UE=LUTTE CONTRE L’INFLATION PRIORITAIRE=>CHÔMAGE INSTITUTIONNALISÉ : ÊTES-VOUS D’ACCORD ?

22/06/2011 | 7 commentaires

Union Euro­péenne = LUTTE CONTRE L’INFLATION PRIORITAIRE
==> CHÔMAGE INSTITUTIONNALISÉ !!! ÊTES-VOUS D’ACCORD ?!

Un des scan­dales les plus révol­tants de l’U­nion euro­péenne est l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du chô­mage, en douce, sous la « cou­ver­ture éco­no­mique » de la lutte contre l’in­fla­tion, en « oubliant » qu’existe la tech­nique sal­va­trice de L’INDEXATION…

Ce court extrait vidéo de la confé­rence de Mar­seille met un coup de zoom sur LE RAPPORT MÉCANIQUE entre l’in­fla­tion et le chô­mage, et sur LES CHOIX INIQUES de nos pré­ten­dus « repré­sen­tants » — de véri­tables traîtres à la patrie, en fait — élus qui condamnent leur peuple au chô­mage de masse à perpétuité :

https://​www​.dai​ly​mo​tion​.com/​v​i​d​e​o​/​x​j​d​uwv

Nota (mise à jour 24 août 2011) :
le SCRIPT COMPLET de toute cette confé­rence de Mar­seille (Créa­tion moné­taire, Chô­mage et infla­tion et Démo­cra­tie for­cé­ment fon­dée et garan­tie par le tirage au sort) est désor­mais dis­po­nible :
SCRIPTS DE LA CONFÉRENCE DE MARSEILLE comme AIDE À LA TRADUCTION.


• Sur le détes­table, l’in­croyable, le lamen­table NAIRU, voyez le site
NAIRU, Le Nom de la Ruse, la face cachée du chô­mage :
http://​lenai​ru​.blog​spot​.com/
et http://​lenai​ru​.free​.fr.


• Sur le lien méca­nique entre infla­tion et chô­mage,
voyez l’ex­cellent petit livre de Liêm Hoang-Ngoc,
« Le fabu­leux des­tin de la courbe de Phil­lips » :

EXTRAIT (Intro­duc­tion) de ce livre DÉCAPANT :

Liêm Hoang-Ngoc, « Le fabu­leux des­tin de la courbe de Phil­lips » (Extrait)

Avant-pro­pos

Le fabu­leux des­tin d’A­mé­lie Pou­lain n’a­vait sans doute pas d’autre ambi­tion que d’être un conte roman­tique dans le Paris du XVIIIe arron­dis­se­ment. Le film de Jean-Pierre Jeu­net n’en fut pas moins injus­te­ment soup­çon­né d’i­déa­li­ser une « France moi­sie », habi­tée par une classe popu­laire autre­fois « pou­ja­di­sée », aujourd’­hui « lepénisée ».

La courbe de Phil­lips vit le même des­tin. Elle ne fai­sait que rela­ter les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par la classe labo­rieuse à obte­nir des aug­men­ta­tions de salaires lorsque pro­li­fère l’« armée de réserve indus­trielle » (dixit Marx) per­met­tant aux capi­ta­listes d’exer­cer un chan­tage à l’emploi. Les réin­ter­pré­ta­tions de la rela­tion infla­tion-chô­mage par la science éco­no­mique « moderne » ont peu à peu fini par culpa­bi­li­ser les tra­vailleurs de prendre la parole. Ils en seraient même condam­nés à accep­ter pour la pre­mière fois un allon­ge­ment de leur durée de tra­vail sous peine de délocalisations !

Les éco­no­mistes néo­clas­siques n’ont évi­dem­ment de cesse, para­phra­sant un Pre­mier ministre bri­tan­nique, de pro­cla­mer que leur science n’est ni « de droite », ni « de gauche ». Keynes n’é­tait-il pas lui-même membre du Par­ti libé­ral et Wal­ras socia­liste, clament-ils en chœur ?!

Certes, mais c’est oublier que la science éco­no­mique applique rare­ment à elle-même les cri­tères de scien­ti­fi­ci­té qu’elle reven­dique pour­tant. Si tel était le cas, la plu­part des hypo­thèses de l’é­co­no­mie domi­nante ne résis­te­raient pas aux tests empi­riques. Ceci ne doit pas dédoua­ner les « hété­ro­doxes » de la quête d’un dis­cours posi­tif rigou­reux qui rende intel­li­gible les méca­nismes de pro­duc­tion et de par­tage du gâteau éco­no­mique, bien au contraire.

C’est éga­le­ment oublier que la poli­tique nor­ma­tive que recom­man­dait l’an­ti-com­mu­niste notoire Keynes pour « eutha­na­sier les ren­tiers » fait, aux yeux de leurs héri­tiers, une part encore trop belle à la socia­li­sa­tion de l’in­ves­tis­se­ment et de la répar­ti­tion des reve­nus. Une fois défait le com­pro­mis key­né­sien, l’ac­tion­naire, revi­go­ré par l’air du temps des années 1980–90, n’au­ra de cesse de deman­der la des­truc­tion des quelques « îlots de socia­lisme » ayant émer­gé au cours des Trente glo­rieuses et que l’on renon­ça, en France, à étendre après 1983. Pour récu­pé­rer la pla­ni­fi­ca­tion de l’in­ves­tis­se­ment, le capi­tal pri­vé a, depuis, béné­fi­cié du détri­co­tage du contrôle public des biens col­lec­tifs et des sec­teurs stra­té­giques de l’é­co­no­mie, à la faveur de la déré­gle­men­ta­tion finan­cière et de quelques direc­tives com­mu­nau­taires. La pro­tec­tion sociale col­lec­tive, l’im­pôt pro­gres­sif et le droit du tra­vail sont aujourd’­hui les der­nières cibles de la contre-révo­lu­tion néoconservatrice.

Il fal­lait aus­si reti­rer aux gou­ver­ne­ments la pos­si­bi­li­té moné­taire de finan­cer un surin­ves­tis­se­ment accou­chant d’une ren­ta­bi­li­té finan­cière insuf­fi­sante. Née « indé­pen­dante », la Banque Cen­trale Euro­péenne était d’emblée conver­tie au moné­ta­risme. Inter­dire la moné­ti­sa­tion des dépenses publiques, rému­né­rer la « prime de risque » néces­saire pour atti­rer l’é­par­gnant en res­tau­rant le taux de rému­né­ra­tion du capi­tal sous cou­vert de cou­per toute source d’in­fla­tion, tels furent les canaux moné­taires que la BCE obs­trua pour per­mettre au ren­tier de récu­pé­rer son pri­vi­lège et d’as­su­rer l’en­tre­tien de son patri­moine, autre­fois éro­dé par la baisse des pro­fits, l’in­fla­tion et les déva­lua­tions com­pé­ti­tives. Le pacte de sta­bi­li­té se char­ge­rait quant à lui de limi­ter des dépenses publiques que les ren­tiers n’au­raient plus à finan­cer par l’impôt.

Une fois ras­sa­siés, Mes­sieurs les ren­tiers eurent, pen­dant leur sieste, le som­meil déran­gé par les plaintes de quelques mil­lions de gueux, sor­tis de leurs tentes pour qué­man­der quelques miettes d’une socié­té sala­riale où nul n’est quelque chose sans un salaire, et donc sans un emploi. Pour jus­ti­fier l’im­pos­si­bi­li­té de démo­bi­li­ser l’ar­mée de réserve indus­trielle, on invoque encore l’in­com­pres­si­bi­li­té d’un taux de chô­mage struc­tu­rel, si ce n’est natu­rel, signe d’une éco­no­mie ayant atteint son équi­libre, mais dans l’in­ca­pa­ci­té d’of­frir un emploi à qui refuse d’a­bais­ser ses pré­ten­tions sala­riales. Les « experts », ces trou­ba­dours des cours modernes, se char­ge­ront de conter l’his­toire néces­saire pour faire accep­ter au peuple le des­tin chô­mé dont il serait désor­mais le seul coupable.

L’his­toire de la courbe de Phil­lips est cette tra­gé­die. Toute tra­gé­die contient trois ingrédients.

