Chavez défend son peuple contre les banques ! ce qui me fait penser au populisme défendu par Christopher LASCH.

7/02/2011 | 10 commentaires

Alors là, ça paie…

Cha­vez défend son peuple contre les banques !
envoyé par librepenseur007.

Savou­reux popu­lisme pur jus. Les notables cor­rom­pus se sentent moites.

C’est mieux qu’au ciné­ma puisque c’est vrai ; cha­cun ima­gine (mieux encore qu’en la voyant) la tête conster­née du vieil usu­rier en train de s’é­tran­gler… et de trans­pi­rer… C’est drôle. Mer­ci Hugo.

Nota : ne nous lais­sons pas voler le mot « popu­lisme », qui n’est pas du tout péjo­ra­tif, pas une injure (comme vou­draient bien le faire croire les affreux chiens de garde de Big Bro­ther), mais popu­lisme est un mot impor­tant pour décrire une doc­trine impor­tante, qui s’oc­cupe prio­ri­tai­re­ment du peuple, du plus grand nombre, oui oui c’est ça :
voir

Chris­to­pher Lasch, par exemple, dans son der­nier livre, monu­ment d’in­tel­li­gence : « La révolte des élites et la tra­hi­son de la démo­cra­tie »

Pré­face de Jean-Claude Michéa (extrait) : Lasch mode d’emploi

« IL FUT un temps où ce qui était sup­po­sé mena­cer l’ordre social et les tra­di­tions civi­li­sa­trices de la culture occi­den­tale, c’é­tait la « révolte des masses ». De nos jours, cepen­dant, il semble bien que la prin­ci­pale menace pro­vienne non des masses, mais de ceux qui sont au som­met de la hié­rar­chie. » [Cf. chap. 2].

Pro­fon­dé­ment enra­ci­nées dans l’é­co­no­mie pla­né­taire et ses tech­no­lo­gies sophis­ti­quées, cultu­rel­le­ment libé­rales, c’est-à-dire « modernes », « ouvertes », voire « de gauche », les nou­velles élites du capi­ta­lisme avan­cé — « celles qui contrôlent le flux inter­na­tio­nal de l’argent et de l’in­for­ma­tion » [Cf. chap. 2] — mani­festent en effet, à mesure que leur pou­voir s’ac­croît et se mon­dia­lise, un mépris gran­dis­sant pour les valeurs et les ver­tus qui fon­daient autre­fois l’i­déal démo­cra­tique. Encla­vées dans leurs mul­tiples « réseaux » au sein des­quels elles « noma­disent » per­pé­tuel­le­ment, elles vivent leur enfer­me­ment dans le monde humai­ne­ment rétré­ci de l’É­co­no­mie comme une noble aven­ture « cos­mo­po­lite », alors que chaque jour devient plus mani­feste leur inca­pa­ci­té dra­ma­tique à com­prendre ceux qui ne leur res­semblent pas : en pre­mier lieu, les gens ordi­naires de leur propre pays.

Dans ce livre-tes­ta­ment, Chris­to­pher Lasch a tenu à pla­cer sa cri­tique des nou­velles élites du capi­ta­lisme avan­cé sous le signe du « popu­lisme », c’est-à-dire confor­mé­ment au sens his­to­rique du mot, d’un com­bat radi­cal pour la liber­té et l’é­ga­li­té mené au nom des ver­tus popu­laires. On sait à quel point, depuis quelques années, les médias offi­ciels tra­vaillent métho­di­que­ment à effa­cer le sens ori­gi­nel du mot, à seule fin de pou­voir dénon­cer comme « fas­cistes » ou « mora­li­sa­teurs » (à notre époque, le crime de pen­sée suprême) tous les efforts des simples gens pour main­te­nir une civi­li­té démo­cra­tique mini­male et s’op­po­ser à l’emprise crois­sante des « experts » sur l’or­ga­ni­sa­tion de leur vie. Autant dire que beau­coup, par­mi ceux que le sys­tème a pré­po­sés à la défense média­tique de ses nui­sances, s’empresseront de faire cou­rir le bruit — pour affec­ter de s’en réjouir ou pour s’en lamen­ter — que ce livre est « réactionnaire ».

Il n’est cepen­dant pas inter­dit d’es­pé­rer que le lec­teur intel­li­gent puisse encore se faire une opi­nion par lui-même.

Encore un pen­seur pas­sion­nant, ce Jean-Claude Michéa, phrase après phrase ; à décou­vrir abso­lu­ment, tout ce qu’il écrit est puis­sant, éclai­rant, utile : il vous condui­ra à Chris­to­pher Lasch, donc, mais aus­si au for­mi­dable et mécon­nu George Orwell.

Chers amis, je vous recom­mande cha­leu­reu­se­ment ce livre de Chris­to­pher Lasch, c’est un de mes meilleurs livres.

Étienne.

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Étienne

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10 Commentaires

  1. Étienne

    Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire des livres entiers, 

    voi­ci une fiche de lec­ture très inté­res­sante du livre tes­ta­ment de Chris­to­pher Lasch, écrite par Michel Drac :
    http://​www​.scrip​to​blog​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​t​i​o​n​=​c​o​m​_​c​o​n​t​e​n​t​&​v​i​e​w​=​a​r​t​i​c​l​e​&​i​d​=​3​0​8​:​l​a​-​r​e​v​o​l​t​e​-​d​e​s​-​e​l​i​t​e​s​-​c​-​L​a​s​c​h​&​c​a​t​i​d​=​5​0​:​h​i​s​t​o​i​r​e​&​I​t​e​m​i​d​=55

    La révolte des élites (Chris­to­pher Lasch)
    Écrit par Michel Drac, dimanche, 20 sep­tembre 2009.

    Pour Chris­to­pher Lasch, la situa­tion contem­po­raine doit être pen­sée à la lumière d’un phé­no­mène struc­tu­rant, et qui consti­tue, par rap­port aux siècles pré­cé­dents, une rup­ture majeure : désor­mais, ce qui menace l’équilibre de la struc­ture glo­bale, et en par­ti­cu­lier les pro­grès effec­tués vers une huma­ni­té plus libre et plus digne, ce n’est plus la révolte des masses. C’est la révolte des élites.

    Les élites contem­po­raines, explique Lasch, ont ceci de par­ti­cu­lier qu’à la dif­fé­rence de leurs devan­cières, elles ne se pensent plus comme le som­met d’une struc­ture com­plexe, mais comme un élé­ment exté­rieur à la struc­ture for­mée par les peuples. Les élites ne sont plus ce qui est au-des­sus, mais ce qui est sépa­ré­ment. La cause de cette évo­lu­tion ? La déter­ri­to­ria­li­sa­tion d’abord subie, ensuite accep­tée, fina­le­ment recher­chée par ces élites – une déter­ri­to­ria­li­sa­tion qui s’achève, fort logi­que­ment, dans la rup­ture de tous les réseaux de proxi­mi­té à l’intérieur des­quels les masses sont encore insé­rées, mais aux­quels échappent désor­mais les élites. Élites qui consti­tuent de nou­veaux réseaux, étran­gers à ceux consti­tués par le reste de l’humanité.

    Lasch ana­lyse le phé­no­mène plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le cadre amé­ri­cain, et au regard de l’histoire spé­ci­fique des États-Unis. Il fait obser­ver que le pro­jet amé­ri­cain, à l’origine, était appuyé sur un socle anthro­po­lo­gique bien pré­cis : la com­mu­nau­té locale, au maxi­mum la métro­pole à taille humaine. Le « logi­ciel » de la démo­cra­tie amé­ri­caine a été conçu, au départ, pour faire vivre une démo­cra­tie adap­tée à ce cadre anthro­po­lo­gique à faible rayon d’action. Un cadre res­treint, où les riches, même s’ils exploi­taient les pauvres, étaient cepen­dant obli­gés de les connaître, puisqu’ils les fré­quen­taient. Un cadre res­treint, donc, où les dif­fé­rences de classe n’empêchaient pas l’unité de la Cité, et donc la per­cep­tion par les élites d’un fait poli­tique uni­fié, dont elles étaient par­tie prenante.

    Avec la dis­lo­ca­tion de ce cadre anthro­po­lo­gique, dis­lo­ca­tion qu’on peut faire remon­ter sché­ma­ti­que­ment à l’industrialisation, puis à l’émergence, à la fin du XIX° siècle, des très grandes métro­poles à taille inhu­maine, les dif­fé­rences de classe sont deve­nues insur­mon­tables. La conti­nui­té de l’espace urbain a été rom­pue, tan­dis que l’espace rural deve­nait étran­ger aux classes supé­rieures. Dès lors, la nature même du débat démo­cra­tique muta, et le pro­jet amé­ri­cain com­men­ça à se retour­ner contre sa pure expression.

    Le débat public a pro­gres­si­ve­ment chan­gé de nature de manière per­verse. La dis­tinc­tion entre science et opi­nion a ser­vi de paravent à l’opposition entre le dis­cours d’une nou­velle classe sacer­do­tale – les élites – et le réel per­çu par les masses. L’Amérique de Lipp­mann et de Ber­nays naquit fon­da­men­ta­le­ment de cette schi­zo­phré­nie, et elle construi­sit pro­gres­si­ve­ment le cadre concep­tuel d’une vision du monde à deux vitesses, les masses étant sup­po­sées inaptes à par­ti­ci­per de la défi­ni­tion de l’intérêt géné­ral. Pour Lasch, comme il a été dit ci-avant, c’est là le phé­no­mène struc­tu­rant de l’époque, celui qui se dis­si­mule der­rière les diverses formes que peuvent prendre les nou­veaux dis­cours oppres­sifs. Der­rière le règne de la tech­no­cra­tie : la trans­for­ma­tion de l’élite bureau­cra­tique et finan­cière en une classe sacer­do­tale du pou­voir éco­no­mique. Der­rière le dis­cours arro­gant et décon­nec­té du réel de la deuxième gauche socié­tale : la trans­for­ma­tion de l’élite intel­lec­tuelle en une classe sacer­do­tale du pou­voir cultu­rel.

    Pour Chris­to­pher Lasch, l’opposition de façade entre pou­voir finan­cier et contre-pou­voir cultu­rel n’est qu’un jeu de dupe, et la « rebel­li­tude » des intel­lec­tuels « de gauche » n’est que le masque du ver­sant cultu­rel du Capi­tal. L’auteur de « La révolte des élites » nous pro­pose d’arracher ce masque, et de nous libé­rer des fausses oppo­si­tions pour dis­cer­ner, der­rière l’affrontement fac­tice des formes, l’unicité du phé­no­mène struc­tu­rant : le nar­cis­sisme crois­sant d’élites qui se pensent exté­rieures à l’expérience humaine générale.

    —————

    Ce qui carac­té­rise le sys­tème construit par cette dyna­mique struc­tu­rante, pour­suit Chris­to­pher Lasch, c’est l’apparition d’un monde réel retour­né contre son expres­sion théo­rique. La « diver­si­té » jus­ti­fie la ghet­toï­sa­tion, donc la néga­tion de toute diver­si­té. La « liber­té » du mar­ché devient le droit pour le capi­ta­lisme débri­dé de dénier cer­taines liber­tés fon­da­men­tales aux sala­riés. La « poli­tique de la famille » est un ins­tru­ment pour détruire la famille, la « poli­tique du tra­vail » orga­nise un mar­ché où il n’y a plus de tra­vail, etc.

    En réa­li­té, le dis­cours véhi­cu­lé par les élites cou­pé des masses doit tou­jours s’entendre à deux niveaux. Il dit la réa­li­té de l’expérience vécue par ces élites, mais comme cette expé­rience est fon­dée sur la des­truc­tion de l’expérience vécue par la masse, il dit aus­si le contraire de la réa­li­té vécue par la masse. Il en résulte que pour la pre­mière fois peut-être dans l’Histoire, le dis­cours du pou­voir n’a plus voca­tion à struc­tu­rer la vie des peuples, mais plu­tôt à la déstruc­tu­rer, pour struc­tu­rer en reflet la vie auto­nome des élites. Par exemple, le « fémi­nisme » sera du point de vue des femmes des couches popu­laires la « double jour­née de tra­vail », et du point de vue des femmes des couches supé­rieures, la pos­si­bi­li­té de cumu­ler deux gros salaires pour un pou­voir d’achat accru, per­met­tant de se libé­rer de toute tâche ména­gère ou domestique.

