Alain contre la proportionnelle, scrutin injuste qui abandonne le pouvoir aux partis

20/09/2008 | 12 commentaires

Pen­dant que je vis, chaque jour je lis Alain et c’est pour moi une source claire d’in­tel­li­gence pure ; à lire cet homme, comme à lire son extra­or­di­naire élève Simone Weil, j’ai l’im­pres­sion de grandir.

Je vous pro­pose ici quatre ‘Pro­pos’ sur le mode de scru­tin, —tout à rebours de l’air du temps qui réclame aujourd’­hui la pro­por­tion­nelle comme un retour à la jus­tice élé­men­taire—, où Alain sou­ligne que la pro­por­tion­nelle aban­donne les citoyens aux luttes intes­tines des partis.

Chaque mot compte dans les Pro­pos d’A­lain, tout y est à la fois léger et dense, plai­sant et puis­sant, sujet à réflexion.

Alain tenait à choi­sir un homme plu­tôt qu’un pro­gramme ; un homme ver­tueux (tra­vailleur et hon­nête), un homme lui-même contrô­lé par ceux qu’il représente.

(Les titres sont de moi.)

Entre le plé­bis­cite et le réfé­ren­dum, une voie moyenne :
des dépu­tés indé­pen­dants des par­tis et le contrôle per­ma­nent des pouvoirs.

Le plé­bis­cite consiste à deman­der au peuple : « Quels maîtres vou­lez-vous ? Voi­ci un expo­sé de leurs prin­cipes, quant à la police, quant à la guerre, quant à la consom­ma­tion, quant à la pro­duc­tion ; réflé­chis­sez et choi­sis­sez. Après cela, vous don­ne­rez un long cré­dit aux maîtres que vous aurez choi­sis ; ils pour­ront légi­fé­rer et gou­ver­ner en regar­dant au loin, comme de bons pilotes, au lieu d’être arrê­tés à chaque ins­tant par les récla­ma­tions des uns et des autres. » Ain­si vivent tous les pou­voirs monar­chiques ou oli­gar­chiques ; car tous les citoyens ne sont pas mal­heu­reux en même temps, et les abus de pou­voir, si l’on n’y remé­die sur l’heure, sont bien­tôt oubliés ; par-des­sus tout le citoyen hésite devant une révo­lu­tion qui est, dans un tel sys­tème, son unique res­source. Ajou­tons que ce pou­voir fort a bien­tôt fait de rafraî­chir les têtes chaudes et de bâillon­ner ceux qui parlent trop ; l’ou­bli vient ain­si avant que la réflexion s’é­veille. Aus­si la tyran­nie, avec un peu d’a­dresse et de bon­heur, peut durer longtemps.

Le réfé­ren­dum est un sys­tème tout à fait oppo­sé à celui-là, car les pou­voirs ne font alors qu’ap­pli­quer les lois ; ils ne sont que magis­trats. Rien ne peut être chan­gé dans les droits et les devoirs sans que le peuple soit consul­té. Par exemple la solu­tion du conflit entre la Marne et l’Aube serait deman­dée au suf­frage uni­ver­sel ; la for­mule des assu­rances ouvrières et pay­sannes, de même ; le plan de notre action au Maroc, de même. Et l’on sai­sit sans peine pour­quoi ce sys­tème est impra­ti­cable. Chaque citoyen devrait pas­ser son temps à lire, à cal­cu­ler, à dis­cu­ter ; ou bien alors il devrait juger d’a­près l’ex­pé­rience, je dis son expé­rience à lui ; mais les réper­cus­sions d’une loi sur les fraudes ne se font sen­tir à tous les citoyens qu’a­près un long temps ; et elles sont per­dues presque tou­jours dans la masse des faits. Pour le pro­blème maro­cain, c’est encore plus évident.

