D’abord une vidéo, savoureuse et incisive comme d’habitude avec le professeur Lordon 🙂
Il faudrait retranscrire le texte de cette intervention.
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Ensuite, il faut lire l’article de Frédéric dans le Diplo de ce mois-ci :
« Pacte pour l’euro, impact sur les salaires : Extension du domaine de la régression » :
il y parle d’une idée très importante (extrait déjà signalé par Gilles et AJH dans le forum, là et là) :
La médecine du bon docteur Keynes
Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à oeillères pour ne l’envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu’une éventuelle sortie de l’euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué… et l’avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de » chambre de compensation internationale » (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés – pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C’est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.
L’ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d’ajustement des taux de change. Chaque pays s’y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l’ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l’excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l’excédent est le plus souvent le fruit d’une stratégie non coopérative d’avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres – à l’image de l’Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître.L’ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d’excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.
Monnaie commune à deux niveaux
On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C’est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n’a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d’une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l’intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU.
Disons clairement qu’une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n’y a jamais que 120 milliards de dollars d’excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l’eurozone… Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d’où la crise européenne est partie – Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) – de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l’intérieur de l’Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des » pactes pour l’euro « .
On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n’ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c’est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l’absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n’est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d’intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n’est pas moins probable qu’en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l’occasion donnée de reconstruire autrement.
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(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.
Source : Le texte est là, et sera bientôt là, mais il faudrait acheter le Monde diplomatique —ou mieux : s’y abonner — pour les aider à continuer à publier des articles de cette trempe.

Lordon a perdu quelque peu de sa verve révolutionnaire en 6 mois de temps…
Le monument idéologique qui en a découlé 2 mois plus tard « Ne pas détruire les banques : les saisir ! » est un véritable chef d’oeuvre de bons sens commun à appliquer à la finance privée pour réussir enfin à l’arraisonner !
Ne pas détruire les banques : les saisir !
par Frédéric Lordon, 2 décembre 2010, dans Le Monde diplomatique.
Il faut peut-être prendre un ou deux pas de recul pour admirer l’édifice dans toute sa splendeur : non seulement les marchés de capitaux libéralisés, quoique les fabricateurs de la crise dite des dettes souveraines (voir « Crise : la croisée des chemins »), demeurent le principe directeur de toutes les politiques publiques, mais les institutions bancaires qui en sont le plus bel ornement sont devenues l’unique objet des attentions gouvernementales. Les amis du « oui » au Traité constitutionnel de 2005 trouvaient à l’époque trop peu déliées à leur goût les dénonciations de « L’Europe de la finance » mais si le slogan ne sonne en effet pas très raffiné, c’est que la réalité elle-même est grossière à ce point. L’entêtement à soumettre les politiques économiques aux injonctions folles des créanciers internationaux, telles qu’elles s’apprêtent à nous jeter dans la récession, trouve ainsi son parfait écho dans la décision, qui ne prend même plus la peine de se voiler, de mobiliser le surplus d’emprunt européen de l’EFSF [1]… pour le sauvetage des banques irlandaises bien méritantes d’avoir savamment ruiné les finances publiques du pays [2]. Le cas de l’Irlande a ceci d’intéressant que la connexion entre finances bancaires privées et finances publiques y est plus directe et plus visible qu’ailleurs, mais il ne faut pas s’y tromper : pour la Grèce déjà, et pour tous les autres candidats au sauvetage qui suivront, il s’agit toujours in fine moins de sauver des Etats que d’éviter un nouvel effondrement de la finance – et l’on attend plus que le barde européen de service qui viendra célébrer l’Europe en marche d’après ses plus hautes valeurs : solidarité et humanisme, car après tout c’est vrai : nous voilà,
contribuablescitoyens européens [3], solidaires des banques de tous les pays, et les banquiers sont des hommes comme les autres.Il y a pourtant quelque part un point de réalité où les fables déraillent et les voiles se déchirent. Manifestement nous nous en approchons. Et, némésis incompréhensible de tous ceux qui, l’ayant voulue ainsi, l’ont défendue envers et contre tout, l’Europe commise à la finance contre ces citoyens mêmes est sur le point de périr par la finance.
La croyance financière à la dérive
En univers financiarisé, il n’y a pas de signe de crise plus caractéristique et plus inquiétant que la perte des ancrages cognitifs collectifs qui, en temps ordinaires, régularisaient les jugements et les comportements des investisseurs. Or tout vole en éclat et la croyance financière n’est plus que dérive erratique. Inutile de le dire, la perte de toute régularité interprétative et comportementale rend impossible la conduite des politiques économiques toujours exposées au risque d’être reçues à l’envers des effets qu’elles pensaient produire, et même d’être systématiquement rejetées puisque, quelle que soit la proposition, les jugements de la finance sont écrasés par un affect directeur de panique et que, littéralement parlant, plus rien ne va – énoncé qu’il faudrait d’ailleurs lire en remettant les mots dans leur ordre adéquat : rien ne va plus.
Ainsi le 30 septembre l’agence Moody’s a‑t-elle le front de dégrader la note souveraine espagnole au motif… d’une insuffisante croissance, alors même qu’elle a si bien concouru au printemps à faire adopter les politiques de rigueur… qui tuent la croissance. L’opinion financière, agence et opérateurs ici confondus, réclament donc à cors et à cris la rigueur, et vendront les dettes publiques s’ils ne l’ont pas. Mais ils ne veulent pas des conséquences de la rigueur et vendront la dette publique s’ils les ont. Sans même en venir à des considérations de principe tenant pour une espèce de crime contre la souveraineté démocratique [4] que l’on évince les réquisits des citoyens par ceux des créanciers, sorte d’effet d’éviction [5] qui incidemment n’a jamais empêché les économistes standard de dormir, n’importe quel décideur politique tant soit peu rationnel arrêterait qu’il est simplement inenvisageable de se soumettre à une tutelle aussi désarticulée, qui lui fera faire tout en lui demandant au surplus son contraire. Mais quelqu’un a‑t-il entendu le moindre commencement de l’évocation d’un éventuel projet d’émancipation européenne en cette matière ?
L’union monétaire est donc vouée à dévaler, avec les investisseurs auxquels elle a lié son sort, la pente du chaos cognitif collectif, et il n’y aura plus qu’à s’étonner de l’étonnement de ceux qui découvrent affolés que « plus rien ne marche » : car en effet les conditions sont maintenant en place pour que rien ne marche plus. Dans une tentative héroïque de réplication d’une opération-vérité à la suédoise, la banque centrale irlandaise a décidé d’annoncer en mars les besoins « véritables » [6] – colossaux [7] – de recapitalisation d’un système bancaire privé dont la taille relativement au PIB du pays était déjà en soi un signe de déraison manifeste [8] (proposée à la réparation de l’Europe entière…). Las, les autorités irlandaises qui escomptaient les profits d’admiration généralement accordés au stoïcisme et le prix de son « courage » sous forme de détente des taux d’intérêt, n’ont reçu qu’un surplus de panique et la mise en cause de leurs finances publiques devenues solidaires des finances privées pour des montants il est vrai affolants. Ceux qui espéraient le retour au calme du sauvetage de l’Irlande ont vite compris à quoi s’en tenir : dès lundi matin sitôt l’annonce faite, les taux d’intérêt irlandais se détendaient très légèrement sur les échéances inférieures à deux ans… et se tendaient à dix ans, attestation indirecte de ce que l’EFSF n’est vu que comme une parenthèse sans pouvoir de résolution durable ; lundi soir c’était la débâcle obligataire. Et l’on tiendra pour un symptôme très caractéristique de la destruction des repères cognitifs de la finance le fait que quelques jours avant l’annonce du plan de sauvetage irlandais, 35 milliards d’euros étaient jugés par les analystes comme un volume tout à fait à la hauteur des besoins de recapitalisation bancaire alors que dès l’après midi de son annonce il était trouvé notoirement insuffisant…
L’Union dans son ensemble est logée à la même enseigne. Elle croyait le sauvetage de la Grèce et la constitution de l’EFSF propres à impressionner l’opinion financière et à la raisonner pour de bon. Il n’en a rien été comme l’atteste la recherche frénétique par la finance du nouveau maillon faible sitôt le précédent réparé. Formellement semblable en cela à la séquence qui à partir du printemps 2008 avait vu l’inanité des sauvetages ponctuels, Bear Stearns, Fannie, Freddie, jusqu’au point de bascule Lehman, la succession des bail-outs européens n’arrête plus rien mais a l’effet exactement opposé d’allonger sans fin la liste des suspects – la seule chose dont débat maintenant la finance étant l’ordre dans lequel il faut les « prendre ». On pourrait être tenté de filer le parallèle avec l’automne 2008 pour en tirer la conclusion que, la formule des sauvetages ponctuels épuisée, seule une solution globale frappant fort un grand coup a quelque chance de produire l’effet de choc propre à modifier brutalement la configuration des anticipations collectives de la finance. La menue différence, trois fois rien, tient au fait qu’à l’époque les finances publiques étaient fraîches et disponibles pour tirer d’affaire ces messieurs de la banque. Or, le sauvetage de la finance privée et les coûts de récession sur le dos, les budgets sont désormais aux abonnés absents, la situation ayant d’ailleurs si mal tourné que les finances publiques sont passées du côté du problème et ne font décidément plus partie des solutions.
Misère du fonds de secours européen
C’est cet état de fait que l’EFSF s’emploie à masquer autant qu’il le peut. Mais l’illusion qu’il avait congénitalement vocation à produire, et celles qu’il entretient sur son propre compte, finiront bientôt par craquer. Il y a d’abord qu’on n’est pas très au clair sur l’extension véritable des sollicitations dont il peut faire l’objet, et il reste comme une incertitude sur la nature de la « facilité » qu’il est censé apporter. Est-il simple « facilité intermédiaire » destinée à faire d’ici 2013 les soudures de trésorerie des Etats temporairement en délicatesse avec les marchés ? Si tel est le cas, la force de frappe du fonds s’apprécie d’après les besoins de financement des Etats, c’est-à-dire la somme des déficits courants et des échéances de dette arrivant à maturité sur la période. L’Irlande et le Portugal à eux deux devront trouver 60 milliards en 2011 et 40 pour 2012. L’Espagne à elle seule aura besoin de 190 milliards d’euros pour 2011 et 140 autres milliards pour 2012 [9] – 330 milliards et encore : un an en avance de l’échéance de l’EFSF, plus les 100 des deux précédents, 430 milliards à eux trois… pour une enveloppe globale de l’EFSF de 440 milliards [10] – et plaise au ciel que tout aille bien pour l’Italie et la France, les deux têtes de turc d’ores et déjà inscrites dans la file.
Il y a ensuite que l’EFSF n’a pas exactement les moyens qu’il dit avoir. Car pour obtenir la notation triple‑A qui lui permet de lever des fonds à coût moindre que les Etats en difficultés, l’EFSF a été contraint de sur-collatéraliser à 120% ses actifs [11]. La chose signifie que tout euro prêté doit être adossé à 1,2 euros de fonds levé par l’EFSF (en fait par les Etats contributeurs) – et sur les 440 milliards nominaux seuls donc 366 sont réellement disponibles. La logique de la sur-collatéralisation n’est pas autre chose que celle de la garantie que l’EFSF prétend apporter et du coût de défaut qu’il prendrait à sa charge puisqu’il en soulage les créanciers internationaux. Mais l’enveloppe est en fait bien plus petite encore. Car d’une part disparaissent (assez logiquement) de la liste des Etats contributeurs au fonds les Etats devenus suppliants du fonds – on peut sans doute tenir le manque pour surmontable quand il s’agit des 12 milliards d’euros d’apport de la Grèce et des 7 de l’Irlande, mais le trou commencera à se voir si jamais il faut se passer d’un coup des 52 de l’Espagne… Et s’y ajoute d’autre part que l’EFSF pour conserver son triple‑A devra n’être abondé que par des Etats eux-mêmes triple‑A, avec risque de casse majeur si d’aventure l’un des « gros » se trouvait être dégradé – vienne la France, au hasard, à perdre son sésame, l’EFSF trépasserait vraisemblablement dans l’instant.
Il y a enfin que l’EFSF n’a été dimensionné que dans la logique des sauvetages ponctuels (au surplus en petit nombre) et qu’il serait strictement incapable de faire face à un épisode de défauts souverains simultanés par contagion foudroyante – ce ne serait plus les besoins de financement publics à deux ou trois ans qu’il faudrait regarder mais les encours mêmes de dette, et l’ordre de grandeur change d’un coup du tout au tout. Affolés par ces perspectives qu’ils ont eux-mêmes si bien contribué à créer, les investisseurs sont maintenant obsédés par une quête de la sécurité parfaite que, curieusement ils ne leur viendraient pas à l’idée d’exiger d’un débiteur privé, et dans le monde particulier des sovereigns [12], « senior » est implicitement tenu pour synonyme de « garanti » [13] ! (comme l’atteste le plan irlandais qui a pris grand soin d’épargner ces créanciers-là). Or ce n’est pas du côté de l’augmentation des moyens du fonds que viendra la solution parce que régler les problèmes des plus endettés en surendettant ceux qui le sont moins finira par se voir. Il est utile de redire que la solution du bootstrapping par laquelle le baron de Münchausen s’extrait de la boue en se tirant lui-même par les cheveux ne fonctionne que dans les contes. Dans la réalité européenne présente, plus il y a de secourus moins il y a de secouristes, et plus ces derniers se préparent à rejoindre les précédents dans leur catégorie.
Le syllo de Canto
A la question de savoir comment tout ceci peut se finir, la réponse est donc : mal. Et ceci d’autant plus que les corps sociaux commencent à sérieusement renauder. Sans doute l’enchaînement des faits est-il compliqué à suivre dans son détail technique mais le tableau d’ensemble lui est des plus clairs, et tout le monde en voit maintenant parfaitement les couleurs dégueulasses : 1) la finance privée est l’auteur de la plus gigantesque crise de l’histoire du capitalisme ; 2) les banques ne doivent d’avoir forcé les pouvoirs publics à les secourir qu’au fait d’occuper cette place névralgique dans la structure d’ensemble du capitalisme qui leur permet d’enchaîner le corps social tout entier à leurs intérêts particuliers ; 3) cette situation qui a tout de la parfaite prise d’otage aurait dû conduire sitôt le sauvetage de 2008, non seulement à fermer largement le jeu de la finance de marché [14], mais à recommunaliser le système bancaire en tant précisément qu’il est de fait le dépositaire de biens communs vitaux [15], à savoir : la sûreté des encaisses monétaires du public et les conditions générales du crédit à l’économie réelle ; 4) infestés par les représentants des puissances d’argent, les Etats n’en ont rien fait et donné le secours pour rien, ou plutôt pour un double bras d’honneur, qui a d’abord pris la forme du maintien des rémunérations exorbitantes et surtout, plus grave, celle de l’application de la férule des marchés aux finances publiques, saignées soit d’avoir sauvé directement les banques, soit de faire face aux coûts de la récession ; 5) les splendides mécanismes des marchés de capitaux concourent avec une rare élégance à l’organisation du pire en rendant insoluble la crise des dettes qu’ils ont eux-mêmes fait naître ; 6) et ceci jusqu’à ce que cette crise-là devienne irrémédiablement la leur à nouveau, menaçant d’un deuxième effondrement du calibre de 2008 ; 7) pendant quoi l’Europe invente à la hâte de nouvelles institutions supposées venir en aide « aux Etats » là où tous voient bien qu’il s’agit de sauver les banques pour la deuxième fois. Or, pour ainsi dire, c’est la deuxième fois de trop – car on se demande encore comment la première a été avalée si facilement par les corps sociaux décidément d’un calme olympien. Jusqu’ici.
Jusqu’ici, car maintenant ça commence à glouglouter méchamment dans la marmite et les populations hors de leurs gonds cherchent légitimement de quoi se passer les nerfs sur les banques. Le succès de la vidéo Cantona n’a pas d’autre origine, et il faudrait le fin fond de l’ineptie politique pour n’en pas saisir le sens réel qui dit l’arrivée aux limites de ce que les populations sont prêtes à tolérer de scandale. Pour tout le bien-fondé de la colère qu’il exprime, il y a pourtant de quoi s’effrayer de son implacable syllogisme qui dit en gros : « les banques et les banquiers sont la cause de tous nos maux » – schématique mais vrai –, « or les banques ne vivent que de nos dépôts » – partiellement vrai encore –, « par conséquent, pour abattre les banques et se débarrasser du fléau il suffit de leur retirer nos dépôts » – techniquement vrai… mais in fine catastrophiquement faux.