    Der­rière cet écla­te­ment des sys­tèmes de repré­sen­ta­tion, il y a l’implosion pro­gres­sive des couches moyennes, jadis enfants ché­ris de la dyna­mique éco­no­mique, aujourd’hui gêne pour les élites. Ces élites, que Lasch rat­tache à la caté­go­rie des « ana­lystes sym­bo­liques », sont carac­té­ri­sées par un rap­port à la pro­duc­tion tota­le­ment déma­té­ria­li­sé. Elles pros­pèrent sur leur capa­ci­té à four­nir un ser­vice, sou­vent non pro­duc­tif au sens maté­riel du terme, obéis­sant à un prin­cipe d’équivalence déma­té­ria­li­sé, sus­cep­tible de tra­ver­ser les fron­tières et de cap­ter les flux à forte valeur ajou­tée, au sein du sys­tème d’échange glo­bal. Le cos­mo­po­li­tisme affi­ché par ces élites pré­da­trices est d’abord le signe de leur dés­in­té­rêt pour ceux qu’elles exploitent. Fon­da­men­ta­le­ment, en réa­li­té, ces élites sont lar­ge­ment para­si­taires (puisqu’elles ne pro­duisent pas vrai­ment des biens et des ser­vices). Ce qu’elles pro­duisent, c’est de la valeur sans richesse effec­tive (exemples paroxys­tiques : les tra­ders, les publicitaires…).

    Une grande par­tie du dis­cours des élites actuelles est construit en vue de cacher le carac­tère para­si­taire de leur acti­vi­té. Lasch sou­ligne par exemple que ces élites sont en grande par­tie issue de la repro­duc­tion sociale, mais qu’elles affectent de se pré­sen­ter comme résul­tant d’un pro­ces­sus de « sélec­tion des plus aptes ». Si elles s’efforcent de nier les donnes struc­tu­rantes qui per­mettent aux masses d’exister dans la durée de prendre conscience de la durée, ce n’est pas seule­ment parce que cette perte de conscience faci­lite le para­si­tisme des élites, c’est aus­si parce les­dites élites, arro­gantes et sûres d’elles-mêmes, n’ont aucun sens de l’honneur – et ne veulent donc pas d’un monde où l’on mesure les actes et les atti­tudes à l’aune d’une éthique de responsabilité.

    —————

    Pour­sui­vant sa réflexion, Chris­to­pher Lasch arrive à la conclu­sion que la démo­cra­tie amé­ri­caine, cou­pée de son cadre anthro­po­lo­gique ini­tial, aura donc fabri­qué des élites radi­ca­le­ment anti-démo­cra­tiques. Cepen­dant, comme grille d’analyse per­met­tant d’expliquer ce phé­no­mène, il pro­pose, en bon Amé­ri­cain, non la vision mar­xiste de la lutte des classes, mais la vision « popu­liste » (au sens amé­ri­cain du terme) d’une dyna­mique sociale entre­te­nue fon­da­men­ta­le­ment par l’émergence d’une divi­sion du tra­vail cultu­rel, qu’il situe en amont de la lutte des classes pro­pre­ment dite.

    Pour Lasch, c’est l’échec de l’expérience amé­ri­caine qui est à l’origine de la « révolte des élites », et cet échec est d’abord le retour­ne­ment, par la dyna­mique du capi­ta­lisme, du rêve popu­liste d’Abraham Lin­coln. Ce rêve était, en grande par­tie, celui de l’abolition du sala­riat. Il s’agissait de faire une nation d’hommes libres, vivant de leur tra­vail et s’émancipant par l’épargne. Mais la « mobi­li­té sociale » vou­lue par les Amé­ri­cains n’aura été effec­tive qu’aussi long­temps qu’une « fron­tière » offrait de nou­veaux ter­ri­toires à conqué­rir. Une fois cette échap­pa­toire deve­nue impos­sible, le sys­tème a tou­ché ses limites de déve­lop­pe­ment par le bas, et le déve­lop­pe­ment n’a pu être pour­sui­vi que par le haut – à tra­vers l’action du grand capital.

    Une fois le popu­lisme éva­cué, il n’est res­té qu’un face à face entre le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire et le grand capi­tal, c’est-à-dire entre une ten­ta­tion bureau­cra­tique éma­nant de la masse et une ten­ta­tion bureau­cra­tique éma­nant de l’élite. Et ain­si, conclut Chris­to­pher Lasch, l’Amérique réelle (celle de Jef­fer­son et de Lin­coln) est en réa­li­té morte depuis long­temps. Fon­da­men­ta­le­ment, l’histoire du der­nier siècle est l’affrontement de deux groupes de vers pul­lu­lant sur un cadavre…

    Ce sont les « vers » d’en haut, les « élites », qui ont gagné. Mais cette vic­toire ne mène nulle part, elle ne fait qu’accélérer un pro­ces­sus de décom­po­si­tion mor­ti­fère. Le com­mu­nau­ta­risme ronge l’Amérique par le bas, moment dans le pro­ces­sus de déclin du libé­ra­lisme. Il ne tra­duit que le repli pani­qué des indi­vi­dus « d’en bas » sur des cadres anthro­po­lo­giques régres­sifs, les seuls qui leur res­tent ouverts. Pen­dant ce temps, l’Amérique est éga­le­ment gan­gré­née par le haut, à tra­vers la pré­da­tion de plus en plus irra­tion­nelle opé­rée par des élites com­plè­te­ment décon­nec­tée du réel – et pour finir, la pre­mière puis­sance mon­diale court à la catastrophe…

    Alors que faire ?

    Lasch répond : il faut refon­der les cadres anthro­po­lo­giques fon­da­men­taux, sous une forme nou­velle, pour rendre à nou­veau pos­sible ce qui fai­sait jadis la sub­stance du rêve amé­ri­cain. Et pour cela, il faut, avant toute chose, refon­der le débat, et donc faire explo­ser les cadres concep­tuels impo­sés par les élites en révolte.

    C’est la der­nière par­tie du tra­vail de Lasch, et sans doute la plus contes­table. Nous pour­rions la défi­nir comme un mani­feste popu­liste.

    —————

    La démo­li­tion des cadres concep­tuels impo­sés par les élites en révolte com­men­ce­ra par la des­truc­tion des struc­tures qui les encadrent, à savoir l’émergence de réseaux spé­cia­li­sés qui empêchent la « conver­sa­tion » de la socié­té avec elle-même, dans sa glo­ba­li­té. Par exemple, il faut tout sim­ple­ment refon­der des cafés (Lasch cite l’exemple fran­çais), des lieux où l’on prend le temps de se par­ler (au lieu de centres com­mer­ciaux et de fast food), et qui sont l’inverse des clubs, ces espaces pri­vés, réser­vés à une cer­taine caté­go­rie de la popu­la­tion.

    Au-delà de cet exemple emblé­ma­tique, mais somme toute anec­do­tique, il faut refon­der des struc­tures publiques, par­ta­gées par l’ensemble de la Cité – et s’opposer à toutes les formes de pri­va­ti­sa­tion des­dites struc­tures, lorsqu’elles sont encore publiques. D’une manière géné­rale, il faut pro­mou­voir les struc­tures ouvertes qui englobent l’ensemble de la Cité, et lut­ter contre la géné­ra­li­sa­tion des struc­tures pri­vées qui n’englobent qu’une par­tie de la Cité – et cela va des struc­tures maté­rielles, comme les bâti­ments et les quar­tiers, jusqu’aux struc­tures men­tales, comme la per­cep­tion de soi par les indi­vi­dus, comme citoyens ou comme membres d’une com­mu­nau­té en riva­li­té mimé­tique avec d’autres communautés.

    Cepen­dant, ce pro­jet géné­ral de retour à la Cité n’aura de sens que si les citoyens sont capables de com­prendre ce que la Cité est. La nation amé­ri­caine s’est construite par l’école. La par­ti­cu­la­ri­té de l’homme amé­ri­cain, au XVIII° siècle, et au XIX° siècle encore, était d’être, en moyenne, beau­coup plus let­tré que l’homme euro­péen de la même époque (rap­pe­lons que l’école pour tous a été déve­lop­pée en Amé­rique beau­coup plus tôt qu’en Europe). Cepen­dant, ce prin­cipe a été pro­gres­si­ve­ment vicié, et cela tient à cer­taines de ses racines en Amé­rique même : l’école pour tous est en effet, si l’on n’y prend pas garde, un ins­tru­ment de contrôle social. L’école peut en effet être aus­si un ins­tru­ment de ségré­ga­tion, même et sur­tout si elle est ouverte à tous. Ain­si, le même sys­tème édu­ca­tif, selon qu’on va l’utiliser pour pro­mou­voir telle ou telle vision de la Cité, peut abou­tir à des résul­tats soit extrê­me­ment néfastes, soit extrê­me­ment posi­tifs. Il faut donc se deman­der ce que l’on enseigne dans les écoles, au lieu de cher­cher à tout prix à y entas­ser les enfants le plus long­temps possible.

    Ce que Lasch veut dire par là, c’est qu’il faut apprendre aux jeunes gens non à lire, mais à com­prendre ce qu’ils lisent – et sur­tout à com­prendre quand ils ne com­prennent pas. Si l’on veut sor­tir d’une vision duale de la socié­té, il faut que l’homme ordi­naire accède non à la tota­li­té de la science (ce qui est impos­sible), mais à l’esprit cri­tique. Il faut pré­pa­rer le futur citoyen, qui pen­se­ra la cir­cu­la­tion sociale de l’information non comme un diver­tis­se­ment, non comme un cir­cuit dans lequel il n’est que pas­sif, mais bien comme un pro­ces­sus de conver­sa­tion glo­bale dont il est par­tie pre­nante. Il faut que l’homme du peuple, lorsqu’il lit un jour­nal ou lorsqu’il regarde une émis­sion de télé­vi­sion, se demande non ce qu’on lui dit, mais pour­quoi on le lui dit. Et il faut qu’il se demande non ce qu’il en pense, mais pour­quoi il pense ce qu’il pense. C’est-à-dire qu’il faut éle­ver l’homme du peuple non jusqu’au point où il serait spé­cia­liste de tout, mais jusqu’au point où il consi­dè­re­ra à bon droit que le tra­vail des spé­cia­listes s’arrête avant la syn­thèse – parce que cette syn­thèse, c’est à lui, à l’homme du peuple, de l’effectuer. Et cet homme du peuple, bien sûr, doit être édu­qué de manière à éprou­ver de la honte lorsqu’il ne com­prend pas. Au lieu d’un imbé­cile pro­gram­mable habi­tué à se com­plaire dans la pas­si­vi­té, l’auteur de « La révolte des élites » veut un esprit libre, qui assume une res­pon­sa­bi­li­té devant la Cité : celle d’être un bon citoyen. Pour dire les choses sim­ple­ment, Lasch veut le retour du concept d’opinion éclai­rée, contre la dic­ta­ture des spé­cia­listes. Et il veut la base anthro­po­lo­gique qui ren­dra ce retour possible.

    On pour­ra sou­rire de cette conclu­sion, dont on sent bien qu’elle cor­res­pond, chez Chris­to­pher Lasch, au besoin ins­tinc­tif de faire sur­gir une lueur d’espoir après un ouvrage-tes­ta­ment tout entier consa­cré à expli­quer que l’expérience amé­ri­caine est un échec. Il est évident que ce que Chris­to­pher Lasch défend, au-delà du popu­lisme (dont il se réclame en toute fran­chise), est d’abord le pro­jet humain issu de la réforme pro­tes­tante sous sa forme amé­ri­caine : une huma­ni­té de prêtres, capables de pen­ser leur rela­tion à la tota­li­té sous la forme d’une inter­ro­ga­tion sans dogme, dans le libre exa­men et la recherche sin­cère de la véri­té. L’auteur de « La révolte des élites » fait ici un peu pen­ser à une mouche qui se cogne obs­ti­né­ment sur une vitre. Cet Amé­ri­cain confron­té à l’effondrement de l’espérance dont sa nation était por­teuse semble nous dire, en sub­stance : « bon, ça n’a pas mar­ché, alors on prend les mêmes, on refait tout depuis le début, et on regarde si ça va mar­cher au deuxième coup ». Vrai­ment, il n’est pas inter­dit d’en sourire.

    On remar­que­ra tout de même que la toute fin de l’ouvrage est consa­crée à une oppo­si­tion entre le freu­disme, dans lequel Lasch dénonce à mots cou­verts une forme par­ti­cu­lière des stra­té­gies déployées par les élites en révolte (mais en révolte contre quoi, au juste ?), et la psy­cha­na­lyse de Jung, qui l’intéresse non pas tant pour elle-même, mais parce qu’elle sou­ligne que l’homme moderne, pour construire vala­ble­ment son refus de l’hétéronomie, a besoin d’une source spi­ri­tuelle.

