Comment former le citoyen du 21e siècle ? L’enseignement des humanités pour développer l’empathie chez des citoyens actifs

16/10/2011 | 24 commentaires

IMPORTANCE DES ÉMOTIONS DÉMOCRATIQUES :
POUR DÉVELOPPER L’EMPATHIE CHEZ DES CITOYENS ACTIFS
Clé­men­tine Autain signale Mar­tha Nuss­baum sur France Culture


(http://​www​.fran​ce​cul​ture​.com/​p​l​a​y​e​r​?​p​=​r​e​e​c​o​u​t​e​-​4​3​1​6​9​9​9​#​r​e​e​c​o​u​t​e​-​4​3​1​6​999)

Cette courte mais pas­sion­nante chro­nique de Clé­men­tine Autain (« Les idées claires », sur France Culture)
m’a fait décou­vrir le livre for­mi­dable de Mar­tha Nuss­baum :
Les émo­tions démo­cra­tiques : Com­ment for­mer le citoyen du XXIe siècle ?



(http://www.amazon.fr/émotions-démocratiques-Comment-former-citoyen/dp/2081259540)

Mar­tha Nuss­baum dénonce la dérive mon­diale des sys­tèmes édu­ca­tifs qui pour­suivent le pro­fit à court terme, ne se pré­oc­cu­pant que de for­mer des élites com­pé­tentes pour la tech­no­lo­gie et les affaires, au détri­ment des sciences sociales, des huma­ni­tés et des arts.

Mar­tha Nuss­baum mobi­lise la méthode et les valeurs de Socrate pour for­mer des citoyens actifs, cri­tiques, curieux, capables de résis­ter à l’au­to­ri­té et à la pres­sion des pairs. 

His­toire, géo­gra­phie, phi­lo­so­phie, langes étran­gères sont des ensei­gne­ments essen­tiels. Il faut déve­lop­per l’i­ma­gi­na­tion nar­ra­tive des élèves, c’est-à-dire apprendre aux enfants à ima­gi­ner ce que ça fait d’être à la place d’un autre. Le jeu de rôle et les arts aident à culti­ver l’empathie chez les enfants et à les pro­té­ger du machisme et de la xéno­pho­bie. Chan­ter, dan­ser, lire de la poé­sie n’est pas super­flu mais vital pour le déve­lop­pe­ment d’in­di­vi­dus capables d’empathie


Qua­trième de couverture :

Une crise silen­cieuse frappe aujourd’­hui les démo­cra­ties du monde. L’é­du­ca­tion se plie aux exi­gences du mar­ché de l’emploi, de la ren­ta­bi­li­té et de la per­for­mance, délais­sant la lit­té­ra­ture, l’his­toire, la phi­lo­so­phie et les arts : les huma­ni­tés. Pour Mar­tha Nuss­baum, l’une des plus grandes phi­lo­sophes amé­ri­caines, celles-ci ne sont ni un ves­tige du pas­sé ni un sup­plé­ment d’âme pour hap­py few. Dans ce mani­feste ori­gi­nal et argu­men­té, Mar­tha Nuss­baum montre com­ment les huma­ni­tés nous font accé­der à la culture des émo­tions, à l’  »ima­gi­na­tion nar­ra­tive ». C’est grâce à l’empathie que nous sommes capables de nous mettre à la place d’au­trui, de nous iden­ti­fier au « faible » au lieu de le stig­ma­ti­ser, de déve­lop­per de la com­pas­sion et du res­pect en lieu et place de l’a­gres­si­vi­té et de la peur qui naissent inévi­ta­ble­ment de la vul­né­ra­bi­li­té, et de défendre l’in­té­rêt com­mun. Ce n’est pas à coup de débats d’i­dées abs­traites que s’im­po­se­ront l’é­ga­li­té et la liber­té… C’est en for­mant, par le biais des « émo­tions démo­cra­tiques », le citoyen du XXIe siècle.

Mar­tha Cra­ven Nuss­baum est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à la Law School de l’u­ni­ver­si­té de Chi­ca­go. Figure majeure de la phi­lo­so­phie poli­tique et morale amé­ri­caine contem­po­raine, elle est l’au­teur d’une oeuvre consi­dé­rable. Deux de ses ouvrages sont tra­duits en fran­çais : Femmes et déve­lop­pe­ment humain, L’ap­proche des capa­bi­li­tés (Edi­tions Des Femmes, 2008) et La Connais­sance de l’a­mour : essais sur la phi­lo­so­phie et la lit­té­ra­ture (Cerf, 2010). D’a­bord spé­cia­liste de lit­té­ra­ture et de phi­lo­so­phie antiques, elle déve­loppe depuis de nom­breuses années, au côté d’A­mar­tya Sen, l’ap­proche dite des « capabilités ».


PLAN

1. La crise silencieuse

2. Édu­ca­tion tour­née vers le pro­fit,
édu­ca­tion tour­née vers la démo­cra­tie


3. L’é­du­ca­tion des citoyens : émo­tions morales
(et amo­rales)

4. La péda­go­gie socra­tique : l’im­por­tance du débat
— Johann Pes­ta­loz­zi
— Frie­drich Froe­be­ly
— Bron­son Alcot­ty
— Horace Man­ny
—John Dewey
— Rabin­dranàth Tagore.

5. Citoyens du monde

6. Culti­ver l’i­ma­gi­na­tion : la lit­té­ra­ture et les arts

7. L’é­du­ca­tion démo­cra­tique au pied du mur


Extrait (10 pages, appétissantes) :

« Les émo­tions démo­cra­tiques : Com­ment for­mer le citoyen du XXIe siècle ? »
de Mar­tha Nuss­baum, (Édi­tions Cli­mats, 2011). Extrait : 

Cha­pitre pre­mier : La crise silencieuse

L’é­du­ca­tion est ce pro­ces­sus au cours duquel l’es­prit se déve­loppe à par­tir de l’âme et, en lien avec les choses exté­rieures, réflé­chit sur lui-même et prend conscience de leur réa­li­té et de leur forme.
Bron­son Alcott, péda­gogue du Mas­sa­chus­sets, vers 1850.

Tout en dis­po­sant de ses pos­ses­sions maté­rielles, l’homme doit se gar­der de leur tyran­nie. S’il est faible au point de se rape­tis­ser aux dimen­sions de sa cou­ver­ture, on assiste à un pro­ces­sus de sui­cide pro­gres­sif par rétré­cis­se­ment de l’âme.
Rabin­dranàth Tagore, péda­gogue indien, vers 1917.

Nous sommes plon­gés dans une crise redou­table, grosse de graves consé­quences mon­diales. Non, je ne veux pas par­ler de la crise éco­no­mique mon­diale qui a écla­té en 2008. Dans ce der­nier cas, au moins, per­sonne ne doute de la réa­li­té de la crise : dans le monde entier, de nom­breux chefs d’É­tat se sont mis à l’œuvre rapi­de­ment et éner­gi­que­ment pour cher­cher des solu­tions. Les consé­quences ont d’ailleurs été lourdes pour les gou­ver­ne­ments inca­pables de trou­ver ces solu­tions, bon nombre d’entre eux furent rem­pla­cés dans la fou­lée. Je pense à une crise qui passe lar­ge­ment inaper­çue, tel un can­cer ; une crise qui pour­rait être, sur le long terme, bien plus dévas­ta­trice pour l’a­ve­nir d’un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique : la crise mon­diale de l’éducation.

De pro­fonds chan­ge­ments affectent ce que les socié­tés démo­cra­tiques enseignent aux jeunes, et ces chan­ge­ments n’ont pas été suf­fi­sam­ment exa­mi­nés. Avides de pro­fit natio­nal, les États et leurs sys­tèmes édu­ca­tifs bradent avec insou­ciance des atouts indis­pen­sables à la sur­vie des démo­cra­ties. Si la ten­dance se pro­longe, les États du monde entier pro­dui­ront bien­tôt des géné­ra­tions de machines effi­caces, mais non des citoyens com­plets capables de pen­ser par eux-mêmes, de cri­ti­quer la tra­di­tion et de com­prendre ce que signi­fient les souf­frances et les suc­cès d’au­trui. L’a­ve­nir des démo­cra­ties mon­diales est en jeu.

