La société des Mollusques (Alain)

22/04/2007 | 1 commentaire

« Il y a un roman de Dickens, « La petite Dor­rit », qui n’est pas par­mi les plus connus, et que je pré­fère à tous les autres. Les romans anglais sont comme des fleuves pares­seux ; le cou­rant y est à peine sen­sible ; la barque tourne sou­vent au lieu d’a­van­cer ; on prend goût pour­tant à ce voyage, et l’on ne débarque pas sans regret. Dans ce roman-là vous trou­ve­rez des Mol­lusques de tout âge et de toute gros­seur ; c’est ain­si que Dickens appelle les bureau­crates, et c’est un nom qui me ser­vi­ra. Il décrit donc toute la tri­bu des Mol­lusques, et le Minis­tère des Cir­con­lo­cu­tions, qui est leur habi­ta­tion pré­fé­rée. Il y a de gros et puis­sants Mol­lusques, tel lord Deci­mus Tenace Mol­lusque, qui repré­sente les Mol­lusques à la Haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mol­lusques aux deux Chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah ! de figu­rer l’o­pi­nion publique, tou­jours favo­rable aux Mol­lusques. Il y a des Mol­lusques déta­chés un peu par­tout, et enfin un grand banc de Mol­lusques au Minis­tère des Cir­con­lo­cu­tions. Les Mol­lusques sont très bien payés, et ils tra­vaillent tous à être payés encore mieux, à obte­nir la créa­tion de postes nou­veaux où viennent s’in­crus­ter leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes poli­tiques errants, qui se trouvent ain­si atta­chés au banc des Mol­lusques, et font souche de petits Mol­lusques ; et les Mol­lusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mol­lusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la soli­di­té, l’au­to­ri­té, la gloire des Mol­lusques à venir. Ces tra­vaux occupent tout leur temps ; ne par­lons pas des papiers innom­brables qu’ils font rédi­ger par des com­mis, et qui ont pour effet de décou­ra­ger, de dis­cré­di­ter, de rui­ner tous les impru­dents qui songent à autre chose qu’à la pros­pé­ri­té des Mol­lusques et de leurs alliés. Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mol­lusques aux che­mins de fer, aux Postes, à la Marine, aux Tra­vaux publics, à la Guerre ; alliés des Mol­lusques au Par­le­ment, dans les Grands Jour­naux, dans les Grandes affaires. Mariages de Mol­lusques, déjeu­ners de Mol­lusques, bals de Mol­lusques. S’al­lier, se pous­ser, se cou­vrir ; s’op­po­ser à toute enquête, à tout contrôle calom­nier les enquê­teurs et contrô­leurs ; faire croire que les dépu­tés qui ne sont pas Mol­lusques sont des ânes bâtés, et que les élec­teurs sont des igno­rants, des ivrognes, des abru­tis. Sur­tout veiller à la conser­va­tion de l’es­prit Mol­lusque, en fer­mant tous les che­mins aux jeunes fous qui ne croient point que la tri­bu Mol­lusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est per­due dès que les pré­ro­ga­tives des Mol­lusques subissent la plus petite atteinte, voi­là leur poli­tique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décou­ra­ger que de se cacher, pro­dui­sant de temps en temps un beau scan­dale afin de nous prou­ver que nous n’y pou­vons rien, que l’é­lec­teur ne peut rien au monde, s’il n’a­dore le Mol­lusque, que le dépu­té ne peut rien ail monde, s’il n’a­dore le Mol­lusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Pain­le­vé un brouillon et un écer­ve­lé ; ils per­dront enfin la Répu­blique si elle refuse d’être leur Répu­blique. Ce qu’un très grand Mol­lusque expri­mait récem­ment, en disant, à un déjeu­ner de Mol­lusques : « Dans cette décom­po­si­tion uni­ver­selle, dans cette cor­rup­tion, dans cette immo­ra­li­té, dans ce scep­ti­cisme, dans cette incom­pé­tence qui s’in­filtrent par­tout, je ne vois que l’Ad­mi­nis­tra­tion qui tienne encore ; et c’est Elle qui nous sau­ve­ra. » » Alain, 2 jan­vier 1911.