Elle se déroule en pre­mier lieu par­mi les élites. En l’oc­cur­rence, l’é­lite des conseillers du Prince qui, sous peine de perdre la recon­nais­sance des pairs, s’é­ver­tue à prô­ner le sacri­fice d’un peuple qu’elle avait ano­bli au temps de sa jeu­nesse estu­dian­tine ; c’é­tait sans doute en 1968.

La tra­gé­die est por­teuse en deuxième lieu d’un dilemme, en l’oc­cur­rence le dilemme entre l’in­fla­tion et le chô­mage auquel sont confron­tés les Princes dès lors qu’ils ont à arbi­trer le conflit centre le capi­tal et le travail.

La tra­gé­die met enfin en scène un des­tin, en l’oc­cur­rence l’i­nexo­rable déchéance de tra­vailleur, plus que jamais condam­né par le capi­ta­lisme à la pré­ca­ri­té, à la rési­gna­tion ou à la résistance.

Intro­duc­tion

L’his­toire de la courbe de Phil­lips est celle du sort tra­gique réser­vé à la classe labo­rieuse par la « science éco­no­mique » contem­po­raine, celle qui s’est impo­sée en moins de trois décen­nies comme le nou­veau guide pour l’ac­tion poli­tique, au fon­de­ment-même ce que nous avons appe­lé la « pen­sée unique » (Hoang-Ngoc, 1996 ; Lavoie, 2004). Au terme de cette his­toire, brève et cepen­dant déjà grosse de déve­lop­pe­ments jugés si « féconds » par ses auteurs et de rebon­dis­se­ments plu­tôt inat­ten­dus, les tra­vailleurs auront connu l’in­for­tune du plai­gnant qui se retrouve fina­le­ment dans le rôle de l’ac­cu­sé. De vic­times du chô­mage, inca­pables de défendre leurs salaires et leur posi­tion sur le mar­ché du tra­vail en période de sous-emploi — dans la pre­mière ver­sion de la courbe de Phil­lips — les tra­vailleurs ont été pro­gres­si­ve­ment ren­dus res­pon­sables de leur propre chô­mage, au fil des réamé­na­ge­ments suc­ces­sifs de la doc­trine. En sui­vant cette his­toire tor­tueuse, la courbe de Phil­lips, qui n’é­tait au départ qu’un rele­vé sta­tis­tique de longue période trai­tant des inter­ac­tions entre la for­ma­tion des salaires et le chô­mage, est deve­nu le noyau dur d’une vision du monde domi­née par l’i­dée que ce sont les tra­vailleurs eux-mêmes qui font obs­tacle à leur propre bonheur.

C’est cette his­toire que nous allons raconter.

Il ne s’a­git pas, bien enten­du, de l’« l’his­toire offi­cielle ». Dans les manuels de macroé­co­no­mie ortho­doxe) les ver­sions suc­ces­sives de la courbe de Phil­lips sont au contraire pré­sen­tées comme le résul­tat d’un che­mi­ne­ment logique, s’ins­cri­vant dans le cadre d’une démarche construc­ti­viste, hypo­thé­ti­co-déduc­tive, pré­ten­du­ment fidèle aux cri­tères de scien­ti­fi­ci­té pop­pé­riens, grâce aux­quels la science éco­no­mique, à l’ins­tar de la science phy­sique, avan­ce­rait par un pro­ces­sus de for­mu­la­tion-réfu­ta­tion de conjec­tures plau­sibles Le manuel néo­clas­sique raconte ain­si, de façon linéaire et en mimant la méthode des sciences expé­ri­men­tales une his­toire de la courbe de Phil­lips dont les dif­fé­rentes ver­sions auraient émer­gé d’un pro­ces­sus cumu­la­tif de construc­tion d’hy­po­thèses éla­bo­rées pour rendre compte des inter­ac­tions entre le chô­mage et la for­ma­tion des salaires.

Sui­vant cette pro­gres­sion, le pre­mier âge des recherches devait tout d’a­bord vali­der l’hy­po­thèse, émise par Phil­lips lui-même, selon laquelle les varia­tions du chô­mage repré­sentent le déter­mi­nant essen­tiel de la for­ma­tion des salaires. Les fluc­tua­tions du salaire sont alors à l’o­ri­gine des hausses de prix dès lors que les entre­prises, en situa­tion de concur­rence mono­po­lis­tique, détiennent un pou­voir de mar­ché leur per­met­tant de fixer leurs prix en fonc­tion de l’é­vo­lu­tion du coût sala­rial, de telle sorte qu’elles pré­servent un cer­tain taux de marge. Ces fluc­tua­tions sont à l’o­ri­gine de ce que l’on appelle la boucle prix-salaires.

Au deuxième âge de la courbe de Phil­lips, cen­sé être celui de la matu­ri­té, on intro­duit l’im­pact exer­cé en retour par la for­ma­tion des prix sur le chô­mage obser­vé, encore appe­lé chô­mage effec­tif, parce qu’il désigne le volant de chô­mage exis­tant à un ins­tant don­né. Le chô­mage obser­vé n’est cepen­dant pas l’ob­jet de toutes les atten­tions. Le but de la construc­tion est ailleurs. On veut « mon­trer » en effet que le taux de chô­mage effec­tif a ten­dance à oscil­ler autour d’un taux pivot, bien plus fon­da­men­tal, appe­lé taux de chô­mage natu­rel, et qui repré­sente le niveau de chô­mage vers lequel l’é­co­no­mie s’a­che­mi­ne­rait néces­sai­re­ment en rejoi­gnant spon­ta­né­ment sa posi­tion d’é­qui­libre géné­ral à long terme. On veut aller jus­qu’à démon­trer que ce taux est unique et stable à long terme, ce qui signi­fie qu’il n’y a aucune rai­son pour qu’il évo­lue en l’ab­sence de chan­ge­ments struc­tu­rels dans l’é­co­no­mie. Tant que les déter­mi­nants fon­da­men­taux de l’offre ou de la demande de tra­vail demeurent inchan­gés — tant que les pré­fé­rences des sala­riés, la tech­no­lo­gie exis­tante et les struc­tures du mar­ché du tra­vail res­tent ce qu’elles sont — le taux de chô­mage natu­rel qui s’en déduit trace l’ho­ri­zon indé­pas­sable à long terme du chô­mage effec­tif. Par­mi ces « fon­da­men­taux » qui influencent de façon déter­mi­nante la demande de tra­vail des entre­prises et l’offre des tra­vailleurs, les moda­li­tés de fixa­tion des salaires et le niveau des reve­nus de rem­pla­ce­ment tiennent le pre­mier rôle. Lorsque l’é­qui­libre géné­ral est atteint (l’é­co­no­mie est alors dans une situa­tion où rien ne bouge) le sous-emploi exis­tant — ou chô­mage effec­tif — coïn­cide avec le chô­mage natu­rel, et tous les chô­meurs peuvent alors être qua­li­fiés de chô­meurs volon­taires. Ces der­niers — c’est l’ob­jet de la démons­tra­tion — pour­raient en effet par­fai­te­ment tra­vailler s’ils accep­taient un salaire plus bas… mais ils estiment qu’ils n’y ont pas inté­rêt (compte tenu de l’é­cart trop faible entre les salaires et les reve­nus de remplacement).

Cette construc­tion fut dou­ble­ment mise à mal sur le plan empi­rique. Tout d’a­bord, les obser­va­tions sont venues indi­quer que le taux de chô­mage natu­rel est sus­cep­tible d’é­vo­luer sur le court terme, fai­sant de ce taux une variable « pas si natu­relle que ça ». Mais encore, il est appa­ru — à qui cela n’é­tait pas évident — qu’une par­tie des chô­meurs était prête à tra­vailler pour un salaire infé­rieur à celui qui pré­vaut à l’é­qui­libre… Tous les chô­meurs ne sont donc pas des chô­meurs volontaires…

Pour dia­lo­guer avec leurs col­lègues « clas­siques », des néo-key­né­siens pro­po­sèrent cepen­dant de res­ter fidèles au cadre du deuxième âge, en s’en remet­tant à l’hy­po­thèse de rigi­di­tés nomi­nales de salaires, ou en consi­dé­rant que le chô­mage effec­tif per­siste désor­mais loin de son taux naturel.