Bank run : il n’y en aura pas pour tout le monde !
Parce que Canto, tu retires tes économies et puis tu en fais quoi ? Matelas ? Lessiveuse ? Tâche aussi de te présenter au guichet parmi les tout premiers car il n’y en aura pas pour tout le monde. À chaque instant, en effet, les banques sont strictement incapables de faire face à l’exercice généralisé de la convertibilité inconditionnelle des dépôts à vue en espèces. Sur leurs larges populations de déposants, la loi des grands nombres leur assure en temps ordinaires une régularité statistique des comportements de retrait dont la moyenne globale ne représente qu’une fraction minime des dépôts réels, et n’appelle donc qu’un taux de couverture équivalent – bas.
Evidemment tout change lorsque des circonstances exceptionnelles modifient brutalement les comportements de retrait, en les corrélant intensément, par exemple sous l’effet d’une panique collective qui conduit à la ruée des déposants. Planifiant sa propre détention d’espèces sur la base des comportements moyens ordinaires, la banque se retrouve incapable de faire face à des demandes de retrait brutalement modifiées. De là le ravissant spectacle des files de déposants, éclusées délibérément au compte-goutte pour donner le temps à la banque de s’alimenter en liquidités – quand elle le peut. Le rationnement, pour dire les choses en termes pudiques, fait donc nécessairement partie d’un bank run, c’est pourquoi il arrive que la queue au guichet soit un peu tassée, parfois même qu’on s’y marche légèrement dessus, car d’emblée on sait que tous ne récupéreront pas leurs billes.
Lessiveuses et patates
Mais les vraies joyeusetés commencent après. Car, les banques mises au tapis dans un bel ensemble, il faut tâcher de se figurer de la plus concrète des manières ce à quoi peut bien ressembler la vie matérielle. Manger par exemple. C’est-à-dire aller acheter à manger. Payer par chèque ? plus possible : plus de banques. Tirer de l’argent au distributeur ? plus possible : plus de banques. Obtenir un crédit ? plaisanterie ! plus de banques. Reste l’argent liquide au fond des poches. Canto qui se sera présenté parmi les premiers aura sa lessiveuse pour tenir. Mais pour les 90% rationnés, ça leur fera quatre à cinq jours d’horizon, en forçant plutôt sur les pâtes, et juste le temps de se mettre à l’art du jardin potager, car après… Parce qu’il détruit instantanément le système des paiements et du crédit, l’effondrement bancaire général est l’événement extrême en économie capitaliste, arrêt des productions incapables de financer leurs avances, impossibilité même des échanges puisque la circulation monétaire a perdu ses infrastructures, une sorte de comble du chaos matériel, et le monde social n’a pas belle allure lorsque les individus en sont réduits à lutter pour leur survie matérielle quotidienne.
Le syllo de Canto commet donc ce qu’on pourrait appeler une erreur de métonymie : il prend l’accident pour la substance, ou la réalisation particulière pour la généralité. La vérité, si elle manque sans doute de poésie, est que nous avons besoin de banques, nous en avons même un besoin vital. Mais dire que nous avons besoin de banques est une chose, et la question de savoir de quelles banques nous avons besoin en est une autre. Car des systèmes bancaires il en existe de toutes sortes, des pires et des meilleurs. Et l’on pourrait en dire ce qu’on dit déjà de cet autre générique inconsistant, « L’Europe » : ce ne sont pas les banques, c’est cette forme de banque qu’il faut détruire. On trouvera la nuance bien mince et de peu d’implications concrètes. Elle signifie pourtant que la ruine totale n’est pas une option attrayante, encore moins la ruine organisée de propos délibéré. Dans les banques, il y a les infrastructures des systèmes de paiement et de tenue des comptes, c’est-à-dire les prérequis à tout échange possible dans une économie monétaire à travail divisé. Il y a aussi des gens (plus ou moins) capables de prendre des décisions de crédit, pour les ménages, les entreprises, et puis quelques autres choses encore que nous avons sacrément intérêt à garder.
Faire tomber les banques,
mais par le défaut souverain…
Il faut bien reconnaître cependant qu’il n’est pas facile de décourager les plans naufrageurs du public en colère quand le système bancaire lui-même travaille si bien à son propre effondrement… Car voilà où en est la magnifique Europe des traités, celle-là même qui voulait tant qu’on ne l’appelle pas « L’Europe de la finance », et voilà ce qui lui pend au nez comme un sifflet de deux ronds : le défaut généralisé. Désormais les uns entraînent les autres sans qu’on n’ait plus idée ni de la cause ni de l’effet. Dans l’atmosphère de panique qui emporte les marchés obligataires, le fait marquant est en effet la solidarité (dans la déveine) des financials et des sovereigns, c’est-à-dire des titres bancaires et des titres publics. La corrélation de leurs primes de CDS [16] et de leurs spreads [17] respectifs donne une idée du degré auquel les destins des finances publiques et des finances bancaires privées sont désormais intriqués puisque sauver les banques ruine les Etats et que le possible défaut des Etats ruinera les banques. C’est l’emballement collectif des investisseurs qui se charge de déployer cette dynamique fatale, la croyance financière au défaut souverain faisant advenir le défaut souverain – et puis juste après le défaut bancaire ! Et la synergie des faillites combinées s’annonce d’une telle magnitude que tous les EFSF de la terre peuvent d’ores et déjà aller se rhabiller.
Entre faire tomber les banques par un run de déposants en colère et les voir tomber d’elles-mêmes sous l’effet de leurs propres turpitudes, la différence, à résultat concret équivalent, est celle qui laisse au capitalisme financier et à ses « élites » l’entière responsabilité historique de la ruine finale. Et si vraiment, plutôt que de simplement regarder tomber les banques, on voulait activement les faire tomber, la meilleure option à tout prendre consisterait bien plutôt à ce que, par inversion des rôles dans la comédie du bras d’honneur, ce soit l’Etat qui s’en charge en déclarant souverainement le défaut sur sa dette publique. Car pour produire tous ses effets, le défaut « nu », celui du simple bank run citoyen, ne suffit pas, et la manœuvre ne prend tout son sens politique possible que :
1. de signifier par un geste unilatéral de souveraineté à qui revient le pouvoir en dernière analyse : aux peuples, pas à la finance ;
2. par répudiation de tout ou partie de la dette publique, de soulager aussitôt les populations de la contrainte d’austérité et de récupérer des marges pour des politiques de croissance ;
3. de s’armer d’une politique publique de transformation radicale, prolongement nécessaire du simple défaut, visant, d’une part, l’affranchissement du financement des déficits publics des marchés de capitaux [18]) (seul moyen que le défaut maintenant ne vaille pas sur-pénalisation par les marchés plus tard), et, d’autre part, la refonte complète des structures bancaires (de toute façon mises à bas par le défaut même)
Il y a fort à parier que, parmi les gouvernements commis d’aujourd’hui, il ne s’en trouvera aucun capable de l’insolence affirmative qui est la marque de la souveraineté, et de revendiquer par le défaut l’état de guerre ouverte avec la finance – car après tout le problème est bien plus symétrique qu’on ne croit : la finance peut sans doute nous prendre en otages mais, dès lors qu’il est suffisamment débiteur, l’Etat a aussi les moyens de la ruiner, avec au surplus, derrière, le pouvoir de la ramasser à la petite cuillère et à sa façon. Qu’à cela ne tienne : c’est le développement endogène de la dynamique financière présente qui se chargera de faire le travail, et le défaut que les Etats pourraient endosser dans un geste de rupture délibéré s’imposera à eux comme à des boutiquiers déconfits. Nous n’avons de toute façon plus le choix que de penser sous l’hypothèse de l’effondrement bancaire consécutif à des dénonciations souveraines, revendiquées ou subies, c’est-à-dire sous l’hypothèse resurgie de « l’automne 2008 » – mais avec cette différence par rapport à 2008 que la solution par le sauvetage d’Etat est désormais barrée.
… et les saisir !
A l’honneur (ou au déshonneur) près, toutes les possibilités ouvertes par le défaut combiné des Etats et des banques restent offertes. Car pour tous ses dangers réels, la faillite technique des banques a au moins un effet intéressant : elle permet de leur mettre la main dessus. Et à pas cher en plus. Les arguments de principe pour une recommunalisation du système du crédit abondent ; la situation de faillite leur offre leurs conditions de réalisation – et même de réalisation modique. Car si la nationalisation intégrale est la première étape du processus de recommunalisation du bien commun bancaire, avant la mutation ultérieure en système socialisé du crédit [19]), la situation critique de la faillite générale offre la possibilité d’opérer cette nationalisation par simple saisie.
A l’inverse des pratiques ordinaires du redressement des entreprises en difficulté, il n’y a pas de solution privée à l’effondrement global des institutions bancaires qui condamne dès lors irrémédiablement leurs actionnaires à la vitrification. Le sauvetage public, quelle qu’en soit la modalité, n’a donc aucun compte à tenir de cette population spéciale qu’on peut d’ores et déjà tenir pour annihilée, conformément d’ailleurs à l’esprit même du capitalisme des sociétés par actions : les apports en fonds propres ne sont pas récupérables et les actionnaires n’acquièrent leur part de propriété (et les droits afférents aux dividendes) qu’en contrepartie d’accepter une perte définitive en cas de faillite – nous y sommes. Saisir les banques faillies n’a donc aucun caractère d’attentat à la propriété puisque la propriété a été anéantie par la faillite même, la faillite étant de ce point de vue l’équivalent capitaliste de la bombe à neutrons qui tue les droits de propriété en laissant intacts les bâtiments, les équipements et même, quoique pendant un temps relativement court, les humains salariés capables de les faire marcher. C’est tout cela qu’il faut récupérer.
À l’instant t0 plus epsilon qui suit le passage des neutrons, les pouvoirs publics ne se penchent sur le cas des banques à terre que parce qu’il y va d’un bien commun vital pour la société et pour cette raison seule. Le jeu normal du marché anéantit les actionnaires et cette partie-là du jeu ne sera pas modifiée. Le sauvetage public n’a aucune vocation à les ressusciter, il n’a pas d’autre finalité que de nous éviter le désastre collectif qui suit particulièrement d’une faillite bancaire. L’alternative qui naît de cet événement est alors des plus simples et, selon que l’Etat fait ou ne fait pas, ne laisse le choix qu’entre, d’une part, des banques à terre, des actionnaires morts et nous morts avec très peu de temps après, ou bien d’autre part, des banques redressées, des actionnaires laissés morts mais nous vivants par le fait même de la saisie-redressement. On constatera que dans ces deux états du monde possibles les actionnaires meurent identiquement, et que la différence notable tient au seul fait que dans l’un nous mourrons avec eux, dans l’autre pas, raison pour quoi il ne devrait pas y avoir à réfléchir trop longtemps avant de choisir la bonne solution.
La banque centrale, ultime recours
Mais une faillite ne laisse pas que des actionnaires sur le carreau : des créditeurs aussi. Le droit ordinaire des faillites et ses résolutions concordataires offrent cependant à ces derniers une chance de récupérer une partie de leur mise. Mais ce droit-là est privé et la logique du défaut souverain lui est hétérogène. Mis à part les dettes souveraines, le gros du problème tient dans le réseau des dettes-créances interbancaires. On peut imaginer leur partiel netting [20]) sur le territoire pertinent – dont on réserve de dire quelle doit être la circonscription (voir infra). Ce netting « interne » peut s’accompagner d’un défaut sur les engagements « externes » (i. e. avec les institutions financières situées hors du « territoire pertinent »), à la façon dont les banques islandaises se sont remises bien plus vite que prévu du fait de n’avoir pas hésité à dénoncer les passifs non-résidents [21] – et mieux encore d’avoir fait valider ce geste de dénonciation par un référendum populaire !
Au rang des créditeurs internes, il faut compter également tous les épargnants individuels, détenteurs de titres publics par assurances-vie et Sicav interposées. Disons tout de suite que le défaut souverain a spontanément de bonnes propriétés de justice sociale puisqu’il frappe proportionnellement les plus gros épargnants qui sont aussi les plus riches, même si l’on peut envisager de garantir ces créditeurs-là à hauteur d’un certain plafond qui ne ferait plonger que les plus fortunés. En remontant l’ordre de séniorité, viennent enfin les déposants dont il est assez évident que les dépôts à vue et à terme doivent être garantis – hors de quoi le sauvetage des banques est simplement privé de sens.
Mais dans tous les cas de figure il y aura des pertes colossales à prendre et des recapitalisations tout aussi importantes à opérer du fait de la prévisible destruction des bases de fonds propres. C’est bien pourquoi les plans de 2008 étaient à double détente : concours de la banque centrale pour assurer la liquidité vitale des banques et permettre au moins la continuité d’opération du système des paiements, « plans de redressement » à la façon du TARP des Etats-Unis, de la NAMA irlandaise, de la SFEF française, etc. Ces volets « redressement » étaient indispensables pour, au-delà de la simple survie, remettre le système bancaire en état de reprendre ses activités de crédit. À ceci près qu’ils ont été assurés sur les finances publiques et que maintenant c’est fini. Le redressement peut être amorcé par cessions massives d’actifs (quoique dans la situation envisagée, on se demande bien qui pourrait en être preneur…), ou à tout le moins voir son ampleur diminuée par une réduction brutale des périmètres d’activité : les banques en saisie-redressement abandonneront tout ou partie de leurs activités de marché et seront priées de se reconcentrer sur ce qui est historiquement leur métier, à savoir le crédit à l’économie et l’offre de formules d’épargne simples – l’une des opportunités offertes par la faillite étant donc de permettre de médiocriser la finance [22].
À ce stade critique cependant, c’est-à-dire quand les possibilités financières d’intervention de l’Etat ont été épuisées, il ne reste de toute façon plus qu’un seul instrument significatif mobilisable : la banque centrale. Ça n’est pas la peine de commencer à hurler à l’inflation, car, en cette situation-là, il n’y a plus qu’à choisir entre le risque de l’inflation future et la certitude de la mort matérielle tout de suite – alternative qui normalement ne laisse pas le loisir d’hésiter très longtemps. À court terme au moins les fonds de reconstruction d’un système bancaire ne pourront donc plus venir que de la création monétaire.
Quant à ceux qui pousseront de grands cris à l’idée que la banque centrale pourrait abonder de cette manière le capital des banques à reconstruire, on leur fera observer qu’ils ont gardé un délicat silence lorsque la Réserve Fédérale s’est transformée en gigantesque hedge fund de racheter tous les actifs pourris des banques privées en pleine déconfiture – ceci dit au moment précis où la Fed révèle la liste des récipiendaires des 3300 milliards de dollars de concours variés qu’elle a mis à leur disposition, comme quoi, dirait l’adage populaire, pas faux en l’occurrence, quand on veut, on peut…
Salut, souveraineté, territoire
Et voilà où se pose pour de bon la question du « territoire pertinent ». Est pertinent le territoire sur lequel existe une banque centrale décidée à accomplir toutes ces actions. Il y a malheureusement toutes les raisons de redouter que ce ne soit pas la zone euro. Jamais ni les représentants allemands à la BCE, ni le gouvernement de Bonn ni la cour constitutionnelle de Karlsruhe ne consentiraient la chose qui leur apparaît comme le comble de l’horreur. Il est vrai que sauf les mythologies du « couple franco-allemand », faire une Europe monétaire avec l’Allemagne était d’emblée une entreprise impossible [23] – et en même temps, dans l’hypothèse retenue, les banques privées allemandes seraient au tapis comme les autres et il faudra bien que l’Allemagne invente quelque chose… L’Allemagne mise à part, on peut craindre également que la BCE elle-même se refuserait à une intervention massive de cette sorte, en effet en violation flagrante de tous les textes qui encadrent son action. On dira qu’on reconnaît précisément ces moment de souveraineté pure à l’envoi au bain des textes, encre sur du papier susceptible d’être rayée par une autre encre derrière laquelle de toute façon il n’y a jamais que de la force, la force politique du corps social souverain, en dernière analyse l’unique force motrice de tout l’univers politique. Les Argentins, au cœur de la crise de 2001–2002, ne se sont-ils pas débarrassés en une nuit du currency board dont ils avaient pourtant gravé les termes dans le marbre de la constitution ?