Ajou­tons que le contrôle des gou­ver­nants par les gou­ver­nés, qui est ce à quoi le peuple tient le plus, et ce qu’il récla­me­rait cer­tai­ne­ment par voie de réfé­ren­dum, ne peut s’exer­cer par le réfé­ren­dum même. [Ah bon ? ÉC] Entre plé­bis­cite et réfé­ren­dum, il faut donc choi­sir quelque sys­tème inter­mé­diaire ; et l’on est rame­né au par­le­men­ta­risme, dans lequel les repré­sen­tants du peuple exercent un contrôle sans limite sur les actes du pou­voir, et aus­si pro­noncent sur les réformes, en tenant compte à la fois de leurs connais­sances propres et de l’o­pi­nion de ceux qu’ils repré­sentent. Par ce méca­nisme, qui sup­pose une fami­lia­ri­té et des échanges conti­nuels d’i­dées entre les élec­teurs et l’é­lu, le peuple ne choi­sit pas ses maîtres ; il fait bien mieux, il règle, il modère, il redresse l’ac­tion des maîtres qu’il a, quels qu’ils soient.

C’est pour­quoi le carac­tère du dépu­té, ses habi­tudes de tra­vail, sa clair­voyance, son indé­pen­dance sont le prin­ci­pal, une fois que le prin­cipe de la sou­ve­rai­ne­té du peuple est posé et main­te­nu. S’il s’a­git de mettre au jour quelque fri­pon­ne­rie d’ad­mi­nis­tra­tion, un modé­ré, s’il n’est ni igno­rant, ni faible, ni dépen­dant, vaut assu­ré­ment mieux qu’un pares­seux, un crain­tif, un scep­tique, un pro­digue, un brouillon qui aurait l’é­ti­quette radi­cale. Et si, dans ma cir­cons­crip­tion, mon can­di­dat n’é­tant pas élu, l’é­lu est un homme intègre et qui tra­vaille, je suis repré­sen­té tout de même ; car si je connais un abus de pou­voir ou quelque gas­pillage dans l’ad­mi­nis­tra­tion, je sau­rai à qui m’a­dres­ser. Voi­là pour­quoi je veux que l’on consi­dère plu­tôt le carac­tère d’un homme, sa pro­bi­té et sa puis­sance de tra­vail, que le par­ti orga­ni­sé dont il aura reçu l’investiture.

30 juin 1911.

Mon com­men­taire :

Et com­ment contrôle-t-on les contrô­leurs ? Qui juge et punit les par­le­men­taires eux-mêmes ? Si ces contrô­leurs écrivent eux-mêmes leur code de conduite —la Consti­tu­tion—, nous sommes perdus.

Par ailleurs, je ne par­tage pas cette convic­tion d’A­lain que le peuple ne peut pas contrô­ler ses élus par réfé­ren­dum. L’ins­truc­tion et les moyens de com­mu­ni­ca­tion ont beau­coup pro­gres­sé et ce qui était impen­sable hier semble deve­nu pos­sible et même sou­hai­table aujourd’­hui. Cepen­dant, les termes de l’al­ter­na­tive posés par Alain res­tent d’une per­ti­nence lumi­neuse. J’aime lire cet homme.

Contre la pro­por­tion­nelle, scru­tin injuste.

Quand ils ont dit que la Pro­por­tion­nelle est juste, ils croient avoir tout dit. Et je vois bien une espèce de jus­tice au pre­mier moment, c’est-à-dire quand on nomme les dépu­tés ; mais encore fau­drait-il y regar­der de près. Si l’é­lec­teur est moins libre et moins éclai­ré dans son choix, est-ce juste ? Si les comi­tés dépar­te­men­taux ont tout pou­voir pour impo­ser tel can­di­dat et sur­tout pour en éli­mi­ner un autre, est-ce juste ? Si un homme droit et sûr prête son appui, par néces­si­té, à des ambi­tieux aus­si riches d’ap­pé­tits que de talents, mais de pauvre carac­tère, est-ce juste ? Si un ferme et libre esprit ne peut être élu qu’en trai­tant avec un par­ti, est-ce juste ? Si les par­tis ain­si orga­ni­sés ont presque tout pou­voir pour échap­per à la pres­sion des élec­teurs, et trom­per leurs espé­rances, est-ce juste ? Si l’é­lite, déjà si puis­sante, se trouve for­ti­fiée encore par ce nou­veau sys­tème élec­to­ral, est-ce juste ? Si l’in­fluence des poli­ti­ciens sur les vrais amis du peuple, déjà trop forte, s’exerce alors irré­sis­ti­ble­ment, par les déli­bé­ra­tions et les votes à l’in­té­rieur du par­ti, est-ce juste ? Et enfin, si l’é­cra­se­ment des mino­ri­tés est injuste dans la cir­cons­crip­tion, par quel miracle devient-il juste au par­le­ment ? Car il faut bien que l’on décide enfin, et que la majo­ri­té l’emporte. En somme, quand vous dites que la Pro­por­tion­nelle c’est la jus­tice, j’ouvre bien les yeux, car j’aime la jus­tice, mais je ne com­prends rien, je ne per­çois rien de ce que vous annoncez.