Quels sont donc ces chan­ge­ments pro­fonds ? Dans presque tous les pays du monde, les arts et les huma­ni­tés sont ampu­tés, à la fois dans le cycle pri­maire, le cycle secon­daire et à l’u­ni­ver­si­té. Les déci­deurs poli­tiques y voient des fio­ri­tures futiles, à un moment où les pays doivent se débar­ras­ser de tous les élé­ments inutiles pour res­ter com­pé­ti­tifs sur le mar­ché mon­dial ; arts et huma­ni­tés perdent rapi­de­ment leur place dans le cur­sus édu­ca­tif, et simul­ta­né­ment dans l’es­prit et le cœur des parents et des enfants. De fait, ce qu’on peut dési­gner comme les aspects huma­nistes de la science et des sciences sociales — l’i­ma­gi­na­tion, la créa­ti­vi­té, la pen­sée cri­tique rigou­reuse – perd éga­le­ment du ter­rain au fur et à mesure que les États pré­fèrent pour­suivre un pro­fit à court terme en culti­vant les qua­li­fi­ca­tions tech­niques hau­te­ment spé­cia­li­sées qui répondent à cet objectif.

La crise est là, mais nous ne l’a­vons pas encore affron­tée. Nous fai­sons comme si de rien n’é­tait, alors que de pro­fonds chan­ge­ments d’o­rien­ta­tion sont par­tout évi­dents. Nous n’a­vons pas véri­ta­ble­ment dis­cu­té de ces chan­ge­ments, nous ne les avons pas vrai­ment choi­sis, et pour­tant ils contraignent tou­jours plus stric­te­ment notre avenir.

Arrê­tons-nous sur cinq exemples, que j’emprunte volon­tai­re­ment à des pays et des niveaux d’é­du­ca­tion variés :

• À l’au­tomne 2006, la Com­mis­sion sur l’a­ve­nir de l’é­du­ca­tion supé­rieure du minis­tère de l’É­du­ca­tion amé­ri­cain, pré­si­dée par la secré­taire à l’É­du­ca­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion Bush, Mar­ga­ret Spel­lings, publia son rap­port sur l’é­tat de l’é­du­ca­tion supé­rieure du pays : « A Test of Lea­der­ship : Char­ting the Future of US Higher Edu­ca­tion l ». Ce rap­port pré­sen­tait une cri­tique pré­cieuse de l’i­né­ga­li­té d’ac­cès à l’en­sei­gne­ment supé­rieur. Mais lors­qu’il en venait au cœur du sujet, il se concen­trait exclu­si­ve­ment sur l’é­du­ca­tion tour­née vers le pro­fit éco­no­mique natio­nal. Il s’in­té­res­sait aux man­que­ments appa­rents en sciences, tech­no­lo­gie et ingé­nie­rie : non pas à la recherche scien­ti­fique fon­da­men­tale, mais seule­ment à un appren­tis­sage extrê­me­ment tech­nique, capable d’en­gen­drer rapi­de­ment des stra­té­gies de recherche du pro­fit. Les huma­ni­tés, les arts et la pen­sée cri­tique en étaient lar­ge­ment absents. Par cette omis­sion, le rap­port sug­gé­rait clai­re­ment qu’il serait par­fai­te­ment accep­table de lais­ser ces capa­ci­tés dis­pa­raître en faveur de dis­ci­plines plus utiles.

• En mars 2004, un groupe de cher­cheurs issus de nom­breux pays se réunit pour dis­cu­ter de la phi­lo­so­phie de l’é­du­ca­tion de Rabin­dranàth Tagore, Prix Nobel de lit­té­ra­ture en 1913 et pion­nier dans le domaine de l’é­du­ca­tion. Les expé­riences péda­go­giques de Tagore, très influentes en Europe, au Japon et aux États-Unis, mettent l’ac­cent sur l’au­to­no­mi­sa­tion de l’é­lève par la pra­tique du débat socra­tique, l’ex­po­si­tion à de nom­breuses cultures du monde et, sur­tout, un cur­sus sco­laire nour­ri de musique, de beaux-arts, de théâtre et de danse. En Inde, les idées de Tagore sont aujourd’­hui négli­gées, voire mépri­sées. Les par­ti­ci­pants de la confé­rence étaient d’ac­cord pour recon­naître qu’une concep­tion nou­velle, tour­née vers le pro­fit, avait pris le pas et mar­gi­na­li­sé l’i­dée même de déve­lop­pe­ment de soi ima-gina­tif et cri­tique grâce auquel Tagore avait for­mé tant de citoyens de la flo­ris­sante démo­cra­tie indienne. Celle-ci pour­rait-elle sur­vivre à l’at­taque contem­po­raine lan­cée contre son âme ? Devant le nombre d’exemples récents de bureau­cra­tie obtuse et de pen­sée de groupe acri­tique, bien des par­ti­ci­pants admirent qu’ils crai­gnaient que la réponse fût « non ».

• En novembre 2005, la Labo­ra­to­ry School de Chi­ca­go orga­ni­sa un sémi­naire pour les ensei­gnants dans le but de dis­cu­ter de l’é­du­ca­tion à la citoyen­ne­té démo­cra­tique. C’est pré­ci­sé­ment dans cette école, située sur le cam­pus de mon uni­ver­si­té, que John Dewey réa­li­sa ses expé­riences pion­nières pour réfor­mer l’é­du­ca­tion démo­cra­tique, et que les filles du pré­sident Barack Oba­ma ont reçu leurs pre­mières années d’en­sei­gne­ment. Les ensei­gnants réunis pas­sèrent en revue un large ensemble d’ex­pé­riences édu­ca­tives et étu­dièrent bon nombre de figures de la tra­di­tion occi­den­tale, depuis Socrate jus­qu’à Dewey, et d’i­dées voi­sines de celles de Tagore.

Mais quelque chose n’al­lait pas. Les ensei­gnants, tout en s’e­nor­gueillis­sant d’en­cou­ra­ger les enfants à ques­tion­ner, à cri­ti­quer, à ima­gi­ner, expri­mèrent leurs craintes devant les pres­sions impo­sées par les parents for­tu­nés qui envoyaient leurs enfants dans cette école d’é­lite. Aga­cés par des capa­ci­tés sup­po­sé­ment super­flues, et impa­tients de doter leurs enfants de com­pé­tences tes­tables sus­cep­tibles de conduire à la réus­site finan­cière, ces parents essaient de chan­ger la vision direc­trice de l’é­cole. Ils semblent sur le point de rem­por­ter le débat.

• À l’au­tomne 2005, la res­pon­sable de la com­mis­sion de recru­te­ment du nou­veau doyen de l’ins­ti­tut de for­ma­tion péda­go­gique de l’une de nos plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés m’ap­pe­la pour me deman­der conseil. Appe­lons cette uni­ver­si­té X. L’ins­ti­tut péda­go­gique de X jouit d’une influence consi­dé­rable auprès des ensei­gnants et des écoles de l’en­semble des États-Unis. Comme je com­men­çais par évo­quer le rôle des huma­ni­tés et des arts dans une édu­ca­tion à la citoyen­ne­té démo­cra­tique, en expri­mant des idées qui me sem­blaient fami­lières et évi­dentes, mon inter­lo­cu­trice parut sur­prise. « Voi­là qui est ori­gi­nal, me dit-elle, vous êtes la pre­mière per­sonne à men­tion­ner ces élé­ments. Nous n’a­vons par­lé jus­qu’i­ci que de la manière dont l’u­ni­ver­si­té X peut contri­buer à l’é­du­ca­tion scien­ti­fique et tech­nique mon­diale, et c’est ce qui inté­resse véri­ta­ble­ment notre pré­sident. Mais ce que vous me dites est tout à fait inté­res­sant, et je vais y réflé­chir sérieusement. »

• À l’au­tomne 2006, une autre uni­ver­si­té amé­ri­caine pres­ti­gieuse – appe­lons-la Y – orga­ni­sa un col­loque en l’hon­neur d’un anni­ver­saire impor­tant, dont l’é­vé­ne­ment phare devait être une dis­cus­sion sur l’a­ve­nir de l’é­du­ca­tion libé­rale. Quelques mois avant l’é­vé­ne­ment, les ora­teurs furent infor­més d’un chan­ge­ment de pro­gramme : ils devaient désor­mais s’ex­pri­mer sur le sujet de leur choix devant un public uni­ver­si­taire res­treint. Un jeune admi­nis­tra­teur ser­viable et disert m’in­for­ma de la rai­son du chan­ge­ment : le pré­sident de Y avait déci­dé qu’un col­loque sur l’é­du­ca­tion libé­rale ne pour­rait pas « faire beau­coup d’ef­fet », et avait donc réso­lu de le rem­pla­cer par un col­loque sur les der­nières avan­cées tech­no­lo­giques et leur rôle géné­ra­teur de pro­fit pour les entre­prises et l’industrie.