Mais ces reprises de souveraineté supposent des conditions d’unité politique qui n’existent pas dans le cas européen où les traités demandent deux ans pour être modifiés là où il s’agit d’agir en deux jours, quand ça n’est pas en deux heures – et les pétaudières de l’intergouvernemental à 27 ne sont pas exactement ce qu’on appelle une force de réaction rapide.… On peut être tout à fait sûr que si besoin était vraiment, le gouvernement des Etats-Unis n’hésiterait pas un instant à envoyer valser le Reserve Federal Act pour reprendre en mains les contrôles et les latitudes qu’appelle impérieusement la situation d’exception. Cette possibilité n’existe même pas dans la navrante construction européenne dont on sait bien qu’elle est un barbarisme au regard de la grammaire fondamentale de la souveraineté – et seule la mauvaise foi européiste, cette dégénérescence de l’idée européenne, comprendra ici que souveraineté ne rime qu’avec « nation », au sens des nations présentes, là où il s’agissait d’envisager les conditions de possibilité d’un véritable redéploiement de souveraineté à une nouvelle échelle : pour ainsi dire de refaire nation mais « à l’étage supérieur ».
Aussi, et comme le salut impose impérieusement ses réquisits, on peut imaginer que la zone euro se fracturerait selon une ligne de découpe séparant ceux qui s’accorderont à l’exercice d’une souveraineté commune dictée par la nécessité du geste monétaire massif et ceux qui ne le voudront pas. Ou bien qu’elle céderait à de très fortes pressions à la « renationalisation » de l’action publique, c’est-à-dire à un retour à l’échelle territoriale où, pour l’heure, en existe en fait les réels moyens de souveraineté. Réapparition de banques centrales nationales ou bien de sous-blocs monétaires, à partir de l’euro et avec les problèmes transitoires de double circulation, inutile de dire qu’on sera là entré dans un monde non-standard…
Notre heure
Mais quels choix reste-t-il vraiment quand les marchés auxquels les Etats se sont livrés gaiement s’apprêtent à faire leur ruine ? Quand la collusion des élites politiques et économiques a atteint le degré que nous lui connaissons, quand le gouvernement est devenu le fourrier du capital à un point de caricature qui ferait rougir Marx (jusqu’à faire nommer sans discontinuer des chefs d’entreprise ministre des finances depuis dix ans…), quand l’asservissement des politiques publiques aux intérêts de la finance est tel que même la plus grande crise à l’échelle d’une génération ne parvient pas à obtenir le moindre commencement de régulation, quand tous les mécanismes institutionnels du présido-parlementarisme organisent la parfaite coupure d’avec le peuple et la capture de fait du pouvoir par une oligarchie séparée qui ne répond plus de rien ni à personne – comme l’attestent à propos des retraites une désapprobation de masse balayée d’un revers de main –, quand n’existe plus nulle part aucun mécanisme institutionnel de réelle représentation, aucune force de rappel politique, alors il est avéré qu’il n’est plus de solution de transformation à froid de l’ordre social – à l’encontre même de la (fausse) promesse « démocratique » [24] d’ingénierie politique ordonnée du changement. Ce sera donc à chaud.
La question est alors celle de savoir en quels lieux précisément faire monter la température – en ne cachant pas que « température augmentée » signifie qu’il y a aura des bris de quelque chose quelque part. Marx en son temps avait parfaitement perçu que la convulsion est la modalité privilégiée par l’histoire de dépassement des contradictions. Le nexus présent des contradictions de ce qu’il faut bien appeler avec Badiou le capitalo-parlementarisme, contradictions mêlées d’un système économique conduit au désastre par la finance libéralisée et d’un système politique institutionnel qui, en tous les sens du terme, ne répond plus, et n’est donc plus l’instance possible de transformation du premier, ce nexus a épuisé le spectre de ses solutions internes. Si vraiment on en arrive en ce point où, les possibilités d’accommodation « régulière » du système évanouies, ne reste plus que le choix de son renversement, alors il y a cependant quelques raisons de préférer le soulèvement politique à l’insurrection bancaire. Car la seconde nous abat nous-mêmes dans le même mouvement où elle abat ses ennemis, alors que le premier conserve la Banque comme principe mais nous rend les moyens de lui donner la forme que nous voulons – et dont nous avons besoin.
Cantona pense faire la révolution sans violence en effondrant les banques. Mais c’est qu’il n’a pas idée des violences du chaos matériel qui suivrait. Si le blocage institutionnel et le verrouillage par le bloc hégémonique rendent chaque jour un peu plus probable l’issue qu’un « bon » système politique a normalement pour vocation de tenir aussi éloignée que possible, à savoir le débordement insurrectionnel, toutes les insurrections ne se valent pas. Et si vraiment violence il devait y avoir, plutôt celle qui permet de reprendre les institutions confisquées (ou d’inventer de nouvelles institutions) que celle qui nous jetterait les uns contre les autres dans des luttes pour la survie matérielle. Qu’elle le dise de travers n’empêche pourtant pas la sortie de Cantona d’avoir son fond de justesse : les tyrannies ont rarement le bon goût de quitter d’elles-mêmes la scène de l’histoire et seuls des rassemblements de force adéquats peuvent les en expulser. La finance a régné 25 ans, c’est plus qu’il n’en faut pour dresser un bilan, et le bilan dit : c’est assez. La particularité de l’époque réside en ceci que la tyrannie impersonnelle de la finance collabore activement à son propre renversement puisque, par une sorte de nécessité interne qui confirme, en la poussant à son comble, sa vocation à la destruction sociale, elle est sur le point de tout engloutir et paradoxalement jusqu’à elle-même. Les Romains disaient que « ceux que Jupiter veut perdre, il commence par les rendre fous » – nous y voilà. La perspective de chocs immenses n’est pas gaie, mais qu’à la face de l’histoire il revienne entièrement aux fous de l’avoir fait advenir. Et que les autres en tirent le meilleur parti, celui du moment décisif où leur joug se lève, éventuellement de s’être autodétruit, et où ils peuvent enfin se dire que « c’est notre heure ».
__________
Notes
[1] European Financial Stability Facility, le fonds de secours établi lors du sommet de Bruxelles du 9 mai 2010 à la suite du plan de sauvetage de la Grèce.
[2] Sur les 85 milliards d’euros du « paquet irlandais », 35 sont explicitement destinés aux banques.
[3] Sur qui reposeront in fine les éventuelles pertes de l’EFSF.
[4] Pour un développement de cet argument, voir « Le point de fusion des retraites », 23 octobre 2010, et « Crise européenne, deuxième service (partie 1) », 8 novembre 2010.
[5] Car les économistes standard sont surtout très préoccupés de cet effet d’éviction par lequel les emprunts d’Etat assèchent les marchés obligataires au détriment des émetteurs privés.
[6] Dont on découvre d’ailleurs aujourd’hui qu’ils sont encore un peu sous-estimés : Sharlene Goff et Patrick Jenkins, « Irish banks remain on a tightrope », Financial Times, 29 novembre 2010 ; mais seul le mensonge grec sur le déficit public est haïssable, le mensonge permanent des banques privées, lui, est véniel.
[7] 28,5 milliards d’euros au moment de l’annonce de mars.
[8] Le total des passifs bancaires irlandais est de 360% du PIB – le modèle-frère anglais faisant d’ailleurs encore mieux : 450%… voir « The real lesson about Ireland’s austerity plan », e21 Economic Policies for the 21st Century.
[9] Données Bloomberg, FMI, The Economist.
[10] Il est vrai compte non tenu des 60 milliards d’euros de l’EFSM (European Financial Stability Mechanism) et des 250 milliards d’euros apportés par le FMI lors du sommet du 9 mai 2010.
[11] Voir sur ce point Wolfgang Münchau, « Could any country risk a eurozone bail-out ? », Financial Times, 26 septembre 2010.
[12] Les titres obligataires souverains.
[13] La séniorité désigne l’ordre de priorité des créanciers à être servis en cas de défaut. Plus un titre est senior plus il vient haut dans cet ordre et plus ses créanciers seront remboursés prioritairement. Mais il se peut très bien que le défaut soit tel que même les créanciers seniors prennent des pertes, comme l’a montré le cas des tranches seniors des CDO et des MBS de subprimes.
[14] Voir « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », 23 avril 2008, et « Si le G20 voulait… », 18 septembre 2009.
[15] Cette recommunalisation prenant la forme d’urgence de la nationalisation puis, à terme, de la mutation en un système socialisé du crédit, voir « Pour un système socialisé du crédit », 5 janvier 2009.
[16] C’est-à-dire ce qu’il en coûte de faire assurer un titre obligataire contre d’éventuelles dévalorisations liées à un « événement de crédit ».
[17] C’est-à-dire l’écart de taux qui les sépare d’une obligation de référence jugée sans risque, en Europe le Bund allemand pour les titres souverains.
[18] Voir « Commencer la démondialisation financière », Le Monde diplomatique, mai 2010 ; « Crise européenne, deuxième service (partie 2) », 15 novembre 2010.
[19] « Pour un système socialisé du crédit », 5 janvier 2009.
[20] C’est-à-dire la compensation mutuelle des dettes croisées à des taux évidemment à définir en fonction de leurs taux d’intérêt facials, de leur maturité, etc.
[21] Et ceci même s’il est exact qu’à moyen terme, les banques islandaises, et l’Etat qui les a couvertes, se retrouveront engagés dans de nombreuses procédures judiciaires aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, aux Pays Bas, etc.
[22] Voir « Si le G20 voulait… », 18 septembre 2009.
[23] Voir « Ce n’est pas la Grèce qu’il faut exclure, c’est l’Allemagne ! », 29 mars 2010.
[24] On veut dire : dans les formes présentes de la « démocratie ».
Source : http://blog.mondediplo.net/2010–12-02-Ne-pas-detruire-les-banques-les-saisir
Pierre Jovanovic sur Blythe Masters et la crise… par webtele-libre
Pierre Jovanovic sur Blythe Masters et la crise… par webtele-libre
Aujourd’hui (après 145 jours d’abstinence) « La pompe à phynance » de Frédéric Lordon vient de se réamorcer :
Partie 1 : après les « PIGS », le tour des Etats-Unis et du Royaume-Uni ?
Les deux gros cochons
Les deux gros cochons
mardi 26 avril 2011, par Frédéric Lordon
http://blog.mondediplo.net/2011–04-26-Les-deux-gros-cochons
Ainsi donc il va falloir envisager d’agrandir la porcherie… Car deux fameux gorets tapent du groin à la porte.
Au commencement, ils étaient trois petits – les cochons. Grèce, Portugal, Espagne. Et comme il fallait un « I » (pour bien faire PIGS), on eut d’abord l’idée de l’Italie – puisque les crottés sont nécessairement les Méditerranéens. Sauf que ce fut l’Irlande. Et la théorie financière des types et des climats connut un premier accident. La pauvre se prépare des lendemains scientifiques difficiles. Car voici que les Etats-Unis – et bientôt sans doute le Royaume-Uni – commencent à faire parler d’eux. Evénement dans le landerneau des marchés, Standard & Poor’s, le 18 avril, a confirmé le triple‑A de la dette souveraine étasunienne, mais en la plaçant sous surveillance négative (outlook negative), avec probabilité d’un tiers d’une dégradation ferme à horizon de deux ans. Se peut-il que la race des seigneurs finisse se roulant dans le purin et poussant grognements ?…
Comme par un effet d’habitat préféré, la finance, culturellement anglo-saxonne, a toujours eu un faible pour ses appartenances. Seule en tout cas une sorte de privilège d’anglo-saxonnité parvenait à rendre compte de certaines distorsions du jugement financier, comme par exemple celle qui cloue le Portugal et l’Espagne au pilori quand la situation objective du Royaume-Uni et des Etats-Unis n’est pas beaucoup plus reluisante (si elle n’est pas plus mauvaise). Les Etats-Unis ont des déficits et des dettes plus dégradés que le Portugal ; l’Espagne, qui est le « meilleur » des quatre (sur la base de ces deux ratios), fait mieux que le Royaume-Uni 1. Seule la croissance met les Anglo-saxons en position avantageuse, et pour cause : les Britanniques, hors de l’UEM (Union économique et monétaire), ont fortement dévalué la livre (presque 30% contre l’euro), quant aux Etats-Unis, en général grands pourvoyeurs d’anathèmes théorico-idéologiques mais à l’usage des autres, eux n’ont pas eu la bêtise de se mettre sur le dos l’invraisemblable carcan des Européens et mènent depuis trois ans une politique économique puissamment expansive avec déficits à gogo et monétisation à peine dissimulée (quoique encore recouverte de l’aimable euphémisme de Quantitative Easing…)
Par un de ces revirements qui font tout son charme, le commentaire financier est passé de l’état d’alarme lundi 18 avril à la grande placidité mardi 19. On lui accordera à la fois que la nouvelle avait en soi de quoi faire de l’effet et que, assez paradoxalement, les marchés y ont réagi avec une grande modération : passé un pic soudain de quelques heures, le rendement des US Treasuries est revenu à son niveau initial, voire un peu en dessous. Pour achever de banaliser l’événement, on rappelle des épisodes antérieurs de mise sous surveillance négative : le Royaume-Uni en mai 2009, avant d’être restauré dans sa « perspective stable » en octobre 2010 (après le premier budget Cameron-Osborne), ou encore les Etats-Unis déjà en 1996, et pour une situation similaire de blocage politique de « cohabitation » à propos du relèvement du plafond de dette autorisée, manière de dire qu’une surveillance négative, on en sort…
Royaume-Uni : impasse totale de politique économique ?
Passé le coup de semonce de l’annonce, aussi bien les opérateurs que les commentateurs de la finance semblent revenir à leur tropisme de « l’habitat préféré » et faire peu de cas d’une « péripétie ». Il ne faudrait cependant pas pousser trop loin la posture de la grande décontraction. Car la comparaison des Etats-Unis 1996 vs. 2011 n’a pas la moindre pertinence (voir partie 2, à venir). Quant au Royaume-Uni, il s’en est passé depuis 2009, et pas dans le sens du mieux – contrairement à ce que penseront spontanément les investisseurs qui obtiennent des gouvernements à peu près tout ce qu’ils veulent. En l’espèce ils auront été servis au-delà de toute espérance avec le budget 2011 dont la dureté est spécialement faite pour leur plaire. Car le Royaume-Uni se donne pour objectif de faire passer le déficit de 11,1% de PIB pour l’année fiscale 2009–2010 à… 1,5% pour 2015–2016 2 et à faire baisser le ratio Dette publique/PIB à partir de 2014–2015 3. On voit d’ici l’ampleur de la contraction. Seule la magie des accommodations purement verbales à base de « rilance » (Christine Lagarde) ou de « budget for growth » (George Osborne) peut faire croire que de la croissance puisse suivre de pareil traitement. Le Royaume-Uni apporte donc son aimable contribution à la coordination dépressionnaire européenne – et en recueillera lui aussi les prévisibles effets : la prévision de croissance britannique pour 2011 a déjà été réduite de 2,1% à 1,7%, à l’image des enlisements de la Grèce et du Portugal dans des restrictions budgétaires identiquement self defeating.
De la particularité inflationniste…
Mais la particularité britannique, car il y en a une, viendra probablement de la politique monétaire, et pas pour le meilleur. Car, singulier au milieu des pays européens, le Royaume-Uni connaît une inflation dont on avait perdu jusqu’au souvenir – et le projet de budget 2011 est bien obligé de faire avec une hypothèse supérieure à 4% voire atteignant 5%. Il est vrai que le budget précédent n’a pas aidé en cette matière en faisant passer le taux standard de TVA de 17,5% à 20% – dont les effets en termes de recette fiscale nette n’ont d’ailleurs rien d’évident si l’augmentation de taux est dominée par la contraction de la base qui en résultera du fait de la baisse de la consommation. Mais l’inflation britannique a aussi pour origine la dépréciation de la livre. Disons tout de suite que sans ce degré de liberté les dégâts auraient été plus considérables encore dans une économie où le chancre de la finance a pris les proportions qu’on sait (le Royaume-Uni fait partie de ces « cas » où le total des actifs bancaires dépasse tout de même les 400% du PIB – mieux que l’Irlande…), et où la crise était vouée à produire les effets les plus violents – de fait : presque 5% de contraction du PIB en 2009.