En revanche, il y a quelque chose que je com­prends très bien et que je per­çois très bien, c’est que les opi­nions pour et contre la Pro­por­tion­nelle cor­res­pondent à des opi­nions très bien défi­nies concer­nant l’a­ve­nir de la Répu­blique. Car les uns, qui sont l’é­lite, et que je recon­naî­trais presque au port de la tête, craignent par-des­sus tout ce qu’ils appellent la déma­go­gie et les inté­rêts de clo­cher. Ils veulent qu’en toute chose, armée, impôts, tra­vaux publics, ce soient les com­pé­tences qui décident ; ils veulent que la grande poli­tique, qu’ils appellent natio­nale, échappe tout à fait au contrôle des petites gens, pour qui vivre de leur tra­vail et s’as­su­rer contre les risques est la grande affaire. Enfin ils se défient de l’é­lec­teur. C’est contre l’é­lec­teur qu’ils ont inven­té la Pro­por­tion­nelle, et l’in­ven­tion est bonne.

Les autres savent trop, par trop d’ex­pé­riences, ce que devient la volon­té popu­laire lors­qu’elle se heurte à l’ac­tion conti­nue des grands Ambas­sa­deurs, des grands Ban­quiers et des grands Bureau­crates. Ils savent trop com­ment les dépu­tés cherchent trop sou­vent autour d’eux, dans ce milieu par­le­men­taire qui a ses pré­ju­gés propres, un appui contre l’é­lec­teur, et de beaux pré­textes pour oublier leurs pro­messes. Ils savent que les grands intri­gants sont déjà assez forts, et dis­posent déjà trop des répu­ta­tions et des influences ; que l’air pari­sien est déjà assez mau­vais et dan­ge­reux pour les pro­vin­ciaux même les plus rus­tiques ; et qu’en­fin le scru­tin d’ar­ron­dis­se­ment est la meilleure arme de la pro­vince contre l’é­lite pari­sienne. Prise ain­si, la ques­tion est assez claire, il me semble. Et c’est parce que ces rai­sons com­mencent à se des­si­ner dans le brouillard, que cet accord appa­rent de la plu­part des dépu­tés recouvre en réa­li­té des divi­sions pro­fondes et une résis­tance formidable.

14 juillet 1914.

Mon com­men­taire : D’ac­cord, MAIS, même avec le scru­tin d’ar­ron­dis­se­ment, les élec­tions légis­la­tives res­tent une révol­tante escro­que­rie. La rai­son en est que tout scru­tin, s’il est dévoyé par les intrigues par­ti­sanes, devient un scru­tin détes­table mal­gré toutes ses belles pro­messes. Je conti­nue à cher­cher, chez ce pen­seur excep­tion­nel qu’est Alain, des traces de mon idée cen­trale —« ce n’est pas aux hommes au pou­voir d’é­crire les règles du pouvoir. »

Dans la même veine, il y a cet autre pro­pos, excellent lui aussi :

Un bon scru­tin per­met de contrô­ler, de blâ­mer et de détrô­ner tous les pou­voirs.
Le scru­tin pro­por­tion­nel, lui, offre un droit fic­tif et ne per­met pas davan­tage que de choi­sir un tyran par­mi plu­sieurs tyrans.

