comparaison ne s’établissait plus entre des méthodes mais entre deux usages de l’intelligence et deux conceptions de l’ordre intellectuel. La voie rapide n’était pas celle d’une meilleure pédagogie. Elle était une autre voie, celle de la liberté, cette voie que Jacotot avait expérimentée dans les armées de l’an II, la fabrication des poudres ou l’installation de l’École polytechnique : la voie de la liberté répondant à l’urgence de son péril, mais aussi bien celle de la confiance en la capacité intellectuelle de tout être humain. Sous le rapport pédagogique de l’ignorance à la science, il fallait reconnaître le rapport philosophique plus fondamental de l’abrutissement à l’émancipation. Il y avait ainsi non pas deux mais quatre termes en jeu. L’acte d’apprendre pouvait être produit selon quatre déterminations diversement combinées : par un maître émancipateur ou par un maître abrutissant ; par un maître savant ou par un maître ignorant.
La dernière proposition était la plus rude à supporter. Passe encore d’entendre qu’un savant doive se dispenser d’expliquer sa science. Mais comment admettre qu’un ignorant puisse être pour un autre ignorant cause de science ? L’expérience même de Jacotot était ambiguë de par sa qualité de professeur de français. Mais puisqu’elle avait au moins montré que ce n’était pas le savoir du maître qui instruisait l’élève, rien n’empêchait le maître d’enseigner autre chose que son savoir, d’enseigner ce qu’il ignorait. Joseph Jacotot s’appliqua donc à varier les expériences, à répéter à dessein ce que le hasard avait une fois produit. Il se mit ainsi à enseigner deux matières où son incompétence était avérée, la peinture et le piano. Les étudiants en droit auraient voulu qu’on lui donnât une chaire vacante dans leur faculté. Mais l’université de Louvain déjà s’inquiétait de ce lecteur extravagant pour qui l’on désertait les cours magistraux, en venant s’entasser le soir dans une salle trop petite à la seule lueur de deux bougies, pour s’entendre dire : « Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre. » L’autorité consultée répondit donc qu’elle ne lui voyait point de titre à cet enseignement. Précisément il s’occupait alors d’expérimenter l’écart entre le titre et l’acte. Plutôt donc que de faire en français un cours de droit, il apprit à des étudiants à plaider en hollandais. Ils plaidèrent fort bien, mais lui ignorait toujours le hollandais.
Le cercle de la puissance
L’expérience lui sembla suffisante pour l’éclairer : on peut enseigner ce qu’on ignore si l’on émancipe l’élève, c’est-à-dire si on le contraint à user de sa propre intelligence. Maître est celui qui enferme une intelligence dans le cercle arbitraire d’où elle ne sortira qu’à se rendre à elle-même nécessaire. Pour émanciper un ignorant, il faut et il suffit d’être soi-même émancipé, c’est-à-dire conscient du véritable pouvoir de l’esprit humain. L’ignorant apprendra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu’il le peut et l’oblige à actualiser sa capacité : cercle de la puissance homologue à ce cercle de l’impuissance qui lie l’élève à l’explicateur de la vieille méthode (nous l’appellerons désormais simplement la Vieille).
Mais le rapport des forces est bien particulier. Le cercle de l’impuissance est toujours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dissimule dans l’évidente différence de l’ignorance et de la science. Le cercle de la puissance, lui, ne peut prendre effet que de sa publicité. Mais il ne peut apparaître que comme une tautologie ou une absurdité. Comment le maître savant entendra-t-il jamais qu’il peut enseigner ce qu’il ignore aussi bien que ce qu’il sait ? Il ne recevra cette augmentation de puissance intellectuelle que comme une dévaluation de sa science. Et l’ignorant, de son côté, ne se croit pas capable d’apprendre par lui-même, encore moins d’instruire un autre ignorant. Les exclus du monde de l’intelligence souscrivent eux-mêmes au verdict de leur exclusion. Bref, le cercle de l’émancipation doit être commencé.
Là est le paradoxe. Car, à y réfléchir un peu, la « méthode » qu’il propose est la plus vieille de toutes et elle ne cesse d’être vérifiée tous les jours, dans toutes les circonstances où un individu a besoin de s’approprier une connaissance qu’il n’a pas le moyen de se faire expliquer. Il n’y a pas d’homme sur la terre qui n’ait appris quelque chose par lui-même et sans maître explicateur. Appelons cette manière d’apprendre « enseignement universel » et nous pourrons l’affirmer : « L’Enseignement universel existe réellement depuis le commencement du monde à côté de toutes les méthodes explicatrices. Cet enseignement, par soi-même, a réellement formé tous les grands hommes. » Mais voilà l’étrange : « Tout homme a fait cette expérience mille fois dans sa vie, et cependant jamais il n’était venu dans l’idée de personne de dire à un autre : J’ai appris beaucoup de choses sans explications, je crois que vous le pouvez comme moi (…) ni moi ni qui que ce soit au monde ne s’était avisé de l’employer pour instruire les autres. » À l’intelligence qui somnole en chacun, il suffirait de dire : Age quod agis, continue à faire ce que tu fais, « apprends le fait, imite-le, connais-toi toi-même, c’est la marche de la nature ». Répète méthodiquement la méthode de hasard qui t’a donné la mesure de ton pouvoir. La même intelligence est à l’œuvre dans tous les actes de l’esprit humain.
Mais c’est là le saut le plus difficile. Tout le monde pratique cette méthode au besoin mais nul ne veut la reconnaître, nul ne veut se mesurer à la révolution intellectuelle qu’elle signifie. Le cercle social, l’ordre des choses, lui interdit d’être reconnue pour ce qu’elle est : la vraie méthode par laquelle chacun apprend et par laquelle chacun peut prendre la mesure de sa capacité. Il faut oser la reconnaître et poursuivre la vérification ouverte de son pouvoir. Sans quoi la méthode de l’impuissance, la Vieille, durera autant que l’ordre des choses.
Qui voudrait commencer ? Il y avait bien en ce temps-là toutes sortes d’hommes de bonne volonté qui se préoccupaient de l’instruction du peuple : des hommes d’ordre voulaient élever le peuple au-dessus de ses appétits brutaux, des hommes de révolution voulaient l’amener à la conscience de ses droits ; des hommes de progrès souhaitaient, par l’instruction, atténuer le fossé entre les classes ; des hommes d’industrie rêvaient de donner par elle aux meilleures intelligences populaires les moyens d’une promotion sociale. Toutes ces bonnes intentions rencontraient un obstacle : les hommes du peuple ont peu de temps et encore moins d’argent à consacrer à cette acquisition. Aussi cherchait-on le moyen économique de diffuser le minimum d’instruction jugé, selon les cas, nécessaire et suffisant pour l’amélioration des populations laborieuses. Parmi les progressifs et les industriels une méthode était alors en honneur, l’enseignement mutuel. Il permettait de réunir dans un vaste local un grand nombre d’élèves divisés en escouades, dirigées par les plus avancés d’entre eux, promus au rang de moniteurs. Ainsi le commandement et la leçon du maître rayonnaient-ils, par le relais de ces moniteurs, sur toute la population à instruire. Le coup d’œil plaisait aux amis du progrès : c’est ainsi que la science se répand des sommets jusqu’aux plus modestes intelligences. Le bonheur et la liberté descendent à sa suite.
Cette sorte de progrès, pour Jacotot, sentait la bride. Manège perfectionné, disait-il. Il rêvait autre chose à l’enseigne de l’instruction mutuelle : que chaque ignorant pût se faire pour un autre ignorant le maître qui lui révélerait son pouvoir intellectuel. Plus exactement, son problème n’était pas l’instruction du peuple : on instruit les recrues que l’on enrôle sous sa bannière, les subalternes qui doivent pouvoir comprendre les ordres, le peuple que l’on veut gouverner — à la manière progressive, s’entend, sans droit divin et selon la seule hiérarchie des capacités. Son problème à lui était l’émancipation : que tout homme du peuple puisse concevoir sa dignité d’homme, prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage.
Les amis de l’Instruction assuraient que celle-ci était la condition d’une vraie liberté. Après quoi ils reconnaissaient qu’ils devaient l’instruction au peuple, quitte à se disputer sur celle qu’ils lui donneraient. Jacotot ne voyait pas quelle liberté pouvait résulter pour le peuple des devoirs de ses instructeurs. Il sentait au contraire dans l’affaire une nouvelle forme d’abrutissement. Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n’a pas à se préoccuper de ce que l’émancipé doit apprendre. Il apprendra ce qu’il voudra, rien peut-être. Il saura qu’il peut apprendre parce que la même intelligence est à l’œuvre dans toutes les productions de l’art humain, qu’un homme peut toujours comprendre la parole d’un autre homme. L’imprimeur de Jacotot avait un fils débile. On désespérait d’en rien faire. Jacotot lui enseigna l’hébreu. Après quoi l’enfant devint un excellent lithographe. L’hébreu, cela va de soi, ne lui servit jamais à rien — sinon à savoir ce qu’ignoreraient toujours les intelligences mieux douées et plus instruites : ce n’était pas de l’hébreu.
