Un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques (Tocqueville)

3/07/2007 | 5 commentaires

Ce soir, je livre à votre réflexion une page de Toc­que­ville, dans son livre pas­sion­nant « De la démo­cra­tie en Amé­rique » (GF Flam­ma­rion, tome 2, par­tie II, Cha­pitre XIV, p. 175 s.).

« (…) Ain­si, les hommes des temps démo­cra­tiques ont besoin d’être libres, afin de se pro­cu­rer plus aisé­ment les jouis­sances maté­rielles après les­quelles ils sou­pirent sans cesse.

Il arrive cepen­dant, quel­que­fois, que le goût exces­sif qu’ils conçoivent pour ces mêmes jouis­sances les livre au pre­mier maître qui se pré­sente. La pas­sion du bien-être se retourne alors contre elle-même et éloigne sans l’a­per­ce­voir l’ob­jet de ses convoi­tises.

Il y a, en effet, un pas­sage très périlleux dans la vie des peuples démo­cra­tiques.

Lorsque le goût des jouis­sances maté­rielles se déve­loppe chez un de ces peuples plus rapi­de­ment que les lumières et que les habi­tudes de la liber­té, il vient un moment où les hommes sont empor­tés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nou­veaux qu’ils sont prêts à sai­sir. Pré­oc­cu­pés du seul soin de faire for­tune, ils n’a­per­çoivent plus le lien étroit qui unit la for­tune par­ti­cu­lière de cha­cun d’eux à la pros­pé­ri­té de tous. Il n’est pas besoin d’ar­ra­cher à de tels citoyens les droits qu’ils pos­sèdent ; ils les laissent volon­tiers échap­per eux-mêmes. L’exer­cice de leurs devoirs poli­tiques leur paraît un contre­temps fâcheux qui les dis­trait de leur indus­trie. S’a­git-il de choi­sir leurs repré­sen­tants, de prê­ter main-forte à l’au­to­ri­té, de trai­ter en com­mun la chose com­mune, le temps leur manque ; ils ne sau­raient dis­si­per ce temps si pré­cieux en tra­vaux inutiles. Ce sont là jeux d’oi­sifs qui ne conviennent point à des hommes graves et occu­pés des inté­rêts sérieux de la vie. Ces gens-là croient suivre la doc­trine de l’in­té­rêt, mais ils ne s’en font qu’une idée gros­sière, et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la prin­ci­pale qui est de res­ter maîtres d’eux-mêmes.

Les citoyens qui tra­vaillent ne vou­lant pas son­ger à la chose publique, et la classe qui pour­rait se char­ger de ce soin pour rem­plir ses loi­sirs n’exis­tant plus, la place du gou­ver­ne­ment est comme vide.

Si, à ce moment cri­tique, un ambi­tieux habile vient à s’emparer du pou­voir, il trouve que la voie à toutes les usur­pa­tions est ouverte.


Qu’il veille quelque temps à ce que tous les inté­rêts maté­riels pros­pèrent, on le tien­dra aisé­ment quitte du reste. Qu’il garan­tisse sur­tout le bon ordre. Les hommes qui ont la pas­sion des jouis­sances maté­rielles découvrent d’or­di­naire com­ment les agi­ta­tions de la liber­té troublent le bien-être, avant que d’a­per­ce­voir com­ment la liber­té sert à se le pro­cu­rer ; et, au moindre bruit des pas­sions publiques qui pénètrent au milieu des petites jouis­sances de leur vie pri­vée, ils s’é­veillent et s’in­quiètent ; pen­dant long­temps la peur de l’a­nar­chie les tient sans cesse en sus­pens et tou­jours prêts à se jeter hors de la liber­té au pre­mier désordre.

Je convien­drai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cepen­dant que c’est à tra­vers le bon ordre que tous les peuples sont arri­vés à la tyran­nie. Il ne s’en­suit pas assu­ré­ment que les peuples doivent mépri­ser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suf­fise. Une nation qui ne demande à son gou­ver­ne­ment que le main­tien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’en­chaî­ner peut paraître.

Le des­po­tisme des fac­tions n’y est pas moins à redou­ter que celui d’un homme.

Lorsque la masse des citoyens ne veut s’oc­cu­per que d’af­faires pri­vées, les plus petits par­tis ne doivent pas déses­pé­rer de deve­nir maîtres des affaires publiques.

Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ain­si que sur nos théâtres, une mul­ti­tude repré­sen­tée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inat­ten­tive ; seuls ils agissent au milieu de l’im­mo­bi­li­té uni­ver­selle ; ils dis­posent, sui­vant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyran­nisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’é­tonne en voyant le petit nombre de faibles et d’in­dignes mains dans les­quelles peut tom­ber un grand peuple. (…) »

[Le texte inté­gral de cette oeuvre majeure est dis­po­nible, avec bien d’autres, dans cette caverne d’A­li-Baba : http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​D​e​_​t​o​c​q​u​e​v​i​l​l​e​_​a​l​e​x​i​s​/​d​e​_​t​o​c​q​u​e​v​i​l​l​e​.​h​tml.]