    On en dédui­ra ce qu’on vou­dra sur l’arrière plan idéo­lo­gi­co-spi­ri­tuel des élites en révolte, et sur la nature de la pous­sée secrète qui a pro­vo­qué cette révolte. Et pour mieux com­prendre de quoi nous par­lons, on lira « La révolte des élites »…

    (Source : http://​www​.scrip​to​blog​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​t​i​o​n​=​c​o​m​_​c​o​n​t​e​n​t​&​v​i​e​w​=​a​r​t​i​c​l​e​&​i​d​=​3​0​8​:​l​a​-​r​e​v​o​l​t​e​-​d​e​s​-​e​l​i​t​e​s​-​c​-​L​a​s​c​h​&​c​a​t​i​d​=​5​0​:​h​i​s​t​o​i​r​e​&​I​t​e​m​i​d​=55)

    Je trouve tout ça très inté­res­sant, vrai­ment. Déci­dé­ment, le popu­lisme n’est pas ce que les édi­to­crates, chiens de garde de l’o­li­gar­chie, vou­draient nous faire croire.

    Michel Drac n’a pas par­lé, dans cette très inté­res­sante syn­thèse, d’un cha­pitre du livre de Lasch que j’ai trou­vé, pour ma part, lit­té­ra­le­ment pas­sion­nant, le chap. 9 « L’art per­du de la contro­verse’, où un épi­sode essen­tiel de l’é­crou­le­ment du jour­na­lisme moderne — et du débat public propre à toute démo­cra­tie digne de ce nom — est rap­pe­lé aux citoyens.

    Le voi­ci (pages 167 et suiv.) : 

    La révolte des élites et la tra­hi­son de la démocratie
    Chris­to­pher Lasch, 1994.

    Cha­pitre 9
    L’ART PERDU DE LA CONTROVERSE

    Cela fait main­te­nant de nom­breuses années que l’on nous abreuve de la pro­messe de l’âge de l’in­for­ma­tion. On nous dit que les effets sociaux de la révo­lu­tion des com­mu­ni­ca­tions com­por­te­ront une demande sans fin pour une main-d’œuvre, qua­li­fiée, la rééva­lua­tion à la hausse des com­pé­tences néces­saires pour un emploi et un public éclai­ré, capable de suivre les pro­blèmes du jour et d’a­voir des juge­ments infor­més sur les affaires civiques. Au lieu de quoi, nous trou­vons des diplô­més de l’u­ni­ver­si­té qui tra­vaillent à des postes pour les­quels ils sont lar­ge­ment sur-qua­li­fiés. La demande de main-d’œuvre domes­tique dépasse la demande en spé­cia­listes qua­li­fiés. L’é­co­no­mie post-indus­trielle semble encou­ra­ger l’in­ter­chan­gea­bi­li­té des effec­tifs, le mou­ve­ment rapide d’un type de tra­vail à un autre et une concen­tra­tion crois­sante de la main-d’œuvre dans des sec­teurs tech­ni­que­ment arrié­rés de l’é­co­no­mie, où le tra­vail est inten­sif et les syn­di­cats inexistants. 

    Notre expé­rience récente ne vient pas confir­mer l’es­pé­rance qui vou­drait que les inno­va­tions tech­no­lo­giques, en par­ti­cu­lier les pro­grès dans les com­mu­ni­ca­tions, créent une abon­dance d’emplois qua­li­fiés, sup­priment les emplois pénibles et rendent la vie facile pour tout le monde. Au contraire, leur effet le plus impor­tant est d’é­lar­gir le fos­sé entre la classe de la connais­sance et le reste de la popu­la­tion, entre ceux qui se trouvent à l’aise dans la nou­velle éco­no­mie mon­diale et qui « savourent l’i­dée que les flux d’in­for­ma­tion qui se dirigent vers eux peuvent gros­sir » sans cesse (pour citer les pro­pos d’Ar­no Pen­zias, d’AT & T Bell Labo­ra­to­ries) et ceux qui, n’ayant pas grand chose à faire de télé­phones cel­lu­laires, de fax ou de ser­vices d’in­for­ma­tion en-ligne, vivent encore dans ce que Pen­zias appelle avec mépris l’Age de la paperasse.

    Quant à la thèse selon laquelle la révo­lu­tion de l’in­for­ma­tion élè­ve­rait le niveau de l’in­tel­li­gence du public, ce n’est un secret pour per­sonne que le public sait moins de choses sur les affaires publiques qu’il n’en savait autre­fois. Des mil­lions d’A­mé­ri­cains sont bien inca­pables de vous dire le pre­mier mot de ce qu’il y a dans la Décla­ra­tion des Droits, de ce que fait le Congrès, de ce que dit la Consti­tu­tion sur les pou­voirs du Pré­sident, de l’ap­pa­ri­tion du sys­tème des par­tis ou de son fonc­tion­ne­ment. Selon un récent son­dage d’o­pi­nion, une majo­ri­té confor­table croit qu’Is­raël est un pays arabe. 

    Au lieu de rendre, comme d’ha­bi­tude, l’é­cole res­pon­sable de cette igno­rance dépri­mante des affaires publiques, nous devrions cher­cher ailleurs une expli­ca­tion plus com­plète, en gar­dant à l’es­prit que les gens acquièrent faci­le­ment les connais­sances dont ils peuvent faire usage. Puisque le public ne par­ti­cipe plus aux débats sur les ques­tions natio­nales, il n’a aucune rai­son de s’in­for­mer des affaires civiques. C’est le déclin du débat public, et non pas le sys­tème sco­laire (quelle que soit, par ailleurs, sa dégra­da­tion) qui fait que le public est mal infor­mé, mal­gré toutes les mer­veilles de l’âge de l’in­for­ma­tion. Quand le débat devient un art dont on a per­du le secret, l’in­for­ma­tion aura beau être aus­si faci­le­ment acces­sible que l’on vou­dra, elle ne lais­se­ra aucune marque.
    Ce que demande la démo­cra­tie, c’est un débat public vigou­reux, et non de l’in­for­ma­tion. Bien sûr, elle a éga­le­ment besoin d’in­for­ma­tion, mais le type d’in­for­ma­tion dont elle a besoin ne peut être pro­duit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons besoin de savoir tant que nous n’a­vons pas posé les bonnes ques­tions, et nous ne pou­vons poser les bonnes ques­tions qu’en sou­met­tant nos idées sur le monde à l’é­preuve de la contro­verse publique.

    L’in­for­ma­tion qui est d’or­di­naire conçue comme une condi­tion préa­lable au débat se com­prend mieux comme son pro­duit déri­vé. Quand nous nous enga­geons dans des dis­cus­sions qui cap­tivent entiè­re­ment notre atten­tion en la foca­li­sant, nous nous trans­for­mons en cher­cheurs avides d’in­for­ma­tion per­ti­nente. Sinon, nous absor­bons pas­si­ve­ment l’in­for­ma­tion — si tant est que nous l’absorbions.

    Le débat poli­tique a com­men­cé de décli­ner vers le début du siècle, ce qui cor­res­pond, assez bizar­re­ment, à une époque où la presse deve­nait plus « res­pon­sable », plus pro­fes­sion­nelle, plus consciente de ses obli­ga­tions civiques. Dans la pre­mière moi­tié du XIXe siècle, la presse était farou­che­ment par­ti­sane. Jusque dans les années 1850, les jour­naux étaient sou­vent finan­cés par les par­tis poli­tiques. Même quand ils sont deve­nus plus indé­pen­dants par rap­port aux par­tis, ils n’ont pas adhé­ré à un idéal d’ob­jec­ti­vi­té ou de neu­tra­li­té. En 1841, Horace Gree­ley lan­çait son jour­nal, The New York Tri­bune, en annon­çant que ce serait « un pério­dique éga­le­ment éloi­gné d’un côté d’un esprit de par­ti ser­vile et de l’autre d’une neu­tra­li­té bâillon­née et timo­rée ». Des rédac­teurs en chef à l’es­prit éner­gique, tels que Gree­ley, James Gor­don Ben­nett, E. L. God­kin et Samuel Bowles n’é­taient pas d’ac­cord avec la façon dont les exi­gences de loyau­té à l’é­gard du par­ti empié­taient sur l’in­dé­pen­dance édi­to­riale, trans­for­mant le rédac­teur en simple organe d’un par­ti ou d’une fac­tion, mais ils n’es­sayaient pas de dis­si­mu­ler leurs propres opi­nions ou d’im­po­ser une stricte sépa­ra­tion entre infor­ma­tions et conte­nu édi­to­rial. Leurs jour­naux étaient des pério­diques d’o­pi­nion où le lec­teur s’at­ten­dait à trou­ver un point de vue bien défi­ni, en même temps que des cri­tiques sans relâche des points de vue opposés.

    Ce n’est pas un hasard si le jour­na­lisme de ce type a été flo­ris­sant pen­dant la période qui va de 1830 à 1900, où la par­ti­ci­pa­tion popu­laire à la poli­tique était à son zénith. Sur le total des hommes en âge de voter, le chiffre typique de la par­ti­ci­pa­tion à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle était de 80 %. Après 1900, le pour­cen­tage a décli­né net­te­ment (pour pas­ser à 65 % en 1904 et à 59 % en 1912) et il a conti­nué à bais­ser plus ou moins régu­liè­re­ment pen­dant tout le siècle. Les retraites aux flam­beaux, les ras­sem­ble­ments de masse et les joutes ora­toires habi­tuelles fai­saient de la vie poli­tique au XIXe siècle un objet qui inté­res­sait pas­sion­né­ment le public, et le jour­na­lisme ser­vait dans ce contexte de pro­lon­ge­ment à la séance de l’as­sem­blée com­mu­nale. La presse du XIXe siècle a créé un forum ouvert à tous où l’on dis­pu­tait avec cha­leur des pro­blèmes. Non seule­ment les jour­naux ren­daient compte des contro­verses poli­tiques mais ils y pre­naient part, en y entraî­nant aus­si leurs lec­teurs.

    La culture de l’im­pri­mé repo­sait sur les restes d’une tra­di­tion orale. L’im­pri­mé n’é­tait pas encore le moyen exclu­sif de com­mu­ni­ca­tion, et il n’a­vait pas non plus rom­pu ses attaches avec la langue par­lée. Le lan­gage de l’im­pri­mé était encore façon­né par les rythmes et les exi­gences du mot par­lé, en par­ti­cu­lier par les conven­tions de l’ar­gu­men­ta­tion orale. L’im­pri­mé ser­vait à créer un forum plus vaste pour le mot par­lé et pas encore à le rem­pla­cer ou à le refaçonner.

    Les débats Lin­coln-Dou­glas ont été l’exemple du meilleur de la tra­di­tion orale. Selon les normes modernes, Lin­coln et Dou­glas ont enfreint toutes les règles du dis­cours poli­tique. Ils ont sou­mis leurs audi­toires (qui ras­sem­blaient jus­qu’à quinze mille per­sonnes en une fois) à une ana­lyse minu­tieuse de ques­tions com­plexes. Ils ont par­lé dans un style piquant, fami­lier, par­fois auda­cieux, et avec une can­deur consi­dé­ra­ble­ment supé­rieure à celle que les poli­ti­ciens jugent sage d’u­ti­li­ser aujourd’­hui. Ils ont pris des posi­tions bien tran­chées, qu’il devait leur être dif­fi­cile d’a­ban­don­ner. Ils se sont conduits comme si les res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques étaient por­teuses de l’o­bli­ga­tion de cla­ri­fier les pro­blèmes au lieu sim­ple­ment de celle de se faire élire.

    Le contraste entre ces débats jus­te­ment célèbres et les débats pour les élec­tions pré­si­den­tielles de nos jours, où ce sont les médias qui défi­nissent les thèmes et déter­minent les règles du jeu, est sans équi­voque et très clai­re­ment à notre désa­van­tage. Faire inter­ro­ger des can­di­dats à une charge poli­tique par des jour­na­listes — ce qui est deve­nu la for­mule obli­gée du débat — tend à gros­sir l’im­por­tance des jour­na­listes et à réduire celle des can­di­dats. Les jour­na­listes posent des ques­tions — pro­saïques et pré­vi­sibles pour l’es­sen­tiel — et aiguillonnent les can­di­dats pour qu’ils leur donnent des réponses rapides et spé­ci­fiques, se réser­vant le droit d’in­ter­rompre les can­di­dats et de leur enle­ver la parole à chaque fois qu’ils paraissent s’é­car­ter du thème imposé. 

    Pour se pré­pa­rer à cette épreuve, les can­di­dats se fient à leurs conseillers qui leur far­cissent le crâne de faits et de chiffres, de slo­gans faciles à rete­nir et de toute autre chose fai­sant pas­ser l’im­pres­sion d’une com­pé­tence très large et imper­tur­bable. Confron­tés non seule­ment à une armée de jour­na­listes prêts à leur sau­ter sur le poil au moindre faux pas, mais aus­si au regard froid et impla­cable de la camé­ra, les hommes poli­tiques savent que tout repose sur leur capa­ci­té à gérer les impres­sions visuelles. Il faut qu’il se dégage d’eux une sen­sa­tion de confiance, d’es­prit de déci­sion, et qu’ils ne donnent jamais l’ap­pa­rence d’être à court de paroles. La nature de l’oc­ca­sion demande d’eux qu’ils exa­gèrent la por­tée et l’ef­fi­ca­ci­té de la prise de déci­sion poli­tique, qu’ils donnent le sen­ti­ment qu’a­vec les bonnes mesures et la bonne direc­tion, le pays pour­ra affron­ter tous les défis.