On pour­rait racon­ter des cen­taines d’a­nec­dotes sem­blables, car de nou­velles sur­gissent tous les jours, aux États-Unis, en Europe, en Inde et sans aucun doute ailleurs encore. Nous recher­chons les biens qui pro­tègent, plaisent, récon­fortent, ceux que Tagore dési­gnait comme notre « cou­ver­ture » maté­rielle. Mais nous oublions appa­rem­ment l’« âme », c’est-à-dire ce que cela signi­fie que d’ou­vrir l’âme et de don­ner à une per­sonne les clés d’ac­cès à un monde riche, sub­til, com­plexe ; ce que c’est que de ren­con­trer une autre per­sonne comme une âme, plu­tôt que comme un simple ins­tru­ment utile ou un obs­tacle pour ses propres pro­jets ; ce que c’est que de par­ler en per­sonne dotée d’une âme à une autre per­sonne que l’on consi­dère comme tout aus­si pro­fonde et com­plexe que soi-même.

Pour beau­coup de per­sonnes, le mot « âme » est por­teur de conno­ta­tions reli­gieuses, et mon inten­tion n’est ni de les sou­li­gner ni de les reje­ter. À cha­cun de déci­der s’il veut leur prê­ter l’o­reille ou les igno­rer. Ce que je veux sou­li­gner en revanche, c’est ce que Tagore et Alcott enten­daient tous les deux par là : les capa­ci­tés de pen­sée et d’i­ma­gi­na­tion qui nous rendent humains et font de nos rela­tions des rela­tions humaines riches, plu­tôt que des rela­tions de simple usage et mani­pu­la­tion. Lorsque nous nous ren­con­trons en socié­té, si nous n’a­vons pas appris à voir à la fois nous-même et autrui de cette manière, en ima­gi­nant en l’autre les facul­tés inté­rieures de pen­sée et d’é­mo­tion, la démo­cra­tie est vouée à l’é­chec. Car la démo­cra­tie est construite sur le res­pect et l’at­ten­tion, et ces qua­li­tés dépendent à leur tour de la capa­ci­té de voir les autres comme des êtres humains et non comme de simples objets.

Parce que tous les pays recherchent si avi­de­ment la crois­sance éco­no­mique, sur­tout en temps de crise, on ne s’est pas suf­fi­sam­ment inter­ro­gé sur la direc­tion à don­ner à l’é­du­ca­tion et, par­tant, aux socié­tés démo­cra­tiques. Avec la ruée vers le pro­fit sur le mar­ché mon­dial, des valeurs pré­cieuses pour l’a­ve­nir de la démo­cra­tie, en par­ti­cu­lier dans une époque d’an­goisse reli­gieuse et éco­no­mique, risquent d’être perdues.

La recherche du pro­fit incite de nom­breux diri­geants à pen­ser que la science et la tech­no­lo­gie sont d’une impor­tance cru­ciale pour la san­té future des pays. Il n’y a pas de rai­son de s’op­po­ser à une bonne édu­ca­tion scien­ti­fique et tech­nique, et je ne veux pas sug­gé­rer que les États devraient ces­ser de vou­loir pro­gres­ser sur ce plan. Mais je redoute que d’autres capa­ci­tés, tout aus­si cru­ciales, des capa­ci­tés essen­tielles pour la san­té interne de toute démo­cra­tie et pour la créa­tion d’une culture mon­diale décente, capable d’af­fron­ter de manière construc­tive les pro­blèmes inter­na­tio­naux les plus pres­sant, ne se perdent dans le tour­billon de la compétition.

Ces capa­ci­tés – la pen­sée cri­tique ; la capa­ci­té à dépas­ser les inté­rêts locaux pour affron­ter les pro­blèmes mon­diaux en « citoyen du monde » ; enfin la capa­ci­té à ima­gi­ner avec empa­thie les dif­fi­cul­tés d’au­trui ‑dépendent de l’é­tude des huma­ni­tés et des arts.

Je déve­lop­pe­rai mon argu­men­ta­tion à par­tir de l’op­po­si­tion esquis­sée par les exemples pré­cé­dents : d’un côté une édu­ca­tion tour­née vers le pro­fit, de l’autre une édu­ca­tion orien­tée vers une citoyen­ne­té plus com­plète. J’es­saie­rai de mon­trer en quoi l’é­tude des huma­ni­tés et des arts est essen­tielle, à la fois dans l’en­sei­gne­ment pri­maire et secon­daire et à l’u­ni­ver­si­té, en m’ap­puyant sur des exemples issus de dif­fé­rents niveaux et cycles. Je ne nie abso­lu­ment pas que celle de la science et des sciences sociales, en par­ti­cu­lier l’é­co­no­mie, soit éga­le­ment essen­tielle pour l’é­du­ca­tion des citoyens. Mais per­sonne ne sug­gère d’a­ban­don­ner ces dis­ci­plines. Je me concen­tre­rai sur ce qui est à la fois pré­cieux et pro­fon­dé­ment menacé.

Lors­qu’elles sont pra­ti­quées sous leur meilleur jour, ces autres dis­ci­plines sont éga­le­ment tra­ver­sées par ce que l’on peut appe­ler l’« esprit des huma­ni­tés ». On y recherche la pen­sée cri­tique, une ima­gi­na­tion auda­cieuse, une com­pré­hen­sion empa­thique des expé­riences humaines dans toute leur diver­si­té, et une com­pré­hen­sion de la com­plexi­té du monde où nous vivons. L’é­du­ca­tion scien­ti­fique s’est récem­ment concen­trée, à bon droit, sur l’exer­cice des capa­ci­tés de pen­sée cri­tique, d’a­na­lyse logique et d’i­ma­gi­na­tion. La science, exer­cée à bon escient, est l’al­liée des huma­ni­tés plu­tôt que leur enne­mie. Et même si une bonne édu­ca­tion scien­ti­fique ne relève pas de mon sujet, une étude paral­lèle de cet objet serait le com­plé­ment bien­ve­nu de mon inté­rêt pour les humanités.

Les ten­dances que je déplore sont mon­diales, mais je vais ici concen­trer mon atten­tion sur deux pays très dif­fé­rents que je connais bien : les États-Unis, où je vis et enseigne, et l’Inde, où j’ai mené mon propre tra­vail sur le déve­lop­pe­ment mon­dial, lar­ge­ment cen­tré sur l’é­du­ca­tion. L’Inde a une brillante tra­di­tion d’é­du­ca­tion en arts libé­raux et huma­ni­tés, qu’illus­trent la théo­rie et la pra­tique du grand Rabin­dranàth Tagore. Je pré­sen­te­rai ses idées influentes, qui ont posé les fon­de­ments de la démo­cra­tie indienne et ont lar­ge­ment façon­né l’é­du­ca­tion démo­cra­tique en Europe et aux États-Unis. Mais je par­le­rai éga­le­ment du rôle que joue l’é­du­ca­tion dans des pro­jets contem­po­rains d’al­pha­bé­ti­sa­tion en zone rurale pour les filles et les femmes, où la dyna­mique d’au­to­no­mi­sa­tion par les arts reste vivace, avec des effets très nets sur la démocratie.

En ce qui concerne les États-Unis, mon argu­men­ta­tion s’ap­puie­ra sur dif­fé­rentes expé­riences édu­ca­tives, depuis la pra­tique socra­tique de l’exa­men de soi dans cer­taines écoles, jus­qu’au rôle des orga­ni­sa­tions artis­tiques quand il s’a­git de col­ma­ter les brèches du cur­sus de l’é­cole publique. (L’his­toire remar­quable du Chœur d’en­fants de Chi­ca­go, pré­sen­tée au cha­pitre 6, four­ni­ra un cas d’é­tude utile.)