D’autres auto­pro­cla­més nou­veaux key­né­siens, entrèrent dans le troi­sième âge de la courbe de Phil­lips, pré­sen­té comme l’âge du raf­fi­ne­ment du modèle, de raf­fi­ne­ment des formes de la courbe. L’ad­jonc­tion d’hy­po­thèses auxi­liaires, inhé­rentes à la nature impar­faite de l’in­for­ma­tion subie par les agents ration­nels, doit rendre la théo­rie réa­liste, empi­ri­que­ment tes­table. Le chô­mage natu­rel, rebap­ti­sé chô­mage d’é­qui­libre, peut alors faire une place, dans un uni­vers d’in­for­ma­tion asy­mé­trique, à du chô­mage invo­lon­taire et influen­çable par les varia­tions de court terme du chô­mage courant.

C’est cette his­toire socia­le­ment dés­in­car­née que nous enten­dons décons­truire ici. L’his­toire de la courbe de Phil­lips est en effet repré­sen­ta­tive de la fabu­leuse his­toire de la pen­sée éco­no­mique contem­po­raine. La science éco­no­mique d’au­jourd’­hui a indé­nia­ble­ment le noble pro­jet d’a­mé­lio­rer la connais­sance posi­tive du fonc­tion­ne­ment des sys­tèmes éco­no­miques modernes. Nombre d’é­co­no­mistes, pour­tant obsé­dés par la science, ne par­viennent pas à res­pec­ter les règles même de cette connais­sance posi­tive qui char­pentent l’i­dée qu’ils se font de la science, règles qui consistent idéa­le­ment à sépa­rer le posi­tif (l’a­na­lyse de ce qui est), du nor­ma­tif (l’a­na­lyse de ce qui doit être). Non qu’ils y mettent for­cé­ment de la mau­vaise volon­té, mais ce pro­jet est néces­sai­re­ment vain. Car, quoi qu’ils en disent, les théo­ri­ciens sont por­teurs de visées nor­ma­tives limi­tant ou déli­mi­tant l’es­pace des contro­verses théo­riques. Keynes lui-même n’é­tait nul­le­ment embar­ras­sé de déduire une phi­lo­so­phie sociale de son ana­lyse théo­rique du capi­ta­lisme. Le cha­pitre conclu­sif de sa Théo­rie Géné­ralene s’in­ti­tu­lait-il pas Notes finales sur la phi­lo­so­phie sociale à laquelle conduit notre théo­rie ? C’est que la grande contro­verse qui a ani­mé la pen­sée éco­no­mique contem­po­raine, depuis le tour­nant des années trente, a été ini­tiée par le for­mi­dable défi lan­cé par Keynes à la pen­sée libé­rale. Keynes réus­sit le tour de force de pro­duire une théo­rie éco­no­mique du chô­mage, bien­tôt jugée convain­cante, concluant que le sys­tème éco­no­mique n’é­tait pas « auto-ajus­teur ». Dans la Théo­rie Géné­rale, Keynes montre en effet que les jeux de la finance, l’ho­ri­zon incer­tain dans lequel se déploient les déci­sions d’in­ves­tir des entre­prises, les com­por­te­ments d’é­pargne des ménages et la répar­ti­tion des reve­nus ne concourent pas spon­ta­né­ment au plein-emploi des res­sources et, en aval, à la réa­li­sa­tion du bien com­mun. L’É­tat se trouve par là même fon­dé à inter­ve­nir, essen­tiel­le­ment en vue de por­ter remède à l’in­suf­fi­sance chro­nique de l’in­ves­tis­se­ment. C’est cet agen­da qui fut en par­tie mis en œuvre avec suc­cès durant les Trente glo­rieuses. Mais, dès le début des années 70, à la faveur de la stag­fla­tion, l’ex­pé­rience key­né­sienne des Trente glo­rieuses subis­sait le feu de la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Celle-ci fut por­tée par la révi­sion, emme­née par les moné­ta­ristes, de l’in­ter­pré­ta­tion tra­di­tion­nelle de la courbe de Phil­lips. Les tra­vaux de Mil­ton Fried­man inau­gu­raient alors le deuxième âge de la courbe de Phil­lips, laquelle fut autre­fois l’al­liée des key­né­siens. Ce retour­ne­ment de l’arme contre l’ad­ver­saire pré­pa­ra à son tour la tra­hi­son défi­ni­tive de Keynes par la contre-réforme menée par des usur­pa­teurs, auto­pro­cla­més nou­veaux key­né­siens. Celle-ci s’est déve­lop­pée à par­tir de la troi­sième ver­sion de la courbe de Phil­lips. Cette his­toire de la pen­sée flirte elle-même avec « l’air du temps ». Elle accom­pagne sur le ter­rain des idées la revanche de la finance, sacri­fiée, durant l’âge d’or du key­né­sia­nisme sur l’au­tel de l’en­tre­prise et du tra­vail. Cette revanche s’est avé­rée par­ti­cu­liè­re­ment tra­gique pour le sala­riat. Accé­dant à la prise de parole dans la négo­cia­tion col­lec­tive, aux mêmes biens publics que les classes supé­rieures, à la consom­ma­tion de masse et aux congés payés durant l’a­po­gée de l’É­tat social key­né­sien, les tra­vailleurs furent pro­gres­si­ve­ment ren­dus res­pon­sables, à tra­vers les coûts sala­riaux et les « charges » col­lec­tives crois­santes de « l’É­tat pro­vi­dence », du marasme de l’in­ves­tis­se­ment, du chô­mage de masse et de l’ex­clu­sion de leurs sem­blables, moins bien lotis dans la com­pé­ti­tion. Au point que toute vel­léi­té reven­di­ca­trice, jadis sup­po­sée « pro­gres­siste », est aujourd’­hui sys­té­ma­ti­que­ment per­çue comme « conser­va­trice », voire cor­po­ra­tiste. Tel est le des­tin tra­gique réser­vé par les nou­velles théo­ries du chô­mage à la classe laborieuse.

L’é­pi­logue théo­rique de cette his­toire ne sau­rait pour­tant pas­ser sous silence l’es­poir sus­ci­té par une autre branche de la famille des éco­no­mistes reven­di­quant l’hé­ri­tage de Keynes, sous le flam­beau post­key­né­sien. Leurs des­cen­dants sont en passe d’ac­cou­cher d’une courbe de Phil­lips du qua­trième âge, pré­sen­tée en Post­face par Marc Lavoie. Clai­re­ment hété­ro­doxes, ses membres, autre­fois implan­tés à Cam­bridge où l’es­prit de Keynes conti­nue de souf­fler, avaient ten­té dès les len­de­mains de la publi­ca­tion de la Théo­rie Géné­rale d’en radi­ca­li­ser le conte­nu. Cet ouvrage est aus­si une invi­ta­tion à redé­cou­vrir l’é­ton­nante actua­li­té des thèses post­key­né­siennes et de la résis­tance que mena Outre-Manche, il n’y a pas si long­temps, le regret­té Nicho­las Kal­dor : résis­tance face aux « Réformes » de Mar­ga­ret That­cher dont Mil­ton Fried­man fut l’é­minent conseiller.

Cette tra­gé­die se dénoue en trois actes, cor­res­pon­dant aux trois pre­miers âges de la courbe de Phil­lips. Le rideau s’ouvre sur un hom­mage ren­du aux thèses key­né­siennes, que les éco­no­mistes libé­raux n’au­ront de cesse de com­battre. Les réin­ter­pré­ta­tions suc­ces­sives de Keynes, puis celles de la courbe de Phil­lips qui s’en­sui­vront, nous content alors l’his­toire d’une bataille per­due par le tra­vail face au capi­tal, au cours de l’un des épi­sodes les plus pas­sion­nants de la guerre des classes.

LEVER DE RIDEAU DANS LES COULISSES D’UNE RÉVOLUTION MANQUÉE

La Théo­rie Géné­rale de l’emploi, de l’in­té­rêt et de la mon­naie, publiée par Keynes en 1936, fut une véri­table révo­lu­tion théo­rique. Elle per­mit de légi­ti­mer la nou­velle concep­tion de l’in­ter­ven­tion publique qui se géné­ra­li­sa dans les pays déve­lop­pés au temps de l’âge d’or de l’É­tat social. Elle mit en ques­tion la per­ti­nence du lan­gage de la théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique et favo­ri­sa en outre l’é­clo­sion de la macroé­co­no­mie, comme nou­veau guide pour l’ac­tion éco­no­mique publique.