    Le for­mat du débat télé­vi­sé demande que tous les can­di­dats se res­semblent : confiants, sereins et donc irréels. Mais il leur impose aus­si l’o­bli­ga­tion d’ex­pli­quer ce qui les rend dif­fé­rents des autres. Une fois que la ques­tion est posée, la réponse est toute don­née. Cette ques­tion est de fait avi­lis­sante et dégra­dante et consti­tue un bon exemple de l’ef­fet qu’a la télé­vi­sion de rabais­ser l’ob­jet qu’il s’a­git d’é­va­luer, de per­cer à jour tous les dégui­se­ments, de dégon­fler toutes les pré­ten­tions. For­mu­lée de but en blanc avec l’in­dis­pen­sable dimen­sion sous-jacente de scep­ti­cisme géné­ra­li­sé qui fait for­cé­ment par­tie du lan­gage de la télé­vi­sion, la ques­tion se révèle un modèle de ques­tion rhé­to­rique : — Qu’est-ce qui vous rend si unique ? — Rien.

    C’est par excel­lence la ques­tion que pose la télé­vi­sion, parce qu’il est dans la nature de ce média de nous ensei­gner, avec une insis­tance impla­cable, que per­sonne n’est unique, quelles que soient les pré­ten­tions contraires. Au point où nous en sommes arri­vés dans notre his­toire, il est bien pos­sible que la meilleure qua­li­fi­ca­tion pour exer­cer une charge éle­vée soit de refu­ser de coopé­rer avec le plan d’au­to-pro­mo­tion des médias. Un can­di­dat qui aurait le cou­rage de s’abs­te­nir de paraître dans les « débats » orga­ni­sés par les médias se dis­tin­gue­rait auto­ma­ti­que­ment des autres et pour­rait se pré­va­loir d’une bonne dose de res­pect de la part du public. 

    Les can­di­dats devraient récla­mer de pou­voir débattre direc­te­ment l’un avec l’autre au lieu de réagir à des ques­tions qui leur sont adres­sées par des com­men­ta­teurs et des spé­cia­listes. Leur pas­si­vi­té et leur veu­le­rie les rabaissent aux yeux des élec­teurs. Ils ont besoin de recou­vrer leur res­pect pour eux-mêmes en contes­tant le sta­tut d’ar­bitres du débat public qu’ont pris les médias. 

    Refu­ser de jouer le jeu selon les règles fixées par les médias ferait prendre conscience aux gens de l’im­mense influence illé­gi­time que les médias en sont arri­vés à exer­cer sur la poli­tique amé­ri­caine. Ce serait aus­si l’in­dice cru­cial de la pré­sence chez le can­di­dat d’un carac­tère iden­ti­fiable par les élec­teurs et auquel ils pour­raient se rallier.

    Qu’est-il arri­vé à la tra­di­tion dont les débats Lin­coln-Dou­glas nous ont don­né un exemple ? Les scan­dales de l’Âge du toc don­nèrent mau­vaise répu­ta­tion à la poli­tique des par­tis. Ils vinrent confor­ter les doutes et les inquié­tudes que les « gens de bien » nour­ris­saient déjà à l’a­vè­ne­ment de la démo­cra­tie jack­so­nienne. Au cours des années 1870 et 1880, il était deve­nu cou­rant par­mi les classes ins­truites d’a­voir une mau­vaise opi­nion de la poli­tique. Les réfor­ma­teurs issus de la bonne socié­té — ceux que leurs enne­mis qua­li­fiaient de mug­wumps (1) — récla­maient que la poli­tique soit pro­fes­sion­na­li­sée, ce qui aurait per­mis de libé­rer la fonc­tion publique du « sys­tème des dépouilles » et du contrôle des par­tis et de sub­sti­tuer aux nomi­na­tions poli­tiques un corps d’ex­perts qua­li­fiés.

    Même ceux qui reje­tèrent l’ap­pel à décla­rer leur indé­pen­dance par rap­port au sys­tème des par­tis, comme Théo­dore Roo­se­velt (qui, par son refus à aban­don­ner le par­ti répu­bli­cain, pro­vo­qua la fureur des « indé­pen­dants ») par­ta­geaient l’en­thou­siasme des mug­wumps pour la réforme de la fonc­tion publique. Selon Roo­se­velt, les « gens de bien » devaient aller défier les hommes mis en place par le sys­tème des dépouilles sur leur propre ter­ri­toire au lieu de se reti­rer sur la touche de la vie politique.

    Le mou­ve­ment pour un grand net­toyage de la poli­tique gagna de la force pen­dant l’é­poque pro­gres­siste. Sous la direc­tion de Roo­se­velt, de Woo­drow Wil­son, de Robert La Fol­lette et de William Jen­nings Bryan, les pro­gres­sistes prê­chaient « l’ef­fi­ca­ci­té », « le bon gou­ver­ne­ment », « l’en­tente au-delà des cli­vages de par­tis » et « la ges­tion scien­ti­fique » des affaires publiques, décla­rant la guerre au sys­tèmes des « bosses ». Ils s’en prirent au sys­tème de l’an­cien­ne­té au Congrès, limi­tèrent les pou­voirs du Spea­ker (pré­sident) de la Chambre des Repré­sen­tants, rem­pla­cèrent les maires des grandes villes par des mana­gers (syn­dics) et délé­guèrent d’im­por­tantes fonc­tions de gou­ver­ne­ment à des com­mis­sions nom­mées dis­po­sant d’un état-major d’ad­mi­nis­tra­teurs qualifiés. 

    Se ren­dant compte que les « machines » poli­tiques dans les grandes villes étaient des bureaux d’as­sis­tance sociale d’un type rudi­men­taire, dis­tri­buant du tra­vail et d’autres avan­tages à leur clien­tèle et s’as­su­rant ain­si leur loyau­té, les pro­gres­sistes entre­prirent de créer un assis­ta­nat d’É­tat comme moyen de concur­ren­cer les « machines ». Ils lan­cèrent des enquêtes exhaus­tives sur la cri­mi­na­li­té, le vice, la misère et autres « pro­blèmes sociaux ». Leur posi­tion était que gou­ver­ner est une science, pas un art. Ils for­gèrent des liens entre l’É­tat et l’u­ni­ver­si­té de manière à garan­tir l’ap­port constant d’ex­perts et de savoir spé­cia­li­sé. Mais le débat public avait pour eux peu d’in­té­rêt. De leur point de vue, la plu­part des ques­tions poli­tiques étaient trop com­plexes, pour être sou­mises au juge­ment du peuple. Ils aimaient oppo­ser l’ex­pert scien­ti­fique à l’o­ra­teur, voyant dans ce der­nier un mou­lin à paroles inutile dont les dia­tribes ne fai­saient qu’embrouiller l’es­prit du public.

    Le pro­fes­sion­na­lisme dans la poli­tique signi­fiait pro­fes­sion­na­lisme dans le jour­na­lisme. La liai­son entre les deux fut énon­cée par Wal­ter Lipp­mann dans une remar­quable série d’ou­vrages : Liber­ty and the News (1920), Public Opi­nion (1922) et The Phan­tom Public (1925).

    Ils ont four­ni au jour­na­lisme moderne sa charte fon­da­trice, l’ar­gu­men­ta­tion la plus éla­bo­rée en faveur d’un jour­na­lisme qui serait gui­dé par le nou­vel idéal de l’ob­jec­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle. Lipp­mann a avan­cé des cri­tères qui sont tou­jours ceux sur les­quels on juge la presse — avec pour résul­tat habi­tuel qu’on ne la trouve pas à leur hauteur.

    Tou­te­fois ce qui nous occupe ici n’est pas de savoir si la presse a su être à la hau­teur des cri­tères de Lipp­mann, mais com­ment tout d’a­bord il en est arri­vé à défi­nir ces cri­tères. En 1920, Lipp­mann et Charles Merz publiaient dans The New Repu­blic un long article exa­mi­nant la manière dont la presse avait ren­du compte de la révo­lu­tion russe. Aujourd’­hui oubliée, cette étude mon­trait que les jour­naux amé­ri­cains avaient don­né à leurs lec­teurs une des­crip­tion de la Révo­lu­tion défor­mée par leurs pré­ju­gés anti-bol­che­viques, une ten­dance à prendre leurs dési­rs pour des réa­li­tés et de l’i­gno­rance pure et simple. La rédac­tion de Liber­ty and the News était aus­si moti­vée par l’é­crou­le­ment de l’ob­jec­ti­vi­té jour­na­lis­tique pen­dant la guerre, quand les jour­naux s’é­taient auto-dési­gnés « défen­seurs de la foi ». Selon Lipp­mann, le résul­tat avait été une « rup­ture des moyens de connais­sance du public ». La dif­fi­cul­té dépas­sait la guerre ou la révo­lu­tion, « des­truc­teurs suprêmes de la pen­sée réa­liste ». L’é­ta­lage de sexua­li­té, de vio­lence et de « faits divers » — pro­duits de base du jour­na­lisme de masse moderne — sou­le­vait de graves ques­tions sur l’a­ve­nir de la démo­cra­tie. « Tout ce qu’ont pré­ten­du les cri­tiques les plus mor­dants de la démo­cra­tie est vrai s’il n’y a pas apport constant d’in­for­ma­tions fiables et pertinentes. »

    Dans Public Opi­nion et The Phan­tom Public, Lipp­mann répon­dait de fait aux cri­tiques en redé­fi­nis­sant la démo­cra­tie. La démo­cra­tie ne deman­dait pas que le peuple se gou­verne lit­té­ra­le­ment lui-même. Le public n’a­vait dans le gou­ver­ne­ment qu’une part stric­te­ment pro­cé­du­rière. L’in­té­rêt du public n’al­lait pas jus­qu’à la sub­stance de la prise de déci­sions. « Le public s’in­té­resse à la Loi, pas aux lois ; à la méthode du droit, pas à sa sub­stance. » Les ques­tions de sub­stance devaient être déci­dées par des admi­nis­tra­teurs com­pé­tents qui, par leur accès à une infor­ma­tion fiable, étaient immu­ni­sés contre les « sym­boles » émo­tion­nels et les « sté­réo­types » qui domi­naient le débat public. Le public était incom­pé­tent pour se gou­ver­ner et ne se sou­ciait même pas de se gou­ver­ner, du point de vue de Lipp­mann. Mais tant que l’on appli­quait des règles assu­rant l’é­qui­té, le public se satis­fe­rait de lais­ser le gou­ver­ne­ment à des experts – pour­vu, bien sûr, que ces experts obtiennent des résul­tats, cette abon­dance tou­jours crois­sante de com­mo­di­tés et de bien-être qui s’i­den­ti­fiait si étroi­te­ment au mode de vie américain.

    Lipp­mann recon­nais­sait le conflit qui exis­tait entre ses recom­man­da­tions et la théo­rie reçue de la démo­cra­tie, selon laquelle les citoyens devaient par­ti­ci­per aux débats sur les prises de déci­sion publiques et y avoir une action, ne serait-ce qu’in­di­recte. Il sou­te­nait que la théo­rie démo­cra­tique avait ses racines dans des condi­tions sociales qui n’exis­taient plus. Elle pré­sup­po­sait un « citoyen omni-com­pé­tent », un « bon­homme ency­clo­pé­dique » qui ne pou­vait se trou­ver que dans une « com­mu­nau­té simple et refer­mée sur elle-même ». Dans « le milieu vaste et impré­vi­sible » du monde moderne, ce vieil idéal de citoyen­ne­té était obso­lète. La com­plexi­té d’une socié­té indus­trielle deman­dait un gou­ver­ne­ment confié à des res­pon­sables qui seraient néces­sai­re­ment gui­dés — puisque toute forme de démo­cra­tie directe était à pré­sent impos­sible — soit par l’o­pi­nion publique, soit par le savoir d’ex­perts. L’o­pi­nion publique n’é­tait pas fiable parce qu’elle ne pou­vait être unie qu’en fai­sant appel à des slo­gans et à des « images symboliques ». 