Mais l’é­du­ca­tion ne se déroule pas seule­ment à l’é­cole. La plu­part des élé­ments sur les­quels j’in­siste ici doivent éga­le­ment être culti­vés en famille, pen­dant les pre­mières années de l’en­fant et au cours de sa crois­sance. La stra­té­gie poli­tique publique rela­tive aux ques­tions que sou­lève cet ouvrage doit éga­le­ment s’in­té­res­ser aux moyens d’as­sis­ter les familles dans la tâche de déve­lop­per les capa­ci­tés des enfants. Les enfants du même âge et, plus lar­ge­ment, la culture incar­née dans les normes sociales et les ins­ti­tu­tions poli­tiques jouent éga­le­ment un rôle impor­tant : ils peuvent sou­te­nir ou au contraire faire obs­tacle au tra­vail mené à l’é­cole et en famille. On peut tou­te­fois s’at­tar­der sur l’é­cole et l’u­ni­ver­si­té parce que les chan­ge­ments les plus per­ni­cieux ont pris place à ce niveau, au fur et à mesure que la pres­sion de la crois­sance éco­no­mique pous­sait à modi­fier les cur­sus, la péda­go­gie et le finan­ce­ment. À condi­tion d’être bien conscients que nous ne trai­tons qu’un aspect du déve­lop­pe­ment du citoyen, nous pou­vons donc nous limi­ter à cet objet.

L’é­du­ca­tion n’a pas pour seul but la citoyen­ne­té. Elle pré­pare les indi­vi­dus au tra­vail et, c’est un point fon­da­men­tal, à une vie dotée de sens. On pour­rait écrire un livre entier sur le rôle des arts et des huma­ni­tés dans la pour­suite de ces objec­tifs. Mais toutes les démo­cra­ties modernes sont des socié­tés où le sens et les buts ultimes de la vie humaine sont des sujets de désac­cord rai­son­nable entre des citoyens qui défendent des opi­nions reli­gieuses et sécu­lières dif­fé­rentes, et les citoyens seront natu­rel­le­ment en désac­cord sur l’in­té­rêt des dif­fé­rents types d’é­du­ca­tion huma­niste pour ser­vir leurs objec­tifs par­ti­cu­liers. On peut tou­te­fois s’ac­cor­der pour recon­naître que tous les jeunes gens de par le monde, dans les États qui ont la chance d’être des démo­cra­ties, doivent apprendre à deve­nir les par­ti­ci­pants d’une forme de gou­ver­ne­ment où les indi­vi­dus s’in­forment eux-mêmes sur les ques­tions essen­tielles qu’ils vont affron­ter en tant qu’é­lec­teurs et, par­fois, en tant qu’é­lus ou admi­nis­tra­teurs. Toute démo­cra­tie moderne est aus­si une socié­té où les indi­vi­dus dif­fèrent lar­ge­ment sous bien des aspects, y com­pris la reli­gion, l’ap­par­te­nance eth­nique, la richesse et la classe sociale, le han­di­cap phy­sique, le genre et la sexua­li­té, et où tous les élec­teurs font des choix qui influencent for­te­ment la vie des autres. Une bonne manière d’é­va­luer n’im­porte quelle struc­ture édu­ca­tive consiste à deman­der si elle réus­sit à pré­pa­rer les jeunes gens pour la vie dans une telle forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale et poli­tique. Sans le sou­tien de citoyens conve­na­ble­ment édu­qués, aucune démo­cra­tie ne peut être stable.

Je vou­drais mon­trer que des capa­ci­tés déve­lop­pées de pen­sée cri­tique et de réflexion sont essen­tielles pour main­te­nir les démo­cra­ties vivantes et dyna­miques. Dans un contexte aux prises avec une éco­no­mie mon­dia­li­sée et mar­qué par des inter­ac­tions mul­ti­pliées entre nations et entre groupes, la capa­ci­té de rai­son­ner de manière juste sur un large ensemble de cultures, de groupes et de pays est essen­tielle. Elle seule per­met aux démo­cra­ties d’af­fron­ter de manière res­pon­sable les pro­blèmes que nous ren­con­trons actuel­le­ment en tant que membres d’un monde inter­dé­pen­dant. La capa­ci­té à ima­gi­ner l’ex­pé­rience d’un autre, capa­ci­té que presque tous les êtres humains pos­sèdent à quelque degré, doit être lar­ge­ment déve­lop­pée et affi­née si nous vou­lons espé­rer main­te­nir des ins­ti­tu­tions décentes, mal­gré les nom­breuses divi­sions qui marquent toute socié­té moderne.

L’in­té­rêt natio­nal de toute démo­cra­tie moderne exige une éco­no­mie forte et une culture des affaires flo­ris­sante. Mon argu­ment prin­ci­pal consiste à mon­trer que cet inté­rêt éco­no­mique a éga­le­ment besoin du sou­tien des arts et des huma­ni­tés pour que soient pro­mues une atmo­sphère de vigi­lance atten­tive et res­pon­sable et une culture d’in­no­va­tion dyna­mique. Il n’y a donc pas à choi­sir entre une édu­ca­tion tour­née vers le pro­fit et une édu­ca­tion tour­née vers une bonne citoyen­ne­té. Une éco­no­mie flo­ris­sante exige ces talents mêmes qui sou­tiennent la citoyen­ne­té : les défen­seurs de ce que j’ap­pelle l’« édu­ca­tion tour­née vers le pro­fit » ou, pour le dire plus pré­ci­sé­ment, l’« édu­ca­tion tour­née vers la crois­sance éco­no­mique » ont une concep­tion appau­vrie des moyens qui per­mettent d’at­teindre leur but. Mais cet argu­ment doit être subor­don­né à celui qui concerne la sta­bi­li­té des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques : une éco­no­mie forte est un moyen au ser­vice des fins humaines, non une fin en soi. La majo­ri­té d’entre nous ne choi­si­rions pas de vivre dans une nation pros­père qui ne serait plus démo­cra­tique. De plus, même s’il est évident qu’une culture des affaires solide exige que cer­tains indi­vi­dus soient ima­gi­na­tifs et cri­tiques, elle n’exige pas néces­sai­re­ment que tous les indi­vi­dus le soient. La par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique for­mule des exi­gences plus larges, que mon argu­men­ta­tion vient appuyer.

Aucun sys­tème d’é­du­ca­tion n’est satis­fai­sant s’il ne pro­fite qu’aux élites for­tu­nées. Ouvrir l’ac­cès à une édu­ca­tion de qua­li­té est une ques­tion urgente pour toute démo­cra­tie moderne. Un des grands mérites du rap­port de la com­mis­sion Spel­lings est d’a­voir atti­ré l’at­ten­tion sur cette ques­tion. C’est depuis long­temps une tare hon­teuse pour les États-Unis, pays riche, que l’ac­cès à l’é­du­ca­tion pri­maire et secon­daire de qua­li­té et tout par­ti­cu­liè­re­ment au pre­mier cycle uni­ver­si­taire soit si inéga­le­ment dis­tri­bué entre leurs citoyens. De nom­breux pays émer­gents connaissent des dis­pa­ri­tés encore plus frap­pantes : en Inde, par exemple, le taux d’al­pha­bé­ti­sa­tion mas­cu­line n’est que de 65 %, mais le taux d’al­pha­bé­ti­sa­tion fémi­nin est de 50 % ! Les dis­pa­ri­tés entre villes et cam­pagne sont plus mar­quées. Dans l’é­du­ca­tion secon­daire et supé­rieure, les écarts sont plus frap­pants encore, entre hommes et femmes, riches et pauvres, ruraux et urbains. La vie des enfants qui gran­dissent en sachant qu’ils iront à l’u­ni­ver­si­té, et même au-delà du pre­mier cycle, est com­plè­te­ment dif­fé­rente de celle des enfants qui, dans bien des cas, n’au­ront pas la chance d’al­ler à l’é­cole. De nom­breux pays ont fait du bon tra­vail dans ce domaine. Mais ce n’est pas là notre sujet.

Ce livre s’in­té­resse aux objec­tifs que nous devrions pour­suivre. Tant que cela ne sera pas clair à nos yeux, il nous sera dif­fi­cile de savoir com­ment les garan­tir à ceux qui en ont besoin.


