« Personne n’est digne du droit. C’est par là qu’il faut terminer toute discussion sur les droits. On dit : « Peut-on laisser des armes à un fou ? » Et cela paraît assez raisonnable, de désarmer le fou. D’autres diront : « Devait-on donner la liberté aux nègres ? Comment en useront-ils ? » Et je rencontre beaucoup d’hommes, et même des femmes, qui diront au sujet des revendications féminines : « Vous n’allez pas donner le droit de vote à ce petit être qui essayait hier la plume la plus haute, et qui essaie aujourd’hui le chapeau le plus bas et le mieux enfoncé, avec un sérieux admirable. Attendons. Les hommes n’ont plus de chapeaux à plumes ni de dentelles, si ce n’est comme insignes du pouvoir. L’homme riche met tout son art à n’être pas remarqué. Quand les femmes en seront là, il sera temps d’égaliser les droits politiques. »
« Les Arabes d’Algérie, disait un autre, sont passablement gouvernés. Vous voulez leur donner des droits ; mais les choses iront-elles mieux ? Ceux qui les connaissent ont des doutes là-dessus, et plus que des doutes. Ne tient-on pas les mineurs en tutelle ? »
« La classe ouvrière, dit-on encore, n’est pas éduquée. On le voit trop par leurs déclamations ; tout cela est sans règle et sans mesure, comme un tumulte d’enfants. Les droits de l’homme sont une belle chose en théorie ; mais on ne laisse pas des allumettes aux petits enfants. Il faut accorder les droits à ceux qui en sont dignes, à mesure qu’ils en sont dignes. Je voudrais de tout mon cœur que les cheminots puissent régler l’horaire des trains, 1’éclairage des signaux, et toute la police de leur métier, mais nous n’en sommes pas là. La perfection du droit entraînerait de grandes injustices. Un homme de gouvernement s’aperçoit bientôt qu’il est tuteur et gardien d’enfants. C’est pourquoi, dès qu’ils ont passé par là, vous les voyez bientôt détachés de leurs beaux principes. La République veut trop de vertu peut-être. »
Je pourrais bien me demander aussi, quand je dois de l’argent à quelqu’un et qu’il dépend de moi de le lui rendre : « Qu’en fera-t-il ? Il ira le perdre aux course ; il boira ; il corrompra les autres. » Mais cette pensée est déjà une faute ; il s’agit de payer. Si l’on ne devait qu’au mérite, quand paierait-on ? Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c’est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s’en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l’expérience.
Car il faut juger ces hommes qui voudraient tenir le peuple en tutelle. Ils ont aussi des passions, et bien visibles. Cette folie du luxe, cette soumission aux femmes brillantes, cette éloquence puérile, qui cherche l’applaudissement ; ces lieux communs usés, dans lesquels ils retombent cette injustice dans le détail, qui leur semble naturelle ; ces marchandages, ces services échangés, cette indulgence aux intrigues, cette faiblesse devant les flatteurs ; cet art des grandes affaires, qu’ils apprennent si vite ; enfin cette ivresse de la puissance, que je devine au son de leur voix. Voilà nos sages. Voilà ceux qui prétendent décider si leur peuple est mûr pour la liberté. Mais lisez donc l’histoire. Voyez donc ce que furent presque tous les rois et presque tous les ministres, pendant des siècles. Si les locomotives étaient conduites comme l’État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. Nul n’est digne du droit, voilà le fondement du droit. »
Alain, 5 janvier 1914.
Que j’aime lire et relire Alain, vraiment, et le relire encore…
Je retiens, comme deux trésors :
Si les locomotives étaient conduites comme l’État, le machiniste aurait une femme sur les genoux. :o)
et surtout
Le droit vaut mieux que nous. Le droit est au-dessus des sages ; il le faut, et c’est la plus belle invention des sages. Solon, ayant donné ses lois, s’en alla pour toujours. Il craignait les leçons de l’expérience.
Il faut que je fasse des recherches sur le détail de ce comportement de Solon, constituant apparemment historiquement exemplaire. (Si vous avez des liens, merci d’avance ;o)

http://ugo.bratelli.free.fr/Laerce/SeptSages/Solon.htm
C’est un texte de Diogène Laërce (pas le même que le Cynique qui vivait dans une amphore).
Hérodote aussi a écrit sur Solon au livre I de ses histoires :
http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/3.htm
Mais il faut lire « La constitution d’Athènes » d’Aristote.
http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/constitution.htm
et le banquet des 7 sages de Plutarque (ici, par exemple :
http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/plutarque_symposion/lecture/14.htm
Désolé pour le fouillis mais je crois qu’on peut se faire une idée juste sur le personnage et ses idées de constitution.
Merci de votre énorme travail : je ne prends pas assez le temps de tout lire.
Un conseil assez effrayant : le journal du futur ici : http://www.sousrealisme.org/jdf.php
À bientôt.
Fred
Bonjour Etienne,
Un petit lien assez interessant sur l’historique des lois de Solon… Personnage étonnant.
Votre texte m’a donné envie d’en savoir plus sur lui… je continue de fouiller !!
Amicalement
Laure Zudas
ARISTOTE : La sisachtie de Solon
(Constitution d’Athènes, 6)
Devenu maître du pouvoir, Solon affranchit le peuple, en défendant que dans le présent et à l’avenir la personne du débiteur servît de gage. Il donna des lois et abolit toutes les dettes, tant privées que publiques. C’est la réforme qu’on appelle la délivrance du fardeau (seis‹xyeia), par allusion à la charge qu’ils avaient comme rejetée de leurs épaules.
On a essayé d’attaquer Solon à ce sujet. Au moment en effet où il projetait l’abolition des dettes, il lui arriva d’en parler à l’avance à quelques-uns des nobles, et ses amis, selon la version des démocrates, firent, à l’encontre de ses projets, une manoeuvre, dont il aurait aussi profité, ajoutent ceux qui le veulent calomnier. Ils s’entendirent pour emprunter de l’argent et acheter beaucoup de terre, et l’abolition des dettes survenant presque aussitôt, ils firent fortune. Ce fut, dit-on, l’origine de ces fortunes que dans la suite on fit remonter à une si haute antiquité. Mais la version des démocrates est plus plausible ; l’autre n’a pas la vraisemblance pour elle : comment un homme, qui fut si modéré et si attaché aux intérêts publics que, pouvant tourner les lois à son profit et établir sa tyrannie dans la ville, il s’attira plutôt la haine de l’un et de l’autre parti, mettant l’honneur et le salut de la cité au-dessus de ses propres intérêts, se serait-il sali à d’aussi petites et aussi indignes opérations ? Et ce n’est pas le pouvoir qui lui manqua et c’est bien lui qui porta remède au mauvais état des affaires : lui-même l’a rappelé souvent dans ses vers et tous les auteurs sont d’accord sur ce point. Il faut donc regarder comme mensongère une telle accusation.
Aristote. Constitution d’Athènes. Traduction B. Haussoullier. Ed°. Bouillon, Paris, 1890.
L’eunomia de Solon (début du VI° siècle)
Voir :