Je vois que la Ligue des Droits de l’Homme, dans son bul­le­tin, recom­mande des cartes pos­tales « pro­por­tion­na­listes ». Il est remar­quable que tant de Répu­bli­cains éclai­rés se soient lais­sés prendre par les mots. Pour la Jus­tice, pour le droit de l’é­lec­teur, ce beau pro­gramme devait plaire à la Ligue. Un homme rai­son­nable me disait encore il n’y a pas long­temps : « Je suis Pro­por­tion­na­liste tout sim­ple­ment parce que je veux conqué­rir mon droit d’é­lec­teur. Je suis répu­bli­cain, et assez déci­dé ; j’ap­par­tiens à une cir­cons­crip­tion où le roya­liste est élu tous les quatre ans, sans lutte pos­sible. Que je vote ou que je ne vote pas, le résul­tat est, le même ; je demande seule­ment que mon suf­frage ne soit pas per­du ». Rai­son de belle appa­rence, mais qui ne me frappe point.

Voter, ce n’est pas pré­ci­sé­ment un des droits de l’Homme ; on vivrait très bien sans voter, si l’on avait la sûre­té, l’é­ga­li­té, la liber­té. Le vote n’est qu’un moyen de conser­ver tous ces biens. L’ex­pé­rience a fait voir cent fois qu’une élite gou­ver­nante, qu’elle gou­verne d’a­près l’hé­ré­di­té, ou par la science acquise, arrive très vite à pri­ver les citoyens de toute liber­té, si le peuple n’exerce pas un pou­voir de contrôle, de blâme et enfin de ren­voi. Quand je vote, je n’exerce pas un droit, je défends tous mes droits. Il ne s’a­git donc pas de savoir si mon vote est per­du ou non, mais bien de savoir si le résul­tat cher­ché est atteint, c’est-à-dire si les pou­voirs sont contrô­lés, blâ­més et enfin détrô­nés dès qu’ils mécon­naissent les droits des citoyens.

On conçoit très bien un sys­tème poli­tique, par exemple le plé­bis­cite, où chaque citoyen vote­ra une fois libre­ment, sans que ses droits soient pour cela bien gar­dés. Aus­si je ne tiens pas tant à choi­sir effec­ti­ve­ment, et pour ma part, tel ou tel maître, qu’à être assu­ré que le maître n’est pas le maître, mais seule­ment le ser­vi­teur du peuple. C’est dire que je ne chan­ge­rai pas mes droits réels pour un droit fictif.

Or la Pro­por­tion­nelle m’offre un droit fic­tif, qui est de choi­sir pour mon compte, entre trois ou quatre Par­tis, quel sera le Par­ti-Tyran. Mais que ce soit selon mon choix ou selon un autre, le Par­ti-Tyran sera tou­jours tyran, et mes droits seront tou­jours dimi­nués. Dès que le dépu­té dépend plus d’un jour­nal ou d’un comi­té, et moins de l’é­lec­teur, la liber­té est mena­cée. Je dis la liber­té de tous. Car si je suis radi­cal, et si les radi­caux sont les maîtres, j’au­rai bien quelques faveurs si je les demande ; mais je n’ap­pelle point cela liber­té. Ce que j’ap­pelle liber­té, c’est la dépen­dance étroite de l’é­lu par rap­port à l’é­lec­teur. C’est d’a­près cela seule­ment que je juge un sys­tème élec­to­ral. En termes bien clairs, il s’a­git pour moi d’empê­cher que les riches ajoutent le pou­voir poli­tique au pou­voir éco­no­mique qu’ils ont déjà. Or, avec les Par­tis et la Haute Poli­tique, je suis assu­ré que les riches gou­ver­ne­ront. Tan­dis qu’a­vec notre sys­tème, et les per­fec­tion­ne­ments qu’il peut aisé­ment rece­voir, comme limi­ta­tion des dépenses élec­to­rales et secret du vote, nous arri­ve­rons à tenir en bride les Grands Poli­tiques, et les Hommes d’É­tat impa­tients qui ne parlent que de res­tau­rer l’au­to­ri­té. Mer­ci du cadeau. Le meilleur des rois ne vaut rien.

6 décembre 1912.

Source de ces trois pre­miers ‘pro­pos’ : « élé­ments d’une doc­trine radicale »

Néces­saire indé­pen­dance des dépu­tés à l’é­gard des par­tis.
Tout contri­bue à jeter le chef dans de folles entre­prises.
L’é­lec­tion ne vaut pas contrôle.