Si, toutes choses égales par ailleurs, la dépréciation de la livre était plus que bienvenue (et sans doute regardée avec envie par les pays de la zone euro, coincés dans leurs parités irrévocablement fixes), elle n’a pas pour autant produit de miracles. Alors même qu’elle s’effondre dans la récession, l’économie britannique continue d’enregistrer un déficit de sa balance courante de 1,7% du PIB en 2009, qui se creuse à 2,5% en 2010 avec la reprise de croissance, si faiblarde soit-elle (1,4%) – rappelons à cette occasion qu’on nous bassine avec l’épouvantable déclin de la compétitivité française… dont la balance courante se compare avantageusement avec son homologue britannique (1,9 point de PIB de déficit en 2009, mais 2,1 en 2010 avec une croissance supérieure) ; on ne se souvient pas non plus avoir entendu de prophéties apocalyptiques à propos de l’économie anglaise quand celle-ci naviguait entre 2,5% et 3,5% de déficit courant dans les années 2005–2007, pour ne rien dire des Etats-Unis eux entre 4,5% et 6% 4… ; se peut-il que les hurlements à la compétitivité répondent davantage à quelque agenda intéressé qu’à des comparaisons statistiques en fait peu inquiétantes ?…
… à la paralysie complète de la politique économique
Toujours est-il que, sans gain très spectaculaire de croissance, la dépréciation de la livre contribue à l’inflation (importée). Or, avec une sorte de norme implicite des banquiers centraux autour de 2%, la Bank of England ne pourra pas rester très longtemps sans réagir face à une inflation comprise entre 4% et 5%. Une succulente ironie veut que ce sont les marchés eux-mêmes qui la conduiront à faire mouvement, au nom de la sacro-sainte « crédibilité » dont il faut rappeler que, sans contenu substantiel a priori, elle ne reçoit pas d’autre sens que « faire ce qui convient pour obtenir l’approbation des investisseurs ». Et les investisseurs n’aiment pas l’inflation, qui entraîne des pertes de valeur réelle des patrimoines – c’est pourquoi d’ailleurs il est toujours particulièrement écœurant d’entendre Jean-Claude Trichet se prévaloir de la défense des petites gens pour justifier les resserrements anti-inflationnistes de la politique monétaire européenne quand l’inflation a toujours érodé le patrimoine de ceux qui en ont et aidé ceux qui n’en ont pas à s’en constituer un grâce à la dévalorisation réelle de leur dette 5.
Les investisseurs n’aiment pas l’inflation mais il y a plein d’autres choses qu’ils n’aiment pas non plus. Comme le manque de croissance qui n’aide pas au rétablissement des ratios Dette/PIB. Voilà donc que la situation britannique s’annonce périlleuse car si à la restriction budgétaire forcenée s’ajoute le resserrement de la politique monétaire, sans doute l’inflation rentrera-t-elle dans les clous mais il est à peu près impossible que toute croissance y survive. Il est utile de garder en tête en effet que si les économies développées n’ont pas (encore) pris le chemin de la Grande Dépression à l’image de l’enchaînement des années trente, elles ne le doivent qu’à des politiques budgétaires d’abord très contracycliques – celles-là même qui, oui, ont donné les dettes que l’on sait – et à des politiques monétaires de taux quasi-nuls tous (grands) pays confondus. Mais il ne faut pas rêver : le miracle ne persiste pas ôtées les conditions du miracle (qui n’en est donc pas un). Les politiques économiques ne vont pas tarder à le découvrir à mesure qu’elles passent en mode de plus en plus restrictif et qu’elles ferment les uns après les autres les degrés de liberté qui ont au moins permis la surnatation. La contraction budgétaire coordonnée à une échelle inédite est déjà très suffisante en soi pour causer des désastres à horizon de dix-huit mois. Mais si certains se sentent au surplus d’y ajouter la restriction monétaire, après tout pourquoi pas ? On a le droit aux paris un peu joueurs, de toute façon quand ça perd ce sont les populations qui règlent – en l’occurrence l’« addition » promet quand même d’être salée.
Résumons-nous : les politiques économiques ne veulent plus que ce que les marchés veulent, mais les marchés veulent trop de choses et finalement ne savent plus quoi à force de vouloir une chose et son contraire. C’est pourquoi ils peuvent ordonner ceci un jour et puis le lendemain cela qui en est l’exact opposé. Moody’s en 2010 n’a‑t-elle pas exhorté le Portugal à l’austérité… puis menacé le Portugal pour cause de croissance insuffisante ? Voilà le maître que les gouvernements dits souverains ont élu, voilà de qui ils sont devenus les marionnettes et dont ils ont « décidé » qu’ils épouseraient toutes les foucades comme autant d’imprescriptibles injonctions ; on leur souhaite donc bon courage – et à nous aussi par la même occasion. Dans cet ordre d’idée le Royaume-Uni – disons Nuf Nuf – va connaître sa douleur. Car sous le coup de la double restriction, budgétaire et monétaire, le ratio Dette/PIB n’est pas près de décroître gentiment comme le veut le projet de budget de 2011 – et George Osborne commence à faire bizarrement « oink » toutes les deux phrases et à sentir pas bon.
Les Etats-Unis, porcorum imperator
Nuf Nuf est sans doute une belle bête, mais il y a aussi Nof Nof (si l’on veut), alias les Etats-Unis, le bestiau à concours. Celui-là, si on le laisse à ses tendances gorettes il va nous faire un malheur. Pour l’instant tout semble aller bien, l’animal ne sent pas la rose mais il est encore présentable. Rappelons tout de même que « aller bien » (ou mal) est un état de fait entièrement asserté par les marchés financiers – n’importe quel pays avec les mêmes paramètres que les Etats-Unis serait déclaré aller mal ; et, déclaré « aller mal », irait mal pour de bon : car un pays jugé mal portant est aussitôt l’objet d’attaques spéculatives qui le poussent pour de bon dans la mal-portance avérée. La pauvre Grèce qui n’était pas en forme reluisante début 2010, mais loin de l’article de la mort, y est fatalement tombée du simple fait des taux d’intérêt ahurissants que lui ont faits des marchés de capitaux décidés à la trouver mourante – et à la rendre effectivement telle ! Car là où, à taux constants, il y avait un chemin de restauration de la solvabilité tout à fait praticable, il n’y a soudain eu plus rien du tout, juste l’enchaînement fatal : bail-out, austérité auto-destructrice, et bientôt défaut au moins partiel.
Même pour les Etats-Unis cependant, 10% de déficit budgétaire persistant et une dette qui va l’amble de 62,7% en 2007 à 102,9% annoncés pour 2012 6, c’était beaucoup solliciter les indulgences du club et les critères de l’« aller bien ». Et donc Standard & Poor’s. Bien sûr, le marché de titres souverains le plus vaste et le plus liquide du monde, le privilège monétaire de la devise-clé, l’inversion caractéristique du rapport de force qui s’est opéré entre le débiteur et ses créanciers (qu’on pense à la position de la banque centrale et du fonds souverain chinois, gavés de dollars et comme forcés d’en reprendre pour que tout ne s’écroule pas) offrent autant de raisons objectives à ce que la marge d’élasticité des finances publiques étasuniennes soit plus grande que pour n’importe qui d’autre – et partant pour qu’un « événement » comme l’outlook negative du 18 avril soit plus facilement absorbé. Mais le tableau d’ensemble commence à sentir la cour de ferme – et encore Standard & Poor’s n’en livre-t-elle pas tous les éléments.
L’immobilier commercial
Certes l’agence rappelle quelques-uns des impédiments avec lesquels les finances publiques étasuniennes auront à compter. Notamment la facture du sauvetage de Fannie et Freddie, vaste benne à ordure hypothécaire mise à disposition du secteur bancaire privé au frais des contribuables pour le soulager de ses actifs immobiliers dévalorisés – c’est que, lointaine dans les esprits, la crise des subprimes continue, avec un marché immobilier toujours écroulé, par conséquent des situations d’equity negative 7 aussi fréquentes et des taux de défauts des ménages aussi haut. Mais l’immobilier résidentiel n’est pas seul en cause et quoique moins visible, l’immobilier commercial se porte presque aussi mal. Lui également a donné lieu à ces subtiles opérations dont la finance structurée a le secret et notamment à la dispersion des risques de crédit dans des actifs titrisés spécifiques, les CMBS (Commercial Mortgage Backed Securities), devenus tous plus navrants les uns que les autres. 1400 milliards de dollars de ces jolies choses viennent à échéance d’ici 2014 et d’une si belle qualité qu’un rapport du Congressional Oversight Panel de 2010 estime à 300 milliards de dollars la paume possible. Ce qui ne devrait pas aider le secteur bancaire à aller mieux, ni encore moins Fannie et Freddie, à concurrence du volume de déchet qu’elles auront pour mission de reprendre. L’une comme l’autre sont déjà depuis 2008 en état d’insolvabilité technique – ce qui n’a jamais causé la mort de personne pourvu que la liquidité soit maintenue : en l’occurrence elle l’est, et le sera quoi qu’il arrive, sur ordre du gouvernement et aux bons soins de la Réserve Fédérale, qui jamais au grand jamais ne les laisseront tomber. Mais tout de même : cette affaire ne pourra pas durer indéfiniment et il faudra bien envisager le retour des deux agences à l’état d’institutions financières « normales », c’est-à-dire adéquatement recapitalisées (au minimum sous la norme d’un ratio de fonds propres Bâle III de 7%). Le coût total de cette remise à flot pourrait atteindre, dixit Standard & Poor’s les 700 milliards de dollars, soit 2,5 points de PIB en plus du point qui leur a déjà été consacré jusqu’ici…
Les finances locales
Mais il n’y a pas que l’immobilier commercial – dont l’Etat aura à éponger, au moins pour une part, les menus dégâts. Il y a également les finances locales. Une juste comparaison avec les finances publiques européennes exigerait d’être faite à périmètre équivalent, c’est-à-dire en consolidant dette fédérale et dettes locales. Or ces dernières totalisent 21 points de PIB en 2010 – à ajouter aux 70 points de la première, soit 91 points de PIB au final. Et c’est peu dire que les collectivités locales (municipalités, comtés mais surtout Etats fédérés) vont mal. L’équilibre des Etats n’a été assuré qu’à l’aide des transferts du stimulus package (780 milliards de dollars au total) de 2009–2010. Mais celui-ci consommé, et non renouvelé, les Etats sont rendus à l’effondrement de leurs recettes fiscales, aussi déclarent-ils les uns après les autres leurs impasses 8… et les extravagants moyens que certains envisagent pour les réduire – à la façon du désormais célèbre gouverneur du Wisconsin.
Les pensions
Enfin (?), il y a les pensions. Car chose étonnante, au pays des fonds de pension, il y a aussi des problèmes de financement des retraites – inouï ! En effet les caisses de retraite capitalisée des fonctionnaires de l’Etat fédéral seraient sous-capitalisées à hauteur de… 3300 milliards de dollars, auxquels il faudrait ajouter 574 milliards de dollars pour les caisses des fonctionnaires locaux (comtés, Etats fédérés) 9. Bien sûr toutes ces entités sont formellement distinctes de l’Etat fédéral, qui plus est assurées par le PBGC (Pension Benefits Guaranty Corporation). Mais cette dernière a des ressources tragiquement insuffisantes pour faire face à une telle marée financière, d’autant plus que la crise a conduit l’administration Obama à suspendre l’application du Pension Protection Act de 2006 qui pénalisait en sur-cotisations les entreprises dont les engagements actuariels de pension n’étaient pas intégralement financés. Il est tout à fait évident que l’Etat ne pourrait se désintéresser du naufrage de la PBGC (qui a d’ailleurs le statut d’agence gouvernementale) et que les passifs non couverts lui écherront en dernier recours (quand bien même on aura auparavant tout fait pour les minimiser par la réduction à peau de chagrin des pensions versées).
Le temps des marchés contre le temps de la politique économique
Tout ceci commence à faire beaucoup, ce qui signifie à la fois que les pressions venues de la finance pour l’ajustement de la dette étasunienne ne font que commencer… et que, comme pour les autres pays, celles-ci se manifestent au plus mauvais moment, c’est-à-dire en un point du cycle où toute restriction est davantage promise à maintenir les déficits qu’à les réduire – et partant à faire croître le ratio de dette plutôt qu’à le stabiliser. Comme tout le monde, les Etats-Unis pourraient donc bientôt se retrouver face au choix tout à fait enviable d’aller plus mal par restriction forcée ou bien d’aller plus mal de voir ses taux d’intérêt remonter (pour avoir tâché d’éviter d’aller plus mal…) Toute la question est donc de savoir si la politique économique étasunienne parviendra, sous la double pression des marchés financiers et du Congrès républicain, à se tenir à une stratégie intertemporelle optimale dans laquelle l’ajustement des finances publiques n’est engagé qu’une fois la croissance bien réinstallée – et les mesures de relance fermement maintenues jusqu’à ce qu’il en soit ainsi.
La perspective de la fermeture du programme d’achat de bons du Trésor dit QE2 (Quantitative Easing, 2ème phase) de la Réserve Fédérale laisse déjà augurer par elle-même une remontée des taux d’intérêt des Treasuries. La banque centrale étasunienne y aura tout de même consacré 600 milliards de dollars depuis novembre 2010 et largement contribué à contenir le coût de financement de l’un des plus gros déficits des économies développées – il faut croire que la monétisation n’a pas que des tares. Mais QE2 vient à échéance en juin et la question se pose de savoir ce que vont devenir les taux d’intérêt quand la Réserve Fédérale ne sera plus là pour enfourner des quantités massives de bons du Trésor – évidemment remonter, mais au mauvais moment, et surtout : de combien ? Heureusement, et pour toutes les divisons que fait naître au sein de la Réserve Fédérale ses positions, Ben Bernanke semble décidé à poursuivre la stimulation monétaire, fût-ce par des moyens réduits, notamment en réinvestissant en bons du Trésor les titres entrés dans son portefeuille depuis le début de la crise et qui viennent à échéance (comme les actifs hypothécaires titrisés ayant fait l’objet de prises fermes dans les divers programmes de liquidité offerts aux banques en décapilotade) – il pourrait y en avoir pour 17 milliards de dollars par mois 10.
La politique prise en main par les agences
Mais une bonne stratégie intertemporelle, en politique économique comme en n’importe quelle autre matière, est une affaire de patience, c’est-à-dire de tolérance à des inconvénients transitoires. Or, si l’on autorise cette aimable litote, la patience n’est pas le fort des marchés à qui la propriété de liquidité a donné l’habitude des ajustements instantanés et de la satisfaction immédiate du désir patrimonial. Avec parfois l’ombre d’un doute, tel qu’il se manifeste dans les invraisemblables revirements par lesquels les marchés en viennent à reprocher aux gouvernements les effets de ce qu’ils les ont forcés à appliquer… Pour l’heure en tout cas, la finance, dont les agences sont en quelque sorte la voix, a pris son parti – on sait lequel il est. Or cette prise de parti, loin d’être la seule expression d’une opinion comme feignent de le croire les agences (qui s’abritent systématiquement derrière le premier amendement (freedom of speech) de la Constitution étasunienne pour ne jamais encourir la moindre conséquence des inénarrables boulettes qu’elles commettent à répétition), cette prise de parti, donc, est un acte d’immixtion politique qui ne prend même plus la peine de se cacher.
Sous ce rapport, la lecture de la note de Standard & Poor’s est des plus édifiantes 11. Il y est presque exclusivement question des péripéties parlementaires qui voient s’affronter le plan Obama et le plan Ryan… l’un et l’autre bien d’accord sur l’objectif d’une réduction de déficit cumulé de 4 trillions de dollars à horizon de dix ans, mais toujours divergents quant aux moyens d’y parvenir. Et la note entière n’est qu’une grande exhortation à sortir de ces stériles querelles pour enfin « régler le problème » raison revenue et tous enfantillages mis à part. Voilà donc finalement quel était l’objectif de Standard : peser directement sur le processus politique et, par un coup de cymbales, mettre un terme aux tergiversations et forcer l’accord bipartisan – puisque les Etats-Unis sont en situation de cohabitation.