    La méfiance de Lipp­mann à l’é­gard de l’o­pi­nion publique repo­sait sur la dis­tinc­tion épis­té­mo­lo­gique entre véri­té et simple opi­nion. Dans sa concep­tion, la véri­té sur­gis­sait d’une enquête scien­ti­fique dés­in­té­res­sée ; tout le reste était idéo­lo­gie. Donc la por­tée du débat public devait être sévè­re­ment res­treinte. Dans le meilleur des cas, le débat public était une néces­si­té pénible — non pas l’es­sence même de la démo­cra­tie mais son « défaut pre­mier » qui ne nais­sait que du fait qu’on dis­po­sait mal­heu­reu­se­ment d’une quan­ti­té limi­tée de « connais­sance exacte ». Dans l’i­déal, le débat public n’au­rait aucu­ne­ment lieu ; les déci­sions se base­raient seule­ment sur des « normes de mesure » scien­ti­fiques. La science tran­chait net dans « les slo­gans et les sté­réo­types para­ly­sants », dans « les fils de la mémoire et de l’é­mo­tion » qui immo­bi­li­saient dans leurs nœuds « l’ad­mi­nis­tra­teur responsable ».

    Dans la vision de Lipp­mann, le rôle de la presse était de faire cir­cu­ler de l’in­for­ma­tion et non d’en­cou­ra­ger la dis­cus­sion. La rela­tion entre infor­ma­tion et dis­cus­sion était anta­go­niste, et non com­plé­men­taire. Sa posi­tion n’é­tait pas qu’une infor­ma­tion fiable était une condi­tion préa­lable néces­saire à la dis­cus­sion ; au contraire, ce qu’il vou­lait dire, c’est que l’in­for­ma­tion excluait la dis­cus­sion, ren­dait toute dis­cus­sion inutile. Les débats étaient ce qui se pro­dui­sait en l’ab­sence d’in­for­ma­tion fiable.

    Lipp­mann avait oublié ce qu’il avait appris (ou ce qu’il aurait dû apprendre) de William James et John Dewey : que notre quête d’une infor­ma­tion fiable est elle-même gui­dée par les ques­tions qui sont sou­le­vées au cours des dis­cus­sions por­tant sur une série d’ac­tions don­née. C’est seule­ment en sou­met­tant nos pré­fé­rences et nos pro­jets à l’é­preuve du débat que nous en arri­vons à com­prendre ce que nous savons et ce qu’il nous reste à apprendre. Tant que nous n’a­vons pas à défendre nos opi­nions en public, elles demeurent des opi­nions au sens péjo­ra­tif que Lipp­mann donne à ce mot — des convic­tions à moi­tié for­mées fon­dées sur des impres­sions aléa­toires et des pré­sup­po­sés admis sans exa­men. C’est l’acte de for­mu­ler nos concep­tions et de les défendre qui les tire de la caté­go­rie des « opi­nions », qui leur donne forme et défi­ni­tion et per­met éga­le­ment à d’autres de les iden­ti­fier comme la des­crip­tion de leur propre expé­rience. Bref, nous n’en arri­vons à connaître ce que nous avons en tête qu’en nous expli­quant devant les autres.

    Bien sûr, la ten­ta­tive de conver­tir autrui à notre propre point de vue com­porte le risque qu’il puisse nous arri­ver d’a­dop­ter plu­tôt le leur. Il nous faut entrer par l’i­ma­gi­na­tion dans les argu­ments de nos adver­saires, ne serait-ce que dans l’in­ten­tion de les réfu­ter, et peut-être qu’au bout du compte nous nous retrou­ve­rons per­sua­dés par ceux que nous cher­chions à per­sua­der. La dis­cus­sion est ris­quée et impré­vi­sible, et pour cette rai­son elle, est édu­ca­tive.

    Pour la plu­part d’entre nous, nous ten­dons à y voir (comme Lipp­mann) le choc de dogmes rivaux, une foire d’empoigne où aucun des deux camps ne cède de ter­rain. Mais on ne rem­porte pas une dis­cus­sion en fai­sant taire ses adver­saires à force de hur­le­ments. On la rem­porte en fai­sant chan­ger d’a­vis son adver­saire — chose qui ne peut arri­ver que si l’on accorde une écoute res­pec­tueuse aux argu­ments adverses et que l’on per­suade quand même ceux qui les avancent qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ces argu­ments. Pen­dant que nous sommes enga­gés dans cette acti­vi­té, il se peut bien que ce soit nous qui déci­dions qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans les nôtres.

    Si nous main­te­nons fer­me­ment que le débat est l’es­sence de l’é­du­ca­tion, nous défen­drons la démo­cra­tie comme la forme de gou­ver­ne­ment non pas la plus effi­cace mais la plus édu­ca­tive, telle qu’elle étend aus­si lar­ge­ment que pos­sible le cercle de la dis­cus­sion et oblige ain­si tous les citoyens à arti­cu­ler leurs concep­tions, à les mettre en dan­ger et à culti­ver les ver­tus de l’é­lo­quence, de la clar­té de pen­sée et d’ex­pres­sion, et du juge­ment solide. Comme le rele­vait Lipp­mann, les petites com­mu­nau­tés consti­tuent le lieu clas­sique de la démo­cra­tie — non pas tou­te­fois parce qu’elles sont « refer­mées sur elles-mêmes », mais sim­ple­ment parce qu’elles per­mettent à tout le monde de prendre part aux débats publics. Au lieu de reje­ter som­mai­re­ment la démo­cra­tie directe comme n’ayant aucune per­ti­nence dans les condi­tions modernes, il nous faut la recréer sur une grande échelle. De ce point de vue, la presse sert d’é­qui­valent à l’as­sem­blée communale.

    C’est de fait ce qu’a sou­te­nu Dewey — peu clai­re­ment tou­te­fois, hélas — dans The Public and Its Pro­blems (1927), ouvrage écrit en réponse aux réflexions déso­bli­geantes de Lipp­mann sur l’o­pi­nion publique. La dis­tinc­tion éta­blie par Lipp­mann entre véri­té et infor­ma­tion repo­sait sur une « théo­rie pas­sive de la connais­sance comme spec­tacle » ain­si que l’ex­plique James W. Carey dans son Com­mu­ni­ca­tion as Culture (1989).

    Dans la concep­tion des choses que se fai­sait Lipp­mann, la connais­sance est ce que nous rece­vons quand un obser­va­teur, de pré­fé­rence for­mé scien­ti­fi­que­ment, nous pré­sente une copie de la réa­li­té que nous pou­vons tous recon­naître. De son côté, Dewey savait que même les scien­ti­fiques débattent entre eux. Il sou­te­nait qu’une « enquête sys­té­ma­tique » n’é­tait que le com­men­ce­ment de la connais­sance et non pas sa forme finale. La connais­sance dont avait besoin toute com­mu­nau­té — qu’il s’a­gisse d’une com­mu­nau­té de cher­cheurs scien­ti­fiques ou d’une com­mu­nau­té poli­tique — ne se déga­geait que du « dia­logue » et d’un « échange direct ».

    Comme l’in­dique Carey, il est signi­fi­ca­tif que l’a­na­lyse de la com­mu­ni­ca­tion selon Dewey mette plu­tôt l’ac­cent sur l’o­reille que sur l’œil. Dewey écrit en effet : « La conver­sa­tion a une impor­tance vitale qui manque dans les paroles fixées et gelées de l’é­crit… Les liai­sons de l’o­reille avec la pen­sée et l’é­mo­tion vitales qui s’ex­priment sont immen­sé­ment plus étroites et plus diverses que celles de l’œil. La vision est spec­ta­trice ; l’ouïe est participante. »

    La presse étend la por­tée du débat en appor­tant au mot par­lé le sup­plé­ment du mot écrit. Si la presse doit s’ex­cu­ser de quelque chose, ce n’est pas du fait que le mot écrit soit un piètre sub­sti­tut pour la langue pure des mathé­ma­tiques. Dans ce rap­port, ce qui compte, c’est que le mot écrit soit un piètre sub­sti­tut pour le mot par­lé. Mais c’est tou­te­fois un sub­sti­tut accep­table aus­si long­temps que l’é­crit prend pour modèle l’o­ral et non pas les mathé­ma­tiques. Si la presse n’é­tait pas fiable selon Lipp­mann, c’é­tait parce qu’elle ne pou­vait jamais nous don­ner des repré­sen­ta­tions exactes de la réa­li­té, mais seule­ment des « images sym­bo­liques » et des sté­réo­types. L’a­na­lyse de Dewey sous-enten­dait une voie cri­tique plus péné­trante. Pour citer Carey : « La presse en per­ce­vant son rôle comme celui d’in­for­mer le public aban­donne le rôle d’or­ga­nisme char­gé de faire vivre la conver­sa­tion de notre culture. » Ayant adhé­ré à l’i­déal d’ob­jec­ti­vi­té de Lipp­mann, la presse ne sert plus à culti­ver « cer­taines habi­tudes vitales » dans la com­mu­nau­té : « la capa­ci­té de suivre un argu­ment, de sai­sir le point de vue d’au­trui, d’é­lar­gir les fron­tières de l’en­ten­de­ment, de débattre les dif­fé­rentes fina­li­tés que l’on pour­rait choi­sir de viser. »

    La mon­tée paral­lèle et simul­ta­née de la publi­ci­té et des rela­tions publiques contri­bue à expli­quer pour­quoi la presse a renon­cé à sa fonc­tion la plus impor­tante — celle d’a­gran­dir le forum public — en même temps qu’elle deve­nait plus « res­pon­sable ». Une presse res­pon­sable, par oppo­si­tion à une presse par­ti­sane ou ancrée dans ses opi­nions atti­rait le type de lec­teurs que les publi­ci­taires étaient avides de tou­cher : des lec­teurs nan­tis, qui pour la plu­part se consi­dé­raient pro­ba­ble­ment des élec­teurs indé­pen­dants. Ces lec­teurs vou­laient avoir l’as­su­rance de lire toutes les nou­velles qu’il est conve­nable de publier et non pas la vision des choses d’un rédac­teur en chef, mar­quée par l’i­dio­syn­cra­sie et sans doute biai­sée. On en est arri­vé à ce que res­pon­sa­bi­li­té soit syno­nyme de recul devant toute contro­verse, parce que.les annon­ceurs étaient dis­po­sés à payer pour cela. Cer­tains annon­ceurs étaient éga­le­ment dis­po­sés à payer pour du sen­sa­tion­na­lisme, quoi­qu’au total ils aient pré­fé­ré un lec­to­rat res­pec­table plu­tôt que sim­ple­ment une forte cir­cu­la­tion. En tout cas, ce qu’ils ne pré­fé­raient pas, c’é­tait de « l’o­pi­nion » — non que les argu­ments phi­lo­so­phiques de Lipp­mann les aient mar­qués, mais parce qu’un jour­na­lisme aux opi­nions tran­chées ne leur garan­tis­sait pas le bon public. Sans doute espé­raient-ils aus­si qu’une aura d’ob­jec­ti­vi­té, marque carac­té­ris­tique du jour­na­lisme res­pon­sable, vien­drait déteindre aus­si sur les réclames qui entou­raient des colonnes de texte de plus en plus minces.

    Par un curieux retour­ne­ment de l’his­toire, la publi­ci­té, la pro­mo­tion et les autres formes de per­sua­sion com­mer­ciale en sont venues elles-mêmes à se dégui­ser en infor­ma­tion. Publi­ci­té et pro­mo­tion se sont sub­sti­tuées au débat ouvert. « Les per­sua­deurs cachés » (selon la for­mule de Vance Packard) ont rem­pla­cé les rédac­teurs d’an­tan, les essayistes et les ora­teurs qui ne fai­saient pas mys­tère de leur enga­ge­ment par­ti­san. L’in­for­ma­tion et la pro­mo­tion sont deve­nues de plus en plus impos­sibles à dis­tin­guer. L’es­sen­tiel des « nou­velles » dans nos jour­naux — 40 % selon l’es­ti­ma­tion opti­miste de M. Scott Cut­lip, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té de Géor­gie — est consti­tué d’élé­ments qui sont débi­tés par des agences de presse et des offices de rela­tions publiques et régur­gi­tés ensuite sans modi­fi­ca­tion par les organes jour­na­lis­tiques « objec­tifs ». Nous nous sommes habi­tués à l’i­dée que l’es­sen­tiel de l’es­pace dans nos quo­ti­diens d’in­for­ma­tion, si l’on peut dire, soit consa­cré à la publi­ci­té — au moins les deux tiers dans la plu­part des quo­ti­diens.

    Mais si nous consi­dé­rons les rela­tions publiques comme une autre forme de publi­ci­té, ce qui n’est pas vrai­ment tiré par les che­veux puisque les deux sont ali­men­tées par des entre­prises pri­vées d’ins­pi­ra­tion com­mer­ciale, il nous faut à pré­sent nous faire à l’i­dée qu’une grande par­tie des « nou­velles » est consti­tuée aus­si de publicités. 