Autant qu’un dépu­té juge à la manière d’un arbitre, et sans consi­dé­rer un par­ti ou l’autre, le peuple est libre, aus­si libre que la condi­tion humaine le per­met. Ce qui aura sem­blé néces­saire, utile, ou per­mis, au plus grand nombre de ces arbitres sera tenu pour tel, et très rai­son­na­ble­ment. Il n’en sera plus de même si le dépu­té consi­dère les par­tis. Car, si l’ac­cu­sé, ici le ministre, est un des chefs de son propre par­ti, il le sou­tien­dra peut-être sans trop exa­mi­ner, en vue de se rap­pro­cher de la tête. Si l’ac­cu­sé est sou­te­nu par l’autre par­ti, encore bien mieux notre homme ima­gi­ne­ra quelque minis­tère pour lui-même ou pour ses amis. Dans tous les cas il com­bat­tra comme sol­dat d’une armée ; il com­bat­tra au lieu de juger. C’est ce qu’on voit tou­jours à quelque degré, car rien n’est par­fait ; mais le degré est ce qui importe. Sup­po­sez qu’un puis­sant par­ti occupe le pou­voir, et paraisse en mesure de punir les indis­ci­pli­nés et les traîtres par une exclu­sion effi­cace, tout contrôle est ren­du impos­sible et la liber­té est perdue.

Les choses ne seront jamais tout à fait ain­si, parce que nul sys­tème élec­to­ral ne détour­ne­ra tout à fait le peuple de dis­lo­quer les par­tis et de choi­sir des hommes. Mais il faut conve­nir que le sys­tème des listes, qui vise tou­jours à écar­ter les iso­lés, nuit au contrôle et donne plus de liber­té aux pou­voirs quels qu’ils soient. Vou­loir que le chef aime le scru­tin d’ar­ron­dis­se­ment, c’est trop deman­der. Les hommes font voir ici une clair­voyance admi­rable. Obser­vez les opi­nions, et vous remar­que­rez qu’elles dépendent des fonc­tions. Tout homme qui détient une par­celle des pou­voirs, quand ce ne serait qu’un chef de bureau, est pour le scru­tin de liste et contre le scru­tin d’ar­ron­dis­se­ment. Aux yeux de celui qui n’est point du tout chef, la pro­por­tion­nelle est sus­pecte en ceci qu’elle sup­pose des listes et des par­tis. Par la même rai­son tous les tyrans, grands et petits, tiennent pour la repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle. Les socia­listes ne sont pas loin de le com­prendre, mais seule­ment par les effets, et non point par les causes ; sans comp­ter qu’ils sont aisé­ment un peu tyrans, et de bonne foi. « Si j’é­tais roi », telle est leur chanson.

Si tu étais roi sans contrôle, tu serais un mau­vais roi. Il n’est point de sagesse qui ne s’use à exer­cer le pou­voir. L’im­por­tance, une pointe tou­jours d’en­tê­te­ment, les dif­fi­cul­tés réelles, l’ex­cès même du tra­vail et le poids de mille affaires, enfin la méca­nique du pou­voir, qui est l’ad­mi­nis­tra­tion, tout contri­bue à jeter le chef en de folles entre­prises. Je le sup­pose hon­nête, atta­ché au bien public, amou­reux de la vraie gloire ; cela ne chan­ge­ra rien. Et pareille­ment je sup­pose que ceux qui l’ont choi­si soient réel­le­ment le plus grand nombre, cela ne chan­ge­ra rien si ceux qui l’ont choi­si n’ont pas le pou­voir de le modé­rer. Que les femmes votent, cela ne chan­ge­ra rien. Mais au contraire, soit que les hommes votent seuls, soit que les femmes s’y joignent, et que les chefs de famille aient plu­sieurs voix ou non, pour­vu que le dépu­té soit tenu par les élec­teurs et non par les par­tis, le pou­voir sera tenu de dire ses secrets, d’ex­po­ser ses pro­jets, d’é­ta­ler ses comptes ; et tout ira passablement.

12 jan­vier 1924.