Cha­pitre 2 : Édu­ca­tion tour­née vers le pro­fit, édu­ca­tion tour­née vers la démocratie

Nous, Peuple des États-Unis, en vue de for­mer une Union plus par­faite, d’é­ta­blir la jus­tice, de faire régner la paix inté­rieure, de pour­voir à la défense com­mune, de déve­lop­per le bien-être géné­ral et d’as­su­rer les bien­faits de la liber­té à nous-mêmes et à notre pos­té­ri­té, décré­tons et éta­blis­sons cette Consti­tu­tion pour les États-Unis d’A­mé­rique. Consti­tu­tion des États-Unis d’A­mé­rique, Pré­am­bule, 1787

NOUS, LE PEUPLE DE L’lNDE, ayant solen­nel­le­ment réso­lu d’[…]assurer à tous nos citoyens :
la JUSTICE, éco­no­mique et poli­tique ;
la LIBERTÉ de pen­sée, d’ex­pres­sion, de croyance, de foi et de culte ;
l’É­GA­LI­TÉ de sta­tut et de chances ; et de pro­mou­voir entre tous
la FRATERNITÉ qui assure la digni­té de l’in­di­vi­du et l’u­ni­té et l’in­té­gri­té de la nation ;
Dans notre Assem­blée consti­tuante, le
vingt-sixième jour du mois de novembre 1949,
ADOPTONS ICI, PROMULGUONS ET NOUS DONNONS À NOUS-MÊMES CETTE CONSTITUTION.
Consti­tu­tion de l’Inde, Pré­am­bule, 1949

Pour réflé­chir à l’é­du­ca­tion qui convient à la citoyen­ne­té démo­cra­tique, il faut nous pen­cher sur la nature des États démo­cra­tiques et le but qu’ils pour­suivent. Qu’est-ce donc que le pro­grès pour un État ? En un sens, c’est l’ac­crois­se­ment du Pro­duit natio­nal brut. Des décen­nies durant, cette manière de mesu­rer le pro­grès natio­nal a four­ni le cri­tère uti­li­sé par les éco­no­mistes du déve­lop­pe­ment dans le monde entier, comme s’il s’a­gis­sait là d’une bonne approxi­ma­tion de la qua­li­té de vie géné­rale d’un pays.

D’a­près ce modèle de déve­lop­pe­ment, le but d’un État devrait être la crois­sance éco­no­mique. Peu importent la dis­tri­bu­tion des richesses et l’é­ga­li­té sociale, peu importent les condi­tions d’une démo­cra­tie stable, peu importe la qua­li­té des rela­tions entre groupes raciaux et entre genres, peu importe le déve­lop­pe­ment d’autres élé­ments de la qua­li­té de vie des êtres humains qui ne sont pas clai­re­ment arti­cu­lés à la crois­sance éco­no­mique. (Des études empi­riques nous ont désor­mais mon­tré que la liber­té poli­tique, la san­té et l’é­du­ca­tion ne sont que fai­ble­ment cor­ré­lées avec la crois­sance.) Une preuve des lacunes de ce modèle est le fait que ces indices de déve­lop­pe­ment assi­gnaient un excellent résul­tat à l’A­frique du Sud sous le régime de l’a­par­theid. L’an­cienne Afrique du Sud pos­sé­dait de grandes richesses, et l’an­cien modèle du déve­lop­pe­ment récom­pen­sait ce résul­tat (ou cette bonne for­tune), en igno­rant les extrêmes inéga­li­tés de dis­tri­bu­tion, la bru­ta­li­té du régime d’a­par­theid, et les échecs sani­taires et édu­ca­tifs qui l’accompagnaient.

Ce modèle de déve­lop­pe­ment, désor­mais reje­té par de nom­breux pen­seurs du déve­lop­pe­ment, gou­verne tou­jours une large part des déci­sions poli­tiques, en par­ti­cu­lier celles qui sont influen­cées par les États-Unis. La Banque mon­diale a fait quelques pro­grès appré­ciables avec James Wol­fen­sohn et adop­té une concep­tion du déve­lop­pe­ment plus com­plexe. Mais les choses se sont dégra­dées par la suite et le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal n’a jamais connu le type de pro­grès qu’a connu la Banque sous Wol­fen­sohn. De nom­breuses nations, et de nom­breux États au sein des nations, pour­suivent ce modèle du déve­lop­pe­ment. L’Inde contem­po­raine est un véri­table labo­ra­toire à cet égard : cer­tains États (le Guja­rat, l’Andh­ra Pra­desh) ont recher­ché la crois­sance éco­no­mique grâce à l’in­ves­tis­se­ment étran­ger, tout en négli­geant la san­té, l’é­du­ca­tion, les condi­tions d’exis­tence de la popu­la­tion rurale pauvre ; d’autres États (le Kera­la, Del­hi, dans une cer­taine mesure le Ben­gale occi­den­tal) ont en revanche adop­té des stra­té­gies plus éga­li­taires, en essayant de rendre la san­té et l’é­du­ca­tion acces­sibles à tous, de déve­lop­per les infra­struc­tures d’une manière qui pro­fite à tous, et de lier l’in­ves­tis­se­ment à la créa­tion d’emplois pour les plus pauvres.

(…)

Source : Mar­tha Nuss­baum, « Les émo­tions démo­cra­tiques : Com­ment for­mer le citoyen du XXIe siècle ? » Édi­tions Cli­mats, 2011.

http://www.amazon.fr/%C3%A9motions‑d%C3%A9mocratiques-Comment-former-citoyen/dp/2081259540

Je vous recom­mande la lec­ture de ce livre pas­sion­nant : il donne des armes pour résis­ter à l’i­déo­lo­gie ges­tion­naire, cet uti­li­ta­risme étri­qué qui nous déshu­ma­nise en colo­ni­sant notre ima­gi­naire avec les valeurs mar­chandes et stric­te­ment comptables.

Mer­ci à Clé­men­tine, pour nous l’a­voir si bien signalé.

Étienne.


PS : voi­ci, par ailleurs, une inté­res­sante fiche de lec­ture sur ce bon livre :
L’u­ti­li­té sociale des huma­ni­tés
Péda­go­gie socra­tique, ima­gi­na­tion nar­ra­tive et empa­thie

par Solange Cha­vel, sur lavie​de​si​dees​.fr
http://www.laviedesidees.fr/L‑utilite-sociale-des-humanites.html

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24 Commentaires

  1. Florence

    Au bon plai­sir de trou­ver les voies de la réflexion actuelle sur les émo­tions, et la connais­sance de cette dimen­sion capi­tale de notre être, si rava­lée, refou­lée, et pour autant exploi­tée comme moyen de pou­voir (et non de puis­sance démo­cra­tique) – avec ce der­nier billet.

    Je lis en ce moment une per­sonne qui nous éclaire en France, par­mi d’autres : Isa­belle Fillio­zat (L’In­tel­li­gence du coeur, Mara­bout). C’est moins poli­tique au sens clas­sique que ce qui semble pré­sent dans le livre de Mar­tha Nuss­baum, même si des para­graphes en prennent (for­cé­ment) la direction.

    Tout n’est-il pas loin d’être poli­tique en démo­cra­tie véritable ?

    La dimen­sion sexuelle est à son tour pré­sente, là où Wil­helm REICH a par­lé de « peste émo­tion­nelle ». Je vais quant à moi creu­ser pro­chai­ne­ment le sillon, avec lui (L’Ir­rup­tion de la morale sexuelle, Payot).