Les choses étaient donc claires : ce n’était pas une méthode pour instruire le peuple, c’était un bienfait à annoncer aux pauvres : ils pouvaient tout ce que peut un homme. Il suffisait de l’annoncer. Jacotot décida de s’y dévouer. Il proclama que l’on peut enseigner ce qu’on ignore et qu’un père de famille, pauvre et ignorant, peut, s’il est émancipé, faire l’éducation de ses enfants, sans le secours d’aucun maître explicateur. Et il indiqua le moyen de cet enseignement universel : apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d’après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence.
On s’émut à Louvain, à Bruxelles et à La Haye ; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon ; on vint d’Angleterre et de Prusse entendre la nouvelle ; on alla la porter à Saint-Pétersbourg et à la Nouvelle-Orléans. Le bruit en courut jusqu’à Rio de Janeiro. Pendant quelques années la polémique se déchaîna et la République du savoir trembla sur ses bases.
Tout cela parce qu’un homme d’esprit, un savant renommé et un père de famille vertueux était devenu fou, faute d’avoir su le hollandais.
(Source : premier chapitre du livre de Jacques Rancière, « Le maître ignorant »)
La suite est du même tonneau : un livre à ne pas rater, à déguster, à travailler, à infuser…
Monsieur Rancière : merci.
Chacun aura vu le lien (puissant) avec notre réflexion sur les conditions de possibilité d’une vraie démocratie.
J’ai hâte de lire les autres extraits qui vous auront stimulés, ainsi que les réflexions complémentaires qu’ils vous auront inspirés, sans oublier les trouvailles connexes que vous aurez débusquées. 🙂
Étienne.
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« Ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence.
L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître. » Joseph Jacotot, militant pour l’émancipation intellectuelle, 1818

Une autre expérience d’émancipation,
à base d’école sans autorité cette fois :
LIBRES ENFANTS DE SUMMERHILL :
Les enfants de Summerhill 1 ~ ( film… par brotherdavid
Les enfants de Summerhill 2 – ( film… par brotherdavid
Les enfants de Summerhill 3 – ( film… par brotherdavid
Et le livre qui raconte cette histoire passionnante :
« Libres enfants de Summerhill »
de Alexandre‑S Neill, Maud Mannoni et Micheline Laguilhomie
http://www.amazon.fr/Libres-enfants-Summerhill-Alexandre-S-Neill/dp/2707142166
Étienne.
Inflation législative et démocratie.
Je note, dans la vidéo n°2 ci-dessus (minutes 15 à 16) :
Toutes les règles de Summerhill étaient consignées dans un registre.
Mais à force, il y avait trop de règles et personne ne pouvait les connaître toutes.
On a donc proposé à l’Assemblée générale de supprimer toutes les règles avant de recommencer à en produire de nouvelles…
Et c’est ce qui a été décidé…
Incroyable, non ?
Et puis, devant la situation épouvantable née de l’absence de règles (la jungle), les enfants ont réclamé ardemment et rétabli les règles…
Simple aller retour inutile ? À mon avis, pas du tout : des règles ainsi VOULUES sont de bien meilleures sources de concorde et de paix que des lois incomprises et méprisées.
Il faut laisser aux humains le temps d’expérimenter, le temps de se tromper, des façons de s’approprier les règles sociales.
Il y a quand même un parfum particulier dans une vraie démocratie, un parfum qu’on ne retrouve rigoureusement JAMAIS dans le gouvernement représentatif.
Étienne.
La lecture de l’article ci-dessus me rappelle Célestin FREINET et son livre « Naissance d’une pédagogie populaire » .
En effet on n’apprend jamais rien à personne d’une façon « frontale » on met l’enfant (ou l’adulte d’ailleurs) eu POSITION d’apprendre ce qui est tout à fait différent.
Freinet a longuement parlé du tâtonnement expérimental, condition absolument nécessaire avant d’envisager tout apprentissage… il y aurait beaucoup à dire…
on devrait punir pour complicité de crime contre l’humanité tout parent qui sèchement répond « parce que c’est comme ça » au « pourquoi ? » d’un enfant.
Voir aussi le site de Jean-Pierre Lepri, qui rassemble ces observations :
education-authentique.org
http://education-authentique.org
Passionnante explication de l’importance des pensées divergentes :
Étienne je te cite :
Et puis, devant la situation épouvantable née de l’absence de règles (la jungle), les enfants ont réclamé ardemment et rétabli les règles…
Simple aller retour inutile ? À mon avis, pas du tout : des règles ainsi VOULUES sont de bien meilleures sources de concorde et de paix que des lois incomprises et méprisées.
Il faut laisser aux humains le temps d’expérimenter, le temps de se tromper, des façons de s’approprier les règles sociales.
Partisan de l’ordo ab chaos ?
On peut comprendre l’intérêt a petite échelle, mais au-delà ce serait dans la poudre et dans le sang. A l’échelle du monde, l’homme est loin d’être prêt et suffisamment sage, à ça ou à l’anarchie pacifique telle quelle devrait exister ; enfin cet avis n’engage que moi^^
@ minusetcortex,
Pourriez-vous développer un peu ce que vous mettez derrière votre expression « l’ordo ab chaos », svp ?
Je suis allé chercher des éclaircissements sur le net, et à mon avis, vous me prêtez (à tort) des vues complexes et retorses… 🙂
Pour vous répondre un peu quand même :
1) Je n’imagine pas de démocratie autre qu’à petite échelle. Au moins pour la cellule politique de base.
2) Par ailleurs, vous agitez le chiffon rouge du « risque de la poudre et du sang »… comme si les régimes actuels nous protégeaient de la poudre et du sang… C’est sans doute une blague.
Plus le gouvernement représentatif se dégrade en se généralisant (plus les pouvoirs s’autonomisent des électeurs et passent sous contrôle privé), plus les guerres sont effroyables et monstrueuses. Vous allez avoir du mal à me faire croire qu’une vraie démocratie ferait pire que ça.
🙂
Étienne.
L’important dans cette anecdote c’est ce que ces enfants ont tiré de cette expérience, et ce qui leur en reste aujourd’hui, bien des lustres plus tard.
Summerhill était une école de la vie, pas une maquette d’utopie.
Jacques Rancière, si passionnant par son approche de l’égalité :
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=242437
Un court et trop léger point de réactualisation de ses thèses sur la « démocratie » actuelle.
Indépendamment de toute considération politique, cet article me rappelle une expérience que je fis jadis comme professeur de piano : acculé à un problème d’horaire impossible (6 élèves pour 30 minutes !), je laissai tomber les bras en disant aux élèves de se débrouiller… Au bout de l’année, 5 de ces 6 étaient meilleurs que les autres qui avaient reçu chacun 30 minutes par semaine. Ce fut le début d’une fameuse remise en question de ma pédagogie. J« ai, par la suite, fondé SCHOLA NOVA, une école indépendante qui existe depuis 16 ans, où les élèves parlent latin avec passion. C’est tout dire…
http://www.scholanova.be
Mon métier c’était d’enseigner les maths.
Au début, bien sûr, je reproduisais ce que j’avais subi, et ça se passait assez mal, avec toutefois l’avantage du pouvoir qui permet au dominant d’être idiot sans trop de casse .…
Et puis petit à petit, on pige. On se découvre obligée de désobéir au schéma classique, et surtout aux facilités, au confort :
Ainsi par exemple, durant mes dernières années, je répondais systématiquement et avec soin à toute question, même si elle m’était posée dix fois dans l’heure. Pour une raison toute simple : l’individu n’est capable d’entendre la réponse que quand la question s’impose à lui. Et cet instant de l’urgence ne se programme pas : il ne vient que qu’à l’heure juste.
Faire ce choix de la réponse systématique ralentit au début, en apparence, mais au bout de deux ou trois mois, les élèves sont tous à flot, et ont perdu leurs inhibitions face à l’échec ou au mystère de la panne. Et à partir de ce moment, ça « booste ».
J’essayais par ailleurs, en usant d’heures passées à bricoler en équipe dans un certain désordre, d’apprendre à mes élèves la liberté en recherche. Qui me semble être une conception essentielle de l’accès à la culture et à la connaissance. Ce que l’on découvre soi-même nous appartient à vie, et nous induit à rechercher ailleurs le détail qui nous manque, et non pas le pack complet et monolithe en général offert par les « experts ».
J’ai eu énormément de chance, car j’étais « sous une administration » très peu coercitive.
Je voudrais par ailleurs pointer une malhonnêteté particulière à cette branche :
On expose à l’étudiant une démonstration, comme si cette démonstration allait de soi, en omettant les centaines d’années d’hésitations, parfois plus, qui ont précédé cette perfection dans une facilité qui n’est qu’apparence.
Alors que l’hésitation est au moins aussi importante que le succès.
Le pire, c’est qu’on demande aux enfants, parfois très jeunes, de singer cette perfection, alors qu’elle est « contre-nature ».