Celle-ci se construi­sit notam­ment dans le cadre des modèles de la syn­thèse néo­clas­sique où la déter­mi­na­tion des salaires et des prix res­tait inex­pli­quée. Ce n’est qu’à par­tir de la décou­verte des tra­vaux de Phil­lips que les macroé­co­no­mistes ont véri­ta­ble­ment cher­ché à inté­grer des équa­tions de déter­mi­na­tion des salaires et des prix. Les confi­gu­ra­tions suc­ces­sives de ces équa­tions, évo­luant au cours de ce que nous sur­nom­mons les quatre âges de la courbe de Phil­lips, sont l’ob­jet de cet ouvrage. Avant d’en enta­mer l’exa­men, il est néces­saire de rap­pe­ler quelques étapes essen­tielles des débats macroé­co­no­miques qui pré­cé­dèrent ce qui n’est rien d’autre qu’une que­relle d’in­ter­pré­ta­tion des causes du chômage.

La révo­lu­tion keynésienne

John May­nard Keynes est né en 1883 à Cam­bridge d’une famille bour­geoise. Son père était le logi­cien John Neville Keynes. Il décou­vrit l’é­co­no­mie à l’âge de 22 ans, en même temps qu’il pré­pa­rait une thèse de mathé­ma­tiques sur les pro­ba­bi­li­tés, reje­tée une pre­mière fois en 1908, et qu’il sou­tien­dra en 1909. Il reçut à l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge les ensei­gne­ments d’Al­fred Mar­shall et d’Ar­thur Cecil Pigou, lequel ten­ta de le dis­sua­der d’en­tre­prendre une car­rière de pro­fes­seur d’é­co­no­mie. Au concours du « civil ser­vice », il obtint une note médiocre en éco­no­mie et moquait la suf­fi­sance de ses exa­mi­na­teurs, ce qui lui vau­dra de débu­ter sa car­rière admi­nis­tra­tive à Bom­bay. Il y décou­vrit la spé­cu­la­tion à laquelle il s’a­don­ne­ra sans ver­gogne en Grande-Bre­tagne à la tête de fonds de pla­ce­ments. Il inter­vint à de nom­breuses reprises dans le débat public bri­tan­nique, par voie de presse et dans de nom­breuses revues, pour fus­ti­ger l’or­tho­doxie de l’an­crage de la livre à l’é­ta­lon-or et dis­pen­sa des cours à l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge. Keynes mépri­sait la classe ouvrière et s’op­po­sait au com­mu­nisme. Membre du Par­ti libé­ral, il contri­bua à la rédac­tion de son pro­gramme en 1928. Il par­ti­ci­pa aux tra­vaux de la com­mis­sion Mac Mil­lan créée par le gou­ver­ne­ment tra­vailliste de l’é­poque. Son œuvre majeure, la Théo­rie Géné­rale de l’Em­ploi de l’In­té­rêt et de la Mon­naie fut publiée en 1936. Il par­ti­ci­pa du côté bri­tan­nique aux pre­miers rounds de la négo­cia­tion autour des accords de Bret­ton Woods, avant de décé­der en 1946.

Sur le plan théo­rique, Keynes défia la théo­rie ortho­doxe en intro­dui­sant l’hy­po­thèse d’in­cer­ti­tude sur le mar­ché finan­cier pour en ana­ly­ser l’im­pact sur le fonc­tion­ne­ment géné­ral de l’é­co­no­mie. Celle-ci peut subir un sous-emploi durable, à cause des anti­ci­pa­tions pes­si­mistes des entre­pre­neurs. Le chô­mage qui en résulte est invo­lon­taire. Rien n’in­cite les entre­pre­neurs à embau­cher, même si les salaires bais­saient. Les recom­man­da­tions de poli­tique éco­no­mique key­né­siennes dif­fèrent alors des recom­man­da­tions libé­rales : pour pré­ser­ver la démo­cra­tie, l’É­tat devra inter­ve­nir par la poli­tique moné­taire et la poli­tique bud­gé­taire pour assu­rer le plein-emploi et la cohé­sion sociale.

LES ERREURS DE LA THÉORIE « CLASSIQUE » DE L’EMPLOI, DE L’INTÉRÊT ET DE LA MONNAIE

La théo­rie « clas­sique » [Keynes englobe sous le vocable de « clas­sique », les théo­ries qui sou­tiennent que l’é­pargne est le préa­lable à l’in­ves­tis­se­ment et la flexi­bi­li­té des salaires suf­fit à assu­rer le plein-emploi. Sa cible est natu­rel­le­ment Adam Smith, mais sur­tout la théo­rie néo­clas­sique qui lui fut ensei­gnée à Cam­bridge par le Pro­fes­seur Pigou] est consi­dé­rée par Keynes comme un cas par­ti­cu­lier de la théo­rie géné­rale qu’il pro­pose de construire. Son domaine de vali­di­té se limite au plein-emploi, seul cas où ses recom­man­da­tions s’a­vé­re­raient appro­priées. La théo­rie « clas­sique » de l’emploi, de l’in­té­rêt et de la mon­naie est inca­pable d’ex­pli­quer que l’é­co­no­mie puisse dura­ble­ment s’é­car­ter du plein-emploi.

Le chô­mage est-il volontaire ?

…

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Étienne

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7 Commentaires

  1. Hadrien

    Cher Etienne,

    Heu­reux de te retrou­ver, tou­jours en bonne place pour fus­ti­ger « les choix iniques de nos repré­sen­tants ». On se demande par­fois s’il ne fau­drait pas dire « cyniques »… La conjonc­tion de ces choix est en effet troublante :

    - choix de l’é­co­no­mie libé­rale : Par la libre cir­cu­la­tion des capi­taux, mar­chan­dises et per­sonnes, elle per­met à la fois la délo­ca­li­sa­tion hors des pays aux acquis sociaux trop avan­cés, et l’m­por­ta­tion de pro­duits ou de tra­vailleurs issus de condi­tions moins-disantes, per­met­tant la concur­rence « libre…et par­fai­te­ment faussée » !
    Ceci pour le plus grand bien des « inves­tis­seurs » qui empôchent la dif­fé­rence et accen­tuent la pres­sion sur l’ex­ploi­ta­tion du travail.

    - choix de l’a­ban­don de sou­ve­rai­ne­té moné­taire : depuis la scé­lé­rate loi Pom­pi­dou-Gis­card d’Es­taing de Jan­vier 1973, le tré­sor public en France s’est vu inter­dire la moné­ti­sa­tion par sa propre banque cen­trale au béné­fice de l’emprunt pri­vé auprés des marchés.
    Ceci en vue de l’in­tro­duc­tion de l’eu­ro et des sta­tuts de la BCE, visant la « sta­bi­li­té moné­taire » pour le plus grand bien des ren­tiers et des banquiers.

    - choix de modes de repré­sen­ta­tion dés­in­car­nés : l’Eu­rope per­met notam­ment de se déchar­ger de lois anti-sociales vou­lues par les lob­bies et pro­po­sées par une « com­mis­sion » qui ne rend compte à aucun électeur.
    Ceci afin d’é­loi­gner un peu plus le citoyen de base de la démo­cra­tie (directe) inven­tée par les Grecs, il y a pour­tant déjà 2500 ans !

    Peut-être, par une iro­nie de l’his­toire, les Grecs actuels se mon­tre­ront-ils dignes de leurs aînés en pro­vo­quant l’ex­plo­sion ? A cet égard, je ne résiste pas à repro­duire ici mon com­men­taire sur le site d’An­dré Jacques :

    EN PREVISION DE L’EXPLOSION…

    On se demande à quoi bon dis­ser­ter sur les der­niers pal­lia­tifs encore pos­sibles pour la Grèce, quand c’est le prin­cipe même d’une mon­naie unique pour des éco­no­mies dif­fé­rentes qui s’avère être en cause : on peut même s’étonner que le phé­no­mène ait mis dix ans à se mani­fes­ter depuis la créa­tion de l’euro !
    C’est en réa­li­té le coût de la réuni­fi­ca­tion pour l’Allemagne, et sa dette induite, qui avaient caché jusqu’à pré­sent la dis­pa­ri­té de son éco­no­mie ain­si que de celles qu’elle entraîne (Autriche, Hol­lande) avec le reste de l’Union Euro­péenne. Les affres de la réuni­fi­ca­tion pas­sés, la diver­gence éco­no­mique va s’accélerer d’autant plus que le gou­ver­ne­ment alle­mand conti­nue d’imposer à son peuple une poli­tique de res­tric­tion sala­riale qui n’a pour­tant plus d’objet.