    En écho direct à Lewis MUMFORD que je lis lui avec le temps qui lui est néces­saire (majes­tueuse his­toire de la cité, pas­sant du néo­li­thique à aujourd’­hui – quel voyage, où la des­crip­tion de la Grèce retrouve des accents tout chouar­diens ! : La Cité à tra­vers les âges, Agone, réédi­tion renou­ve­lée et GENIALE), voi­ci 2 extraits de Filliozat :

    « Le puri­ta­nisme accom­pagne tou­jours et par­tout toute dic­ta­ture, qu’elle soit mili­taire, poli­tique ou reli­gieuse. L’éner­gie sexuelle répri­mée ali­mente un fana­tisme dont l’i­déo­lo­gie en place a un besoin abso­lu pour se main­te­nir et conqué­rir » dit Ernest Bor­ne­man. Toutes les socié­tés matris­triques sont paci­fiques et éga­li­taires. On n’y décèle ni rang, ni classe, ni hié­rar­chie. La fin du néo­li­thique voit appa­raître la pro­prié­té pri­vée et le vol, le pou­voir des hommes et la hié­rar­chie, les guerres. Cinq mil­lions d’an­nées d’é­ga­li­té sexuelle ont lais­sé la place à une ère de com­pé­ti­tion, de conquête et de pos­ses­sion. Le patriar­cat est né avec la trans­mis­sion par héri­tage. Pour s’as­su­rer de la fidé­li­té de sa femme, seul gage de sa pater­ni­té sur les enfants qu’elle met au monde, l’homme a inven­té le mariage et fait pas­ser son mes­sage : « Une femme est faite pour avoir des enfants et ser­vir son mari. (…) » (p. 233)

    « Lors­qu’on se sent puis­sant dans son cœur et dans son corps, les jeux de pou­voir du social perdent leur attrait. Quand on a goû­té à l’in­ti­mi­té, on n’a plus envie de jouer ni le domi­nant, ni le domi­né. L’an­goisse qui nous pous­sait à consom­mer tou­jours plus ou à gagner encore davan­tage n’est plus là. Et quand toute une éco­no­mie est fon­dée sur le jeu de pou­voir… Il faut pré­ve­nir ce désastre ! Tout notre sys­tème édu­ca­tif s’y emploie : répri­mer les pul­sions, les dési­rs, la créa­ti­vi­té per­son­nelle, apprendre aux enfants à se confor­mer, à obéir, à se sou­mettre, faire taire leurs émo­tions. » (p. 234)

    Sur­tout ne pas s’ar­rê­ter aux pré­sen­ta­tions de cou­ver­ture, ni même à l’i­mage mar­ke­ting type déve­lop­pe­ment per­son­nel, ou encore à ses pre­miers réflexes à soi d’é­ven­tuelle défense – condi­tion­nés ? Cela vaut mieux. Et cela vaut même désa­veu­gle­ment pri­mor­dial, pour moi.

    Et Fillio­zat se dit héri­tière d’A­lice MILLER qui a su mettre à jour les méca­nisme de la « péda­go­gie noire » dont nous sommes tant vic­times, fai­sant le lit d’un type de société…

    Celle dont la finance est le der­nier mons­trueux ava­tar, avec cer­tain Pré­sident de la Répu­blique qui annonce « sans com­plexe » que c’est le monde où il ira – retour­ne­ra volon­tiers après avoir mis au pas les der­niers bas­tions d’État social, en un ou deux man­dats, s’il le faut…

    Dans l’É­du­ca­tion Natio­nale, on veille de pair au « redres­se­ment » fatal de la situa­tion. Éva­luer sans cesse, ficher, condam­ner dirait-on :

    http://​www​.lemonde​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​1​/​1​0​/​1​2​/​v​e​r​s​-​l​-​e​v​a​l​u​a​t​i​o​n​-​d​e​s​-​e​l​e​v​e​s​-​a​-​r​i​s​q​u​e​-​d​e​s​-​5​-​a​n​s​_​1​5​8​6​0​5​2​_​3​2​2​4​.​h​t​m​l​#​x​t​o​r​=​R​S​S​-​3​208

    Réponse
  2. Fab

    Le vivre-ensemble s’ex­prime sous dif­fé­rentes formes : édu­ca­tion, éco­no­mie, poli­tique, éco­lo­gie, solidarité…

    Le vivre-ensemble est en crise : ses dif­fé­rentes formes le sont donc aussi.

    C’est la manière de vivre ensemble qu’il faut changer.

    Tout le sys­tème actuel est pyra­mi­dal : toutes les branches sont orga­ni­sées de manière pyra­mi­dale. Mais avec l’ac­cès de plus en plus facile à la pen­sée de l’autre, les causes que cha­cun voit dans le dys­fonc­tion­ne­ment de sa branche se font connaître…, le sen­ti­ment du dys­fonc­tion­ne­ment par nature de sa branche puis du sys­tème s’installe.

    Un exemple d’un dys­fonc­tion­ne­ment fon­da­men­tal – en ce qu’il concerne toutes les branches, tous les indi­vi­dus – est que la soli­da­ri­té est sou­mise à la pro­duc­tion. C’est insen­sé : ça condamne à consom­mer et à pro­duire, sous cou­vert de solidarité !

    Toutes les branches doivent donc être pro­duc­tives sous cou­vert de soli­da­ri­té. L’É­du­ca­tion comme les autres.

    Ques­tion : pour­quoi alors ne pas s’ap­pli­quer à satis­faire les besoins de base de tous avant d’é­mettre une mon­naie qui nous condamne à l’utiliser ?

    Alors que, si la soli­da­ri­té était satis­faite avant tout, si la ges­tion du foyer était assu­rée avant tout, ça per­met­trait à ceux qui VEULENT conti­nuer à consom­mer de consom­mer, à ceux qui VEULENT inves­tir de leur temps de vie réap­pro­prié dans l’É­du­ca­tion, la San­té, la Recherche, le Déve­lop­pe­ment per­son­nel en réa­li­té, de POUVOIR ENFIN le faire.

    Et un sys­tème dans lequel cha­cun fait ce qu’il VEUT — après avoir fait ce qu’il DOIT — a de fortes chances de se tour­ner vers le bons sens.

    http://imagine-que-c-est-un-reve.over-blog.com/article-nicolas-sarkozy-mesdames-et-messieurs-du-g20-vous-etes-les-derniers-representants-de-l-humanite‑1–86615784.html

    Réponse
  3. Catherine

    La vraie é‑ducation, qui est celle de conduire dehors, dans le sens d’au­to­no­mi­ser un sujet, auto-Nom-iser, c’est à dire por­ter un Nom, son Nom propre, au sens noble du terme, Nom qui est autre et pas tout à fait autre, des autres, a fait tout le contraire de sa mis­sion, c’est qu’en effet, elle a mené dehors, mais un dehors qui n’est pas auto­no­mie mais abru­tis­sante dépen­dance dans tout ce qu’il y a de dévas­ta­tion de poten­tia­li­tés, perte de sub­stance de lan­gage et cham­bou­le­ment du vivre ensemble par tous les modes de mani­pu­la­tions mul­tiples et variés, c’est bien de manière dont il s’a­git mais les manières comme cha­cun sait, ça s’ap­prend, hein !

    Réponse
  4. Catherine

    …Autonomiser, ça veut dire aus­si ren­voyer les idoles aux pla­cards, et ça veut donc dire, ces­ser de se poser en vic­time, et se res­pon­sa­bi­li­ser, et répondre de ses actes, bref, se tenir debout, et ces­ser de se sous­traire au far­deau de la liber­té, car la liber­té est un far­deau bien sûr, même si tous la réclament bien peu la porte !

    Réponse
  5. Catherine

    je ne connais pas l’auteur : » L’éducation ce n’est pas rem­plir un seau, mais allu­mer une flamme »

    Réponse
  6. Pierrick

    Mer­ci gran­de­ment pour ces réfé­rences. L’hé­ri­tage de l’idéologie sur les géné­ra­tions futures est le moyen par excel­lence pour dis­sua­der toute ouver­ture d’es­prit face au chan­ge­ment. Assez d’a­voir enten­du durant toute ma jeu­nesse : « C’est la vie mais c’est bien comme ça » et aujourd’­hui : « C’est pas ça qu’on t’a appris. ». Cette men­ta­li­té me révulse et sou­hai­te­rais prendre part au chan­ge­ment de demain. Je m’apprête à me lan­cer dans un pro­jet d’é­tude appro­fon­die sur une façon d’in­tro­duire une restruc­tu­ra­tion com­plète du sys­tème de manière heu­ris­tique et saine pour tous. Cela me pren­dra de longues années mais j’es­père pou­voir bien­tôt offrir aux fran­çais une ouver­ture poli­tique (basée sur une ise­go­ria) et, avant tout, sur le choix d’être humain. Nous avons les grands pen­seurs, il nous manque des acteurs. Je pro­mets d’al­ler jus­qu’au bout.

    Réponse
  7. micha el

    Salut Pier­rick,

    Peux-tu pré­ci­ser un peu concrè­te­ment la « nature » de ce pro­jet :« un pro­jet d’é­tude appro­fon­die sur une façon d’in­tro­duire une restruc­tu­ra­tion com­plète du sys­tème de manière heu­ris­tique et saine pour tous » ?