Simple info, j’enseignais à l’ « école dite d’ingénieurs » de Genève. Nous y recevions des enfants de 15 ans et nous les menions à un diplôme opérationnel au moins sur le bassin lémanique ; Il y avait aussi des élèves adultes. Cette école jouait un vrai rôle de promotion sociale et représentait un véritable espoir pour certaines familles « simples », d’immigrés souvent, mais pas que ; car on se trompe souvent sur la Suisse : c’est un peuple de modestes. Un certain pouvoir « libéral » a choisi des options qui ont provoqué la disparition de cet outil particulier. Un drame (politique) à mon sens.
Les maîtres ignorants
Centre d’autoformation à la pratique démocratique
http://www.lesmaitresignorants.org/
Nous former pour inventer une réelle démocratie…
Révolutions dans le monde arabe, mouvement d’occupation des places en Espagne, en Grèce et ailleurs, processus constitutionnel en Islande… : l’exigence de démocratie est de plus en plus forte à travers le monde. D’une démocratie réelle, où la décision collective ne soit pas confisquée par une élite, et où chacun puisse effectivement participer à la construction des solutions aux problèmes de la société.
Pourtant, ceux qui ont participé à ces mouvements ont pu en faire l’expérience : pratiquer la démocratie n’est pas chose facile. Garantir le caractère inclusif, horizontal et non violent d’une assemblée, connaître et maîtriser les outils de débat et de décision sur Internet, permettre à l’intelligence collective de s’exprimer dans le respect de l’autonomie de chacun, éviter les pièges qui mènent à des oppositions ou des unanimités également stériles plutôt qu’à l’élaboration de projets communs… tout cela nécessite non seulement de la volonté, mais aussi de la méthodologie, des techniques, des compétences qu’il nous faut acquérir.
C’est pour cela que nous lançons le centre de formation à la pratique démocratique « Les maîtres ignorants » : un espace neutre, indépendant de tout mouvement politique ou social et de tout financement institutionnel, mais ouvert à tous ceux qui souhaitent développer leurs connaissances et leurs aptitudes pour les mettre au service des assemblées et d’un processus de décision collective démocratique.
« Maîtres ignorants » car, comme Joseph Jacotot, nous enseignerons une langue que nous ne connaissons pas, une « discipline » qui reste largement à inventer mais dont chacun d’entre nous possède les fondements, et que nous avons la volonté commune de faire progresser.
Spinoza et Joseph Jacotot
par Jean-Pierre Vandeuren
http://vivrespinoza.wordpress.com/2012/09/19/spinoza-et-joseph-jacotot‑1/
Spinoza et Joseph Jacotot (1)
Publié le 19 septembre 2012 par vivrespinoza
« Tout se fait par les passions, je le sais ; mais tout, même ces sottises, se ferait encore mieux par la raison. Voilà le principe unique de l’enseignement universel »
Joseph Jacotot
« Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un sentiment qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les faire sans lui, par la Raison »
Spinoza (E IV, 54)
Introduction
Joseph Jacotot (1770 – 1840) est un personnage hors du commun, hélas fortement tombé dans l’oubli, ainsi que ses deux concepts principaux, l’émancipation intellectuelle et l’enseignement universel.
En gros, mais nous y reviendrons, l’émancipation intellectuelle consiste à permettre aux apprenants, que sommes tous, tout le temps, de reconnaître en eux le pouvoir de leur propre intelligence, et l’enseignement universel, qui aboutit à une méthode – la méthode « Jacotot » – affirme l’inutilité et même le danger de l’explication dans tout apprentissage, ce qui aboutit aux conséquences que l’on peut enseigner même ce qu’on ignore et d’autant mieux qu’on l’ignore plus et qu’un individu peut tout ce qu’il veut.
Jacotot, pour élaborer ces deux concepts, est parti d’une expérience vécue en 1818, que nous détaillerons plus loin, et en a induit des principes, qu’il reconnaît lui-même comme étant des opinions, qui sont à la base de ses élaborations. Ces principes sont eux-mêmes adossés à une vision générale de l’homme : l’homme est une volonté servie par une intelligence. Les principes fondamentaux de Jacotot sont : l’égalité de toutes les intelligences ; Tout est dans tout.
La démarche de Jacotot est symptomatique d’une façon générale de procéder que nous avons souvent mise en évidence chez les psychologues et autres psychothérapeutes : au départ d’un expérience singulière, d’une conviction ou d’une idée particulière, elle induit des principes censés être généraux et des méthodes applicables à tous. Mais cette induction relève d’une projection du sujet sur le monde. Jacotot était un pur produit de la révolution française et il n’est pas étonnant qu’il ait étendu son principe d’égalité au niveau de celui des intelligences. Il ne s’en cachait d’ailleurs pas et, en homme pragmatique, cela ne le gênait nullement :
« Si j’ai commencé par donner à entendre que je suppose une intelligence égale dans tous les hommes, mon projet n’est pas de soutenir cette thèse contre qui que ce soit. C’est mon opinion, il est vrai ; cette opinion m’a dirigé dans la succession des exercices qui composent l’ensemble de la méthode et voilà pourquoi je crois utile de poser en principe : tous les hommes ont une intelligence égale. Ce n’est pas là la maxime de tous nos savants, mais c’est celle de Descartes et de Newton ; ce qui, pourtant, ne prouve rien. Cependant, dira un critique : si votre méthode est basée sur ce fondement fragile, la base croulant, l’échafaudage, c’est-à-dire la méthode, doit s’écrouler aussi. Je pourrais répondre au critique : si ma méthode conduit à un résultat satisfaisant, la vérité de ce fait ne dépend pas plus de mon opinion que de la vôtre. Quand je ne démontrerais pas clairement que la route doit conduire au but, il ne s’ensuivrait pas que je ne l’ai pas atteint. »
Les faits ont effectivement révélé l’efficacité de la méthode. Il faut donc en examiner les principes : peut-on les justifier au sein d’une vision plus globale du monde ou non ? C’est ce que nous aimerions faire dans cet article et les suivants : déduire la vision de l’homme de Jacotot et ses principes du système spinoziste.
Biographie (inspirée d’une présentation de Bernard Perez dans l’édition électronique de l’Institut français de l’éducation)
Joseph Jacotot, né à Dijon en 1770, fit ses études au collège de sa ville natale, et à dix-neuf ans il y fut nommé professeur d’humanités. Il avait une aptitude singulière pour tous les genres d’études, et il n’était pas moins propre aux mathématiques qu’aux lettres. Une fois professeur, il suivit des cours de droit et se fit recevoir avocat. Ayant embrassé avec ardeur les principes de la Révolution, il s’engagea en 1792 comme volontaire dans un bataillon de la Côte d’Or, où ses talents le firent élire par ses camarades capitaine d’artillerie. Il fit avec distinction les campagnes de 1792 et 1793. L’année suivante il fut placé dans l’administration de la guerre ; et lorsque fut créée l’Ecole polytechnique, sous le nom d’Ecole centrale des travaux publics, il y fut appelé aux fonctions de substitut du directeur des études : il n’avait encore que vingt-quatre ans. En 1795, il devint professeur de logique et d’analyse des sensations et des idées à l’école centrale de Dijon ; l’année suivante, il échangea sa chaire pour celle des langues anciennes. Lorsque l’école centrale fut transformée en un lycée, il y devint professeur de mathématiques transcendantes (1803) ; en 1806, il fut nommé professeur suppléant à l’école de droit de Dijon, et en 1809 professeur de mathématiques pures à la faculté des sciences de cette ville. Pendant les Cent Jours, il fut élu député à la Chambre des représentants, et y exprima des idées libérales ; aussi lors de la seconde Restauration fut-il obligé de quitter la France. Il se retira à Bruxelles, et en 1818 obtint la chaire de littérature française à l’université de Louvain. C’est là que les circonstances particulières dans lesquelles il se trouvait placé l’amenèrent à la découverte de son fameux système d’enseignement. Nous emprunterons ici le récit de M. Dezos de la Roquette dans la Biographie Michaud : « Il ne savait pas le hollandais, et les trois quarts de son auditoire ne savaient pas le français ; comme il réfléchissait aux moyens de vaincre cette difficulté, le hasard mit sous ses yeux une traduction hollandaise du Télémaque de Fénelon. Il mit ce livre entre les mains de ses élèves, en leur faisant dire, par un de leurs camarades qui lui servait d’interprète, d’apprendre par cœur le français de ce livre et de s’aider, pour le comprendre, de la traduction hollandaise en regard. Il les invita ensuite à répéter sans cesse ce qu’ils auraient appris pour ne pas l’oublier, à lire le reste pour le raconter, en ayant soin de le rapporter au petit nombre de pages qu’ils savaient imperturbablement ; puis il les engagea à écrire ce qu’ils pensaient de tout cela. Quelle ne fut pas sa surprise, raconte-t-il lui-même, quand il vit que, sans qu’il leur eût rien expliqué, les élèves mettaient l’orthographe et suivaient les règles de la grammaire à mesure que le livre leur devenait familier par la répétition, et enfin qu’en très peu de temps ces étrangers écrivaient purement le français ! Jacotot en conclut que les maîtres explicateurs ne sont pas indispensables ; et quand il eut appliqué la même méthode à l’écriture, au dessin, à la peinture, aux mathématiques, à l’hébreu, à l’arabe, etc., et que ses expériences eurent réussi, il conclut de plus qu’on peut tout enseigner aux autres, même ce qu’on ne connaît pas soi-même. La méthode fut trouvée, et Jacotot lui donna, le 15 octobre 1818, le nom d’Enseignement universel. »
La méthode que Jacotot employait à Louvain attira bientôt l’attention du gouvernement des Pays-Bas. Sur un rapport favorable fait par le commissaire qui avait été chargé de l’examiner, le prince Frédéric de Hollande confia à Jacotot, en 1827, la direction d’une école normale militaire qui fut établie à Louvain ; les résultats obtenus paraissent avoir été remarquables ; mais le novateur se vit en butte à des tracasseries, et ses protecteurs se refroidirent. En 1830, Jacotot rentra en France, et se fixa à Valenciennes, où il se consacra à la propagation de sa méthode. En 1838, il vint s’établir à Paris, et mourut dans cette dernière ville en 1840.