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Étienne

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5 Commentaires

  1. juan nessy

    Ça n’est plus un mys­tère que le « carpe diem » dévoyé à la seule jouis­sance indi­vi­duelle et immé­diate, de biens à consom­mer, tue la soli­da­ri­té et la démo­cra­tie (dont Mon­tes­quieu avait déjà bien énon­cé que la condi­tion pre­mière était la VERTU).

    Il est aus­si clair que pour pro­té­ger ses biens ou en avoir de nou­veaux, beau­coup sont prêts à tro­quer leurs droits civiques contre une pro­tec­tion, une assu­rance : Sar­ko­zy a sans doute été en par­tie élu avec cette mis­sion, que beau­coup lui ont confiée, de les déli­vrer de la peur de l’autre, des fins de mois dif­fi­ciles, de la peur du chô­mage pour ses enfants. Il est d’ailleurs signi­fi­ca­tif qu’une fois la peur exor­ci­sée (élec­tion acquise), l’abs­ten­tion et les nuls étaient majo­ri­taires aux légis­la­tives. Un peuple qui pra­tique l’exor­cisme renonce à être citoyen.

    Le mar­ché qui se nour­rit autant des biens que des ser­vices (dont le contrôle, la sécu­ri­té…) ne peut qu’en­cou­ra­ger cette ten­dance à la pro­tec­tion à outrance, nou­velle source de pro­fits. Voire dans l’ac­tua­li­té les pro­jets de vidéo­sur­veillance à l’an­glaise, les télé­péages hors de pro­pos, le GPS pour les car­tables des bam­bins aux parents inquiets qui leur ont fabri­qué ce monde inquié­tant, et les timides mises en garde de la CNIL.

    On attend donc le par­ti qui sau­ra fon­der une pro­po­si­tion poli­tique sur une liber­té indi­vi­duelle reca­drée, et une inter­dic­tion faite au mar­ché de cer­tains domaines (édu­ca­tion, jus­tice, sécu­ri­té, défense natio­nale, san­té, génome humain, le vivant en géné­ral, pour citer ce qui me paraît vital afin de lais­ser pos­sible l’ex­pres­sion de ces droits civiques…).
    Mais le diable n’est pas que dans le mar­ché, il est aus­si en nous et nos caprices qui tuent l’avenir.
    Les verts seront-ils vrai­ment inca­pables d’un tel projet ?

    Réponse
  2. sitouaillain
  3. Di Girolamo

    @ Sitouaillain

    Tu cites Thier­ry Brug­vin que je ne connais­sais pas ; et il se trouve que ce 6 avril je vais par­ti­ci­per à une soi­rée orga­ni­sée par un col­lec­tif citoyen d’un vil­lage proche ‚sur Dettes et poli­tiques publiques et l’in­ter­ve­nant est : Thier­ry Brugvin.J’aurais donc l’oc­ca­sion de faire connais­sance ! Bonne journée.

    Réponse
  4. Vassili

    Après hési­ta­tion, je publie ma demande ici, le sujet à l’air de coller.

    j’ai trou­vé sur le net que la loi mar­tiale a été décré­tée aux USA le 16/03/2012

    http://​www​.whi​te​house​.gov/​t​h​e​-​p​r​e​s​s​-​o​f​f​i​c​e​/​2​0​1​2​/​0​3​/​1​6​/​e​x​e​c​u​t​i​v​e​-​o​r​d​e​r​-​n​a​t​i​o​n​a​l​-​d​e​f​e​n​s​e​-​r​e​s​o​u​r​c​e​s​-​p​r​e​p​a​r​e​d​n​ess

    Cette source me semble offi­cielle, néan­moins si l’un d’entre vous peut me confir­mer et m’ex­pli­quer le pour­quoi du com­ment, où comme dirait Étienne Chouard la cause des causes de ça…

    Je vous remer­cie d’avance !

    Et déso­lé si c’est pas rac­cord, je pol­lue uni­que­ment parce que ça me semble gros.

    Réponse
  5. Vassili

    D’a­près mes pre­mières traductions,
    il est très clai­re­ment écrit que l’é­tat met à dis­po­si­tion tout ce qu’il fau­dra et accep­te­ra n’im­porte quel contrat dans le cadre de la sécu­ri­té nationale.
    Il met tous ses moyens pos­sible à dis­po­si­tion du minis­tère agri­cul­ture, de l’éner­gie, de la san­té, de l’homme et la san­té du trans­port, de la défense et du commerce.

    Pour main­te­nir l’ordre et aug­men­ter / res­tau­rer la puis­sance indus­trielle natio­nale, la tête de toutes les agences enga­gées par pro­cu­ra­tion à la défense natio­nale est délé­guée au Président.

    « Il est éta­bli dans la branche éxé­cu­tive un « Natio­nal Defense Exe­cu­tive Reverse » (NDER) com­po­sé de per­sonne à l’ex­pé­rience recon­nue de divers seg­ment du ser­veur pri­vé et du Gou­ver­ne­ment … afin d’oc­cu­per des posi­tions dans le Gou­ver­ne­ment Fédéral. »

    « La ges­tion des dif­fé­rents minis­tères peut être confiée à des membres du NDER »

    D’a­près la source si-des­sous, la loi mar­tiale dure­ra 6 mois
    http://fellowshipofminds.wordpress.com/2012/03/19/a‑democrat-lawyer-calls-obamas-executive-order-martial-law-lite/

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