    Réponse
  8. Pierrick

    Je com­prends bien que mes termes parais­saient bru­taux à pre­mière lec­ture mais je ne veux en rien faire peur. Nous avons l’im­mense chance de vivre par­mi de grands pen­seurs, prê­cheurs de bonnes paroles sur le fon­de­ment de la démo­cra­tie. Mais voi­là, nous man­quons cruel­le­ment d’ac­teurs. N’é­tant aujourd’­hui qu’un simple étu­diant, je ne peux donc trop rien admettre de concret dans l’ins­tant même où je dois conti­nuer à for­ger ma per­son­na­li­té (abi­mée depuis tou­jours par l’op­pres­sante idéo­lo­gie de ma famille). Effec­ti­ve­ment, j’ai dans l’es­poir de trou­ver une solu­tion, une façon d’a­bor­der un sys­tème de contrôle ou de pres­sion poli­tique. Ce pro­jet donc, sera de tra­vailler le plus sage­ment pos­sible sur une méthode de sup­pres­sion des par­tis, sans avoir recours à l’é­la­bo­ra­tion d’un par­ti. Si vous en voyez la phi­lo­so­phie, il est évident que la démarche est fas­ti­dieuse et sans doute imma­ture. Si cela paraît flou, c’est nor­mal je n’ai encore abso­lu­ment aucune idée fixe du com­ment pro­cé­der. (voi­ci d’ailleurs la rai­son de ma venue sur cet excellent blog.)

    Pour­tant voi­là, nous assis­te­rons l’an pro­chain à un enième mas­sacre poli­tique qui ne fini­ra jamais de nous dérouiller si rien ne bouge. J’es­père de tout cœur pou­voir réus­sir, avec vous, un réveil en masse de la popu­la­tion qui peine à se faire. Mer­ci micha el pour ta réponse. (;

    Réponse
  9. Ana Sailland

    La fin me convient tout à fait 🙂 🙂

    J’ai par­lé ailleurs de la per­cep­tion de l’u­ni­té, comme racine poten­tielle d’une défi­ni­tion (impru­dente?) du bien et du mal. Et au delà du genre humain. Car chez les mam­mi­fères, l’empathie ne se limite pas à leur propre espèce. Cf Moo­glie, Remus et Romu­lus, et mes chats.

    Une poli­tique non fon­dée sur l’empathie, ou sur son contraire, telle que l’im­pulse la théo­rie du ruis­sel­le­ment, ne peut conduire qu’à la catas­trophe. Car méca­ni­que­ment, son action ne sait prendre en compte la bio­di­ver­si­té (entre autres négli­gences), même si, sou­bre­saut ridi­cule, elle décide de la marchandiser.
    Au contraire, une poli­tique , INDIVIDUELLE et col­lec­tive qui choi­sit de se bran­cher sur cette qua­li­té peut per­mettre non seule­ment la sur­vie de la vie, mais encore sa fidé­li­sa­tion au meilleur de l’évolution :

    Il sem­ble­rait (à étayer) que la dyna­mique de la nature et de la vie soit orien­tée vers l’é­mer­gence et la construc­tion de la conscience, et l’empathie serait l’une des briques de l’é­di­fice.
    Sinon, pour­quoi ce sou­ci de tous et de tout que nous avons sur ce forum .……

    Réponse
  10. Catherine B

    Moi j’aime bien l’empathie de Kro­pot­kine qui dit de mémoire que son bon­heur à lui passe par celui des autres !

    Que peut-on espé­rer de mieux, rien je crois bien ?

    Réponse
  11. Ana Sailland

    Mer­ci Catherine.
    J’embraye sur ta citation 😉

    Hier soir Étienne a sug­gé­ré la lec­ture de « la morale anar­chiste » de Kro­pot­kine, entre autres. J’ai com­man­dé et bien sûr un peu foui­né. Je suis épa­tée de décou­vrir à quel point, telle M.Jourdain qui fait de la prose sans en rien savoir, je place sou­vent mes pas presque exac­te­ment dans ceux de glo­rieux anciens, du genre pas standard 😉

    Lui, ten­tant de défi­nir la morale, la mesure à l’aune de l’ins­tinct d’en­traide <Je me réjouis de lire plus que les bribes de gogol>, alors que de mon côté je choi­sis comme réfé­rence l’empathie (au-delà de l’es­pèce humaine autant qu’en son sein) et la per­cep­tion de l’u­ni­té (les trois règnes, qui sont en moi et en qui je suis) : ce qui res­pecte ces sen­ti­ments est moral, et ce qui ne les res­pecte pas ne l’est pas. C’est aus­si bête que ça.

    Du fond de ma grande igno­rance (nombre d’entre nous s’é­veillent après 50 balais), je suis vrai­ment épa­tée de cette conver­gence, et je me dis que si sans être ni ins­truite ni for­ma­tée j’a­bou­tis aux mêmes conclu­sions, c’est au mini­mum qu’elles sont intéressantes.

    Plus per­so, ça me rap­pelle (mon métier, c’é­tait les maths), que quand j’en­ten­dais dire d’une conjec­ture nou­velle, je pre­nais grand soin de ne pas me ren­sei­gner sur le tra­vail des autres et trou­vais grand plai­sir un an plus tard à com­pa­rer. La conver­gence est sou­vent éton­nante, mais tou­jours avec au mini­mum une nuance, et c’est la réunion des points de vue qui donne le meilleur d’une approche de la véri­té la mieux nuan­cée, si elle existe.

    Ce thème de la défi­ni­tion de ce à quoi on décide de se bran­cher, dans nos pro­jets, choix et actes, avec l’in­fi­nie pru­dence qui doit nous tenir à l’é­cart du mani­chéisme et de toute sclé­rose inté­griste, ce thème est majeur dans nos échanges et réflexions, car l’or­ga­ni­sa­tion humaine peut prendre deux direc­tions, com­plé­men­taires au début : la pre­mière se fonde sur la loi et sur la loi des lois, qui sont cen­sées enca­drer la liber­té de tous afin de maxi­mi­ser celle de cha­cun, afin d’é­vi­ter que cer­tains ne suc­combent à leurs hypo­thé­tiques pen­chants mor­bides pour le plus grand mal­heur des autres ; tan­dis que la seconde voie, et c’est le pari de l’a­nar­chie, se fonde sur la capa­ci­té de l’être à se sou­mettre lui même à ses propres lois, qui ne sont pas celles d’un dieu, ni celles du prince, mais celles de son propre cœur. 

    Une nuit d’in­som­nie à Bue­nos Aires m’est venue cette défi­ni­tion de la liber­té : la liber­té, c’est avoir l’op­por­tu­ni­té d’o­béir aux injonc­tions du cœur. Et le contraire de la liber­té, c’est ne pas avoir cette oppor­tu­ni­té. Et ne pas avoir cette oppor­tu­ni­té peut pro­ve­nir de plu­sieurs sources : j’en cite trois : nos propres bas­sesses + l’or­ga­ni­sa­tion socié­tale, si elle est mal fago­tée, + la loi, si elle est inique. Mili­ter, c’est tra­vailler sur ces trois cha­pitres. L’es­poir (Rous­seauïste et/ou anar­chiste) c’est que le pre­mier pour­rait rendre les deux autres inutiles, s’il est mené col­lec­ti­ve­ment par le plus grand nombre.

    Réponse
  12. Catherine B

    Pour sûr qu’elles sont inter-essantes les conver­gences dont tu te délectes ! C’est le mot qui le dit pour toi d’ailleurs, inter-essante !

    Inter-essante c’est ce qui se trouve entre (inter)nous en tant qu’ess
    ence( être=esse) et non plus en tant que super­fi­ciecomme trop sou­vent, et la chose que l’on qua­li­fie comme telle.

    Bref, c’est inté­res­sant, parce que ça touche le dedans de notre être, ce qu’il y a d’es­sen­tiel, de plus pro­fond c en nous et qui rejoint en cela l’es­sen­tia­li­té du monde, la chair du monde.

    Notre chair qui s’u­nit à la chair du monde sans jamais se confondre mais sans jamais divor­cer non plus, le pied quoi !