Jean-Pierre Vandeuren
Source : http://vivrespinoza.wordpress.com/
http://vivrespinoza.wordpress.com/2012/09/20/spinoza-et-joseph-jacotot‑2/
Spinoza et Joseph Jacotot (2)
Publié le 20 septembre 2012 par vivrespinoza
La méthode Jacotot en action (même source)
Afin de rendre plus concrète la méthode Jacotot, et à titre documentaire, nous la présentons à l’œuvre.
Télémaque de Fénelon était le livre avec lequel Jacotot apprenait à son élève la langue française. Le maître peut choisir le livre qu’il lui plaira. Les exercices mêmes qu’il faisait faire sur ce livre n’étaient pas donnés par lui comme étant la méthode. Apprendre, comparer, distinguer, vérifier, c’est-à-dire rapporter les choses qu’on ne sait pas à celles que l’on sait, voilà la méthode. Si Jacotot avait choisi Télémaque, c’est, d’abord, parce que la première expérience de la méthode avait été faite à Louvain avec ce livre ; c’est ensuite, et surtout, parce que ce livre simple dans sa marche et facile à suivre par des élèves, intéressant par son sujet, riche en faits de toute sorte, propre à fournir un nombre infini de combinaisons, se recommande encore par la pureté par le style, qui, bien qu’un peu traînant, peut servir de modèle. Avec ce livre, dont un morceau était appris chaque jour, et dont les six premiers livres, une fois sus, étaient répétés deux fois par semaine, l’élève apprenait à lire, à écrire, à mettre l’orthographe, à trouver des pensées et des expressions pour les rendre. Nous prendrons ici seulement l’exemple de l’enseignement de la langue maternelle.
Dans la première leçon, Jacotot ouvrait Télémaque, et lisait l’un après l’autre, l’élève répétant de même, les mots de la première phrase : Calypso — Calypso ne — Calypso ne pouvait — Calypso ne pouvait se — Calypso ne pouvait se consoler — Calypso ne pouvait se consoler du — Calypso ne pouvait se consoler du départ — Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Le maître faisait aussi écrire cette phrase et il vérifiait si l’élève distinguait tous les mots, toutes les syllabes, toutes les lettres. « Prenez garde d’aller trop vite en commençant, retenez l’élève sur la première leçon jusqu’à ce qu’il la sache imperturbablement. Il y a pour lui tant d’acquisitions à faire dans une seule phrase ; il faut être si attentif pour ne rien confondre, et répéter si souvent pour ne rien oublier ! »
On le voit, la méthode employée par Jacotot pour la lecture est l’inverse de celle que l’on avait toujours suivie jusqu’à lui et de celle que l’on suit encore presque partout. Au lieu de s’attaquer au ba, be, bi, bo, bu traditionnel, de préluder par la connaissance des lettres à celle des syllabes, et par celle des syllabes à celle des mots, il commençait par montrer à l’élève les mots eux-mêmes, il les prononçait devant lui, les lui faisait répéter et apprendre par cœur. Méthode infiniment plus raisonnable et plus facile que l’autre : il est, en effet, « plus aisé de distinguer Calypso de pouvait que d’apercevoir la différence qui existe entre ca et co, puisque dans ce dernier cas la ressemblance paraît exacte pour l’enfant au premier coup d’œil ». Il y a pour l’intelligence et pour l’œil comme une acuité progressive de la vision, qui saisit d’abord les ensembles, les masses, les composés, et puis les détails, les plus saillants d’abord, les plus minutieux ensuite. Il se gardait cependant bien d’aller trop vite en commençant ; il faisait répéter à l’élève tous les mots de la première phrase, en les lui montrant d’abord, et ensuite en les lui faisant montrer, jusqu’à ce qu’il pût indiquer, à la première demande, où était le mot ne, le mot Ulysse, le mot consoler, le mot Calypso, etc.
Par cette méthode, l’enfant devait apprendre à écrire en même temps qu’il apprenait à lire. Jacotot faisait marcher de front ces deux exercices, mais il n’est pas exact de dire qu’il les enseignait simultanément. Plus exactement, chaque leçon de lecture était suivie d’une leçon d’écriture sur le même objet.
Dans la deuxième leçon, on faisait répéter la première phrase, et on y ajoutait la seconde : l’élève répétait et écrivait. La vérification se faisait comme pour la première leçon. Ainsi des autres phrases. Comme la répétition et la vérification sont l’essence même de la méthode, dès que l’élève a oublié quelque chose, on le note pour le lui redemander. La vérification ne se fait pas dans un ordre monotone et consécutif. À l’enfant qui connaît les mots, on montre les syllabes Ca, pou, lyp, ait ; on l’invite à les montrer lui-même. Quand il sait par cœur plusieurs phrases, la distinction des syllabes lui devient facile, puisqu’il n’a qu’à prononcer lentement chacun des mots qu’il connaît : Ca-lyp-so ne pou-vait se. À mesure qu’il avance, il reconnaît les mots et les syllabes : progrès utile pour la grammaire et l’orthographe. Comme le nombre des syllabes est borné, l’élève les aura bientôt rencontrées toutes, et, au bout de quelques pages, pourra lire couramment la plupart des mots de la langue. Ce travail d’anatomie sur les mots connus lui facilitera des combinaisons formant des mots nouveaux. Par exemple, s’il a bien appris et distingué les syllabes, ca, lyp, so, ne, il n’aura pas de peine à reconnaître ca-ne, et à réunir ces deux sons pour en former, en traînant moins, le mot cane. Ces progrès accomplis, on peut lui faire voir, et lui dire de montrer, dans les syllabes, des lettres distinctes, un c, un i, etc. Nous le voyons ainsi passer de l’ensemble au détail, du composé à l’élément, pour revenir ensuite du détail à l’ensemble, de l’élément au composé : c’est la marche même de l’esprit humain. Aussi Jacotot disait-il qu’il n’enseignait pas une méthode, mais la méthode.
On a déjà entrevu qu’en apprenant à lire et à écrire, l’élève a commencé à se tromper de moins en moins en écrivant, même de mémoire, les mots et les syllabes qu’il sait par cœur et revoit sans cesse. Il apprend tout machinalement, ou, si l’on veut, tout naturellement l’orthographe, et tout à la fois par l’oreille et par les yeux, ce qui est une bonne manière de l’apprendre. On met le plus grand soin à vérifier s’il la sait, s’il écrit parfaitement ce qu’il est capable de lire et de réciter. On peut lui faire aussi réciter par cœur l’orthographe des mots : nous voici donc revenus à l’épellation. Jacotot, comme il le dit lui-même, finit par où les autres commencent. Toutefois la date indiquée par Jacotot pour cet exercice peut paraître un peu hâtée, car il recommande d’y soumettre l’élève dès la cinquième leçon, c’est-à-dire dès la cinquième phrase du Télémaque apprise. Le travail analytique de l’intelligence, à moins qu’il ne s’agisse d’adultes (et l’on ne doit pas oublier que les premières expériences de la méthode étaient faites avec des adultes), se fait plus lentement peut-être, même en supposant chez les commençants des aptitudes exceptionnelles, c’est-à-dire, pour parler comme Jacotot, une force de volonté exceptionnelle.
Au bout de quelque temps, les expressions les plus habituelles de la langue avaient passé sous les yeux de l’élève, et, les ayant écrites, de mémoire, un grand nombre de fois, il commençait à savoir les écrire. Il avait aussi eu l’occasion de reconnaître les ressemblances des syllabes, des lettres toujours ramenées dans les mêmes cas, ce qui lui permettait d’appliquer, sans les formuler, de deviner, en quelque sorte, ce que nous appelons les règles d’orthographe. Par exemple il avait remarqué que le mot prenait une s toutes les fois que l’on parlait de plusieurs choses, c’est-à-dire lorsqu’il y avait un pluriel. Il avait également remarqué que les mots qui marquent un pluriel quelconque, c’est-à-dire les adjectifs, suivent toutes les transformations orthographiques du nom auquel ils se rapportent.