Source de ce der­nier ‘pro­pos’ : « Alain, Pro­pos sur les pou­voirs », pro­pos choi­sis et clas­sés par Fran­cis Kaplan, Folio Essais n°1, 1985, p. 232.

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12 Commentaires

  1. A-J Holbecq

    J’ai essayé de pas­ser un com­men­taire hier, mais il semble être cen­su­ré (ou en retard de vali­da­tion)… Maheu­reu­se­ment, je n’en ai pas gar­dé copie …
    Ce papier de Qua­tre­mer est un infame tor­chon, à la limite (et encore, je suis gen­til) de la calomnie.

    Je pense qu’il vaut mieux igno­rer les cons et je pense ce matin que ne pas réagir reste la meilleure solution

    Réponse
  2. NingúnOtro

    Mais non, André-Jacques… ce cher Jean Qua­tre­mer nous fait là un sacré cadeau publicitaire 😉 .

    Moi, je lui ai même envoyé un cour­riel pour lui dire mer­ci, et je lui ai même dit com­ment il devrait faire pour resoudre le pro­blème récent qui est appa­ru sur son blog avec les blocs de com­men­taires divi­sés par cin­quan­taine, parce-que ce truc agace les gens et qu’il nous ferait d’a­van­tage de pub si cela n’é­tait pas le cas.

    Quand les oppo­sants font notre bou­lot mieux que nous-mêmes, il faut les encou­ra­ger pour qu’ils continuent…

    Si j’é­tais Étienne, je contro­le­rais la comp­ta­bi­li­té des accès et je publie­rais la sta­tis­tique avec quelques mots de remer­cie­ment (mais peut-être sans lui rendre la faveur en publiant son lien cliquable 😉 ).

    Réponse
  3. André

    Bon­soir

    Je consi­dère éga­le­ment que ce serait perdre son temps de dis­cu­ter avec ces euro­péistes sec­taires et fana­tiques, qui dis­cré­ditent l’i­dée de l’Eu­rope sans s’en rendre compte.

    Par contre Qua­tre­mer a pignon sur rue avec sa pro­fes­sion de jour­na­liste, et ce serait peut-être bien qu’E­tienne exige un droit de réponse au près du jour­nal, c’est à lui de voir si ça vaut le coup.

    Autre chose,les citoyens euro­péens qui veulent une autre europe sont invi­tés le 11⁄10 à se pré­sen­ter devant les ins­ti­tu­tions euro­péennes pour exi­ger le res­pect des non néer­lan­dais, fran­çais et irlandais.
    « no means no » est une ini­tia­tive des ATTAC d’Europe
    Habi­tant la fron­tière belge, je répon­drai évi­dem­ment à l’in­vi­ta­tion de ATTAC Belgique, 
    la mani­fes­ta­tion a lieu le same­di 11⁄10 à BRUXELLES, place de la Bourse.

    J’in­vite toutes les per­sonnes sou­cieuses du res­pect de la démo­cra­tie, qui peuvent se libé­rer (donc prin­ci­pa­le­ment les nor­distes évi­dem­ment) à sacri­fier quelques heures pour cette cause. Il s’a­git aus­si de mon­trer à nos amis irlan­dais qu’ils ne sont pas seuls sur leur île.
    J’a­jou­te­rai avoir eu un accueil très favo­rable de per­sonnes avec les­quelles nous avons des diver­gences, mais qui par­tagent avec nous cet idéal démo­cra­tique qui nous est cher.

    Ces rap­pro­che­ments citoyens sont bien récon­for­tants et témoignent d’une cer­taine hau­teur de vue. Les inté­gristes style Qua­tre­mer pour­raient en prendre de la graine, mais c’est beau­coup leur demander.

    Cor­dia­le­ment

    Réponse
  4. Étienne

    Chers amis,

    J’ai décou­vert tar­di­ve­ment le billet de J4M et je n’ai vrai­ment pas pu répondre, faute de temps libre dans la semaine.

    Je vais répondre ce week-end, en déplo­rant l’ab­sence évi­dente du moindre argu­ment de fond et la bas­sesse des attaques (comme en 2005, d’ailleurs).