    Lorsqu’on entend par­ler sur les antennes de la dette « exor­bi­tante » de la Grèce , 350 mil­liards, il faut tout de même rap­pe­ler la notre : 1600 mil­liards… Et lorsqu’on parle en pour­cen­tage du PIB (150% de dette publique grecque), il faut aus­si rap­pe­ler que la dette grecque totale (publique + pri­vée) est infé­rieure à celle des Etats-Unis (plus de 310%). La dif­fé­rence est que ces der­niers ont la maî­trise de leur mon­naie et peuvent tou­jours avoir recours à la moné­ti­sa­tion par la Fed, ce qu’ils ne se sont pas pri­vés de faire en sor­tie de crise, récem­ment, pour un mon­tant de l’ordre de 1000 mil­liards. C’est la rai­son pour laquelle leur dette, notam­ment auprés de la Chine, n’a pas la même signi­fi­ca­tion : elle est libel­lée en dol­lars dont ils détiennent l’émission.

    Tout cela pour dire que le pro­blème grec n’est que pré­misse au pro­blème de toute la zone euro, empê­trée dans son carcan…en atten­dant l’explosion !

    …C’EST L’ALLEMAGNE QUI DEVRAIT SORTIR DE L’EURO !

    Plu­tôt que de retar­der l’échéance par des replâ­trages illu­soires qui ne feront qu’alourdir l’addition, mieux vau­drait la pré­ve­nir à temps. Cer­tains recom­mandent de mutua­li­ser les garan­ties d’emprunts par des « bons du tré­sor euro­péens » qui uni­for­mi­se­raient les taux, mais n’est-ce pas cacher le mal sous un pan­se­ment plu­tôt que le soi­gner ? D’autres évoquent une solu­tion plus radi­cale : pour évi­ter qu’une sor­tie de l’euro des plus endet­tés n’aggrave leur dette dans leur mon­naie déva­luée, c’est au contraire l’Allemagne qui pour­rait retrou­ver son mark…

    Tout les Etats y gagne­raient : l’Allemagne et ses satel­lites éven­tuels ver­raient leur dette allé­gée dans cette mon­naie inévi­ta­ble­ment rééva­luée par les mar­chés, les autres pays rem­bou­se­raient en euros nomi­na­le­ment inchan­gés, mais fac­tuel­le­ment déva­lués par les mar­chés. D’autant que l’absence de l’Allemagne per­met­trait de modi­fier les sta­tuts de la BCE pour reve­nir à l’habituelle moné­ti­sa­tion en matière de tré­sor public, pri­vi­lège de toute banque cen­trale. Ce serait l’euthanasie indo­lore des ren­tiers et ban­quiers pré­sents sur les marchés !

    Certte solu­tion n’a pas echap­pé aux éco­no­mistes pro­gres­sistes, comme Fré­dé­ric Lordon :
    http://blog.mondediplo.net/2010–03-29-Ce-n-est-pas-la-Grece-qu-il-faut-exclure-c-est‑l

    Réponse
  2. gilles

    à Hadrien > Hadrien

    Par Samir Amin

    L’EUROPE, OU LES EUROPES, EN CONSTRUCTION ? OU EN DECONSTRUCTION ?

    

Addi­tion­nez les chiffres d’af­faires et les volumes des PIB des pays euro­péens ; vous obtien­drez au total l’i­mage de la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale. On nous raconte donc que même si le pro­jet euro­péen avait été conçu à Washing­ton au départ, il serait deve­nu une réa­li­té en marche per­met­tant à l’Eu­rope de dis­cu­ter d’é­gal à égal avec les Etats Unis, voire de s’af­fir­mer comme le centre de gra­vi­té majeur du sys­tème mondial. 

    Ce dis­cours ne tient pas la route, tout sim­ple­ment parce que les Etats nations asso­ciés dans l’U­nion Euro­péenne res­tent fon­dés sur des capi­ta­lismes natio­naux plus concur­rents que com­plé­men­taires les uns des autres, ou bien encore ne sont com­plé­men­taires que dans une inéga­li­té tenace, si celle-ci est accep­tée par les plus faibles. Il ne s’a­git donc pas d’un ensemble stable, comme le sont les Etats Unis, qui, en dépit de leur consti­tu­tion fédé­rale, consti­tuent une seule nation et un seul Etat.

    

La Consti­tu­tion euro­péenne ne per­met pas de trans­cen­der cette situa­tion ; elle ne per­met pas de s’a­che­mi­ner vers « l’E­tat Euro­péen » fut-il « confé­dé­ral » et plu­ri­na­tio­nal. Cette construc­tion n’a rien fait de plus qu’en­té­ri­ner les desi­de­ra­ta des capi­ta­lismes de mono­poles natio­naux. Apel­door a eu rai­son de nous faire com­prendre dès 2002 que cette consti­tu­tion avait été pra­ti­que­ment rédi­gée par la Euro­pean Round Table of Indus­tria­lists, sans consul­ta­tion aucune des pou­voirs élus, comme le rap­pelle Car­roll (op cit, p 155).

    

Or le consen­sus sur lequel repose les stra­té­gies des mono­poles des pays concer­nés ne pour­suit qu’un seul objec­tif : rendre impos­sible la remise en ques­tion de la domi­na­tion exclu­sive des mono­poles concer­nés par des pou­voirs élus quel­conques (« faire du socia­lisme un objec­tif illé­gal » comme Gis­card d’Es­taing l’a avoué). De ce fait ce consen­sus inter­dit la pro­gres­sion vers la construc­tion d’un Etat trans­na­tio­nal, si celle-ci était pos­sible en dépit de la diver­si­té des for­ma­tions natio­nales européennes.

    

La crise de l’eu­ro a fait écla­ter cette réa­li­té et mis au devant de la scéne les asy­mé­tries qui carac­té­risent la construc­tion euro­péenne. Dans le rap­pel que j’ai fait des rai­sons de cette « impos­sible ges­tion de l’eu­ro » (tra­duc­tion anglaise sur le site de Pam­ba­zu­ka : « the impos­sible mana­ge­ment of the euro »), j’ai insis­té sur l’ob­jec­tif pour­sui­vi par l’Al­le­magne, celui de « domi­ner l’Eu­rope ». Tout sim­ple­ment, comme le rap­pellent nos amis grecs men­tion­nés dans mon ana­lyse, réa­li­ser par les moyens de l’é­co­no­mie ce que l’Al­le­magne a échoué par deux fois à impo­ser par la conquête mili­taire : une « Europe alle­mande ».
L’Eu­rope se conjugue donc tou­jours au pluriel. 

    La « pre­mière Europe », consti­tuée par le noyau des capi­ta­lismes his­to­riques natio­naux les plus puis­sants (l’Al­le­magne, la France, la Grande Bre­tagne, aux­quels on peut adjoindre les Etats plus modestes, mais non moins avan­cés que sont les Pays Bas, la Bel­gique, la Suisse, la Suède), est elle même tra­ver­sée de conflits, poten­tiel­le­ment vio­lents, en dépit des appa­rences. Les tan­dem France/Allemagne ne fonc­tionne que dans la mesure où le plus faible – la France – s’a­ligne de fait sur les posi­tions du plus fort – l’Al­le­magne. Ce qui est le cas avec Sar­ko­zy, mais n’est pas garan­ti pour l’a­ve­nir. La Grande Bre­tagne fait cava­lier seul, et recherche un équi­libre, dif­fi­cile à sta­bi­li­ser, entre la satis­fac­tion de ses nou­veaux inté­rêts « euro­péens » et sa pré­fé­rence nord atlantique.