    Le déclin de la presse par­ti­sane et l’a­vè­ne­ment d’un nou­veau type de jour­na­lisme qui pro­fesse des normes rigou­reuses d’ob­jec­ti­vi­té ne nous assurent pas un apport constant d’in­for­ma­tions uti­li­sables. Si l’in­for­ma­tion n’est pas pro­duite par un débat public sou­te­nu, elle sera pour l’es­sen­tiel au mieux dépour­vue de per­ti­nence, et au pire trom­peuse et mani­pu­la­trice. De plus en plus, l’in­for­ma­tion est pro­duite par des gens qui dési­rent pro­mou­voir quelque chose ou quel­qu’un — un pro­duit, une cause, un can­di­dat ou un élu — sans s’en remettre pour cela à ses qua­li­tés intrin­sèques ni en faire expli­ci­te­ment la réclame en avouant qu’ils y ont un inté­rêt per­son­nel. Dans son zèle à infor­mer le public, une bonne par­tie de la presse est deve­nue le canal tout trou­vé de ce qui est l’é­qui­valent de cet insup­por­table cour­rier pro­mo­tion­nel qui encombre nos boîtes aux lettres. Comme la poste — encore une ins­ti­tu­tion qui ser­vait autre­fois à élar­gir la sphère de la dis­cus­sion inter­per­son­nelle et à créer des « comi­tés de cor­res­pon­dance » — elle dis­tri­bue aujourd’­hui une pro­fu­sion d’in­for­ma­tion inutile, indi­geste, dont per­sonne ne veut, et qui pour la plus grande part va finir au panier sans qu’on l’ait lue.

    L’ef­fet le plus impor­tant de cette obses­sion de l’in­for­ma­tion, à part la des­truc­tion d’arbres pour fabri­quer du papier et le far­deau crois­sant que repré­sente « la ges­tion des déchets », est d’affai­blir l’au­to­ri­té du mot. Quand on se sert des mots comme de simples ins­tru­ments de pro­pa­gande ou de pro­mo­tion, ils perdent leur pou­voir de per­sua­sion. Ils cessent bien­tôt d’a­voir la moindre signi­fi­ca­tion. Les gens perdent leur capa­ci­té à se ser­vir du lan­gage avec pré­ci­sion et de façon expres­sive, ou même à dis­tin­guer un mot d’a­vec un autre. Le mot par­lé se modèle sur le mot écrit au lieu que ce soit l’in­verse, et la parole ordi­naire com­mence à res­sem­bler au jar­gon ampou­lé que nous trou­vons dans les jour­naux. La parole ordi­naire com­mence à res­sem­bler à de « l’in­for­ma­tion » — catas­trophe dont peut-être la langue anglaise ne se relè­ve­ra jamais. 

    ____________

    (1) Pro­ve­nant d’un dia­lecte indien et signi­fiant « grand chef », le terme de « mug­wump » est uti­li­sé pour dési­gner iro­ni­que­ment le patri­cien, l’in­tel­lec­tuel, voire l’ar­tiste, dégoû­té par l’é­vo­lu­tion démo­cra­tique et maté­ria­liste de la vie amé­ri­caine, et révol­té par la place gran­dis­sante des immi­grants non anglo-saxons et leurs sys­tèmes clien­té­listes (machines) dans les grandes villes, domi­né par un boss, inter­mé­diaire tout-puis­sant. Leur organe natu­rel est The Nation de God­kin. (N d T)

    Source : Chris­to­pher Lasch, La révolte des élites et la tra­hi­son de la démo­cra­tie (1994), Cli­mats, cha­pitre 9 « L’art per­du de la contro­verse », pages 167 à 180.

    Chris­to­pher Lasch est un pen­seur remar­quable, n’est-ce pas ? Tout le livre est du même ton­neau, c’est d’une richesse exceptionnelle.

    La contro­verse Lippmann/Dewey, com­plè­te­ment oubliée aujourd’­hui, est pour­tant un élé­ment impor­tant pour com­prendre la dégé­né­res­cence du mot démo­cra­tie et des valeurs popu­laires, cette impor­tante Com­mon Decen­cy que défen­dait Orwell et que le libé­ra­lisme refuse de défendre.

    Il faut lire Lasch, Michéa et Orwell.

    Étienne.

    Réponse
  2. anardon

    Bon­jour Etienne Chouard,

    Glo­ba­le­ment j’ap­pré­cie vos actions aus­si suis je sur­pris de voir que J. Che­mi­nade, répu­té d’ex­trême droite, appa­raisse dans vos « sen­ti­nelles du peuple ».
    Qu’ en dites vous ?

    Réponse
  3. Étienne

    @ Anar­don,

    Michel Onfray sou­ligne sou­vent que LA RÉPUTATION EST LA SOMME DES MALENTENDUS QUI S’ACCUMULENT SUR UNE PERSONNE.

    Je trouve cette maxime per­ti­nente et sou­vent vérifiée.

    Par prin­cipe, donc, je me méfie des répu­ta­tions et je tâche de véri­fier les faits, autant que possible.

    Il se trouve que je connais per­son­nel­le­ment Jacques Che­mi­nade et une par­tie des mili­tants de son petit par­ti. Il est donc plus dif­fi­cile de me faire croire que ce sont des extré­mistes de droite, à moi qui ai éprou­vé leur huma­nisme sin­cère pen­dant des heures de conver­sa­tions passionnantes.

    Cette rumeur est UN EXEMPLE ACADÉMIQUE DE CE QUE LES RUMEURS PEUVENT ÊTRE UN RAMASSIS DE SOTTISE ET DE ROUERIE, com­bi­nai­son de la roue­rie de ceux qui les inventent et de la sot­tise de ceux qui leur donnent cré­dit sans véri­fier quoi que ce soit.

    Voyez http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​f​o​r​u​m​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​2​0​1​1​/​0​5​/​2​5​/​1​2​6​-​j​a​c​q​u​e​s​-​c​h​e​m​i​n​a​d​e​-​a​u​t​h​e​n​t​i​q​u​e​-​s​e​n​t​i​n​e​l​l​e​-​d​u​-​p​e​u​p​l​e​-​m​a​l​t​r​a​i​t​e​-​d​e​p​u​i​s​-​l​o​n​g​t​e​m​p​s​-​p​a​r​-​l​e​s​-​c​h​i​e​n​s​-​d​e​-​g​a​r​d​e​-​d​e​-​l​-​o​l​i​g​a​r​c​hie

    Et contrô­lez par vous-même LES FAITS, au lieu de croire toutes les fadaises cari­ca­tu­rales et calom­nieuses qui traînent dans les PARTIS, VÉRITABLES PRISONS DE LA PENSÉE, machines de guerre intellectuelle.

    Si vous lisez les articles du site de Che­mi­nade, je vous défie d’y trou­ver une ligne, un mot, qui confirme cette calom­nie lamentable.

    Par contre, je vous fais remar­quer que Larouche et Che­mi­nade s’en prennent fron­ta­le­ment et tout à fait prio­ri­tai­re­ment à la FINANCE comme cause cen­trale des mal­heurs des hommes. (Et les FAITS me conduisent à leur don­ner RAISON.)

    Ceci explique sans doute cela : j’ob­serve que tous ceux qui s’en prennent aux banques de façon cré­dible, sérieuse et dan­ge­reuse pour les banques se retrouvent éti­que­tés « secte », « d’ex­trême droite », fas­ciste », etc.

    Ce qui me fatigue, sur­tout, c’est la cré­du­li­té et la couar­dise de mes conci­toyens : il suf­fit qu’on bran­disse le chif­fon rouge « fas­ciste » pour qu’ils s’é­loignent rapi­de­ment, de peur sans doute de prendre eux-mêmes des coups injustes, sans même véri­fier si des FAITS cor­ro­borent ces calom­nies. C’est pitoyable. Ils dis­cré­ditent ain­si eux-mêmes leurs meilleurs alliés.

    Nous sommes trop vul­né­rables aux bobards. Il suf­fit de calom­nier nos meilleurs com­bat­tants pour que nous leur tirions des­sus nous-mêmes. Plus con que ça, tu meurs. Nous ne gagne­rons jamais.

    À vrai dire, votre ques­tion me déprime.

    Étienne.

    Réponse
  4. NingúnOtro

    Les bobards… mes pires enne­mis (même si je suis trop huma­niste pour leur tirer des­sus… par­don­nez-leur, que disait Jesu, car ils ne savent pas ce qu’ils font).

    Il n’y à pas pire qu’un igno­rant qui ignore qu’il ignore, et qui reste un bou­let pour tous parce-qu’il n’est bon à rien.

    Pour pou­vouir avan­cer, il faut s’ins­truire. Sur n’im­porte quoi qui puisse être utile à la com­mu­nau­té qu’on veut voir émerger.

    Tant qu’on aura un cer­veau qui fonc­tionne… tout le reste n’est que construc­tion intel­lec­tuelle ! Ne for­cez pas les intel­los à se cacher en leur tirant desus, on à besoin d’eux pour com­prendre. Et quand vous en trou­vez un qui soit huma­niste, faites foule autour de lui, et accep­tez le sacri­fice de le pro­te­ger avec votre corps contre les franc-tireurs… car son cer­veaux au ser­vice de tous vaut mille fois plus que le votre, même si lui il ne le vous deman­de­ra jamais parce-qu’il sait qu’il ne peut se pro­je­ter comme supé­rieur (il le sera en capa­ci­tés, mais il n’ac­cep­te­ra jamais d’im­po­ser qu’il le soit en droits). Si ce choix n’est pas volon­taire chez les autres, lui il n’a pas d’autre option que de se taire, car du moment qu’il ouvre la bouche à décou­vert… il sera abat­tu par les franc-tireurs de l’élite.

    Vous aurez en tout cas ce que votre couar­dise vous fait mériter.

    Faut espé­rer, comme dit Julian Assange, que le cou­rage soit conta­gieux… sinon, il n’y aura pas d’es­poir pour l’humanité.

    Réponse
  5. Richard

    On aurait besoin d’une confé­rence sous-tir­tré en espagnol.
    Pour difu­sión des idées en Espagne.
    Merci

    Réponse
  6. Étienne
  7. Yvan

    Je découvre seule­ment ce billet… très inté­res­sant encore une fois 🙂

    Je relève cette phrase au sujet de la vidéo sur Chavez :
    « cha­cun ima­gine la tête conster­née du vieil usu­rier en train de s’étrangler… et de trans­pi­rer… C’est drôle. Mer­ci Hugo. »
    Au contraire, j’ai du mal à le voir trans­pi­rant (quoi que, sur la fin peut-être) par contre on peut sur­tout noter à quel point la finance est arro­gante et mépri­sante. Ima­gi­nez que ce ban­quier parle quand même à un chef d’E­tat, mais que cela ne l’empêche pas de faire le malin, d’être arro­gant et hau­tin (comme le fait remar­quer le pré­sident véné­zué­lien d’ailleurs). Je trouve ça dingue ! Voir un Pré­sident de la Répu­blique se faire tenir tête par un simple ban­quier (car c’est pas Roth­schild non plus)… c’est incroyable !
    Le pire, c’est que ça ne choque per­sonne. La plu­part trouvent juste ça rigo­lo, ou culot­té de la part de Cha­vez, alors que le culot est bel et bien à l’autre bout du fil (et c’est loin d’être un jeu ou un coup de force du pré­sident pour se faire bien voir devant cette assem­blée de citoyens, mais vous le savez je crois… et vous remet­tez même en place le sens du mot « popu­lisme », Bra­vo et Merci)

    Et je rejoins votre com­men­taire concer­nant la réponse à Anar­don…
    « Nous sommes trop vul­né­rables aux bobards. Il suf­fit de calom­nier nos meilleurs com­bat­tants pour que nous leur tirions des­sus nous-mêmes. »
    Rien à ajou­ter, c’est tel­le­ment vrai. Et je vous ras­sure (ou pas) mais ce genre de réflexion bor­née me désole moi aus­si. Encore plus quand ce sont des proches ou de la famille, et ça arrive sou­vent, malheureusement.
    Mais nous y arri­ve­rons, tous ensemble, ne déses­pé­rez pas (on ne va pas se lais­ser abattre par un vul­gaire com­men­taire sor­ti tout droit de TF1… voyons!) 😉

    Encore mer­ci pour toutes ces réfé­rences et tous ces liens.

    Réponse
  8. Étienne

    Stra­té­gie de la ten­sion au Venezuela

    par Mau­rice Lemoine, 20 février 2014, sur Mémoire des luttes.