    Mer­ci pour votre aide. Vous avez dû remar­quer que les quatre pages de com­men­taires portent quelques belles pépites d’in­tel­li­gence cri­tique et de contra­dic­tion bien arti­cu­lée, et que J4M, même s’il est éton­na­ment bru­tal et mépri­sant, est quand même assez hon­nête puis­qu’il semble publier à peu près tous les com­men­taires ; je suis assez admi­ra­tif de cela. D’ailleurs, je fais de même chez moi ;o)

    À tout bien­tôt :o)

    Étienne.

    PS : je suis un peu déçu du manque de réac­tion sur la pen­sée d’A­lain. Vous ne la trou­vez pas per­ti­nente et sti­mu­lante ? Je vous ima­gi­nais bien com­plé­ter cette pre­mière salve d’i­dées par vos propres connais­sances, par des extraits utiles d’oeuvres mal connues, des cita­tions adap­tées, des liens pour enri­chir cette réflexion, des contradictions…

    J’ai déjà trou­vé un autre ‘pro­pos’ for­mi­dable qui sou­ligne d’autres idées connexes, mais il faut que je trouve le temps de le sai­sir (il n’est pas encore sur le net, appa­rem­ment)… D’a­bord, la réponse à J4M ;o)

    Réponse
  5. Henri A

    À Étienne :

    J’ai fini « la stra­té­gie du choc » de Naé­mie Klein et je com­mence la lec­ture de « Le choix de la défaite » de Annie Lacroix Riz.
    Si ces deux bou­quins m’ont l’air cré­dibles par la grosse quan­ti­té de réfé­rences véri­fiées, ma convic­tion vient sur­tout d’un auteur que je t’a­vais conseillé pour la simple rai­son qu’il décri­vait la même chose en tant que témoin de l’é­poque de 1900 à 1933 :

    Karl Kraus
    Les Der­niers Jours de l’humanité

    Troi­sième nuit de Walpurgis

    Pour ce qui est du jour­na­liste, ta lettre aux jour­na­listes de 2005 est une bonne réponse.

    Réponse
  6. Étienne Chouard

    Mer­ci Hen­ri, tu as rai­son : je met­trai un lien dans la réponse que je pré­pare à J4M.

    Étienne.

    Réponse
  7. Henri A

    À Étienne :
    De quoi habiller le jour­na­liste pour l’hiver :
    L’a­na­lyse d’Acrimed

    Per­son­nel­le­ment, mais je n’ai pas été insul­té, je suis plu­tôt d’accord avec Mr Hol­becq et Mr André ; lais­ser tom­ber et ne pas répondre à un petit con.

    Réponse
  8. Henri A

    Deux com­men­taires lais­sés chez Thier­ry Crou­zet sur le sujet du « jour­na­lisme citoyen » et du « journalisme » :

    C’est le mot “jour­na­lisme” qui est uti­li­sé de façon idiote.
    Ima­gi­nons un indi­vi­du ( un citoyen ) qui fabri­que­rait son propre pain chez lui ( c’est la mode ).
    L’appellerions nous un “bou­lan­ger citoyen” ? Non, nous l’appellerions un “citoyen qui fabrique son pain” ou une autre for­mu­la­tion plus élégante.
    Ima­gi­nons qu’il fabrique un pain for­mi­dable, supé­rieur à ce qui se fait dans les meilleurs bou­lan­ge­ries, l’appellerions nous un “bou­lan­ger citoyen” ?
    Il existe des bou­lan­gers que l’on qua­li­fie de bon ou mau­vais, mais cela reste des boulangers.
    L’important n’est pas le bou­lan­ger, mais la boulangerie.
    Si le citoyen a un pote bou­lan­ger qui lui prête son four­neau avec le maté­riel qui va avec, et que ce citoyen fabrique ain­si son propre pain, là on peut com­men­cer à se poser la ques­tion sur la per­ti­nence ou non de le nom­mer “bou­lan­ger citoyen”.
    Sur ce genre d’exemple débile, il est dif­fi­cile de faire une confu­sion comme nous le fai­sons avec le “jour­na­lisme”. Le jour­na­lisme comme on l’entend sou­vent est un mythe.