Par toutes ces découvertes, l’élève faisait ce qu’ont fait les premiers grammairiens, qui trouvèrent les règles dans les habitudes de la langue. Mais, pourrait on objecter à Jacotot, votre système d’interrogation, qui provoque chez vos élèves l’expression de leurs découvertes grammaticales, n’équivaut il pas, pour leurs camarades moins avancés ou plus lents d’esprit, au système des règles formulées par le livre ou par le maître ? Et que devient alors le travail personnel de ces derniers ? Voici quelle aurait été la réponse de Jacotot : Dans aucun cas, nous ne demandons à l’élève une formule autre que la sienne, c’est-à-dire que nous ne réclamons de lui qu’une explication indiquant qu’il sait bien ce qu’il dit. Et puis, l’élève qui ne sait pas encore, au lieu de prendre au plus avancé des formules toutes faites, dont il n’aurait que faire dans ses explications improvisées, est excité à produire de son côté, pour comprendre le fait dont il s’agit, l’effort qu’il voit faire à son camarade. En outre il sait que le maître ne lui demandera jamais que ce qu’il peut savoir ; et un maître qui vérifie chaque jour les connaissances de chaque élève se gardera bien de demander à aucun ce qu’il ignore, disons mieux, ce que, d’après les principes de la méthode, il est tenu d’ignorer, n’ayant pas encore eu l’occasion de le voir et d’y réfléchir. D’ailleurs, Jacotot ne proscrit pas absolument le formulaire abstrait ; mais il veut qu’il vienne à son moment, quand l’élève a réfléchi, comme nous venons de dire, sur ce qu’il connaît. Alors, qu’il prenne une grammaire, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit claire et courte, et qu’il la vérifie sur son livre, c’est-à-dire, pour Jacotot, sur Télémaque. Il pourra reconnaître chaque règle dans les applications que lui en présente le livre qu’il sait. Ayant appris ainsi la grammaire, il ne l’oubliera jamais : il lui sera, d’ailleurs, toujours très facile de trouver dans son livre, tant qu’il l’aura dans sa mémoire, avec son orthographe, l’application des règles, et par conséquent les règles elles-mêmes, dès qu’il voudra les rechercher dans cette application.
L’étude de la grammaire ainsi comprise est en même temps une étude des idées, et, même mieux, une grammaire des idées. L’enfant, qui a suivi la méthode pour apprendre l’orthographe, a commencé en même temps à saisir déjà le sens des mots, par la comparaison des faits qu’il a vus dans son livre et les conséquences qu’il en a déduites. L’interrogateur a dirigé son attention sur le sens des mots, soit signes de choses, comme grotte ; soit signes de personnes, comme Calypso ; soit signes d’action ou de faits, comme elle se promenait. « On ne se trompe pas, dit Jacotot, sur les signes de cette espèce. Il y en a qui expriment une succession de faits, un ensemble de circonstances, un tableau : ce sont ceux-là, surtout, qu’il faut étudier et apprendre, pour les employer à propos. Si vous vous rappelez toutes les circonstances où vous les avez vus, vous vous en servirez dans les mêmes circonstances et pour des faits analogues ; mais si vous avez oublié plusieurs des faits dont ils sont destinés à vous retracer l’image, vous ne pouvez les prononcer qu’au hasard. On n’est pas toujours heureux à cette loterie ; on peut acquérir, par cette voie, de la faconde et une grande facilité d’élocution : mais celui-là seul parle bien qui a appris en regardant par la pensée la chose dont il parle. »
Il faut donc exercer l’enfant à voir et à se rappeler les circonstances des faits ou les séries de faits dont un mot exprime l’idée abrégée. Qu’est-ce, la plupart du temps, que cette expression, sinon un terme abstrait ? Jacotot pense, et avec raison, que l’enfant peut comprendre des mots de cette espèce ; et il veut qu’on l’exerce à en comprendre, c’est-à-dire à en former le sens. Il faut l’y faire arriver, par lui-même, avec ses propres explications, en lui faisant décomposer les idées contenues dans l’expression abstraite. Jacotot ne trouve rien de plus aisé que de faire comprendre à l’enfant des termes abstraits : il suffit de regarder et de se souvenir pour les comprendre. Il veut aussi qu’on exerce l’enfant à généraliser, sans s’expliquer suffisamment sur ce mode d’exercice. Mais nous trouverons quelque éclaircissement, quelque application de ce précepte dans quelques uns des exercices d’intelligence et de langue que nous allons passer en revue.
Nous croyons utile de reproduire le texte de deux ou trois de ces exercices destinés à faire réfléchir l’enfant sur tous les faits contenus dans ce qu’il sait par cœur. Le lecteur pourra ainsi se faire une exacte idée de ce système d’interrogation, et de vérification préconisé et pratiqué par Jacotot :
« Premier exercice. — D. De quoi Calypso ne pouvait-elle pas se consoler ? R. Du départ d’Ulysse. — D. Faisait-il froid dans l’île de Calypso ? R. Je ne sais pas. — D. Regardez. R. Non, il y régnait un printemps éternel. — D. Pourquoi se promenait-elle seule ? R. Parce qu’elle était triste.
« Deuxième exercice. — D. Qu’est-ce qu’une déesse ? R. C’est un être immortel servi par des nymphes. — D. Est-ce que toutes les déesses sont servies par des nymphes ? R. Je ne sais pas. — D. Pourquoi l’avez-vous dit ? R. Pour répondre. — D. (silence) R. Il fallait dire : Calypso était servie par des nymphes ; mais j’ignore si toutes les déesses avaient des nymphes pour les servir.
« Troisième exercice. — D. Quel est l’état d’une personne affligée ? R. Elle cherche la solitude. — D. Il est vrai que Calypso était triste, et qu’elle cherchait la solitude ; mais qui vous a dit que toutes les personnes affligées cherchent la solitude ? R. Tout le monde sait cela.
« Quatrième exercice. — D. Que veut dire tout le premier paragraphe ? R. Calypso (1) ne pouvait se consoler (2) du départ d’Ulysse (3). — D. Expliquez-vous. R. Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse : c’est la répétition de ne pouvait se consoler. D’être immortelle donne l’idée de Calypso. Les nymphes qui la servaient, cela fait penser à Calypso. N’osaient lui parler me rappelle qu’elle ne pouvait se consoler. Sa grotte. Je vois Calypso. Ne résonnait plus de son chant, elle était triste. Elle se promenait souvent seule (2) sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île (1). Mais ces beaux lieux (1), loin de modérer sa douleur (2), ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d’Ulysse, qu’elle y avait vu tant de fois auprès d’elle (2, 3), et elle était sans cesse tournée (1) vers le côté où le vaisseau d’Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux (3).
Il faut ajouter, pour l’intelligence de ce dernier exercice, que les chiffres placés entre parenthèses sont une abréviation indiquant le rapport de chacune des différentes idées accessoires avec les trois idées principales : Calypso (1) ne pouvait se consoler (2) du départ d’Ulysse (3).
Tels étaient les exercices destinés à faire réfléchir l’enfant sur les mots et les idées connus. Le maître s’attachait à ne faire que des questions dont la réponse était contenue, n’importe où, dans le livre que l’élève savait. C’était à l’élève à s’efforcer de rassembler les éléments de la solution, quand ils s’y trouvaient épars. Du reste, le nombre des questions à poser de cette manière était infini. Remarquons aussi qu’il pouvait souvent arriver que la réponse ne fût pas contenue dans le livre, et que l’élève la pouvait trouver, soit dans son expérience personnelle, soit dans l’expérience de tout le monde, ou dans les vérités de sens commun. Nous l’avons vu dans cette réponse qui n’a l’air de rien, mais qui revenait souvent dans l’enseignement universel : Tout le monde sait cela. Quoi qu’on pense de ce genre d’exercices, on doit reconnaître qu’ils pouvaient contribuer à donner l’habitude d’examiner et de comparer les faits, les mots, les idées, et de leur donner toutes les formes, toutes les modifications possibles. Jacotot et ses disciples assuraient, d’ailleurs, que l’élève, même enfant, arrivait très promptement, par cette méthode, à faire des exercices de composition orale ou écrite.
Jean-Pierre Vandeuren
Source : http://vivrespinoza.wordpress.com/
Bonsoir,
Dans une démocratie, les programmes scolaires de l’éducation nationale, devraient-ils être livrés aux décisions et choix du peuple, ou bien doivent-ils rester sous l’autorité des élites ?
Et les formalités de choix et d’évolutions des programmes doivent-elles être inscrites dans la constitution ?
Bonjour,
Un peu d’eau à ce moulin là, un tout petit peu hors-sujet, vous m’en excuserez, en cela que le sujet débattu ici est de savoir si « l’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître » et que le texte de Jean Oury que je vous apporte ici traite sous forme de synthèse de ce qui prit le nom de « La Grille », structure d’organisation du travail non pyramidale au sein de la Clinique de la Borde, établissement psychiatrique fondé par lui en 1953.