    Tout com­mence, en appa­rence, dans l’Etat de Táchi­ra. Le 6 février, au terme d’une mani­fes­ta­tion théo­ri­que­ment convo­quée pour pro­tes­ter « contre l’insécurité », un roupe de quelque 80 étu­diants cagou­lés incen­die la gué­rite de la rési­dence du gou­ver­neur, brise le por­tail et s’en prend vio­lem­ment au bâti­ment, avec un solde de onze bles­sés, dont neuf poli­ciers. Dans les jours qui suivent, récla­mant la libé­ra­tion des per­sonnes arrê­tées lors de ces désordres, d’autres mani­fes­ta­tions se déroulent dans l’Etat de Méri­da, débou­chant à leur tour sur des actes de vio­lence et de nou­velles déten­tions. Le 12 février, les évé­ne­ments s’emballent et prennent une tour­nure dra­ma­tique : à Cara­cas, une nou­velle démons­tra­tion se ter­mine, devant l’immeuble du Minis­tère public (le siège du pou­voir judi­ciaire), par de vio­lentes échauf­fou­rées qui font trois morts par armes à feu et plus de 60 blessés.

    Les chocs entre « étu­diants » et forces de l’ordre reprennent de plus belle le 15 février, près du Parque del Este, dans la capi­tale, où la jour­née de « pro­tes­ta­tion civique » se ter­mine par de mul­tiples dégra­da­tions et la mise à sac, par des groupes de choc, de sta­tions de métro [1]. Le len­de­main, c’est sur la place Alta­mi­ra – bas­tion emblé­ma­tique de l’opposition depuis la ten­ta­tive de coup d’Etat d’avril 2002 contre Hugo Chá­vez – et devant les locaux de la chaîne natio­nale Vene­zo­la­na de Tele­vi­sión que les contes­ta­taires éta­blissent leurs quar­tiers, avec, en corol­laire, pour leur répondre, un clas­sique déluge d’armes non létales – gaz lacry­mo­gènes et balles en caoutchouc.

    Ce qui, quelques jours aupa­ra­vant, avait débu­té comme une banale fronde étu­diante a, entre temps, chan­gé de nature. Avec pour chefs de file Leo­pol­do López, coor­di­na­teur natio­nal du par­ti Volon­té popu­laire et ex-maire de Cha­cao (un quar­tier chic de Cara­cas), la dépu­tée María Cori­na Macha­do, très appré­ciée dans les sec­teurs les plus radi­caux, ain­si que le maire « social-démo­crate » du grand Cara­cas, Anto­nio Ledez­ma, les diri­geants de l’opposition appellent au sou­lè­ve­ment contre le régime « auto­ri­taire », « cor­rom­pu » et « incom­pé­tent » du pré­sident Nico­las Madu­ro. Ce que d’aucuns nomment déjà avec gour­man­dise « le prin­temps véné­zué­lien » vient-il de commencer ?

    Le pays tra­verse une période déli­cate, nul n’en dis­con­vient. Insé­cu­ri­té, pénu­ries (dont la très média­ti­sée absence de papier toi­lette dans les rayons des super­mar­chés), mar­ché noir et sur­tout infla­tion galo­pante (56 % en 2013) y ont, ces der­niers temps, semé, selon le camp où le citoyen se situe, l’inquiétude ou l’exaspération.

    Un contrôle des changes ayant été ins­tau­ré en 2003 par Chá­vez pour empê­cher la fuite des capi­taux, les Véné­zué­liens qui ont besoin de dol­lars pour impor­ter ou voya­ger à l’extérieur doivent pas­ser par un orga­nisme d’Etat et les ache­ter à un prix impo­sé, nom­mé « pré­fé­ren­tiel ». La quan­ti­té de dol­lars dis­po­nibles à ce taux étant res­treinte, alors que la demande demeure impor­tante, un mar­ché noir a sur­gi, sur lequel la mon­naie amé­ri­caine se négo­cie à des prix fara­mi­neux – jusqu’à douze fois le taux offi­ciel de 6,3 boli­vars par dol­lar. « Ce qui a réel­le­ment pous­sé l’inflation, il y a près d’un an, explique l’économiste Marc Weis­brot, co-direc­teur du Cen­ter for Eco­no­mic and Poli­cy Research, à Washing­ton, fut la réduc­tion de l’octroi de dol­lars pour le mar­ché exté­rieur. Ceux-ci ont été réduits de moi­tié en octobre 2012 et pra­ti­que­ment éli­mi­nés en février 2013. De sorte que beau­coup d’importateurs ont dû ache­ter davan­tage de dol­lars au mar­ché noir. C’est de là qu’est venu le pic d’inflation [2]. »

    Dans l’analyse du phé­no­mène, beau­coup en sont res­tés là, poin­tant du doigt la res­pon­sa­bi­li­té ou l’incompétence des cercles diri­geants au sein des­quels, de fait, se déroule un débat – ouver­ture, pour­suite de la même poli­tique, radi­ca­li­sa­tion ? – sur les mesures à prendre pour mettre un terme à ces dis­tor­sions [3]. Mais bien peu ont mis l’accent sur la par­tie immer­gée de l’iceberg : comme au Chi­li, au cours des mois qui ont pré­cé­dé le ren­ver­se­ment et la mort de Sal­va­dor Allende, c’est bel et bien une entre­prise de désta­bi­li­sa­tion éco­no­mique qui fait tan­guer le Venezuela.

    En novembre 2013, l’affluence popu­laire pour ache­ter « à des prix justes » les pro­duits élec­tro­mé­na­gers de la chaîne Daka, après que, occu­pée par le gou­ver­ne­ment, elle ait vu ses biens confis­qués à Cara­cas, Pun­to Fijo, Bar­qui­si­me­to et Valen­cia, a mis un coup de pro­jec­teur sur les méthodes uti­li­sées pour spé­cu­ler, sabo­ter l’économie, ou les deux à la fois : après avoir obte­nu plus de 400 mil­lions de dol­lars publics, de 2004 à 2012, pour impor­ter ces biens à bas prix, Daka pra­ti­quait une sur­fac­tu­ra­tion pou­vant aller jusqu’à 1 000 % en les reven­dant. Au même moment, une ins­pec­tion du maga­sin d’électronique et d’audio-visuel Pablo Elec­tro­ni­ca détec­tait une aug­men­ta­tion injus­ti­fiée des tarifs (de 400 à 2000 %). On pour­rait rem­plir des pages entières d’exemples, tant ils sont légion. Dès lors, dans son offen­sive contre « la guerre éco­no­mique », le pou­voir a mis en place un plan ambi­tieux de régu­la­tion des prix des biens et des ser­vices, et en a incon­tes­ta­ble­ment récol­té les fruits : le 8 décembre, alors qu’on les disait (ou croyait, ou sou­hai­tait) mori­bondes, les forces cha­vistes rem­por­taient les élec­tions muni­ci­pales, pre­nant ou conser­vant 76,42 % des mai­ries du pays (256 muni­ci­pios) et devan­çant la Pla­te­forme d’unité démo­cra­tique (MUD : 22,69 %, 76 muni­ci­pios) de plus d’un mil­lion de voix. Depuis, la « Loi orga­nique des prix justes », entrée en vigueur le 11 jan­vier 2014, limite les marges béné­fi­ciaires sur les biens et les ser­vices à 30 %.

    De quoi aug­men­ter les pénu­ries s’insurgent les oppo­sants et les éco­no­mistes libé­raux ! Mais quelles pénu­ries ? Pas un jour ne se passe sans que, comme le 5 février, dans l’Etat de Táchi­ra, les auto­ri­tés ne découvrent 939,2 tonnes – 939,2 tonnes ! – de riz, sucre, beurre, lait, café, huile, etc., dis­si­mu­lés dans des entre­pôts et sous­traits aux rayon­nages des maga­sins. Pas un jour ne s’écoule sans que, comme le 8 février, dans le Dépar­te­ment d’Apure, on ne sai­sisse 32 tonnes d’aliments – et 4 992 rou­leaux de papier hygié­nique ! – des­ti­nées à par­tir en contre­bande vers la Colom­bie. Ce même 8 février, le super­in­ten­dant Luis Mota Domín­guez infor­mait que venaient d’être trou­vés, dans trois dépôts de la Dis­tri­bui­do­ras y Ensambles de Vene­zue­la, située à Valen­cia (Etat de Cara­bo­bo), plus de 49 000 appa­reils élec­tro­mé­na­gers – machines à laver, cui­si­nières, réfri­gé­ra­teurs, etc. – impor­tés depuis plus de trois ans grâce aux mil­lions de dol­lars « pré­fé­ren­tiels » octroyés par le gou­ver­ne­ment. Alors des pénu­ries, effec­ti­ve­ment, et pour cause, il y en a.

    L’opinion ain­si tra­vaillée par ces séquences de film catas­trophe, l’opposition peut pas­ser (ou re-pas­ser) à l’action. Regrou­pée au sein de la MUD, elle n’a pas accep­té la vic­toire de M. Madu­ro à l’élection pré­si­den­tielle d’avril 2013, avec 50,66 % des voix. Cette marge étroite inci­ta le can­di­dat bat­tu pour la deuxième fois en six mois [4], M. Hen­rique Capriles Radons­ki, à refu­ser de recon­naître le ver­dict des urnes et à lan­cer ses par­ti­sans dans une cam­pagne de « déso­béis­sance civile » qui pro­vo­qua onze morts et des dizaines de bles­sés. Washing­ton ne don­nant plus le « la » dans la région, depuis la nais­sance de l’Union des nations sud-amé­ri­caines (Una­sur) et de la Com­mu­nau­té des Etats lati­no-amé­ri­cains et caraïbes (Celac), la cam­pagne inter­na­tio­nale entre­prise sur le thème de la « fraude élec­to­rale » ne don­na pas les résul­tats escomp­tés et cette pous­sée de vio­lence s’interrompit momentanément.

    Tou­te­fois, pariant sur la panique sus­ci­tée, y com­pris au sein des milieux popu­laires, par la désta­bi­li­sa­tion de l’économie, par l’annonce ou l’invention des pénu­ries, la droite dure pen­sait pou­voir don­ner le coup de grâce à la révo­lu­tion boli­va­rienne à l’occasion des élec­tions muni­ci­pales du 8 décembre der­nier. Elle les trans­for­ma en plé­bis­cite et en vote-sanc­tion contre la ges­tion de M. Madu­ro. Pari per­du. Au fil des mois, en gou­ver­nant d’une main ferme, celui-ci a su ren­for­cer sa légi­ti­mi­té. Après cette qua­trième défaite en quelques mois [5], la pers­pec­tive de reprendre le pou­voir se ferme à nou­veau pour la droite : dans un pays accou­tu­mé à voir se suc­cé­der les scru­tins, il n’y aura plus d’élections avant les légis­la­tives de fin 2015 et un éven­tuel réfé­ren­dum révo­ca­toire en 2016 !

    Attendre, une fois de plus ? De la démo­cra­tie, cer­tains sec­teurs de l’opposition véné­zué­lienne ont une concep­tion toute par­ti­cu­lière. Tout comme M. Leo­pol­do López, Mme María Cori­na Macha­do consi­dère que, pour pro­vo­quer « le nau­frage du régime », il n’est plus pos­sible de res­pec­ter le calen­drier élec­to­ral. C’est donc avec le slo­gan « la sali­da » (« la sor­tie ») que l’un et l’autre appellent à l’insurrection. En avril 2002, déjà, M. López a acti­ve­ment par­ti­ci­pé au coup d’Etat contre Hugo Chá­vez et figure sur la liste des signa­taires du décret qui, à l’instigation du bref dic­ta­teur, le patron des patrons Pedro Car­mo­na, a alors dis­sous le Congrès et tous les pou­voirs consti­tués. Accu­sé d’irrégularités admi­nis­tra­tives lorsqu’il était maire de Cha­cao, il a été jugé en 2008 et s’est vu inter­dire toute pos­tu­la­tion à une charge publique jusqu’en 2014. Comme lui (qui se voit en « pré­sident de tran­si­tion »), Mme Macha­do (qui se rêve en « pre­mière pré­si­dente » du Vene­zue­la), mul­ti­plie les contacts, en Colom­bie, avec l’ex-président Alva­ro Uribe ou ses proches, ain­si qu’aux Etats-Unis où la visite qu’elle fit le 31 mai 2005, dans le Bureau ovale, au pré­sident George Bush, n’est pas pas­sée inaperçue.