    

La « seconde Europe » est consti­tuée par les capi­ta­lismes natio­naux plus fra­giles que repré­sentent l’I­ta­lie, l’Es­pagne, et peut être même quelques autres (l’Ir­lande, le Por­tu­gal, la Grèce). Cette Europe n’a pas voix au cha­pitre. Elle est invi­té à se confor­mer aux déci­sions des plus puis­sants, l’Al­le­magne en premier. 

    La « troi­sième Europe » – les PECO de l’ex-Europe de l’Est – consti­tue une péri­phé­rie domi­née. Ses rap­ports avec la pre­mière Europe, en par­ti­cu­lier avec l’Al­le­magne, sont d’une nature ana­logue à ceux que l’A­mé­rique latine entre­tient avec les Etats Unis. L’Eu­rope de l’Est et les Bal­kans consti­tuent le champ d’ex­pan­sion de la domi­na­tion des mono­poles des puis­sances euro­péennes majeures, et rien de plus, même si l’illu­sion que leurs peuples se font qu’ils sont en voie de « rat­tra­per » par et dans l’in­té­gra­tion euro­péenne demeure puissante.

    

Un paral­lèle s’im­pose ici entre les PECO et le Mexique. En adhé­rant à la NAFTA, le Mexique a renon­cé à son auto­no­mie. En dépit des appa­rences – une bonne crois­sance du PIB, elle même fort dis­cu­table – le Mexique n’est pas sur la voie d’un déve­lop­pe­ment qui lui per­met­trait de gra­vir les éche­lons à par­tir de sa posi­tion actuelle disons « semi-péri­phé­rique : la catas­trophe his­to­rique que repré­sente la capi­tu­la­tion de la nation mexi­caine sera dif­fi­cile à sur­mon­ter, tout comme l’est celle des nations de l’Eu­rope de l’Est. Un désastre ana­logue à celui qui a fait perdre au Mexique la moi­tié de son ter­ri­toire, annexée par les Etats Unis au XIXe siècle, pour­rait se répé­ter, par une forme d’an­nexion de la Basse Cali­for­nie et du nord du pays, relé­guant son Sud à la condi­tion des voi­sins de l’A­mé­rique cen­trale, Gua­te­ma­la et autres.
L’Eu­rope donc n’est pas « en construc­tion », comme mal­heu­reu­se­ment Car­roll et d’autres l’af­firment trop vite, fon­dant leur juge­ment sur quelques cri­tères limi­tés et fra­giles rela­tifs à l’in­ter­dé­pen­dance des inté­rêts à court terme des mono­poles « euro­péens ». La crise en cours amorce plus pro­ba­ble­ment, à mon avis, la « décons­truc­tion » de l’Eu­rope. Au cas où l’Al­le­magne échouait à impo­ser son pro­jet « d’Eu­rope alle­mande », Ber­lin pour­rait prendre l’i­ni­tia­tive de sor­tir de l’eu­ro et de se replier sur une zone mark inté­grant les Pays Bas, la Scan­di­na­vie, l’Eu­rope de l’Est et les Bal­kans (plus ou moins sui­vis par l’I­ta­lie et l’Es­pagne), sans trop se pré­oc­cu­per de la recherche de com­pro­mis avec la France et la Grande Bre­tagne. Un retour à l’Eu­rope des années 1930 ? 

    FACE AU DEFI, LES REPONSES DES PEUPLES SONT-ELLES EFFICACES ? A QUELLES CONDITIONS ?

    Les peuples, ceux des centres (la triade) et des péri­phé­ries (émer­gentes ou pas), ne sont pas confron­tés au « défi de la mon­dia­li­sa­tion », mais à celui du déploie­ment de l’im­pé­ria­lisme col­lec­tif des puis­sances (au plu­riel) de la triade. L’a­na­lyse de ce défi impose à son tour d’al­ler voir en amont de la « mon­dia­li­sa­tion » ce que sont les trans­for­ma­tions majeures du capi­ta­lisme qui com­mandent celle-ci. 

    J’ai pro­po­sé ici de qua­li­fier ces trans­for­ma­tions en connec­tant les divers aspects de leurs mani­fes­ta­tions dans ce que j’ai appe­lé le « capi­ta­lisme des mono­poles géné­ra­li­sés ». J’en­tends par là une étape nou­velle du capi­ta­lisme des mono­poles, carac­té­ri­sée par la sou­mis­sion de l’en­semble des sys­tèmes pro­duc­tifs natio­naux concer­nés à la domi­na­tion de ces mono­poles, les­quels pompent par ce moyen une bonne frac­tion de la plus value pro­duite dans les sec­teurs domi­nés. Je ren­voie le lec­teur ici encore à mon ouvrage sur La Crise. Cette domi­na­tion, pra­ti­que­ment totale (et nou­velle), m’a ins­pi­ré l’i­dée d’un pas­sage à la domi­na­tion du capi­tal abs­trait, assis sur la dépos­ses­sion des bour­geoi­sies his­to­riques à son pro­fit. La finan­cia­ri­sa­tion en est l’expression. 

    Car­roll, dans la thèse qu’il avance d’une « bour­geoi­sie trans­na­tio­nale » (en fait trans­at­lan­tique) en voie de consti­tu­tion, ne se fonde pas seule­ment sur l’ar­gu­ment (limi­té et fra­gile à mon avis) des échanges de repré­sen­tants dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion des firmes, il ren­force la puis­sance de son argu­ment en met­tant en relief les ins­tru­ments poli­tiques ins­ti­tu­tio­na­li­sés impor­tants que cette classe en for­ma­tion s’est don­née. Ses ana­lyses des fonc­tions rem­plies par neuf de ces ins­ti­tu­tions méritent d’être rappelées : 

    - Bien que l’In­ter­na­tio­nal cham­ber of Com­merce ait été créée en 1919, son rôle a pris une dimen­sion consi­dé­ra­ble­ment plus déci­sive depuis la créa­tion récente de l’OMC, dont elle demeure la source d’ins­pi­ra­tion majeure.

– Les Bil­der­berg Confe­rences, ini­tiées dès 1952 (La socié­té du Mont pèle­rin), ani­mées par le men­tor du libé­ra­lisme sans fron­tières ni limites, Hayek, ont su popu­la­ri­ser le dis­cours du néo­li­bé­ra­lisme auprès des hommes poli­tiques, des ténors des médias, des mili­taires de haut grade des pays de la triade. La Com­mis­sion tri­la­té­rale, mise en place en 1973, a don­né à ce dis­cours une tona­li­té qua­si offi­cielle, à laquelle les gou­ver­ne­ments et par­tis poli­tiques majeurs de la triade – de droite et de gauche – ont adhé­ré. Le World Eco­no­mic Forum (Davos) en a pris le relai en l’am­pli­fiant à par­tir de 1982. 

    - Plus récem­ment le World Busi­ness Coun­cil for Sus­tai­nable Deve­lop­ment, créée en 1995, pour­suit l’ob­jec­tif « d’ha­biller en vert » les stra­té­gies d’ex­pan­sion du capi­tal des mono­poles, et, par ce moyen, de ral­lier les opi­nions éco­lo­gistes qui ont le vent en poupe.

    

– Au niveau euro­péen, la Euro­pean Round Table of Indus­tria­lists a pris, à par­tir de 1984, l’im­por­tance qu’on connaît, en deve­nant la source majeure d’ins­pi­ra­tion des déci­sions prises à Bruxelles au nom de l’U­nion Européenne. 

    - Paral­lè­le­ment les par­te­naires de la triade ont mis en place en 1995 deux ins­tru­ments de leurs dia­logues per­ma­nents, le Trans­at­lan­tic Busi­ness Dia­logue et la Euro­pean Union/Japan Round Table ; tan­dis qu’à l’é­chelle de la NAFTA était créé en 2006 le North Ame­ri­can Com­pe­ti­ti­ve­ness Council. 