Quel esprit, vraiment.

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Étienne

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1 Commentaire

  1. Étienne

    « Un coup bas contre l’esprit public »

    Un article impor­tant, emblé­ma­tique, dans Marianne de cette semaine (n°524–525)
    (Ce jour­nal devient un vrai ser­vice public : un des rares lieux où les jour­na­listes sont encore des « sen­ti­nelles du peuple », des « inquié­teurs du pou­voir ») :

    Le titre de cet article aurait pu être « Les pour­ris font la loi » 
    ou « Orga­ni­sa­tion métho­dique de la cor­rup­tion des fonc­tion­naires et de son impunité »

    « Quand il s’agit de reca­ser ses petits copains, il faut savoir pas­ser à la vitesse supé­rieure. En ver­tu de ce prin­cipe car­di­nal, qui rythme la vie de la tech­no­cra­tie, le gou­ver­ne­ment Vil­le­pin a su pro­fi­ter de ses der­niers jours d’activité pour faire pas­ser le décret d’application de la loi dite de « moder­ni­sa­tion de la fonc­tion publique ». C’est très pré­ci­sé­ment le ven­dre­di 27 avril qu’a été publié ledit décret avec, notam­ment, le volet des­ti­né à assou­plir les règles du pan­tou­flage, en l’occurrence les condi­tions régis­sant le pas­sage des fonc­tion­naires dans le sec­teur privé.

    Jusqu’ici, pour évi­ter tout mélange des genres, un fonc­tion­naire ne pou­vait pas tra­vailler avant cinq ans dans une entre­prise dont il avait « assu­ré la sur­veillance ou le contrôle », ou avec laquelle il avait été amme­né à « conclure des contrats ». [ÉC : au lieu de cinq ans, ce devrait être à vie, évi­dem­ment.]

    Désor­mais, ce délai ne sera que de trois ans. La dif­fé­rence est de taille. Elle va ali­men­ter l’appel d’air qui conduit nombre de hauts fonc­tion­naires (notam­ment ceux de Ber­cy [éco­no­mie, impôts]) à pas­ser du public au pri­vé avec leurs rela­tions, leurs anciens dos­siers et leur car­net d’adresse, ali­men­tant ain­si les risques de cor­rup­tion et de prévarication.

    Cette déci­sion en dit long sur la mala­die qui ronge le sens de l’État. A prio­ri, les grandes écoles de l’administration, sou­vent nées à la libé­ra­tion, étaient des­ti­nées à for­mer une élite ayant le sens du bien com­mun et du ser­vice public. Cet idéal est aujourd’hui contre­ba­lan­cé par l’hymne géné­ral à l’argent fou. Nombre de hauts fonc­tion­naires quittent le public pour des car­rières dans le pri­vé, avec les petits et les grands pri­vi­lèges induits pour ce genre de destinée.

    Ce n’est sain ni pour l’État, ni pour la morale. 

    J. D. »

    Pro­po­si­tion :

    l’État devrait tenir à jour et publier (sur le net) la liste des fonc­tion­naires qui ont quit­té la fonc­tion publique et les entre­prises où ils ont tra­vaillé depuis, avec leurs fonc­tions suc­ces­sives et les salaires et avan­tages cor­res­pon­dant à cha­cune de ces fonctions). 

    Par ailleurs, l’interdiction de tra­vailler dans une entre­prise qu’on a contrô­lé ou avec qui on a pas­sé avec la puis­sance publique devrait être défi­ni­tive et non pas temporaire.

    Remarque : à mon avis, seule une Consti­tu­tion d’origine citoyenne (hon­nête) peut impo­ser une telle mesure anticorruption.

    Pour per­mettre les échanges sur ce point, je repro­duis éga­le­ment cet article dans le fil du forum consa­cré à la res­pon­sa­bi­li­té des fonc­tion­naires : http://​etienne​.chouard​.free​.fr/​f​o​r​u​m​/​v​i​e​w​t​o​p​i​c​.​p​h​p​?​p​i​d​=​2​4​7​7​#​p​2​477

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