    Réponse
  13. Alexisbaba

    Jésus et la pédagogie

    En voyant la foule de gens, Jésus alla sur la mon­tagne. Et lorsqu’il fut assis des dis­ciples vinrent à lui. Il leva les yeux sur eux et dit : “Bien­heu­reux en esprit sont les pauvres car le royaume des cieux leur appar­tient. Bien­heu­reux ceux qui souffrent car ils seront conso­lés. Bien­heu­reux les doux car ils pos­sè­de­ront la terre. Bien­heu­reux ceux qui ont faim et soif de jus­tice car ils seront ras­sa­siés. Bien­heu­reux les misé­ri­cor­dieux car ils rece­vront la misé­ri­corde. Bien­heu­reux ceux qui ont le coeur pur car ils contem­ple­ront Dieu. Bien­heu­reux les paci­fi­ca­teurs, car ils seront appe­lés enfants de Dieu. Bien­heu­reux ceux qui seront per­sé­cu­tés pour avoir choi­si la juste cause, car le royaume de Dieu leur appartient.”
    Alors Simon Pierre dit : “est-ce qu’on doit apprendre tout ça ?”
    Et André dit : “est-ce qu’il fal­lait l’écrire ?”
    Et Phi­lippe dit : “j’ai pas de feuille”.
    Et Jean dit : “les autres dis­ciples n’ont pas eu à l’apprendre, eux !”
    Et Bar­thé­le­my dit : “est-ce qu’on l’aura en devoir ?» Et Jacques dit : “est-ce qu’on sera inter­ro­gé sur tout ?”
    Et Marc dit : “ça sera noté ?”
    Et Mathieu quit­ta la mon­tagne sans attendre et dit : “je peux aller aux toilettes ?”
    Et Simon le zélote dit : “quand est-ce qu’on mange ?”
    Et Judas dit enfin : “vous avez dit quoi après pauvres ?”

    Alors un grand prêtre du temple s’approcha de Jésus et dit : ”Quelle était ta pro­blé­ma­tique ? Quels étaient tes objec­tifs et les savoir-faire mis en oeuvre ? Pour­quoi ne pas avoir mis les dis­ciples en acti­vi­té de groupe ? Pour­quoi cette péda­go­gie frontale?”
    Un ange passa.

    Réponse
  14. Ana Sailland

    Éven­tuels aspects « néga­tifs » des cel­lules miroirs :

    Nous avons le corps phy­sique, le corps de l’in­tel­lect, le corps émo­tion­nel, qui à eux trois expliquent beau­coup mais pas tout.

    Dans cette page est abor­dée la ques­tion de l’empathie,
    cette facul­té qui per­met de vivre à l’in­té­rieur de soi ce qu’on voit être vécu chez l’autre.
    Avec pour consé­quence ceux de nos élans et celles de nos réac­tions qui sont du res­sort de ce que nous appe­lons soli­da­ri­té, fra­ter­ni­té, ami­tié, amour.
    C’est ici pro­ba­ble­ment que vont naître le sen­ti­ment et la per­cep­tion de l’u­ni­té, et du tout, si chers au boud­dhisme : n’ou­blions pas que nous avons vu cette vidéo extra­or­di­naire où un hip­po­po­tame vient au secours d’une gazelle : l’empathie n’est pas que spé­ciste et son rayon d’ac­tion peut s’é­tendre très au delà de l’es­pèce humaine. C’est une excel­lente nou­velle car elle sous tend que le sen­ti­ment éco­lo­gique n’est pas né que de la peur d’une catas­trophe mais engrange aus­si la soli­da­ri­té des trois règnes, ce qui induit une moti­va­tion autre­ment plus positive.

    Mais tout n’est peut être pas que positif …

    Les neu­ro­logues ont (peut être) décou­vert le siège de l’empathie, qui se situe­rait dans les cel­lules miroirs, en les­quelles cer­tains spé­cia­listes per­çoivent (une sacrée avan­cée de la connais­sance) un troi­sième cer­veau : le cer­veau mimétique.

    Sa déno­mi­na­tion est inté­res­sante car elle intègre plus que le concept d’empathie qui nous condui­sait un peu au bizounours.

    Les cel­lules miroirs per­mettent de res­sen­tir AVEC l’autre, et donc de co_vibrer avec lui comme le font deux cordes de gui­tare sou­mises à une même vibra­tion de l’air. Avec les sus­dites consé­quences posi­tives. Mais ici réside aus­si pro­ba­ble­ment la cause du mimé­tisme. Je me sou­viens à l’âge de 7 ans m’être fait engueu­ler parce que devant ma grand-mère par­kin­so­nienne je m’é­tais mise à trem­bler comme elle, et les adultes avait cru que je me moquais, alors qu’il n’en était rien, mon sou­ve­nir est clair, ce mou­ve­ment était auto­ma­tique. Ain­si donc le cer­veau mimé­tique peut il induire une atti­tude auto­ma­tique, voire irré­pres­sible. Et là mes chers amis, je pense aux mou­ve­ments de foule, par­fois effrayants, tels que les foules de l’Al­le­magne nazie, mais il y a d’autres exemples. Je n’ai jamais aimé voir les gra­dins des stades de foot. Quelque chose m’ef­fraye en effet quand je vois une quel­conque atti­tude mimé­tique trans­for­mer par­fois une foule en un être unique obli­té­rant pour un temps la conscience des indi­vi­dus qui la composent.

    YaPak­ça

    Les cher­cheurs, s’ap­puyant sur l’i­ma­ge­rie céré­brale, sont à peu près cer­tains que les autistes pro­fonds n’ont pas de cel­lules miroirs, à moins qu’elle ne soient en panne, ce qui revient au même.
    Or ces gens ne témoignent pas ni amour ni haine.
    On peut donc se deman­der si le pen­dant de l’empathie posi­ti­vante qui induit l’a­mour n’est pas la haine.
    Le méca­nisme n’est peut être pas com­plexe, qui conduit de la co-vibra­tion à un sen­ti­ment néga­tif, de rejet, ou de haine. La jalou­sie peut y prendre sa part, mais aus­si l’in­tui­tion du dan­ger (inten­tion­nel ou for­tuit) que repré­sente l’autre, avant même qu’un acte +/- délic­tueux soit accompli.

    Déso­lée de ce pavé dans la marre de l’op­ti­misme pro­duit par la décou­verte de l’empathie 😉

    Méfions nous par ailleurs d’un scien­tisme sim­pli­fi­ca­teur et qui en plus n’est pas à l’a­bri de gros­sières erreurs. Mais la piste de réflexion est intéressante.
    Car s’in­té­res­ser à la poli­tique, donc au contrat social, néces­site pro­ba­ble­ment pour choi­sir les meilleurs options une com­pré­hen­sion aus­si claire que pos­sible du singe nu.

    Pour finir, le remède au mimé­tisme exces­sif, c’est la conscience indi­vi­duelle, l’in­ten­si­té de l’at­ten­tion, qui demandent à être for­ti­fiées, alors qu’au temps que nous vivons la civi­li­sa­tion ne favo­rise pas vrai­ment cette néces­saire mus­cu­la­tion. Dan­ger. Donc. Du coup ceux qui voient héritent d’une res­pon­sa­bi­li­té dif­fi­cile à assu­mer efficacement.

    Réponse
  15. Morpheus

    Pavé très inté­res­sant, Ana.

    On peut faire un rap­pro­che­ment avec les hypo­thèses en psy­cho­lo­gie. Le réflexe mimé­tique pour­rait très bien géné­rer une réac­tion néga­tive si la conscience émo­tive (pro­gram­mée) per­çoit un dan­ger dans le fait de « mimer » une atti­tude, un com­por­te­ment, une réac­tion, … chez un tiers, lorsque cette atti­tude reflète un com­por­te­ment enre­gis­tré dans la mémoire affec­tive (émo­tion­nelle) comme appor­tant de la souffrance.

    Le réflexe mimé­tique s’in­ver­se­rait, ou se blo­que­rait comme pour faire bar­rière. L’empathie mimé­tique se ferait bou­clier (ou armure, lorsque les engrammes néga­tifs deviennent puis­sants) et ain­si se détrui­rait le poten­tiel empa­thique et mimétique.

    Suis-je dans le bon ?

    Ami­ca­le­ment,
    Morpheus

    Réponse
  16. Ana Sailland

    pro­ba­ble­ment 🙂

    Réponse
  17. Bèrbère

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