    Bien que les dis­cours déve­lop­pés dans ces ins­ti­tu­tions sont bien connus et banals à l’ex­trême – sim­ple­ment ultra réac­tion­naires – il est néces­saire de le dire et de le répé­ter, car ces « think tanks » béné­fi­cient tou­jours de la répu­ta­tion hono­rable de réunir en leur sein ceux qui « connaissent le mieux » les pro­blèmes. Le citoyen – spec­ta­teur de base d’au­jourd’­hui reste lar­ge­ment convain­cu que nul ne sau­rait mieux connaître les pro­blèmes éco­no­miques que les chefs d’en­tre­prise. On lui a fait oublier que ces chefs d’en­tre­prise n’a­vaient d’autre pré­oc­cu­pa­tion que de garan­tir à leur entre­prise le taux de pro­fit le plus éle­vé pos­sible, et que le chô­mage, par exemple, n’est pas leur pro­blème. Les ques­tions éco­no­miques ne sont vues que dans ce miroir déformant. 

    Car­roll tire trop faci­le­ment de ces obser­va­tions la conclu­sion qu’une « bour­geoi­sie trans­at­lan­tique » est bel et bien en voie d’é­mer­gence. Je n’en dirai pas autant. La conver­gence des styles de repré­sen­ta­tion des pro­blèmes et des opi­nions ne sau­rait en consti­tuer la preuve. Les cours royales de l’Eu­rope des XVII, XVIII et même XIXe siècles étaient peu­plées de per­son­nages qui tout éga­le­ment par­ta­geaient les mêmes styles de pen­sée. Cela n’ex­cluait pas leur conflit. Aujourd’­hui, de la même manière, je dis que les bour­geoi­sies des mono­poles de la triade par­tagent tout éga­le­ment les mêmes méthodes de pen­sée mais qu’elles n’en res­tent pas moins « natio­nales » – même en Europe. Elles sont seule­ment, de sur­croît, conscientes de l’exi­gence pour elles de se pré­sen­ter unies face à leur adver­saire com­mun – le Sud, la Chine en tête. Elles consti­tuent donc bien la base de ce que j’ap­pelle l’im­pé­ria­lisme col­lec­tif de la triade. La crise appro­fon­die aidant, va-t-on voir se déve­lop­per les conflits d’in­té­rêt entre ces par­te­naires natio­naux du col­lec­tif impé­ria­liste ? Cela me paraît fort pro­bable. Et remet­tra en ques­tion les formes de la mon­dia­li­sa­tion encore en place, mais déjà ébréchées.

    

Mais face à ce défi nou­veau les pro­po­si­tions de contre stra­té­gies de Car­roll me paraissent insuf­fi­santes. La rai­son en est que Car­roll reste « dans le vent » c’est à dire qu’il ima­gine pos­sible de sub­sti­tuer une « mon­dia­li­sa­tion meilleure » à celle en place et n’i­ma­gine pas la décons­truc­tion de la mon­dia­li­sa­tion comme préa­lable incon­tour­nable à sa recons­truc­tion éven­tuelle, plus tard, sur d’autres bases. 

    Face aux ins­ti­tu­tions de la bour­geoi­sie trans­na­tio­nale, Car­roll pro­pose une contre stra­té­gie dont il voit les linéan­ments se déga­ger dans quatre ins­ti­tu­tions nou­velles, qu’il choi­sit parce qu’il les pense cer­tai­ne­ment por­teuses d’a­ve­nir. Ce sont : 

    - l’In­ter­na­tio­nal Trade Union Confe­de­ra­tion ITUC, 

    - le Trans­na­tio­nal Ins­ti­tute d’Am­ster­dam (TNI), lui même issu de l’Ins­ti­tute for Poli­cy Stu­dies basé à Washington, 

    - les Friends of the Earth Inter­na­tio­nal (FoEI), et 

    - le Forum Social Mon­dial (dont la pre­mière édi­tion a été inau­gu­rée à Por­to Alegre en 2001).

    

Au delà des nuances et des pré­oc­cu­pa­tions par­ti­cu­lières à cha­cune de ces ins­ti­tu­tions un déno­mi­na­teur com­mun per­met en effet de les grou­per dans un ensemble qui a du sens. Elles sont lar­ge­ment « réfor­mistes », par­fois à l’ex­trême comme l’I­TUC qui ne défend même plus un pro­gramme social démo­crate à « l’an­cienne » – un com­pro­mis capital/travail digne de ce nom – mais se satis­fait de pro­po­si­tions mineures visant à allé­ger les consé­quences sociales les plus dra­ma­tiques des poli­tiques des mono­poles. Les FoEI ne s’in­té­ressent pas à l’exa­men de la rela­tion imma­nente ente logique capi­ta­liste et désastre éco­lo­gique et deviennent de ce fait un inter­lo­cu­teur valable pour le WBCSD. La charte du FSM s’in­ter­dit la recherche d’al­ter­na­tives poli­tiques posi­tives et se satis­fait d’en­re­gis­trer les trans­for­ma­tions spon­ta­nées dans la socié­té pro­duites par les « résistances ». 

    Dans une ana­lyse cri­tique impi­toyable des pra­tiques de beau­coup des ins­ti­tu­tions dites « anti­sys­té­miques » – « ONGs » entre autre – Michel Chos­su­dows­ky (Manu­fac­tu­ring Dissent,website Chos­su­dows­ky, 2010) qua­li­fie les diver­gences mises en relief par ces ins­ti­tu­tions de « fabri­quées » et des­ti­nées à ser­vir le sys­tème, qui d’ailleurs finance géné­reu­se­ment ces pro­grammes auto­qua­li­fiées « d’antisystémiques »). 

    Sans aller néces­sai­re­ment jusque là je dirai que la ligne stra­té­gique géné­rale choi­sie par ces ins­ti­tu­tions – et d’autres, de nature ana­logue – est fon­dée sur la recherche d’un « nou­veau consen­sus » qui per­met­trait d’a­van­cer dans la sub­sti­tu­tion d’ue « autre mon­dia­li­sa­tion » – meilleure – à celle façon­née par les mono­poles. Or cette stra­té­gie est, à mon avis, condam­née à l’é­chec. Car elle ignore les leçons de l’his­toire. J’ai rap­pe­lé (voir mon ouvrage La Crise) que la pre­mière longue crise sys­té­mique du capi­ta­lisme des mono­poles n’a­vait trou­vé sa « solu­tion » qu’au terme de 30 ans de guerres et de révo­lu­tions. C’est à tra­vers celles-ci que des rap­ports de force à la fois sociaux et inter­na­tio­naux nou­veaux ont per­mis les « trente glo­rieuses » (1945−1975), ou, dans mon ana­lyse, la coexis­tence des trois familles de « modèles de déve­lop­pe­ment » de l’é­poque (ceux du com­pro­mis social démo­crate, du sovié­tisme, du déve­lop­pe­ment natio­nal popu­laire) et le fonc­tion­ne­ment d’une « mon­dia­li­sa­tion plu­ri­cen­trique » parallèle. 

    Il n’y a rigou­reu­se­ment pas de rai­sons de pen­ser qu’il en sera autre­ment dans l’a­ve­nir. Une construc­tion remise en cause doit être décons­truite avant qu’une autre ne devienne pos­sible. C’est vrai pour la mon­dia­li­sa­tion en place (c’est à dire la domi­na­tion mon­diale de l’im­pé­ria­lisme col­lec­tif de la triade) ; c’est vrai pour l’Eu­rope.

Les stra­té­gies alter­na­tives ne peuvent être effi­caces qu’à la condi­tion d’être radi­cales, c’est-à-dire à la fois d’oeu­vrer à la décons­truc­tion de ce qui est en place et d’a­mor­cer des avan­cées en direc­tion de la construc­tion alter­na­tive, à mon avis néces­sai­re­ment de nature socia­liste, au sens que sor­tant déli­bé­ré­ment du car­can des logiques capitalistes. *

    Samir Amin est direc­teur du Forum du Tiers monde

    Réponse
  3. Hadrien

    A GILLES :

    Conver­gence frap­pante de ton pas­sage sur l’Al­le­magne avec ce que je répon­dais à un inter­lo­cu­teur sur le der­nier billet de Georges Ugeux :

    Le recours « indo­lore » à la moné­ti­sa­tion a tou­jours été la règle pour la plu­part des états. Seule la zone euro a adop­té la doc­trine aus­tro-alle­mande, dont on voit les résul­tats sur des éco­no­mies qui ne peuvent s’y plier.