La palabre parlementaire, ses longueurs, ses atermoiements, tout ça énerve la finance. La démocratie est dispensable puisqu’on sait déjà très bien ce qu’il faut faire – il n’y a qu’à le faire ! Des épisodes tels que celui du 18 avril, mais on en trouverait centaines d’équivalents, ont au moins le mérite de faire percevoir distinctement à quel degré intense la finance fait de la politique : elle se pose en tiers intrus au contrat social, y impose ses réquisits au point d’évincer ceux du peuple, pour finir à la limite par s’ériger en corps politique de substitution – comme en témoignent assez les politiques publiques désormais implicitement ou explicitement (la réforme des retraites !) agencées pour son seul bon plaisir (« conserver à la France son AAA… ») On aurait grand tort de voir là une regrettable mais réversible dérive de la finance – on se demande d’ailleurs what on earth pourrait la convaincre de renoncer aux formidables conquêtes que lui a permis un rapport de force (structurellement armé) ultra-favorable. Sauf miraculeux accès de sainteté, on n’a jamais vu groupe de puissance abandonner de lui-même ses ressources de pouvoir. Le plus caractéristique dans le cas présent tient à l’objectif de l’accord bipartisan poursuivi par les agences, objectif de l’extinction du dissensus politique (trop générateur d’instabilité), de la cessation du conflit des opinions (toujours susceptible de faire renaître des idées indésirables), bref de la négation même de la démocratie en tant qu’elle est essentiellement controversée… et par là source d’incertitude. L’idéal de la finance est unanimitaire : que le peuple se range comme un seul homme ! – derrière les « bonnes » idées bien sûr.
Là encore il ne devrait pas y avoir matière à être surpris, car cette expérience est vieille comme la tutelle des marchés de capitaux sur les politiques économiques. La cahotante désinflation compétitive de feu Pierre Bérégovoy en avait déjà fait l’expérience, souffrant des taux d’intérêt chaque fois que renaissaient les mises en cause du « Franc fort », au point d’ailleurs que, dans une sorte de comble de la soumission incorporée, Michel Rocard, alors premier ministre était allé jusqu’à déclarer que les critiques publiques de la politique économique, à la face des marchés, et en tant qu’elles étaient susceptibles de les alarmer (et de faire remonter les taux d’intérêt) étaient assimilables à une « trahison » – mais tous ces gens ont depuis belle lurette oublié leur contribution historique à l’installation du monde présent, la leur rappellerait-on qu’ils la dénieraient avec la dernière énergie, et pour se refaire la cerise parlent désormais des agissements de la finance comme d’un « crime contre l’humanité » 12…
(A suivre)
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Notes
1 Avec respectivement, en % de PIB, pour 2009, des couples déficit-dette de (11% ; 68,3%) pour le Royaume-Uni, (11,3% ; 84,6%) pour les Etats-Unis, (9,4% ; 76,1%) pour le Portugal et (11,1% ; 53,2%) pour l’Espagne.
2 Budget 2011, HM Treasury, mars 2011, p. 2.
3 Le pic serait atteint en 2013–2014 à 70,9% du PIB pour redescendre à 70,5% en 2014–2015 et à 69,1% l’année suivante, Budget 2011, op. cit.
4 Données World Economic Outlook 2011, FMI. Et même si l’on ne saurait traiter du déficit courant étasunien comme de n’importe quel autre du fait du statut international du dollar.
5 A la condition, il est vrai, que les revenus courants soient convenablement protégés par des clauses d’indexation, celles-là mêmes qui ont été détruites au milieu des années 1980.
6 Données World Economic Outlook 2011, FMI.
7 On nomme ainsi les cas où la valeur de l’actif s’est dépréciée et est devenue inférieure au montant de la dette qui a servi à le financer.
8 Une note de Natixis indique les déficits de 21 Etats (sur 50) dont le cumul aboutit à un total de 165 milliards de dollars. Mais on est surtout surpris de l’ampleur des pertes de recettes fiscales mesurable par le ratio du déficit aux recettes notionnelles (des ratios communément à deux chiffres et qui peuvent atteindre 28% pour la Floride, 39% pour l’Etat de New York, 53% pour la Californie… et 65% pour l’Arizona !), voir Patrick Artus, « Les marchés financiers devraient être encore plus inquiets au sujet des Etats-Unis », Flash Natixis, n° 546, 18 octobre 2010.
9 Robert Novy-Marx et Joshua Rauh, « The Risks and Liabilities of State Sponsored Pension Plans », Journal of Economic Perspectives, vol. 23, n° 4, 2009 ; “The Crisis in Local Government Pensions in the United States, Working Paper NBER.
10 « Bernanke May Sustain Stimulus to Avoid “Cold Turkey” End to Aid », Bloomberg, 19 avril 2011.
11 « United States of America AAA/A‑1+ Rating Affirmed ; Outlook Revised to Negative », Global Credit Portal, RatingsDirect, Standard & Poor’s, 18 avril 2011.
12 « Des professeurs de math enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu’ils font relèvent, sans qu’ils le sachent, du crime contre l’humanité », Michel Rocard, « La crise sonne le glas de l’ultralibéralisme », Le Monde, 1er novembre 2008.
Source : la pompe à phynances, http://blog.mondediplo.net/2011–04-26-Les-deux-gros-cochons.
Frédéric Lordon a installé un turbo dans sa « pompe à phynance » car la deuxième partie de son analyse intitulée « Les deux gros cochons » titrée « Déstabilisation monétaire internationale ? » vient déjà d’être publiée.
Ecoutez ou ré-écoutez également l’émission radiophonique « Là-bas si j’y suis » du 15 mars 2010 sur France Inter ou Daniel Mermet dialogue avec Frédéric Lordon au sujet de son article « Et si on fermait la bourse » paru il y a un peu plus d’un an dans « Le Monde Diplomatique ». Lordon nous dresse un constat froid et lucide du fonctionnement des marchés financiers : destruction de valeur, vampirisation des entreprises par les établissements financiers… et en déduit une solution radicale mais aux conséquences positive. Chiche : qui osera lui répondre ?
(voir également l’article « Il faut fermer la Bourse ! » paru dans marianne2.fr le 8 mars 2010)
Sur ce même sujet et pour rester dans la subversion active intelligente, Lordon évoquait (un mois plus tard toujours dans « Le Monde Diplomatique ») « l’urgence du contre-choc » face à l’assaut des banques contre les Etats !
Galbraith – Le système mafieux des banques
C’est James K. Galbraith
GALBRAITH.
Est-ce qu’il n’y à personne pour corriger les erreurs au moins quand il fait une copie ?
Pour copier, on n’a point besoin d¡intelligence.
Pour trouver des solutions, oui, on ne fera pas sans.
Je n’aime pas ceux qui ne se donnent pas la peine de corriger des erreurs. Je ne peu avoir que de la compassion pour ceux qui n’arrivent même pas à les voir.
Porca miseria !
Pour condamner autrui pour ses fautes, il faut n’en faire soi-même jamais aucune. Sans quoi on risque fort d’être ridicule.
Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne cassent rien.
Vous devenez bouffi de prétention, NingúnOtro, ça devient pathologique.
Il n’est point besoin d’être aussi absolutiste, Étienne.
La perfection n’est nullement un prérequis.
Il suffit d’être démocrate et d’accepter de voir ces propres fautes corrigés par quiconque puisse s’en apercevoir et se donner la peine de vous faire parvenir cette aide.
Chacun devrait avoir le désir tant d’aider les autres que de se laisser aider par les autres.
Quand on voit les autres commettre des erreurs ou utiliser de l’information incorrecte… et qu’on ne fait rien pour les aider… c’est qu’on ne les aime pas assez 😉 .
Bien sur, il y à toujours ceux qui n’aiment pas voir se dégrader en public une perfection trop idéalisée qu’ils prétendent absolue simplement parce qu’elle n’est pas questionnée.
Un peu comme un roi nu qui interdirait qu’on parle de sa nudité… ce dont on ne parle pas n’existe pas 😉 .
C’est peut-être perçu comme prétentieux par ceux qui ne font rien mais ne sont mis en évidence que quand quelqu’un d’autre ose bouger.
Qu’est-ce que tu en penses ?
Bien faire et laisser braire.
Frédéric Lordon contre Alain-Gérard Slama, à France Culture, hier matin, mercredi 4 mai 2011.
Extrait savoureux (50 min, audio) :
http://etienne.chouard.free.fr/Europe/multimedia/Frederic_Lordon_4_mai_2011_F-Culture_vs_AG-Slama.mp3
Étienne.
PS : la vidéo (il a vraiment une bonne bouille) :
Les Matins – Frédéric Lordon par franceculture
Quand le « braire » est directement antagoniste du « bien faire »… s’en occuper directement est « prioritaire » 😉 .
Cela oblige éventuellement à étudier en détail la dynamique du « braire »… ce qui peut-être révoltant pour quelques âmes et consciences… mais on ne bat guère un adversaire sans le connaître.
Sans effort et sacrifices… la vie ne fait pas de cadeaux 🙁 .
Je vais écouter cet audio 😉 .
« Monsieur le Président les banques ont compris qu’il nous est interdit de les laisser failli. Craignez qu’elles ne prennent sinistres habitudes de nous faire payer leurs propres turpitudes. Pour désigner ce kidnapping de bas étages, au lieu de mots trop clairs comme prise d’otage, toujours aussi prudents nos chers économistes, craignant le dérapage et la sortie de piste, ont trouvé le doux mot de l’aléa moral pour du capitaliste ne dire aucun mal. Cette corporation est devenu experte à garder les profits pour nous laisser les pertes. »
Wesh 🙂
Je ne savais sur quel fil poster cet article
qui fait mention d’une récente étude qui montre que
plus on est riche et plus on est enclin à adopter des comportements immoraux :
http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/02/29/plus-on-est-riche-moins-on-a-de-morale-c-est-prouve_1649297_3244.html
Plus on est riche,
moins on a de morale,
c’est prouvé
Dans un climat politique où il est tant question d’opposition entre les « élites » et le « peuple », voici une étude qui devrait faire couler beaucoup d’encre. Et pour cause : des chercheurs américains et canadiens documentent, dans l’édition du lundi 27 février de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), l’existence d’une relation inverse entre élévation dans la hiérarchie sociale et éthique du comportement individuel. C’est-à-dire, exprimé de manière un peu plus directe, que plus vous êtes riche, plus vous êtes susceptible de vous comporter de manière moralement lamentable.
L’équipe américano-canadienne menée par Paul Piff (université de Californie à Berkeley) a quelques arguments. Les chercheurs ont mené pas moins de sept protocoles expérimentaux différents, qui concluent tous dans le même sens.
« CUPIDITÉ »
Le premier est simple : il s’est simplement agi de se poster à un carrefour et d’observer les véhicules pris en flagrant délit de refus de priorité. La deuxième expérience, très semblable, a quant à elle consisté à relever les situations dans lesquelles un piéton engagé sur un passage ad hoc se fait couper la route par une voiture. Dans les deux cas, les chercheurs ont classé les véhicules en cinq catégories, des épaves roulantes (groupe 1) aux berlines de luxe (groupe 5). Résultat : près de 30 % des véhicules du groupe 5 forcent le passage aux voitures prioritaires, un taux quatre fois supérieur aux groupes 1 et 2, et trois fois supérieur aux groupes 3 et 4. Corrélation quasi identique pour le respect dû aux piétons…
Mais, direz-vous, ce n’est pas parce qu’on a une belle voiture qu’on est nécessairement riche. Ce qui n’est pas faux. Aussi, les chercheurs ont complété ces deux expériences par d’autres, menées en laboratoire. A chaque fois, une centaine d’individus ont été invités à prendre connaissance de divers scénarios ou situations : atteinte d’un objectif au prix d’une entorse à la morale, captation d’un bien de manière indue au détriment d’un tiers, mensonge au cours d’une négociation, caution d’une faute dans le cadre professionnel. Puis les participants ont rempli un questionnaire répondant à la question de savoir dans quelle mesure ils seraient prêts à reproduire ces comportements. A chaque fois, une corrélation entre le statut social des participants et leur capacité à enfreindre l’éthique est mise en évidence.
Une dernière expérience a consisté à placer près de 200 personnes devant un jeu informatique de lancer de dés : une somme d’argent leur était promise si le score atteint après cinq lancers était élevé. Mais, bien sûr, le jeu était pipé et le score ne pouvait excéder 12 points. Ceux qui ont rapporté des scores supérieurs aux expérimentateurs ont donc triché. Même en tenant compte de nombreux paramètres comme l’ethnie, le sexe, l’âge, la religiosité, l’orientation politique, il n’y a rien à faire, « la classe sociale prédit positivement le fait de tricher ». A quoi tient ce lien entre hauteur sociale et bassesse morale ? En partie, répondent les chercheurs, « à une perception plus favorable de la cupidité ».
Stéphane Foucart
Si vous voulez manger une salade ou des carottes ou disposer d’une maison confortable , bien abritées des vents et des pluies , il vous faudra produire un effort permettant de transformer une graine en une salade , du bois , de la terre ou autres matériaux pour bâtir la maison ; même le gibier , les poissons , les fruits sauvages demandent à être cueillis , pêchés , chassé : l’homme a tout à sa disposition , tout est gratuit en abondance mais ces richesses matérielles gratuitement à sa disposition demandent un travail pour en disposer. ce travail de cueillir cultiver assembler créer est un effort et un plaisir profond ; c’est aussi une richesse ; quand le soir vient et que la tâche est accompli c’est bon .
Pour se prémunir des accidents du climat et des rudesses de l’hiver, l’homme a su stocker des biens, les mettre de côté , les accumuler pour pouvoir en disposer quand viendra la nécessité . Une grange bien pleine, un grenier bien garni sont des gages de sécurité et de savoir cela c’est bon.
La richesse est un tout : matière à notre disposition effort du corps et de l’esprit font une alchimie de richesse et de bonheur humain. Ce tout comprend aussi l’autre : femme, enfants, amis, qui lui donne sens .
Ensemble et les uns pour les autres ils travaillent sur cette terre qui leur est donnée. La richesse est très simple et pure.
Mais l’homme a su voler les biens des autres pour s’éviter de la peine ; il a su stocker plus que de raison , plus que nécessaire , par esprit de lucre, d’enrichissement , goût de la domination , il a placé sa richesse non dans la terre qui l’accueille , non dans les autres qui le fonde , non dans l’effort et la peine qui sont l’autre face de l’éclatant bonheur du travail et de la création ; il est paresseux envieux , vaniteux , il refuse sa condition d’homme fini et se fait dieu .
Cette richesse là ne peut se marier à la morale ou à la société ; sa recherche est vaine et pollue tout .
Pas besoin d’être un chercheur pour savoir cela :
On ne peut servir deux maîtres en même temps .
Je donne là raison à Sitouaillain quant à mes références évangéliques, comme quoi l’éducation ça reste ! et que même mécréant et très peu porté au religieux, très réservé sur les religions, leurs pratiques et leurs pratiquants , certaines choses restent ;elles ne restent à mon avis pas par hasard : certaines paroles de l’évangile ont de mon point de vue une très grande profondeur .
On peut aussi les aborder par : il faut laisser tomber le PIB et mettre en place un autre système de comptabilité de la richesse. Il faut laisser tomber un président Fouquet’s etc etc
Reconsidérons la richesse par yannaki
Toute sagesse est bonne à prendre ! j’ai été très ami au Vénézuéla avec des curés, théologiens de la libération, et j’ai toujours été attiré par les sagesses religieuses, car c’est aussi les bases, certes dépassables dans la forme (cf la philosophie grecque), mais pas toujours sur le fond, de ce qui relie les hommes entre eux. c’est le sectarisme, l’ennemi de l’homme et tout ce qui nous empêche d’évaluer si ce que dit le prêtre est vrai ou faux..
le texte est magnifique,en passant…on fera le parallèle avec l’état de nature chez rousseau…
mon problème est que je n’ai pas de terre.…pourtant je sais faire pousser des salades (grâce au travail de sélection de nos ancêtres)…par contre j’en raconte beaucoup…j’explique à des gens qu’il y a un sens au fait qu’il sont derrière des barreaux…par la volonté du peuple…et de la culture du résultat…barbare et stupide !
sans vouloir avoir l’air d’insister, et pour rester terre à terre, voici l’autre comptabilité de la richesse proposée par le FdG
« PROMOUVOIR UN PROGRÈS HUMAIN DURABLE
L’organisation de la société doit viser un but : l’intérêt général et l’émancipation de chacune et de chacun. Elle doit donc encourager les activités socialement utiles car il n’y a pas de progrès humain quand seules les activités offrant une rentabilité suffisante au capital se développent. Elle doit permettre une citoyenneté effective car il n’y a pas de progrès durable si les citoyens sont transformés en consommateurs sommés d’écouler une production qui croît sans cesse indépendamment de toute prise en compte de l’impact environnemental et des besoins réellement humains.