    “L’idée que le citoyen agit pour le bien, tan­dis que le poli­ti­cien pro­fes­sion­nel agi­rait pour le mal, est un mythe.”
    C’est exac­te­ment dans l’esprit de ce que j’ai écris : “Le jour­na­lisme comme on l’entend sou­vent est un mythe. ”
    C’est le seul reproche que je peux faire aux “cri­ti­queurs de médias”. Le jour­na­liste n’est pas cen­sé agir ou écrire pour le bien, il n’est pas cen­sé dire des véri­tés ou décrire des faits les plus objec­ti­ve­ment pos­sible. Un bon ou mau­vais jour­na­liste, à la limite, ne peut être décré­té que par les pro­fes­sion­nels de la profession.
    Le jour­na­liste qui décri­rait en détail en pas­sant par plu­sieurs points de vue un fait est un mythe. Ce n’est pas son bou­lot. Je ne dis rien d’autre.

    Bonne soi­rée et bon courage.

    Réponse
  9. Étienne Chouard

    Chers amis,

    J’ai répon­du dimanche (hier soir) à Jean Quatremer :

    cou­lis­ses/2008/09/les-euros­cep­ti­q/­com­ments/­pa­ge/5…

    Je vous recom­mande la lec­ture des 5 pages de com­men­taires (liens « Anciens« et »Récents » en bas de page) : 
    à côté de quelques réac­tions exces­sives et bru­tales, il y en a de forts intéressantes.

    J’ai aus­si repro­duit l’échange sur mon Jour­nal, pour mémoire (et pour une impres­sion soi­gnée): http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​E​u​r​o​p​e​/​J​o​u​r​n​a​l​.​pdf

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

    Réponse
  10. Zenfant

    Bon­soir Chouard,

    Votre nom me fait pen­ser aux Chouans.

    Comme vous sem­blez décou­vrir avec bon­heur Alain, je vous invite à lire  » Les Chouans  » de Bal­zac mais éga­le­ment l’œuvre de Mon­taigne ou de Pascal.

    Après lec­ture de telles œuvres, il y a peu à redire. Tout a été déjà écrit, mais per­sonne n’écoute !

    Mon­sieur Chouard, connais­sez vous Hobbes et Locke ? Stuart Mill et Tho­mas More ?

    Je vous adresse ces cita­tions de John Stuart Mill qui devrait vous plaire :

    « Toutes les ten­dances égoïstes qu’on trouve chez les hommes, le culte de soi et le mépris des autres, prennent leur source dans l’or­ga­ni­sa­tion actuelle des rela­tions entre les hommes et les femmes. »

    « Un enfant à qui on ne demande jamais ce qu’il ne peut pas faire, ne sau­ra jamais ce qu’il peut faire. »

    « La seule fin pour laquelle les hommes sont auto­ri­sés, indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, à inter­ve­nir dans la liber­té d’ac­tion d’un de leurs sem­blables, est la pro­tec­tion de soi-même. »

    Bonne lec­ture, Chouard.

    Ami­ca­le­ment.

    Zen­fant.

    Réponse
  11. Étienne

    Mer­ci Zenfant,

    Je connais ces grands auteurs, bien sûr, et je remâche leurs pen­sées, après les avoir décou­vertes, doucement. 
    Je dois confes­ser que, glo­ba­le­ment, je n’aime pas Hobbes, même quand il a raison 😉

    J’aime vos cita­tions, vous l’a­viez devi­né : elle vont sans doute inté­grer mon vrac à moi.

    Mill a écrit un grand livre sur « L’as­ser­vis­se­ment des femmes » (dont est pro­ba­ble­ment tirée la cita­tion), mais je pense, moi, que toutes les misères du monde, y com­pris celles faites aux femmes, trouvent leur ori­gine pre­mière dans le sort que notre espèce fait aux ani­maux (cet exé­crable mépris et cette épou­van­table cruau­té que notre espèce porte aux autres espèces). 
    Ce n’est qu’une nuance, sans doute. L’u­ti­li­ta­risme est une plus grande pen­sée que sa lamen­table réduc­tion mar­chande et comptable.

    Ami­ca­le­ment.

    Étienne.

    Réponse

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