    En tout état de cause, même les libé­raux admettent que l’ajustement moné­taire est le pro­ces­sus natu­rel qui per­met aux éco­no­mies dif­fé­rentes de coexis­ter. Adop­ter l’euro tel que les alle­mands l’ont impo­sé avec les sta­tuts de la BCE, c’est adop­ter le mark d’aprés-guerre qui ne nous convient pas (cf Ber­nard Maris : « l’euro, c’est le mark ! »). On fai­sait d’ailleurs la même crois­sance qu’eux sans cela.

    Depuis l’adoption en 1973 de la poli­tique moné­taire intro­duc­tive à l’euro, avant même son adop­tion, le capi­ta­lisme alle­mand s’est assu­ré une zone éco­no­mique cap­tive où s’effectuent ses expor­ta­tions sans frein et où les autres dépé­rissent à son béné­fice (on est tom­bé de 30% à 13% d’activité indus­trielle en France).

    L’Allemagne avait pro­vo­qué et per­du deux guerres mon­diales par­ties d’Europe.
    Elle est en train d’y recon­qué­rir son « espace vital » par la guerre éco­no­mique. Mais cette fois, les anciens alliés ne pour­ront rien pour nous, puisqu’on s’est mis dans cette situa­tion de notre propre chef.

    A ceux qui dou­te­raient, je conseille de lire les livres ins­truc­tifs qui viennent de sor­tir à ce sujet :

    - Fran­çois Ches­nais : Les dettes illé­gi­times, Ed. Rai­sons d’agir, Juin 2011

    - Les éco­no­mistes attér­rés (2e livre): Vingt ans d’aveuglement, 2011

    - Jacques Niko­noff : Sor­tons de l’euro ! Res­ti­tuer la sou­ve­rai­ne­té moné­taire au peuple, Edi­tions de minuit, Avril 2011

    Par ailleurs :

    Dans le sce­na­rio évo­qué en mon com­men­taire pré­cé­dent, je répète qu’il est cru­cial que ceux qui s’accomodent de l’euro-mark actuel (Alle­magne Autriche, Pays-bas, et acces­soi­re­ment Fin­lande) soient ceux qui sortent de l’euro, pour per­mettre aux douze autres pays de retrou­ver leur sou­ve­rai­ne­té en redon­nant son sta­tut nor­mal à la Banque Cen­trale (pri­vi­lège de monétisation).
    L’euro rede­vien­drait ain­si une mon­naie comme les autres (y com­pris le dol­lar), tout en lais­sant l’euro-mark à ceux qui s’en accomodent.

    Le sché­ma est trés souple : en cas de recours abu­sif à la moné­ti­sa­tion de la part de membres du « Club Med », un pays comme la France pour­rait à son tour sor­tir pour retrou­ver son franc, qui devien­drait plus fort que l’euro nomi­nal res­tant, etc.
    L’essentiel est de lais­ser l’euro nomi­nal à ceux qui en ont le plus besoin pour rem­bour­ser en euros dévalués.

    Le sché­ma com­porte un autre avan­tage : plus les spé­cu­la­teurs déva­lue­raient l’euro nomi­nal res­tant, plus ils se punie­raient eux-mêmes en déva­luant leurs rem­bour­se­ments nomi­naux dans cette monnaie.

    Encore une fois : ceux qui nous pré­disent du sang et des larmes, appe­lant à l’austérité inévi­table, en invo­quant la toute puis­sance des mar­chés et de la spé­cu­la­tion, ont sans doute tout inté­rêt à ce qu’il en soit ainsi…!

    Réponse
  4. gilles

    Bon­jour Hadrien

    Dans le scé­na­rio évo­qué en mon com­men­taire pré­cé­dent, je répète qu’il est cru­cial que ceux qui s’accommodent de l’euro-mark actuel (Alle­magne Autriche, Pays-bas, et acces­soi­re­ment Fin­lande) soient ceux qui sortent de l’euro, pour per­mettre aux douze autres pays de retrou­ver leur sou­ve­rai­ne­té en redon­nant son sta­tut nor­mal à la Banque Cen­trale (pri­vi­lège de moné­ti­sa­tion). L’euro rede­vien­drait ain­si une mon­naie comme les autres (y com­pris le dol­lar), tout en lais­sant l’euro-mark à ceux qui s’en accommodent.

    Je com­prends le rai­son­ne­ment, mais jus­te­ment puisque l’Eu­ro leur est pro­fi­table aux détri­ment de la Grèce, du Por­tu­gal, de l’Es­pagne, je ne vois pas com­ment les pays ger­ma­niques vou­draient renon­cer à cet avan­tage. Il n’y a qu’à voir l’ar­ro­gance de l’Al­le­magne pour faire accep­ter à la Grèce les plans d’aus­té­ri­té ( sans comp­ter les remarques désa­gréables et car­ré­ment racistes que cer­tains Alle­mands, mais pas tous heu­reu­se­ment, font aux Grecs ).

    Il n’y a qu’une stra­té­gie non-coopé­ra­tive qui per­met­trait de les for­cer à renon­cer à cet avantage.

    Les Alle­mands ont bien usé d’une stra­té­gie non-coopé­ra­tive pour tor­piller l’U­nion Pour la Médi­ter­ra­née. Ceci en insis­tant pour que tous les pays de l’UE (même non-rive­rains !) en fassent par­tie, alors que l’Al­le­magne a été à l’i­ni­tia­tive du Conseil des États de la mer Bal­tique. La France n’a fait aucune contre-pres­sion vis à vis de l’Al­le­magne sur ce sujet du Conseil des États de la mer Bal­tique, comme par exemple insis­ter pour que tous les pays de l’UE en fassent partie.

    Cette stra­té­gie non-coopé­ra­tive pour­rait être le retour aux mon­naies natio­nales et, comme tu le dis, l’a­bro­ga­tion de l’ar­ticle qui inter­dit aux États d’emprunter à la Banque Centrale.

    Réponse
  5. A-J Holbecq

    « Cette stra­té­gie non-coopé­ra­tive pour­rait être le retour aux mon­naies natio­nales et, comme tu le dis, l’a­bro­ga­tion de l’ar­ticle qui inter­dit aux États d’emprunter à la Banque Centrale. »

    Une simple déci­sion poli­tique au niveau natio­nal (« déso­béis­sance »): la BdF moné­tise en euros au béné­fice du Tré­sor Public … que feraient « les autres » ?

    Réponse
  6. Hadrien

    La réponse à l’ob­jec­tion de Gilles figure dans le livre de Chris­tian Saint-Etienne (La fin de l’euro)…dont la der­nière édi­tion ne com­porte plus de point d’interrogation !

    J’ai eu la sur­prise d’y trou­ver le scé­na­rio évo­qué que je n’a­vais ren­con­tré jusque là que chez Lor­don. Mais Saint-Etienne, qui n’a pour­tant rien d’un anti-libé­ral, en donne plu­sieurs rai­sons pour l’Al­le­magne (où l’on entend déjà s’ex­pri­mer le regret du mark):
    lorsque l’ef­fort pour la Grèce devien­dra insup­por­table, lorsque le dol­lar sera à 1,60 pour un euro, etc., les diri­geants pré­fè­re­ront la scis­sion avec un euro-mark leur per­met­tant de retour­ner à leur chère ortho­doxie moné­taire (école autrichienne).

    Saint-Etienne évoque éga­le­ment à mots cou­verts l’hy­po­thèse d’AJ :

    - non seule­ment nos pièces de mon­naie en euros ont gar­dé des signes dis­tinc­tifs natio­naux, mais les billets com­portent dans leurs numé­ros une par­tie idi­ti­fiant le pays d’origine.

    - tout cela, dit-il, comme si quel­qu’un avait impo­sé qu’on puisse à tout ins­tant reve­nir en arrière…ou per­mettre une scis­sion deve­nue nécéssaire.

    Réponse
  7. Ana Sailland

    André Jacques a écrit :

     » … Une simple déci­sion poli­tique au niveau natio­nal (« déso­béis­sance »): la BdF moné­tise en euros au béné­fice du Tré­sor Public …
    Que feraient « les autres » ? »

    Ça m’in­té­resse.
    En scrip­tu­ral ?

    => (?)

    Réponse

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