Ces nouveaux objectifs nécessitent d’autres indicateurs que ceux à partir desquels est actuellement jugé le « progrès » des sociétés, notamment le PIB utilisé pour mesurer la croissance. Nous proposons donc la mise en œuvre de nouveaux indicateurs qui contribueront à engager une réorientation radicale de nos modes de production, d’échange et de consommation, mais aussi à inventer une nouvelle conception du progrès.
Un Indicateur synthétique de progrès humain (IPH) devrait prendre en compte quatre groupes de critères : l’épanouissement personnel et l’émancipation (protection des libertés, éducation, amélioration des conditions de travail, espérance de vie en bonne santé…), la sociabilité et la cohésion sociale (développement de la vie associative, taux d’emploi, niveau de protection sociale, prise en compte de toutes les dépendances, de l’isolement…), l’égalité et la justice sociale (inégalités de patrimoine et de revenu, reproduction sociale, égalité femmes-hommes, égalité d’accès
à la culture, aux services publics…), le respect de l’environnement (empreinte écologique, pollutions, taux d’émission de CO2…).
La composition exacte de l’IPH fera l’objet d’un débat populaire, puis sera soumise au Parlement. Ainsi l’IPH sera un instrument démocratique permettant à la société de débattre de ses fins. Cette démarche sera mise en œuvre à tous les échelons. »
J’ai lu tes références évangéliques Georges et tu as bien raison de dire qu’elles contiennent beaucoup de profondeur. Si j’avais à ne garder qu’un seul livre, je crois que ce serait la Bible et pourtant je ne suis pas chrétienne au sens courant du terme ! Je suis Athé(e), Dieu merci à la façon Ouaknin-ienne !
Sitouaillain ‚tu dis
« La composition exacte de l’IPH fera l’objet d’un débat populaire, puis sera soumise au Parlement. Ainsi l’IPH sera un instrument démocratique permettant à la société de débattre de ses fins. Cette démarche sera mise en œuvre à tous les échelons. »
Le problème que j’ai avec Mélenchon c’est que du fait même des pièges à cons il ne sera pas en capacité d’appliquer ce qu’il dit :
-piège de ce type d’élections présidentielles
– piège européen qui empêche toute initiative souveraine
Ce problème se double d’un second : c’est que Mélenchon le FDG le PC sont des acteurs consentant (depuis longtemps) de ces deux pièges.
Le concept de voiture balai du PS bien remué par Marine Le Pen est un vrai problème.
Je préférerais de loin une action de tous les démocrates d’explication du constat économique,politique, européen, écologique etc et grève de ce vote , grève positive avec une proposition alternative : ne votez pas , montrez votre refus quant aux décisions qui sont prises sans vous et engagent notre avenir ; demandez un président qui soit organisateur du débat national ; refusez des gestionaires 500€ de plus les profs, imposition à 75% des revenus au dessus de etc etc
Il y a actuellement la place pour un Front démocratique qui refuse de passer par ce type d’organisation de la gouvernance et propose autre chose : il faut conforter et mettre des mots et une structuration à ce que ressentent en profondeur de très très nombreux électeurs , il faut lancer le refus pour lancer l’interrogation : ne plus cautionner ce système , le critiquer ouvertement et proposer autre chose .
En se présentant, les partis portant des idées progressites et démocratiques , les couvrent d’une chappe de béton et les empêche de pousser.
@ Catherine
Peut être Catherine , peut être ?
@ Di Girolamo,
ce n’est pas jean luc Mélenchon qui a fait le programme, ce sont des milliers de militants, ce sont aussi les travaux des syndicats,des associations sur le logement, l’environnement, les collectifs féministes, des économistes hétérodoxes,etc., etc.
je suis d’accord avec toi sur l’analyse des propositions « parlementaristes », et le PCF,vu sa taille,on est obligé de faire avec, tant mieux s’il se transforme, et oui, ces partis ont fait le choix de participer aux élections, et oui ça génère des travers,
mais si les français mettent en place une autre solution, tant mieux, mais, ils sont où?!! la coupe du monde ça mobilise, la démocratie moins..
le piège européen ça se contourne,on désobéit, et il y a des propositions intelligentes pour cela et nous avons des alliés parmi tous les peuples d’Europe.
Le Front de Gauche appelle à la révolution citoyenne, la grande force démocratique est là, en gestation, le FdG n’en est qu’un aspect(même le PCF depuis son inscription dans le FdG il bouge très positivement, mais il y a encore du chemin), il faut se fédérer, il faut déborder les appareils des partis, c’est tout, la composante fdG, elle, cherche à passer par les urnes, non à justifier le système,
mais pour le transformer, et si les français ne comprennent pas, et qu’ils n’élisent pas un parlement rouge et vert, ils seront tôt où tard acculés par l’austérité à se révolter, et les forces du FdG seront là aussi, dans la rue…le passage par les urnes n’est qu’une option. sous prétexte que la plupart du temps,c’est un membre de l’oligarchie qui est élu, tu voudrais et dans ce pays de gens résignés,tu voudrais qu’ils se privent de cette option ?
tu prends les gens du FdG pour des idiots ou pour des faux démocrates ? (pour certains tu n’as pas tort), tu penses que les militants et sympathisants croient qu’une élection va tout changer d’un coup ?
J’ai vu les indignés à Paris, ils étaient là,gnagnagna,les partis,ils huaient les militants, mais au final, ceux qui ont fini par bien organiser les choses pour que des actions se fassent et qu’un minimum d’organisation s’installe, ce sont des jeunes militants,du FdG, du Npa notamment et quelques anarchistes !
j’ai vu aussi ce que chavez a fait dans son pays(je ne dis pas qu’il n’y a pas nombres de critiques à faire, notamment sur sa conversion à une forme de communisme que j’ai en horreur.…et à mon avis il y aura une seconde révolution…), en tous les cas le Vénézuela a peut être la constitution la plus démocratique du monde et tout en élevant le niveau de vie global, les inégalités se réduisent spectaculairement (pas l’insécurité malheureusement) et l’éducation et la santé progressent à vitesse fulgurante…donc ce monsieur (à l’époque il n’était pas socialiste)a tenté un coup d’Etat pour renverser le système néolibéral UMPS local, ça n’a pas marché, à sa sortie de prison, il fonde le mouvement Quinta Republica réunissant pratiquement toute la gauche vénézuélienne pour passer par les urnes, des guerilléros ont laissé les armes pour rejoindre ce mouvement de masse, et môssieur Di Girolamo aurait expliqué aux millions de venezueliens qui aujourd’hui ont appris à lire,ont un travail dans une coopérative,des terres à cultiver récupérées aux latifundistes, des indigènes qui ont leurs territoires sanctuarisés, aux petits pêcheurs qui n’ont plus les chalutiers industriels dans les pattes, à tous ceux qui aujourd’hui ont la parole libre via des milliers de radios communautaires et des télés associatives,à tous ceux là il leur dit,vous n’auriez pas du voter?!!! et tu iras faire la même aux boliviens,aux équatoriens, et aux honduriens qui ont vu leur président déposé par l’ami de Hollande, Barack Obama?! le seul reproche qu’on peut faire au peuple venezuelien qui appuie la révolution, c’est sa fascination pour chavez et son manque d’esprit critique sur le poison marxiste-leniniste…espérons qu’avec la montée du niveau d’éducation, ils sauront à la fois résister à l’impérialisme nord-américain (c’est ça avant tout qui explique la paranoia du pouvoir contre les contestations) et extirper ce ferment de dictature…qui donne à manger d’une main et empêche de penser de l’autre…de peur de retomber en dictature néolibérale, certain sont en train de faire de ce pays une nouvelle Chine…
Mais nous sommes en France, en Europe, il y a partout dans les grand pays un mouvement d’union des gauches de transformation sociale dont la pensée et les modes d’action se renouvellent par l’action de jeunesses révoltées et les pratiques issues des luttes hors travail (altermondialisme, écologie radicale, désobéissance civile, économie sociale et solidaire a visée transformatrice, occupation de logement, boycotts, etc.). L’enjeu est de passer d’un mouvement social défensif (en lutte pour sauver ce qui reste de ses victoires passées) à un mouvement social offensif, qui avance en construisant, et qui élargit son audience et son nombre, en même temps qu’il renouvelle ses pratiques et ses formes d’organisation.
l’analyse est simple, d’une part il y a dans ce mouvement, beaucoup de gens qui croient encore à a démocratie représentative, et même parmi ceux qui n’y croient pas, il y en a qui pensent que proposer d’emblée d’en finir avec cette mascarade effraiera tous ceux, ultramajoritaires, qui ont envie que ça change mais n’ont pas analysé ou ne le peuvent pas, et tous les intoxiqués au mythe du président, au-dessus des partis et autres billevesées « apolitiques », ne sont pas prêts à s’investir et à faire les efforts que réclame la mise ne œuvre d’une démocratie véritable et d’une économie solidaire et responsable, les collabos du système sont les plus nombreux, il faut donc y aller par étapes et s’engouffrer dans les brèches qui nous sont ouvertes.
et de toute façon, même au vénézuela ou en bolivie, la population n’accepterait pas ce genre de solution radicale, les peuples a beau s’organiser en assemblées communales, en conservant les élections bourgeoises, ils ont pris les tenants de l’oligarchie à leur propre piège,tout en se protégeant, élections gagnées, après élections gagnées, par une façade « démocratique » vis-à-vis de la « communauté internationale »…circulez, ya rien à voir !
et d’autre part, la légitimité de l’élection a sans doute de beaux jours devant elle, surtout dans nos pays où les gens vivent, dieu merci, bien plus confortablement,le système aura les coudées franches pour réprimer sévère, si un mouvement ne passe pas par les urnes, que des millions de français voient encore comme un moyen pacifique de faire valoir son point de vue…et, même sur les mesures ultramajoritairement refusées, on ne voit jamais 45 millions de gens dans la rue, mais 2millions, même la grève générale de 68 s’est soldée par le retour à l’ordre et le vote à droite, crois-tu que ces gens qui ont voté à droite n’auraient pas soutenu une dictature militaire ?
alors bien sûr on peut faire la fine bouche,le front de gauche et son programme sont loin d’être parfait,et il ne contient pas tout le mouvement social (et il ne le fera jamais) mais bon, vu le niveau de conscience de notre peuple, cette campagne d’éducation populaire fait du bien je trouve,
ce sont les médias qui ne mettent que mélenchon en avant, et avec parcimonie et toujours pour le ridiculiser,comme d’habitude d’ailleurs avec tout ce qui contredit le train train du système. mais ce que fait mélenchon à la télé ou dans ses meetings, des milliers de gens le font sur le terrain, ils essaient d’expliquer, ou construisent des alternatives (trop peu) et face aux « vous n’êtes pas réalistes », alors même que le programme du FdG est bien timide, que veux tu que ton mouvement des démocrates abstentionnistes fasse ?
même avec ceux que tu convaincras, ou qui le sont déjà, TU CROIS PAS QUE LES GENS VONT TE DEMANDER ET ALORS ON FAIT COMMENT POUR AVOIR LE POUVOIR ? et je ne sais pas si tu as remarqué mais tous les mouvements qui ont décidé que l’élection ne sert à rien sont des groupuscules, et même fédérés, ça ne pèse pas lourd,surtout face à des chars, et il y en a même qui pour survivre un peu, se présente à l’élection pour avoir une tribune…donc il va y avoir un mouvement de masse dans ce pays, des purs démocrates, mouillés nulle part, surtout pas dans des partis ou des syndicats, les indignés ça fait flop mais, bon, on y croit…enfin surtout les fachos qui votent n’attendent que ça, ils pourront traquer le musulman avec tout l’appareil d’Etat,pendant qu’on attendra la démocratie parfaite qui arrive par le miracle du saint esprit…je vais trop loin en disant ça ?
comment y croire dans un pays où les syndicats, même dans l’état de délabrement où ils sont restent le seul rempart contre la destruction totale des services publics et l’exploitation à merci des salariés, comment y croire dans un pays qui déserte et déteste les syndicats, qui n’en refonde pas de nouveaux et qui au contraire vote majoritairement pour des partis qui n’ont qu’une envie, les supprimer (sarko,lepen) ou les incorporer à la gestion capitaliste (bayrou, hollande), tu te rends bien compte que tu vis dans un pays dépolitisé où bien des gens détestent tous ceux qui luttent pour le bien commun, écolos,rouges,syndicalistes, etc. et veulent un chef,ferme, autoritaire ouveule juste pouvoir mettre la tête dans le sable et attendre la mort en ayant fini si possible de payer ses crédits..
et en plus toi tu veux réclamer un président qui organise le débat public.…mais on n’a pas à réclamer, on prend ! et si on réclame, tu préfères sans doute réclamer à sarkosy ou à hollande qui ne veulent pas de referendum sur le MES, la règle d’or, le nucléaire…plutôt qu’à Mélenchon qui est le porte parole d’un programme où le débat public sur les institutions est déjà inscrit??? c’est parce qu’il y a des asselineau et des dupont-aignan, un bonne droite paternaliste et nationaliste à la papa ? mais, s’ils sont sincères, tant mieux, et j’espère qu’ils capteront les voix qui se portent actuellement sur sarko ou le pen, mais, proposent-ils le pouvoir du peuple ?
le coup de la voiture balai électorale du PS, c’est amusant, les gens qui votent, votent comme ils veulent, ce sont les abstentionnistes que vise le FdG, le petit peuple, pas les classes moyennes qui profitent du système ou estiment qu’elles n’en profitent pas assez, ils visent aussi à conscientiser ceux qui croient que le social-libéralisme est un rempart à l’extrême droite, les couillons du vote « utile », mais avant tout, c’est l’abstention qui profite à l’UMPS, ils s’en satisferont encore.
et si ça ne passe pas tant pis, au moins, la fenêtre médiatique aura permis de diffuser quelques idées…si les gens ne veulent pas voter pour la Sixième république,tant pis, j’espère qu’ils la feront sans cette farce électorale, mais, on risque d’attendre longtemps…et en attendant,ceux qui sont les plus nombreux à voter pour un candidat l’emportent, et ceux qui ne sont pas content n’ont qu’à demander aux grecs si une matraque de CRS fait moins mal au cul que de mettre un bulletin dans une urne !
mais, tu as le droit de penser que ça ne mène à rien, ces débats agitent le mouvement ouvrier depuis ses origines, et ton mouvement existe, ce sont les anarchistes, et ce sont les seuls vrai démocrates.
Présidentielle J‑51 : la campagne vue par Frédéric Lordon
http://www.telerama.fr/idees/presidentielle-j-51-la-campagne-vue-par-frederic-lordon,78502.php
Jusqu’au 1er tour tour de la présidentielle, Télérama.fr publie le journal de campagne de cent personnalités du monde culturel. Aujourd’hui, l’économiste Frédéric Lordon.
Gauche de gauche, gauche de droite
Par une déformation de lecture dont on ne sait plus ce qu’elle doit à une incompréhension feinte ou à la simple bêtise, les éditorialistes se sont plu à entendre une mention à la « gauche de la gauche » quand la tribune publiée il y a quatorze ans par Pierre Bourdieu en appelait, elle, à une « gauche de gauche » – formidable pouvoir des mots qui en deux signes à peine modifient du tout au tout le sens d’un propos. Il est vrai que les intérêts à ne pas comprendre étaient trop puissants pour que Bourdieu ait la moindre chance d’être entendu, qui n’avait aucune intention de disserter sur les mouvements (symptomatiquement) dits d’« extrême-gauche », et seulement celle d’appeler « la gauche » à être de gauche – si ça n’était pas trop demander.