Cependant ce texte montre bien à mon sens d’abord les bienfaits pour l’épanouissement de ce que je nomme l’âme humaine d’une répartition des tâches ingrates nécessaires à la vie d’une communauté, ensuite les bienfaits de la satisfaction de ce besoin inhérent à notre nature, la capacité de nous émerveiller à nouveau en envisageant le changement, ce besoin d’apprendre, de découvrir, de s’intéresser à d’autres travaux, d’autres savoirs.
Car la limitation de l’accès aux connaissances, l’ignorance, le manque de sens critique causé par l’autocensure et l’étroitesse d’esprit sont les fléaux de l’utopie démocratique que nous recherchons ici.
Il me semble bien visible à la lecture de ce texte qu’une organisation non pyramidale des tâches nécessaires à la vie de l’Homme, abjectes à mon sens au regard de ce que nous nommons « travail » dans nos sociétés malades serait un remède efficace pour beaucoup d’activités professionnelles qui souffrent de structures hiérarchiques incohérentes, prenant régulièrement les plus mauvaises des décisions car ignorantes des réalités du terrain et fermées à la perspective de tout changement organisationnel visant à les déposséder des pouvoirs décisionnels qu’elles détiennent.
L’addiction au pouvoir est auto-alimentée par la crainte de devoir un jour se plier aux décisions d’autrui, par la peur de devoir vivre selon les règles de quelqu’un qui ne penserait pas comme nous, c’est mon analyse.
Bonne lecture,
http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/34chi01.pdf
Jean Oury se défend dans son texte d’avoir voulu faire une expérience démocratique au sein de sa Clinique, je lui donne raison à présent car je pense qu’il manque au moins une étape au processus pour que cet établissement devienne un laboratoire de démocratie, l’idée serait à mon sens d’instituer le tirage au sort pour pourvoir les postes des personnes affectées à la réalisation de la dite « Grille », avec des rouages empêchant la réélection avant un certain laps de temps, tout en conservant les autres institutions de contrôle et de débats créées autour de « La Grille ».
Ceci de manière à éveiller le sens civique des êtres y travaillant en leur ouvrant l’esprit sur les droits et devoirs inhérents à la cohésion nécessaire à cette petite structure qu’est leur clinique et au bon déroulement de la vie en communauté.
Bien à vous,
Hugues.
Petite correction, l’article que je viens de citer est de Félix Guattari, qui a travaillé avec Jean Oury à la Clinique de la Borde, et qui a beaucoup interagi avec Gilles Deleuze pour repenser la psychanalyse. Pardon pour la confusion.
Hugues.
@Etienne,
Je veux tenter ici de mettre en corrélation la volonté d’instaurer un roulement dans l’accomplissement des tâches ingrates au sein d’une communauté travaillant avec une direction commune via cette idée de « La Grille » et l’idée que tu as énoncée le 31 janvier en compagnie des maîtres ignorants, qui est également d’organiser un roulement des métiers d’utilité civique ne souffrant pas l’élitisme d’une trop grande spécialisation, tous ces métiers qui devraient à mon sens, suite à l’idée que tu as avancée, être contrôlés par et dépendre des institutions publiques d’intérêt général, des professions dans les corps de métier du maintient de l’ordre, de la santé, des transports pour ne citer que celles-là, on pourrait faire une longue liste.
La démarche de vouloir intéresser par roulement les citoyens aux réalités des différents corps de métier en vivant ce qu’ils doivent gérer sur le terrain me semble tout à fait saine d’esprit, et pourrait bien contribuer à l’éveil de la citoyenneté et à une bonne information du peuple sur la nécessité du bon fonctionnement des services publics en apprenant comment ils fonctionnent et pourquoi.
Je sèche cependant au sujet de la mise en place d’un tel processus, l’obligation de participer aux roulements me semble totalitaire, et la bonne volonté des citoyens participants me semblerait insuffisante pour le moment au regard du peu de citoyens réveillés et prêts à mettre la main à la pâte.
Le risque étant selon moi que le laxisme l’emporte dans une telle structure tant qu’elle ne comportera pas un gros pourcentage de citoyens conscients de leurs droits et devoirs au sein de la population.
Des idées ?
Au plaisir de vous lire,
Hugues.
Vous êtes courtois Hugues et je ne voudrais aucunement offenser votre posture et vos croyances.
La psy aujourd’hui est à mille lieues de ce que nous montre ce document.
Mais à bien y réfléchir est-ce si loin que cela ?
Il y a quelque chose de surfait dans Laborde, quelque chose d’un relent de 68 dont sont singulièrement absents les « patients » d’aujourd’hui.
Et pourtant, et pourtant la rudesse, l’âpreté d’aujourd’hui ne dit-elle pas mieux de la vérité du fossé radical entre la normalité et de ce que l’on dit être l’anormalité ?
Pour y être 5 jours sur 7, je peux vous confesser que les plus troublants, les plus touchants, les plus remuants, les plus authentiques rapports humains je les ai eu là, dans cet antre, si putride et pour cela même aussi si léger ! c’est auprès d’eux que l’on apprend le plus, car ils sont au cœur du cœur de ce qui fait battre le cœur justement !
Je vais bien plus bas profiter de cette occasion pour effleurer le thème de la « culture hors sol », ou de l’homo désincarnus 😉 pardonnez moi cette grimace lexicale.
Je lis :
« l’obligation de participer aux roulements me semble totalitaire, et la bonne volonté des citoyens participants me semblerait insuffisante pour le moment »
->
Dans le contexte particulier, ce qui est soulevé ici est me semble-t-il de même nature que l’alternative dont les termes sont la loi et l’anarchie.
Ou autrement dit, il s’agit du chronique malaise ressenti vis a vis de la cohérence sociétale qui ne peut être obtenue que par la coercition, convenue ou pas, motivée et rendue nécessaire par le déficit en conscience collective et individuelle.
Mais je vois autre chose :
Si certaines tâches sont peu prisées, c’est parce qu’elles sont dépréciées, à tort. Peut être parfois pour cela qu’elles sont salissantes, peut être parfois aussi pour cela qu’elles ne sont pas auréolées de la gloire de l’intellect ou de l’abstraction, ni protégées par un diplôme « honorifique ».
Mais pourtant bon sang, quoi de plus noble que la tâche du laveur de carreaux, qui permet à la lumière et à la splendeur du soleil de rentrer dans ces bureaux qu’occupent des VIP payés 10 fois plus que lui qui est suspendu au dessus du vide, accroché à un filin, dans le vent.
Je vous le dis : faire entrer la lumière est bel et bien un acte magique. Pourtant, peu le perçoivent comme tel 🙁
Ce n’est qu’un exemple.
Il y a dans notre « « civilisation » » une maladie de l’estime , une maladie mentale collective, qui induit le mépris pour les personnes chargées des actes élémentaires vitaux, de ceux qui ancrent la vie dans sa réalité matérielle , qui induit en contrepartie la gloire fallacieuse de toute notre « culture hors sol », j’entends par là de toutes celles de nos activités qui ne sont pas directement productrices de vie, de nourriture, de confort, de propreté, etc, mais sont théoriques, artificielles , souvent inutiles (la banque et l’assurance par exemple seraient inutiles dans une civilisation bien conçue).
Il est clair que si à chaque tâche était attribuée sa vraie valeur, le savetier serait plus riche que le financier, et le ramasseur des ordures serait honoré de tous, loué par les poètes, et remercié pour ce service pénible, qui soulage notre peine quotidienne d’un souci non négligeable.
Car c’est celui qui est servi qui devrait être humble devant celui qui le sert, et non le contraire!!!
Le fait que soit structurée l’abolition de certains de nos soucis qui devraient pourtant être de notre « hardware » quotidien, abolition organisée sur le dos de travailleurs méprisés, presque invisibles (Qui voit vraiment le balayeur des rues ? Qui le salue ? Qui le remercie ? ), ce fait là fait partie de tout une organisation qui transforme l’être humain en légume hors sol.
Et je voudrais pour finir attirer l’attention sur cela que cette culture hors sol est l’un des outils de l’égrégore dominance pour anesthésier le troupeau de ses ressources humaines.
En plus clair j’espère : Tout ce qui déconnecte le citoyen de la réalité terrestre permet de le manipuler.
Exemple typique : le secret qui entoure l’origine de l’aliment qui arrive dans notre assiette permet de vendre n’importe quoi, à n’importe quel prix, permet aussi de tuer dans l’œuf toute velléité de solidarité avec celui qui a sué pour produire.
Ce n’est qu’un exemple 😉
Bonjour,
L’âme humaine s’instruit seule, certes. Mais pour ne par être un éternel recommencement, elle partage son savoir (mémoire et explication).
Sans partage pas d’évolution. Le maître ne partage pas, il filtre le savoir afin de domestiquer.
La culture hors-sol des individus n’est hélas, pas que mentale. De plus en plus d’êtres humains sont hors-sol, déracinés.
Le droit du sol c’est juste pour les yeux, pas le droit d’y toucher, de l’embrasser.
Il est interdit d’y ancrer ses racines pour grandir, se construire et s’épanouir.
Ces êtres ne sont plus que des âmes damnées de leur vivant, ne sachant plus comment gérer cette enveloppe charnelle qui ne sert plus qu’à véhiculer par alternance souffrance et soulagement.
