Nul n’est digne du droit, voilà le fondement du droit (Alain)

22/04/2007 | 2 commentaires

« Per­sonne n’est digne du droit. C’est par là qu’il faut ter­mi­ner toute dis­cus­sion sur les droits. On dit : « Peut-on lais­ser des armes à un fou ? » Et cela paraît assez rai­son­nable, de désar­mer le fou. D’autres diront : « Devait-on don­ner la liber­té aux nègres ? Com­ment en use­ront-ils ? » Et je ren­contre beau­coup d’hommes, et même des femmes, qui diront au sujet des reven­di­ca­tions fémi­nines : « Vous n’al­lez pas don­ner le droit de vote à ce petit être qui essayait hier la plume la plus haute, et qui essaie aujourd’­hui le cha­peau le plus bas et le mieux enfon­cé, avec un sérieux admi­rable. Atten­dons. Les hommes n’ont plus de cha­peaux à plumes ni de den­telles, si ce n’est comme insignes du pou­voir. L’homme riche met tout son art à n’être pas remar­qué. Quand les femmes en seront là, il sera temps d’é­ga­li­ser les droits poli­tiques. »
« Les Arabes d’Al­gé­rie, disait un autre, sont pas­sa­ble­ment gou­ver­nés. Vous vou­lez leur don­ner des droits ; mais les choses iront-elles mieux ? Ceux qui les connaissent ont des doutes là-des­sus, et plus que des doutes. Ne tient-on pas les mineurs en tutelle ? »
« La classe ouvrière, dit-on encore, n’est pas édu­quée. On le voit trop par leurs décla­ma­tions ; tout cela est sans règle et sans mesure, comme un tumulte d’en­fants. Les droits de l’homme sont une belle chose en théo­rie ; mais on ne laisse pas des allu­mettes aux petits enfants. Il faut accor­der les droits à ceux qui en sont dignes, à mesure qu’ils en sont dignes. Je vou­drais de tout mon cœur que les che­mi­nots puissent régler l’ho­raire des trains, 1’éclairage des signaux, et toute la police de leur métier, mais nous n’en sommes pas là. La per­fec­tion du droit entraî­ne­rait de grandes injus­tices. Un homme de gou­ver­ne­ment s’a­per­çoit bien­tôt qu’il est tuteur et gar­dien d’en­fants. C’est pour­quoi, dès qu’ils ont pas­sé par là, vous les voyez bien­tôt déta­chés de leurs beaux prin­cipes. La Répu­blique veut trop de ver­tu peut-être. »
Je pour­rais bien me deman­der aus­si, quand je dois de l’argent à quel­qu’un et qu’il dépend de moi de le lui rendre : « Qu’en fera-t-il ? Il ira le perdre aux course ; il boi­ra ; il cor­rom­pra les autres. » Mais cette pen­sée est déjà une faute ; il s’a­git de payer. Si l’on ne devait qu’au mérite, quand paie­rait-on ? Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-des­sus des sages ; il le faut, et c’est la plus belle inven­tion des sages. Solon, ayant don­né ses lois, s’en alla pour tou­jours. Il crai­gnait les leçons de l’ex­pé­rience.

Car il faut juger ces hommes qui vou­draient tenir le peuple en tutelle. Ils ont aus­si des pas­sions, et bien visibles. Cette folie du luxe, cette sou­mis­sion aux femmes brillantes, cette élo­quence pué­rile, qui cherche l’ap­plau­dis­se­ment ; ces lieux com­muns usés, dans les­quels ils retombent cette injus­tice dans le détail, qui leur semble natu­relle ; ces mar­chan­dages, ces ser­vices échan­gés, cette indul­gence aux intrigues, cette fai­blesse devant les flat­teurs ; cet art des grandes affaires, qu’ils apprennent si vite ; enfin cette ivresse de la puis­sance, que je devine au son de leur voix. Voi­là nos sages. Voi­là ceux qui pré­tendent déci­der si leur peuple est mûr pour la liber­té. Mais lisez donc l’his­toire. Voyez donc ce que furent presque tous les rois et presque tous les ministres, pen­dant des siècles. Si les loco­mo­tives étaient conduites comme l’É­tat, le machi­niste aurait une femme sur les genoux. Nul n’est digne du droit, voi­là le fon­de­ment du droit. »
Alain, 5 jan­vier 1914.

Que j’aime lire et relire Alain, vrai­ment, et le relire encore…

Je retiens, comme deux trésors :

Si les loco­mo­tives étaient conduites comme l’É­tat, le machi­niste aurait une femme sur les genoux. :o)

et sur­tout

Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-des­sus des sages ; il le faut, et c’est la plus belle inven­tion des sages. Solon, ayant don­né ses lois, s’en alla pour tou­jours. Il crai­gnait les leçons de l’expérience.