Mais quelle « gauche » ? Bien sûr celle qui s’accroche au label comme à son dernier oripeau symbolique, héritière ayant depuis belle lurette dénoncé l’héritage, le parti socialiste au socialisme parti, mais maintenu dans ses titres de créance politique, comme un malade en phase terminale sous respirateur, par un univers médiatique confusément conscient d’avoir aussi à se sauver lui-même, et décidé à investir dans ce combat-là toute son autorité véridictionnelle – ceux des éditorialistes qui veulent continuer d’avoir l’air de gauche doivent donc réputer « de gauche » les politiques avec lesquels ils font peu ou prou cause commune.
C’est cette sorte de solidarité inavouée qui conduit Libération à titrer pleine page un énorme « De gauche » (1) au lendemain du discours de François Hollande au Bourget, implacable et désastreuse logique où passent à la fois l’ombre de la dénégation, le désir forcené de croire soi-même à ses propres énoncés et d’y trouver un semblant de réassurance, a contrario l’importune révélation d’un doute profond qui suit de devoir réaffirmer ce qui normalement devrait aller sans dire – et manifestement ne va pas de soi : quiconque éprouve-t-il le besoin d’informer que Sarkozy est « de droite » ? –, enfin l’espoir d’un résidu de pouvoir performatif par lequel les assertions éditoriales parviendraient encore à faire être ce qu’elles énoncent. Hélas, solidaires dans la certification mutuelle de leur identité « de gauche », éditorialistes et hiérarques « de la gauche » sont solidairement emportés lorsque, mentionnant « la gauche de la gauche », ils laissent maladroitement entendre ipso facto que « la gauche », leur « gauche », n’est finalement pas très de gauche.
Et le fait est qu’elle ne l’est pas beaucoup… supposé même qu’après deux décennies de conversions à tout, il y ait encore le moindre titre auquel elle le soit. Si pourtant l’on veut pouvoir soutenir d’une manière moins intuitive que « la gauche » manque jusqu’à la raison d’être tautologique qui devrait la faire être de gauche, encore faut-il se doter d’un critère de la gauche, mais d’un critère qui ne peut en aucun cas être celui des étiquettes ordinairement distribuées par les prescripteurs du débat public dont on sait qu’ils disent le parti socialiste « de gauche » comme on compte encore la puissance des voitures en « chevaux vapeur » : par habitude, inertie, paresse intellectuelle, et sans plus avoir le moindre sens des mots. Parfois l’appareil socialiste se souvient qu’il a encore la possibilité de payer en simples oblats verbaux – alors il dit « justice sociale » ou « inégalités » (il est contre). Mais que dit-il quand il est question de joindre le geste à la parole ? Si peu qui soit de nature à rapporter ces effets à leurs causes, et en fait rien à propos du cadre structurel qui les détermine vraiment. Car voilà ce qu’on pourrait dire à propos de la gauche, de la gauche de gauche : elle est un certain rapport au cadre.
Gauche/droite : une affaire de cadre
Mais quel cadre ? Celui que tous les « indifférenciateurs », ex-Fondation Saint Simon, actuelle République des idées, fondations Terra Nova ou Jean Jaurès, les unes jadis préposées au rapprochement de « la droite modérée et de la gauche intelligente » (ou l’inverse), les autres aujourd’hui précepteurs de la « gauche de gouvernement », ont promu depuis presque trois décennies pour en faire un impensé, en tout cas un inquestionnable du débat politique, le cadre à l’intérieur duquel sont autorisées à s’exprimer les seules différences légitimes, par là nécessairement secondes, et à l’extérieur duquel il n’y a plus que des questions inqualifiables, posées par des questionneurs disqualifiés, soit : le primat de la finance actionnariale, le libre-échange, l’orthodoxie de politique économique sous surveillance des marchés financiers, c’est-à-dire synthétiquement… la construction européenne de Maastricht-Lisbonne !
Or pour qui cherche vraiment le fin mot des inégalités et des formidables régressions imposées au salariat, c’est bien dans ce triangle qu’il faut chercher :
1) la contrainte actionnariale telle qu’elle impose des objectifs de rentabilité financière dont les masses salariales sont la variable d’ajustement (contrainte actionnariale qui n’est certes pas directement promue par le traité européen… mais contre laquelle on ne lutterait qu’au prix d’une suspension de son article 63 interdisant toute entrave aux mouvements de capitaux (2) ;
2) le libre-échange dont les principes de concurrence non distordue imposent les pires concurrences distordues (avec des pays dont les standards sociaux et environnementaux sont pour l’heure sans rapport possible avec les nôtres) ;
3) un modèle de politique économique quasi constitutionnalisé par le traité européen qui organise délibérément sa propre tutelle par les marchés financiers (l’article 63 encore) et consacre la prééminence des créanciers internationaux au point d’en faire les nouveaux ayant-droit prioritaires des politiques publiques : leurs demandes d’austérité passeront avant toutes les autres, et notamment celles des corps sociaux.
Il n’est pas inexact de dire parfois qu’« il n’y a pas alternative », mais à la condition – hors laquelle le fait d’escroquerie intellectuelle est constitué – d’ajouter aussitôt qu’une proposition de ce genre n’a de validité qu’à l’intérieur d’un certain cadre, et sous la prémisse implicite de ne pas toucher à ce cadre. Or si dans le « certain cadre » il n’y a pas d’autre solution possible, il y a néanmoins toujours la solution de sortir du cadre. Et de le refaire. Les choses deviennent alors étrangement simples sous cette perspective : être de gauche, c’est être prêt à attaquer le cadre. Si la gauche de gauche est un certain rapport au cadre, alors voilà quel il est : de liberté et de souveraineté.
L’éternel retour du refoulé européen
Le cadre actuel est parfaitement visible et connu de tous. C’est le cadre européen de Maastricht-Lisbonne. La question – décisive – est alors la suivante : qu’a donc à dire à propos de ce cadre le candidat estampillé « de gauche » par le journal « de gauche » Libération ? Par une de ces infortunes qui ruinent les plus belles promesses, François Hollande doit faire campagne alors que les parlements délibèrent du MES (Mécanisme européen de stabilité) et du TSCG (Traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance), soit deux dispositions qui, bien malencontreusement, viennent rappeler la chose que toutes les campagnes présidentielles passées, par là réduites à l’insignifiance, s’étaient efforcées de faire oublier : il y a ce cadre et nous sommes dedans… Et comble de malheur, ces deux traités, aussi peu respectueux des embarras que des calendriers de « la gauche » française, n’ont pas d’autre objectif que de le resserrer et de le durcir, mais à un point inimaginable.
Responsable du pôle « Europe » dans l’équipe du candidat « socialiste », Christophe Carèsche dit à voix haute et intelligible sa terreur de voir « ressusciter le débat sur l’Europe de 2005 » (3). Ca n’est pas la chose elle-même – le cadre – qui lui fait peur, c’est qu’on doive en parler. C’est que les stratégies de l’évitement et de l’escamotage n’ont qu’un temps… et, fatalité sans doute analogue à celle du refoulé, les débats dérobés sont simplement condamnés à l’éternel retour. C’est en tout cas à ce genre de refus, refus de tout ce qui pourrait conduire à devoir prendre position sur le cadre, que s’exprime le mieux le désir profond de n’en rien toucher, et l’on en vient à se demander quels degrés de destruction sociale les austérités européennes devront atteindre, quelles quantités de chômeurs, de pauvres dans les rues, quelles régressions sociales et sanitaires il faudra connaître pour qu’un jour le parti socialiste se décide à considérer qu’il y a un problème avec cette Europe.
À l’évidence, ces seuils sont encore très loin et, pour l’heure, les hommes du candidat n’ont trouvé à dire que leur inquiétude… de l’inquiétude des investisseurs : « Il (François Hollande) est plutôt hostile à un défaut qui risque d’augmenter la défiance des investisseurs » (Jérôme Cahuzac) ; « On peut dire que baisser le Smic n’est pas la solution pour résoudre la question de la dette, mais aller au-delà c’est prendre le risque que la Grèce ne trouve les relais de financement » (Karine Berger, économiste de l’équipe de campagne) (4). L’idée qu’il pourrait être temps d’envisager de soustraire le financement des déficits à l’emprise exclusive des marchés de capitaux ? Elle ne leur traverse pas l’esprit un instant. Il est vrai que c’est là le genre de proposition qui a pour effet de « ressusciter les débats » qu’on voudrait morts – dit plus précisément : de s’en prendre au principe cardinal du modèle européen de politique économique, alias commencer à sérieusement craquer le cadre.
Mais il y a beau temps que, dans une démonstration d’expiation sans fin du péché de 1981, l’équipe socialiste s’est installée dans la position du magistère orthodoxe, faisant assaut d’hypercorrection, donnant la leçon à la droite incapable de garder le triple A, se faisant forte, elle, de le reconquérir, sans qu’un seul instant lui vienne à l’idée que ce critère, qui enferme à soi seul l’empire de la finance sur les politiques souveraines, est la métonymie de ce qu’il faut détruire et non de ce qu’il faut servir.
Entre flou artistique et aviron dans la semoule, le candidat fait savoir qu’il renégociera les traités, au moins le TSCG. Un autre journal de « la gauche », Le Monde (?), conclut à ce propos que « M. Hollande ne doute pas de sa capacité, une fois élu, à infléchir le cours des choses ». Le problème c’est que nous si. Et avec quelques bonnes raisons. Il s’est trouvé fort peu de personnes, en tout cas dans cette presse, pour rappeler qu’en 1997, M. Jospin pendant la campagne des législatives avait juré ses grands dieux qu’il ne ratifierait pas le traité d’Amsterdam sauf trois conditions impératives – un gouvernement économique pour compenser le poids de la BCE indépendante, un rééquilibrage de la future parité de l’euro, une renégociation du « pacte de stabilité » –, trois conditions évanouies en à peine deux semaines de gouvernement…
C’est que la liste est si longue des renoncements, des conversions et des trahisons de « la gauche » qui n’est pas de gauche, la gauche de droite, en tout cas d’après ce criterium simple : être de droite, c’est vouloir ne pas changer le cadre ; être de gauche, c’est vouloir le transformer – et même 75% de taux supérieur d’imposition ne qualifient pas à être de gauche, qui ne font que réparer à la marge les dégâts d’inégalité à l’intérieur du cadre, inaltéré.
« Gauche et droite, ça ne veut plus rien dire » pontifient les experts de plateau – ânerie monumentale, adéquate au dévoiement général des mots, mais vérité pénible si l’on s’en tient à la chose qu’ils ont décidé d’étiqueter « la gauche ». Même Nicolas Sarkozy finit par s’y tromper qui dans sa déclaration de candidature dit « la droite comme la gauche » avant de se reprendre « la droite contre la gauche ». Il est vrai que lorsqu’on a chaleureusement accueilli Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, commandé rapport à Jacques Attali et loupé de peu Manuel Valls, il y a de quoi s’y perdre soi-même – on notera en passant avec quel talent les trois renégats s’en sont retournés au bercail « socialiste » où ils ont d’ailleurs aussitôt retrouvé le gîte et le couvert.
Tiens, en passant, c’est le même Jean-Pierre Jouyet qui avertit sans ciller début janvier que « la campagne va être sous surveillance de la finance » Et ? Et… rien. Pas de problème particulier. La finance des marchés obligataires a déjà bien en main le pouvoir de conformer les politiques économiques selon ses intérêts exclusifs, Jean-Pierre Jouyet trouve donc simplement logique que la campagne doive se montrer respectueuse, c’est vraiment la moindre des évidences, du cadre où elle nous tient. Contester le cadre ? Mais quelle idée !
Il fallait donc une crédulité enfantine ou bien le goût du frisson pour vibrer avec François Hollande désignant la finance, son ennemie sans visage. Mais comme jadis Lionel Jospin – quoique cette fois-ci avant même l’élection ! – la paix a été faite avec « l’ennemie » à peine la guerre déclarée ; et le passage-éclair de François Hollande à Londres pour rassurer la City quant à l’innocuité de ses intentions réelles, rendre hommage à Tony Blair et écarter lui-même l’hypothèse – extravagante – qu’il pourrait être un « idéologue de gauche » (5), restera sans doute dans l’histoire de « la gauche » comme l’un de ces moments de reniement et d’apostasie dont se nourrissent la Grande Indifférenciation, l’idée que « gauche » et « droite » ne veulent plus rien dire, fausse en général mais vraie dans le cas présent, et, à la fin des fins, un FN à 20%, lui bien décidé à profiter de la confusion des semblables pour recréer des différences.
Espoirs et désespoirs d’une critique de gauche en période électorale
Il faut sans doute reconnaître que ça n’était pas une idée bien fameuse de s’engager à écrire cette tribune à ce moment de la campagne où typiquement il devient impossible de dire quoi que ce soit qui puisse dominer l’intensité des (légitimes) angoisses d’une réélection de Sarkozy, et où toute critique du candidat « de gauche » est immanquablement reçue comme « faisant le jeu » de l’adversaire de droite. De la même manière qu’il serait opportun de purger le débat économique du mot « réforme », il faudra pourtant bien un jour débarrasser le débat politique de « faire le jeu », cette objection-écran bien faite pour ne jamais poser les problèmes – envisager la démondialisation, par exemple, c’est « faire le jeu du FN »…
Car après tout il y a deux manières de faire face à la situation présidentielle : la première qui, d’angoisse incoercible, ne s’accorde plus la moindre liberté électorale et s’enferme avec acharnement dans le discours du « vote utile », négation du principe même d’un scrutin à deux tours !, mais désormais portée à un tel point d’affolement qu’elle en vient à contaminer jusqu’aux primaires : soit quatre tours de scrutin, mais surtout voter utile dès le tout premier ! Rousseau avait déjà souligné, à l’endroit du peuple anglais, l’illusion qui consiste à se croire politiquement libre quand on n’a la parole qu’à l’occasion du vote, avec prière de retourner au silence de la passivité pour les cinq ans qui suivent. Mais qu’aurait-il pensé de cet argument du « vote utile » qui demande en plus d’aliéner cette « liberté » dès les tours de scrutin où elle pourrait être exprimée ?
On dira que la manière inverse ne mène pas bien loin et qu’elle n’a pour elle qu’un mouvement d’humeur : celui qui n’en peut plus de la prise d’otages par laquelle le parti socialiste ne s’efforce même plus d’ajouter le moindre argument substantiel à la simple phobie anti-droite – habitude maintenant contractée de longue date, mais qui se souvient du slogan exhaustif de sa campagne pour les législatives de 1986 « Au secours, la droite revient ! » ? Mouvement d’humeur cependant qui a au moins la vertu de rappeler en quoi consiste vraiment la différence droite-gauche, et aussi de faire faire son chemin à l’idée que pour se débarrasser de la prise d’otages il faut se débarrasser des structures qui arment la prise d’otages – en l’occurrence le scrutin présidentiel même, qu’il est temps d’envoyer aux poubelles de l’histoire.
Et puis l’on entendra inévitablement, d’exaspération et de panique mêlés, les rappels au front uni, à la hauteur des enjeux et à l’irresponsabilité de dénoncer la « gauche de droite », qui plus est « à ce moment là », plutôt que de réserver ses traits à la droite tout court (qui n’est pas de gauche). Mais que la droite soit, elle, conforme à son concept, il n’y pas grand-chose à y objecter, juste à la combattre – mais en étant de gauche. C’est que « la gauche » devienne de droite l’anomalie qui crève les yeux et – paradoxe oculaire – finit par se voir. Il faut donc prendre au pied de la lettre les inquiets qui ne jurent que par le salut de « la gauche » : ils veulent réserver la critique à la droite ? C’est parfait : c’est toute la droite-du-cadre, et elle seulement, qui y aura droit.
Hollande, Obama… Roosevelt
Alors oui, il est probablement sans espoir de rappeler aujourd’hui que la droite modérée, c’est-à-dire le parti socialiste, rend toujours aussi actuel l’appel à « une gauche de gauche », cette pathétique supplication pour que la gauche soit de gauche. Mais qu’est-il permis d’attendre du débat politique un 2 mars, à deux mois du scrutin ? À peu près autant que d’un avertissement aux prévisibles désillusions d’une présidence Obama qui aurait été formulé en octobre 2008… Obama dont précisément François Hollande déclare qu’il « pourrait avoir les mêmes conseillers que lui »….
Heureuse référence, mêlée d’un touchant accès de candeur, par laquelle Hollande nous laisse entrevoir en quelques mots ce qu’il est raisonnable d’espérer de son éventuelle présidence, à savoir rien – comprendre rien de significatif si l’on entend par là de s’en prendre vraiment, c’est-à-dire autrement qu’en mots, aux causes structurelles qui déterminent les plaies contre lesquelles on prétend vouloir lutter : chômage, inégalités, précarité, souffrance salariale, régression de l’Etat social, etc.