Condamnées à servir leurs maîtres, après le travail, ces âmes rangent elles-mêmes ce corps encombrant dans une boite hors-sol et entendent de finir enfin enraciné, enterré dans une plus petite boite.
Le droit du sol n’est rien d’autre qu’une volonté politique de conditionner le peuple.
Il nous faut ®évoluer vers nos origines, réintégrer ce que nous avons eu tort de délaisser en chemin pour enfin reprendre sainement la route de l’évolution.
Œuvrons pour un droit terrestre du vivant ; animal et végétal.
Elle s’in-struit seule l’âme humaine, le simple mot IN-STRUIRE nous dit le contraire, parce qu’avant que le dedans ex-iste il faut qu’il y ait un dehors, et ce dehors nous l’intériorisons par les autruis qui nous socialisent, pensant qu’il s’agit de nous quand nous pensons et faisons, comme si nous pouvions penser et faire tous seuls, prétentieux l’être humain, hein, mais non, ce sont les autres qui sont en nous.
Tout le travail, c’est de passer sur l’autre rive et de re-prendre en notre nom, auto-nom–ie, les harmoniques qui nous sont propres, Jung appelle cela le phénomène d’individuation
L’instruction, ça se pose sur une matrice, pas sur rien.
Ensuite, le problème comme dit l’autre, ce n’est pas tant la vérité( inaccessible) que la croyance.
Ce à quoi l’on croit en vertu de nos identifications, c’est ça le problème !
Je vous signale un livre qui explore d’une autre façon le même territoire que Rancière et Jacotot :
« La puissance des pauvres », de Majid Rahnema et Jean Robert, chez Actes Sud.
Là où « Le maître ignorant » montre que l’ignorance ne vient pas du manque d’intelligence mais d’un manque de volonté issu d’une forme de mépris de soi que les élites, même progressistes (pro-éducation), surtout progressistes peut-être, encouragent dans le peuple,
Rahnema montre que la misère (dont la généralité est concomitante à la modernité) n’a rien à voir avec la pauvreté (qui a toujours été et est encore la condition humaine commune) mais avec une forme de mépris de soi et de sa potentia (au sens de Spinoza) que les élites, même progressistes (pro-développement), surtout progressistes, encouragent chez les pauvres.
Eh oui, si on vous met dans la tête très tôt que vous n’avez rien dans la tête, vous finissez, telle une prophétie auto-réalisatrice à réaliser « en acte » ce que n’ont cessé de vous dire ceux qui prétendument savent et vous ne faites plus rien de votre tête, et même que vous êtes honteux et que vous vous demandez si vous avez le droit de vie ! C’est du vécu, je vous assure !
La Borde ou le droit à la folie, non, vraiment, c’est pas l’actualité du moment.
En psy, c’est du grand, grand, grand n’importe quoi, et tout le monde d’avaler les couleuvres, non, pas des couleuvres, des vipères, oui, des vipères.
C’est bougrement révulsant la façon dont on traite ces gens qui pourtant savent mieux que ces soi-disant psychologues ou psychiatres, qui ne connaissent de la psyché que ce qu’on leur a mis dans la tête sans même en interroger le contenu, oui, ces gens-là, s’ils pouvaient parler et s’ils étaient entendus, ça révolutionnerait ce monde car ce qu’ils ont à dire est bâillonné sitôt prononcé et pourtant pulse toute la vie qui se crispe sur les hoquets du normé à cette norme malade du mal à dire !
… et pourtant pulse toute la vie qui se crispe sur les hoquets du normé à cette norme malade du mal à dire !
Pour le plaisir de vous citer, ces mots cette langue si belle et si riches de sens, ce plaisir à le dire autant que cette nécessité en soi, ce point d’équilibre entre la beauté des choses, cette justesse inhérente et toute la pertinence, toute la vérité de tels propos.
Oui, ANEDUCARE, ces petites gens qui n’iront jamais débattre sur la Constitution car ils seraient décidément trop honteux de parler de quelque chose dont ils n’entendent absolument rien, trop honteux face à tout ce savoir accumulé ou prétendu des élites et de tout intellectuel qui se respecte… cette Représentation commune évidente qui replace aisément ou au besoin chacun à sa place tout en donnant l’illusion démocratique d’appartenance et de ressemblance commune : ces modes vestimentaires, ces joujoux high-tech, ces séjours, ces vacances à l’étranger, etc., etc., mais personne n’est dupe ou grand nombre s’en contente, les inégalités de castes et de blé sont bien là, ces indicateurs et ces subtilités qui informent autant qu’elles* obligent, pouvoir inconscient et culturel qui asservit autrement mieux les masses et les consciences que ne le font la force et la violence, cette plus-value et cette adhésion en plus en tout cas.
Oui, cette question essentiel du blé, au propre comme au figuré, ce blé de nos campagnes à (re)localiser, cette denrée alimentaire à rendre au bien public parce que cette nécessité au quotidien et cette abondance commune (voir les propos de J.C (@95 ‑http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/in dex.php?2013/02/24/309-entretien-avec-les-colibris-juillet-2012-aux-amanins#c14110), ce blé vert à se réapproprier de la façon la plus autonome et la plus écologique qui soit, cette émancipation culturelle, la Terre autant que l’Esprit, cette richesse fondamentale subtilisée et remplacée par cette valeur fiduciaire et ce gros mensonge construit dès le début à partir de cette confiance commune, cette inversion des concepts et de toute notion, de tout valeur si cher à ETIENNE et à moi-même.
Ce petit hors-sujet dans ce topic que je n’ai pas repris à son début, qui plus est, mais toute cette information que je serais bien incapable d’ingurgiter aussi vite_comme ce besoin ou cette fraise de la ramener moi-même car le présent est précieux et s’élabore autant dans tout ce qui le précède que dans ces projections et ces idéaux communs, et les miens n’ont que faire de toute cette Histoire de la Démesure et de l’Inconséquence, pour n’user que d’euphémismes très généraux.
Oui, c’est de vécu dont je parlais et de mon propre vécu de surcroît.Cette humiliation terrible que l’on peut ressentir, sentir dans tous les espaces de son corps, quand l’autre qui vous fait face, vous renvoie l’image d’un non-être. D’un non, d’un j’sais pas quoi, mais une négation de vous-même.
Du coup, vous en venez à vous nier vous-même et à penser que vous êtes de trop sur cette terre, comme un immondice, un détritus, dont il serait salutaire pour le Bien de tous que vous fassiez l’humble et salutaire débarras, comme on se débarrasse d’un encombrant, c’est à dire ne plus exister, faire de la place, de l’espace pour ce qui vaut le coup.
Quand on sent ça en soi, c’est dur, parce que d’abord on y croit à ce qui nous est renvoyé. On se dit, oui, c’est vrai, je ne vaux rien, je ne suis pas passée par où les autres sont passés, je n’arrive pas à intégrer ce que les autres ont intégré, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, j’aurais voulu être une bonne ceci, une bonne cela, mais l’ennui dans ces institutions me plombait trop, il me diminuait cet ennui, me rétrécissait et ce n’était pas trop ce dont j’avais envie.
J’avais envie de nature, de sens, de beautés, de nobles choses et je ne les trouvais pas là où j’étais.
Je suis donc sortie de tout ça en bien mauvais état car j’avais intégrée, métabolisée, fait mienne cette non-image de moi,une bien piètre image de moi qui faisait que je n’étais plus rien de rien, tabula rasa, comme une forme sans contenant, vide et diaphane.
Je me suis donc réfugiée dans un endroit accueillant et bienveillant et silencieux et pas donneur de bons points, je me suis réfugiée chez Dame Nature et elle m’a ouvert les bras et m’a fait comprendre, prendre en moi, au sens réel du terme, le sens, le sens, l’articulation entre les éléments,le sens de ce qui se déployait dans ce que je voyais, sentais, goûtais, touchais, entendais.
Une vraie école qui ne ment pas et qui caresse à notre rythme les chemins des liens qui se construisent peu à peu.
Bon, j’arrête-là, mais tout cela pour dire que j’ai eu la chance de me tourner vers la nature qui m’a sauvée mais ceux qui sont enfer-més dans leur cercueil de béton, je comprends alors le désir qu’ils ont d’en finir avec tout ça.
Ce raz- de- marée qui vous enlève parole, acte jusqu’à l’émotion dernière qui vous fait re-non-cer au final, alors qu’il aurait fallu un pas grand chose, mais un quelque chose grand et petit à la fois, qui aurait fait repartir la machine …
Je pense à Rilke en lisant ce que tu écris Ana et puis aussi à Joyce qui parle vite de ce dont tu parles en un seul glissement de mot, « syphilisation » et pour Rilke, de mémoire, il dit » Derrière les ogres, les démons, les tout ce qui fait peur(là, c’est moi qui y vais de ma verve!) il y a des princesses qui attendent de nous voir courageux et joyeux!!!
C’est tout simplement magnifique ce qu’il dit Rilke, car il est vrai que ce n’est pas tant d’aller vers ce qui rassure qu’il faut aller, mais avoir l’audace de se confronter à nos peurs et derrière elles, il y a souvent de bien belles princesses qui nous attendent !