Il faut que je fasse des recherches sur le détail de ce com­por­te­ment de Solon, consti­tuant appa­rem­ment his­to­ri­que­ment exem­plaire. (Si vous avez des liens, mer­ci d’a­vance ;o)

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2 Commentaires

  1. fred

    http://​ugo​.bra​tel​li​.free​.fr/​L​a​e​r​c​e​/​S​e​p​t​S​a​g​e​s​/​S​o​l​o​n​.​htm

    C’est un texte de Dio­gène Laërce (pas le même que le Cynique qui vivait dans une amphore).

    Héro­dote aus­si a écrit sur Solon au livre I de ses histoires :

    http://​mer​cure​.fltr​.ucl​.ac​.be/​H​o​d​o​i​/​c​o​n​c​o​r​d​a​n​c​e​s​/​H​e​r​o​d​o​t​e​_​H​i​s​t​o​i​r​e​s​I​/​l​e​c​t​u​r​e​/​3​.​htm

    Mais il faut lire « La consti­tu­tion d’A­thènes » d’Aristote.

    http://​remacle​.org/​b​l​o​o​d​w​o​l​f​/​p​h​i​l​o​s​o​p​h​e​s​/​A​r​i​s​t​o​t​e​/​c​o​n​s​t​i​t​u​t​i​o​n​.​htm

    et le ban­quet des 7 sages de Plu­tarque (ici, par exemple : 
    http://​mer​cure​.fltr​.ucl​.ac​.be/​H​o​d​o​i​/​c​o​n​c​o​r​d​a​n​c​e​s​/​p​l​u​t​a​r​q​u​e​_​s​y​m​p​o​s​i​o​n​/​l​e​c​t​u​r​e​/​1​4​.​htm

    Déso­lé pour le fouillis mais je crois qu’on peut se faire une idée juste sur le per­son­nage et ses idées de constitution.

    Mer­ci de votre énorme tra­vail : je ne prends pas assez le temps de tout lire.

    Un conseil assez effrayant : le jour­nal du futur ici : http://​www​.sous​rea​lisme​.org/​j​d​f​.​php

    À bien­tôt.
    Fred

    Réponse
  2. Laure

    Bon­jour Etienne,

    Un petit lien assez inter­es­sant sur l’his­to­rique des lois de Solon… Per­son­nage étonnant.

    Votre texte m’a don­né envie d’en savoir plus sur lui… je conti­nue de fouiller !!

    Ami­ca­le­ment
    Laure Zudas

    ARISTOTE : La sisach­tie de Solon
    (Consti­tu­tion d’A­thènes, 6)

    Deve­nu maître du pou­voir, Solon affran­chit le peuple, en défen­dant que dans le pré­sent et à l’a­ve­nir la per­sonne du débi­teur ser­vît de gage. Il don­na des lois et abo­lit toutes les dettes, tant pri­vées que publiques. C’est la réforme qu’on appelle la déli­vrance du far­deau (seis‹xyeia), par allu­sion à la charge qu’ils avaient comme reje­tée de leurs épaules.
    On a essayé d’at­ta­quer Solon à ce sujet. Au moment en effet où il pro­je­tait l’a­bo­li­tion des dettes, il lui arri­va d’en par­ler à l’a­vance à quelques-uns des nobles, et ses amis, selon la ver­sion des démo­crates, firent, à l’en­contre de ses pro­jets, une manoeuvre, dont il aurait aus­si pro­fi­té, ajoutent ceux qui le veulent calom­nier. Ils s’en­ten­dirent pour emprun­ter de l’argent et ache­ter beau­coup de terre, et l’a­bo­li­tion des dettes sur­ve­nant presque aus­si­tôt, ils firent for­tune. Ce fut, dit-on, l’o­ri­gine de ces for­tunes que dans la suite on fit remon­ter à une si haute anti­qui­té. Mais la ver­sion des démo­crates est plus plau­sible ; l’autre n’a pas la vrai­sem­blance pour elle : com­ment un homme, qui fut si modé­ré et si atta­ché aux inté­rêts publics que, pou­vant tour­ner les lois à son pro­fit et éta­blir sa tyran­nie dans la ville, il s’at­ti­ra plu­tôt la haine de l’un et de l’autre par­ti, met­tant l’hon­neur et le salut de la cité au-des­sus de ses propres inté­rêts, se serait-il sali à d’aus­si petites et aus­si indignes opé­ra­tions ? Et ce n’est pas le pou­voir qui lui man­qua et c’est bien lui qui por­ta remède au mau­vais état des affaires : lui-même l’a rap­pe­lé sou­vent dans ses vers et tous les auteurs sont d’ac­cord sur ce point. Il faut donc regar­der comme men­son­gère une telle accusation.

    Aris­tote. Consti­tu­tion d’A­thènes. Tra­duc­tion B. Haus­soul­lier. Ed°. Bouillon, Paris, 1890.

    L’eu­no­mia de Solon (début du VI° siècle)
    Voir : 

    Réponse

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