La trahison est naturelle dans un député, à quelque parti qu’il appartienne. (Alain)

17/12/2011 | 4 commentaires

La tra­hi­son est natu­relle dans un dépu­té, à quelque par­ti qu’il appar­tienne. Et la tra­hi­son, comme on l’a cent fois remar­qué, consiste à tirer vers la droite après avoir juré de res­ter plus ou moins à gauche ; cha­cun sait qu’il y a une droite et une gauche en tous les points de l’hé­mi­cycle ; et vous n’en­ten­drez jamais dire qu’un dépu­té ait glis­sé à gauche mal­gré les pro­messes faites aux élec­teurs. Ce phé­no­mène d’at­trac­tion, ou de répul­sion, ou d’io­ni­sa­tion, comme on vou­dra dire, mérite d’être consi­dé­ré avec atten­tion ; le jeu poli­tique revient tout à ces mou­ve­ments insen­sibles qui déplacent len­te­ment et sûre­ment les repré­sen­tants du peuple vers les enne­mis du peuple.

Enne­mis du peuple ? J’ap­pelle ain­si ceux qui pensent que la Révo­lu­tion fut une folie, que le peuple ne connaît nul­le­ment son propre bien, qu’il faut le rame­ner à l’o­béis­sance, et le conduire à ses des­ti­nées d’a­près les lumières supé­rieures, qui brillent pour Coty, Kérillis, Bour­get et autres génies natio­naux, qui éclairent encore un petit peu le bour­sier Her­riot, mais qui sont invi­sibles à vous et à moi, au com­mer­çant, au pay­san, à l’ou­vrier, à tous les petits. Là-des­sus on peut rire, car le peuple est à ses pré­ten­dus chefs comme un ter­ras­sier à un enfant ; il est très sain de rire ; mais enfin les récents évé­ne­ments ont prou­vé que les esprits enfants, ceux qui se trompent à tout coup et sur tout, ont plus d’un moyen de nous pas­ser la bride. Et tant que nous n’au­rons pas com­pris le jeu, nous per­drons. Je reviens donc à mon député.

Pre­miè­re­ment, il croit savoir, ce qui est la pire igno­rance. Il res­semble à ces gens qui reviennent d’Al­le­magne, et qui disent : « Vous ne connais­sez pas l’Al­le­magne. » L’Al­le­magne est à peu près aus­si facile à connaître que l’A­mé­rique, ou la Chine, ou le pro­blème des changes, ou celui des douanes. Dans ces immenses objets on trouve de quoi prou­ver n’im­porte quelle thèse. Ce qu’on en dit n’est jamais vrai ; sans comp­ter que tout change d’un jour à l’autre. Or, le dépu­té fait son­ner cette fausse mon­naie des pédants de poli­tique ; il incline à pen­ser que le peuple est là-des­sus tout à fait aveugle, qu’il est dif­fi­cile de l’é­clai­rer, qu’il demande des choses impos­sibles, comme la paix, la jus­tice dans l’im­pôt, une police égale pour tous, et qu’en­fin l’art du poli­tique est de refu­ser en détail ce qu’on a pro­mis en gros. Ce métier, quand on le voit sous cette lumière, donne de l’a­mer­tume, de l’im­pa­tience, un peu de mépris.

Ces sen­ti­ments sont chauf­fés à blanc dans la cor­nue, pari­sienne, qui est méphitique.

Il fau­drait plus d’es­pace et de soli­tude aux amis du peuple. Il fau­drait que la popu­lace des para­sites, inter­mé­diaires, intri­gants, joueurs, mar­chands de plai­sirs, jour­na­listes, vau­de­vil­listes, leur lais­sât un peu plus d’air. Il fau­drait aus­si qu’ils ne soient pas tant ser­rés les uns contre les autres, échan­geant leurs idées, qui n’ont pas une jour­née d’âge, et qui péris­sent le soir même. Tour à tour flat­tés et inju­riés selon qu’ils risquent un pas à droite ou qu’ils reviennent sur leurs posi­tions. J’y joins les ambi­tions, qu’on ne peut blâ­mer, car, sans ce piquant, la vie du poli­tique serait mor­tel­le­ment ennuyeuse. Et voi­là pour­quoi le dépu­té mûrit mal ; voi­là pour­quoi vous le retrou­vez misan­thrope et pes­si­miste par cette opi­nion trouble qu’il a de lui-même. Là-des­sus on me dit sou­vent que les par­tis, s’ils étaient forts, vau­draient mieux que les hommes ; mais je n’en crois rien. Les par­tis ont leurs gou­ver­nants, qui suivent le des­tin de tous les gou­ver­nants, j’en­tends qu’ils sont hommes d’É­tat, mais pré­ma­tu­ré­ment. Homme d’É­tat, on l’est tou­jours trop. Dix minutes par jour c’est assez et trop ; le reste du temps qu’il soit homme ; mais c’est beau­coup demander.

Alain, Pro­pos de poli­tique, 1934.

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Étienne

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4 Commentaires

  1. stef

    LA CONSCIENCE PROFESSIONELLE est le talon d’a­chille de notre société…

    Réponse
  2. Sandrine Guillier
  3. jp11
    @ Sandrine

    pour avoir une idée plus claire de ce que pour­rait être ce « reve­nu de base », il faut abso­lu­ment regar­der cette vidéo :
    http://​www​.kult​ki​no​.ch/​k​u​l​t​k​i​n​o​/​b​e​s​o​n​d​e​r​e​s​/​l​e​_​r​e​v​e​n​u​_​d​e​_​b​a​s​e​_​f​i​l​m​_​f​r​a​n​c​a​ise

    le tra­vail d’E­tienne nous donne un hori­zon en matière de poli­tique, mais ces idées de reve­nu de base nous en donnent en matière de social et d’é­co­no­mie … comme il y a aus­si des choses à faire en matière d’environnement.

    Ce n’est à mon avis qu’en conju­gant les 3 que l’on pour­ra faire rêver le plus grand nombre qu’  »un autre monde est pos­sible », et que ce n’est pas qu’une « uto­pie » irréalisable.

    Il y a des choses que l’on ne peut ni igno­rer ni décon­nec­ter quand on aspire à chan­ger l’or­ga­ni­sa­tion de nos vies, parce que la vie en socié­té ne se résume pas à une seule de ces 3 composantes

    Ce n’est que mon avis Sandrine 🙂

    Réponse

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