C’est que le bilan d’Obama ne plaide pas exactement pour qu’on s’en fasse un blason : qu’en reste-t-il si l’on met de côté la réforme de la sécurité sociale propre au contexte étasunien ? On attendait d’un président démocrate arrivant au pouvoir avec une opportunité historique en or, deux mois après la faillite de Lehman, qu’il brise les reins de la finance – mais la loi de régulation financière (Dodd Frank Act) est un ventre mou offert à tous les contournements et à toutes les éviscérations par le lobby de l’industrie financière, sinistre préfiguration de l’ersatz hollandais qui désigne peut-être un ennemi sans visage mais se prépare à l’affronter sans mains.
La finance déréglementée peut donc avoir mené le monde au bord du chaos et il ne se trouve nulle part aucune volonté politique pour l’arraisonner vraiment (6). C’est que l’on ne crée pas d’espace de régulation financière sérieuse sans revenir sur le dogme de la parfaite liberté de mouvement des capitaux, c’est-à-dire sans ajouter des restrictions et des protections capables de rendre viable la dénivellation réglementaire avec un extérieur faisant le choix de demeurer dérégulé (ou faiblement régulé)… donc sans devoir passer sur le corps de l’article 63 du traité de Lisbonne – encore…
Mais quelle est exactement cette « gauche » dont il ne se trouve aucun leader capable d’une parole à la hauteur de la situation au moment même où le capitalisme convulse ! La référence à Obama qui se voulait avantageuse est en fait tragique. Car ceux qui attendaient du président étasunien un nouveau Roosevelt, confronté à une crise historique en effet semblable à celle des années 30, en ont été rapidement pour leurs frais. Le séisme n’a donc pas encore été suffisamment important pour que cette « gauche » passée à la Javel soit de nouveau capable d’apercevoir que le capital libéré de tout détruit la société, qu’il y a des classes, que ces classes sont en lutte, qu’il lui appartient, normalement, dans cette lutte, de prendre parti.
Mais Obama, effrayé par ses premières audaces (?), n’a rien eu de plus pressé que de cajoler à nouveau Corporate America, de l’assurer de sa fidélité, et finalement d’épouser ostensiblement sa cause ; n’a‑t-il pas d’ailleurs nommé Jeffrey Immelt, président de General Electric et sorte de parangon du grand capital, à la tête de son Groupe de conseillers économiques (Economic Advisory Panel) ? – la voix de son maître…
En 1936, au Madison Square Garden, en campagne pour sa ré-élection, Roosevelt, confronté aux forces réactionnaires du capital, arc-boutées dans la préservation de toutes leurs licences, Roosevelt, donc, fait de la politique à la hauteur de l’histoire : « Nous avons à lutter contre les vieux ennemis de la paix – le business et les monopoles financiers, la spéculation, les banques déchaînées (…) Ceux-là ont commencé à faire du gouvernement des Etats-Unis une simple dépendance de leurs affaires (…) Jamais dans notre histoire ces forces n’ont été liguées comme aujourd’hui contre un candidat. Elles sont unanimes dans la haine qu’elles me portent – et j’accueille cette haine avec plaisir. » On se prend à rêver d’un candidat socialiste qui n’aurait pas oublié le sens du mot socialiste, et qui se ferait un honneur de défier les forces de l’argent, d’entrer en guerre ouverte contre elles, et de s’en faire détester. On se réveille, et l’on sait dans l’instant que l’époque contemporaine attendra encore un moment son Roosevelt.}}
petite erreur d’analyse de Lordon : Pour sortir du cadre, l’époque contemporaine n’attend pas son Roosevelt, elle attend une forme d’organisation populaire et des moyens d’action qui permettent aux peuples de se mettre en position d’avoir encore plus de pouvoir, de courage et d’imagination qu’un Roosevelt seul, face aux oligarchies et aux intégrismes de tous bords.
Nous avons besoin de construire et d’affirmer le pouvoir constituant, le pouvoir d’un peuple qui de manière autonome et sans représentation décide lui-même de l’organisation légitime de sa démocratie, de son auto-régulation du vivre ensemble.
face à ceux qui voudraient nous maintenir dans le cadre ou qui voudraient nous faire revivre dans les cadres du passé, nous avons besoin de nous montrer indociles, subversifs et radicaux.
Se mettre en capacité collective d’agir pour une transformation durable de nos sociétés suppose d’agir sur les causes de nos maux plutôt que sur leur conséquences, et nous avons pour cela bien du travail à accomplir sur nous-mêmes et autour de nous.
il nous faut sans cesse tailler à la machette dans la jungle de la confusion mentale, pour sortir de la caverne.
Mais encore faut-il que nous partagions les constats et construisions des perspectives, des horizons partagés, des principes et des étapes de reconquête de la liberté, car c’est ce qui nous manque, et manquait à Roosevelt et c’est bien l’absence
de perspectives qui « tient ensemble » un « système » que tant de gens n’approuvent pas en conscience mais soutiennent à chaque instant par leurs actes quotidiens et leurs renoncements successifs.
Nous n’avons souvent même pas conscience que ce que nous croyons ou disons ne fait que rajouter du ciment à la chape qui nous enserre.
Cependant, il ne faut pas se tromper d’ennemi, ne plus vouloir vivre en oligarchie, ce n’est pas s’en prendre aux oligarques, mais plutôt extirper ce qui dans nos esprits et nos actes soutient la mécanique de leur domination. et ça ne peut pas être seulement basé sur la construction d’alternatives concrètes ou des actions bien visibles, leur réussite et leur multiplication suppose qu’elles soient positivement perçues et reçues comme les leurs par ceux qui n’auraient pas encore ouvert les yeux.
la lutte pour la démocratie suppose donc de réduire à peau de chagrin la chape, qui s’appelle dictature d’une majorité conditionnée, manipulée, bornée, moutonnière et craintive. combien sont-ils encore, à vouloir nous remettre dans le droit chemin, la file indienne des enchaînés ? Sont-ils si insignifiants ceux qui, à chaque réflexion sur un autre monde possible, nous ramènent au goulag ? la majorité ne préfère-t-elle pas les illusions rassurantes, ne surtout rien remettre en cause, râler sur les grévistes et sur les gouvernants, préférer des grattes-ciel et des hypermarchés à des minarets ou des éoliennes ? Que valait ce Non de 2005 quand on le compare à l’apathie générale au moment du vote du traité de Lisbonne ou, tout récemment du MES ? QUi donne du pouvoir aux banques, les roms qui n’ont pas compte où les millions de moutons qui prennent un crédit pour acheter un canapé ou une voiture neuve et qui se croient plus malin de cotiser aux assurances vies et autres fonds de pension ? quand un peuple a le droit de vote, est-il obligé de préférer l’ami des puissants au faucheur d’OGM ? et celui qui vient vous dire que vous n’êtes pas sérieux, que vous êtes utopistes ou que vous voulez imposer, le goulag,blabla, vient-il vous donner un coup de main à débarrasser la rue de toutes ces injonctions publicitaires, ou vous balancera-t-il aux flics, indigné par cette offense faite au droit du capitaliste ?
Einstein disait à juste titre qu’on ne résout pas un problème à partir des cadres de pensée qui l’ont généré, mais ne serait-il pas tout aussi illusoire de vouloir résoudre un problème sans aucun cadre de pensée, quitte à le dépasser une fois un nouveau problème surgissant ?
c’est certain, le combat est aussi culturel, idéologique, de désintoxication et de déconditionnement. Il y a un enjeu de dépassement de la morale de déférence à l’ordre existant, dépassement qui doit lui-même être une morale, une idée de la démocratie et de la manière d’être et de vivre, un cadre de perception qui va nous lier les uns aux autres, et lier nos actes entre eux, une manière commune d’évaluer dans toutes ses nuances ce qui est un pas en avant et ce qui est status quo ou régression.
Face à la machine de guerre idéologique du système, dont les agents sont nos amis,nos voisins, et parfois nous mêmes, il est bien illusoire de croire en certains modes d’action qui supposent la conversion massive et rapide de l’immense majorité pour s’imposer démocratiquement des institutions démocratiques..ce qui n’empêche pas d’y croire et d’y œuvrer…
Mais il faut aussi et lucidement se porter sur l’obtention de victoires partielles et incomplètes, les grands soirs, les tabulae rasae, et la pureté révolutionnaire n’existent que dans les cerveaux romantiques,c’est pas à pas qu’on avance, d’une tranchée à l’autre.
Source : http://www.telerama.fr/idees/presidentielle-j-51-la-campagne-vue-par-frederic-lordon,78502.php
« Mais il faut aussi et lucidement se porter sur l’obtention de victoires partielles et incomplètes, les grands soirs, les tabulae rasae, et la pureté révolutionnaire n’existent que dans les cerveaux romantiques, c’est pas à pas qu’on avance, d’une tranchée à l’autre. »
Nous sommes que nous le voulions ou non individuellement et collectivement englués dans une carapace matérielle qui a tissé les mailles d’un filet qui nous contraint : c’est « la situation » , le « là où nous en sommes » au 11 février 2012 ; si ce « là où nous en sommes » est vivable , supportable et n’annonce pas de menaces de mort à moyen ou long terme , eh bien c’est tout naturel d’assumer et vivre cette situation qui est la nôtre. On fait avec ! Et on va voter.
Mais si au contraire ce « là où nous en sommes » est ressenti comme insupportable, perçu comme non durable, alors « il faut que cela cesse » !
Pourtant le « il faut,il n’y a qu’à » se heurte de plein fouet à la maille tissée , au filet de l’existant et au fait que nous ne sommes pas tous au même moment sur la même longueur d’onde : même si nous sommes tous immergé dans le même bain , pour certains il est tiède et parfumé pour d’autres glacé , d’autres sont dans ce bain s’en même s’en apercevoir …
Pour moi l’action politique prioritaire majeure n’est pas de rédiger une nouvelle constitution, de tirer au sort, de proposer des programmes …..C’est de permettre qu’une vraie interrogation, un travail de fond sur nous-mêmes, sur le où nous en sommes et où pouvons nous aller puisse avoir lieu ; et pour ce faire que les ressources humaines et matérielles (notamment médias et com ) soient activées dans ce sens.
Le reste (constitution, tirage au sort ….) viendra par surcroît.
Donc bien d’accord pour dire qu’il n’y a pas de grand soir et que ça avance lentement, mais je pense qu’il faut éviter de tourner en rond.
Une société qui va au fil de l’eau et confie son sort à des partis quand une mutation énorme est à vivre, sans être capable d’opérer une prise de recul collective qui viendra alimenter ses politiques, ses programmes, est une société qui veut résoudre du neuf avec de l’ancien et se prépare des lendemains peu enviables.
En conclusions ces élections telles qu’elles sont organisées ne peuvent pas structurellement nous faire avancer.
peut être faut-il se détacher d’une certaine perception, et du spectacle, pour comprendre ce qui se passe, il faut admettre que certains PARLENT, quand d’autres COMMUNIQUENT, que certains appellent à l’insurrection du peuple et proposent des modalités pour le faire () quand d’autres expliquent comment ils vont gérer le système à notre place et selon l’idée qu’ils se font de notre bonheur, il y a donc parti et parti, certains sont des lieux et des écoles de la prise de recul collective.
la construction collective de projets politiques, ne se font pas en dehors d’une certaine manière de rompre l’isolement, et c’est cet isolement de l’individu-consommateur que prône le néolibéralisme, et ça n’est pas nouveau, à l’isolement dans la file d’attente devant le portail de la mine, répond le syndicat et la caisse de grève, à l’isolement politique des prolétaires face aux classes dominantes organisées en clubs et en réseaux répondent les partis de la lutte, et la règle de l’élection ouvre une fenêtre, un catalyseur pour élargir les consciences, bien vite refermée, alors dire
ce n’est pas tout à fait juste, je suis plutôt de l’avis de Paul Aries :
{{Paul Ariès, Objecteur de croissance et rédacteur en chef du journal Le Sarkophage a décidé de soutenir publiquement le candidat du Front de gauche. Même s’il n’est pas d’accord sur tout, il estime que la candidature Mélenchon est une étape dans la construction d’une gauche antiproductiviste. « Un premier pas possible, dit-il, vers le socialisme gourmand ».
Je voterai Jean-Luc Mélenchon. J’ai décidé de le soutenir publiquement car ce choix fait débat au sein des objecteurs de croissance. J’ai décidé de le soutenir publiquement car si nous avons des désaccords nous avons aussi des accords. Je respecte et comprends les choix différents d’autres Objecteurs de croissance des gauches.
Je voterai Jean-Luc Mélenchon car c’est une étape possible vers l’émergence d’une gauche antiproductiviste. Le compte n’y est certes pas encore : ni sur la sortie nécessaire du nucléaire, ni sur l’obtention d’un revenu garanti dont la forme pourrait être la gratuité des services publics, ni sur la nécessaire reconversion des industries nuisibles notamment militaires… car comme le souligne le programme du Front de gauche ce qui est essentiel à nos yeux fait débat.
Signe que les Objecteurs de croissance des gauches n’ont pas perdu leur temps. Signe aussi que le combat n’est pas encore gagné et qu’il nous reste à convaincre.
Nos thèses en faveur du partage d’un autre gâteau (PIB) car le gâteau actuel est totalement indigeste seraient indéniablement mieux audibles par Jean-Luc Mélenchon, Philippe Poutou ou Eva Joly que par Nicolas Sarkozy, François Bayrou ou François Hollande. EE-LV a fait le mauvais choix de s’allier avec le PS dont le maître mot de la campagne est la croissance économique… génératrice d’inégalités sociales et d’effondrement écologique. Le NPA a raison de marquer son refus du nucléaire et de toute alliance avec ce PS là… mais son isolement est une erreur stratégique lourde dont il paie aujourd’hui les frais.
Je voterai Jean-Luc Mélenchon car si la fracture entre une gauche productiviste et antiproductiviste traverse chacun des mouvements issus des différentes familles des gauches et de l’écologie antilibérale, les thèses en faveur de la planification écologique, de la relocalisation, de la transition énergétique, du ralentissement, d’un revenu maximal autorisé, de la réduction du temps de travail et même de la remise en cause du culte de la croissance (productivisme et consumérisme) sont présentes dans sa campagne.
Le programme du Front de gauche n’est pas celui des Objecteurs de croissance. Notre soutien n’aurait autrement pas de sens puisqu’il irait alors de soi. Je voterai Jean-Luc Mélenchon car de la même façon que je pense que sous la gauche nous pourrions désobéir dans de meilleures conditions pour multiplier des expérimentations, je sais que nous devrions combattre pour avancer vers un socialisme de la décroissance, vers ce que je nomme un socialisme gourmand, un socialisme du Bien-vivre, en sachant que le Bien-Vivre n’est pas le bien-être au sens de la société de consommation occidentale.
Je voterai donc Jean-Luc Mélenchon car sa candidature peut aider au retour à un socialisme de la lutte des classes notamment dans le champ de la consommation pour ne plus nous laisser imposer les modes de vie capitalistes, à un socialisme qui n’oppose pas l’écologie et l’intérêt des classes populaires, à un socialisme de la passion capable de combattre le F‑Haine, à un socialisme moral capable d’être à la hauteur de la folie du capitalisme vert et de son projet d’adapter la planète et l’humanité au besoin du « toujours plus », au besoin du capitalisme et du productivisme.
Je voterai Jean-Luc Mélenchon sans rien renier de ma conception d’une nécessaire Objection de croissance, parce que je suis convaincu que sa candidature peut être un moment pour avancer vers la justice climatique et sociale, vers une option préférentielle pour les pauvres… Je voterai Jean-Luc Mélenchon en clamant que la relance n’est pas la solution, mais pas davantage l’austérité. Je voterai Jean-Luc Mélenchon en disant non à la « Rilance » : ni rigueur ni relance.
Je voterai Jean-Luc Mélenchon car beaucoup des thèses que j’ai développées dans Le Socialisme Gourmand sont partagées par ceux qui se retrouvent dans son combat.
Paul Ariès
Rédacteur en Chef du journal le Sarkophage
Directeur de la rédaction de la revue les Z’indignées.}}