Lancelot et la Dame à qui il offre chastement son cœur étant bien entendu les deux composantes symboliques de l’être individué qui cherche son harmonie à travers ce mariage alchimique.
Mais bon … 😉 c’est un peu hors sujet …
Non, non, justement, c’est loin d’être hors sujet, c’est le sujet, le coeur du sujet, mais décidément, y’a de la res-istance ! dure réalité, allez je vais redormir !
C’est quoi déjà le sujet de ce topic ?! lol
Entièrement d’accord avec vous, il y a rarement du hors-sujet quand tout ici-bas, au final, est lié, c’est en tout cas mon sentiment, toutes ces synchronicités, tous ces signes, ces connivences, ces intuitions, ces intelligences… tout ce potentiel en nous et autour de nous, exponentiel à l’infini de toutes ces interactions en puissance entre nous… euh…
Quoi qu’il en soit, LANCELOT et LA DAME DU LAC, ça me botte bien moi, cet imaginaire autant que ce symbolique_gardiens de nos idéaux juvéniles et dépositaires de ces valeurs éternelles, ou quelque chose comme ça… ça me rappelle justement un topic que j’ai créé l’an dernier sur un autre forum et que j’avais intitulé La Communauté, quelque chose à mi-chemin entre le rêve d’ARTHUR et la Communauté de l’Anneau… Oui, c’est si séduisant cet esprit chevaleresque, cet audace autant que cette éthique, mais sans déverser la moindre haine, sans déverser la moindre violence, ce pouvoirs des mots et cette intégrité légitime et transparente… A chacun ses fantasmes et, justement, car complexité et non démesure.
Bonne soirée
Je viens de passer un après midi enthousiasmant auprès de l’école Montessori de Pringy.
Si « l’âme humaine est capable de s’instruire seule » ( le thème de cette page héhé ) il est passionnant de regarder de près les tentatives qui visent entre autres à favoriser cette capacité d’autonomie dès l’enfance ( au contraire de notre école publique qui forge surtout des obéissants ?) .
Au delà de la dimension pédagogique, il y a dans l’esprit Montessori cette détermination fondamentale à respecter le rythme de chacun, à ne pas juger mais seulement offrir un cadre, à considérer l’erreur comme une richesse sur le chemin de la découverte.
En un mot tout ce qui manque à notre civilisation de la compétition au point d’en faire un espace de douleur …
N’étant pas spécialiste, je m’arrête là, mais ça donne envie d’approfondir.
L’exemple merveilleux de quelqu’un qui n’a pas subi d’enseignement :
http://epanews.fr/video/et-je-ne-suis-jamais-alle-a-l-ecole
Plein de thèmes à creuser
Super intéressant.
Je me sens très proche de tout ce que ce monsieur dit en tant que représentant des toutes premières fournées de la « génération Y » a qui l’école a essentiellement appris a glander en cachettes et mentir pour avoir la paix.
Ce printemps, je me suis rapprochée de l’école Montessori qui s’attache à respecter l’enfant au maximum, mais là, ça va encore plus loin, , jusqu’à contester l’ingérence adulte, et surtout, le résultat que nous avons sous les yeux, ne permet pas de contester les vertus de la liberté en évolution.
J’étais prof et j’ai toujours eu ce sentiment d’être comme un éléphant dans un magasin de cristal. Je tentais, surtout les dernières années, dans la mesure du possible structurel, d’adapter mon style à cette perception, mais hélas, ce n’est qu’après mon départ que les bonnes informations sont venues à moi.
Nous qui sommes ici sur ce site en majorité démocrates au sens vrai, je pense que nous devons attacher une grande importance à cette question de la croissance florale de l’esprit, avec ou sans tuteur, car c’est là que se forge la démocratie de demain, ou, au contraire hélas, le troupeau. Ce thème est au moins aussi important que tous ceux qui nous enflamment et captent le gros de notre attention, de la délibération au tirage au sort, en passant par le RIP et la monnaie populaire.
Bonsoir,
Merci Ana, qu’est-ce que ça fait du bien par où ça passe ! Moi qui n’ai jamais accepté d’être raisonné par le fatalisme, je me regonfle d’enthousiasme depuis qu’Internet réveille, éveille et veille…
S’il y a bien une chose que l’on n’a pas à apprendre à un enfant, c’est bien ça façon d’apprendre. il est muni naturellement dès la naissance de toutes les facultés pour s’adapter à son environnement. Nous avons juste à être son environnement, il en sera sa la fidèle réaction.
Ma copine est enseignante, je lui ai montré la vidéo, elle a vraiment apprécié, il faut dire qu’elle avait fait son mémoire sur l’apprentissage par le jeux…
Sans vouloir la vanter elle semble avoir un impact très positif sur ses élèves et a très peu de problèmes disciplinaires par rapport à la moyenne de ses collègues…
C’est quelqu’un qui utilise beaucoup les jeux comme vecteur d’enseignement.
Je pense qu’il y a un lien.
Merci aussi pour la seconde video du message 37
Une première partie parle du fait que l’école est perçue de nos jours comme en rapport avec l’économie et avec l’acquisition d’une place/compétence dans la vie active.
C’est à mon avis un recul par rapport à ce qui naissait auparavant, c’est à dire l’intention de permettre à l’être d’acquérir une complétude, une polyvalence, en un mot une liberté incarnée dans des capacités non ciblées.
Il me semble que cette vision moderne, qui parcourt la société au point que la plupart des gens interrogés ne voient dans l’école qu’un outil de formation professionnelle (et vont jusqu’à juger inutile et fastidieux tout ce qui n’est pas cela), il me semble que cette mentalité est étroitement corrélée au paradigme sociétal actuel qui induit l’esclavage moderne : l’école est conçue en vue de préparer des salariés et non pas des acteurs libres mus par la pulsion contributive et l’empathie, en vue de préparer des individus à se soumettre à un rôle, à une fonction, à une tâche, sans vraie liberté de choix.
Une seconde partie pointe le côté normalisant, sorte de dressage conduisant l’individu à se mouler dans des normes comportementales (certainement inductrices de normes de pensée).
Ce qui différencie l’espèce humaine de l’espèce fourmi, c’est : l’individuation au sein du collectif, subtile dualité où se côtoient la liberté individuelle et la synergie collective. Toute la difficulté de l’organisation sociale et politique réside me semble-t-il dans l’harmonisation et l’équilibrage de ces deux pôles de notre espèce. Il me semble que nous vivons ces siècles-ci un excès de la normalisation aux dépends de l’individuation ((( il me semble qu’il y a un mécanisme étrange et pervers, à étudier, qui transforme l’égoïsme en outil du conformisme,donc qui part de la pulsion individuelle et du désir pour engendrer le troupeau informe sans protubérance, mécanisme peut être orchestré par les crapules … )))
Cet excès de la normalisation doit évidemment être combattu par ceux qui le perçoivent.
Une dernière pour la route : le vote et l’élection vont avec l’esprit de normalisation-soumission, alors qu’une organisation fondée sur la délibération universelle irait dans le sens de l’individuation, … qui n’est pas incompatible avec l’harmonie de groupe.
La construction de l’être-individu me semble indissociable de l’organisation politique et si ceci induit cela, cela induit ceci.
Merci pour cette joyeuse trouvaille !
Encore un peu :
http://www.actes-sud.fr/catalogue/societe/et-je-ne-suis-jamais-alle-lecole
Chouette bonhomme, vraiment, et grande idée.
Ça tombe bien, pour la rentrée d’un prof, merci 🙂
Étienne.
Oui, et il serait bon je pense, de lui ouvrir son propre article sur ce blog…
Merci Ana, c’est merveilleux:-)
« C’est inutile de préparer un environnement pour l’enfant. Toutes préparations … sont toujours destinées à rassurer les parents, mais sont délétères pour l’enfant. »
La crise de l’adolescence est une pathologie de parents. C’est la période où l’enfant se rend compte que ses parents ont restreint son environnement.
Une requête Google « Rancière Lepri » m’amène ici. Bon, c’est bien beau toute cette utopie autour du bouquin de Rancière sur Jacotot, ça rend bien optimiste, ça fait du bien alors, naturellement, on voudrait y croire.
Ça ferait presque oublier l’expérience en elle-même, dont les résultats n’ont pas été évalués de manière indépendante à ma connaissance (et je peux me tromper). Donc pas super objectif. On ne peut pas trop s’y fier.
Il y a sinon l’expérience du trou dans le mur en Inde (http://www.ted.com/talks/sugata_mitra_shows_how_kids_teach_themselves.html) qui ressemble et dans cette mouvance bien sûr Ivan Illich, un auteur qui ne va pas tarder à revenir à la mode, « Deschooling society ».
Enfin rappelons-nous que ce n’est pas la scolarisation qui est obligatoire (en France), mais l’instruction.
Oui, quand on comprend qu’il se pourrait que l’école soit le plus gros frein à l’apprendre, je comprends que les enseignants comme Étienne se posent des questions :))) Comme pas mal de parents.