    Leo­pol­do Lopez et Alva­ro Uribe, 15 décembre 2011. (DR)

    On note­ra au pas­sage que l’offensive des sec­teurs extré­mistes que l’un et l’autre repré­sentent a, outre l’objectif de chas­ser M. Madu­ro du pou­voir, celui de mettre sur la touche M. Capriles, deux fois vain­cu à la pré­si­den­tielle et accu­sé de mol­lesse dans ses cam­pagnes et la contes­ta­tion des résul­tats. Dans le cadre de la lutte féroce qui se livre au sein de la MUD pour le contrôle de l’opposition, ce der­nier fait le grand écart, se mon­trant (rela­ti­ve­ment) cri­tique quant à la tac­tique de mobi­li­sa­tion de Volon­té popu­laire, afin de conser­ver l’électorat de droite plus modé­ré, sans se cou­per tota­le­ment – « Nous sommes dif­fé­rents, mais nous sommes soli­daires » – des radi­caux. Avec même, par­fois, quelques éclairs de luci­di­té : « Si le peuple humble ne par­ti­cipe pas [aux mani­fes­ta­tions], a‑t-il décla­ré lors d’une inter­view don­née à CNN [6], ce serait men­tir à ceux qui ont un espoir, à ceux qui sortent pour mar­cher, ce serait leur men­tir que de leur dire qu’ils vont trou­ver la solu­tion [la fameuse « sali­da »] du jour au lendemain. »

    S’il est par­fai­te­ment vrai que com­pa­rai­son n’est pas rai­son, et que la para­noïa n’est pas bonne conseillère, on ne peut man­quer de noter les simi­li­tudes entre l’actuelle esca­lade et l’enchaînement des évé­ne­ments qui ont mené au coup d’Etat d’avril 2002. En ce sens, les trois morts du 12 février attirent l’attention. D’après les pre­miers élé­ments de l’enquête, tous trois, comme nombre des vic­times d’il y a douze ans, ont été abat­tus d’une balle dans la tête ; poli­ti­que­ment aux anti­podes, deux d’entre eux, l’opposant Bas­sil Da Acos­ta et le mili­tant cha­viste Juan Mon­toya, ont été tués, à proxi­mi­té l’un de l’autre, par la même arme, dans le quar­tier de La Can­de­laría. On se sou­vient que le 11 avril 2002, des francs-tireurs tirant à la fois sur les mani­fes­tants de l’opposition et sur les « boli­va­riens » avaient chauf­fé les esprits à blanc, créé la confu­sion, et per­mis au groupe d’officiers félons ayant orga­ni­sé cette opé­ra­tion de type mili­taire de ren­ver­ser Cha­vez, accu­sé d’avoir don­né l’ordre de tirer sur ses oppo­sants [7].

    Comme à l’époque on accu­sait les Cercles boli­va­riens – orga­ni­sa­tion popu­laire, d’essence paci­fique, sou­te­nant la révo­lu­tion – d’être à l’origine de ces assas­si­nats et d’agir comme les che­mises noires de Mus­so­li­ni, les « colec­ti­vos » (col­lec­tifs), orga­ni­sa­tions de base issues des quar­tiers popu­laires, sont aujourd’hui mis en cause, pré­sen­tés comme des « bandes de délin­quants pro­té­gées et armées par le cha­visme » – quand ce n’est pas comme des « Ton­tons macoutes », ain­si que l’a fait El País, le 18 février [8].

    Imi­té par beau­coup, ce quo­ti­dien espa­gnol avait, à l’époque, pen­dant l’incarcération de Chá­vez, du 11 avril au soir au 13 en fin d’après-midi, célé­bré le coup d’Etat : « L’armée, pous­sée par la rue, a mis un point final au rêve d’une rhé­to­rique révo­lu­tion boli­va­rienne menée par un ex-gol­piste qui, après avoir gagné les élec­tions, s’est trans­for­mé, depuis le pou­voir, en un auto­crate dan­ge­reux pour son pays et le reste du monde (…) La goutte qui a fait débor­der le vase et a sou­le­vé les mili­taires a été la répres­sion déclen­chée par la police et les francs-tireurs fidèles à Chá­vez, qui ont cau­sé quinze morts et une cen­taine de bles­sés au troi­sième jour d’une grève géné­rale qui a uni para­doxa­le­ment syn­di­cats et patrons [9]. »

    Douze ans plus tard, unie dans sa même détes­ta­tion de la gauche lati­no-amé­ri­caine, en géné­ral, et de la véné­zué­lienne en par­ti­cu­lier, l’internationale média­tique a été rejointe par la nébu­leuse des « réseaux sociaux » qui, de tweet en ret­weet, à coups de pho­tos de répres­sion san­glante et de tor­ture prises sous d’autres cieux, mais attri­buées au gou­ver­ne­ment boli­va­rien, s’activent à le délé­gi­ti­mer [10].

    Enfin, mais faut-il le pré­ci­ser, ce n’est plus le pré­sident George W. Bush qui y va de son coup de pouce aux sédi­tieux, mais l’administration de M. Barack Oba­ma. En réponse au secré­taire d’Etat John Ker­ry, qui a condam­né la « vio­lence insen­sée » exer­cée contre les mani­fes­tants, le ministre des Affaires étran­gères Elías Jaua a noti­fié le 17 février à trois diplo­mates amé­ri­cains en poste à Cara­cas – au… ser­vice des visas – qu’ils avaient 48 heures pour quit­ter le pays au motif de leur par­ti­ci­pa­tion « à l’organisation et la pro­mo­tion de groupes qui ont ten­té de géné­rer de la vio­lence au Vene­zue­la ». « Ce sont des fonc­tion­naires qui vont dans les uni­ver­si­tés, a pré­ci­sé le pré­sident Madu­ro. Nous les avons sur­veillés pen­dant des réunions dans des uni­ver­si­tés pri­vées, ces deux der­niers mois [11]. »

    Alors que, deux jours aupa­ra­vant, dans le centre de la capi­tale, des dizaines de mil­liers de Véné­zué­liens, par­mi les­quels des colonnes de jeunes et d’étudiants des Uni­ver­si­tés publiques, défi­laient pour l’appuyer, le chef de l’Etat a assu­ré qu’il ferait pour­suivre de la même manière « les oppo­sants et les cha­vistes qui recour­raient à la vio­lence [12] ». Sous le coup d’un man­dat d’arrêt pour celles du 15 février et pour ses appels à la sédi­tion, et pas­sé à la clan­des­ti­ni­té, M. López est réap­pa­ru le 18 février, à la tête de mani­fes­tants « vêtus de blanc », pour aller dépo­ser une péti­tion au minis­tère de l’Intérieur et de la Jus­tice. Au terme de cette mani­fes­ta­tion non auto­ri­sée, qui s’est néan­moins dérou­lée sans inci­dents dans l’est de Cara­cas, il s’est spec­ta­cu­lai­re­ment ren­du à des fonc­tion­naires de la Garde natio­nale, avant d’être emme­né dans un véhi­cule de police, non sans avoir dénon­cé « une jus­tice injuste et corrompue ».

    Au même moment, les tra­vailleurs de la com­pa­gnie pétro­lière natio­nale PDVSA mani­fes­taient eux aus­si dans le calme, jusqu’au palais pré­si­den­tiel de Mira­flores, où M. Madu­ro appe­la à la paix. Tou­te­fois, la pro­duc­tion de « mar­tyrs » per­met­tant de dénon­cer « la répres­sion » et de se poser en vic­time devant l’opinion inter­na­tio­nale, nul ne peut exclure que de futures pro­vo­ca­tions n’endeuilleront pas le pays. C’est ain­si que, au cours de la mani­fes­ta­tion pré­ci­tée, M. Madu­ro a lan­cé une très grave accu­sa­tion – « Nous avons reçu l’information que la droite, la plus extrême droite de Mia­mi et du Vene­zue­la (…) a mobi­li­sé des groupes pour le [Leo­pol­do López] cher­cher et le tuer afin de créer une crise poli­tique et déclen­cher une guerre civile au Vene­zue­la. » – avant de pré­ci­ser que le gou­ver­ne­ment garan­tit l’intégrité phy­sique de l’opposant. Trou­vant l’histoire « trop belle pour être vraie », d’aucuns, sans aucun doute, hur­le­ront à la lou­fo­que­rie ou à la mani­pu­la­tion. Tou­te­fois, devant une camé­ra de CNN, l’épouse de M. López n’a pas démen­ti l’information : « Le gou­ver­ne­ment s’est mon­tré pré­oc­cu­pé par cette situa­tion et a pris contact avec la famille pour assu­rer la sécu­ri­té de Leo­pol­do [alors dans la clan­des­ti­ni­té], et c’est ce qui a été fait. » Qu’on se sou­vienne du 11 avril 2002 : pour arri­ver à leurs fins, les fac­tieux n’ont pas hési­té à faire tirer sur leurs propres par­ti­sans, uti­li­sés comme chair à canon.

    En atten­dant, dans l’après-midi du 18 février, des groupes cri­mi­nels ont tiré sur une coopé­ra­tive tex­tile « cha­viste », à Los Cor­ti­jos (Etat de Miran­da), fai­sant un mort et plu­sieurs bles­sés. À Valen­cia, c’est une marche de l’opposition se diri­geant vers la Pla­za de Toros qui s’est ter­mi­née avec huit bles­sés par balles. A Bar­qui­si­me­to, le cen­tral télé­pho­nique a été incendié…

    Ce qu’on appelle la stra­té­gie de la tension.


    Cara­cas, mani­fes­ta­tion d’appui à la révo­lu­tion boli­va­rienne, 15 février. (DR)

    __________
    Notes :

    [1] Voir la vidéo dis­po­nible sur http://​www​.apor​rea​.org/​o​p​o​s​i​c​i​o​n​/​n​2​4​5​2​6​2​.​h​tml

    [2] The Guar­dian, Londres, 7 novembre 2013.

    [3] Le 22 jan­vier, le gou­ver­ne­ment a annon­cé l’activation d’un nou­veau sys­tème de change, avec deux prix dif­fé­rents pour la devise : un taux pré­fé­ren­tiel de 6,30 boli­vars pour 1 dol­lar pour les élé­ments prio­ri­taires et un taux maxi­mum fixe pour les offres du Sys­tème Com­plé­men­taire d’Administration des Devises (SICAD) consa­crées à d’autres aspects non prio­ri­taires : voyages à l’étranger, cartes de cré­dit, lignes aériennes, envois fami­liaux, inves­tis­se­ment étran­ger et réassurances.

    [4] Le 7 octobre 2012, il avait déjà été bat­tu par Hugo Cha­vez (55,07 % contre 44,31 % des voix). Malade d’un can­cer, le pré­sident élu décé­de­ra le 5 mars 2013.

    [5] Aux défaites subies aux deux pré­si­den­tielle et à la muni­ci­pale, il convient d’ajouter celle des régio­nales de décembre 2012, alors que le pré­sident Chá­vez lut­tait contre le can­cer : le Par­ti socia­liste uni du Vene­zue­la (PSUV) y rem­por­tait vingt Etats sur vingt-trois, la MUD n’en diri­geant plus que trois – Lara, Ama­zo­nas et Miran­da, avec comme gou­ver­neur Hen­rique Capriles dans ce der­nier cas.

    [6] « Capriles acu­sa a López de ree­di­tar fra­ca­so de la opo­si­ción por fal­ta de apoyo popu­lar », Cor­reo del Ori­no­co, 18 février 2014.

    [7] Lire « Chá­vez sau­vé par le peuple », Le Monde diplo­ma­tique, mai 2002.

    [8] Tout comme en 2002, des mili­taires et poli­ciers hos­tiles au pou­voir en place avaient par­ti­ci­pé au golpe, on ne peut exclure, au vu des élé­ments et vidéos ras­sem­blés par le quo­ti­dien Últi­mas Noti­cias, que des poli­ciers du Ser­vice boli­va­rien des ren­sei­gne­ments (Sebin), échap­pant à leur hié­rar­chie, soient impli­qués dans les évé­ne­ments tra­giques du 12 février. Une enquête est en cours, deman­dée par le pré­sident Maduro.

    [9] Edi­to­rial « Golpe a un cau­dillo », El País, 13 avril 2012.

    [10] Voir à cet égard les exemples qui accom­pagnent l’article de Romain Migus, « Coup de pro­jec­teur sur les zones d’ombre média­tiques », Vene­zue­la Infos (http://​vene​zue​lain​fos​.word​press​.com/), 18 février 2014.

    [11] Le Monde​.fr avec AFP et Reu­ters, 17 février 2014.

    [12] BBC Mun­do, Londres, 16 février.

    Source : Mémoire des luttes, http://​www​.mede​lu​.org/​S​t​r​a​t​e​g​i​e​-​d​e​-​l​a​-​t​e​n​s​i​o​n​-au

    Réponse
  9. Ronald

    Je n’ai pas creu­sé le sujet plus que cela, mais cette théo­rie que la crise éco­no­mique au Véné­zue­la est due aux entre­prises ne m’a jamais convain­cu. Des capi­ta­listes qui crée­raient une fausse pénu­rie (donc ampu­te­raient leur pro­fits) pour des rai­sons poli­tiques je n’y a crois pas trop. Avec un rai­son­ne­ment pareil, quand un pays est diri­gé par les libé­raux et que les choses se dété­riorent, c’est la faute au gou­ver­ne­ment. Par contre, quand il y un gou­ver­ne­ment socia­liste et que la situa­tion éco­no­mique se dégrade, c’est la faute à l’op­po­si­tion. Donc, en somme, quand ça va mal, c’est tou­jours la faute des libéraux !?

    Réponse

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